CHAPITRE II.
LE DÉPART.
—Que dis-tu là, Étienne? s'écria Jacques Cartier, en se levant; quoi! on n'a pas vu Constance à Paramé?
—Non, mon oncle, pas de la journée! répondit le jeune homme, les larmes aux yeux.
—Sainte Vierge! quel nouveau malheur encore! s'exclama la maîtresse de la maison, en joignant les mains.
—Min Gieu, ça n'est pas possible! ça n'est pas possible! grommelait Jean Morbihan d'un air consterné.
La vieille nourrice, étant sourde, regardait cette scène avec une sorte d'hébétement, et cherchait à en deviner la signification. Le mousse riait malicieusement sous cape, en prenant grand soin de n'être pas remarqué. L'étonnement se peignait sur les traits du reste de la compagnie.
—Voyons, reprit Cartier, s'adressant à son neveu, ne pleure pas comme un enfant. Constance n'est point perdue; On la retrouvera. Tu es allé chez les dames Moreau?
—Mais oui, mon oncle.
—Et on t'a dit?
—On m'a dit que Constance n'était pas venue au pardon, comme elle l'avait promis.
—Oh! fit la femme du pilote, je ne sais quel pressentiment...
—Bon, bon, Catherine, ne sois pas ainsi affolée, interrompit maître Jacques. Constance n'a pu s'égarer. Il y a tout au plus une lieue d'ici à Paramé. Elle a fait cent fois le chemin...
—Mais les routes sont bien peu sûres, en ces temps! observa dame Catherine.
—Si le village où elle devait se rendre est près d'ici! intervint Charles de Mouy, avec un geste rassurant.
—Sans doute, sans doute, dit Cartier. La jeune fille aura changé d'idée et sera allée visiter d'autres amis, dans quelque paroisse voisine. C'est une intrépide marcheuse... un caractère et un corps de fer.
—Depuis quelques jours, elle paraissait soucieuse, remarqua tristement Catherine.
—Le fait est, murmura Jean Morbihan, que, depuis une huitaine, la jeune demoiselle était brumeuse comme une matinée de mars, dans l'île où elle est née, da oui!
—Que dis-tu là? lui cria Cartier.
—Oh! rien, rien en tout, répondit le vieux marin, reprenant de plus belle ardeur le rapiécetage de sa botte.
De temps à autre, Lucas glissait un regard sournois sur les assistants.
—Je vous demande bien pardon, messire, dit maître Jacques à Charles de Mouy...
—Je vous comprends. Vous allez vous mettre à la recherche de votre pupille. Avez-vous besoin de mes services? Je laisserai mes gens à votre disposition.
—Merci pour cette offre bienveillante, répondit Cartier; elle ajoute encore à ma dette de reconnaissance envers Votre Seigneurie. Mais mon monde suffira, j'espère. Du reste, il n'y a pas encore lieu de se tourmenter. Le couvre-feu n'est pas sonné. Constance peut rentrer par la poterne du château. Le sergent de garde la connaît, il ne manquerait pas de lui ouvrir si elle se présentait au guichet.
—Je suis tout marri de ce qui vous advient, repartit le vice-amiral, et je souhaite sincèrement, maître Jacques, que votre anxiété ne se prolonge pas davantage. Mais, puisque mes services ne vous sont d'aucune utilité, je vais me retirer... et demain, si vous avez besoin de quelque chose, comptez sur moi.
Après ces mots, il se leva, s'approcha de la femme du pilote, prit courtoisement congé d'elle et sortit de la salle pour rentrer au château, où il avait pris ses quartiers.
—Min Gieu! je me charge de la retrouver, notre demoiselle, s'écria le vieux Jean Morbihan, chaussant vivement ses bottes, dès que le vice-amiral fut parti.
—Où vas-tu? où veux-tu aller? s'enquit Cartier, qui réfléchissait.
Jean Morbihan se gratta le front d'un air indécis.
—Une idée, mon oncle! s'écria Étienne Noël.
—Voyons ton idée.
—Si Constance avait été chez nos parents de Saint-Hydeue.
—Non, non, dit dame Catherine. Elle n'est pas à Saint-Hydeue; ou elle aurait passé à Paramé et s'y serait arrêtée pour ouïr la sainte messe.
—A quelle heure a-t-elle quitté la maison? interrogea maître Jacques.
—Ce matin, à six heures.
—Mais que vous a-t-elle dit, ma tante? reprit vivement Étienne.
—Elle m'a dit qu'elle irait tout droit à Paramé, où elle était invitée et où elle assisterait à l'office divin avec les dames Moreau. Oh! combien je me repens de l'avoir laissée partir! Un pressentiment...
—Allons, femme, laisse là tes pressentiments! dit Cartier, avec une teinte d'humeur.
—Et que vous avez tort, maître! Da oui, c'est moi qui vous l'assure, riposta Jean Morbihan; les pressentiments...
—Tais-toi! signifia le pilote sévèrement. Ce n'est pas le temps de parler, mais d'agir. Holà! gourmette!
—Me voici! me voici! dit, en se frottant les yeux, Lucas, qui feignait de dormir étendu sur un banc.
—Toi, tu vas courir au presbytère de Roteneuf. C'est là que Constance a fait sa première communion; peut-être est-elle allée voir le bon recteur.
—Ça, mon gars, mets tes jambes à ton cou! ajouta le timonier, en appuyant ce conseil d'une vigoureuse claque sur la partie la plus charnue du corps de Lucas qui, par un bond prodigieux, prouva aussitôt qu'il n'avait pas usurpé son sobriquet de Saute-en-l'Air.
—Toi, Jean, mon vieux camarade, tu vas gouverner sur Saint-Hydeue, avec Étienne et Antoine, qui prendront de nouvelles informations à Paramé, et moi, je visiterai Saint-Servan, avec Charles tandis que mon beau-frère fera avec ma femme des recherches dans la ville.
—Volontiers, répondit Marc Jalobert d'un ton bourru.
—Et moi! me comptez-vous pour rien? si vous le souffrez, je vous accompagnerai à Saint-Servan, maître Jacques? insinua le notaire.
—Soit! consentit Cartier.
Et, s'approchant de la vieille nourrice, de plus en plus intriguée par ces mouvements et ces discours, dont elle commençait à soupçonner le sens, quoiqu'elle ne les comprît point parfaitement, il lui dit d'un ton bas qu'elle entendait assez bien, malgré sa grande surdité:
—Ce n'est rien, bonne Manon; ce n'est rien; nous allons sortir, n'ayez inquiétude. Bientôt nous serons de retour. Veillez, en nous attendant; et, si Constance rentre, qu'elle n'aille pas se coucher avant que je lui aie parlé.
—Et tiens du bouillon chaud, nourrice; car la pauvre Constance sera sans doute à demi morte de froid et de faim! ajouta du même ton dame Catherine.
—Oui, oui, répondit la vieille, par un mouvement des lèvres plutôt qu'avec la voix.
—Comment! tu es encore là, méchant morveux! tonna Jean, en administrant une nouvelle gourmade au mousse qui semblait fort occupé à mettre ses souliers, et prêtait néanmoins une oreille curieuse à ce qui se disait autour de lui.
Lucas détala avec l'agilité d'un écolier surpris en faute par son magister.
—Oh! pour l'amour de Dieu, ne battez donc pas ainsi ce pauvre enfant! s'interposa dame Catherine.
—Bah! il en verra bien d'autres à la mer, et c'est pour l'y accoutumer, tout doucement, ce que j'en fais là, voyez-vous, patronne, dit le père Jean en haussant les épaules.
Puis, se tournant vers Étienne Noël, dont le visage et la contenance portaient les traces d'une douleur amère:
—Min Gieu, mon gars, faut pas te dévaler comme ça! notre demoiselle n'est pas loin, c'est moi qui te le dis. On la retrouvera; sois tranquille. Le père Jean aimerait mieux ne pas s'embarquer demain que de lever l'ancre avant qu'on sache ce qu'elle est devenue. Tu oublies donc que c'est nous qui l'avons élevée, la vieille et moi; que je suis son premier nourricier... Mais en route!
Tout le monde quitta la maison, hormis Manon et la servante.
La pluie avait cessé; et le vent tournait au sud-ouest.
De grandes éclaircies bleues crevaient les nuages serrés comme les mailles d'un réseau à la voûte céleste. Ainsi que des diamants, les étoiles brillaient sous ce dais magnifique que la lune éclairait largement, par intervalles, de sa blanche et paisible lumière.
Le couvre-feu sonnait au moment où la famille Cartier se mit en quête de Constance. Les portes de la ville venaient d'être fermées. Mais, en sa qualité de gendre du connétable, maître Jacques put se les faire ouvrir à lui et aux siens. Tandis que Jean Morbihan, Antoine Desgranches et Étienne Noël partaient dans la direction qu'il leur avait indiquée, le pilote fouillait, avec son serviteur et Me Lesieu, Saint-Servan, qui était alors une dépendance, un faubourg de Saint-Malo, dont il ne se sépara, pour avoir une existence municipale propre, qu'en 1789.
Mais toutes les investigations furent sans résultat. Personne de leurs connaissances n'avait vu Constance, ce dimanche-là. Vers minuit, Cartier rentra chez lui en se berçant de l'espoir que sa femme ou ses autres émissaires auraient été plus heureux, si même la jeune fille n'était pas revenue au logis.
Il n'en fut rien.
Vainement dame Catherine et Marc Jalobert s'étaient livrés à de minutieuses perquisitions dans la ville et dans le port. Constance n'avait pas été aperçue de la journée. Interrogé s'il l'avait vue sortir dans la matinée, le sergent de garde à la porte du château ne se le rappelait pas. Et cependant il connaissait bien demoiselle Constance!
La désolation de dame Catherine ne saurait se peindre; un chagrin profond envahissait le coeur de maître Jacques; instruite par la servante de ce qui se passait, la vieille nourrice sanglotait à fendre l'âme. C'est que si Constance n'était pas née des époux Cartier, elle était leur fille d'adoption depuis son bas-âge; et, n'ayant pas d'enfants, ils l'avaient élevée avec la tendresse d'un père et d'une mère; ils la chérissaient comme telle; disons plus: ils l'idolâtraient.
Silencieuse, mélancolique, entrecoupée seulement de gros soupirs, fut alors la veillée, dans cette salle immense, devant le brasier agonisant.
Assis à leur place respective, Jacques et sa femme craignaient de parler. A peine osaient-ils se regarder. Le coeur gonflé, les yeux secs, mais brûlants, l'oreille aux aguets, l'un et l'autre épiaient les bruits du dehors, pendant que la nourrice psalmodiait lentement les Litanies des Saints.
Tout à coup, Catherine se leva, et vint se jeter convulsivement dans les bras de son mari, qui avait aussi quitté son siège pour la recevoir. Pendant quelques minutes, ils mêlèrent leurs larmes et leurs lamentations.
—Ah! ne partez pas! au nom de Dieu! Jacques, ne partez pas demain! criait la jeune femme.
—Je te promets, répondit Cartier, que je ne m'éloignerai pas d'ici avant d'avoir des nouvelles de Constance.
—Vous me le jurez, n'est-ce pas? reprit Catherine se pendant à son cou.
Le pilote l'entoura de ses bras, la pressa contre sa poitrine et repartit avec tendresse:
—Oui, ma bonne femme, je te le jure.
—C'est, dit Catherine, que ce voyage m'effraie... un je ne sais quoi...
—Je t'en prie, ne parlons plus de ces craintes vagues qui paralysent mon énergie...
—Ah! si vous saviez, Jacques!
—Je sais que tu es la meilleure, la plus dévouée des épouses. Mais ton esprit timide est trop prêt à accepter pour des réalités les fantômes d'une imagination un peu superstitieuse. Voyons, raisonnons. N'ai-je pas fait dix fois la traversée de Saint-Malo à Terreneuve? m'est-il jamais arrivé un accident? Qu'appréhendes-tu donc? N'es-tu pas la femme d'un marin, la fille d'un brave soldat? Vrai Dieu! je te croyais plus courageuse, plus soucieuse de ma gloire!... car c'est vers le temple de la gloire que je naviguerai, cette fois. Le simple pilote Jacques Cartier deviendra célèbre dans le monde entier. Et, ajouta-t-il, en souriant de cette bouffée d'orgueil qui lui montait à la tête, le roi de France, pour récompenser mes services, anoblira le nom que tu portes, oui, je le déclare, je le prédis, je le prophétise, par ma Catherine, ma bonne Catherine! puisque j'ai pris l'habitude de t'invoquer dans toutes mes paroles, comme dans tous mes actes! acheva le pilote en baisant sa femme au front.
A cet instant, l'ombre d'un corps parut s'établir devant la fenêtre, à travers laquelle la lune déchirait ses rayons, qui venaient former, sur les dalles de la salle, un vaste treillis d'ébène à fond d'argent.
La vue de cette ombre attira aussitôt l'attention de Jacques Cartier, alors debout vis à vis de la fenêtre.
—Qui diantre peut être là à nous espionner? dit-il, se dégageant doucement de l'étreinte de Catherine.
Ensuite, il s'élança vers la porte et l'ouvrit brusquement.
Mais si rapide qu'eût été son mouvement, il trouva déserte la petite place sur laquelle donnait sa maison.
Cartier rentra rêveur dans la salle.
—Si je ne savais ce démon de gourmette loin d'ici, je serais disposé à penser que c'était lui, disait-il entre ses dents.
—Oh! fi! c'est vilain; vous aussi, Jacques, vous êtes prévenu contre le pauvre garçon; tout le monde lui en veut! fit dame Catherine d'un ton d'affectueux reproche.
—C'est, reprit le pilote, que sa conduite est singulièrement suspecte; depuis ces derniers jours surtout... Enfin!... Ah! qu'il me tarde d'avoir des nouvelles... où peut être cette petite fille?... Quelle heure est-il?
—Trois heures, mon ami; vous devriez vous reposer!
—Me reposer! me reposer! s'écria Cartier, frappant du pied et se mettant à arpenter la pièce. Oh! je n'y tiens pas. Le sang me bout dans les veines... Si j'allais visiter nos nefs! Qui dit que, d'aventure, l'un de mes mariniers ne l'aura pas aperçue? La plupart la connaissent.
—Nous n'y avions pas songé, Jacques!
—Oui; j'y cours.
Ce disant, le capitaine quitta de nouveau son habitation et se rendit dans le port, où il prit une embarcation qui le conduisit à bord de deux navires d'un faible tonnage, mouillés côte à côte, à l'embouchure de la Rance.
Ces bâtiments étaient ceux dont, en vertu d'une royale autorisation, Cartier devait disposer pour aller tenter des découvertes «ès terres-neuves.»
Le pilote questionna ses «mariniers,» mais ceux-ci ne savaient rien. Depuis un mois, du reste, le plus grand nombre demeurait jour et nuit enfermé dans les vaisseaux, telle était la crainte qu'ils ne désertassent. Et la veille, comme l'on attendait, à chaque moment, le signal du départ, tous ayant entendu la messe, communié dans les entreponts, pas un n'avait mis pied à terre.
Quand Jacques, fatigué de cette longue nuit d'agitation, quitta les navires, un homme de garde au bossoir lui demanda respectueusement:
—Pensez-vous, maître, que nous mettrons à la voile aujourd'hui?
—Je ne sais, répondit évasivement Cartier.
—Le vent est bon, cependant, repartit le factionnaire.
—Bon ou mauvais, que m'importe! fit Cartier, d'un ton qui contrastait étrangement avec sa fermeté habituelle.
Et il reprit le chemin de son domicile, dans un état voisin de l'abattement.
Le jour commençait à poindre.
Jacques Cartier rentra doucement dans la salle basse. Épuisée par les émotions, dame Catherine dormait, près du foyer éteint, la tête appuyée contre Manon qui égrenait son chapelet. Sans troubler son sommeil, le pilote ressortit, et, s'autorisant du nom du vice-amiral, s'introduisit au château, où il monta dans le donjon.
Parvenu au sommet, ses regards se portèrent avidement sur la route de Paramé.
O bonheur là une petite distance des remparts de la ville, s'avançait un groupe de quatre personnes, que l'oeil exercé du marin n'eut pas de peine à reconnaître.
C'était Constance, marchant entre Étienne Noël, Jean Morbihan et Antoine Desgranches.
Jacques redescendit bien vite et annonça à sa femme cette bonne nouvelle.
En l'apprenant, Catherine faillit s'évanouir. Mais si un excès de joie fait mal, ce mal est de courte durée. On en guérit aisément. Aussitôt remise, dame Catherine, sans attendre son époux, partit comme une flèche à la rencontre de la jeune fille.
Je renonce à décrire les félicités de cette réunion. La vivacité des premiers épanchements apaisée, on passa aux explications. Constance avait, disait-elle, été enlevée par une troupe de gens qui rôdaient près de Saint-Malo, et qui l'avaient conduite dans une maison abandonnée, à la pointe de Roche-Bonne. Elle était restée toute la journée du dimanche et une partie de la nuit dans cette masure, d'où l'avaient tirée, vers le matin, Étienne Noël, Antoine Desgranches et Jean Morbihan, D'ailleurs, on ne l'avait aucunement maltraitée et les vivres ne lui avaient pas manqué. Cette déclaration était quelque peu ambiguë. Le ton même dont elle fut faite manquait de sincérité. Mais on était si content de se revoir que personne ne s'avisa de la contester. Quant à Noël, Desgranches et Morbihan, ils avaient sans difficulté trouvé la trace de Constance. Témoin de l'enlèvement, un berger de Paramé l'avait raconté le soir, en ramenant son troupeau au village, de sorte qu'y arrivant une heure ou deux après lui, Étienne et Jean en furent informés. Mais le berger ignorait l'endroit où les ravisseurs avaient traîné leur proie. Nos quêteurs battirent donc la campagne tout le reste de la nuit. Le hasard ou l'instinct amoureux d'Étienne guida leurs pas vers le vieux bâtiment qui servait de prison à la jeune fille. La porte était à peine fermée par un verrou extérieur, le verrou fut tiré et Constance délivrée.
Elle était accablée de lassitude; dame Catherine la mit au lit, après lui avoir fait prendre un consommé.
—Allons, enfants, dit alors Jacques Cartier aux trois hommes, le vent est favorable. Qu'on se hâte d'en profiter. Rendons-nous aux vaisseaux pour presser les préparatifs du départ. Il faut qu'avant la nuit, nous soyons hors du golfe, dans la Manche!
—Mais, mon oncle, dit Étienne timidement, et mes fiançailles?
—Ah! fit Jacques, en souriant de son fin sourire, ces amoureux, ça ne pense qu'à leurs intérêts! Tes fiançailles, mon pauvre garçon, ce sera pour notre retour.
—Da oui! confirma Jean.
Cartier dit alors à sa femme:
—Ma chère Catherine, tu viendras vers midi, à bord avec Constance, me dire adieu. Je ne quitterai pas les navires.
Et, l'ayant embrassée avec une rapide brusquerie pour cacher sa tristesse, il s'éloigna à grands pas.
Le jour était tout à fait venu, un jour maussade et nébuleux: l'angélus tintait à toutes les cloches de Saint-Malo; le roulement des voitures commençait à se faire entendre, la ville et son port s'animaient.
Cartier et ses compagnons se furent bientôt transportés sur leurs vaisseaux. C'étaient deux brigs de soixante tonneaux chacun, avec un château de poupe, un gaillard d'avant assez élevé, comme on les construisait généralement alors, et une batterie en barbette de quelques caronades et passe-volants sur le pont.
Les deux navires portaient ensemble soixante et un hommes8.
Note 8: (retour)Et non le double, comme l'a écrit M. Léon Guérin, dans son Histoire maritime de France.
Nous l'avons dit, la presque totalité de ces hommes avaient été enfermés dans l'entrepont pour prévenir les désertions.
Dès qu'il fut arrivé à bord du premier des brigs, Cartier fit laver soigneusement le pont et ses bordages, fourbir les canons, ouvrir les sabords, et disposer le gréement pour le départ.
Son beau-frère, Marc Jalobert, surveillait l'exécution des mêmes travaux sur l'autre brig.
Ensuite, on pavoisa les navires de cent flammes et banderoles aux couleurs éclatantes, sur lesquelles tranchait brillamment, arboré à la poupe, le pavillon de Saint-Malo: l'hermine sans tache, en champ d'azur, à croix blanche.
Ces apprêts terminés, tous les hommes furent appelés et rangés, en double haie, sur le pont du brig. Quel spectacle curieux, pittoresque, incroyable, j'allais dire inimaginable! L'uniforme n'était guère connu alors. Aussi fallait-il voir ces gens, venus de toutes les parties de la Bretagne ou de la Normandie, avec leurs bonnets ou leurs larges chapeaux, costumes nationaux, galonnés, gris, blancs, verts, jaunes, rouges, bleus, de toutes les nuances. Et la coupe! aussi variée que la teinte de l'habit! Et les visages! aussi différents que les vêtements. Quant au langage, c'était, ma foi, bien autre chose encore! Quel jargon! quel patois! quelle cacophonie! Je renonce à plus accentuer ce tableau.
A midi, les cloches de Saint-Malo commencèrent à brimballer à toute volée.
Bientôt, du port, chargé, comme les remparts, d'une foule compacte et aussi bariolée que les équipages des deux brigs, se détachèrent trois barques.
Sur la première, se trouvait monseigneur l'évêque de Saint-Malo, dans toute la pompe sacerdotale, accompagné des principaux ecclésiastiques de son diocèse, également revêtus des ornements sacrés de leur ministère.
Ils venaient bénir l'expédition.
La seconde barque portait le vice-amiral, messire Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye, couvert des insignes de son rang, et escorté par un brillant état-major.
Enfin, dans la troisième, on voyait dame Catherine, le coeur bien affligé, sous ses attifets de fête, Constance, sa fille adoptive, toute rayonnante de beauté, et divers membres de la famille Cartier.
Une salve d'artillerie annonça que les embarcations quittaient terre, dans une anse, alors ouverte près du môle actuel des Noirs.
Immédiatement, à la flèche du grand mât de chacun des brigs, se déploya dans toute sa majesté l'oriflamme royale: blanche, semée de fleurs de lis d'or, chargée des armes de France, entourées des colliers des ordres Saint-Michel et du Saint-Esprit, et deux anges pour support.
Dix coups de canon appuyèrent cette démonstration et les tambours battirent aux champs.
—Terr i ben! mâchonna Jean Morbihan entre ses dents, à la vue des couleurs de France flottant au-dessus de sa tête.
Pour qu'il se laissât aller à articuler ce redoutable juron, il fallait que le vieux Breton fût terriblement exaspéré. Mais, nous l'avons dit, il était réfractaire à toute idée de sujétion à la France. Aussi lui, qui se montra plein de déférence, d'humilité pour l'évoque, quand il aborda le navire de Jacques Cartier, affecta-t-il d'être gourmé et raide comme une barre de guindeau, à l'arrivée de messire Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye.
Un autel avait été érigé sur le gaillard d'arrière. Le prélat dit une courte messe, que tout le monde entendit à genoux, et bénit les équipages et leurs bâtiments.
Ensuite, les hommes s'étant relevés, et ayant repris leurs rangs, le vice-amiral les passa en revue. Satisfait de cette inspection, dont il témoigna hautement son contentement, Charles de Mouy adressa aux mariniers une brève allocution pour leur recommander l'activité, la docilité et la soumission. Puis, tirant son épée, et la dressant en l'air:
—Jurez, leur dit-il, de toujours demeurer les féaux serviteurs de François, premier du nom, roi de France par la grâce de Dieu, et de vous comporter fidèlement à son service, sous le commandement général de maître Jacques Cartier, son bien-aimé pilote, chargé de ses pleins pouvoirs et autorité, dans l'entreprise pour laquelle vous vous êtes engagés.
—Le roi de France! le roi de France, mais, min Gieu, ce n'est pas mon roi, grommelait Jean Morbihan, debout à la barre du gouvernail.
Et se penchant à l'oreille de Cartier, placé devant lui;
—Dites, maître, faut-il que je jure aussi?
—Eh! sans doute! répondit celui-ci, impatienté de la longueur de la cérémonie; car il craignait que le vent, qui était alors excellent pour débouquer du golfe, ne tournât une seconde fois.
—Bah! pensa l'entêté timonier, personne ne fait attention à moi, je ne jure pas; non da!
Le serment prêté, Charles de Mouy accola cordialement Jacques Cartier; lui souhaita un heureux succès, et quitta le navire, en même temps que le clergé de Saint-Malo 9.
Note 9: (retour)Je ne sais, vraiment, pourquoi, dans l'édition Tross (1868) du premier voyage de Cartier, on a reproduit ce sommaire absurde du premier chapitre, qui se trouve dans une édition fautive:
«Comme messire Charles de Mouy, Chevalier, partit avec deux navires de Saint-Malo, et comme il arriva en la terre neuve, appelée la Françoise, et entra au port de Bonne-Vue.»
Jamais Charles de Mouy, vice-amiral de France, ne s'embarqua pour les «terres neuves.» Cela ne fait pas de doute. Il se contenta d'appuyer Cartier de son crédit et de passer en revue ses équipages. C'est ce que déclarent avec raison MM. Cunat, Garneau (Histoire du Canada), L. Guérin, etc.
Le sommaire de la même relation publié par la Société littéraire et historique de Québec est conforme à la vérité.
Le voici:
«Comme le capitaine Jacques Cartier partit avec deux navires de Saint-Malo, et comme il arriva en la Terre-Neuve et entra au port de Bonne-Vue.»
Le capitaine Jalobert étant retourné à son bord, avec ses gens, outre l'équipage ordinaire, il ne resta plus sur le brig de Cartier que dame Catherine et Constance, lesquelles voulurent accompagner Jacques jusqu'à la sortie de la rade, malgré l'avis de celui-ci qui craignait un grain.
La brise était fraîche et forte, les voiles furent déferlées, les ancres levées, et, vers trois heures de l'après-midi, les deux brigs doublaient, à l'embouchure de la Rance, la pointe de la Cité, au bruit de l'artillerie et aux puissantes acclamations d'une multitude enthousiaste.
C'était le vingt avril de l'an de grâce mil cinq cent trente-quatre.
CHAPITRE III.
LE SAUVEUR.
Après avoir prolongé les îles du Grand-Bey et du Petit-Bey (alors mont Olivet), dont les fortins les saluèrent de plusieurs coups de canon, nos brigs s'engagèrent dans le chenal ouvert entre les deux Conchées, pour gagner la haute mer.
Déjà, l'ordre était établi à bord. Sur le pont, dans les haubans, dans le gréement, on ne voyait que les hommes employés au pilotage des navires et à l'orientation des voiles.
Penché à la barre du gouvernail, et les yeux fixés sur les balises disposées ça et là dans la passe, pour indiquer les écueils, le vieux Jean Morbihan rayonnait d'allégresse maintenant. En vérité, il était dans son élément; il jouissait de la vie, comme oiseau dans l'air, poisson dans l'eau.
Derrière lui, sérieux, vigilant, imposant, heureux toutefois de ce bonheur qui emplit une âme honnête à la veille de réaliser un rêve glorieux longtemps caressé, Jacques Cartier, son sifflet à la main, commandait la manoeuvre. Près d'eux, étaient accoudées, à la rampe de la poupe, dame Catherine et Constance. L'une et l'autre se tenaient silencieuses, livrées à leurs propres réflexions. Mais quel abîme entre les réflexions de la jeune fille et celles de la jeune femme! Noyée dans une amère mélancolie, insensible aux brillantes perspectives qui miroitaient devant les regards de son mari, celle-ci songeait douloureusement à la longue, peut-être bien longue absence dont elle était menacée, aux noirs tourments de la vie solitaire, aux déchirantes angoisses de l'anxiété. Et la pauvre Catherine, plante timide d'une exquise suavité, mais dont les parfums délicats ne s'exhalaient que dans la serre-chaude des tendres épanchements, se reprochait sincèrement l'affliction dont son coeur était navré. Elle eût voulu être hardie au danger, inaccessible aux douces impressions, audacieuse pour partager les projets et même les fatigues de Jacques. Elle se gourmandait de manquer de fermeté, de vaillance, et s'accusait, comme d'un gros péché, d'attrister encore par son humeur chagrine les derniers instants de leur séparation.
Quant à Constance, frais bouton de fleur exotique qui s'ouvrait à l'existence et en pompait avec ardeur tous les sucs, ses pensées suivaient, nous l'avons dit, un bien autre cours. Et si la joie n'en faisait pas le fond, elle y entrait au moins pour une grande, trop grande part.
Cette jeune fille pouvait avoir seize ans. Elle était belle d'une beauté singulière, captivante, fascinatrice. Rien de régulier dans ses traits, mais beaucoup de provocation, beaucoup d'appels à la sensualité. L'oeil fauve, très-fin, plein d'éclairs, mais sachant modérer ses feux, les atténuer et se voiler tout à fait, sous de chastes paupières, frangées de ces longs cils que l'on voit aux tableaux des madones. Brillants ou assoupis, ses regards avaient des charmes irrésistibles, rehaussés encore par une bouche espiègle, humide, vivement carminée, dont les séductions ne sauraient se dire. Au nez agréable, des ailes mobiles, voluptueuses; au menton grassouillet, d'un contour harmonieux, une fossette, vrai nid d'amour, tout cela couronné par un front étroit, il est vrai, opiniâtre, mais qu'encadrait une chevelure noire, à reflets bleuâtres, si épaisse, si soyeuse! et tout cela posé sur un col d'une adorable pureté de lignes, auquel venaient se nouer des épaules déjà riches malgré l'âge encore tendre de Constance. La taille, les mains, les pieds, les attaches étaient à l'avenant, quoique l'ensemble du corps fût mignon à ce point qu'il semblait la réduction de l'un des chefs-d'oeuvre de la statuaire antique. Ce défaut était peut-être la qualité qui attirait sur Constance les désirs des hommes. Mais il en était un autre dont se gaussaient les blondes filles de l'Armorique, et qui ne lui conquérait pas moins les regards convoiteurs de l'autre sexe. C'était une de ces carnations olivâtres auxquelles se complaisait le pinceau de Murillo, et dont un léger duvet, de nuance encore plus foncée, estompait la lèvre supérieure. Ah! j'oubliais une brune lentille, —encore une tentation,—au lobe de l'oreille gauche.
En fallait-il plus pour soulever bien des jalousies, bien des rivalités! Ajoutez que Constance avait de la coquetterie jusqu'au bout de ses ongles menus, teintés comme une feuille de rose du Bengale; et puis, capricieuse, volontaire, entêtée, emportée. Cartier l'avait peinte, d'un trait, à Charles de Mouy:—Des membres et un caractère de fer.
En dépit des coutumes bretonnes et au grand regret du vieux Morbihan, qui l'adorait, Constance était mise à la dernière mode française. Tandis que la bonne dame Catherine se contentait de la blanche coiffe, plate, à barbes, tombant sur les épaules, de la casaque de berlinge marron, ornée de ganses violettes, du justin garni, de la jupe courte, des bas à coins et de la grossière chaussure nationale, sa fille adoptive portait le chaperon de velours rouge, avec templettes parfîlées d'or; l'élégante basquine de camelot de soie, sous une marlotte, doublée de pelleteries; la vertugale en forme d'entonnoir renversé, la robe de drap bleu, taillée en carré et décolletée sur la poitrine, à manches retroussées et flottantes sous le coude, suivant le goût du jour; enfin, elle avait des chausses ou bas écarlates et des escarpins de velours cramoisi, très-épatés du bout, très-découverts, avec engrelure imitant des barbes d'écrevisse.
C'était là le costume d'une noble demoiselle et non celui d'une bourgeoise. Mais Cartier tenait déjà quelque peu à la noblesse par son titre de pilote du roi, et par son alliance avec Catherine Desgranches. Si, plus d'une fois, les coûteuses fantaisies de Constance avaient fait murmurer dans la société qu'il fréquentait à Saint-Malo, jamais le brave capitaine n'avait su résister à un caprice de sa «fi-fille» chérie.
L'eût-il osé, il lui aurait mis sur les épaules un de ces magnifiques manteaux de vison blanc que, plus d'une fois, il avait rapportés des côtes de Terreneuve. Mais à cet égard les ordonnances étaient formelles. Seules les reines et les princesses du sang pouvaient se permettre pareil luxe. En revanche, il lui avait donné une superbe fourrure en petit-gris, que l'on voyait jetée sous son bras gauche, car, malgré la force de la brise, il faisait une chaleur toute vernale, dont on savourait, avec délices, les vivifiantes émanations après une longue et rigoureuse saison de froid.
Penchée mollement sur le garde-corps, Constance suivait, d'un oeil distrait, le ruban de moire argentée que le navire déroulait derrière lui, et agitait nonchalamment dans sa main droite son beau panache, bouquet de plumes d'autruches, qui servait aux dames d'éventail en été et d'écran en hiver.
—Enfin, se disait-elle, je vais être délivrée des importunités de ce pauvre Étienne. Ce n'est certes pas ma faute, à moi, si je ne puis l'aimer! D'où lui est venue la folie de me vouloir épouser? de me demander en mariage à son oncle? Mais, si j'étais unie à lui, je le rendrais malheureux, très-malheureux. Cela est certain. Cependant, il m'eût été pénible de refuser sa main, quand je voyais tout le monde satisfait par cette alliance. Mais à moi, elle ne me souriait pas du tout, oh! non, du tout. Et, n'eût été mon enlèvement hier, j'aurais, vraiment; déclaré net mes intentions à l'heure des fiançailles....
Mon enlèvement! répéta-t-elle à mi-voix et en souriant.
—Que dis-tu là, Constance? demanda dame Catherine, qui avait entendu ces derniers mots.
—Oh! rien, mère; rien, répondit-elle négligemment.
—Tu songes, sans doute, qu'il est bien cruel de quitter ceux que l'on affectionne?
—Bien cruel, en effet; oui, mère, répliqua Constance d'un ton froid.
—Chère enfant, poursuivit dame Catherine, en jetant son bras autour de la taille souple et cambrée de la jeune fille, chère enfant, que j'aurais aimé à voir célébrer tes accordailles avec ce bon Étienne avant son départ! Il me semble que tu ne serais plus aussi seule. Et puis nous serions deux pour soupirer, pour rêver à nos époux absents. La douleur partagée est moins lourde à porter. Mais Dieu ne l'a point voulu. Que sa volonté soit faite! Tout était prêt, hier soir, pour la cérémonie, néanmoins, et sans cet enlèvement, comme tu disais, il y a un instant...
—Ah! mère, regarde donc! s'écria tout à coup Constance à qui cet entretien ne plaisait guère.
—Qu'y a-t-il? fit dame Catherine, avec bonté.
—Un homme à la pointe de la Grande-Conchée.
—Eh bien, cela te surprend? Ne sais-tu pas que cet ilôt est un lieu de rendez-vous pour les pêcheurs?
—C'est vrai, mais cet homme...... balbutia Constance.
—Il nous salue, dit Catherine, qui avait levé les yeux vers un amas de rochers sortant des flots à tribord de la barque.
—Sainte Vierge! s'exclama la jeune fille en rougissant, c'est.....
—Allons, mes enfants, interrompit alors la voix mâle, mais alors tremblante, de Jacques Cartier, allons, il faut nous quitter!
Et, le pilote, attirant sa femme à lui, la pressait avec effusion dans ses bras.
—Quoi! déjà! faisait celle-ci, qui était devenue d'une pâleur livide.
—Du courage, ma chère Catherine!
—Du courage! ah! je supplierai le bon Dieu de m'en donner...
—Et il ne manquera pas d'exaucer tes prières, ma bonne amie. Mais, là, ne pleure pas comme une Madeleine ou mon coeur se va fondre aussi, et je donnerai un méchant exemple à mes gens.
—Que le ciel vous protège et vous ramène le plus tôt possible près de nous, mon bien-aimé Jacques! repartit Catherine en essuyant ses larmes.
—Oui, oui, dans trois ou quatre mois, je serai de retour...
—Soir et matin, je ferai des oraisons pour vous et dès demain nous irons, avec Constance, brûler un cierge à la chapelle de Saint-Ouen...
—Soyez sûres que, moi non plus, je ne vous oublierai pas dans mes prières, reprit Cartier d'un ton profondément ému... Mais qu'examines-tu donc là, Constance? ajouta-t-il, en s'adressant à la jeune fille qui contemplait toujours l'homme debout à la pointe de la Conchée, que le brig avait dépassée d'une centaine de brasses.
Sans lâcher le gouvernail, Jean Morbihan s'était retourné.
—Terr i ben! proféra-t-il à cet instant d'une voix qui fit tressaillir les auditeurs, terr i ben! Mais c'est le maudit chef des Tondeux. Je le reconnais à la plume noire qui ombrage son chapeau.
—Tu crois? dit ingénument Constance.
—Terr i ben! répéta le matelot tout frémissant de colère; capitaine, prenez ma place et laissez-moi monter dans une barque. Il faut que je m'empare de ce misérable!... il faut...
—Tu es fou! répondit Cartier. Tu vois les Tondeurs partout, et ils n'ont jamais existé que dans ton imagination...
Morbihan était furieux, il voulut protester.
—Assez! enjoignit sèchement le pilote, qui tira un son aigu de son sifflet.
Étienne Noël arriva sur la dunette.
—Vous m'avez appelé, mon oncle?
—Oui. Fais tes adieux à ta future épouse et à ta tante.—Pour vous, mes aimées, dit-il aux deux dames, vous devez vous bâter. Le vent s'élève, la mer grossit. Il serait fort imprudent d'aller plus loin.
Étienne s'approcha de Constance; il désirait parler; il avait quelque chose, un mot d'amour à lui dire; mais si son coeur débordait, sa gorge était serrée; il fut incapable d'articuler une syllabe, et embrassa si gauchement la jeune fille, que Cartier ne put réprimer un sourire.
—Adieu! adieu! Jacques, dit encore une fois dame Catherine, en se précipitant sur le sein de son mari.
Puis, ayant tendu la main à Jean, qui mouilla cette main de ses larmes, elle descendit dans le bateau que deux hommes, qui l'avaient amenée à bord, conduisaient amarré au brig. Constance répondit froidement à Cartier, dont l'affectueuse et paternelle étreinte ne fit vibrer aucune fibre dans son âme ingrate, fermée aux doux et bons sentiments. Ensuite, elle s'approcha du vieux Morbihan, qui, en appliquant un vigoureux baiser sur chacune de ses joues, lui souffla à l'oreille:
—Petiote, petiote, prends garde au chef des Tondeux!
—Est-ce donc lui qui était sur la Conchée? demanda Constance avidement.
—Min Gieu, oui! répliqua le matelot.
—Ah! vraiment! fit-elle d'un air surpris.
Et, elle sauta légèrement dans la barque 10, sans même accorder un regard au malheureux Étienne Noël, qui demeurait comme pétrifié sur le tillac.
Note 10: (retour)Je me souviens d'avoir lu quelque part que la préceinte Supérieure des vaisseaux de Cartier était si peu élevée au-dessus de la ligne de flottaison, que du pont on pouvait se laver les mains dans la mer.
Dame Catherine s'était déjà placée à l'avant de l'embarcation, d'où elle pouvait voir son mari et lui adresser encore quelques signes de tendresse; Constance s'assit à l'arrière, mais ayant en face d'elle les Conchées qu'on apercevait, avec d'autres îlots, comme des points noirs à l'horizon.
—Pourquoi donc te mets-tu là? lui demanda Catherine.
—Oh! maman, un tout petit caprice. Je voudrais gouverner.
—Mais la mer est trop mauvaise! Laisse Cadet prendre la barre.
—Du tout! du tout! fit Constance avec un geste mutin. J'ai souvent dirigé ma yole par un temps plus méchant que celui-là et jamais il ne m'est arrivé le moindre accident.
Dame Catherine était trop habituée à se plier à toutes les inclinations de la jeune fille pour insister en cette occasion.
—Tourne donc au moins la tête! Étienne t'envoie un adieu! reprit-elle en agitant un mouchoir, trempé de ses larmes, vers Jacques Cartier, que la brise, devenue violente, emportait rapidement vers le nord-ouest.
Mais Constance, tout occupée au gouvernail, ne répondit pas à cette invitation. Du reste, les vagues étaient hautes déjà. Le vent commençait à souffler par saccades de mauvais augure. Et il fallait non-seulement que la jeune fille fût rompue à la lâche qu'elle s'était imposée, mais qu'elle eût des muscles d'acier, pour l'exécuter avec autant de dextérité.
Courbés vis à vis d'elle sur leurs avirons, les deux bateliers admiraient franchement son aisance et sa vigueur.
Vraiment c'était merveille que de la voir, les yeux étincelants d'intrépidité, les joues empourprées, guidant avec une pareille adresse leur lourde embarcation, malgré l'intumescence du ras de marée.
La reine des ondes, se jouant d'une tempête qu'elle a soulevée, n'aurait pas montré plus d'audacieuse sérénité.
Cependant le ciel se couvrait. De lourds nuages noirs, aux franges cuivrées, le marbraient à l'occident; des bruits sinistres couraient dans l'air, en de longs et funèbres gémissements; le soleil à son déclin pâlissait, comme d'épouvante, quand un voile d'ébène n'en dérobait pas entièrement la face; les rameurs échangeaient entre eux des regards inquiets et pressaient de toutes leurs forces la marche de l'esquif. Ils n'avaient point peur sans doute, mais une appréhension vague les envahissait peu à peu.
Ces symptômes menaçants échappaient à dame Catherine, dont la vue, rivée à l'horizon, cherchait encore à discerner son mari sur le brig s'évanouissant dans le lointain; Constance frémissait d'une âpre volupté, et, la tête haute, humant avec délices les pénétrantes senteurs marines, le sein gonflé, les cheveux dénoués au vent, superbe et provocante comme une des vierges-prophétesses de l'île de Senn, elle semblait défier toute intimidation, lorsque, soudain, une rafale stridente, rugissement de bête fauve en rut, déchira l'atmosphère et donna aux éléments le signal du combat.
—C'est le kirk! c'est le kirk! Marie, mère de Dieu, priez pour nous! s'écria l'un des hommes.
—Oui, c'est le kirk! Hardi! pèse à l'aviron! lui commanda fièrement Constance.
Et c'était le kirk en effet, ce formidable vent du sud-ouest qui, parfois, aussi mortellement ravage les côtes armoricaines que le mistral ou le sirocco le littoral de la Méditerranée. En quelques places, près du Conquet par exemple, la violence de ses coups porte l'écume de la mer jusqu'à cent cinquante mètres au-dessus de son niveau! Rien d'affreux comme les hurlements sauvages de l'ouragan, et la furie des flots rendant un son creux, plein d'angoisses, de lamentations sépulcrales.
Et ce soir-là la tempête avait éclaté avec une rage élevée subitement au paroxysme. C'était, pour me servir des couleurs d'un des plus grands peintres bretons, «c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie était comme barrée par une chaîne d'îlots de granit: il fallait voir les lames courir à l'assaut avec d'effroyables clameurs; il fallait les voir prendre leur course et voir à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une blancheur éblouissante et se retirant avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur.»
Tantôt à la crête d'une montagne liquide, d'où l'on découvrait un espace immense, formé en avant par le port et la ville de Saint-Malo, et tantôt au fond d'un abîme, pressé, surplombé de tous côtés par les ondes tumultueuses qui montent, croulent, s'entassent, recommencent leurs écroulements et leurs entassements, le frêle esquif est à chaque instant sur le point de s'engloutir dans l'incommensurable tombeau dont il affronte les horreurs, ou fracassé aux angles aigus de ces récifs sur lesquels se brisent les lames en délire.
Nulle parole n'est échangée; quelle, d'ailleurs, serait entendue à travers les étourdissantes vociférations de la tourmente?
La femme de Cartier prie pour son mari et pour Constance. Enfiévrée, les vêtements en désordre, ruisselante d'eau, celle-ci s'efforce de garder le cap sur la Grande-Conchée, dont elle distingue, par intervalles, les hauteurs escarpées, lorsque sa barque se dresse à la cime des flots.
Mais le soleil a tout à fait disparu; le temps s'assombrit de plus en plus, les vagues mugissantes se teignent de noir, à lugubre reflet d'acier; bref sera le crépuscule, et alors les ténèbres doubleront encore les dangers, les horreurs de la situation.
De vrai, l'on n'est plus guère qu'à une centaine de brasses des Conchées ou de la Ronfleresse. Mais comment? ou aborder? La barque ne serait-elle pas dix fois mise en pièces avant d'atteindre la grève, si même on y parvenait? Pousser droit à Saint-Malo? Impossible d'y songer. Les bateliers étaient épuisés. L'embarcation avariée faisait eau en vingt places. Dans une demi-heure, elle sombrerait évidemment.
Constance même se sentait lasso, prise de vertige. L'abîme lui faisait peur. Elle avait peine à se maintenir sur son banc, quand un aviron cassa tout à coup. L'équilibre du bateau en fut rompu; Constance ne réussit pas à ressaisir le fil de la vague qui les entraînait, et, tel qu'une avalanche, un énorme paquet de mer s'abattit sur eux.
Ils enfoncèrent tous sous cette masse fluide et reparurent, un instant après, à la surface des ondes. Mais, de quatre personnes, il n'y en avait plus que trois; un des bateliers était perdu à jamais avec la barque. Tenant la dame Cartier par ses vêtements, l'autre batelier tâchait d'imiter Constance, qui nageait désespérément vers la Grande-Conchée.
Cependant les ombres s'épaississaient; les tourbillons d'air et d'eau allaient toujours augmentant; quoique la terre fût proche, il restait aux naufragés bien peu de chances de salut.
Dans le coeur de Constance l'effroi succédait à la vaillantise.
—Courage! courage! cria à ce moment une voix dont les accents couvrirent, pour quelques secondes, le vacarme des éléments.
—Courage! courage! répéta la même voix.
Et, au milieu des ténèbres naissantes, sur les flots, apparut le buste d'un homme, qui arrivait de l'île voisine.
Avec grande difficulté, il s'approcha de Constance, l'enlaça d'un bras à la ceinture, et, lançant au batelier une corde qu'il avait à la main, il se remit à nager vers la Conchée, où il aborda, au bout d'un quart d'heure, après des efforts inouïs pour n'être pas lacéré, avec son doux fardeau, aux tranchantes arêtes de pierre qui hérissaient le rivage.
La nuit était tout à fait venue.