Le geôlier ne pouvait voir; car il était, comme nous l'avons dit, debout sur un degré supérieur, et Constance, quoique très-mince, occupait, avec ses amples vertugadins, toute la baie de la porte de la cellule, pratiquée dans la cage même de l'escalier.
Ce mouvement avait, d'ailleurs, duré moins de temps que l'on n'en met pour le décrire.
Constance retira sa main, ramassa son panier et se glissa sur la marche inférieure afin que le gardien pût refermer ses portes.
—Si vous désirez monter jusqu'au sommet de la tour, dit-il. Nous en sommes tout près.
—Oh! non, je vous remercie; j'ai trop présumé de mes forces, je me sens fatiguée.
Constance redescendit. Dame Catherine la trouva pâle au retour. Elle la gronda doucement de son imprudence. C'était si haut! L'escalier était si raide! Catherine le connaissait bien, cet escalier. Toute petite, elle l'avait parcouru. Dieu sait combien de fois, quand son père était gouverneur de Saint-Malo! Et dans le Donjon il existait des cachots! Sainte Vierge, quelle horreur! leur souvenir lui faisait dresser les cheveux sur la tête. L'hiver c'était une glacière, l'été des plombs, comme à Venise. Le prisonnier devait-il souffrir!
En ce moment, le prisonnier ne souffrait plus. Ses tortures, ses déceptions, ses douleurs physiques et morales, il ne les sentait pas. Georges espérait. Quand la flamme vivifiante de l'espérance échauffe le coeur de l'homme, il n'y a pas de misères pour lui.
Mais le chef des Tondeurs devait encore bientôt tomber des régions éthérées d'un beau rêve dans les abîmes d'une réalité infernale.
Le soir même de ce jour, on le tirait de sa prison pour le traîner à bord d'un navire, mouillé en rade, et le plonger à fond de cale, avec dix autres détenus.
CHAPITRE XIII.
LE SAINT-LAURENT.
Nous l'avons dit: quoique le premier voyage d'exploration de maître Jacques Cartier eût plutôt donne gain de cause à ses Zoïles qu'à ses Mécènes, des esprits distingués ne l'en considérèrent pas moins comme un premier pas vers des conquêtes importantes. Parmi ces natures d'élite, citons avec honneur le vice-amiral Charles de Mouy. Son nom mérite d'être gravé en lettres d'or au socle de la statue que la postérité élèvera sans doute, un jour, à l'illustre parrain de la Nouvelle-France.
Dès qu'il fut de retour à Saint-Malo, Cartier alla visiter son protecteur. Il lui fit le récit du voyage; lui présenta les deux sauvages qu'il avait ramenés. Taignoagny et Domagaia comprenaient déjà un peu notre langue, ils pouvaient aussi la parler un peu. Ces indigènes répétèrent à Charles de Mouy ce qu'ils avaient souvent dit à Cartier: Le fleuve dont il avait aperçu l'embouchure baignait, à des distances infinies, une terre féconde et bien peuplée. Le pays se divisait en trois sections: Saguenay, Canada 30, Hochelaga.
Note 30: (retour)Telle est la version plusieurs fois répétée de Jacques Cartier. Elle prévalut, puisque le pays entier porta depuis lors le nom de Canada. Mais, quoi qu'on ait pu dire à ce sujet, quoi que j'aie pu avancer moi-même en mes oeuvres précédentes, il me paraît constant aujourd'hui qu'il n'y eut jamais, parmi les riverains du Saint-Laurent, de pays appelé Canada. Le mot est indien, puisque indien nous disons. Il signifie collection, groupe, amas de maisons, bourgade, village si l'on veut. On le doit écrire Kaugh-na-daugh. Les noms de Kaugh-na-waugh-a, Kaugh-yu-ga, Onon-daugh-a, Kaugh-na-daugh-ga, Kaugh-ni-bas et d'autres avec le même radical ou la même terminaison se rencontrent fréquemment dans l'Amérique Septentrionale.
On montra à ces sauvages quelques grains d'or et de cuivre mêlés les uns avec les autres. Ils surent en faire la distinction et déclarèrent qu'au, Saguenay se trouvaient des mines de cuivre; au Canada des mines d'or. Taignoagny, qui 'paraissait avoir une connaissance exacte de la contrée, ajouta en outre que, dans l'intérieur, à l'Ouest, il y avait une grande nation, d'individus blancs et habillés comme les Français. Ce rapport, fait plusieurs fois à Cartier, pendant ses voyages, ne semblerait-il pas prouver que des navigateurs européens avaient, longtemps avant lui, rangé ces côtes?
Qu'il en soit ou non ainsi, Charles de Mouy fut très-satisfait du début de Cartier. Il lui promit une nouvelle Commission et il s'employa avec tant d'activité que, six semaines après, le 30 octobre 1534, l'amiral Philippe de Chabot lui délivrait, au nom du roi, cette Commission, beaucoup plus large que la première.
Dans son excellente Histoire du Canada, M. F.-X. Garneau laisse croire que Charles de Mouy «se rallia alors seulement à la cause des découvertes et qu'il vint se joindre à Philippe de Chabot.» C'est une erreur regrettable. Le grand amiral eut assurément une part glorieuse à l'entreprise, mais le vice-amiral y contribua beaucoup plus que lui. On a vu que, lors du précédent voyage, ce dernier passa en revue les gens de Cartier. Pour le second, il usa de tout son crédit à la cour de France. Et, grâce à ses démarches, grâce à son influence, une foule de gentilshommes sollicitèrent la faveur de s'embarquer avec maître Jacques, qui avait été officiellement promu au rang de capitaine.
Le «mandement» de Cartier, signé Philippe Chabot, et «scellé en plat quart de cire rouge,» portait qu'il commanderait et mènerait, aux terres neuves, trois navires équipés et avitaillés pour quinze mois, afin de parachever la navigation des contrées qu'il avait déjà reconnues et en découvrir d'autres. Tous les soins d'affrètement des navires et recrutement des équipages lui étaient confiés, «à tel pris raisonnable qu'il adviserait au dire des gens de bien et à ce congnoissans.»
Enfin, on lui déléguait la surintendance générale de l'expédition, et un pouvoir absolu sur les «pillottes, maistres, compagnons mariniers et aultres,» qui l'accompagneraient.
Quand ces Lettres patentes eurent été lues en la baie Saint-Jean et publiées par «bannye» dans la ville de Saint-Malo, les ennemis de Jacques Cartier durent crever de jalousie.
Leur rage ne le préoccupa guère. Le succès ne l'enivra point non plus. Il continua de se montrer ce qu'il était: réservé avec ses supérieurs, obligeant avec ses égaux, sévère mais juste avec ses subalternes, bon avec tous.
Cartier passa l'hiver en courses, tantôt à Paris, tantôt à Rennes, tantôt dans les ports du littoral breton.
L'année 1538 s'ouvrit sous de fâcheux auspices. Un moment Cartier put craindre pour la réalisation du désir de toute sa vie. Depuis quelques années suspendue par le traité de Cambrai (1529), la guerre se rallumait. Le roi de France était prêt.
La mort de sa mère lui avait donné de l'argent. Jusqu'alors, nous avions été tributaires de l'étranger pour l'infanterie. François venait d'instituer les légionnaires, ce «qui fust une très-belle invention,» dit Montluc. Je ne crains pas d'ajouter qu'elle sauva la France. Car ce n'était pas sans quelque raison que Charles-Quint annonçait dans Rome qu'il comptait sur la victoire et déclarait que, «s'il n'avait pas plus de ressources que son rival, il irait à l'instant les bras liés, la corde au cou, se jeter à ses pieds et implorer sa pitié 31.»
L'assassinat d'un ambassadeur par le duc de Milan fut le prétexte des hostilités. François leva une puissante armée, sous la conduite de Philippe de Chabot, car alors les amiraux recevaient tout aussi bien le commandement des troupes de terre que de mer, et l'on se prépara aussitôt à entrer en campagne.
C'était l'appréhension de cette campagne qui troublait la noble satisfaction de Jacques Cartier. Un revers pouvait renverser tous les dessins du hardi navigateur. Aussi, le printemps arrivé, se hâta-t-il de terminer ses apprêts.
Charles de Mouy avait mis à sa disposition trois navires: la Grande-Hermine, de 120 tonneaux environ; la Petite-Hermine, de 60; et l'Émerillon, de 40.
Le capitaine-général Jacques Cartier arbora son pavillon sur la Grande-Hermine; il prit comme maître de nef Thomas Fromont. La Petite-Hermine eut pour commandant Marc Jalobert, pour maître Guillaume Le Marié. L'Émerillon fut placé sous les ordres de Guillaume Le Breton et de maître Jacques Maingard.
Le 15 mai l'armement et l'arrimage des vaisseaux étaient terminés. Le dimanche 16, après l'office divin, on consigna les équipages à bord. Il avait été décidé de lever l'ancre dès que la brise le permettrait. Dans la nuit du 16 au 17, une vingtaine de transportés furent enfermés dans les cales de la Grande et de la Petite-Hermine. Et le 19, au matin, le vent soufflant bon frais du sud-ouest, Jacques Cartier fit appareiller.
Cette fois, la solennité du départ fut plus brillante encore que la première. Non-seulement les trois navires, mais la ville étaient pavoisés de flammes ondoyantes. Des milliers de curieux encombraient les grèves, les remparts et jusqu'aux toits des édifices. Il en était venu de tous les coins de la Bretagne, de la Normandie, du Maine, même de l'Anjou. C'est qu'aussi la nouvelle de l'expédition avait eu du retentissement. Un essaim de gentilshommes, avec leurs pages, s'étaient enrôlés sous la bannière de Jacques Cartier. A son bord, on remarquait, entre autres, Claude de Pontbriand, échanson du Dauphin, Charles de la Pommeraye, de Goyelle, et Jean Poullet. Sur la Petite-Hermine et sur l'Émerillon, il y avait aussi plusieurs jeunes gens considérables dans le royaume par leur noblesse ou leur fortune.
L'animation était grande, les espérances sans bornes. La voix imposante du canon appuyait les joyeuses acclamations du peuple.
Cartier fit, dans le port, ses adieux à sa famille. Constance eut pour Étienne Noël de feintes tendresses, et le signal du départ fut donné.
Les trois navires sortirent majestueusement de la rade et s'élancèrent, toutes voiles déployées, vers la Manche.
Pendant dix jours, le vent fut très-favorable. On navigua de conserve. Mais, le 20 mai, il s'éleva une tempête affreuse, qui dura «en ventz contraires et serraisons, autant que navires qui passassent jamais la mer, eussent sans amendement.» Le 25, les trois vaisseaux se perdirent, pour ne se retrouver qu'au, rendez-vous qu'ils avaient pris, à la terre neuve.
Georges avait été embarqué, avec dix autres prisonniers, sur la Petite-Hermine. Il y était connu sous le nom de Philippe, ayant adopté ce nom lors de son arrestation.
On peut juger de sa stupeur quand il se vit claquemuré à fond de cale, avec dix voleurs de la pire espèce. Cette stupeur fut d'autant plus grande que, quelques minutes auparavant, Georges s'était énergiquement rattaché à l'espoir d'une liberté prochaine. Dans l'un des fruits que lui avait donnés Constance, il avait trouvé un billet très-adroitement introduit. Ce billet relevait son courage. On s'occupait de lui. On avait un plan d'évasion. Un gardien était à demi gagné. Georges devait limer ses fers, avec un ressort d'acier enfoncé dans un autre fruit. Bientôt, il recevrait une nouvelle visite.
Outre cela, Constance avait encore pu lui jeter, à la dérobée, le lecteur s'en souvient, quelques limes et une pelote de ficelle, fourrées sous sa basquine.
Quand on vint le prendre pour le mener à bord de la Petite-Hermine, Georges s'abandonnait donc encore à de charmantes perspectives. Le choc fut rude comme un coup de massue; car, tout de suite, notre homme avait compris la peine à laquelle il était condamné. Condamné, non; destiné, plutôt. Nul jugement n'avait été rendu contre lui. Comme il était un sujet de discorde pour l'autorité civile aussi bien que pour l'autorité religieuse, chacune avait accepté avec plaisir l'occasion de s'en débarrasser, par un moyen terme, sauvant l'amour-propre de la corporation. Et on l'avait inclus parmi les détenus que maître Jacques Cartier emmènerait par-delà l'Atlantique.
Un instant, Georges plia sous le poids de cette ruine si prompte, si inattendue, si écrasante de ses aspirations nouvelles. Autour de lui, on riait, on causait, on chantait. Ses compagnons échappaient au gibet. Ils étaient ravis du voyage qu'ils allaient faire. C'était pour eux un voyage d'agrément. L'arrivée de Georges ou plutôt de Philippe—nous devrons l'appeler désormais ainsi—leur déplut. Ils se connaissaient à peu près tous. Ils ne le connaissaient pas. Ils le prirent pour un espion. Son manque de familiarité, sa hauteur contribuèrent à les entretenir dans cette opinion. Ils résolurent de lui faire la vie dure. Et dure, assurément, elle était assez déjà, dans cet étroit espace, privé de la quantité d'air et de lumière suffisants à la santé, où ils étaient enchaînés, entassés, parmi les barriques de goudron, les vieux, cordages, les espars, les ferrements, tous les lourds objets qui ne sont pas d'une utilité immédiate dans un navire. Avec cela, des légions de souris et de rats, une puanteur, une incommodité insupportable.
Tout d'abord, Georges avait songé à se révolter avant qu'on ne levât l'ancre. Il avait emporté ses limes et son ressort, cachés dans sa chaussure. Mais tout de suite aussi, il découvrit qu'il ne serait pas secondé par ses co-captifs. Ceux-ci manquaient d'audace. Bons à commettre les crimes qui n'exigeaient que la ruse ou la supériorité du nombre, ils eussent reculé devant une action d'éclat, exigeant quelque bravoure. Leur sort, du reste, leur paraissait plutôt digne d'envie que de regret. Dans de telles conditions, il n'y avait point à compter sur eux.
Bien malgré lui, Philippe replia les ailes de son imagination. Mais il lutta contre l'abattement, et s'en remit au temps du soin de sa destinée.
Quand l'on fut en pleine mer, le capitaine Marc Jalobert fit assembler les prisonniers sur le pont. Là, il les informa qu'on allait les délier, qu'ils vaqueraient au service du navire, comme matelots, mais que, si l'un d'eux faisait la moindre résistance, il serait sur-le-champ passé par les armes.
Cette déclaration ne pouvait manquer d'être bien accueillie par les misérables détenus. On les mit en liberté, et on les distribua dans les différentes escouades de l'équipage. Ils partagèrent, dès lors, chaque jour, le travail et les repas des matelots; mais le soir, on les verrouillait dans la cale, où ils couchaient.
Philippe n'était point novice dans l'art nautique. Il y avait même des notions assez profondes, qui le firent remarquer par le capitaine et lui valurent quelques faveurs. La suspicion en laquelle le tenaient ses compagnons s'en accrut. Tout en subissant sa supériorité, ils couvaient contre lui une haine, se manifestant chaque fois que l'opportunité se présentait.
Un jour, Étienne Noël, qui occupait sur la Petite-Hermine un grade équivalent à celui de garde-marine, créé plus tard par Louis XIV,—un jour, Étienne Noël commanda à Philippe une manoeuvre assez délicate. Dans son empressement pour l'exécuter, le transporté glissa et tomba tout de son long sur le pont. Les témoins de cette scène se mirent à rire. Mais un des co-détenus de Philippe fit mieux: armé d'un faubert, il épongeait le pont qu'on venait de laver. Cet individu avait conçu une inimitié toute particulière contre Philippe. Le voyant étendu, il crut de bonne plaisanterie de lui pousser son faubert dans le visage.
Déjà irrité par les lazzis que sa chute avait provoqués, Philippe saisit le couteau qu'il avait à sa ceinture, et, cédant à un accès de colère-aveugle, il en porta un coup à l'insulteur. Étienne Noël se jeta entre Philippe et sa victime. Sans réflexion, celui-ci leva son couteau sur Étienne. Aussitôt, il fut appréhendé et solidement garrotté.
Le procès du coupable eut lieu à l'instant, en présence des mariniers et des transportés. La blessure faite par Philippe était légère. Mais il avait menacé d'un couteau son supérieur, terrible devait être le châtiment. Rigoureusement appliquée, la loi le condamnait à mort. Par bonheur, Étienne Noël intercéda pour lui. Et Marc Jalobert consentit à le traiter, non comme un banni criminel, mais comme un matelot.
Quoique, d'après la Coutume, Philippe eût trois repas, c'est-à-dire une journée, pour reconnaître sa faute, il préféra l'avouer immédiatement.
Alors, le capitaine Jalobert, s'étant fait apporter un vieux livre couvert en parchemin, dit, à voix haute:
—Je jure, par les Saints Évangiles, que ce que je vais lire est la loi:
«Le marinier frappant ou levant son arme contre son maître sera attaché avec un couteau bien tranchant au mât du navire par une main, et contraint de la retirer de façon que la moitié en demeure au mât attachée32.»
La lecture de cet arrêt fit frémir toute l'assistance. Seul, peut-être, le coupable ne tremblait point.
—Je demande grâce pour lui! s'écria Étienne, les larmes aux yeux.
—Il faut que la justice ait son cours, répondit froidement Marc Jalobert.
Cependant, il se consulta avec un officier et reprit:
Comme, jusqu'à ce jour, le condamné a donné maintes preuves de son bon vouloir et de sa bonne conduite, et par considération pour la requête de l'offensé, nous ordonnons que Philippe soit seulement fixé par la main au mât avec un couteau, et qu'il retire sa main comme il l'entendra, mais sans arracher le couteau. Qu'on le lie!
—C'est inutile, dit Philippe, en appliquant le revers de sa main gauche ouverte contre le mât principal.
Toutefois, il était très-pâle. Des gouttes de sueur perlaient à son front.
L'équipe de service tira au sort pour savoir qui serait le bourreau.
Marc Jalobert remit à l'homme désigné un poignard finement affilé.
Celui-ci, frissonnant, comme l'assemblée entière, prit l'arme et s'approcha du coupable.
—Dépêche! dit Philippe.
L'autre visa et, sans pouvoir s'empêcher de fermer les yeux, cloua, d'un coup sec, la main au mât.
L'arme était entrée en pleine paume. On n'avait pas entendu un cri. Mais, quand l'exécuteur rouvrit ses yeux, ainsi que beaucoup des spectateurs, la main sanglante de Philippe pendait au côté du supplicié. Elle était tranchée entre les métacarpiens et les deux doigts médians.
On donna au patient un lambeau de voile, il en entoura sa blessure et descendit dans le faux-pont où le barbier du navire lui fit un premier pansement.
Le mâle courage témoigné par Philippe en cette circonstance augmenta la considération dont il jouissait déjà parmi les mariniers de la Petite-Hermine et détruisit les injustes préventions de ses co-détenus. Bien plus: ils l'admirèrent. Tacitement ils le reconnurent pour leur chef. La réaction fut tellement spontanée, tellement violente que, le soir de ce jour, ils auraient accablé de mauvais traitements celui qui l'avait injurié, si Philippe ne se fût généreusement interposé.
Sa plaie était cicatrisée quand, le 26 juillet, la Petite-Hermine, accompagnée de l'Émerillon, arriva dans la baie des Châteaux, aujourd'hui détroit de Belle-Isle, séparant l'île de Terreneuve du Labrador. Dès le 7 de ce mois, Jacques Cartier avait touché à l'île aux Oiseaux, où il avait chassé et chargé deux barques de macareux, guillemots et pingouins. Le 28, il était entré dans le havre de Blanc-Sablon, en la baie des Châteaux, lieu du rendez-vous général.
Les trois navires réunis, on fit du bois et de l'eau; puis, le 29, on démarra «à l'aube du jour, pour passer oultre.»
L'escadrille revit une partie des îles et côtes qui avaient été découvertes en 1534; le 31 juillet, elle eut connaissance du cap Tiennot, à présent Mont-Joli. Le 1er août, un gros temps força Cartier de se réfugier dans le port Saint-Nicolas, sur la rive nord du golfe. Il y planta une croix de bois pour marque. Dans son Histoire de la Nouvelle-France, le père Charlevoix place ce port au 49° 25' de latitude. Et il ajoute que c'était la seule localité qui, de son temps, conservât encore le nom dont l'avait originairement baptisée Jacques Cartier.
Quittant ce port le 7, et rangeant le rivage septentrional, la flotte embouqua, le 10 août,—jour à jamais mémorable dans les annales du Canada,—une «grande baye, plaine d'ysles et bonnes entrées et passaige de tous ventz qu'il sçavait faire.» En l'honneur du saint dont c'était l'anniversaire, Cartier donna le nom de Saint-Laurent au golfe, ou plutôt, dit Hawkins 33, à une baie située entre Anticosti et la rive nord, d'où le nom s'est étendu, avec le temps, non-seulement à ce célèbre golfe entier, mais au superbe fleuve du Canada dont il forme l'embouchure.
Depuis que l'on s'était rassemblé, le temps se maintenait au beau, la santé des équipages était excellente. Ils admiraient à l'envi le profond azur du ciel canadien, qui rappelle celui de l'Orient, la beauté des arbres, la richesse naturelle des campagnes et la variété des animaux qui se montraient sur les plages, des oiseaux qui sillonnaient l'air, des poissons qui s'ébattaient dans les eaux profondes et diaphanes du golfe.
Un des deux sauvages, ramenés par Cartier dans leur pays, fut alors envoyé sur la Petite-Hermine, pour y servir d'interprète. C'était Taignoagny, esprit remuant, ambitieux, qui, plus d'une fois, avait donné des indices trop manifestes de sa malveillance secrète pour les Faces-Pâles.
Il entendait et parlait assez couramment le français. Aussitôt qu'il arriva à bord, Philippe chercha à s'insinuer dans sa faveur. Il y réussit.
Le 12, Cartier reprit la mer et gouverna à l'ouest. Il s'en vint «quérir ung cap de terre devers le su» et, le 18, jour de l'Assomption, il élongea une grande île, dont ce cap faisait partie, laquelle il dénomma d'après cette fête, mais qui depuis fut appelée Anticosti, sans doute par corruption de son nom indien Naticosti34.
Hardiment ensuite, les trois vaisseaux, arrondissant l'île au sud-est, refoulèrent le courant du Saint-Laurent; mais fidèle à son système d'observations topographiques, le capitaine-général de la flotte cinglait alternativement d'une rive à l'autre pour ne rien laisser passer inaperçu.
On parcourait ainsi les paysages les plus divers, les plus pittoresques. Le spectacle des sauvages, de leur habillement, de leurs armes, de leurs huttes, de leurs usages, de leurs jeux, était à chaque heure pour nos Français des sujets féconds de discussion. Ils tombaient de surprises en enchantements.
Après avoir doublé la pointe occidentale d'Anticosti, Cartier «renvoyait ses nefs» dans le chenal nord pour l'explorer, reconnaissait, le 19 les îles Rondes, où des bataillons pressés de morses 35 confondaient d'étonnement les volontaires de l'expédition; enfin reprenant sa route à l'ouest, le hardi pilote poussait, le 1er septembre, une pointe dans le fleuve Saguenay, une des merveilles de cette merveilleuse contrée, où toutes ces choses étaient, pour nos aventuriers, frappées au coin de l'étrangeté la plus saisissante.
Là commençaient le «royaume et terre de Saguenay.» A l'aspect de ce pays, Philippe conçut une idée bizarre qui le fit sourire et dont il ne tarda guère à tenter l'exécution.
La terre de Saguenay s'étendait jusqu'à une île qu'on appela l'île aux Coudres, à cause des arbustes de cette espèce dont elle est épaissement bordée.
Continuant d'aller «à mont» le fleuve Saint-Laurent, Cartier atteignit, le 7, une nouvelle île, qui a environ dix lieues de long et cinq de large et qui reçut, parce qu'on y trouve «force vignes,» le nom d'île de Bacchus, changé plus tard en celui d'Orléans. Les naturels accoururent pour voir les étrangers. Ils apportaient des poissons, du gros oeil (maïs) et des melons exquis. Cartier leur fit bon accueil, et distribua des présents qui parurent leur causer grand plaisir.
Domagaia et Taignoagny furent mis à terre. Ils servirent d'interprètes entre les nouveaux venus et les indigènes. Alors, éclatèrent ostensiblement les méchantes dispositions de Taignoagny pour les premiers.
Le lendemain, apparurent douze barques, chargées de sauvages. Dans l'une de ces barques se tenait l'Agouhanna ou «seigneur du Canada.» Il eut un long entretien avec les truchements, ses compatriotes. Puis il baisa les bras de Cartier. On le régala de vin et de pain, lui et sa bande; «de quoy furent fort contents,» et il se retira à Stadacone, son village, planté sur un rocher, à quelques lieues de distance.
Le capitaine-général décida d'établir, dans ces parages, un quartier général.
Avec ses bateaux il inspecta la côte toute festonnée de pampres et de raisins mûrs et alla atterrir en une petite rivière, qu'il nomma Sainte-Croix, parce que le jour de cette fête il y débarqua.
C'était le 14 septembre.
Cartier, ayant trouvé «le lieu propice pour mettre ses navires en sauveté,» les retourna chercher. La Grande et la Petite-Hermine furent affourchées dans ce havre. L'Émerillon jeta l'ancre non loin de là, mais dans le Saint-Laurent, et l'on entra en rapports intimes avec les indigènes. En témoignage d'amitié, l'Agouhanna, nommé Donnacona, offrit à Cartier sa nièce, une petite fille de dix à douze ans, et deux jeunes garçons. Le capitaine répondit par le présent de deux épées et deux «bassins d'airain.» Les sauvages, ravis, chantèrent et dansèrent. Puis ils demandèrent, comme faveur, qu'on leur «fist ouyr» les canons. Cartier consentit. Il «commanda qu'on tirast une douzaine de barges avec leurs boulletz, le travers des boys.»
Repercutés par cent échos, les roulements de l'artillerie ébranlèrent aussitôt l'espace. «De quoy, dit la Relation de maître Jacques, les sauvages furent si estonnés qu'ils pensaient que le ciel feust cheu sur eulx et se prindrent à hucher et hurler et très-fort, que semblait que Enfer y feust vuide.»
Les gentilshommes français riaient à gorge déployée de cette panique. Jacques Cartier se promenait gravement sur le tillac de la Grande-Hermine, en méditant des découvertes nouvelles; un homme l'examinait silencieusement du gaillard d'avant de la Petite-Hermine. Cet homme était Philippe, qui machinait en sa tête un complot pour le dépouiller de sa gloire et devenir le chef de l'expédition on bien se débarrasser de Donnacona et se faire reconnaître Agouhanna par les sauvages.
Tout à coup, Taignoagny accourut, et d'un air et d'un accent furieux il s'écria:
—Agojuda! Agojuda36! les tonnerres de votre cabane flottante, l'Émerillon, ont tué deux Visages-Rouges.
CHAPITRE XIV.
TERR I BEN!
—Écoute-moi bien, gourmette!
—Je vous écoute, monsieur Jean.
—Tu te rappelles mes ordres, ce certain soir, à Saint-Malo...
—Oh! oui, monsieur Jean.
—As-tu tenu ta promesse?
—Dame, monsieur Jean, je vous ai dit tout ce que je savais. Après l'affaire, mademoiselle Constance...
—Ne prononce pas son nom, gourmette.
—Je ne le prononcerai plus, monsieur Jean.
—Continue.
—Je vous disais, monsieur Jean, que mademoi...
Lucas s'arrêta court, pétrifié par un geste irrité du vieux timonier.
—Enfin, reprit-il au bout d'un instant, à compter de ce jour, elle ne me dit plus rien, et puis vous savez bien que le capitaine Jacques m'emmena avec lui et Charles Guyot, dans ses voyages pour affréter nos navires.
—Je sais ça, da oui! mais ce que je ne sais pas, c'est pourquoi tu regardes si souvent et avec une mine si drôle ce déporté qu'on nomme Philippe et qui est à bord de la Petite-Hermine.
—Ah! monsieur Jean, monsieur Jean, proféra Lucas à voix contenue et en promenant autour de lui un regard inquiet.
—Qu'est-ce que tu as à trembler comme une poule mouillée!
—C'est, monsieur Jean, monsieur Jean...
—Démarreras-tu?
—Je crois, monsieur Jean, que ce Philippe, c'est monseigneur Georges de Maisonneuve ou... le diable.
—Peut-être bien l'un et l'autre, murmura Jean Morbihan en se signant.
Puis haussant le ton:
—Qu'est-ce qui te fait supposer ça, gourmette?
—Ah! monsieur Jean, je l'ai bien reconnu. A Saint-Malo, il se teignait les cheveux et la barbe. Je l'ai surpris un jour que je lui apportais un billet de madem...
—Pssst!
—Puis il a une marque, une lentille...
—Une marque? où?
—Au bout de l'oreille gauche, tout comme mad...
—Veux-tu te taire, gourmette! Qui est-ce qui t'a dit que Constance avait une marque à l'oreille?
—Dame! monsieur Jean, si je ne l'avais pas vue, dit
Lucas, baissant les yeux et roulant d'un air embarrassé son bonnet entre ses doigts.
—Tiens! c'est vrai qu'ils ont tous deux le même signe!... c'est singulier... bien singulier ça, marmotta le timonier d'un air songeur.
Ensuite il ajouta en souriant, comme s'il repoussait de son esprit une réflexion saugrenue:
—Bast! des idées à moi, des bêtises!
Et s'adressant à Lucas:
—As-tu bien remarqué, gourmette, que ce Philippe quitte fréquemment ses compagnons, quand nous coupons du bois sur le rivage?
—Oui, monsieur Jean. Il s'en va en cachette du côté de Stadacone.
—Eh bien, aujourd'hui, s'il s'écarte, tu tâcheras de le suivre en cachette aussi et de découvrir ce qu'il va faire du côté de Stadacone. As-tu entendu?
—Oui, monsieur Jean.
—Voici les hommes de la Petite-Hermine qui s'affalent dans leurs barques, et justement notre gaillard qui enjambe le plat-bord. Va. Au retour, tu me diras ce que tu auras appris.
Ce dialogue avait eu lieu sur le tillac de la Grande-Hermine par une de ces splendides matinées de la fin de septembre comme l'on n'en voit guère que dans l'Amérique septentrionale, et au milieu de l'un des sites les plus ravissants que je sache 37.
Jacques Cartier avait, nous l'avons dit, mouillé ses deux principaux navires à l'entrée de la rivière Sainte-Croix, appelée actuellement Saint-Charles, en l'honneur de Charles de Boue, grand vicaire de Pontoise, fondateur de la première Mission de Récollets à la Nouvelle-France.
Un promontoire géant, alors aigu, courbé à son extrémité comme le bec d'un oiseau de proie, se dressait sourcilleusement entre cette rivière et le Saint-Laurent, vis à vis l'île de Bacchus. Ainsi qu'un nid d'aigle, au sommet de ce promontoire granitique, était perché Stadacone, résidence de Donnacona, chef puissant chez les sauvages qui peuplaient le littoral du Saint-Laurent, mais soumis, je crois, à l'Agouhanna d'Hochelaga, dont nous parlerons bientôt.
Québec 38, une ville civilisée, remarquable par plus d'un monument artistique, par l'exquise urbanité de ses habitants, leur bon goût, leur hospitalité célèbre dans le monde entier; Québec, capitale qui pourrait dignement soutenir la comparaison avec plus d'une métropole européenne; Québec, par la nature et le génie humain, le Gibraltar de l'Amérique septentrionale, remplace maintenant l'humble bourgade indienne. Soixante mille individus intelligents, actifs, enfiévrés de l'amour du progrès, ont, en trois siècles, sur ce roc aride, mais imposant, dominateur, substitué leur personnalité puissante à quelques centaines d'êtres misérables, barbares, engrenés dans la routine, générations sur générations dévorées par elle. Des navires nombreux, immenses, des cités flottantes, sillonnent maintenant ce cours d'eau à peine effleuré naguère de quelques pauvres canots 39 d'écorce. L'homme est de nature ascensionnelle. Vaine la prétendue philanthropie qui le voudrait arrêter dans sa marche. Il obéit à une impulsion propre ou à un ordre fatal. Éminemment perfectible, il est donc éminemment changeable aussi. Pour lui, il n'y a pas, il ne peut y avoir de principes absolus. Tout est soumis au temps, aux circonstances, au cercle social dans lequel il s'agite. Ne regrettons pas la disparition de la famille indienne. Elle devait arriver. Très-généralement l'homme blanc l'emporte, au point de vue intellectuel, sur l'homme noir, cuivré ou rouge. En conséquence, l'homme blanc est destiné à dominer ceux-ci, jusqu'à ce que, à son tour, peut-être, il soit, dans la suite des âges, dominé par une race au cerveau plus développé que le sien.
Note 38: (retour)Lorsque, pour la première fois, je publiai à Montréal (Bas-Canada) la Huronne, j'avais adopté pour le mot Québec l'étymologie admise communément dans la province et donnée par le New-Guide to Québec. «On rapporte, dit ce livre, qu'en apercevant le cap sur lequel s'élève aujourd'hui l'ancienne capitale du Canada, le pilote de Cartier s'écria: «Que bec! Quel bec!»
Le fait est possible, douteux cependant. En ses diverses Relations, Cartier n'en souffle mot; le nom semble dater de la fondation de la ville par Champlain, vers 1608. Ce nom a été l'objet des plus chaudes contestations, tant en Amérique qu'en Europe; aujourd'hui même, doctores certant, etc. Je serais mal venu de prétendra trancher le différend. Avouons pourtant qu'il semble bien jugé par Hawkins dans son New Picture of Québec.
Je me sentais tout prêt à contester avec lui que Québec est un nom français de souche, appliqué souvent sans doute a des localités françaises (puisque sur son sceau, gravé en 1420, Guillaume de la Pôle, comte de Suffolk, s'intitulait seigneur de Hambourg et de Québec), quand, consultant le Dictionnaire de Trévoux à l'article Bec, j'ai trouvé l'explication suivante:
«Quelques lieux particuliers ont pris le nom de bec, comme Caudebec, Bolbec dans le pays de Caux. Et ordinairement, en ces lieux-là, il y a une jonction de deux rivières ou ruisseaux, ce qu'on appelle confluents, ou du moins quelque ruisseau ou torrent. C'est de là que sont venus les noms de l'abbaye du Bec, de Caudebec, d'Orbec, de Robec, selon Icquez, qui remarque que les Normands ou peuples du Nord ont porté en Neustrie, chez les Français, le mot bek, qui veut dire ruisseau, torrent.»
Les habitants du Cher disent encore le bec, pour exprimer l'embouchure de la rivière qui a donné son nom à leur département.
Or, Québec est placé sur un promontoire ou un bec, au confluent de la rivière Sainte-Croix ou Saint-Charles, dans le Saint-Laurent; donc la question est jugée sans appel. Il est parfaitement oiseux de violenter le sens des mots ou leur assonance, comme ceux qui supposent entendre Québec dans Cabir-Coubat (nom indien du Saint-Charles), pour déterminer l'origine du mot Québec. Soit que, suivant La Potherie, il faille l'attribuer aux compagnons de Jacques Cartier s'exclamant «Quel bec!» à la vue de la pointe formée par le Saint-Laurent et le Saint-Charles; soit que ce nom remonte à une date postérieure, il est essentiellement français, par droit de naissance, et doit être considéré comme tel.
Un malheur, c'est que ces Indiens trouvés par Jacques Cartier, comme ceux découverts par Christophe Colomb, étant, en masses, bons, doux, serviables,—quoique défiants, et cela se comprend assez, de reste,—on les ait rendus méchants, durs, féroces. Ni le catholicisme, ni le protestantisme n'a fait une oeuvre profitable chez eux. Quelques superstitions de plus, c'est là tout, sans compter l'hypocrisie et l'avilissement. Le sauvage avait son caractère à lui, sui gèneris; il était fin, il était grand, magnanime souvent 40.
Notre lumière lui a perverti les sens plutôt que de le servir. Rien d'étonnant à cela. Il n'y avait pas remède. Condamné à s'éteindre, il s'éteint. Quoi qu'on en ait dit, notre tour viendra comme est venu le sien. Sa ruine date de l'heure où les Européens débarquèrent sur ses rivages. Il semble que Donnacona ait eu l'instinctif pressentiment de ce qui écherrait à ses compatriotes. Avec Cartier, son caractère n'est pas égal. Il aime, mais il a peur. Il attire les Français près de son village, mais il les redoute. A peine sont-ils installés au havre de Sainte-Croix qu'il les voudrait au loin et conspire contre eux.
La situation était, je le répète, convenable et plaisante au possible. Un éclair de génie avait illuminé Cartier dans le choix de l'emplacement. La position exacte du port Sainte-Croix, où il demeura du 15 septembre 1535 au 6 mai de l'année suivante, a fourni matière à de vives discussions. A présent, on semble d'accord. Cartier passa l'hiver dans une anse de la rivière de Saint-Charles, aux environs de l'ancien pont Dorchester et de l'hôpital maritime de Québec. La découverte, en 1843, de l'épave d'un vieux navire, dans cet endroit, est venue corroborer la précédente opinion, car cette épave de navire parait être celle de la Petite-Hermine, abandonnée par Cartier, lors de son départ pour la France (1536).
Dans toute son étendue, le Saint-Laurent n'offre peut-être pas un port mieux abrite.
«Ce point, par la distribution des montagnes, des plaines, des coteaux, des îles autour du bassin de Québec, est, dit M. Garneau, un des sites les plus grandioses, les plus magnifiques de l'Amérique. Les deux rives du fleuve conservent longtemps, en remontant depuis le golfe, un aspect imposant, mais triste et sauvage. Sa grande largeur à son embouchure, quatre-vingt-dix milles, ses nombreux écueils, ses coups de vent en certaines saisons de l'année, ses brouillards, en ont fait un lieu redoutable pour les navigateurs, qui contribue encore à augmenter cette tristesse. Les côtes escarpées qui les bordent pendant plus de cent lieues, les montagnes couvertes de sapins noirs qui resserrent au nord et au sud la vallée qu'il descend et dont il occupe, par endroits, toute la largeur; les îles, aussi nombreuses que variées par leur forme et dangereuses à la navigation, se multiplient à mesure qu'on avance; enfin tous les débris épars des obstacles que le grand tributaire de l'Océan a rompus et renversés, pour se frayer un passage à la mer, saisissent l'imagination du voyageur qui le remonte pour la première fois. Mais, à Québec, la scène change. Autant la nature est âpre et sauvage sur le bas du fleuve, autant elle est variée et pittoresque, sans cesser de conserver un caractère de grandeur, surtout depuis qu'elle a été embellie par la main de la civilisation.»
Et Cartier l'a dit dans sa Relation.
Autour de Stadacone «est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir et bien fructiferente, pleine de fort beaux fruits de la nature et sorte de France.»
Une fois ses navires arrivés dans le havre de Sainte-Croix, le capitaine s'en était allé, sur l'Émerillon, poursuivre son exploration du fleuve Saint-Laurent. Mais il avait laissé des ordres précis pour qu'on enfermât la Grande et la Petite-Hermine dans une estacade.
Les mariniers se mirent activement à l'ouvrage. Le bois était proche, contenant des arbres superbes. On les coupa; on en fit des pieux qui furent plantés dans le lit de la rivière et formèrent bientôt une palissade autour de leur navire. Cette palissade, garnie de canons, les plaçait à l'abri d'une surprise ou d'un coup de main. D'un côté, la forteresse était encore protégée par la rivière. De l'autre, on établit un pont-levis.
C'est à la construction de ce pont-levis que travaillaient les mariniers, quand Jean Morbihan, suspectant la conduite de Philippe, le fit espionner par le gourmette Lucas.
Déjà les sauvages ne manifestaient plus autant de bienveillance. Ni Domagaia, ni Taignoagny n'avait voulu accompagner Cartier dans son voyage en amont du fleuve. Ils avaient même, avec Donnacona, tâché de s'y opposer. Leurs démarches étaient équivoques. On pouvait craindre une déclaration d'hostilités.
Lucas se conforma ponctuellement aux instructions de Jean Morbihan. Voyant Philippe s'écarter lorsqu'on fut entré dans la forêt, il le suivit secrètement, en se faufilant, comme un chat, à travers les halliers.
Philippe s'arrêta bientôt dans une éclaircie, non loin de Stadacone. Taignoagny l'y avait précédé. Ils causèrent quelque temps, d'un ton si bas, que leurs paroles n'arrivèrent pas aux oreilles de Lucas. Il entendit seulement ces mots prononcés par Taignoagny, au moment où ils se quittèrent.
—Demain matin, avant le jour, à la grande chute. Donnacona et les autres chefs y seront avec moi. Ne manque pas de venir, mon frère.
—Je ne manquerai pas, répondit Philippe. La chute est à deux heures d'ici?
—Oui, à deux heures du temps des Faces-Pâles, repartit le sauvage.
Et ils se quittèrent.
Le gourmette rapporta fidèlement ce lambeau de conversation à Jean Morbihan.
Au milieu de la nuit suivante, celui-ci, couché sur la poupe de la Grande-Hermine, examinait, avec vigilance, ce qui se passait à bord de l'autre navire, amarré tout auprès. Soudain un capot d'échelle fut soulevé, une ombre glissa sur le pont de la Petite-Hermine, franchit l'enceinte de pieux, qui n'était pas encore achevée, et disparut dans la campagne.
—Min Gieu, voilà ce que c'est que d'avoir ouvert la cage à ces hérétiques-là, marmotta Jean Morbihan; si on avait continué de les tenir sous cadenas et verrous, ils n'ourdiraient pas de méchantes trames... Mais maître Jacques est comme ça. Il a voulu les mettre en liberté... Plutôt mettre en liberté des tigres, des lions et des serpents! Ah! si ç'avait été moi!...
Tout en agitant ces pensées dans son esprit, le brave timonier s'était jeté sur la piste de l'ombre.
Il faisait chaud, lourd. La nuit était très-noire. Un orage flottait dans l'air.
Jean longea le fleuve, en aval. Les réverbérations de l'eau l'aidaient à se diriger, sur les battures, bordées, comme d'une muraille par une lisière de grands arbres.
Le sentier était dangereux souvent, difficile toujours. Mais Morbihan le connaissait. Peu de jours auparavant, il l'avait parcouru avec Jacques Cartier allant visiter la chute, appelée d'abord la Vache, à cause de ses mugissements sans doute, et plus tard Montmorency.
Le fracas de cette chute se fit bientôt entendre.
Après une heure et demie de marche, Jean distingua les cimes pelées des roches qui encaissent le torrent.
La chaleur augmentait, malgré l'approche du jour. L'atmosphère devenait de plus en plus pesante. Quelques éclairs zébraient de feu la voûte céleste. Le tonnerre grondait par intervalles. Mais le vacarme de la cascade en dominait les éclats.
Jean Morbihan n'avait guère quitté de vue la silhouette de Philippe. Il s'en rapprocha avec prudence, en grimpant, à travers bois, vers le sommet du cap.
Comme l'aube blanchissait parmi un enchevêtrement de nuages violacés, ils arrivèrent tous deux au faîte. Philippe marchait ferme et droit, Jean se coulait, courbé en deux, autour des broussailles.
Le premier fit halte sur un plateau chenu, duquel l'oeil plongeait avec effroi dans les profondeurs encore à demi voilées de la cataracte. Le second aussi fit halte, sous un buisson, à quelques pas.
L'orage, amoncelé depuis la veille, fulminait ses dernières menaces. Il allait faire explosion. De larges gouttes de pluie tombaient.
Cinq sauvages débouchèrent alors d'un fourré voisin. Jean reconnut dans ce groupe Domagaia, Taignoagny et Donnacona. Les deux autres lui étaient étrangers.
Ils s'avancèrent vers Philippe, lui baisèrent les bras et un entretien animé s'engagea entre eux et le transporté41, Taignoagny et Domagaia servant d'interprètes. Pour Morbihan, le meuglement de la chute couvrait en partie le son des voix. Mais, par les gestes, il en comprenait à peu près le sens.
Note 41: (retour)Je n'ignore pas que les mots de transporté et déporté sont, en cette acception, d'introduction récente dans notre langue et dans nos lois. Mais j'ai cru devoir les employer, parce que, mieux que banni ou exilé, ils me semblent rendre l'idée que l'on y attachait alors.
Philippe engageait les sauvages à faire une attaque nocturne sur les navires. Il leur promettait son concours et celui de ses co-déportés. En récompense les indigènes pilleraient les approvisionnements et les armes qui se trouveraient à bord. On tuerait Cartier à son retour, et ils seraient débarrassés d'un ennemi aussi perfide que dangereux.
La conjuration dura longtemps, malgré la tempête et la pluie. Le jour était venu sombre, lugubre. De ses lueurs blafardes il teignait les horreurs du gouffre épouvantable creusé par la chute d'eau qui fond, en hurlant comme une légion démoniaque, du haut d'un rocher perpendiculaire, mesurant deux cent quarante pieds d'élévation 42.
Note 42: (retour)La chute Montmorency a cent pieds de plus que celle du Niagara. J'en ai donné une description détaillée dans la Huronne.
Morbihan était gêné par la posture qu'il avait prise. Il fit un mouvement. Il se trahit.
Les cinq sauvages poussèrent un cri affreux et s'enfuirent.
Sur le plateau, il ne resta plus que le transporté et le timonier.
Philippe, tout aussitôt, avait découvert Jean. Les deux hommes couvaient l'un contre l'autre une haine instinctive profonde. Ils devinèrent qu'à cet instant leur vie était en jeu.
Sans articuler un mot, ils s'étreignirent. Jean avait à sa ceinture son couteau de marinier; mais il ne songea pas à en faire usage. Philippe n'était pas armé.
Là, sur cet étroit plateau, que quelques pieds séparaient de l'abîme, commença une lutte sourde, acharnée, féroce. Les deux antagonistes bientôt furent en nage. Ils soufflaient comme des soufflets de forge. Leurs membres craquaient; leur bouche écumait et leurs yeux étaient injectés de sang.
Jean tâchait d'étouffer son ennemi pour s'en rendre maître. L'autre cherchait à le rouler vers le précipice pour l'y lancer.
—Terr i ben! fit tout à coup Morbihan en suspendant une seconde ses efforts; c'est le frère à...
Le reste de la phrase se confondit dans les rugissements de la tourmente.
Une surprise, puis une inattention au combat perdirent le pauvre vieux timonier.
Déjà il maintenait Philippe couché, haletant sous lui. De son genou, il lui écrasait la poitrine; avec son poing fermé, comme avec un marteau, il lui meurtrissait le visage, lorsque, par la chemise en lambeaux du jeune homme, il aperçut le tatouage que celui-ci portait sous le sein gauche.
Cette vue avait produit sur Jean une vive impression. Il avait lâché tout à la fois l'exclamation que nous venons de rapporter et son adversaire. Philippe aussitôt profita du répit pour reconquérir ses avantages.
Dans un mouvement rapide, il rassembla toutes ses forces, se dégagea, reprit le dessus, et poussa le corps du malheureux Morbihan dans l'abîme, à l'instant même où il s'écriait:
—Terr i ben! C'est le frère à...
Les voix de la foudre et de la cataracte faisaient, en ce moment, un effroyable duo.