CHAPITRE X.
L'ENLÈVEMENT.
Depuis quelque vingt-quatre heures, le retour de maître Jacques Cartier formait à Saint-Malo le sujet de toutes les conversations. Contrariée dès l'origine par la jalousie, son expédition était encore en butte aux mêmes attaques. On en contestait la réussite, dans plus d'un des riches magasins de la ville. Les impuissants et les envieux discutaient amèrement ses mérites. Pour eux, Cartier n'avait rien découvert, rien fait. Les parages qu'il venait d'explorer, on les connaissait de longtemps. Quelle nécessité de causer tant de fracas lors de son départ, pour aboutir à si mince résultat! C'était, ma foi, bien la peine d'implorer la bénédiction de Monsieur de Saint-Malo; de faire faire la montre de ses équipages par le vice-amiral de France; d'agiter la ville; de mettre tout le duché en l'air! Ce Cartier, qui s'était imaginé être un Colomb! Un Christophe Colomb, lui! je vous demande un peu! Orgueilleux, vaniteux, hâbleur, oui!
Mais de talents? Point. De qui descendait-il, après tout? De Jamet, le mari à la Jeffeline Jansart! Des gens de rien. Qui donc l'ignorait à Saint-Malo! Son grand-père était un meurt-de-faim. Et lui, le petit Jacques, il avait voulu se distinguer! trancher de l'homme important! Belle importance, vraiment! Un pêcheur de morues! Mais, parce qu'il avait épousé la fille du connétable de la cité, cette pauvre Catherine, qu'il rendait malheureuse, c'était une horreur! mons Cartier s'en faisait accroire. Il voulait singer les grands seigneurs. Avec quoi, mon Dieu! Sa fortune était-elle si considérable? Le beau savant, d'autre part! Il avait pris des marcassites de cuivre pour de l'or, et en avait chargé ses vaisseaux à les faire sombrer! On avait bien montré à Vordec, l'orfèvre, un petit caillou aurifère. Mais si petit, à veine si maigre! Tout le reste, ou à peu près, pyrites cuivreuses ou mica, bon à jeter à la mer!
Ainsi déblatérait-on, avec force sourires malins, dans maintes boutiques du haut commerce malouin.
Mais la masse du peuple ne jasait pas de même. Elle aimait Cartier. Elle rendait justice à son intrépidité, à sa persévérance. Franchement, elle applaudissait à ses succès. Car le peuple possède un sens de discernement exquis. On ne le peut tromper, ni souvent,-ni longtemps. Abusé un instant, il démêle bientôt le leurre et réagit vigoureusement contre lui.
Ce n'est pas que le premier voyage de Cartier eût donné tous les fruits qu'on en attendait. Ardentes étaient alors les espérances attachées aux navigations lointaines. Les richesses, les merveilles, les singularités inouïes, découvertes récemment au-delà de l'Atlantique par les Espagnols et les Portugais, avaient étrangement aiguisé l'appétit. Tout rayonnant de gloire, de luxe, d'éclat, le siècle s'y prêtait. Les pompes féeriques du Champ du Drap-d'Or ne sont qu'un échantillon du faste qui régnait en maître à cette époque. Nos incursions en Italie, nos rapports avec l'Orient avaient raffiné, outre mesure, chez nous le goût de la magnificence. Beau cavalier, d'une élégance innée, mais ostentatoire, le roi donnait l'exemple; la cour suivait; et la ville, ne voulant pas rester trop en arrière, entraînait jusqu'à la campagne. Prodigues étaient les dépenses, tout naturellement. Pour y subvenir, les ressources nationales devenaient insuffisantes. Il fallait donc s'adresser à l'étranger, à l'inconnu. Des Grandes-Indes on faisait des récits fabuleux. L'or, l'ivoire, les pierreries, les étoffes précieuses, les épices, tout ce qui constitue la délicatesse de la vie abondait. On y marchait de surprise en surprise, d'enchantement en enchantement. Comparée à ces régions fortunées, l'Europe était une terre stérile, dépourvue, traitée en paria par la nature. Ne devait-on pas conquérir des contrées aussi injustement privilégiées, ou, pour le moins, les débarrasser du gênant fardeau de leur superflu? Le mobile des explorations d'outre-mer est là. Par surcroît de charité, la religion vint appuyer d'un prétexte sacro-saint ce désir de spoliation. Mais c'est le butin qu'on voulait, c'est le butin qu'on exigea des vaincus.
Longue, périlleuse, cependant, se montrait la traversée de l'Europe aux Indes orientales. La seule route pour nous était celle du cap de Bonne-Espérance. Quel chemin! Colomb pensa qu'il y pourrait aller eu cinglant à l'ouest, en la mer Atlantique. Parvenu dans le golfe du Mexique, il se crut aux confins de l'Asie. Ses compagnons, ses successeurs caressèrent la même erreur. Vasco Nunez qui, le premier, découvrit l'océan Pacifique (26 septembre 1813), n'en fut pas exempt non plus. Le Vénitien Cabot et le Portugais Cortéréal pas davantage, ni le Florentin Verazzani, quand ils reconnurent Terre-neuve, les côtes de la Floride et du Labrador. La voie des Indes orientales par le nord-ouest, les Européens l'ont toujours cherchée depuis. Ils la cherchent encore.
Seulement, aux quinzième et seizième siècles, on jugeait que l'Amérique était une pointe du continent asiatique27. Tout à l'heure, nous verrons que dans la troisième Commission, octroyée à Cartier, en 1540, par François Ier, il est dit que le célèbre pilote a découvert «grand pays des terres du Canada et Ochelay, faisant un bout de l'Asie, du costé de l'Occident.»
En son premier voyage, maître Jacques avait bien côtoyé une partie de cette pointe. De plus, il avait visité et dénommé diverses îles. Il soupçonnait l'existence d'un passage «entre la Terre Neuve et la terre de Brion;» c'est-à-dire que Terreneuve était une île, et que, désormais, pour se rendre dans le golfe Saint-Laurent, il ne serait plus nécessaire de s'élever jusqu'au détroit de Belle-Isle. L'événement le lui prouva l'année suivante. Mais le littoral qu'il côtoya, l'archipel qu'il parcourut en tous sens, enfin ce golfe Saint-Laurent, dont il donna alors la description à peu près correcte, n'étaient déjà plus des mystères pour le monde maritime. Avant les Cabot, les Cortéréal, les Verazzani, nombre de nos pêcheurs, je l'ai précédemment indiqué, exerçaient leur industrie dans ces parages. C'est à tort que dans sa Notice, d'ailleurs très-consciencieuse, sur Saint-Malo, M. Ch. Cunat revendique pour Cartier l'honneur d'en avoir le premier rapporté la morue. Cartier ne déclare-t-il pas, en sa Relation, que, se trouvant dans le détroit de Belle-Isle, il «avisa une grande Nave, qui estait de la Rochelle» et venue là pour faire la pêche? Soyons donc impartial. Et, sans marchander à Cartier la gloire à laquelle il a droit, ne cherchons pas à prêter à son premier voyage une valeur que lui-même, si modeste et si franc, n'essaya nullement de lui attribuer.
La gloire de maître Jacques n'est point en cette navigation initiale. Elle est dans sa divination de ses découvertes futures, dans sa persévérance, je le répète. Il avait entrevu l'embouchure du Saint-Laurent. Il pressentit l'importance de ce fleuve. Mais la saison était déjà avancée. Cartier craignit d'être surpris par les glaces. Il tint conseil avec ses «capitaines, mariniers, maîtres et compagnons,» et l'on décida, sagement, de retourner en France.
Si, au point de vue matériel, son entreprise n'avait pas été féconde, elle l'était largement au point de vue moral. D'abord, Cartier y avait déployé ses nobles qualités naturelles. Il s'était montré habile, ingénieux, brave, dur à la fatigue, hardi au danger, fertile en ressources dans les situations critiques. Il avait conquis l'estime et l'admiration de ses équipages. Bien mieux, et c'est le propre du génie, il leur avait inoculé son enthousiasme pour l'oeuvre commune.
La baie des Chaleurs ne leur eût-elle apparu comme un pays «plus chaud que n'est l'Espagne et le plus beau qu'il est possible de voir,» tout couvert d'arbres magnifiques, de céréales, raisins blancs et rouges, fraises, mûres, roses et «autres fleurs de plaisante, douce et agréable odeur,» tous les compagnons de Cartier auraient encore renchéri sur les avantages de leurs découvertes. N'est-il pas dans la nature de l'homme de vanter ses biens, les choses qu'il a faites ou auxquelles il a collaboré?
Cartier avait su se faire apprécier, aimer de ses gens. C'était l'essentiel. A l'envi, ils chantèrent ses louanges. Et bien que ceux qui, comme Jean Morbihan, avaient fait provision de fragments de roches micacées ou cupriques, dans la persuasion que c'était de l'or, fussent tristement désabusés, ils n'en exaltaient pas moins les bénéfices de l'expédition.
Aussi, pour les personnes désintéressées,—et c'était la masse,—de simple pilote, maître Jacques Cartier fut-il tout d'un coup transformé en un grand capitaine. La veille, il s'endormait dans l'obscurité; le lendemain, il s'éveillait au brûlant soleil de la renommée.
Le 6 septembre, on pouvait voir notre vaillant capitaine, précédé du clergé de Saint-Malo, bannière en tête, suivi de son épouse, de sa fille adoptive et de tous les hommes du son équipage, sortant par la porte B***cours et s'avançant vers le rocher du Grand-Bey.
Jacques Cartier accomplissait son voeu de faire un pèlerinage à Sainte-Marie-du-Laurier, s'il revenait sain et sauf dans sa patrie.
Une foule compacte, en habits de fête, se pressait derrière le cortège. Elle examinait curieusement et un peu railleusement deux individus, à la figure cuivrée, rayée de peintures extravagantes; les cheveux dressés en une mèche sur la tête, ornée de plumes, portant sur les épaules un manteau de cuir agrémenté de broderies en piquants de porc-épic; des jambières et des souliers également en peau, et également couverts de broderies.
A la main ils avaient un arc, des flèches, un casse-tête.
C'étaient Taignoagny et Domagaia, deux jeunes sauvages, amenés de la baie de Gaspé par Cartier, et que, pour cette circonstance, ou avait revêtus du costume de leur tribu.
Insensibles à l'attention grossière dont ils étaient l'objet, ils se tenaient gravement aux côtés de maître Jacques.
Le ciel était radieux, l'air d'une douceur ineffable, rempli de chants, de senteurs pénétrantes. La mer, comme énervée par les chaudes caresses du soleil, semblaient une immense cuve d'argent en fusion, dont les flots, disséminés çà et là, formaient des scories.
Ce spectacle plongeait l'âme en une molle rêverie. Il invitait au recueillement.
Parvenus devant la chapelle, les membres du clergé et la famille Cartier y entrèrent. Mais elle était trop peu spacieuse pour contenir tout le monde. Les matelots et le reste de la multitude demeurèrent au dehors, pieusement prosternés en face du choeur du saint lieu, dont, à dessein, on avait laissé les portes ouvertes.
La majesté de la cérémonie ne parut pas faire la moindre impression sur les sauvages.
Froids, immobiles, impassibles comme des statues, ils entendirent chanter le Te Deum d'actions de grâces. Mais sur un signe de maître Jacques, ils s'agenouillèrent à l'élévation du Saint-Sacrement.
Monsieur de Saint-Malo, alors l'évêque François Bohier, donna sa bénédiction.
Cartier fit offrande à la chapelle de plusieurs gros cierges dorés, enrubannés, et d'une belle croix d'argent; puis, comme le soleil se penchait à l'horizon, l'on rentra en ville, où les ecclésiastiques furent processionnellement reconduits dans la cathédrale.
Timidement, à la sortie, Étienne Noël s'approcha de Constance. A peine, depuis son retour, avait-il pu prendre de ses nouvelles. Le service l'avait retenu à bord. D'humeur accommodante, bienveillant à tous, maître Jacques était intraitable sur l'article discipline. Pour ses proches parents, il n'avait pas plus de condescendance que pour les étrangers. Plus d'une fois ses beaux-frères, Jalobert et Desgranches, se crurent en droit de se plaindre de la sévérité qu'il leur témoignait dans les affaires du service. Étienne Noël, étant de garde, la veille, sur le navire mouillé dans le port de Saint-Servan, n'avait pu venir embrasser dame Catherine et Constance que le matin de ce jour. Encore l'entrevue avait-elle été fort courte, car il lui avait fallu retourner au brig, pour en diriger le déchargement, et s'apprêter pour la cérémonie du tantôt.
Le pauvre jeune homme brûlait de se trouver en tête à tête avec Constance. Il y avait si longtemps qu'il ne l'avait vue, qu'il ne l'avait entretenue de son amour. Il avait tant et si passionnément songé à elle pendant ce fastidieux voyage! Puis, étonnante révolution! Constance qui, d'ordinaire, l'intimidait par sa froideur revêche, son air railleur, Constance s'était montrée ce matin-là bonne, affable, sympathique, presque tendre! Étienne le pensait, du moins. Pourquoi non? Dame Catherine n'en avait-elle pas fait la remarque? Manon, mise par lui dans la confidence de cet heureux changement, avait bien branlé la tête; mais Manon était une vieille folle! Le plus souvent, elle radotait.
Si rien ne clôt mieux la bouche aux amants que la crainte de déplaire, rien ne leur délie la langue comme l'idée d'être agréables.
—Enfin, cousine, me voici libre et le plus heureux des mortels, ayez-en la conviction! dit Étienne d'un ton gaillard.
—Vraiment? fit-elle avec une grâce engageante.
—Songez donc, belle cousine, que depuis cent trente-neuf jours j'étais séparé de vous.....
Un sourire malicieux effleura les lèvres de la jeune fille.
Vous les avez comptés, dit-elle. Ah! beau cousin, c'est d'une patience angélique....
—Si je les al comptés! soupira Étienne. Eh! j'ai compté les heures, les minutes...
—Et aussi les secondes, allons! avouez-le! s'écria-t-elle en riant tout à fait.
—Je vois avec un vif plaisir que Constance a plus d'amitié qu'autrefois pour notre neveu! disait à sa femme maître Jacques, qui venait à quelques pas d'eux.
—Et moi aussi, mon ami, répondit dame Catherine. Le caractère de Constance s'est au reste bien amélioré pendant sa maladie.
—Ils font un joli couple, poursuivit Cartier en se frottant les mains. Ma foi, nous les marierons à mon retour de Paris!
—Heu! marmotta le vieux Jean Morbihan, ça n'est pas encore fait, da non!
—Que dis-tu, maître grognon? lui demanda le capitaine.
—Moi! oh! rien, rien en tout.
—Vous êtes méchante et vous me taquinez toujours, Constance, continuait Étienne. Est-ce ma faute si je vous aimé comme un fou? si nuit et jour j'ai rêvé à vous pendant cette navigation de près de cinq mois? si enfin j'ai été cent fois sur le point de déserter mon poste pour venir vous voir, hier?
—Et qu'est-ce donc qui vous a retenu, beau cousin? dit-elle malicieusement.
—Ce qui m'en a empêché? répliqua Étienne surpris; mais le devoir...
—Oh! le fier amoureux! qui fait passer le devoir avant l'objet de sa flamme!
—Vous savez, cousine, comme maître Jacques est rigoureux...
—Je sais, interrompit-elle vivement, que quand on aime on ne doit plus rien connaître que son amour!
—Mon obéissance aux ordres supérieurs est une garantie de mon obéissance aux vôtres lorsque nous serons mariés, répondit-il de ce ton maniéré qui était alors le comble de la galanterie.
—Mariés! hélas! mon doux! gémit Constance, ce ne sera pas avant l'Assomption prochaine.
—L'Assomption prochaine! répéta Étienne ébahi.
Puis, il se reprit:
—Mais vous oubliez, cousine, qu'elle est passée depuis le 18 août dernier, l'Assomption!
—C'est vrai, mon aimé, repartit Constance avec ses inflexions les plus caressantes; mais elle reviendra, s'il plaît à Dieu, l'an prochain.
—L'an prochain! l'an prochain!...
—Las, oui! Vous savez, bon Étienne, que j'ai failli périr, en vous quittant, quand vous partîtes pour la Terre Neuve. Eh bien, cher à moi, j'ai alors fait voeu à la benoîte Vierge Marie de me consacrer tout entière à elle pendant une année, si elle épargnait mes jours.....
—Cela ne se peut! proféra le jeune homme.
—Vous en doutez, Étienne, c'est mal, bien mal! je vous croyais plus religieux!
Sa voix était altérée. Elle semblait pleurer.
—Oh! pardon! pardon, Constance! dit le pauvre garçon, complètement dupe de cette comédie.
La jeune fille ne répondit pas.
On arrivait à la maison de Jacques Cartier, où une table en fer à cheval avait été dressée dans la salle basse, le capitaine donnant régal, ce soir-là, à tous ses mariniers.
Constance, au lieu d'entrer par la porte du rez-de-chaussée, se glissa dans la cour, pour monter à sa chambre.
Étienne l'y voulut suivre. Elle l'arrêta sur le perron.
—Écoutez-moi, lui dit-elle. Rien ne saurait m'empêcher de rester fidèle à mon voeu. Je n'aurais qu'à en faire part à maître Jacques, pour qu'il m'encourageât à l'accomplir, loin de s'y opposer. Cependant, je désire que nul autre que vous ne soit dans le secret. Devrai-je me repentir de ma confiance? Parlez, Étienne.
—Mais un an! un an! faisait celui-ci avec des accents désolés.
—Oui, reprit-elle plus tendrement, en se penchant vers lui pour qu'il songeât à lui dérober un baiser; oui, je mets ton amour à l'épreuve, mon doux. Car ce n'est pas tout. Il faut que ce soit toi,—toi, entends-tu bien?—qui demandes à mon père la permission de retarder notre mariage...
—Oh! mais je ne pourrai jamais! s'écria-t-il, sans profiter de la faveur qu'elle lui offrait.
—Eh bien, monsieur, si vous ne pouvez jamais faire cela pour moi, moi je ne pourrai jamais vous épouser! répliqua-t-elle sèchement.
Puis, avec une feinte brusquerie, elle ouvrit la porte, et la referma après s'être introduite dans l'appartement.
Le malheureux Étienne demeura un moment atterré.
Ensuite, soucieux, rêveur, il descendit dans la salle, où toute la compagnie était déjà attablée.
Le menu du repas était simple, mais abondant. Des jambons cuits au four, d'énorme plats de fèves, et de châtaignes; des pâtés de boeuf et de lard; quelques cochons de lait rôtis à la broche le composaient. Pour l'arroser, du cidre et de la bière à bouche que veux-tu.
L'on mangea et l'on but, puis l'on chante des guerz, des sônes, des cantiques, tout le vieux répertoire breton. Dix heures venaient de sonner et les convives se disposaient à se retirer, quand les cris: «Au feu! au feu!» retentirent du dehors.
—Est-ce que je me trompe! s'écria le vieux Morbihan, qui était assis près de la porte.
—Non, car j'entends les varints 28 qui tintent, répondit son voisin.
Jacques Cartier s'était déjà précipité sur la place.
—Mes amis, dit-il, en reparaissant au seuil de sa maison, mes amis, accourez! le feu est en ville. Allons prêter notre aide à ceux qui en ont besoin.
Le ciel s'illuminait de clartés lugubres.
Tous les hommes, sans exception, s'élancèrent à la suite de maître Jacques.
Des clameurs assourdissantes se mêlaient aux notes lentes et sinistres du tocsin.
Constance n'avait pas assisté au repas. Mais dès le premier signal de l'incendie, elle était venue dans la salle basse, où elle essayait de rassurer dame Catherine, qui tremblait comme la feuille du bouleau au souffle de la bise.
La porte du rez-de-chaussée était restée grande ouverte.
Subitement, un homme, le visage noirci comme celui d'un charbonnier, se jeta d'un bond dans la chambre. Sans mot dire, sans qu'on eût même songé à résister à son dessein, il enleva Constance dans ses bras et disparut avec la soudaineté de l'éclair.
CHAPITRE XI.
LA PRISON.
Principal accusé dans l'attaque du navire, Georges fut, sur le rapport de Jean Morbihan, logé en la tour Qui-Qu'en-Grogne. A ses deux complices on assigna pour prison la tour des Moulins. La première de ces tours se dressait en face de la maison de Cartier; la seconde regardait l'ancienne Digue ou chemin de Saint-Malo à Saint-Servan. A marée haute, le pied des tours plongeait dans l'eau; à marée basse, il était à sec.
Georges de Maisonneuve avait été enfermé dans une pièce circulaire, voûtée, fort élevée, tout de pierres de taille, dont une triple porte défendait l'entrée. Un pilier énorme soutenait les arceaux de la voûte à ogives. Une seule et profonde embrasure, en forme d'entonnoir, laissait filtrer la lumière dans le cachot. Large de deux pieds au dedans, ce trou n'avait pas plus de six pouces de diamètre au dehors. Des barreaux de fer entrecroisés étaient scellés dans la muraille intérieure, comme dans la muraille extérieure.
Dès qu'il se fut habitué à l'obscurité, presque complète, qui régnait en ce triste lieu, Georges en opéra la reconnaissance. Ce ne fut pas long. Nulle autre issue que les trois portes et le soupirail. Ce dernier à dix pieds du sol. Le reste, granit, granit partout. Cet inflexible horizon n'effraya pas trop, cependant, le chef des Tondeurs. Son esprit, comme son corps, avait été moulé avec du bronze. Tout de suite il songea à une évasion. Par l'embrasure, elle paraissait impraticable. Ce fut vers la porte qu'il dirigea d'abord son attention.
Cette première porte était épaisse, fortement garnie de plaques et de lames de fer. Mais les gonds saillaient sur les jambages. Georges eut un sourire d'espoir. S'il en était de même pour les deux autres portes, il ne serait pas longtemps privé de sa liberté.
Notre homme était garrotté avec de grosses cordes. Cependant jusqu'alors on ne l'avait pas jugé prisonnier d'assez d'importance pour l'enchaîner à un anneau de fer fixé dans le pilastre, au-dessus de la botte de paille qui devait lui servir de lit.
Georges s'assit sur cette botte de paille. Il se mit à réfléchir. Grâce à son déguisement, il pouvait se flatter qu'on ne reconnaîtrait pas en lui le terrible capitaine des Tondeurs. On ne l'avait jamais vu, dans Saint-Malo, qu'avec une chevelure et une barbe noires. Il était naturellement très-blond. Qui donc maintenant s'aviserait de le prendre pour le brillant cavalier qui donnait, hier encore, le ton à la ville? Quand même ils soupçonneraient son identité, ses compagnons de plaisirs n'auraient-ils pas intérêt à la nier? Est-il si plaisant d'avouer que l'on a été l'ami d'un coquin? Restaient les gens appréhendés en même temps que Georges. Ils étaient bien liés par un serment et par leur intérêt aussi. Mais la torture...
Ceux-là parleraient. C'eût été enfantillage, niaiserie d'en douter. Il fallait-ne pas perdre un instant et travailler activement à sa délivrance. Heureusement, Eric n'avait pas été pris. On pouvait compter sur son concours. Il était bien capable d'enlever le château par un coup de main, sinon de l'assiéger. De toute manière, Georges ne demeurerait pas longtemps sous les verrous.
Vers deux heures, on lui apporta une cruche remplie d'eau et un pain de sarrasin. Georges n'avait rien mangé depuis la veille. Il dévora cette grossière nourriture et fit un somme. La nuit venue, le captif pensa qu'il n'avait plus à redouter de visite. Alors, jetant bas sa coiffure, par un mouvement de la tête, et la ramassant ensuite avec ses mains dont les poignets seuls étaient attachés l'un contre l'autre, Georges en déchira la visière, qui était assez allongée, suivant la mode adoptée et répandue, en Bretagne, par le duc François II.
Cette visière renfermait un ressort et une lame d'acier tranchante.
Georges saisit la lame entre ses dents et coupa ses liens. Cela fait, de la semelle de ses chaussures, il retira deux fines limes,—l'une queue-de-rat, l'autre tiers-point,—et un mince caillou de silex. Dans ses braies, il trouva du linge à demi consumé et une rondelle de cerei ou bougie. Georges battit le briquet, alluma sa bougie.
Ces préparatifs terminés, il revint à la porte, l'inspecta avec un soin minutieux et se mit à scier les peintures.
Doucement, l'oreille aux aguets, mais rapidement, il poursuivait son opération, quand de sourdes rumeurs vinrent le distraire. Georges s'arrêta. Les rumeurs augmentaient. Il éteignit sa lumière. Mais, grande surprise, un flot de clarté jaillit aussitôt dans la prison, par le soupirail.
Le tintement lugubre des cloches et les cris; «Au feu! au feu!» devenaient distincts. Maisonneuve conjectura ce qui se passait.
—Mort de ma vie! proféra-t-il gaiement; je ne me trompe pas. Ce sont mes hommes qui ont préparé quelque incendie pour me tirer d'ici. Ils profiteront du trouble causé par cet incendie et envahiront le château. Décidément, cet Eric est un gaillard d'esprit! Mais, de la prudence, de la prudence! on ne sait trop ce qui peut arriver.
En se parlant ainsi, le chef des Tondeurs faisait, avec de la mie de pain, frotté sur la rouille, disparaître les traces de son travail. Puis il cachait ses limes et ses autres outils entre les pierres disjointes du pilier. De la mie de pain, plaquée en guise de mortier dans les fentes, achevait de les dérober aux regards. Et Maisonneuve s'étendait sur sa paille, après avoir, tant bien que mal, rattaché ses poignets avec un fragment de sa corde, dont l'autre bout fut fourré dans la litière.
Le bruit dura plus de deux grandes heures. Georges écoutait anxieusement. Aux vociférations se mêlèrent bientôt des détonations, un cliquetis d'armes. La réalité se substituait aux probabilités. C'étaient bien les Tondeurs qui attaquaient la ville. Éloignées d'abord, les détonations se rapprochèrent. Pendant un moment, il parut à Georges qu'elles avaient lieu dans la cour même du château. Il palpitait d'émotion, mais craignait de faire un mouvement.
Tout à coup, les lueurs qui l'éclairaient du dehors cessèrent de briller. Il retomba dans les ténèbres. Ensuite le tumulte s'apaisa. Georges sentit l'espérance l'abandonner. Le grincement d'une serrure lui rendit toutes ses fiévreuses incertitudes. A travers l'ombre épaisse, les yeux du jeune homme se fixèrent sur la porte. Après quelques minutes d'intervalle troublées par le crissement du fer sur le fer, cette porte s'ouvrit. Deux hommes parurent au seuil. L'un d'eux portait à la main une lanterne et un lourd trousseau de clefs.
—Au moins, dit-il, si nous perdons les deux autres, celui-ci nous reste.
—Ne prétend-on pas que c'est le chef de ces Soudards? demanda son compagnon.
—Ça leur chef! fit avec mépris le geôlier, en plaçant sa lanterne sous le visage de Georges.
—Ce n'est effectivement guère probable; nous le ferons examiner dans quelques jours, repartit l'autre, que Maisonneuve reconnut pour le gouverneur du château.
Après ces mots, les deux visiteurs se retirèrent. D'ailleurs, on avait dû redoubler de vigilance. Georges ajourna au lendemain soir la continuation de son entreprise. Mais le lendemain devait lui être fatal.
De bonne heure, un gardien entra dans son cachot et lui ordonna de le suivre. Maisonneuve devina ce qu'on voulait. Et il se repentit amèrement de n'avoir pas poursuivi, la veille, son audacieuse tentative; car il voyait bien qu'on allait lui faire subir un interrogatoire, le soumettre à la question. Mais les paroles du gouverneur l'avaient trompé.
Conduit dans le petit Donjon, on le fit descendre en une salle basse, étouffée, dont le sol se trouvait au-dessous du niveau de la mer. Cette salle, carrée, ne recevait d'air que par une étroite imposte. Plusieurs portes et un noir corridor en précédaient l'entrée.
Quand Maisonneuve fut introduit dans cette cave, une lampe et un brasier éclairaient ses sinistres profondeurs. On y respirait je ne sais quelle odeur écoeurante de graisse et de chairs grillées. Des instruments de supplice, des pinces, des tenailles, des chevalets, indiquaient tout de suite, au reste, sa destination horrible. C'était une chambre de torture. Elle était sourde aux bruits du dehors, mais elle était muette aux hurlements du dedans.
Il y avait là cinq hommes, d'aspect plus sombre, plus farouche l'un que l'autre: un juge-procureur, un greffier, un tourmenteur et son aide; un physicien ou médecin.
Le juge lisait un parchemin, le greffier taillait sa plume, le tourmenteur et son aide faisaient rougir des fers sur un réchaud; le physicien se chauffait les doigts à la flamme du réchaud.
Le juge s'adressa à Maisonneuve:
—Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, jurez de dire la vérité.
Georges ne répondit pas. Le procureur réitéra sa question.
Même silence.
—Écrivez, dit-il au greffier, que le prévenu, sommé de prêter le serment au nom de la Très-Sainte-Trinité, s'y refuse.
Se retournant vers Georges:
—Vous faites partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?
—Non, répondit froidement l'accusé.
—Vous mentez. Mais vous confesserez...
Le juge fît un signe aux bourreaux. Ils s'emparèrent de Georges, le dévêtirent complètement et l'étendirent sur un des chevalets.
C'était un fort plateau en bois, assujetti à des tréteaux, long de deux toises environ et large de deux pieds. A son extrémité supérieure, on voyait un moulinet, assez semblable à ceux dont se servent les rouliers pour consolider les fardeaux sur leurs voitures. A l'extrémité inférieure étaient plantés deux crampons.
Georges fut attaché, par les chevilles des pieds, à ces crampons; puis couché sur le chevalet, et, par ses bras étendus de toute leur longueur, fixé, avec des cordes, au cylindre du moulinet.
Le patient était calme, très-ferme. Le juge haussait les épaules et le tourmenteur souriait d'un air qui semblait dire: «L'imbécile! nous saurons bien lui délier la langue.»
Le physicien se chauffait toujours les doigts; quant au greffier, il rédigeait tranquillement son procès-verbal au bout du chevalet, dont il s'était fait une table.
La sérénité de ces gens était épouvantable.
—Allez! dit le procureur.
Le bourreau imprima un mouvement au moulinet. Les cordes se raidirent, les membres et le corps de l'inculpé aussi.
—Voulez-vous répondre à mes questions? reprit le Juge.
—Oui, dit Georges d'un ton assuré.
—Faites-vous partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?
—Non.
Le juge cligna de l'oeil au tourmenteur. Aussitôt la roue de l'instrument opéra un tour. Les os du capitaine craquèrent. Son visage pâlit, s'altéra; des larmes jaillirent de ses paupières. Mais il ne proféra pas une plainte.
Le procureur renouvela impitoyablement sa question.
—Non, répondit Georges.
—Serrez d'un cran, dit le juge.
Son ordre fut exécuté.
Le corps du prévenu s'étira, s'effila; partout les côtes firent saillie; ses yeux se gonflèrent, lui sortirent de la tête. Il devint livide. Cependant aucun gémissement ne lui échappa.
—C'est un luron! dit le physicien d'un air connaisseur.
Pour la troisième fois, et de son même accent glacial, le juge demanda:
—Faites-vous partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?
—Non, répliqua Maisonneuve d'une voix faible.
—Serrez d'un cran!
Le bourreau obéit. Le greffier leva la tête; ce stoïcisme commençait à l'intéresser. Quant au physicien, il était dans l'admiration.
L'épiderme du patient se couvrait d'une sueur abondante. Ses traits étaient affreusement contractés. Ses lèvres décolorées, ses prunelles ternes, immobiles dans leur orbite.
Flegmatiquement, le juge recommença sa monotone interrogation.
—Non, souffla Georges dans un soupir.
—Que dit-il?;
—Il nie toujours, fit le greffier.
—Curieux! curieux! très-curieux! cas exceptionnel! murmurait le médecin, en se penchant sur le moribond. Tiens, il a une peinture au-dessous du sein gauche. Drôle de peinture, tout de même; quatre poissons avec un coeur!...
—Peut-on continuer? dit le juge.
—Heu! heu! les battements du coeur baissent; le pouls est bas aussi, très-bas; la suffocation bien avancée. Mieux vaudrait, je crois, lui accorder quelques minutes de répit.
—Est-il encore capable de comprendre et d'articuler un son?
—Comprendre? heu! c'est douteux!... articuler un son? je ne sais trop.
--Serrez d'un demi-cran, commanda le procureur.
On serra d'un demi-cran, et il réitéra sa question.
Mais, cette fois, pas de réponse. La dernière lueur de force morale du misérable capitaine s'était éteinte avec la dernière lueur apparente de sa force physique.
—C'est trop! c'est trop! desserrez la machine, s'interposa le médecin, en versant dans la bouche du supplicié quelques gouttes d'un cordial des plus stimulants.
L'exécuteur lâcha sa manivelle. Maisonneuve reprit promptement ses sens.
—Je vous pose ma seconde question, lui dit le juge. Vous reconnaissez-vous l'auteur de l'assassinat d'un marinier à bord du brig de maître Jacques Cartier?
—Non.
—Vous m'avez bien entendu?
—Oui.
—Je vais faire exposer vos pieds au feu.
L'aide du bourreau saisit dans le brasier, avec des pinces, une plaque de fer rouge, et la maintint à un pouce environ de la plante des pieds de cet infortuné.
—Avouez, dit le juge.
Georges fut vaincu par l'excès de la douleur. Il poussa un cri aigu, et s'évanouit de nouveau.
—C'est assez pour aujourd'hui, à moins que vous ne vouliez le tuer; car c'est un luron, un vrai luron, disait complaisamment le physicien, en faisant revenir le jeune homme à lui.
Dès qu'il eut recouvré la connaissance, le greffier lui lut son procès-verbal et lui demanda s'il savait signer. Georges répondit négativement. Le scribe inscrivit cette réponse sur son dossier. Le juge et le médecin y apposèrent leur paraphe et le captif fat rapporté dans son cachot.
Son corps était rompu, brisé. Bien des jours devaient s'écouler avant qu'il pût refaire usage de ses membres. Peut-être même resterait-il estropié; car le feu avait profondément entamé les chairs de ses pieds. Mais son esprit n'avait presque rien perdu de l'élasticité qui lui était propre. En peu de temps, il eut retrouvé sa puissante énergie.
Cependant, Georges avait fait une remarque rien moins qu'encourageante, en se rendant à la salle de la question: c'est que les gonds de la première et de la seconde porte de sa prison étaient scellés extérieurement, et, de plus, que ces deux portes s'ouvraient en dehors, au lieu de s'ouvrir en dedans, comme la troisième, de telle sorte que, si, du cachot, l'on parvenait à forcer la seconde porte, le battant retombait sur la première, dont il doublait, dès lors, les difficultés d'effraction.
Il fallait donc renoncer à une tentative d'évasion par cette voie.
Durant les longs jours qu'il passa couché sur la paille, Georges rumina bien des projets. Néanmoins, au mois de décembre il ne s'était encore arrêté à aucun. Deux choses l'étonnaient et le contrariaient. Il n'avait point de nouvelles de sa bande, point de nouvelles de Constance. Il n'était pourtant séparé de celle-ci que par un bien court intervalle. Car il n'y avait pas cent pas de la tour Qui-Qu'en-Grogne à la maison de Jacques Cartier! Son gardien se montrait insondable, incorruptible. De même le physicien qui lui donnait des soins.
Savoir attendre, c'est la science de la vie. Le bandit-gentilhomme savait attendre. Toutefois il craignait que, de nouveau, on ne le soumit à la torture, pour le conduire ensuite au dernier supplice. Mais, fort heureusement les autorités judiciaires étaient alors partagées en deux camps, à Saint-Malo: l'un sous les ordres de l'évêché; l'autre sous les ordres du lieutenant du roi. La juridiction ecclésiastique, s'appuyant sur ses anciens privilèges, réclamait l'accusé; la juridiction laïque prétendait le garder, les crimes qu'il avait commis étant, alléguait-elle, de son ressort à elle. De là une fastidieuse contestation qui pouvait fort bien traîner jusqu'à ce que le misérable qu'elle concernait s'en allât naturellement de vie à trépas.
Mais cette contestation fut profitable au chef des Tondeurs. Il lui dut d'échapper à de nouvelles tortures et, probablement, à la mort.
Vers la fin de décembre, sa guérison entrait dans une bonne voie. Ses articulations avaient repris leur flexibilité, leur jeu. Il ne souffrait plus que de ses plaies aux pieds. Elles l'empêchaient de marcher, même de se tenir debout.
On sait que c'est encore la généreuse coutume pour les dames charitables, dans beaucoup de nos villes, de faire, aux grandes fêtes chrétiennes de l'année, une sorte de pèlerinage dans les prisons et de distribuer quelques douceurs aux captifs.
A la Noël, Georges vit s'ouvrir son cachot d'une manière inusitée. Il fut visité par une foule de personnes, qu'il connaissait pour la plupart, mais qui ne le reconnurent pas. Son coeur battait chaque fois que les portes criaient sur leurs gonds. Enfin, dans l'après-midi, comme le jour baissait et comme l'ombre envahissait sa mélancolique demeure, trois femmes arrivèrent. Georges, tout de suite, se dit que Constance était l'une de ces femmes. Et Constance découvrit que c'était lui, à travers le» ténèbres et sous son déguisement.
Tandis que dame Catherine adressait,—suivant l'usage,—quelques paroles de sympathie au prisonnier et que la vieille Manon déposait près de lui un petit paquet de provisions, Constance, d'une main tremblante, laissait furtivement tomber, sur sa pauvre couche, un papier qu'elle avait roulé sous ses doigts.
Puis elles sortirent toutes trois, Constance la dernière. Était-ce un rêve? une de ces hallucinations auxquelles Georges avait été si souvent en proie depuis son incarcération? Mais non. Le papier était là. Georges le sentait. Il le serrait de toute sa force; il avait peur qu'il ne lui échappât, qu'il ne s'évanouit. Comme il lui tardait de le déplier, d'en lire le contenu! Par malheur, on ne voyait plus assez clair dans la prison; et le moment d'allumer une bougie n'était pas venu. Quelqu'un pouvait entrer encore dans le cachot. Longues, éternelles furent les heures qui suivirent; car nous mesurons le temps plus avec nos impressions qu'avec notre raisonnement.
Mais, le couvre-feu sonné, les rondes n'étaient plus à redouter. Georges fit de la lumière et déroula le billet. Il contenait un écheveau de soie, et ces mots seulement:
«Demain ou après, minuit; on attendra au pied de la tour.»
—Ah! s'écria le jeune homme, je suis sauvé!
Cette nuit-là il dormit d'un sommeil profond.
Le lendemain, Georges se fit une plume d'un tuyau de paille, s'incisa légèrement le doigt et écrivit à Constance, sur le billet qu'il en avait reçu. Il raconta ses souffrances, peignit son état, demanda indirectement des informations sur ses gens; puis une corde, des limes, de l'encre, du papier; il termina en recommandant la prudence.
Ensuite il mit une petite pierre dans le billet, les enveloppa avec un chiffon, attacha le tout à l'extrémité du fil de soie et s'exerça à le lancer, par les barreaux, à travers la meurtrière.
Quand il fut sûr de réussir, il attendit l'heure désignée.
A minuit, le fil glissait sur la paroi extérieure de la tour. Georges retenait l'autre extrémité. Vingt minutes s'écoulèrent. Le prisonnier perçut une traction du dehors. Ce signal était facile à interpréter. Georges ramena le fil à lui. Bientôt il eut entre les mains une corde, une lettre, et les objets nécessaires pour écrire. La corde était un franc-funin, de grosseur médiocre, mais d'une grande force de résistance. Elle avait quelque cinquante pieds en longueur.
Georges la cacha sous sa paille, se proposant de soulever dès qu'il pourrait une pierre du dallage pour la fourrer dessous.
Dans la lettre, frémissante de passion exaltée, Constance lui mandait, en termes couverts, que, le soir de son arrestation, les Tondeurs avaient mis le feu à la ville, sans doute pour essayer de briser ses fers. Pendant la confusion, ils avaient escaladé la courtine du château, près de la tour des Moulins, délivré ses deux camarades, et ils le cherchaient, en se battant vaillamment, lorsque les gardes étaient parvenus à les repousser. Depuis lors, les Tondeurs semblaient s'être éloignés de Saint-Malo, car l'on n'entendait plus parler d'eux. Tout le monde ignorait, d'ailleurs, qu'il fût leur chef. Son hôtel était fermé. On le disait parti pour un voyage lointain. Quant à elle, pendant l'incendie, on avait tenté de l'enlever. Un homme déguisé, inconnu, avait profité de ce qu'elle était seule avec sa mère, à la maison, pour se jeter sur Constance et l'emporter dans ses bras. Il l'avait conduite à la Grande-Conchée, dans la caverne de la sorcière Maharite, où, succombant à ses émotions, elle était tombée gravement malade. Maharite la ramena chez ses parents. De nouveau, elle fut prise de la fièvre, du délire. Présentement, sa santé se rétablissait heureusement. Elle ferait le possible et l'impossible pour arracher Georges à son odieuse captivité. Il pouvait compter sur le dévouement le plus absolu. Elle n'avait pas revu son ravisseur.
—C'est Eric! ce brave Eric! murmura Georges. Il voulait, tout à la fois, me rendre la liberté et une maîtresse adorable! Oh! je récompenserai sa fidélité.
CHAPITRE XII.
TENTATIVE D'ÉVASION.
A dater de cette nuit s'engagea entre Constance et Georges une correspondance active. Pour intermédiaire, cette correspondance eut le gourmette Lucas. Depuis longtemps, il était gagné aux intérêts des deux jeunes gens. Les libéralités de Georges, les caresses de Constance en avaient fait un messager fidèle. Au surplus, il ne savait de Maisonneuve que ce que l'on eu savait généralement à Saint-Malo. En cette circonstance, il ignorait même qu'il le servit personnellement. Constance avait dit à Lucas qu'il s'agissait d'un prisonnier politique pour qui messire de Maisonneuve nourrissait de l'attachement. Elle avait appuyé sa confidence d'un beau sol parisis, tout neuf, avec promesse d'autres récompenses, et le gourmette se montrait enchanté de la mission à lui confiée. Elle n'était cependant pas sans difficulté ni péril cette mission. Il fallait, durant les nuits sombres et à marée basse, descendre, par une ancienne brèche, dans les douves du château. Mais, comme ces douves n'étaient jamais entièrement à sec, il fallait encore jeter une planche entre la contrescarpe et le contrefort du bas de la tour, puis s'avancer sur ce pont volant, recevoir les billets envoyés de l'intérieur de Qui-Qu'en-Grogne, les transmettre au moyen d'une cordelle à Constance, qui attendait ordinairement à la fenêtre de sa chambre, et rapporter la réponse.
On avait à craindre, et les sentinelles postées sur les deux donjons, et la surprise d'un passant ou d'un pêcheur.
Rien, toutefois, pendant deux mois, ne troubla cette intrigue. Constance déplorait amèrement le temps que la maladie de Georges leur faisait perdre. Car son évasion était arrêtée, méditée avec soin et paraissait présenter toute chance de succès. Mais, aussi, la jeune fille, devenue superstitieuse, pensait à un concours secret de la Providence. Sa mystérieuse liaison ne semblait pas soupçonnée. Maître Jacques, tout occupé du projet d'une expédition nouvelle, dont il avait obtenu l'autorisation par Lettres patentes, en date du «pénultième jour d'octobre, l'an 1534,» maître Jacques avait bien trop à faire pour surveiller Constance. Étienne Noël s'était bénévolement prêté au désir de la jeune fille. On avait remis le mariage à l'automne prochain.
Peut-être les agitations de Constance, ses inquiétudes, ses tressaillements sans motif apparent, ses fréquentes promenades devant le château, sa dévotion subite avaient-elles excité l'attention de Catherine. Mais la bonne dame était trop timide pour en chercher la cause; trop réservée pour faire part de ses appréhensions, si elle en avait conçu. Tout allait donc, autant que possible, pour le mieux.
Emportée par la passion, Constance s'était même plusieurs fois, vers minuit, à descendre de sa chambre,—ce qui lui était maintenant facile, la femme de Cartier habitant le rez-de-chaussée depuis le retour de son mari,—et à se rendre sur la chancelante passerelle jusqu'au pied de la tour pour toucher le fil qui la mettait en communication avec Georges. C'était pour elle des moments d'extase, ses seuls moments de bonheur. Un courant électrique s'établissait, vraiment, entre le prisonnier et la jeune fille. Constance sentait son amant, elle lui parlait, elle entendait sa voix. Pour eux, les murailles épaisses n'existaient plus, car lui aussi il savait qu'elle était là: il la voyait, il l'entretenait avec ardeur de leur amour, de ses espérances.
Si Georges l'eût permis, la fougueuse Constance y fût venue presque chaque nuit, à cet étrange rendez-vous. Mais il était prudent; il la voulait prudente.
Au commencement de février, ses plaies se trouvaient cicatrisées. Il chercha à réaliser son projet d'évasion. D'abord il lima les barreaux extérieurs de la meurtrière. Pour s'élever jusqu'à leur hauteur, il enfonçait des tiges de fer dans les joints de la muraille. Avec de la mie de pain, couverte de rouille, il masquait les progrès de son travail.
Ce travail exécuté, il ne recula point devant l'idée de déplacer un des énormes blocs de granit dans lesquels était percée la meurtrière. Après avoir aisément descellé le grillage extérieur, Georges se mit à l'oeuvre.
Constance lui avait procuré quelques-uns des outils nécessaires: des ciseaux à froid, des leviers de petite dimension, mais de grande force; des coins, et jusqu'à une poulie pour descendre, sans bruit, la pierre dans le cachot dès qu'elle serait détachée de son emboîtement.
Silencieusement, Georges besoignait la nuit; le jour il se reposait, après avoir serré ses instruments sous une dalle du cachot. Il dépensa près d'un mois à faire jouer la pierre de taille dans son alvéole. Il était brisé de lassitude. Les plaies se rouvraient à ses pieds, endoloris par les pénibles stations auxquelles il les soumettait sur d'étroites lamelles de fer, et quoiqu'il eût soin de garnir ses chaussures avec des tresses de paille. Ses mains, gonflées, couvertes d'ampoules, saignaient aussi. Ses vêtements tombaient en lambeaux. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. Ne pouvait-on à toute minute le venir prendre pour le conduire au supplice? La vie, la liberté d'un côté, la torture, la mort de l'autre sont des artisans de courage indomptables. Ils expliquent les prodiges d'un Latude ou d'un baron de Trenck.
Un matin, Georges, en se jetant sur son grabat, murmura: «Enfin! à ce soir.»
Toutes les mesures étaient prises. La pierre remuait, à volonté, dans son encastrement. Après l'avoir ébranlée, le captif était parvenu à introduire, dessous le bloc, cinq ou six morceaux d'acier ronds, gros comme des tuyaux de plume. Son intention était de les utiliser comme rouleaux, et ils fonctionnaient très-bien. Sans grand effort, on pouvait chasser la pierre du dehors au dedans du cachot, avec le bras allongé à travers la meurtrière.
Cette pierre enlevée, Georges passait par l'ouverture qu'il avait, si laborieusement faite, se glissait le long d'une corde, au pied de la tour, et joignait Constance, à quelques pas, sous le portail de Saint-Thomas.
Ils se rendaient à sa maison, dont Georges avait une clef cousue dans la doublure de chacun de ses déguisements; ils y prenaient deux costumes d'homme, de l'or, descendaient sur la grève par le souterrain, s'emparaient de la première barque venue et gagnaient la pointe de Dinard, où le jeune homme connaissait une retraite sûre. De là, ils se réfugieraient en Écosse, aussitôt qu'une occasion se présenterait.
Les choses étaient sagement prévues, sagement combinées. La nuit suivante n'aurait pas de lune. On était dans la saison des brouillards. Et, depuis vingt-quatre heures, une brume épaisse flottait sur la ville. Il était peu probable qu'elle se dissipât durant la journée ou la soirée prochaine.
Néanmoins, malgré toutes ces précautions, toutes ces chances favorables, le chef des Tondeurs souffrait d'une anxiété extrême. Il était pris du fièvre. Il n'avait pas de repos. Sur sa couche, il se trouvait mal à l'aise. Debout, le pavé lui brûlait les pieds. Ses sens étaient maladivement éveillés. Il percevait les moindres sons. Ces sons, si légers qu'ils fussent, lui causaient les plus douloureux frémissements. En dépit de la pénombre, il voyait distinctement les rayures que la lime avait faites aux grilles; les interstices,—si habilement dissimulés pourtant,—produits par le descellement de la pierre, apparaissaient à ses regards, comme de larges crevasses béantes, qui devaient fatalement sauter aux yeux de quiconque entrerait dans la prison.
Quand arriva le gardien, apportant sa maigre pitance ordinaire, Georges tremblait si fort que cet homme, saisi de compassion, proposa de lui envoyer le physicien.
On pense bien que notre captif refusa cette faveur.
—Pauvre diable! murmura l'honnête porte-clefs en se retirant, il n'en a pas pour longtemps à vivre!
Dès que le couvre-feu eut sonné, Georges termina rapidement ses derniers préparatifs.
Le dessus de la meurtrière était formé par un lourd et long linteau, qui s'étendait fort avant, de chaque côté, dans la muraille. Dans l'entre-deux de ce linteau avec les pierres supérieures, Georges fixa sa poulie. Puis, appuyant par l'embrasure sa main droite sur la face externe du bloc, rendu mobile, il l'attira à lui. Le monolithe obéit à la traction. Quand il eut dépassé, de moitié, la paroi intérieure du mur, Georges attacha une corde dont le bout, passé dans la gorge de la poulie; fut solidement amarré au pilier du cachot.
Notre homme alors acheva d'extraire le bloc de sa cavité; et, défaisant le noeud de la corde, il affala doucement l'énorme pierre, à l'aide du pilier autour duquel s'enroulait deux fois la corde et dont il se servait comme d'un cabestan pour empêcher le fardeau de choir tout d'un coup.
Cette rude tâche finie, le prisonnier eut comme un sentiment d'effroi. L'air entrait à flots par une ouverture de dix pieds carrés.
Georges éteignit la bougie qu'imprudemment il avait oublié de souffler.
Bientôt le jeune homme se remit. Il empoigna la corde arrêtée à la pierre, se coula par l'ouverture et opéra sa descente, après avoir emmailloté ses mains dans des chiffons, afin de ne les pas brûler par le frottement.
Un brouillard très-dense le protégeait. Quelques minutes encore et la liberté lui sourirait dans les bras et par le visage de la plus charmante des maîtresses.
Déjà Georges avait le pied sur la planche de salut. A travers les vapeurs, il distinguait Lucas, assis, faisant le guet sur le revers du fossé, quand un cliquetis d'armes et un bruit de pas se firent entendre.
Le gourmette prit aussitôt la fuite. Georges plongea résolument dans la douve; mais elle était peu profonde. La garde du château avait aperçu le malheureux. Malgré une résistance acharnée, il ne tarda pas à être réintégré dans la forteresse.
On l'enferma, accablé par la lutte qu'il avait soutenue, désespéré de son échec, dans une des logettes du Grand Donjon, à quelque cent pieds au-dessus du niveau de la mer.
Lucas s'était hâté de prévenir Constance; et la pauvre fille, non moins désespérée, était remontée à sa chambre, sans avoir remarqué qu'un homme, posté dans l'ombre au coin de la maison, observait ses mouvements. Le gourmette allait à son tour remonter à la soupente où il couchait dans le grenier, lorsque cet homme le happa au passage.
—Terr i ben! à nous deux, mon gars!
—Oh! monsieur Jean, mon bon monsieur Jean, ne me faites pas de mal; pour l'amour du doux Jésus, ne me faites pas de mal! supplia Lucas tremblant d'épouvante.
—Méchant vaurien! dit le vieux timonier d'une voix sourde; c'est comme ça que tu trompes la confiance de ton maître... lui qui t'a généreusement recueilli...
—Je ne le ferai plus, je ne le ferai plus, monsieur Jean.
—Tais-toi et écoute bien ce que j'ai à te dire... A compter de maintenant, tu m'appartiens. Je veux que, chaque jour, tu me fasses un rapport de ce que t'ordonnera mademoiselle Constance. Si tu y manques ou si tu essaies de me tromper... je me charge de ta punition, entends-tu!... Et pas un mot, à qui que ce soit, de ce qui s'est passé ce soir, sinon!...
—Je vous jure, monsieur Jean!...
—Assez! va te coucher!
Le gourmette ne se fit pas répéter cet ordre. En un clin d'oeil, il fut en haut de l'escalier.
Jean Morbihan le suivit, rentra doucement dans la maison, et, enfilant un long corridor, il gagna une petite pièce qu'il occupait au premier étage, derrière celle de Constance.
—Min Gieu! il était temps! murmura le bonhomme en fermant l'étroite croisée de cette pièce qui donnait en face de la tour Qui-Qu'en-Grogne. Par bonheur, je faisais vigilante garde! Autrement les deux oiseaux s'envolaient; da oui! En ai-je passé des nuits blanches, depuis trois mois! Sans cette fenêtre, c'était fini. La colombe filait avec le milan; mais le père Jean n'est pas un novice. Ce n'est pas à lui qu'on en conte. Quand j'ai vu ma Constance, tantôt nuageuse comme une tempête, tantôt souriante comme un rayon de soleil, j'ai deviné qu'il y avait anguille sous roche. Elle se levait tard, la demoiselle! Autrefois elle était éveillée dès l'aurore; donc, elle devait se coucher tard. Pourquoi qu'elle se couchait tard? Ma foi! je l'ai espionnée. Ce n'est pas un beau métier; mais n'est-ce pas moi qui l'ai élevée? Min Gieu, oui! Elle-est ma fille, après tout. J'ai eu raison. En voici la preuve. Je me doutais bien que ça en arriverait là. Hier, elle était inquiète, remuante comme une poule qui a perdu ses poussins. Oh! oh! me suis-je dit, Jean, mon ami, faut redoubler d'attention. On veut te jouer un tour de passe-passe. Ne va pas t'endormir comme le jour où ce malheureux Yvon... Ah! sans ma paresse, ma maudite paresse, il n'aurait pas été tué... Je ne me pardonnerai jamais sa mort, da non! Enfin, messire l'archi-prêtre de Saint-Sauveur dit toutes les semaines une messe pour le repos de son âme! Mais, cette Constance! quelle endêvée!... et ce polisson de Lucas!... J'aurais peut-être du mettre, dès l'abord, un terme à leurs manigances!... Il eût été mieux d'avertir maître Jacques! Après tout, pourquoi lui faire de la peine? n'a-t-il pas assez de tracas? Constance aurait été vertement tancée aussi... par ma faute!... Moi qui l'aime tant! Ah! je n'aurais pu me résoudre à lui causer de nouveaux chagrins. D'ailleurs, maître Cartier n'a-t-il pas obtenu la permission d'embarquer avec lui des prisonniers, à notre prochain voyage? Je manoeuvrerai de façon qu'on comprendra le brigand parmi ces prisonniers! Et, quand il sera parti, ma Constance se consolera... Ah! les femmes! les femmes!... S'énamourer d'un soudard! Y a-t-il du bon sens! je vous demande un peu! Que tu as bienfait de ne pas te marier, mon pauvre Morbihan!... Cette petite fille, on lui donnerait le bon Gieu sans confession! et paf! elle allait décamper! Mais je veillais au grain! Et lorsque je l'ai entendue débouquer de sa chambre, ce soir, je me suis glissé à pas de loup derrière elle. Grâce au brouillard, elle ne m'a pas aperçu. Elle s'est cachée sous le portail de Saint-Thomas. Cela signifiait quelque chose. D'autant mieux que, de ma fenêtre, j'avais déjà vu le gourmette se placer en vigie vers le fossé du Château. Ah bien! on n'enseigne pas à un vieux renard à prendre les poules. Je me guindé sur le rempart, et qu'est-ce que je distingue? un homme qui déboulait de Qui-Qu'en-Grogne par un trou... Ah! ah! on te connaît, beau calfat... En une minute je suis au corps de garde du pont-levis et j'ai prévenu le chef du poste... Bonne affaire, mon échappé est gobé, min Gieu, oui! Constance ne saura pas que c'est moi... Bah! dans un mois ou six semaines nous mènerons son galant faire la cour aux sauvagesses...
Le brave timonier, qui s'était jeté sur son branle, sourit et s'endormit, en s'adressant cette consolante réflexion.
Le jour suivant, Constance ne descendit pas déjeuner. La vieille Manon annonça qu'elle était indisposée. Cette information ne surprit personne, la jeune fille demeurant souvent au lit fort avant dans la matinée, depuis sa dernière maladie.
—Ce ne sera qu'une indisposition; mais j'ai une excellente nouvelle à te donner; par ma Catherine, une excellente nouvelle! dit Jacques Cartier à Morbihan; ces messieurs les notables s'assemblent aujourd'hui à la baie Saint-Jean, afin d'y faire lecture des Lettres Patentes que m'a octroyées Monseigneur l'Amiral, et pour fixer le jour de notre départ.
—Le plus tôt sera le mieux, maître! Embarquerons-nous des prisonniers?
—Oui, une vingtaine qui sont au château. J'ai permission particulière de les établir sur les terres neuves. Et à propos des prisonniers, tu sais, Jean?
—Quoi donc? répondit ingénuement le timonier.
—Mais le tien a failli s'évader!
—Le mien? l'assassin d'Yvon?...
—Lui-même. Mais on l'a ressaisi, au moment où il sortait de son cachot par une énorme ouverture qu'on voit très-bien du haut des fortifications. Ça doit être un fier homme!
—L'emmènerons-nous aussi, maître Jacques?
—Si tu y tiens. J'ai le droit de choisir.
—Min Gieu! choisissez-le alors!
—Tu lui en veux toujours? dit Cartier en souriant.
—C'est le meurtrier de ce pauvre Yvon, que...
—Encore ta vieille histoire!
—Vous le prendrez, n'est-ce pas, maître Jacques?
—Mais oui. Il me faut des compagnons solides. Et il doit l'être, si j'en juge par ce qu'il a tenté la nuit dernière!
—Pour ça, c'est un rude compère, je vous le garantis. Quand je l'attrapai par le cou, et que je l'étranglai, il n'en parvint pas moins à me renverser sur le tillac...
—Bon, bon, dit Cartier en riant, nous prendrons ton protégé à bord. Tâche cependant qu'il ne cherche pas à se venger de toi.
—Soyez tranquille, maître, je me charge de lui. Mais je vais vous faire une prière.
—Une prière, toi? Elle est exaucée. Va!
—Ne dites pas, devant dame Catherine ou Constance, que nous emmenons cet homme.
—Quel intérêt Catherine et Constance...
—Oh! des bêtises de femme! Je crois qu'elles l'ont visité à la Noël dernière et qu'elles s'apitoient sur son sort; qu'elles prétendent l'amener à résipiscence!
—Ce n'est que cela?
—Da oui! répondit Jean, qui ajouta à part soi: Min Gieu! que de mensonges j'ai faits depuis hier soir, moi qui les déteste tant! Oh! je m'en confesserai, pour le certain.
Cartier reprit gaiement:
—Tu les gâtes toujours, nos dames. Eh bien! pour te faire plaisir, on ne leur en parlera pas.
—Mais si elles vous en parlent?
—Cela te tient donc terriblement au coeur! Ah! quel chevalier courtois tu fais, à ton âge, vieux Jean! Pour éviter un bobo à ta Constance ou à ma Catherine, tu te mettrais au feu!
—Min Gieu, oui!
—Rassure-toi; si elles m'interrogent, je répondrai que leur favori—et Cartier se prit à rire—ne figure pas sur mon rôle d'équipage. Es-tu content?
—Merci, maître Jacques, merci; je compte sur votre parole!
Cette causerie avait eu lieu sur le pas de la porte, tandis que dame Catherine et sa servante apprêtaient le déjeuner. Après le repas, Cartier et Jean Morbihan sortirent: le premier, pour se rendre à la réunion de la baie Saint-Jean; le second, pour aller faire un tour dans le port.
La femme de Cartier monta aussitôt près de Constance. Elle trouva la jeune fille à sa toilette.
—Je te croyais malade!
—Oh! un peu de migraine que le grand air dissipera, répondit Constance d'un ton très-dégagé.
Dame Catherine l'embrassa tendrement.
—Tantôt, dit-elle, nous irons nous promener avec Étienne. Il nous montrera les trois navires que le Roi a mis à la disposition de ton père.
—Bien volontiers! Ah! ce bon Étienne, comme je suis marrie de le voir partir encore...
—Ma fille, dit affectueusement Catherine, cela t'apprendra à faire des voeux imprudents. Si tu ne t'étais pas consacrée pour un an à la sainte Vierge, lors...
—C'est à elle que je dois mon salut!
—Je sais, mon enfant, je sais; aussi ne te fais-je pas un reproche de ton action... mais, patiente! La patience est une grande vertu. Leur voyage ne durera que quelques mois! L'automne prochain tu épouseras cet excellent Étienne, qui t'aime plus que je ne saurais dire.
—Et moi, penses-tu que je ne l'aime pas?
—Oui, j'en suis sûre maintenant, bien sûre, répliqua dame Catherine, complètement dupe de l'artificieuse jeune fille.
Celle-ci avait réfléchi pendant la nuit et conçu un nouveau plan pour sauver son Georges. Il était besoin de ruser, elle ruserait; d'attendre le départ de maître Cartier, elle attendrait. Constance fut admirable de résignation, d'empire sur elle-même. Elle semblait même prise d'un amour sincère pour son cousin Étienne Noël. La volonté des femmes est à celle des hommes comme la goutte d'eau qui tombe incessamment sur le granit est à l'onde tout d'un coup épanchée sur lui. Celle-ci brille, mais n'entame pas; l'autre use, creuse, sans se laisser apercevoir.
Tout le monde était enchanté, à l'exception de Jean Morbihan, qui ne revenait pas de son étourdissement.
—Il se brasse quelque chose dans cette petite tête-là; bien malin qui arracherait cette idée de ma vieille caboche, da non! marmottait-il, en regardant, dans l'après-midi. Constance qui trottinait gaiement au bras d'Étienne.
On était au mardi de la Semaine-Sainte.
Le vendredi, entre l'office du matin et celui du soir, Constance proposa à dame Catherine de visiter les prisonniers. C'était l'intention de celle-ci. Après avoir porté leurs consolations dans plusieurs cachots, Constance, bravement, demanda au gardien ce qu'était devenu le malheureux qui avait tenté de s'évader.
—Ah! dit le porte-clefs, ce brigand, qui a failli me faire perdre ma place! Il est au secret, là-haut!—et l'homme indiqua d'un geste le sombre donjon;—oui, au secret, par ordre de M. Jehan le Juiff, lieutenant du connétable. Oh! son affaire est claire! Pendu haut et court. Ce n'est pas moi qui le plaindrai!...
Constance sut dissimuler. Elle dissimula pendant les cinquante jours qui séparent Pâques de la Pentecôte.
Ce dimanche-là, le 10 de mai, elle communia avec toute la famille de Cartier et les équipages de celui-ci, qui appareillait et devait lever l'ancre dès que le vent serait favorable. L'imposante cérémonie avait été célébrée, dans la cathédrale de la ville, par le «révérend père en Dieu, M. de Saint-Malo (François Bohier), lequel, dit la Relation de maître Jacques, nous donna, en son état épiscopal, sa bénédiction, au choeur de ladite église.»
Depuis le Vendredi-Saint, Constance n'avait fait aucune demande pour revisiter les prisonniers. Elle savait que Jacques Cartier en emmenait une vingtaine avec lui. Mais elle se croyait certaine que Georges ne figurait pas sur la liste; car, cédant à ses instances, Étienne lui avait montré le rôle d'équipage; et les vingt individus désignés pour la transportation étaient des voleurs au petit-pied, récemment arrêtés, dont pas un n'avait même le prénom de Georges.
Elle n'avait pu communiquer d'aucune manière avec lui. Mais Lucas s'était adroitement lié avec le fils d'un des gardiens du château. Il le faisait causer; et, l'enfant répétant ce qu'il entendait dire chez ses parente, Constance avait appris que la santé de Georges était assez bonne.
Dernièrement, la discipline s'était relâchée à son égard. On lui permettait de se promener, une heure on deux, dans une vaste salle, au-dessous de son cachot.
Constance comptait sur la solennité de la Pentecôte pour essayer de le voir. Son espoir, cette fois, ne fut pas déçu.
Après vêpres, elle se rendit au Château avec Catherine et Manon qui portait un panier de provisions pour les détenus. Ce panier fut l'objet d'un examen sévère. On n'y découvrit rien de suspect.
—Voulez-vous grimper au Grand Donjon, mesdames demanda le geôlier, après les avoir conduites dans les chambres inférieures.
—Vous y avez des prisonniers? fit Catherine.
—Un seul. C'est celui qui a tenté cette fameuse évasion... Si vous souhaitez de le voir.
—Oh! j'irais, volontiers, faire un tour sur le Grand Donjon, s'écria Constance. On y jouit d'une vue admirable!
—Va, mon enfant. Mais moi je t'attendrai en bas, je suis lasse. Manon restera avec moi. Ses jambes ne lui permettraient pas non plus une pareille ascension.
—Alors, dit gaiement Constance, je porterai moi-même à ce pauvre prisonnier le reste de nos provisions!
Elle prit le panier et suivit le gardien, qui déjà gravissait l'escalier en spirale du Grand Donjon. Ils montèrent, montèrent, traversèrent de vastes salles, hérissées d'armes blanches, d'arquebuses et de canons. L'escalier, de spacieux et commode qu'il était à son point de départ, se rétrécit. Il devint sombre, presque noir, malaisé. Une seule personne y pouvait circuler. Le porte-clefs allait le premier, Constance, oppressée, haletante, venait péniblement derrière lui. On ne voyait même pas pour se conduire dans cet affreux dédale.
Le geôlier s'arrêta. Il ouvrit une double porte, dans un embrasement assez profond; et, se retirant sur une marche supérieure, pour faire place à Constance:
—Mademoiselle, c'est là qu'est notre prisonnier! dit-il en montrant un trou, long de six pieds, large de quatre, qu'éclairait un autre trou de six pouces carrés29.
—Ah! mon Dieu! s'exclama Constance épouvantée...
Un fracas de chaînes résonna lugubrement.
—Oh! n'ayez pas peur, mademoiselle, dit le gardien en ricanant. Cette fois le scélérat ne se sauvera pas! J'en répondrais sur ma tête!
Une sorte de fantôme apparaissait dans l'ombre. La jeune fille et le spectre échangèrent un regard, un seul! Ils y puisèrent la vie.
—Tenez, pauvre homme, et que le bon Dieu vous protège! dit Constance en lui offrant de la viande et des fruits tirés de son panier.
Sa main gauche s'approcha des lèvres de Georges, qui la baisa passionnément. Mais, en même temps, sa droite, prestement, retirait de dessous sa basquine divers objets qu'elle lançait dans le cachot.