LE CHEVALIER.
Lève-toi, douce Anna-Marie,
Déjà revient l'astre du jour;
Il revient dorer la prairie,
Et le brouillard fuit à son tour.
Les oiseaux dans l'épais bocage
Ont repris leur joyeux ramage;
Debout, l'aurore est de retour.
Du chasseur absent de sa couche
Le cor sonne aux bois d'alentour,
D'où le cerf effrayé débouche;
Et l'écho charmé du désert
Redit ce sauvage concert.
Lève-toi donc, Anna-Marie,
Sors de ta chaste rêverie,
Et viens de ta maison chérie
Folâtrer sur le gazon vert.
WAMBA.
Quel bruit résonne à mon oreille?
Ô Tybalt, ne m'éveille pas;
Sur le duvet quand je sommeille,
Qu'un doux songe a pour moi d'appas!
Que sont, près d'un rêve paisible,
Les plaisirs du monde éveillé?
Ô Tybalt, j'y suis peu sensible,
Mon coeur en est peu chatouillé.
Devant le brouillard qui s'enlève,
Que l'oiseau répète ses chants;
Que du cor, au milieu des champs,
Le bruit aigu monte et s'achève:
Des sons plus doux et plus touchans
Me flattent pendant que je rêve;
Mais ne crois pas qu'en ces momens
Ton amour occupe mon rêve.
«Délicieuse chanson, dit Wamba quand ils l'eurent finie, et belle morale, je le jure par ma marotte. Il me souvient que je la chantais un jour à mon camarade Gurth qui, par la grâce de Dieu et de son maître, n'est pas moins aujourd'hui qu'un homme libre; et nous reçûmes tous deux la bastonnade pour être demeurés au lit jusqu'à deux heures après le soleil levé, pour répéter notre romance; rien qu'en songeant à l'air il me semble que le terrible jonc secoue mes épaules et m'arrache des cris. Cependant, pour vous obliger, noble chevalier, je n'ai point balancé à chanter la partie d'Anna-Marie.» Le bouffon passa ensuite à une autre chanson comique, dans laquelle le chevalier, saisissant le ton, l'accompagna comme on va le voir:
LA VEUVE DE WYCOMBE.
LE CHEVALIER ET WAMBA.
Trois preux galans de l'est, du nord et du couchant,
(Mes amis, chantons à la ronde),
Ensemble courtisaient certaine veuve blonde:
De qui la veuve a-t-elle écouté le penchant?
Le premier qui parla, venu de Tynedale19,
Se prétendait issu d'aïeux de grand renom;
Devant cette origine, ingénieux dédale,
La veuve dira-t-elle non?
Son père était un laird20, son oncle était un squire21;
Son orgueil égalait celui d'Agamemnon.
Elle lui dit: Ailleurs va conter ton martyre;
À tes voeux ma réponse est non.
WAMBA.
Celui du Nord jura sur son ame et sa race
Qu'il était gentilhomme et valeureux Gallois.
Elle lui dit: Grand bien vous fasse!
Je ne vivrai pas sous vos lois.
Il s'appelait David, Ap Tudor, Morgan, Rhice.
C'est trop de noms, lui dit-elle en riant;
Une veuve auprès d'eux aurait trop de service;
Offrez ailleurs votre soupir brûlant.
Mais du comté de Kent, un beau fermier arrive,
Chantant sa joyeuse chanson:
La veuve à son aspect cesse d'être rétive;
Il est riche et gaillard; elle ne dit plus non.
ENSEMBLE.
L'Écossais, le Gallois, rebutés de la belle,
Vont chercher un autre tendron;
Car au fermier de Kent, à sa rente annuelle,
Aucune veuve n'a dit non.
«Je voudrais, Wamba, dit le chevalier, que notre hôte du grand chêne, ou le joyeux moine son chapelain, entendissent cette chanson à la louange de notre yeoman fermier.»--«Pour moi, je ne m'en soucierais pas, dit le bouffon, si je ne voyais le cor suspendu à votre baudrier.»--«Oui, dit le chevalier, c'est un gage de l'amitié de Locksley, quoique je n'en aie apparemment nul besoin. Trois mots sur ce cor, et je suis sûr de voir accourir à notre aide une bande de braves archers.»
«Je dirais, à Dieu ne plaise que nous n'ayons leur visite, reprit Wamba, si ce beau présent n'était point là pour empêcher qu'ils n'exigeassent de nous un droit de passe.»--«Que veux-tu dire par là? Penses-tu que sans ce gage d'amitié ils oseraient nous attaquer?»--«Je ne dis rien, car ces arbres ont des oreilles comme les murailles. Mais répondez à votre tour, sire chevalier: quand vaut-il mieux avoir sa cruche et sa bourse pleines que vides?»--«Ma foi, jamais, je pense, dit le chevalier.»--«Vous ne méritez d'avoir pleine ni l'une ni l'autre pour m'avoir fait une semblable réponse. Il vaut mieux vider sa cruche avant de la passer à un Saxon, et laisser l'argent à la maison avant de s'aventurer dans un bois.»
«Vous prenez donc nos amis pour des voleurs,» dit le chevalier du cadenas.--«Je n'ai point dit cela, beau chevalier, reprit Wamba; mais un voyageur peut soulager son cheval en le déchargeant d'un fardeau inutile, et un homme soulager son semblable en lui ôtant ce qui est la source de tout mal. Je ne veux donc pas injurier ceux qui rendent de tels services; seulement je voudrais avoir laissé ma malle et ma bourse chez moi, si je rencontrais ces braves gens dans ma route, afin de leur éviter la peine de m'en débarrasser.»
«Nous devons prier pour eux, mon ami, nonobstant l'idée flatteuse que tu en donnes.»--«Je prierai pour eux de tout mon coeur, mais à la maison et non dans la forêt, comme l'abbé de Saint-Bees, qu'ils contraignirent à dire la messe dans le creux d'un arbre qui lui servit de stalle.»--«Quoi que tu puisses en penser, Wamba, ces yeomen ont rendu de grands services à Cedric au château de Torquilstone.»--«J'en conviens, mais c'était en guise de trafic avec le ciel.»
«De trafic avec ciel! Que veux-tu dire par là?»--«Rien de plus simple: ils font avec le ciel une balance de compte, suivant que notre vieil intendant le pratiquait dans ses écritures, suivant que l'établit le juif Isaac avec ses débiteurs: comme ce dernier, ils donnent peu et prennent beaucoup; calculant sans doute en leur faveur, à titre d'usure, sept fois la somme que la sainte Bible a promise sur les emprunts charitables.»
«Donne-moi un exemple de ce que tu entends; je ne sais rien des chiffres ou règles d'intérêt en usage.»--«Puisque votre valeur a l'intelligence si bouchée, je vous dirai que ces gens balancent une bonne action avec une qui n'est pas aussi louable; par exemple, ils donnent une demi-couronne à un frère mendiant, sur cent besans d'or pris à un gros abbé; ou ils caressent une jolie fille dans un bois, en respectant une veuve ridée.»--«Laquelle de ces actions est la bonne, et quelle est celle qui ne l'est pas?» demanda le chevalier. «Bonne plaisanterie! bonne plaisanterie! dit Wamba; la compagnie des gens d'esprit aiguise l'intelligence. Je vous assure que vous n'avez rien dit d'aussi bien, sire chevalier, lorsque vous chantiez matines avec le saint ermite; mais, pour suivre mon raisonnement, vos braves gens de la foret bâtissent une chaumière en brûlant un château; ils décorent une chapelle et pillent une église; ils délivrent un pauvre prisonnier et mettent à mort un shériff22; ils secourent un franklin saxon, et jettent dans les flammes un baron normand. Ce sont enfin de gentils voleurs, d'honnêtes brigands; mais il vaut toujours mieux les rencontrer quand leur balance n'est pas de niveau.»
«Et pourquoi cela? dit le chevalier; parce qu'alors ils éprouvent de la contrition et tâchent de rétablir l'équilibre, vu que cette balance ne penche jamais du bon coté; mais quand elle est de niveau, malheur à ceux qu'ils rencontrent. Les premiers voyageurs qu'ils trouveront après leur bonne action à Torquilstone, seront écorchés tout vifs. Et cependant, ajouta le bouffon en se rapprochant du chevalier, il y a dans les bois des compagnons encore plus dangereux que les outlaws.»
«Et que peuvent-ils être? je crois, dit le chevalier, qu'il ne s'y trouve ni loups, ni ours.»--«Les hommes d'armes de Malvoisin, répondit Wamba; sachez que dans un moment de trouble, une demi-douzaine de ces hommes est plus dangereuse qu'une bande de loups enragés. À l'heure qu'il est, ils attendent leur proie, et ils ont recruté les soldats échappés de Torquilstone; et si nous en rencontrions une bande, elle nous ferait payer un peu cher nos exploits. Maintenant, sire chevalier, permettez-moi de vous demander ce que vous feriez si deux de ces gens fondaient sur nous.»--«Je les clouerais contre terre avec ma lance s'ils osaient s'opposer à notre passage.»--«Mais s'ils étaient quatre?»--«Je les ferais boire à la même coupe.»--«S'ils étaient six, pendant que nous ne sommes que deux, ne vous rappelleriez-vous pas alors le présent de Locksley?»--«Quoi! je demanderais du secours contre une pareille canaille23, qu'un vrai chevalier chasse devant lui, comme le vent chasse les feuilles desséchées!»--«Alors, je vous prierai, sire chevalier, de vouloir bien me permettre d'examiner de plus près le cor dont le son a un pouvoir si merveilleux.»
Le chevalier, pour satisfaire à la curiosité du Bouffon, détacha le cor de son baudrier et le remit à Wamba, qui aussitôt le pendit à son cou: tra-lira-la, dit-il en chuchotant les notes convenues. «Je connais ma gamme aussi bien qu'un autre.»--«Que veux-tu dire, faquin? rends-moi ce cor.»--«Contentez-vous, sire chevalier, de savoir que j'en aurai soin. Quand la valeur et la folie voyagent ensemble, la folie doit porter le cor, parce que c'est elle qui souffle le mieux.»--«Wamba, ceci passe les limites du respect, dit le chevalier noir, prends garde de mettre ma patience à bout.»--«Point de violence, sire chevalier, dit Wamba en s'écartant à une certaine distance du champion impatienté, ou la folie vous montrera qu'elle a une bonne paire de jambes, et laissera la valeur chercher toute seule sa route à travers la forêt.»
«Tu m'as vaincu, Wamba, reprit le chevalier; tu as fait vibrer une corde sensible; d'ailleurs, je n'ai pas le temps de me quereller avec toi: garde le cor, et poursuivons notre chemin.»--«Vous me promettez de ne point me maltraiter, sire chevalier, dit Wamba.»--«Je te le promets, faquin.»--«Foi de chevalier! continua Wamba en se rapprochant avec précaution.»--«Foi de chevalier! mais hâtons-nous.»--«Ainsi donc, voilà la valeur et la folie réconciliées encore une fois, dit le bouffon en se replaçant sans crainte auprès du chevalier noir; je n'eusse pas aimé un coup de poing comme celui que vous appliquâtes au moine, quand sa piété roula comme une quille sur le sol; et maintenant que la folie porte le cor, il est temps que la valeur se lève et secoue sa crinière; car si je ne me trompe, je vois là-bas de la compagnie qui nous attend.»
«Qu'est-ce qui te fait juger ainsi? dit le chevalier. Je viens de voir étinceler à travers le feuillage quelque chose qui ressemble à un morion. Si c'étaient d'honnêtes gens ils suivraient le sentier; mais cette broussaille est une chapelle choisie par les clercs de Saint-Nicolas.»--«Par ma foi, dit le chevalier en baissant sa visière, je crois que tu as raison.» Il la baissa bien à point; car à l'instant trois flèches lui arrivèrent au front, et l'une d'elles lui fût entrée dans la cervelle si le casque ne l'eût garantie; les deux autres furent parées par le bouclier qui pendait à son cou.»
«Grand merci, ma bonne armure. Wamba, il faut montrer de la vigueur,» dit le chevalier; et il se précipita vers le taillis. Il y fut entouré par sept individus qui se firent contre sa fougue un rempart de leurs lances. Trois de ces armes le touchèrent et se brisèrent comme si elles eussent rencontré une tour d'airain. Les yeux du chevalier noir semblaient lancer le feu à travers les ouvertures de sa visière. Il se leva sur ses étriers, et, avec une dignité singulièrement imposante, il s'écria: «Que signifie ceci, mes maîtres?» Les assaillans ne lui répondirent qu'en tirant leurs épées et en l'attaquant de toutes parts avec ce cri: «Mort au tyran!»--«Ah! saint Édouard! saint Georges! dit le chevalier noir en abattant un homme à chaque invocation, il y a donc ici des traîtres?»
Les agresseurs, quelque déterminés qu'ils fussent, se tenaient hors de la portée d'un bras qui à chaque coup donnait la mort; et il était à présumer que sa seule valeur allait mettre en fuite tous ceux qui l'assaillaient, quand un chevalier couvert d'armes bleues, qui jusqu'alors s'était tenu en arrière, fondit sur le noir fainéant; mais, au lieu de le frapper de sa lance, il la poussa contre le cheval que celui-ci montait, et qui tomba blessé à mort. «C'est le trait d'un lâche et d'un félon!» s'écria le chevalier noir en tombant avec son coursier.
En ce moment, le bouffon prit son cor dont le bruit soudain fit retirer un peu les assassins, et Wamba, quoique mal armé, ne balança point à voler au secours du chevalier noir. «Lâches! s'écria celui-ci, n'avez-vous pas honte de reculer au seul bruit d'un cor?» Animés par cette apostrophe, ils attaquèrent de nouveau le noir fainéant, qui n'eut d'autre ressource que de s'adosser contre un chêne et de se défendre l'épée à la main. Le chevalier félon, qui avait pris une autre lance, épiant le moment où son redoutable antagoniste était serré de plus près, galopa vers lui dans l'espoir de le clouer avec sa lance contre l'arbre, lorsque Wamba fit encore échouer ce projet. Le bouffon, suppléant à la force par l'agilité, et étant dédaigné par les hommes d'armes, occupés d'un objet plus important, voltigeait à quelque distance du combat, et il arrêta l'élan du chevalier bleu, en coupant les jarrets de son cheval d'un revers de son couteau de chasse. Le cheval et le cavalier mordirent aussitôt la poussière; mais la situation du chevalier du cadenas n'en était pas moins périlleuse, car il était assailli par plusieurs hommes complétement armés, et il commençait à s'épuiser par la violence de ses efforts réitérés sur tous les points, quand une flèche inconnue et soudaine étendit par terre celui des combattans qui le harcelait le plus; et presque au même instant une bande d'archers ayant à leur tête Locksley et le moine, sortirent du taillis et se ruèrent sur les marauds qu'ils tuèrent ou blessèrent tous dangereusement. Le chevalier noir remercia ses libérateurs avec une dignité qu'ils n'avaient pas remarquée jusqu'alors; car on le prenait plutôt pour un soldat courageux que pour un personnage de haut rang.
«Avant de vous témoigner ma reconnaissance, mes braves amis, leur dit-il, il importe que je sache quels sont ces ennemis que je n'avais point provoqués.» Wamba leva la visière du chevalier bleu qui paraît être le chef de ces bandits. Aussitôt le bouffon courut au chef des assassins, qui, froissé par sa chute et embarrassé sous son coursier blessé, ne pouvait ni fuir ni opposer aucune résistance.
«Venez, vaillant chevalier, lui dit Wamba, il faut que je sois votre armurier après avoir été votre écuyer. Je vous ai démonté, et je vais maintenant vous délivrer de votre casque.» En parlant ainsi, et sans cérémonie, il dénoua les cordons du casque qui, roulant sur le sol, montra au chevalier noir des traits qu'il était loin de présumer. «Waldemar Fitzurse! dit-il frappé de surprise; et quel motif a pu pousser un homme de ton rang et de ta naissance à une expédition aussi infâme?»
«Richard, lui répondit le chevalier captif en le regardant avec fierté, tu connais peu le coeur humain, si tu ne sais pas à quoi l'ambition et la vengeance peuvent entraîner un fils d'Adam.»--«La vengeance! dit le chevalier noir; je ne t'ai jamais fait aucun mal; tu n'as rien à venger sur moi.»--«Ma fille, Richard, dont tu as dédaigné l'alliance, n'était-ce pas une injure que ne peut pardonner un Normand, dont le sang est aussi noble que le tien?»--«Ta fille! reprit le chevalier noir, et telle est la cause de ton inimitié et qui te portait à vouloir me tuer!... Mes amis, éloignez-vous un peu, j'ai besoin de lui parler seul... Maintenant que personne ne nous entend, Waldemar, dis-moi la vérité: qui t'a porté à cet acte de scélératesse?»--«Le fils de ton père, répondit Waldemar, et en agissant ainsi, il vengeait à son tour ta désobéissance envers ton père.»
Les yeux de Richard, étincelèrent d'indignation, mais il reprit bien vite son sang-froid ordinaire. La main sur le front, il resta un moment à regarder Fitzurse dans les traits duquel éclataient l'orgueil et la honte à la fois. «Tu ne me demandes point grâce, Waldemar, dit le roi.»--«Celui qui est sous les griffes du lion n'ignore pas, dit Fitzurse, qu'il ne peut en attendre.»--«Reçois-la donc sans l'avoir demandée, répond Richard; le lion ne se repaît point de cadavres. Garde ta vie, mais à la condition que dans trois jours tu quitteras l'Angleterre, et tu iras cacher ton infamie dans ton château normand, et que tu ne citeras jamais le nom de Jean d'Anjou comme ayant quelque chose de commun avec ta félonie. Si tu foules encore le sol anglais après le temps que je t'ai accordé, attends-toi à mourir, ou si tu souffles un mot qui puisse porter atteinte à l'honneur de ma maison, de par saint Georges l'autel même ne te servirait pas de refuge; je te ferai pendre aux créneaux de ton propre château pour servir de pâture aux corbeaux. Qu'on donne un cheval à Locksley, car je vois que vos archers se sont emparés de ceux qui étaient libres, et qu'il parte sain et sauf.»--«Si je ne jugeais que la voix de celui qui me parle de droit à son obéissance, répondit Locksley, je lancerais à ce scélérat une flèche qui lui épargnerait la fatigue d'un plus long voyage.
«Tu portes un coeur anglais, Locksley, dit le chevalier noir, et tu as bien pensé en jugeant que j'avais droit à ton obéissance. Je suis Richard, roi d'Angleterre.» À ces mots prononcés avec le ton de majesté convenable au rang élevé et au caractère noble de Coeur-de-Lion, tous les archers mirent le genou en terre devant lui. Ils lui prêtèrent serment et implorèrent le pardon de leurs offenses. «Relevez-vous, mes amis, dit Richard d'un ton gracieux et les regardant d'un oeil dans lequel l'expression de sa bonté naturelle avait déjà fait place à celle du ressentiment, tandis que ses traits ne conservaient aucune trace de la lutte terrible, sinon que son teint était encore animé; relevez-vous, dit-il, mes amis; les fautes que vous avez pu commettre, soit dans les forêts, soit dans la plaine, sont effacées par les services importans que vous avez rendus à mes sujets opprimés devant les murs de Torquilstone, et le secours que vous venez de donner à votre monarque. Relevez-vous et soyez toujours des sujets fidèles. Et toi, brave Locksley...»--«Ne m'appelez plus Locksley, mon roi, connaissez-moi sous mon véritable nom. Déplorable sort! la renommée en est sans doute venue jusqu'à vous. Je suis Robin-Hood de la forêt de Sherwood.»
«Le roi des proscrits et le prince des bons enfans! dit le roi: et qui n'a pas entendu citer un nom qui a retenti jusque dans la Palestine! Va, je te promets, brave proscrit, que je ne me souviendrai contre toi d'aucun fait commis en mon absence pendant les temps orageux qui y ont donné sujet.»
«Le proverbe dit vrai,» répondit Wamba avec un peu moins de gaieté que de coutume:
«Quand les chats n'y sont pas,
Les souris sont en danse.»
«Hé quoi! Wamba, te voilà, dit Richard, il y avait si long-temps que je n'avais entendu ta voix, que j'ai cru que tu avais pris la fuite.»
«Moi prendre la fuite! dit Wamba; et depuis quand la folie se séparerait-elle de la valeur; voilà le trophée de mon sabre. Le bon cheval gris que je voudrais bien revoir sur ses jambes, à condition que son maître resterait couché en sa place. Il est vrai que j'ai d'abord un peu lâché pied; car une jaquette n'est pas à l'épreuve des coups de lance comme une bonne armure d'acier; mais si je n'ai point combattu à la pointe de l'épée, convenez que j'ai bien sonné la charge.»
«Et fort à propos, honnête Wamba, dit le roi. Ce bon service ne sera pas oublié.»
«Confiteor, confiteor, s'écria d'un ton soumis une voix à côté du roi; je suis au bout de mon latin pour le moment; mais j'avoue ma haute trahison, et je demande l'absolution avant qu'on ne me mène à mort.»
Richard se retourna et aperçut le joyeux frère à genoux répétant son rosaire, tandis que son gourdin, qui n'avait pas été oisif pendant le combat, était resté sur le gazon à côté de lui. Sa physionomie cherchait à exprimer la plus grande contrition; ses yeux étaient levés et les coins de sa bouche abaissés, ainsi que le disait Wamba, comme les coins de l'ouverture d'une bourse; néanmoins cette affectation de pénitence était risiblement démentie par un air plaisant qui perçait sur ses traits grossiers et semblait indiquer que sa crainte et son repentir n'étaient que de l'hypocrisie. «Pourquoi es-tu à genoux, fou de prêtre? as-tu peur que ton diocésain n'apprenne que tu sers bien la cause de Notre-Dame et de Saint-Dunstan? Ne crains rien, Richard d'Angleterre ne trahit pas les secrets qui passent sur le flacon.»--«Non, mon gracieux souverain, répondit l'ermite, bien connu des curieux dans l'histoire de Robin-Hood sous le nom de frère Truck, ce n'est pas la croix que je crains, c'est le sceptre; hélas! mon poing sacrilége s'est appesanti sur l'oreille de l'oint du Seigneur.»
«Ah, ah! dit Richard, le vent vient donc de ce côté? en vérité, j'avais oublié le soufflet, quoique l'oreille m'en ait sifflé toute la journée; mais si le coup a été bien donné, je m'en rapporte à ces braves gens pour savoir s'il n'a pas été bien rendu; et si tu penses que je te doive encore quelque chose, tu n'as qu'à t'apprêter pour un autre paiement.»--«Nullement, répondit le frère Truck, mon prêt a été bien rendu, et avec usure; puisse votre majesté toujours payer ses dettes aussi largement.»--«Si je pouvais les payer avec la même monnaie, répondit le roi, mes créanciers ne trouveraient jamais le trésor vide.»--«Et cependant, dit le frère reprenant son air hypocrite, je ne sais quelle pénitence m'imposer pour ce coup sacrilége.»--«N'en parlons plus, frère, dit le roi, après en avoir tant reçu des païens et des infidèles, il faudrait manquer de raison pour chercher querelle au soufflet d'un clerc aussi saint que l'est celui de Copmanhurst; cependant, honnête frère, je crois qu'il vaudrait mieux pour l'Église et pour toi que je te procurasse une licence pour te défroquer et te conserver en qualité d'archer de notre garde, attaché à notre personne, comme tu l'étais jadis à l'autel de saint Dunstan.»--«Mon seigneur, dit le frère, j'implore votre pardon, et vous me l'accorderiez facilement, si vous saviez seulement combien le péché de paresse s'est emparé de moi. Saint Dunstan puisse-t-il long-temps nous être favorable. Il reste tranquille dans sa niche, quoique j'oublie mes oraisons pour aller tuer un daim gras; je passe parfois la nuit hors de ma cellule, à faire je ne sais quoi, saint Dunstan ne se plaint jamais; c'est le maître le plus doux, le plus paisible qu'on ait jamais fabriqué en bois; mais devenir garde de mon souverain monarque, l'honneur est grand, sans doute; néanmoins s'il m'arrivait de m'écarter pour aller dans quelque coin consoler une veuve, ou dans quelque foret pour tuer un daim: où est ce chien de prêtre? dirait l'un; qui a vu ce maudit Truck? dirait l'autre; ce coquin de moine défroqué détruit plus de gibier que la moitié du comté, dirait un garde; il poursuit aussi toutes les daines timides du pays, dirait un second; enfin, mon bon seigneur, je vous prie de me laisser tel que vous m'avez trouvé; ou, pour peu qu'il vous plaise d'étendre votre bienveillance sur moi, veuillez ne me considérer que comme le pauvre clerc de la cellule de saint Dunstan de Copmanhurst, à qui la moindre donation sera des plus agréables.»
«Je t'entends, dit le roi, et j'accorde au révérend clerc la permission de prendre mon bois et de tuer mon gibier dans mes forêts de Warneliffe, mais je ne lui permets de tuer que trois daims chaque saison, et si, d'après ma permission, tu n'en tues pas trente, je ne suis ni chevalier chrétien ni vrai roi.»--«Je puis assurer à votre majesté, dit le frère, que, par la grâce de saint Dunstan, je trouverai le moyen de multiplier les dons de votre libéralité.»--«Je n'en doute pas, frère, dit le roi; mais comme le gibier altère, mon sommelier aura ordre de te pourvoir tous les ans d'un tonneau de vin sec ou de Malvoisin, et trois muids d'ale (bière) de première qualité; si tout cela ne suffit pas pour te désaltérer, tu viendras à ma cour et tu feras connaissance avec mon sommelier.»--«Et pour saint Dunstan, dit le moine, j'ajouterai une chape, une étole, et une nappe d'autel, continua le roi en faisant le signe de la croix. Mais ne donnons pas un ton sérieux à nos plaisanteries dans la crainte que Dieu ne nous punisse de penser à nos folies plus qu'à l'honorer et à le prier.»--«Je réponds de mon patron, dit le prêtre gaîment.»--«Réponds de toi-même, frère,» dit le roi Richard d'un ton sévère; mais aussitôt il tendit la main à l'ermite, et celui-ci, un peu honteux, s'agenouilla pour la baiser.--«Tu fais moins d'honneur à ma main ouverte que tu n'en fais à mon poing fermé, dit le monarque; tu ne fais que t'agenouiller devant l'une, et l'autre t'a étendu par terre.» Mais le frère craignant peut-être de commettre quelque nouvelle offense en continuant la conversation sur un ton trop plaisant (c'est ce que devraient éviter particulièrement tous ceux qui ont à parler avec des rois), fit un profond salut et se retira en arrière. En même temps deux autres personnages parurent en scène.
CHAPITRE XLI.
«Salut aux grands seigneurs, qui ne sont pas plus
heureux, quoique plus puissans que nous. S'ils veulent
voir nos passe-temps sous nos verts feuillages, ils
seront bien venus dans nos bosquets joyeux.»
MAC-DONALD.
Les nouveaux venus étaient Wilfrid d'Ivanhoe monté sur le palefroi du prieur de Botolph, et Gurth qui le suivait sur le cheval de guerre de son maître. L'étonnement d'Ivanhoe fut extrême quand il vit son roi couvert de sang et entouré de six ou sept cadavres, dans le petit taillis qui avait été le lieu du combat. Il ne fut pas moins surpris de voir Richard au milieu de tant d'habitans des bois qui lui paraissaient être les proscrits de la foret. Ce cortége lui semblait dangereux pour un prince. Il hésitait s'il devait s'adresser au roi comme au chevalier noir, et réfléchissait comment il devait se conduire envers lui. Richard vit son embarras. «Ne crains pas, Wilfrid, lui dit-il, de t'adresser à Richard Plantagenet; tu le vois entouré de véritables Anglais, quoiqu'ils aient peut-être été entraînés par un sang trop bouillant.»--«Sire Wilfrid d'Ivanhoe, lui dit le brave proscrit en s'avançant, mes protestations n'ajouteraient rien à celles de mon souverain. Cependant qu'il me soit permis de dire avec quelque orgueil que de tous les hommes qui ont souffert beaucoup, il n'a pas de sujets plus fidèles que ceux qui sont maintenant devant lui.»--«Je n'en puis douter, brave homme, dit Wilfrid, puisque tu es du nombre. Mais que signifient ces traces de carnage et de combats, ces hommes tués, et l'armure sanglante de mon prince?»--«La trahison nous suivait, Ivanhoe, dit le roi, mais grace à ces braves gens elle a trouvé son châtiment. Ah! maintenant j'y pense, toi aussi tu es un traître, continua Richard en souriant, un traître désobéissant: mes ordres n'étaient-ils pas positifs, ne devais tu pas te reposer à Saint-Botolph jusqu'à ce que ta blessure fût guérie.»--«Elle est guérie, dit Ivanhoe, elle ne vaut pas maintenant une piqûre d'épingle. Mais pourquoi, oh! pourquoi, noble prince, affliger ainsi les coeurs de vos fidèles sujets et exposer votre vie dans des aventures téméraires, comme si elle n'était pas plus précieuse que celle d'un simple chevalier errant, qui n'a d'autre intérêt sur terre que celui qui se trouve au bout de sa lance et de son épée.»
«Oui, Richard de Plantagenet, dit le roi, ne veut d'autre gloire que celle que lui procurent sa lance et son épée. Oui, Richard de Plantagenet est plus fier de mener à fin une aventure avec son épée et son bras, que s'il rangeait en bataille une armée de cent mille hommes.»--«Mais votre royaume, mon prince, dit Ivanhoe, votre royaume est menacé de guerre civile, vos sujets courent toute espèce de danger, s'il faut qu'ils soient tout à coup privés de leur souverain dans quelques unes de ces aventures que vous poursuivez journellement à votre bon plaisir; et en ce moment même je vois que votre salut tient du miracle.»--«Oh, Oh! mon royaume et mes sujets, répliqua Richard avec impatience; mais je te dirai, sire Wilfrid, que les meilleures d'entre eux sont prêts à me payer mes folies avec la même monnaie. Par exemple, mon très fidèle serviteur Wilfrid d'Ivanhoe n'obéit pas à mes ordres positifs, et cependant il vient faire un sermon à son roi, parce qu'il ne suit pas exactement ses conseils: lequel de nous d'eux a le plus de droit de sermonner l'autre. Quoi qu'il en soit, pardonnez-moi, mon fidèle Wilfrid, le temps que j'ai passé et que je dois encore passer incognito à Saint-Botolph, est comme je te l'ai déjà dit, très nécessaire, afin que mes amis et mes nobles dévoués aient le temps de rassembler leurs forces, afin que lorsque le retour de Richard sera annoncé, il se trouve à la tête d'une armée qui fasse trembler ses ennemis et anéantisse ainsi la trahison sans qu'on ait besoin de tirer l'épée du fourreau. Estoteville et Bohun ne sont pas assez en forces pour marcher sur York avant vingt-quatre heures d'ici. Il faut que j'aie des nouvelles de Salisbury au sud et de Beauchamp dans le Warwickshire, ainsi que de Multon et de Percy au nord. Il faut que le chancelier s'assure de Londres. Une apparition trop subite m'exposerait à d'autres dangers que ceux dont pourraient me tirer ma lance et mon épée, quoique secondées par l'arc du brave Robin, le gourdin du frère Truck et le cor du sage Wamba.
Wilfrid s'inclina d'un air soumis, il sentit qu'il était utile de combattre l'esprit chevaleresque qui portait souvent son maître à s'exposer à des dangers qu'il aurait évités facilement, ou plutôt qu'il lui était impardonnable de chercher. Wilfrid soupira et se tut, tandis que Richard s'applaudissait d'avoir imposé silence à son conseiller, quoiqu'au fond de son coeur il sentît la justice de ses observations. Il continua la conversation avec Robin-Hood. «Roi des proscrits, lui dit-il, n'auriez-vous rien à offrir à votre confrère en royauté, car ces misérables défunts m'ont donné de l'exercice et de l'appétit.»
«En toute vérité, répliqua le braconnier, et j'aurais garde de mentir à mon souverain, notre magasin est en grande partie pourvu de...» Il s'arrêta avec quelque embarras. «De gibier, n'est-ce pas24, dit gaîment Richard; bien, bien, on ne peut s'attendre à mieux, et vraiment quand un roi ne veut pas rester chez lui, ni prendre la peine de tuer lui-même son gibier, il me semble qu'il ne doit pas se fâcher de le trouver tué d'avance.»
«Alors, dit Robin, si votre majesté daigne encore honorer de sa présence un des lieux de rendez-vous de Robin-Hood, la venaison ne manquera pas, non plus que l'ale (la bière), et peut-être bien un vin passable.» Le braconnier se mit en marche, suivi du joyeux monarque, plus content peut-être de cette rencontre fortuite avec Robin-Hood et ses compagnons, qu'il ne l'aurait été dans sa royauté au milieu d'un cercle brillant de pairs et de nobles. Tout ce qui était nouveau en fait de société ou d'aventures faisait le bonheur de Richard Coeur-de-Lion, et il n'était jamais si content que lorsqu'il avait rencontré quelque danger, et qu'il l'avait surmonté. Dans ce roi à coeur de lion se réalisait le caractère brillant, mais dans le fond bon à rien, d'un vrai chevalier de roman; la gloire personnelle qu'il s'acquérait par ses propres faits d'armes était plus précieuse à son imagination exaltée que celle que lui aurait valu dans son gouvernement la politique et la prudence d'un homme d'état: aussi son règne fut-il semblable à un météore éclatant et rapide, qui s'élance tout à coup sur la face des cieux, en y répandant une lumière éblouissante, mais vaine, qui est aussitôt ensevelie dans une nuit profonde. Ses hauts faits de chevalerie fournissaient des sujets aux bardes et aux ménestrels, mais il n'en résultait pour son pays aucun de ces avantages réels, de ceux que l'histoire aime à rapporter et donne pour exemples à la postérité. Dans sa compagnie actuelle, Richard se montrait sous les plus aimables apparences; il était gai, de bonne humeur, et passionné pour le courage dans quelque personne qu'il se rencontrât. Ce fut sous un énorme chêne qu'on prépara à la hâte un repas champêtre pour le roi d'Angleterre. Il était entouré d'hommes que son gouvernement avait proscrits récemment, mais qui composaient pour l'instant sa cour et son escorte: à mesure que le flacon circulait, ces hommes grossiers oubliaient la contrainte que leur avait imposée le présence d'une Majesté; bientôt on en vint aux chansons et aux plaisanteries. Ils racontaient avec emphase l'histoire de leurs entreprises, et tout en se faisant gloire du succès avec lequel ils avaient violé les lois, pas un ne se rappelait qu'il parlait devant celui qui devait les faire respecter. Le roi lui-même, oubliant sa dignité aussi bien que toute la compagnie, riait, plaisantait avec la bande joyeuse25. Le bon sens naturel et grossier de Robin-Hood l'avertit qu'il fallait finir la scène avant que rien n'en eût troublé l'accord, d'autant plus qu'il remarquait sur le front d'Ivanhoe une ombre d'inquiétude. «Nous sommes honorés, dit-il à part au baron, par la présence de notre loyal souverain, mais je ne voudrais pas qu'il abusât de son temps, que les circonstances actuelles rendent si précieux.»
«C'est bien pensé, brave Robin-Hood, dit le chevalier; et sachez de plus que ceux qui plaisantent avec la souveraineté, même dans ses momens d'abandon, ne font que jouer avec le lionceau, qui peut, à la moindre provocation, se servir de ses dents et de ses griffes.»--«Vous avez précisément la même appréhension que moi, dit le proscrit; mes hommes sont grossiers par état et par nature. Le roi est aussi fougueux qu'il est de bonne humeur; je ne puis deviner le moment où il se commettra quelque sujet d'offense, ni de quelle manière il serait reçu... Il est temps que ce repas finisse.»--«Tâchez donc d'y parvenir, vaillant archer, dit Ivanhoe, car pour moi, je crois que chaque mot que j'ai hasardé à ce sujet n'a servi qu'à le prolonger.»--«Faut-il que je risque d'une parole le pardon et la faveur de mon souverain, dit Robin-Hood; mais de par saint Christophe il le faut; je serais indigne de ses bonnes graces si je ne les aventurais pas pour son propre intérêt... Scathlock, retire-toi derrière ce taillis, et donne-moi sur ton cor un air normand, à l'instant même, au péril de ta vie!» Scathlock obéit à son capitaine, et en moins de cinq minutes les convives tressaillirent au son du cor.
«C'est le son du cor de Malvoisin, dit le meunier se dressant sur ses pieds et saisissant son arc; le frère laissa aller le flacon qu'il tenait et s'empara de son bâton à deux bouts; Wamba s'arrêta court au milieu de sa bouffonnerie, s'élança sur son sabre et saisit son bouclier. Tous les autres tenaient déjà leurs armes... Les hommes habitués à une vie précaire passent facilement des festins aux combats. Quant à Richard, ce changement était pour lui un nouveau plaisir; il demanda son casque et les parties les plus pesantes de son armure qu'il avait jetées de coté; et, tandis que Gurth lui aidait à s'en revêtir, il enjoignit strictement à Wilfrid, sous peine de sa plus grande disgrace, de faire partie de la lutte qu'il supposait devoir se préparer. «Tu as combattu cent fois pour moi, Wilfrid, cent fois j'en fus témoin: aujourd'hui c'est à ton tour à voir comment Richard se bat pour son ami et ses sujets.»
Pendant ce temps Robin-Hood avait envoyé plusieurs de ses compagnons de divers côtés, comme s'il eût voulu reconnaître l'ennemi. Voyant alors que tous les convives étaient dispersés, il s'approcha de Richard qui était complétement armé, et, mettant un genou en terre, il supplia son roi de lui pardonner. «Et pourquoi? brave archer, dit Richard d'un air impatient; ne t'ai-je point accordé le pardon de toutes les fautes que tu as pu commettre? penses-tu que ma parole soit une plume que le vent chasse et pourchasse entre nous deux? D'ailleurs, tu ne peux pas m'avoir offensé de nouveau.»--«Il n'est que trop vrai! répondit l'archer, si toutefois c'est offenser mon prince que de le tromper à son avantage. Le cor que vous avez entendu n'est pas celui de Malvoisin; c'est par mon ordre qu'on l'a sonné pour faire cesser un banquet qui usurpait sur des momens trop chers pour qu'on en abusât.»
Il se releva, et croisant ses mains sur sa poitrine d'un air plutôt respectueux que soumis, il attendit la réponse du roi comme quelqu'un qui sait qu'il a pu commettre une offense, mais qui se sent fort de sa louable intention. La colère fit monter le sang aux joues de Richard, mais ce ne fut qu'une émotion passagère; le sentiment de la justice l'eut bientôt remplacée. «Le roi de Sherwood, dit-il, est avare de son gibier et de son vin pour le roi d'Angleterre! C'est bien, brave Robin; mais quand vous viendrez me voir dans notre joyeuse ville de Londres, je ne serai pas un hôte aussi économe. Tu as raison, mon brave ami... Vite à cheval, et partons. Aussi bien Wilfrid est impatient depuis une heure. Dis-moi, brave Robin, as-tu un ami dans ta troupe, qui, non content de te donner des avis, veuille encore diriger jusqu'à tes mouvemens, et ne soit pas content quand tu veux faire ta volonté plutôt que la sienne?»--«Tel est mon lieutenant Petit Jean, dit Robin, il est maintenant en expédition sur la terre d'Écosse, et j'avoue que je suis quelquefois contrarié de la liberté de ses conseils; mais, après avoir un peu réfléchi, je ne puis garder de rancune contre celui qui n'a d'autre motif d'inquiétude que l'intérêt de son maître.»--«Tu as raison, brave archer, dit Richard, et si j'avais d'un côté Ivanhoe pour me donner de graves avis et les recommander par la triste gravité de son front, et toi de l'autre pour me forcer par la ruse à faire ce que tu croirais m'être avantageux, je serais aussi peu maître de ma volonté qu'aucun roi de la chrétienté ou du paganisme. Mais, allons, messieurs, partons gaiement pour Coningsburgh et n'y pensons plus.»
Robin-Hood lui assura qu'il avait envoyé un parti en avant sur le chemin qu'il devait traverser; que s'il existait quelque embuscade, il ne manquerait pas de la découvrir, et qu'il le préviendrait: de sorte qu'il ne doutait pas que la route ne fût sûre, et que dans tous les cas il en aurait avis à temps, afin qu'il attendît une forte troupe d'archers qu'il se proposait de conduire lui-même sur la même route. Ces sages et prudentes dispositions qu'on prenait pour sa sûreté touchèrent sensiblement Richard, et effacèrent entièrement tout souvenir de la petite ruse du capitaine braconnier. Il lui tendit encore une fois la main, l'assura de son pardon et de sa faveur future, ainsi que de la ferme résolution de restreindre les droits tyranniques de la chasse, en changeant des lois trop rigoureuses qui avaient poussé tant d'archers anglais à la rébellion. Mais la mort prématurée de Richard rendit nulles ses bonnes intentions, et l'on arracha des mains de Jean la charte des forêts, quand il succéda à son vaillant frère. Le reste de la vie de Robin-Hood, ainsi que l'histoire de la trahison dont il fut victime, tout cela se retrouvait dans ces petits livres qu'on payait jadis un sou, et qui sont maintenant à bon marché, lors même qu'on en donne leur pesant d'or.
Le proscrit avait dit vrai, et le roi suivi d'Ivanhoe, de Gurth et de Wamba, arriva sans nul accident devant Coningsburgh avant le coucher du soleil. Il existe en Angleterre peu de vues plus belles et plus imposantes que celles du voisinage de cette antique forteresse saxonne. La rivière paisible du Don traverse un amphithéâtre dans lequel les plaines sont richement entrecoupées de collines et de bois; il est sur une montagne qui s'élève non loin de la rivière qu'on aperçoit. Cet ancien édifice, environné de murailles et de tranchées, ainsi que l'indique son nom saxon, servait avant la conquête d'habitation aux rois d'Angleterre: les murs extérieurs semblent avoir été construits par les Normands, mais le donjon porte l'empreinte d'une haute antiquité. Il est situé sur une côte dans un angle de la cour intérieure, et forme un cercle complet d'environ vingt-cinq pieds de diamètre; le mur est d'une épaisseur énorme, et est soutenu par six arcs-boutans qui partent de la demi-lune, et flanquent la tour qu'ils paraissent supporter. Les arcs-boutans massifs sont creux vers le sommet, et se terminent par des espèces de tourelles qui communiquent avec l'intérieur de la tour morne. Vu à une certaine distance, cet énorme édifice avec son bizarre entourage offre autant de charmes aux yeux d'un amateur du pittoresque, que l'intérieur du château présente d'intérêt à l'antiquaire avide dont l'imagination se transporte aux temps de l'heptarchie. On montre dans le voisinage du château un monticule qui passe pour être le tombeau du célèbre Hengist. D'autres monumens de la plus grande antiquité, et tous dignes de curiosité, existent dans le cimetière voisin.
Quand Richard Coeur-de-Lion et sa suite approchèrent de cet édifice, d'une architecture grossière mais imposante, il n'était pas comme aujourd'hui entouré de fortifications extérieures; l'architecte saxon avait épuisé son art pour défendre la tour principale: le reste ne consistait qu'en une barrière de palissades.
Une énorme bannière noire, qui flottait au sommet d'une tour, annonçait qu'on était encore occupé à célébrer les obsèques de son dernier maître; elle ne portait aucun emblème de la qualité ni du rang du défunt: car les armoiries étaient encore très nouvelles parmi les chevaliers normands, et tout-à-fait inconnues des Saxons; mais au dessus de la grille on voyait une autre bannière qui portait la figure grossièrement peinte d'un cheval blanc, indiquant la nation et le rang du défunt par le symbole bien connu de Hengist et de ses guerriers. Les environs du château offraient une scène animée: car à cette époque d'hospitalité des banquets funéraires préparés en grand nombre, invitaient à s'y asseoir quiconque se présentait, puisque non seulement les parens les plus éloignés, mais encore tous les passans avaient droit d'y prendre part. Les richesses et la grandeur d'ame d'Athelstane décédé faisaient qu'on observait cette coutume dans toute sa plénitude.
On voyait donc des troupes nombreuses monter et descendre la colline sur laquelle le château était situé; et quand le roi et sa suite pénétrèrent dans les barrières ouvertes et sans garde, ils furent témoins d'une scène qui ne s'accordait guère avec la cause de ce rassemblement: d'un côté, c'étaient des cuisiniers occupés à faire rôtir des boeufs énormes et des moutons gras; de l'autre, des muids d'ale ou bière étaient placés à la disposition de tous les arrivans. On voyait des groupes de toute espèce dévorant les alimens et buvant la liqueur qu'an abandonnait à leur discrétion; le serf saxon, à moitié nu, oubliait sa demi-année de faim et de soif dans une journée de voracité et d'ivresse; le bourgeois, mieux nourri, choisissait son morceau et discutait sur le talent du brasseur et la qualité de la boisson; quelques uns des plus pauvres parmi la noblesse normande se faisaient aussi reconnaître à leur menton ras et à leurs casaques écourtées autant qu'à l'affectation qu'ils mettaient à se tenir ensemble, jetant de temps en temps un oeil de mépris sur la cérémonie, tout en daignant prendre leur part de tant de libéralité.
Les mendians, bien entendu, y étaient par centaines, parmi lesquels on distinguait quelques soldats errans qui se disaient arriver de la Palestine. Des colporteurs offraient leurs marchandises, des ouvriers demandaient de l'ouvrage, des pèlerins vagabonds, des prêtres de toute sorte, des ménestrels saxons, des bardes errans du pays de Galles, murmuraient des prières et arrachaient quelque hymne de leurs harpes et autres instrumens. L'un dans un panégyrique lamentable faisait entendre les louanges d'Athelstane, un autre dans un long poème généalogique en vers saxons, citait les noms durs et désagréables de ses nobles ancêtres. Les jongleurs, les bouffons, ne manquaient pas, et la cause de cette réunion ne paraissait pas devoir interrompre l'exercice de leur profession: au fait, les idées des Saxons sur ce sujet étaient aussi naturelles que grossières; si le chagrin altérait, il fallait boire; s'il affamait, il fallait manger; s'il attristait, il fallait s'égayer, ou au moins se distraire. Les assistans ne manquaient pas de profiter de tous ces moyens de consolation; seulement de temps à autre comme s'ils se fussent rappelé la cause de leur réunion, les hommes poussaient des gémissemens, et les femmes qui étaient en grand nombre élevaient la voix pour imiter des cris de douleur.
Telle était la scène qui se passait dans la cour du château de Coningsburgh au moment où Richard y arrivait avec sa suite. Le sénéchal, qui ne daignait pas s'occuper des hôtes subalternes qui entraient et sortaient continuellement, fut frappé du maintien du monarque et d'Ivanhoe, surtout il lui semblait que les traits de ce dernier lui étaient connus. D'ailleurs la présence de deux chevaliers, car tel l'indiquait leur costume, était un événement assez rare dans une solennité Saxonne, pour être considéré comme un honneur rendu au défunt et à sa famille. Dans son habit de deuil et tenant à la main la baguette blanche, marque de son office, l'important personnage fit ranger les convives de toute classe, conduisant ainsi Richard et Ivanhoe jusqu'à l'entrée de la tour; Gurth et Wamba y eurent bientôt trouvé des connaissances, et ne se permirent pas d'avancer plus loin jusqu'à ce que leur présence devînt nécessaire.