CHAPITRE XXVI.
«Le cheval le plus ardent sera parfois tout
de glace et le plus lourd tout de feu; parfois
le moine jouera le rôle de fou et le fou le
rôle de moine.»
Vieille ballade.
Lorsque Wamba, couvert du froc de l'ermite, son capuchon sur la tête et une corde nouée autour de ses reins, se présenta à la grande porte du château de Front-de-Boeuf, la sentinelle lui demanda son nom et ce qu'il voulait.
«Pax vobiscum! répondit le fou, je suis un pauvre frère de l'ordre de Saint-François qui vient ici remplir son ministère auprès des malheureux prisonniers détenus dans ce château.»--«Tu es un moine bien hardi, riposta la sentinelle, de venir ici où, sauf notre ivrogne de chapelain, un coq de ton plumage n'a pas chanté depuis vingt ans.»--«Néanmoins, je te prie de m'annoncer au maître du château, répondit le prétendu moine; sois persuadé que ma visite lui sera agréable, et que le coq chantera d'une manière à ce que tout le château l'entende.»--«Grand merci, dit la sentinelle; mais si je suis réprimandé d'avoir quitté mon poste pour t'annoncer, attends toi à ce que j'essaierai si la robe grise d'un moine est à l'épreuve d'une flèche à plume d'oie grise.»
En achevant cette menace, il quitta la porte du donjon, se présenta dans la grand'salle du château, et y annonça l'extraordinaire nouvelle qu'un moine était dehors, et demandait à être admis. Sa surprise fut grande de recevoir de son maître l'ordre d'introduire sur-le-champ le saint homme; et, par précaution, ayant posté quelques gardes à l'entrée du château, il exécuta sans aucun scrupule la consigne qu'il venait de recevoir. L'audace inconsidérée qui avait poussé Wamba dans cette dangereuse entreprise ne put tenir devant un homme si redoutable et si redouté que Réginald Front-de-Boeuf, il prononça son pax vobiscum auquel il se fiait si fort pour jouer son rôle avec une certaine hésitation et avec moins d'assurance qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent; mais Front-de-Boeuf était accoutumé à voir les hommes de tous rangs trembler à sa présence, si bien que le trouble du moine supposé ne lui donna aucun soupçon. «D'où est-tu et d'où viens-tu, mon père?» dit-il.--«Pax vobiscum! réitéra le fou; je suis un pauvre serviteur de saint François, qui, voyageant à travers ces lieux sauvages, suis tombé au milieu de bandits (comme a dit l'Écriture), quidam viator incidit in latrones, lesquels bandits m'ont envoyé dans ce château pour y remplir mon ministère spirituel auprès de deux personnes condamnées par votre honorable justice.»
«Fort bien, saint père, répliqua Front-de-Boeuf; mais dis-moi, pourrais-tu m'apprendre quel est le nombre de ces bandits.»--«Loyal seigneur, répliqua le Fou, nomen illis Legio, leur nom est Légion.»--«Dis-moi clairement quel est leur nombre, ou, tout prêtre que tu es, ton froc et ton cordon ne te sauveraient pas7.»--«Hélas! repartit le moine supposé, cor meum eructavit, ce qui veut dire que j'étais près de rendre l'âme de peur; mais je présume qu'ils peuvent être cinq cents, tant archers que paysans.»--«Quoi! dit le templier qui entrait au même instant, est-ce que les guêpes se montrent en aussi grand nombre? Il est temps d'étouffer cette maligne engeance.» Alors prenant Front-de-Boeuf à part: «Connais-tu ce prêtre?»--«Il est d'un couvent éloigné, dit Front-de-Boeuf: je ne le connais point.»--«Alors ne lui confie pas ton message de vive voix, repartit le templier; qu'il porte l'injonction directe à la compagnie franche de de Bracy de revenir sans délai au secours de leur maître, et en même temps, afin que ce tondu n'ait aucun soupçon, donne-lui toute liberté d'assister ces pourceaux de Saxons avant qu'ils aillent à la tuerie.»--«C'est ce que je vais faire, dit Front-de-Boeuf, et sur-le-champ il ordonne à un domestique de conduire Wamba à l'appartement où Cedric et Athelstane étaient confinés.
Cette détention, au lieu d'avoir modéré l'impatience de Cedric, l'avait fait monter à son comble. Il marchait à grands pas dans l'attitude d'un homme qui charge l'ennemi, ou qui, au siége d'une place, monte à l'assaut sur la brèche, tantôt se parlant à lui-même, tantôt s'adressant à Athelstane, qui, avec une fermeté vraiment stoïque, attendait l'issue de cette aventure, digérant pendant ce temps, avec une grande tranquillité, le copieux repas qu'il avait fait à midi, s'inquiétant fort peu de la durée de sa captivité, qui, concluait-il, devait finir comme tous les maux d'ici-bas, au bon plaisir du ciel.
«Pax vobiscum! dit le fou en entrant; que la bénédiction de saint Dunstan, de saint Denis, de saint Duthuc et de tous les saints, soit sur vous et avec vous.»--«Salvete et vos, répondit Cedric au moine supposé; dans quel dessein es-tu venu ici?»--«C'est pour vous engager à vous préparer à la mort,» répliqua le fou.--«Est-il possible? s'écria Cedric en tressaillant. Quelque hardis scélérats qu'ils soient, ils n'oseront point commettre une atrocité si notoire et si gratuite.»--«Hélas! dit le fou, vouloir les retenir par des sentimens d'humanité! il vaudrait autant essayer d'arrêter avec un fil de soie un cheval qui a pris le mors aux dents. Réfléchissez donc, noble Cedric, et vous, brave Athelstane, aux péchés que vous avez commis dans l'oeuvre de chair; car c'est aujourd'hui que vous allez être appelés devant le tribunal d'en haut.»
«L'entends-tu, Athelstane, dit Cedric; il nous faut réveiller notre âme de son assoupissement, et nous préparer au dernier acte de notre vie. Il vaut mieux mourir en hommes que de vivre en esclaves8.»--«Je suis prêt, répliqua Athelstane, à subir tout ce qu'est capable d'inventer leur scélératesse, et je marcherai à la mort avec cette tranquillité que j'ai toujours quand je vais dîner.»--«Allons, mon père, préparez-nous à ce voyage,» dit Cedric.--«Attendez encore un instant, bon oncle, répliqua le fou reprenant le ton naturel de sa voix; il est bon d'y regarder long-temps avant de faire le dernier saut.»
«Sur ma foi, dit Cedric, je connais cette voix.»--«C'est celle de votre fidèle serviteur, de votre fou, répliqua Wamba rejetant en arrière son capuchon. Si dernièrement vous eussiez pris conseil d'un fou, certes vous ne seriez point ici: suivez aujourd'hui son avis et vous n'y serez point long-temps.»--«Coquin, que veux-tu dire?» répliqua le Saxon.--«Ce que je veux dire, répondit Wamba, le voici: prenez ce froc et ce cordon, qui sont tout ce que j'eus jamais des ordres sacrés, et vous sortirez tranquillement du château, toutefois après m'avoir laissé votre manteau et votre ceinture pour sauter le dernier pas à votre place.»
«Te laisser à ma place! s'écria Cedric; mon pauvre ami, ils te pendront.»--«Qu'ils fassent de moi ce qu'ils pourront, dit Wamba; je garantis qu'il n'y aura point de déshonneur pour votre nom, si le fils de Witless se laisse attacher au bout d'une chaîne avec cette gravité que mit à se laisser pendre son ancêtre l'alderman.»--«Eh bien, Wamba, j'acquiesce à ta demande, à cette condition que ce ne sera pas avec moi que tu échangeras tes habits, mais avec lord Athelstane.»--«Non, de par saint Dunstan, se récria Wamba; il n'y aura point de raison pour cela, il n'est que trop juste que le fils de Witless s'expose pour sauver le fils de Hereward; mais il serait peu sage à lui de mourir pour un homme dont les ancêtres sont étrangers aux siens.»
«Coquin, dit Cedric, les ancêtres d'Athelstane furent des rois d'Angleterre.»--«Ils pouvaient être tout ce qu'il leur plaisait, répliqua Wamba; mais mon cou est trop droit sur mes épaules pour que je me le laisse tordre pour l'amour d'eux. Ainsi donc, mon bon maître, ou acceptez vous-même mon offre, ou permettez que je quitte ce donjon aussi libre que quand j'y suis entré.»--«Laisse périr le vieil arbre, continua Cedric; mais sauve le brillant espoir de la forêt, sauve le noble Athelstane, mon fidèle Wamba! c'est le devoir de quiconque a du sang saxon dans les veines. Toi et moi, nous souffrirons de compagnie la rage effrénée de nos indignes oppresseurs; tandis que lui, libre et en sûreté, excitera nos concitoyens à la vengeance.»--«Non, non, Cedric, non, mon père,» s'écria Athelstane en lui saisissant la main; car lorsque, se réveillant de son indolence, il s'agissait de penser ou d'agir, ses actions et ses sentimens étaient d'accord avec sa noble origine. «Non, répéta-t-il, j'aimerais mieux rester dans cette salle, n'ayant pour toute nourriture que la ration de pain et la mesure d'eau des prisonniers, que de devoir ma liberté à l'aveugle dévouement de ce serf pour son maître.»--«On vous appelle des hommes sages, seigneurs, dit Wamba, et moi je passe pour un fou: eh bien, mon oncle Cedric, et vous, mon cousin Athelstane, le fou décidera cette controverse à votre place, et vous évitera la peine de pousser plus loin vos politesses. Je suis comme la jument de John Duck, qui ne veut se laisser monter que par son maître. Je viens pour sauver le mien, et s'il n'y veut pas consentir, eh bien, je m'en retournerai comme je suis venu. Un service ne se renvoyant pas de l'un à l'autre comme une balle ou un volant, je ne veux être pendu pour personne, si ce n'est pour mon maître.»
«Allons, noble Cedric, dit Athelstane, ne laissez pas perdre cette occasion, croyez-moi. Votre présence encouragera nos amis à travailler à notre délivrance; si vous restez ici, notre perte est certaine.»--«Apercevez-vous au dehors quelque apparence de salut?» demanda Cedric en regardant le fou. «Apparence, répéta Wamba, ah bien oui! Permettez-moi de vous représenter que ce froc vaut en ce moment un habit de général. Cinq cents hommes sont là tout près, et ce matin même j'étais un de leurs principaux chefs; mon bonnet de fou était un casque et ma marotte un gourdin. Bien, bien, nous verrons ce qu'ils gagneront à changer pour un homme sage: à vous parler franchement, je crains fort qu'ils ne perdent en valeur ce qu'ils pourraient gagner en prudence. Adieu donc, mon maître, de grâce, soyez humain pour le pauvre Gurth et son chien Fangs; et faites suspendre mon bonnet dans la salle de Rotherwood, en mémoire de ce que je donne ma vie pour sauver celle de mon maître, comme un fou fidèle et dévoué. Il prononça ces derniers mots avec un ton moitié triste, moitié comique; les yeux de Cedric se remplirent de larmes. Ta mémoire sera conservée, lui dit-il avec émotion, tant que l'attachement et la fidélité seront honorés sur la terre. Mais j'ai l'espoir que je trouverai les moyens de sauver Rowena, Athelstane, et toi aussi, mon pauvre Wamba: ton dévouement ne peut manquer de trouver sa récompense.»
L'échange des vêtemens fut promptement terminé; mais tout à coup Cedric parut frappé d'une idée. «Je ne sais d'autre langue que la mienne, dit-il, et quelques mots de ce normand si ridicule et si affecté. Comment pourrai-je me faire passer pour un révérend frère?»--«Tout le talent de cette langue magique, répondit Wamba, est renfermé dans deux mots. Pax vobiscum répond à tout, souvenez-vous-en bien. Allez ou venez, mangez ou buvez, bénissez ou excommuniez, pax vobiscum s'applique à tout. Ces mots sont aussi utiles à un moine qu'une baguette à un enchanteur, et un manche à balai à une sorcière. Mais prononcez-les surtout d'un ton grave et solennel: pax vobiscum! C'est un remède infaillible: gardes, sentinelles, chevaliers, écuyers, cavaliers, fantassins, tous éprouveront l'effet de ce charme puissant. Je pense que s'ils me conduisent demain à la potence, ce qui pourrait bien m'arriver, j'essaierai l'efficacité de ces deux mots sur l'exécuteur de la sentence.»--«Puisque c'est ainsi, j'aurai bientôt pris les ordres religieux, dit Cedric: pax vobiscum, je ne l'oublierai pas. Noble Athelstane, recevez mes adieux; adieu aussi à toi, mon pauvre garçon, dont le coeur peut faire pardonner la faiblesse de la tête: je te sauverai ou je reviendrai mourir avec toi. Le sang royal des Saxons ne sera pas versé tant que le mien coulera dans mes veines; comptez sur moi, Athelstane, et pas un cheveu ne tombera de la tête de cet esclave fidèle, qui risque sa vie pour son maître, tant que Cedric pourra le défendre. Adieu.»
«Adieu, noble Cedric, répondit Athelstane, souvenez-vous que le vrai rôle d'un moine est d'accepter à boire partout où il est invité, ne refusez donc rien de ce qui vous sera offert.»--«Adieu, notre oncle, ajouta Wamba, n'oubliez pas: pax vobiscum!»
Cedric ainsi endoctriné se mit en route, et il n'attendit pas long-temps sans rencontrer l'occasion d'éprouver la vertu du charme que son bouffon lui avait recommandé comme tout-puissant. Dans un passage sombre et voûté par lequel il espérait arriver à la grande salle du château, il rencontra une femme. «Pax vobiscum!» dit le faux frère, et il pressait le pas pour s'éloigner, lorsqu'une voix douce lui répondit: Et vobis quæso, domine reverendissime, pro misericordia vestra.»--«Je suis un peu sourd, répliqua Cedric en bon saxon, puis s'arrêtant subitement: malédiction sur le fou et son pax vobiscum! j'ai brisé ma lance du premier coup.»
Il était assez commun à cette époque de trouver un prêtre qui eût l'oreille dure pour le latin, et la personne qui s'adressait à Cedric le savait fort bien. «Oh! par charité, révérend père, reprit-elle en saxon, daignez consentir à visiter un prisonnier blessé qui est dans ce château; veuillez lui apporter les consolations de votre saint ministère, et prendre pitié de lui et de nous ainsi que vous l'ordonne votre caractère sacré; jamais bonne oeuvre n'aura été plus glorieuse pour votre couvent.»--«Ma fille, répondit Cedric fort embarrassé, le peu de temps que j'ai à passer dans ce château ne me permet pas d'exercer les saints devoirs de ma profession; il faut que je m'éloigne sur-le-champ, il y va de la vie ou de la mort.»--«Ô mon père! laissez-moi vous supplier par les voeux que vous avez faits, de ne pas laisser sans secours spirituels un homme opprimé, et en danger de mort!»
«Que le diable m'enlève et me laisse dans Ifrin9 avec les âmes d'Odin et de Thor! s'écria Cedric hors de lui; et probablement il allait continuer sur ce ton peu analogue à son saint caractère, quand tout à coup il fut interrompu par la voix aigre d'Urfried, la vieille habitante de la tourelle. «Comment, mignonne, dit-elle à la jeune femme, est-ce ainsi que vous êtes reconnaissante de la bonté avec laquelle je vous ai permis de quitter votre prison? Devez-vous forcer cet homme respectable à se mettre en colère pour se débarrasser des importunités d'une juive?»
«Une juive! s'écria Cedric profitant de la circonstance pour s'éloigner; femme! laisse-moi passer, ne m'arrête pas davantage, si tu ne veux t'exposer, et ne souille pas ma mission divine.»--«Venez par ici, mon père, reprit la vieille sorcière; vous êtes étranger dans ce château, et vous ne pourriez en sortir sans un guide. Venez, suivez-moi, aussi bien je voudrais vous parler. Et vous, fille d'une race maudite, retournez dans la chambre du malade, veillez sur lui jusqu'à mon retour, et malheur à vous si vous vous éloignez encore sans ma permission!»
Rébecca obéit: à force d'importunités, elle était parvenue à obtenir d'Urfried un moment de répit, pendant lequel elle était descendue de la tour; et la vieille l'avait également chargée de la garde du blessé, emploi qu'elle remplissait avec joie près du triste Ivanhoe. Tout occupée de leur danger mutuel, et prompte à saisir la moindre chance de salut qui pouvait s'offrir, Rébecca avait fondé quelque espoir sur la présence de l'homme pieux dont Urfried lui avait annoncé l'arrivée dans ce château impie. Elle avait donc épié attentivement l'instant de son retour, dans le dessein de s'adresser à lui, et de l'intéresser en faveur des prisonniers; mais ses tentatives, comme on le voit, n'avaient été couronnées d'aucun succès.
CHAPITRE XXVII.
«Infortunée! et que peux-tu m'apprendre qui n'atteste
à la fois ta douleur, ta honte et ton crime? Ton
destin est connu de toi-même; cependant, viens, commence
ton récit... Mais j'ai bien des chagrins d'une
autre espèce et encore plus profonds. Pour soulager
mon âme à la torture, prête l'oreille à mes plaintes;
et si je ne puis trouver un être sensible pour me secourir,
du moins que j'en trouve un pour m'entendre.»
CRABBE. Le Palais de justice.
Lorsque Urfried, à force de grommeler et de menacer, eut renvoyé Rébecca dans l'appartement qu'elle avait quitté, elle conduisit Cedric, qui ne la suivait qu'avec répugnance, dans une petite chambre dont elle ferma soigneusement la porte. Plaçant alors sur une table un flacon de vin et deux verres, elle lui dit, d'un ton moins interrogatif qu'affirmatif: «Tu es Saxon, mon père, ne le nie pas.» Puis, observant que Cedric semblait hésiter à répondre, elle continua: «Les sons de ma langue naturelle sont doux à mon oreille, quoique rarement je les entende, si ce n'est lorsqu'ils sortent des lèvres de misérables serfs, êtres dégradés, que les orgueilleux Normands condamnent aux travaux les plus vils de cette demeure; tu es Saxon, te dis-je, et Saxon libre, aussi vrai que tu es serviteur de Dieu; je te le répète, tes accens sont doux à mon oreille.»
«Aucun prêtre saxon ne vient-il donc jamais visiter ce château, reprit Cedric? il me semble qu'il serait de leur devoir de venir consoler les enfans opprimés de cette terre malheureuse.»--«Ils n'y viennent pas, ou s'ils y viennent, répondit Urfried, ils aiment mieux s'asseoir au banquet des conquérans, des tyrans de leur patrie, que d'écouter les gémissemens de leurs compatriotes; au moins, est-ce là ce qu'on dit d'eux; quant à moi, je sais fort peu de chose. Depuis dix ans il n'est entré dans ce château d'autre prêtre que le chapelain, Normand débauché qui partageait fidèlement toutes les orgies nocturnes de Front-de-Boeuf, et qui, depuis long-temps, est allé rendre compte là-haut de ses actions ici-bas. Mais tu es un Saxon, mon père, un prêtre saxon, et j'ai une question à te faire.»
«Je suis Saxon, je l'avoue, mais Saxon indigne sans doute du nom de prêtre. Laissez-moi poursuivre mon chemin; je vous jure de revenir, ou d'envoyer un de nos frères, plus digne que moi d'entendre votre confession.»--«Attends encore quelques instans, reprit Urfried; la voix qui te parle en ce moment sera bientôt étouffée sous la terre glacée, et je ne voudrais pas descendre dans la tombe comme la brute, ainsi que j'ai vécu! Mais buvons, le vin me donnera la force de te révéler les horreurs dont ma vie est tissue.» À ces mots elle remplit une coupe et la but avec une effrayante avidité, comme si elle eût craint d'en perdre une seule goutte. «Cette liqueur engourdit le coeur, dit-elle, mais elle ne le réjouit pas.» Puis, remplissant une autre coupe: «Tiens, père, bois aussi, si tu veux entendre le récit de ma coupable vie sans tomber de ta hauteur!» Cedric aurait bien voulu se dispenser de lui faire raison; mais elle fit un signe qui exprima tant d'impatience et de désespoir, qu'il consentit à lui céder, et répondit à son appel en vidant la coupe. Cette preuve de complaisance parut la calmer, et elle commença ainsi son histoire:
«Je ne suis pas née, mon père, dans la misérable condition où tu me vois aujourd'hui. J'étais libre, heureuse, honorée, aimée; maintenant je suis esclave, méprisable, avilie: j'ai été le jouet honteux des passions de mes maîtres, tant que j'ai eu de la beauté; et l'objet de leurs mépris et de leurs insultes lorsqu'elle fut flétrie. Peux-tu t'étonner, mon père, que je haïsse l'espèce humaine, et par dessus tout la race qui a opéré en moi un changement aussi déplorable. La malheureuse sillonnée aujourd'hui de rides, et courbée de décrépitude, dont la rage s'exhale devant toi en malédictions impuissantes, peut-elle oublier qu'elle est la fille du noble thane de Torquilstone, dont un seul regard faisait trembler mille vassaux!»
«Toi, la fille de Torquil-Wolfganger! s'écria Cedric en reculant de surprise; toi, la fille de ce noble Saxon, de l'ami des compagnons d'armes de mon père!»--«L'ami de ton père! répéta Urfried; c'est donc Cedric surnommé le Saxon qui est devant mes yeux, car le noble Hereward de Rotherwood n'avait qu'un fils dont le nom est bien connu parmi ses compatriotes. Mais, si tu es Cedric de Rotherwood, pourquoi ce vêtement religieux? Est-ce le désespoir de ne pouvoir sauver ton pays qui t'a porté à fuir l'oppression dans l'ombre d'un cloître?»
«Peu t'importe ce que je suis, dit Cedric; poursuis, malheureuse femme, ton récit d'horreurs et de crimes! oui, de crimes, et c'en est un déjà que d'avoir vécu pour les révéler.»--«Eh bien donc, continua la malheureuse vieille: j'ai un crime odieux qui pèse sur ma conscience, un crime tel que tous les châtimens de l'enfer ne peuvent l'expier. Dans ces mêmes murs teints du sang de mon père et de mes frères, dans ces murs ensanglantés j'ai vécu pour être l'esclave de leur meurtrier, et partager ses plaisirs et son odieux amour. N'était-ce pas assez pour que chacun des soupirs qui s'exhalait de mon sein fût un crime?»
«Misérable! s'écria Cedric, quoi! tandis que les amis de ton père, tous les vrais Saxons déploraient sa mort et priaient pour le repos de son âme et de celle de son vaillant fils, tandis que l'on n'oubliait pas dans ces prières Ulrique, que l'on croyait assassinée, tandis que tous prenaient le deuil et rendaient hommage à ceux qui n'étaient plus, tu vivais pour mériter notre haine et notre exécration, tu vivais pour t'unir au vil tyran, au meurtrier de tes parens les plus proches et les plus chers, à celui qui avait répandu le sang innocent d'un enfant au berceau, afin qu'il ne restât pas un seul rejeton mâle de la noble maison de Torquil-Wolfganger. Ainsi tu t'es unie à lui par les liens d'un amour illégitime?»
«Oui, par des liens illégitimes, mais non par ceux de l'amour, répondit la vieille. On rencontrerait plutôt l'amour dans les régions infernales de la Géhenne éternelle que sous ces voûtes impies. Non, je n'ai pas au moins ce reproche à me faire; abhorrer Front-de-Boeuf et toute sa race n'a cessé d'être le seul sentiment de mon âme, alors même qu'il cherchait à m'enivrer et à me plaire.»
«Vous l'abhorrez, dites-vous, et cependant vous pouviez vivre près de lui; malheureuse! ne se trouvait-il donc là ni poignard, ni couteau, ni poinçon qui pût mettre fin à votre existence? y attachiez-vous assez de prix encore pour vouloir la conserver? Heureusement pour toi que le château d'un normand garde ses secrets aussi inviolablement qu'un tombeau; car si jamais j'eusse imaginé que la fille d'un Torquil vécût en communauté avec le meurtrier de son père, l'épée d'un Saxon aurait trouvé le chemin de son coeur jusque dans les bras de son séducteur.»
«Aurais-tu réellement été capable de faire justice de cette manière au nom et à l'honneur des Torquil? demanda celle que désormais nous nommerons Ulrique; alors tu es véritablement le Saxon que vante la renommée; et jusque dans l'enceinte de ces lieux maudits où, comme tu le dis avec raison, le crime s'enveloppe d'un mystère impénétrable, j'ai entendu le nom de Cedric; et quelque criminelle, quelque dégradée que je fusse, je me réjouissais en pensant qu'il restait encore un vengeur à notre malheureuse patrie. J'ai eu aussi quelques heures de vengeance; j'ai soufflé la discorde entre mes ennemis, j'ai suscité les querelles et le meurtre au milieu des vapeurs de l'ivresse; j'ai vu leur sang couler, et j'ai entendu avec délices les gémissemens de leur agonie! Regarde-moi, Cedric, ne trouves-tu pas encore sur ce visage souillé et flétri quelque trait qui te rappelle les Torquil?»
«Ne me parle pas d'eux, Ulrique, répondit Cedric avec une expression de douleur et d'épouvante; cette ressemblance que tu veux que je retrouve est celle qui sort du tombeau, lorsque l'esprit du mal ranime pour quelques instans un corps sans vie.»
«Soit; mais cette figure infernale portait cependant le masque d'un esprit de lumière, lorsqu'elle parvint à exciter la haine entre Front-de-Boeuf et son fils Réginald; les ténèbres de l'enfer devraient cacher ce qui s'ensuivit; mais l'amour de la vengeance doit arracher le voile, et publier impitoyablement ce qui devrait forcer les morts à parler haut. Depuis long-temps les flammes dévorantes de la discorde éclataient entre le tyran farouche et son sauvage fils; depuis long-temps je nourrissais en secret une haine outrée. Elle éclata au milieu d'une orgie, et mon oppresseur succomba à sa propre table et de la main de son propre fils. Tels sont les secrets que renfermaient ces voûtes criminelles! Murs maudits, écroulez-vous! ajouta la furie en dirigeant ses regards vers le plafond de la salle; écrasez sous vos décombres et ensevelissez à jamais tous ceux qui furent initiés à ces affreux mystères!»
«Et toi, créature pétrie de crimes et de misères, dit Cedric, quel fut ton sort après la mort de ton ravisseur?»--«Devine-le, mais ne le demande pas!... Je continuai d'habiter cette infâme demeure jusqu'à ce que la vieillesse hideuse et prématurée eût imprimé ses rides sur mon front. Je me vis méprisée, insultée dans ces mêmes lieux où naguère tout obéissait à ma voix; forcée de borner la vengeance à laquelle j'avais donné un si vaste élan, à des efforts infructueux, à des intrigues secondaires, ou aux malédictions sans effet d'une rage impuissante; et condamnée à entendre, de la tour solitaire où je suis confinée, le bruit des orgies et des festins auxquels jadis je prenais part, ainsi que les cris et les gémissemens de nouvelles victimes de l'oppression.»
«Ulrique, reprit Cedric avec sévérité, comment oses-tu, avec un coeur qui, je le crains bien, regrette encore la perte du prix honteux de tes crimes, comment oses-tu, dis-je, adresser la parole à un homme revêtu de la robe que je porte? Malheureuse! songe à ce que pourrait faire pour toi le saint roi Édouard, s'il était présent. Le royal confesseur était doué par le ciel du pouvoir de guérir les ulcères du corps, mais Dieu seul peut guérir la lèpre de l'âme.»
«Ne te détourne pas de moi, prophète sévère, prophète de colère, s'écria-t-elle, mais dis-moi plutôt, si tu le peux, comment se termineront ces sentimens nouveaux qui sont nés dans ma solitude, et qui en sont le poison? Pourquoi des forfaits commis depuis long-temps viennent-ils se retracer à mon imagination avec une horreur nouvelle et insurmontable? Quel sort est préparé au delà du tombeau à celle dont le partage sur la terre a été une vie tellement misérable, que nulle expression ne pourrait la peindre? J'aimerais mieux appartenir à Woden, Hertha, à Zernebock, à Mesta et à Skogula, les dieux de nos ancêtres païens, que de souffrir par anticipation, et d'éprouver le supplice des terreurs qui troublent sans cesse mes jours et mes nuits.»
«Je ne suis pas prêtre, reprit Cedric en se détournant avec dégoût de cette image déplorable de crime, de malheur et de désespoir; je ne suis pas prêtre, quoique j'en porte la robe sacrée.»--«Prêtre ou laïque, répondit Ulrique, tu es le premier que depuis vingt ans j'aie vu craignant Dieu et respectant les hommes; m'ordonnes-tu donc de m'abandonner au désespoir?»--«Je t'ordonne le repentir, dit Cedric; je t'exhorte à recourir à la prière et à la pénitence; peut-être alors obtiendras-tu miséricorde! Mais je ne puis ni ne veux rester plus long-temps avec toi.»--«Attends un moment encore, reprit Ulrique, fils de l'ami de mon père, ne me quitte pas ainsi, je t'en conjure, de peur que l'esprit du mal, qui a dirigé toute ma vie, ne me pousse à me venger de ton mépris et de ton insensibilité! Crois-tu que si Front-de-Boeuf trouvait Cedric le Saxon dans son château, sous ce déguisement, sa vie serait de longue durée? Déjà ses yeux se sont fixés sur toi, comme ceux du faucon sur sa proie.»
«Quand bien même il me déchirerait les entrailles, jamais ma langue ne proférera une seule parole que mon coeur ne puisse avouer. Je mourrai en Saxon, fidèle à ma parole et au culte de la vérité; je t'ordonne de te retirer: ne me touche pas! La vue de Front-de-Boeuf lui-même me serait moins odieuse que celle d'une créature aussi avilie et aussi dégénérée que toi.»
«Ce n'est que trop vrai, répondit Ulrique cessant de le retenir; poursuis ton chemin, et oublie, dans l'orgueil et l'arrogance de la vertu, que la misérable qui est devant toi est la fille de l'ami de ton père. Pars; si mes souffrances me séparent de l'espèce humaine, si je suis séparée de ceux dont j'avais droit d'attendre quelque protection, la vengeance ne me séparera pas d'eux! et je l'espère bien long-temps encore! Personne ne m'aidera, mais le bruit des actions que j'oserai entreprendre ira retentir aux oreilles de chacun. Adieu, ton mépris a rompu le dernier lien qui m'attachait encore à mes semblables, et ce lien était la pensée consolante que mes malheurs exciteraient la pitié de mes compatriotes.»
«Ulrique, dit Cedric ému par cet appel, n'as-tu donc supporté la vie au milieu de tant de crimes et d'infortunes que pour céder au désespoir au moment que tes yeux dessillés s'ouvrent sur l'énormité de tes fautes, et lorsque le repentir et la pénitence devraient être ton unique occupation?»
«Cedric, tu connais peu le coeur humain! tu ne sais pas que pour penser et agir comme je l'ai fait il faut porter jusqu'à la frénésie l'amour du plaisir, la soif de la vengeance et le désir orgueilleux du pouvoir; ces passions sont trop impétueuses, trop enivrantes, pour que l'âme, en s'y abandonnant, puisse conserver la faculté du repentir. Leur fureur est calmée depuis long-temps: la vieillesse n'a plus de plaisir; ses rides repoussantes n'ont aucune influence, et la vengeance elle-même expire au milieu des malédictions impuissantes! C'est alors que les remords et ses serpens font sentir au coeur coupable leurs piqûres empoisonnées! c'est alors que naissent les regrets du passé et le désespoir de l'avenir! c'est alors que, semblables aux démons de l'enfer, nous n'éprouvons que des remords, et jamais de repentir. Mais tes paroles ont réveillé en moi une nouvelle âme; comme tu l'as dit, tout est possible à ceux qui savent mourir! Tu m'as montré des moyens de vengeance: sois certain que je les saisirai. Cette passion terrible ne m'avait dominé jusqu'à présent que de concert avec d'autres passions rivales; désormais elle me possédera tout entière; et toi-même tu avoueras que, quelque criminelle qu'ait été la vie d'Ulrique, sa mort fut digne de la fille du noble Torquil. Des forces sont réunies autour de ce château impie, afin de l'assiéger; hâte-toi de te mettre à leur tête et de les disposer pour l'assaut; et lorsque tu verras un étendard rouge flotter au dessus de la tour et se tourner vers l'angle oriental du donjon, presse vivement les Normands: alors ils auront assez d'ouvrage dans l'intérieur; tu pourras escalader les murs en dépit de leurs flèches et de leurs arquebuses. Pars, je t'en supplie, suis ton destin, et laisse-moi suivre le mien.»
Cedric aurait désiré quelques renseignemens plus positifs sur le dessein qu'elle annonçait d'une manière si obscure, mais la voix farouche de Front-de-Boeuf se fit entendre tout à coup: «À quoi s'amuse ce fainéant de prêtre? s'écria-t-il; par les coquilles de saint Jacques de Compostelle, j'en ferai un martyr s'il reste ici semant la trahison parmi mes gens!»--«Qu'une conscience bourrelée est un sinistre prophète! s'écria Ulrique; mais ne t'effraie pas, va rejoindre les tiens, pousse le cri de guerre des Saxons, qu'ils y répondent s'ils veulent par le chant belliqueux de Rollon, la vengeance répétera le refrain.» À ces mots elle disparut par une porte dérobée; et au même instant Réginald Front-de-Boeuf se présenta. Ce ne fut pas sans se faire violence que Cedric s'inclina devant l'orgueilleux baron qui lui rendit son salut par une légère inclination de tête.
«Les pénitens, mon père, ont fait une longue confession, mais tant mieux pour eux, car c'est la dernière qu'ils feront. Les as-tu préparés à la mort?»--«Je les ai trouvés, répondit Cedric en mauvais français, dans les meilleures dispositions; ils s'attendent à tout depuis qu'ils ont appris en quel pouvoir ils sont tombés.»--«Si je ne me trompe, frère, reprit Front-de-Boeuf, il me semble que ton jargon sent diablement le saxon?»--«J'ai été élevé dans le couvent de saint Withold de Burton,» répondit Cedric.--«Tant pis, reprit le baron; il vaudrait mieux pour toi que tu fusses né Normand, ce qui conviendrait beaucoup mieux aussi à mes desseins; mais dans la conjoncture actuelle il n'y a pas de choix à faire. Ce couvent de saint Withold de Burton est un nid de hiboux digne d'être renversé. Le jour ne tardera pas à venir où le froc ne protégera pas plus le Saxon que la cotte de mailles.»
«Que la volonté de Dieu soit faite!» dit Cedric d'une voix tremblante de colère, ce que Front-de-Boeuf attribua à la crainte.--«Tu rêves déjà, je le vois, que nos hommes d'armes sont dans ton réfectoire et dans ta cave. Mais j'ai un service à réclamer de ton saint ministère, consens à me le rendre; et, quel que soit le sort des autres, tu pourras dormir dans ta cellule aussi tranquillement qu'un limaçon dans sa coquille.»--«Donnez-moi vos ordres,» dit Cedric cherchant à déguiser son émotion.--«Eh bien, suis-moi par ce passage; je te ferai sortir par la poterne.» Et tout en marchant devant le moine supposé, Front-de-Boeuf l'instruisit du rôle dont il voulait qu'il se chargeât. «Tu vois d'ici ce troupeau de pourceaux saxons qui ont osé environner le château de Torquilstone. Dis-leur donc ce que tu voudras sur la faiblesse de cette forteresse, parle-leur de manière à les retenir ici pendant vingt-quatre heures, et porte en même temps ce message... Mais, attends, sais-tu lire, frère.»
«Non, excepté le bréviaire, répondit Cedric; encore ne connais-je ses caractères sacrés que parce que je sais par coeur le service divin, grâce à Notre-Dame et à saint Withold.»--«Tu es justement le messager qu'il me faut; porte donc cette lettre au château de Philippe de Malvoisin; tu diras qu'elle est envoyée par moi, qu'elle est écrite par le templier Brian de Bois-Guilbert, et que je le prie de la faire passer à York avec toute la diligence qu'y peut mettre un cavalier bien monté. Dis-lui encore qu'il n'ait aucune inquiétude, qu'il nous trouvera frais et dispos derrière nos retranchemens. Ce serait une honte à nous de nous tenir cachés aux yeux d'une troupe de vagabonds qui sont disposés à fuir à l'aspect de nos étendards et au bruit de nos chevaux. Je te le répète, frère: imagine quelque tour de ta façon pour engager ces vauriens à conserver leur position jusqu'à l'arrivée de nos amis et de leurs lances. Ma vengeance est éveillée; elle ressemble à un faucon qui ne peut dormir qu'il ne se soit rassasié de sa proie.»
«Par mon saint patron, s'écria Cedric avec plus de chaleur que n'en exigeait le caractère dont il était revêtu; par tous les saints qui ont vécu et qui sont morts en Angleterre, je vous obéirai! Pas un Saxon ne s'éloignera de ces murailles, si j'ai assez d'adresse et assez d'influence sur eux pour les retenir.»--«Vraiment, dit Front-de-Boeuf, tu changes de ton, sire moine, et tu parles avec autant de hardiesse et d'énergie que si ton coeur était disposé à tressaillir de joie à la vue du massacre du troupeau saxon, et pourtant tu es de la race de ces pourceaux.»
Cedric n'était pas très versé dans l'art de la dissimulation, et il aurait eu besoin en ce moment de l'une des idées dont le cerveau fertile de Wamba était rempli. Mais la nécessité est mère de l'invention, dit un vieux proverbe, et il murmura quelques mots sous son capuchon, comme pour faire accroire à Front-de-Boeuf qu'il regardait les gens qui cernaient le château tels que des rebelles et des excommuniés.
«De par Dieu! s'écria ce dernier, tu dis vrai: j'oubliais que les fripons peuvent détrousser un abbé aussi lestement que s'ils étaient nés de l'autre côté du détroit salé. N'est-ce pas le prieur de Saint-Yves qu'ils lièrent à un chêne et qu'ils forcèrent à chanter la messe, tandis qu'ils vidaient ses malles et ses valises? Mais non, de par Notre-Dame, ce tour fut joué par Gauthier-de-Middleton, un de nos compagnons d'armes; mais ce furent des Saxons qui pillèrent la chapelle de Saint-Bees, et qui lui volèrent ses vases, ses chandeliers et ses ciboires, n'est-ce pas vrai?»
«Ce n'étaient pas des hommes craignant Dieu,» répondit Cedric.--«Ils burent, en outre, tout le vin et la bière qui étaient en réserve pour plus d'une orgie secrète, bien que vous prétendissiez, vous autres moines, n'être occupés que de vigiles, de jeûnes et de matines; prêtre, tu dois avoir fait voeu de tirer vengeance d'un tel sacrilége?»--«Oui, j'ai fait voeu de vengeance, murmura Cedric, j'en atteste Saint-Withold.»
Front-de-Boeuf arriva en ce moment à la poterne, où, après avoir traversé le fossé sur une simple planche, ils atteignirent une petite redoute ou défense extérieure qui donnait sur la campagne par une porte de sortie bien défendue. «Pars donc, lui dit Front-de-Boeuf, et, si tu remplis exactement mes intentions et que tu reviennes ensuite ici, tu y trouveras de la chair de Saxon à meilleur marché que ne le fut jamais la chair de chien dans les boucheries de Sheffield. Écoute encore, tu me parais un joyeux confesseur, un bon vivant, reviens après l'assaut, et tu auras autant de Malvoisin qu'il en faudrait pour désaltérer tout un couvent.»
«Assurément, nous nous reverrons,» répondit Cedric.--«En attendant, prends ceci,» continua le Normand; et au moment où Cedric franchissait le seuil de la poterne, il lui mit dans la main un besant d'or, et il ajouta: «Souviens-toi que je t'arracherai ton froc et ta peau si tu échoues dans ton entreprise.»--«Tu seras libre de faire l'un et l'autre, répondit Cedric en s'éloignant de la poterne et s'élançant avec joie dans la campagne, si, lorsque nous nous reverrons, je ne mérite pas quelque chose de mieux encore de ta main.» Se retournant alors vers le château dont il s'éloignait, il jeta au donneur le besant d'or: «Astucieux Normand, s'écria-t-il, puisse ton argent périr avec toi!»
Front-de-Boeuf n'entendit qu'imparfaitement ces paroles, mais l'action lui parut très suspecte: «Archers, s'écria-t-il aux sentinelles qui gardaient les murailles, envoyez une flèche dans le froc de ce moine; mais, attendez, reprit-il quand il les vit bander leurs arcs, ce serait peut-être agir inconsidérément; il faut nous fier à lui à défaut de meilleur moyen: au pis aller, ne puis-je pas traiter avec ces chiens de Saxons que je tiens ici au chenil? Holà! geôlier Gilles, qu'on m'amène Cedric de Rotherwood et cet autre butor qui est avec lui, ce malotru de Coningsburgh, qu'ils nomment Athelstane, je crois. Ces noms sont si durs pour la langue d'un chevalier normand, qu'ils laissent un goût de lard dans la bouche. Préparez-moi un flacon de vin, afin que, comme dit joyeusement le prince Jean, je puisse me la laver et me la rincer; portez-le dans la salle d'armes, et conduisez-y ces prisonniers.»
Ses ordres furent exécutés à l'instant, et lorsqu'il entra dans cette salle gothique ornée des dépouilles obtenues par sa valeur et celle de son père, il trouva sur une table massive de chêne un flacon de vin; puis il aperçut deux prisonniers saxons gardés par quatre de ses gens. Front-de-Boeuf, après avoir bu une longue rasade, examina ses deux captifs. Il était très peu familiarisé avec les traits de Cedric, qu'il n'avait vu que rarement, et qui évitait soigneusement toute communication avec ses voisins normands; or, il n'est pas étonnant que le soin avec lequel Wamba s'efforça de se cacher le visage avec son bonnet, le changement de costume, et l'obscurité de la salle, furent cause que Front-de-Boeuf ne s'aperçut pas que celui des prisonniers auquel il attachait le plus d'importance s'était évadé.
«Braves Anglais, leur dit-il, comment trouvez-vous que vous êtes traités à Torquilstone? Savez-vous le châtiment que méritent les railleries insolentes et présomptueuses10 que vous vous êtes permises à la fête d'un prince de la maison d'Anjou? Avez-vous oublié comment vous avez répondu à l'hospitalité si peu méritée que vous avez reçue du prince royal Jean? De par Dieu et saint Denis, si vous ne payez pas une énorme rançon, je vous ferai pendre par les pieds aux barreaux de fer de ces fenêtres, jusqu'à ce que les corbeaux et les vautours aient fait de vous deux squelettes. Parlez donc, chiens de Saxons, que m'offrez-vous pour racheter vos misérables vies? Vous, sire de Rotherwood, que me donnerez-vous?»
«Pas une obole, répondit Wamba; quant à me pendre par les pieds, on prétend que mon cerveau est bouleversé depuis le premier moment où on m'attacha le béguin autour de la tête, et il est possible qu'en me tournant sens dessus dessous il se rétablisse dans l'ordre naturel.»
«Sainte Geneviève! s'écria Front-de-Boeuf, que veut dire un pareil langage?» Et du revers de sa main il fit tomber le bonnet de Cedric de la tête du bouffon, et ouvrant le col de son manteau, il reconnut le collier de cuivre, marque évidente de sa servitude. «Gilles, Clément, chiens de vassaux! s'écria le Normand furieux, qui m'avez-vous amené ici?»--«Je crois que je pourrai vous l'apprendre, dit de Bracy qui entrait en ce moment, c'est le fou de Cedric; celui qui, dans une escarmouche avec Isaac de York, montra tant de valeur, au sujet d'une dispute sur la préséance.»
«Eh bien, je me charge d'arranger ce différent, reprit Front-de-Boeuf; ils seront pendus au même gibet, à moins que son maître et ce verrat de Coningsburgh ne rachètent leur vie à un bien haut prix. Leur fortune entière est le moins qu'ils puissent donner, il faut en outre qu'ils fassent retirer ce guêpier de Saxons qui entourent le château, qu'ils renoncent à leurs prétendus priviléges, et qu'ils se reconnaissent comme nos serfs et vassaux; trop heureux si dans le nouveau monde qui va commencer, nous leur laissons le droit de respirer. Allez, dit-il à deux de ses gens, allez me chercher le véritable Cedric; pour cette fois je vous pardonne votre erreur d'autant plus volontiers que vous n'avez fait que prendre un fou pour un Saxon franklin.»--«Oui, dit Wamba, votre excellence chevaleresque pourra bien trouver ici plus de fous que de franklins.»--«Que veut dire ce fripon?» demanda Front-de-Boeuf à ceux qui le gardaient, et qui répondirent avec une sorte de répugnance et d'hésitation, que si celui-ci n'était pas Cedric, ils ignoraient ce qu'il était devenu.
«De par tous les saints du paradis! s'écria de Bracy, il faut qu'il se soit échappé sous les habits du moine!»--«Esprits d'enfer! répéta Front-de-Boeuf, c'était donc le verrat de Rotherwood que j'ai conduit à la poterne et que j'ai mis dehors de ma propre main. Et toi, dit-il à Wamba, toi dont la folie a surpassé la folie d'idiots plus idiots que toi, je te donnerai les saints ordres, et je te ferai tonsurer; holà! qu'on lui arrache la peau du crâne, et qu'on le précipite la tête la première du haut des murailles. Ton métier est de plaisanter, plaisante donc maintenant.»
«Vous me traitez bien mieux que vous ne me l'aviez promis, noble chevalier, repartit le pauvre Wamba, dont le goût pour la bouffonnerie ne pouvait être surmonté, même dans la perspective d'une mort prochaine: en me donnant la calotte rouge dont vous parlez, vous ferez de moi un cardinal, de simple moine que j'étais.»--«Le pauvre diable, dit de Bracy, veut mourir fidèle à sa vocation. Front-de-Boeuf, de grâce, épargnez sa vie, donnez-le moi, je vous le demande pour divertir mes compagnies franches. Qu'en dis-tu, fripon? veux-tu m'appartenir et venir à la guerre avec moi?»--Oui, vraiment, avec la permission de mon maître, car voyez-vous, dit Wamba en montrant le collier qu'il portait, je ne puis quitter ceci sans son consentement.»--«Oh! une lime normande aura bientôt scié le collier d'un Saxon, répondit de Bracy.»
«Vraiment, noble sire? reprit le bouffon: de là vient donc le proverbe: scie normande sur le chêne saxon, joug normand sur le cou saxon, cuiller normande sur le plat saxon; et l'Angleterre gouvernée selon la volonté des normands; et toute la joie de l'Angleterre ne reparaîtra que lorsqu'elle sera délivrée de ces quatre maux.»
«Tu as réellement beau jeu, de Bracy, dit Front-de-Boeuf, de t'amuser à écouter les sornettes de ce fou, quand notre ruine se prépare. Ne vois-tu pas que nous sommes dupés, et que notre projet de communication avec nos amis du dehors vient d'échouer par les ruses de ce bouffon bariolé dont tu es si jaloux de le montrer le protecteur? Qu'avons-nous à attendre désormais, si ce n'est un assaut prochain?»--«Aux murailles! aux murailles! s'écria de Bracy, m'as-tu jamais vu plus grave au moment du combat? Qu'on appelle le templier, et qu'il défende sa vie avec la moitié du courage qu'il a montré à défendre son ordre: viens toi-même faire voir ta taille de géant sur les murailles; sois tranquille, de mon coté, je n'épargnerai rien; tu peux compter qu'il sera aussi facile aux Saxons d'escalader ces murs que les tours de Torquilstone. Mais au surplus, si vous voulez entrer en arrangement avec ces vauriens, pourquoi n'emploiriez-vous pas la médiation de ce digne franklin, qui paraît depuis quelques instans contempler avec envie ce flacon de vin? Tiens, Saxon, continua-t-il en s'adressant à Athelstane, et en lui présentant une coupe pleine; rince ton gosier avec cette noble liqueur, et réveille ton âme engourdie, afin de nous dire quelle rançon tu nous offres pour ta liberté.»--«Ce qu'un homme d'honneur peut donner, répondit Athelstane, mille marcs d'argent, pour moi et mes compagnons.»--«Et nous garantis-tu la retraite de ce rebut de l'humanité qui cerne le château, contre tout respect pour les lois de Dieu et du roi?» demanda encore Front-de-Boeuf. «Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour cela, répondit Athelstane; je les déterminerai à se retirer, et je ne doute pas que le noble Cedric ne veuille bien me seconder.»
«Nous consentons donc à t'accorder la liberté, dit Front de-Boeuf; toi et les tiens seront libres, et la paix régnera de part et d'autre, au moyen de mille marcs d'argent que tu paieras. C'est une rançon bien misérable, Saxon, et tu me dois de la reconnaissance des conditions modérées auxquelles je consens à l'échange de vos personnes. Mais fais attention que ce traité ne concerne nullement le juif Isaac.»--«Ni la fille du juif,» dit le templier qui venait d'entrer. «Ni la suite du Saxon Cedric,» ajouta Front-de-Boeuf. «Je serais indigne du nom de chrétien, si je désirais comprendre dans ce traité les incrédules que vous venez de nommer,» reprit Athelstane. «Ajoutez encore qu'il ne concerne pas non plus lady Rowena, ajouta de Bracy; il ne sera jamais dit que je me serai laissé dépouiller d'une aussi belle conquête sans avoir rompu une lance pour elle.»
«Et de plus, reprit Front-de-Boeuf, notre traité ne regarde point encore ce misérable bouffon que je garde pour qu'il serve d'exemple à tous les coquins comme lui qui voudraient appliquer leurs bouffonneries aux choses importantes.»--«Lady Rowena, répondit Athelstane d'un ton ferme et assuré, est ma fiancée; je me ferais écarteler par des chevaux indomptés, plutôt que de consentir à me séparer d'elle. Quant au serf Wamba, il a sauvé aujourd'hui la vie de son maître, et je perdrais la mienne plutôt que de souffrir qu'on fît tomber un cheveu de sa tête.»--«Ta fiancée? s'écria de Bracy; lady Rowena, la fiancée d'un vassal tel que toi! Saxon, tu rêves sans doute que tes sept royaumes subsistent encore; mais je te le dis: les princes de la maison d'Anjou ne donnent pas leurs pupilles à des hommes d'un lignage semblable au tien.»
«Mon lignage, orgueilleux Normand, descend d'une source plus ancienne et plus pure que celle d'un mendiant français qui ne vit qu'au prix du sang d'une troupe de brigands rassemblés sous son misérable étendard. Mes ancêtres furent des rois braves à la guerre, sages au conseil, qui chaque jour nourrissaient dans les vastes salles de leurs palais plus de centaines de vassaux que tu ne peux compter d'individus à ta suite. Leurs noms, leur renommée, ont été célébrés par les ménestrels; leurs institutions conservées dans le Wittenagemots, leurs dépouilles mortelles ont été accompagnées à leur dernière demeure par les prières des saints, et des monastères ont été fondés sur leurs tombeaux.»
«Tu as ce que tu cherchais, de Bracy, dit Front-de-Boeuf satisfait de l'humiliation que son compagnon venait de recevoir; le Saxon a frappé...»--«Aussi juste qu'un Saxon peut frapper, répondit de Bracy avec un air d'insouciance, lorsqu'après lui avoir enchaîné les mains on veut bien lui laisser le libre usage de sa langue. Mais la volubilité de ta rodomontade, ajouta-t-il en s'adressant à Athelstane, n'obtiendra pas la liberté de lady Rowena.»
Athelstane, qui avait déjà parlé beaucoup plus longuement qu'il n'avait coutume de le faire sur quelque sujet que ce fût, et quelque intérêt qu'il y prît, ne fit aucune réponse. La conversation fut interrompue par l'arrivée d'un valet qui annonça qu'un moine se présentait à la poterne en demandant à être admis. «Au nom de saint Bonnet, prince de tous ces mendians désoeuvrés, dit Front-de-Boeuf, est-ce un véritable moine pour cette fois, ou un autre imposteur? Esclaves, qu'on le fouille; et si vous vous laissez duper une seconde fois, je vous ferai arracher les yeux et mettre en place des charbons ardens.»
«Que j'endure tout l'excès de votre colère, monseigneur, dit Gilles, si celui-ci n'est pas un vrai moine. Votre écuyer Jocelyn le connaît bien; il vous certifiera que c'est le frère Ambroise, moine de la suite du prieur de Jorvaulx.»--«Alors, qu'il soit introduit, reprit Front-de-Boeuf; probablement il nous apporte des nouvelles de son joyeux maître. Le diable et les prêtres sont sans doute en vacances, puisqu'ils courent ainsi le pays. Qu'on éloigne ces prisonniers; et toi, Saxon, songe à ce que tu as entendu.»
«Je réclame, dit Athelstane, une captivité honorable, et je demande à être logé et traité selon mon rang et comme il convient à un homme qui offre une pareille rançon. De plus, je somme celui qui se croit le plus brave parmi nous, de me rendre raison corps à corps de l'attentat commis contre ma liberté. Ce défi t'a déjà été porté de ma part par ton écuyer tranchant; tu n'en as tenu aucun compte, tu dois donc y répondre: voici mon gant.»--«Je n'accepte point le défi de mon prisonnier, répondit Front-de-Boeuf; et Maurice de Bracy ne l'acceptera pas non plus. Gilles, continua-t-il, suspends le gant de ce franklin sur une des cornes de ce bois de cerf qui est là-bas; il y restera jusqu'à ce que son maître soit remis en liberté. S'il a l'audace de le demander et d'affirmer qu'il a été fait mon prisonnier illégalement, je jure par le baudrier de saint Christophe qu'il trouvera un homme qui n'a jamais refusé de se trouver face à face d'un ennemi à pied ou à cheval, seul ou à la tête de ses vassaux.»
On éloigna les prisonniers saxons, et au même moment on introduisit le moine Ambroise, qui portait sur ses traits toutes les marques d'un trouble extrême. «Voilà, ma foi, le véritable pax vobiscum, dit Wamba en passant près des frères; les autres n'étant que de la fausse monnaie,»--«Sainte mère de Dieu! s'écria le moine en s'adressant aux chevaliers, je suis enfin en sûreté et sous la garde de chrétiens respectables.»--«Oui, tu es en sûreté, répondit de Bracy; et quant aux chrétiens, tu vois devant toi le vaillant baron Réginald Front-de-Boeuf, qui a les juifs en horreur, et le brave templier Brian de Bois-Guilbert, dont le métier est de tuer des Sarrasins. Si à de tels signes tu ne reconnais pas là de bons chrétiens, je n'en connais aucun qui en porte de plus authentiques.»
«Vous êtes amis et alliés de notre révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx, reprit le moine sans faire attention au ton dont la réplique de de Bracy avait été faite; vous lui devez secours et protection, comme chevaliers et frères en Dieu; car, comme dit le bienheureux saint Augustin dans son traité De civitate Dei....»--«Que le diable dise ce qu'il voudra, interrompit Front-de-Boeuf, que dis-tu, toi, messire prêtre? nous n'avons pas le temps d'écouter les citations des saints pères.»
«Sancta Maria! dit le saint père en poussant un soupir, comme ces profanes laïques sont prompts à se mettre en courroux! Mais enfin, braves chevaliers, sachez que certains brigands, qui ne respirent que le crime, abjurant toute crainte de Dieu et tout respect pour son église, et sans égard pour la bulle du saint siége, qui commence par: Si quis, suadente diabolo...»--«Frère prêtre, dit le templier, nous savons, ou nous devinons tout cela; mais dis-nous tout simplement si ton maître le prieur est prisonnier, et de qui?»
«Oui, sans doute, répondit Ambroise; il est entre les mains des brigands qui infestent ces forets, enfans de Bélial et contempteurs du texte sacré qui dit: «Ne touchez pas à mes oints, et ne faites point de mal à mes prophètes.»--«Voici une nouvelle occasion de faire usage de nos épées, chevaliers, dit Front-de-Boeuf en s'adressant à ses compagnons, et qui tournera à notre avantage. Ainsi donc, le prieur de Jorvaulx, au lieu de nous envoyer du secours, nous en fait demander pour lui-même. Reposez-vous donc sur ces saints fainéans, au moment où le danger est le plus pressant! Allons, voyons, prêtre; parle, et dis-nous vite, ce que ton maître attend de nous.»
«Sous votre bon plaisir, dit Ambroise, des mains sacriléges ont été portées sur mon révérendissime supérieur, au mépris des saintes ordonnances que je viens de citer, et les enfans de Bélial, après avoir pillé ses malles et ses valises, et en avoir enlevé deux cents marcs d'or pur, lui demandèrent en outre une somme considérable dont le paiement peut seul lui procurer la liberté. C'est pourquoi le révérend père en Dieu vous prie, comme ses amis les plus chers, de le délivrer de sa captivité, soit en payant la rançon exigée, soit en employant la force des armes, ainsi que vous aviserez.»
«Que le prieur s'adresse au diable pour en être secouru, dit Front-de-Boeuf. Il faut qu'il ait fait une forte libation ce matin. Où ton maître a-t-il trouvé qu'un baron normand ait jamais dénoué les cordons de sa bourse pour venir au secours d'un homme d'église, dont les sacs sont dix fois plus remplis et plus pesans? Et comment pouvons-nous lui prêter nos bras et notre valeur, nous qui sommes enfermés ici et arrêtés par des troupes dix fois plus nombreuses que les nôtres, et qui devons nous attendre à être attaqués d'un moment à l'autre?»--«C'est ce que j'allais vous dire, répliqua le moine; mais vous ne m'en avez pas donné le temps; et d'ailleurs, je suis vieux, et la vue de ces scélérats de proscrits trouble la tête d'un homme de mon âge. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'ils sont occupés à établir un camp et à construire des ouvrages destinés à l'attaque de ce château.»--«Vite sur les remparts, dit de Bracy; voyons ce que font ces misérables;» et en parlant ainsi il ouvrit une fenêtre garnie de treillage, qui conduisait à une espèce de terrasse et de balcon en saillie, puis se mit aussitôt à crier aux personnes qui étaient dans l'appartement: «Par saint Denis, le vieux moine a dit vrai; les voilà qui apportent des mantelets et des pavois11 et l'on voit sur la lisière du bois les archers se formant en troupe semblable à un nuage noir précurseur de la grêle.»
Réginald Front-de-Boeuf jeta aussi un regard sur la campagne, et aussitôt, saisissant son cor, il en tira un son éclatant et prolongé, et donna l'ordre à ses gens de se rendre à leurs postes sur les remparts.
«De Bracy, s'écria-t-il, veille sur la partie de l'est, où les murs sont le moins élevés. Noble Bois-Guilbert, le métier des armes, que tu exerces depuis long-temps, a dû te rendre parfait dans l'art de l'attaque et de la défense des places; charge-toi de la partie de l'ouest; moi, je vais me porter à la barbacane. Au reste, mes nobles amis, vous ne devez pas vous borner à défendre un seul point; nous devons aujourd'hui nous trouver partout, nous multiplier pour ainsi dire, de manière à porter par notre présence du secours et du renfort partout où l'attaque sera la plus chaude. Nous sommes peu nombreux, il est vrai; mais l'activité et la valeur peuvent y suppléer, car enfin nous n'avons affaire qu'à de misérables paysans.»
«Mais, nobles chevaliers, s'écria le père Ambroise au milieu du tumulte et de la confusion occasionnés par les préparatifs de défense, aucun de vous ne voudra-t-il écouter la pétition du révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx? Noble sire Réginald, écoute-moi, je t'en supplie.»
«Va marmotter tes pétitions au ciel, répondit le féroce Normand, car pour nous, qui sommes sur la terre, nous n'avons pas le temps de les entendre. Holà! Anselme! veille à ce que nous ayons de la poix et de l'huile bouillantes, pour en arroser les têtes de ces traîtres audacieux. Il faut aussi que les arbalétriers soient bien pourvus de carreaux12. Que l'on arbore ma bannière à tête de taureau; ces misérables verront bientôt à qui ils auront affaire aujourd'hui.
«Mais, noble seigneur, reprit le moine s'efforçant d'attirer l'attention, considère mon voeu d'obéissance, et permets-moi de m'acquitter entièrement du message de mon supérieur.»
«Qu'on me débarrasse de cet ennuyeux radoteur, dit Front-de-Boeuf; qu'on l'enferme dans la chapelle, pour y débiter son chapelet jusqu'à la fin de cette échauffourée. Ce sera une nouveauté pour les saints de Torquilstone que d'entendre des pater et des ave; ce sera, je crois, la première fois qu'ils auront été ainsi honorés depuis leur sortie de l'atelier du sculpteur.»
«Ne blasphème point les saints, sire Réginald, dit de Bracy, nous aurons besoin de leur assistance aujourd'hui, avant que nous ayons forcé cette troupe de brigands à se débander.»
«Je n'en attends pas grand secours, répondit Front-de-Boeuf, à moins que nous ne les précipitions du haut des murailles sur les têtes de ces coquins. Il y a là-bas un énorme saint Christophe, qui ne sert à rien, et qui suffirait lui seul à renverser toute une compagnie.»
Pendant ce temps-là, le templier avait observé les travaux des assiégeans avec un peu plus d'attention que le brutal Front-de-Boeuf, ou son étourdi compagnon.
«Par l'ordre dont je fais partie, dit-il, ces gens-ci s'approchent de la place avec une plus grand connaissance de la tactique militaire, de quelque part qu'elle leur vienne, que je ne m'y serais attendu. Voyez avec quelle adresse ils profitent du moindre abri que leur offre un arbre ou un buisson, et évitent de s'exposer aux traits de nos arbalétriers? Je n'aperçois chez eux ni bannière, ni étendard, et néanmoins je gagerais ma chaîne d'or qu'ils sont commandés par quelque noble chevalier, ou quelque personnage exercé au métier de la guerre.»
«Je l'aperçois, dit de Bracy, je vois flotter le panache, et briller l'armure d'un chevalier. Voyez là-bas cet homme d'une taille élevée, qui porte une cotte de mailles de couleur noire, et qui est occupé à former les derniers rangs de sa troupe de bandits. Par saint Denis! je crois que c'est justement celui que nous appelions le Noir-Fainéant, le même qui te fit vider les arçons au tournoi d'Ashby.»
«Tant mieux, dit Front-de-Boeuf; il vient sans doute ici pour me donner ma revanche. C'est probablement quelque rustaud, un homme de rien, puisqu'il n'osa s'arrêter pour faire valoir ses droits au prix du tournoi, dont il n'était redevable qu'au hasard. Je l'aurais vainement cherché dans les lieux où les chevaliers et les nobles cherchent leurs ennemis, et je suis vraiment charmé qu'il se montre ici au milieu de cette canaille.»
L'approche de l'ennemi qui paraissait devoir être très prochaine mit fin à la conversation. Chacun des chevaliers se rendit à son poste, à la tête de la petite troupe qu'il avait pu rassembler; et bien que le nombre des assiégés fût insuffisant pour la défense générale des murailles, néanmoins on attendit avec calme et courage l'assaut dont on était menacé.