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Jacques

Chapter 17: XIII. DE FERNANDE A CLÉMENCE.
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About This Book

The narrative follows a passionate, anguished man whose obsessive love and the humiliations of married life drive him to murder and ultimately to take his own life. Through intimate domestic scenes and confessions, the work examines the corrosive effects of social opinion and legal constraint on vulnerable hearts, contrasting ideals of saintliness and resignation with violent despair. It probes marital hypocrisy, gendered expectations, and the limited choices offered to those betrayed, alternating psychological portraiture with depictions of provincial manners and moral pressure.




XIII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Ne m'écris pas, ne me réponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne cherche plus à me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y jette les yeux bandés. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair à quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, après tout, que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un être si précieux, pour que nous nous en occupions tant? Et à quoi mènent toutes les prévisions? Elles n'empêchent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque lâchement. Ne me décourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais laisse-moi t'en parler toujours.

Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'étais assise sur un banc; j'avais la tête dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colère parce que je refusais de parler. Mais quelle colère! Il me prenait dans ses bras et me serrait avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main d'un air d'autorité, en me disant: «Parle donc, je veux que tu parles, réponds-moi tout de suite; qu'as-tu?» Et moi, qui déteste le commandement, j'ai eu du plaisir à entendre le sien. Le coeur m'a bondi de joie, comme lorsqu'il m'a tutoyée pour la première fois, en me faisant traverser un ruisseau et me disant: «Saute donc, peureuse!» Oh! bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clémence, est inexplicable. Tout mon coeur a été au-devant du sien, comme un esclave qui se jetterait aux pieds de son maître, ou comme un enfant dans le sein de sa mère. Ces choses-là ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime, parce que je dois l'aimer, parce qu'il le mérite, parce que Dieu ne permettrait pas que j'éprouvasse cette confiance et cet entraînement pour un méchant homme. Pressée par ses questions, je lui ai parlé de ma conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il m'avait laissé. «Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites à Borel et à sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire? que les reproches de Borel ne sont pas fondés, que les histoires du capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que j'ai des défauts très-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnête homme, et que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procédé. Prends acte de ces paroles-là, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la première fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais jamais de mon caractère et que tu n'aurais jamais rien à lui reprocher, tu as compté faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as rêvé une destinée qui n'es permise à personne sur la terre.» Puis il s'est tu tout à coup, et il est resté triste et silencieux; moi aussi. Enfin, il a fait un effort sur lui-même, et il m'a dit: «Vous voyez bien, ma pauvre enfant, que vous souffrez déjà. Ce n'est pas la première fois, et ce ne sera pas malheureusement la dernière. N'avez-vous donc jamais entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallée de larmes?» Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement brisé le coeur, que mes pleurs ont recommencé à couler malgré moi. Il m'a serrée dans ses bras, et il s'est mis à pleurer aussi. Oui, Clémence, il a pleuré, cet homme ci grave et si accoutumé sans doute à voir couler les larmes des femmes. Les miennes l'ont gagné. Oh! comme son coeur est sensible et généreux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu être meilleur et plus digne d'amour à vingt-cinq?

Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jeté mes bras autour de son cou. «Ne pleure pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne mérite pas ces nobles larmes. Je suis un être lâche et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglément rapportée à toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupçonné, j'ai voulu fouiller dans les secrets de ta vie passée! Pardonne-moi; ton chagrin est une punition trop sévère.—Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois bénie pour m'avoir donné cette heure d'attendrissement et d'effusion; il y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. Ne sens-tu pas, Fernande, que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on partage, et que les larmes qui se mêlent à d'autres larmes sont un baume pour la douleur? Puissé-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne jamais pleurer seule!»

Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je n'écoute plus que lui. Ne me blâme pas, mon amie, ne me fais pas souffrir inutilement. Je m'abandonne à mon destin; qu'il soit ce qu'il plaira à Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sûre de tout supporter.




XIV.

DE JACQUES A FERNANDE.

Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler; nos larmes se sont mêlées, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour deux amants, mais pour deux époux ce n'est peut-être pas assez. Votre esprit a peut-être besoin d'être rassuré et convaincu. Je demande à votre affection une preuve de confiance bien grande, ô mon enfant! en vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'étonne de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en êtes jusqu'ici rapportée à moi. Il faut que votre âme soit bien noble et bien généreuse, ou que vous ayez deviné que vous n'aviez rien à craindre du vieux Jacques. Je crois à l'un et à l'autre, à votre confiance et à votre pénétration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait tous les frais de cette sécurité, et que j'ai été muet et nonchalant; enfin qu'il est temps que je vous aide à m'estimer un peu.

Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver que le mien doit vous rendre éternellement heureuse; je n'en sais rien, et je puis dire seulement qu'il est sincère et profond. C'est du mariage que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose à part, un sentiment qui entre nous sera tout à fait indépendant de la loi du serment. Ce que je vous ai demandé, ce que vous m'avez promis, c'est de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre défenseur, pour votre meilleur ami. L'amitié seule est nécessaire à ceux qui associent leur destinée par une promesse mutuelle. Quand cette promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux côtés, et surtout du côté de celui que les lois humaines et les croyances sociales placent dans la dépendance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez aveuglément votre coeur à l'amour, vous sachiez du moins à qui vous confiez le soin de votre indépendance et de votre dignité.

Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitié, Fernande; je les mérite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux pour me connaître, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les perdre, ou même pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous êtes juste, que vous avez l'âme pure et le jugement sain. Avec cela il est également impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous n'acceptiez pas ma justification quand elle sera éclatante de vérité.

Il faut cependant tout prévoir: l'amour peut s'éteindre, l'amitié peut devenir pesante et chagrine, l'intimité peut être le tourment de l'un de nous, peut-être de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime m'est nécessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre liberté, il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. Êtes-vous bien sûre de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-être pas seulement songé. Eh bien! pour répondre aux terreurs qui pourraient naître en vous, pour vous aider à les chasser, j'ai à vous faire un serment; je vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront craindre quelque tyrannie de ma part. La société va vous dicter une formule de serment. Vous allez jurer de m'être fidèle et de m'être soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obéir en tout. L'un de ces serments est une absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre de votre coeur, même quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de m'obéir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance les mots consacrés sans lesquels votre mère et le monde vous défendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront, puisqu'à ce prix seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais à ce serment de vous protéger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement, j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jugé nécessaire à la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour époux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est à tes pieds que je veux le faire, en présence de Dieu, le jour où tu m'auras accepté pour amant.

Mais dès aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme irrévocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible, parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du moins au repos et à la liberté. Si je ne suis pas digne de remplir à jamais ton âme, je suis capable au moins de n'en être jamais le bourreau ni le geôlier. Si je ne puis t'inspirer un éternel amour, je saurai t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur à tout le reste, et qui t'empêchera d'avoir jamais un ami plus sûr et plus précieux que moi. Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux pour être ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et réclamer de moi la tendresse d'un père. Si tu crains l'autorité d'un vieillard, je tâcherai de me rajeunir, de me reporter à ton âge, pour te comprendre et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un frère. Si je ne réussis à remplir aucun de ces rôles; si, malgré mes soins et mon dévouement, je te suis à charge, je m'éloignerai, je te laisserai maîtresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte sortir de ma bouche.

Voilà ce que je puis te promettre; le reste ne dépend pas de moi. Adieu, mon ange, réponds-moi; ta mère te laisse toute la liberté possible. Mon domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai forcé de passer la journée à Tours.

Ton ami,
JACQUES.




XV.

DE FERNANDE A JACQUES

Oui, j'ai confiance en vous, je crois à votre honneur. Je n'avais pas besoin de vos serments pour savoir que je ne serai jamais ni avilie ni opprimée par vous. Je suis une enfant, et l'on ne s'est guère donné la peine de former mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple raison a suffi pour m'éclairer sur certaines choses. J'ai horreur de la tyrannie, et si, dès les premiers regards que j'ai jetés sur vous, je ne vous avais pas deviné tel que vous êtes, je ne vous aurais jamais estimé, jamais aimé. Ma mère m'a toujours dit qu'un mari était un maître, et que la vertu des femmes est d'obéir. Aussi j'étais bien résolue à ne pas me marier, à moins de rencontrer un prodige. Cela n'était guère probable, et il m'était beaucoup plus facile de croire que j'arriverais tranquillement à l'espèce d'indépendance assurée aux vieux jours des filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que Dieu ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait un de ses anges sous les traits d'un homme, pour me protéger en cette vie. C'était un rêve romanesque, dont je ne me vantais pas à ma mère, mais que je n'avais pas la force de repousser. Quand j'étais assise à mon métier auprès de la fenêtre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si verts, toute la nature si belle et moi si jeune! oh! alors, il m'était impossible de croire que j'étais destinée à la captivité ou à la solitude. Que voulez-vous? J'ai dix-sept ans; à mon âge on n'a pas toute la raison possible, et voilà que la Providence se met en tête de me traiter en enfant gâté. Vous arrivez un beau matin, Jacques, avant que j'aie encore souffert de l'ennui, avant que les larmes du découragement aient gâté ma fraîcheur de pensionnaire, tout au beau milieu de mes rêves et de mes folles espérances. Voilà que vous venez tout réaliser sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! Vraiment, il n'y a pas longtemps que je lisais encore des contes de fées; c'était toujours la même chose, mais c'était bien beau! C'était toujours une pauvre fille maltraitée, abandonnée, ou captive, qui, par les fentes de sa prison, ou du haut d'un des arbres du désert, voyait passer, comme dans un rêve, la plus beau prince du monde, escorté de toutes les richesses et de toutes les joies de la terre. Alors la fée entassait prodiges sur prodiges pour délivrer sa protégée; et, un beau jour, Cendrillon voyait l'amour et le monde à ses pieds. Il me semble que c'est là mon histoire. J'ai dormi dans ma cage, et j'ai fait des songes dorés que vous êtes venu changer en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si je dors ou si je veille.

Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si promptement et si magnifiquement, que je n'ose y croire. Je crois pourtant que vous m'aimez et que vous êtes le meilleur des hommes; je sais que votre conduite sera telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon côté, que je n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me faites de ne point m'asservir, je vous les fais aussi: je m'engage à ne point exercer sur vous la tyrannie des prières, des reproches et des convulsions, dont les femmes savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre expérience, je crois pouvoir répondre de ma fierté.

Ce n'est donc pas l'austérité du mariage qui m'effraie. Vous m'aimez et vous m'offrez tout ce que vous possédez; j'accepte, parce que je vous aime. Si un jour nous cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiète de mon sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je ne vois en ce genre aucun malheur capable de m'épouvanter assez pour m'empêcher d'accepter le bonheur que vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas la misère, ce ne sont pas les malheurs vulgaires de la société qui m'inquiètent, c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est surtout celui que je ressens pour vous. Vous ne voulez pas m'en parler, Jacques, et c'est la seule chose qui m'occupe et qui m'intéresse.

Peu t'être que j'agis contre la pudeur en vous parlant de cela, maintenant que vous affectez de m'entretenir de tout autre sentiment; mais vous m'avez habituée à vous dire sans détour tout ce qui me vient à l'esprit. Vous m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de réserve que les femmes s'imposent dans leur conduite et dans leurs discours. Je me livre donc sans crainte et sans honte, avec vous, à toutes les impulsions de mon coeur.

Si je vous épousais pour les raisons qui décident au mariage les trois quarts des jeunes personnes avec lesquelles j'ai été élevée, je me contenterais de ce que vous me promettez; et, pourvu que je fusse assurée d'être riche et indépendante, je ferais bon marché de votre amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. Comment avez-vous pu croire qua j'eusse peur d'autre chose que de perdre cet amour que vous avez pour moi maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami, mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! tenez, ne parlons pas de notre mariage, parlons comme si nous étions seulement destinés à être amants. Il y a quelque chose de bien plus solennel que la loi et le serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en moi, l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet attachement prend de jour en jour, le besoin da m'isoler de tout le reste, de n'aimer et de ne plus voir que vous sur la terre. C'est là ce qui me fait frémir, car je sens que mon amour sera éternel, et vous, vous ne savez rien du vôtre. Cette incertitude est affreuse, après ce qui m'a été dit de votre caractère enthousiaste, et de la facilité avec laquelle vous savez passer d'une passion à une autre. Oh! Jacques, il vous en coûtait si peu de me dire deux mots qui m'auraient rassurée plus que toute votre lettre, et que j'aurais crus aveuglément: Je t'aimerai toujours! Pourquoi, au moment de les dire, vous arrêtez-vous comme frappé de la crainte de commettre un sacrilège? Vous pouvez répondre d'une éternelle amitié, vous pouvez promettre un dévouement sublime, un désintéressement héroïque, une générosité au-dessus de tous les préjugés, capable de tous les sacrifices, de toutes les douleurs, mais quant au reste, il ne dépend pas de vous! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les; je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres serments, je n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traité, d'une capitulation entre nous. Quand vous me pressez sur votre coeur en me disant: «O mon enfant, que je t'aime!» je suis bien plus sûre de mon bonheur.




XVI.

DE JACQUES A FERNANDE.

De Tours, le...

Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur mon front chauve! ne me rends pas fou, épargne ton vieux Jacques, il a besoin de sa raison et de sa force... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que tu promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que tu as dix-sept ans et moi le double; que tu seras encore une enfant quand je serai vieux; que l'avenir est plein d'effroi pour moi, si je m'abandonne à de trop riants désirs, à de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est la crainte de changer d'amour qui m'empêche de te promettre le même amour que tu me jures? Sais-tu que je n'ai jamais changé le premier, et que, dès les jours les plus ardents de ma jeunesse, après ma première déception, je suis resté cinq ans entiers sans aimer et sans regarder une seule femme? Est-ce là passer aisément d'une passion à une autre? Va, ceux qui prétendent m'avoir étudié et qui essaient de te raconter ma vie ne connaissent guère ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de renoncer à une affection j'y avais été contraint par le mépris? Savent ils ce qu'eût été pour moi une passion fondée sur une estime réelle? Savent-ils seulement ce qu'il m'en a coûté pour ne pas pardonner, et combien j'ai été près de m'avilir à ce point? Mais qui est-ce qui me connaît? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai jamais rien raconté de mes souffrances ni de mes joies à ces hommes qui se mêlent de me juger, et qui n'ont de commun avec moi que le sang-froid au champ de bataille et le stoïcisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter à moi, Fernande, à moi seul, qui me connais bien et qui n'ai jamais rien promis en vain. Oui, je t'aimerai toujours, si tu le veux, si tu peux le désirer toujours. Peut-être sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es sûre de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire qui me vient sur les lèvres quand je lis les serments! qu'il est difficile de résister à l'espérance que tu me donnes et de ne pas m'y abandonner follement! Vieillesse de l'esprit, que tu es difficile à concilier avec la jeunesse du coeur!

Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, nous arrivons à douter l'un de l'autre et à nous le dire, ce qu'il y a de plus cruel et de plus triste au monde. Pourquoi chercher à soulever les voiles sacrés du destin? Les coeurs les plus fermes ne résistent pas toujours à son choc inévitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour? Sa plus sûre garantie, c'est la foi et l'espoir; ah! gardons-nous d'interroger trop souvent le livre mystérieux où la durée de notre bonheur est écrite de la main de Dieu; acceptons le présent avec reconnaissance, et sachons en jouir sans le laisser empoisonner par la crainte du lendemain. Quand il ne devrait durer qu'un an, qu'une semaine; quand je devrais payer un seul jour de ta tendresse par toute une vie de solitude et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur conserverait envers Dieu et envers toi une éternelle reconnaissance. Lance-toi donc avec courage sur cette mer incertaine de ta vie, où les prévisions ne servent de rien, où la force elle-même n'est bonne qu'à périr vaillamment. Il n'y a pas de conquête pour ceux qui ne veulent pas combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que la peur inquiète. Viens dans mes bras sans crainte et sans fausse honte; sois toujours naïve comme l'enfance, ô ma vierge! ô ma sainte, ne rougis pas de me dire ton amour. La chasteté est nue comme Ève avant sa faute. L'homme qui a vécu vingt ans soldat au milieu des nations avilies, des moeurs méprisées, des coutumes foulées aux pieds; qui a traversé l'Europe bouleversée au milieu d'une société de vainqueurs grossiers et vains, sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-là peut-être est digne de toi, au moins pour quelques années. Si plus tard la vieillesse dessèche son coeur, si l'égoïsme et la triste jalousie remplacent en lui l'amour et le dévouement, cesse de l'aimer, tu en auras le droit; car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et à qui tu auras promis de l'aimer toujours.

Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi d'autres serments, il m'est impossible de te rien dire de plus. Je suis honnête, mais je ne suis pas parfait; je suis un homme et non pas un ange. Je ne puis pas te jurer que mou amour suffira toujours aux besoins de ton âme; il me semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; mais ni toi ni moi ne connaissons ce qu'a de force et de durée en toi la faculté de l'enthousiasme, qui seule fait différer l'amour moral de l'amitié. Je ne puis te dire que chez moi cet enthousiasme survivrait à de grandes déceptions; mais la tendresse paternelle ne mourrait pas dans mon coeur avec lui. La pitié, la sollicitude, le dévouement, je puis jurer ces choses-là, c'est le fait de l'homme; l'amour est une flamme plus subtile et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; ne dédaigne pas l'amitié de ton vieux Jacques.




XVII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Maintenant que vous êtes à la veille de vous marier, maintenant que nous entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons l'un pour l'autre, il faut que vous me disiez la vérité sur un des points les plus importants de ma destinée. Jusqu'ici j'ai dû et j'ai pu respecter votre silence; à présent je ne le puis plus. Vous étiez mon seul appui sur la terre, je vais peut-être vous perdre; dois-je accepter encore votre protection et vos dons? Quand vous étiez indépendant, il m'importait peu de savoir si vous étiez mon tuteur ou mon bienfaiteur; à présent, vous allez avoir une famille étrangère à moi, vos biens lui appartiendront légitimement; je n'en veux pas prendre la plus légère partie si je n'ai des droits sacrés à votre sollicitude. D'ailleurs, cette incertitude m'est pénible, et l'obscurité répandue à mes propres yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et bizarres. Octave lui-même n'est pas tranquille; il n'a pas assez de grandeur d'âme pour se fier aveuglément à ma parole, et pas assez d'énergie dans la volonté pour m'accuser franchement. Les commentaires insolents des curieux de cette ville se réduisent à ceci, que vous avez été mon amant, et que vous me faites un sort par délicatesse. Je méprise ces inconvénients inévitables de mon isolement et de ma naissance. Habituée de bonne heure à n'avoir pas de famille et à faire péniblement ma route au milieu d'un monde froid et méprisant, qui me disait à chaque pas: «Qui êtes vous? d'où venez-vous? à qui appartenez-vous?» je n'ai jamais compté sur ce qu'on appelle la considération. J'aurais pu l'acquérir peut-être en me faisant connaître, en me cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin: votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l'amour ne l'occupait pas.

A présent, vous allez peut-être me manquer; vos nouvelles affections vont nous séparer; il faut que j'essaie de me rattacher plus intimement à Octave; il faut que je lui pardonne d'avoir douté de moi, ce que je n'aurais pardonné en aucune autre circonstance de ma vie, et que je descende à lu rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette preuve, je suis presque sûre qu'un mot de vous peut la fournir; en vain vous me l'avez refusé, j'ai deviné depuis longtemps ce que nous sommes l'un à l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle mette entre nous une ligne sacrée que le soupçon n'ose pas franchir, afin qu'elle m'autorise à dormir tranquille sous le toit d'une maison qui vous appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez que vous êtes mon frère. Vous avez fait un serment au lit de mort de celui qui m'a donné le jour; vous devez le rompre, il y va de tout le repos de ma vie. Qu'importe que je sache le nom de mon père? je ne l'ai pas connu, je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir abandonnée. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; je le bénirai peut-être, s'il est ton père.




XVIII.

DE JACQUES A SYLVIA.

J'ai beaucoup réfléchi à ta demande. Lorsque j'ai fait un serment au lit de mort de ton père, je me suis réservé le droit de le rompre un jour, si certaines circonstances le rendaient nécessaire à ton repos et à ton honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment ce que j'ai à te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais peut-être mieux de me taire et de rester ton frère adoptif. Pourtant, si tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fierté, et te dire que tu ne dois pas mon dévouement à la compassion, mais à un sentiment de devoir, à un lien du sang que mon coeur a accepté et légitimé du jour où il t'a connue. J'ai la conviction intime que tu es ma soeur: je n'en ai pas la certitude, je n'en pourrai jamais fournir la preuve; mais tu peux dire à l'univers entier que je n'ai jamais eu pour toi que les sentiments d'un frère.

Cette petite image de saint Jean Népomucène, dont tu as une moitié et moi l'autre, c'est là toute la preuve sociale de notre fraternité. Mais elle est auguste et sainte à mes yeux, et mon âme s'y rattache avec transport. Quand mon père mourut, j'avais vingt ans; j'étais son ami plutôt que son fils. C'était un homme bon et faible; j'avais un autre caractère. Il craignait mon jugement; mais il avait confiance dans ma tendresse. Depuis plusieurs heures il était en proie aux lentes convulsions de l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un effort pour parler, regardait avec inquiétude autour de lui, m'adressait un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier moment, il réussit à prendre un papier sous son chevet et à me le mettre dans la main, en disant: «Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras devoir faire; je m'en rapporte à toi. Jure-moi le secret.—Je vous le jure, répondis-je après avoir jeté les yeux sur le papier, jusqu'au jour où mon silence compromettrait la destinée de l'être que ce secret concerne. Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon père.» Il fit un signe affirmatif et répéta: «Je m'en rapporte à toi.» Ce furent ses dernières paroles.

Voici ce que contenait le papier: trois parcelles détachées; sur l'une était écrit: Le 15 mai 17.. fut déposé à l'hospice des Orphelins, à Gênes, un enfant du sexe féminin, avec le signe de saint Jean Népomucène. Sur la seconde: «J'ai commis ce crime, et voici mon excuse. Madame de*** avait un autre amant en même temps que moi. L'incertitude, la compassion, me décidèrent à l'assister dans ses souffrances. Elle était seule. L'autre l'avait abandonnée; mais je ne pus pas me résoudre à emporter son enfant. D'un commun accord, nous l'avons mis à l'hospice. Cela acheva de me faire haïr et mépriser cette femme. J'ai gardé le signe, afin que si, quelque jour, il m'était prouvé que l'enfant m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai jamais.» Le nom de cette femme est écrit en toutes lettres de la main de mon père, et je la connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse; elle en a la prétention du moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait à rien, et l'honneur me le défend. Le troisième papier était le coupon de l'image du saint, dont l'autre moitié avait été attachée à ton cou.

J'étais presque aussi incertain que mon père avait pu l'être. Il m'avait souvent parlé de cette madame de ***. Elle avait désolé sa vie; je l'avais vue dans mon enfance; je la détestais. Aller au secours de sa fille, du fruit d'un double amour, infâme et menteur, c'était une audace de générosité pour laquelle je me sentis d'abord une invincible répugnance. Mon père m'avait dit de faire ce que je jugerais convenable. J'essayai d'ensevelir ce secret dans l'oubli et de t'abandonner au destin, pauvre infortunée! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur la terre aux hommes de bonne volonté, comme dit naïvement le saint cantique. Du moment où j'eus résolu de te délaisser, il me sembla que Dieu me criait à toute heure d'aller à ton secours. Je fis plusieurs songes où j'entendais distinctement la voix de mon père mourant qui me disait: «C'est ta soeur! c'est ta soeur!» Une fois, je me souviens que je vis passer un groupe d'anges dans mon sommeil. Au milieu d'eux, il y avait un bel enfant sans ailes, qui était pâle et qui pleurait. Sa beauté, sa douleur, me firent une impression si vive que je m'éveillai au moment où je m'élançais pour l'embrasser. Je me persuadai que ton âme m'était apparue en s'envolant vers les cieux. «Elle est morte, me disais-je: mais avant de retourner à Dieu, elle a voulu venir me dire: J'étais ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnée.» Je pris un jour l'image du saint; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard et à la hâte sans doute dans quelque livre de prières, au moment où l'on t'abandonna, me fit une impression étrange. C'était là tout ton héritage, tous les titres que tu possédais à la tendresse et aux soins d'une famille; toute une destinée humaine, tout l'avenir d'un pauvre enfant était là! Voilà le don que tes parents t'avaient fait en te mettant au monde; voilà à quoi s'étaient bornées la protection et la générosité d'une mère! Elle t'avait mis sur la poitrine ce présent magnifique, et elle t'avait dit: «Vis et prospère.»

Je me sentis pénétré d'une compassion si vive, que les larmes me vinrent aux yeux et que je me mis à sangloter, comme si tu avais été mon enfant, et qu'on t'eût enlevée à moi pour te jeter parmi les orphelins. L'émotion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir encore sans être prêt à pleurer. Nous l'avons souvent regardée ensemble, et quand tu étais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois que je te la confiais pour la rapprocher de la moitié suspendue à ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un éloquent et angélique reproche à ton odieuse mère! On t'avait dit dans tes premières années que ce saint était ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il t'aiderait à retrouver tes parents, et quand je suis venu à toi, tu l'as remercié, tu as redoublé de confiance et d'amour pour lui; et je me suis mis à l'aimer moi-même. Si ce n'est le saint, c'est au moins l'image qui m'est chère. A force de la regarder avec les yeux du coeur, j'ai découvert sur cette figure une expression qu'elle n'a peut-être pas. J'en ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tête de jeune homme avec des cheveux courts et des traits communs; mais elle est penchée dans une attitude douce et mélancolique sur une Bible que la main soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque je m'imaginais que tu étais morte, le triste patron semble lire la courte et misérable destinée de l'enfant confiée à sa protection. Il la contemple avec tendresse et compassion; car nul autre que lui n'a eu pitié de l'orphelin sur la terre.»

Entraîné vers toi par un sentiment indéfinissable, je dirais presque par une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois après la mort de mon père et je me rendis à Gènes. Je pris des informations à l'hospice. Cette recherche était loin d'être certaine, j'avais la date du jour où l'on t'avait déposée, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient été déposés le même jour. D'après le témoignage des registres, on me donna trois indications différentes. Le signe de saint Jean Népomucène était le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir perdu depuis longtemps. Mes premières tentatives furent vaines; l'enfant qu'on me désigna avait un autre signe: il était contrefait, hideux; j'avais tremblé que ce ne fût là ma soeur. Je partis ensuite pour un petit village situé dans les montagnes de la côte, où l'on m'indiqua une famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonnés dans la journée du 18 mai 17... Quelles amères réflexions je fis sur ton sort durant le chemin! Combien tu pouvais être avilie, maltraitée, misérable entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une spéculation de leur charité à l'égard des orphelins, et qui ne se chargent de les élever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs non salariés! J'arrivai à Saint..., ce romantique hameau où tu as vécu tes dix premières années, et dont tu as gardé un si cher souvenir, et je te trouvai au sein de cette honnête famille qui te chérissait à l'égal de ses propres membres, et dont tu gardais les chèvres sur le versant des Alpes maritimes. Cette journée ne sortira jamais de notre mémoire, n'est-ce pas, chère Sylvia? Combien de fois nous nous sommes raconté l'impression que nous causa la première vue l'un de l'autre! Mais je ne t'ai pas dit avec quelle émotion je fis mes premières recherches. J'étais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assuré que tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le coupon ne portait que les dernières lettres du nom de Népomucène, ils ne se rappelaient pas quel saint le curé du village avait nommé plusieurs fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son possible pour me persuader que tu n'étais pas l'enfant que je cherchais. L'espoir d'une récompense n'adoucissait pas pour elle l'idée de te perdre. Tu étais si aimée! tu avais déjà su exercer une telle puissance d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La manière presque superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un témoignage de la protection mystérieuse et sublime que Dieu accorde à l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et qui lui attire forcément le dévouement de ceux que le hasard lui donne pour appui. D'après les commentaires de ces honnêtes montagnards, tu devais appartenir à la plus illustre famille, car tu avais autant de fierté dans le caractère que si un sang royal eût coulé dans tes veines. Ton intelligence et ta sensibilité faisaient l'admiration du curé et du maître d'école du village. Tu avais appris à lire et à écrire en moins de temps que les autres n'en mettaient pour épeler. Je me souviendrai toujours des paroles de ta nourrice. «Orgueilleuse comme la mer, disait-elle en parlant de toi, et méchante comme la bourrasque, il faut que tout le monde lui cède. Ses frères de lait lui obéissent comme des imbéciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-là si fière! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle s'aperçoit qu'elle a fait de la peine. Elle a été trois jours au lit avec la fièvre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit Nani une fois qu'elle était en colère. Elle l'a poussé, l'enfant est tombé et a saigné on peu. Quand j'ai vu cela, la colère m'est venue à moi-même; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherché le démon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de la toucher quand je l'ai vue venir à moi toute pâle et se jeter au cou du petit Nani, en criant: «Je l'ai tué! je l'ai tué!» L'enfant n'avait pas grand'chose, et la Sylvia a été plus malade que lui.» Le curé, à son tour, arriva, et m'assura que ton saint était bien Jean Népomucène. Le coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnément depuis une heure. Ce qu'on me racontait de ton caractère ressemblait tellement aux souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frère de plus en plus à chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes chèvres aux pâturages; mais la montagne était haute, et je t'attendais impatiemment à la porte de la maison. Le curé me proposa de me conduire à ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui adressai en chemin! que de traits de ton caractère je lui fis raconter! Je n'osais pas lui demander si tu étais belle; cela me semblait une question puérile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'étais encore un peu enfant moi-même, et l'intérêt que je sentais pour toi était, comme mon âge, romanesque. Ton nom, étrangement recherché pour une gardeuse de chèvres, résonnait agréablement à mon oreille. Le curé m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise française, retirée dans les environs depuis l'émigration, t'avait prise en amitié dès tes premiers ans, et t'avait donné ce nom de fantaisie, qui avait, malgré l'avis el les remontrances du bonhomme, remplacé celui de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave curé; il prétendait qu'elle te gâtait le jugement et t'exaltait l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. «Il est heureux, disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les engager à la lui confier entièrement. Ils ont mieux aimé en faire une bergère, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence lui envoie une autre destinée; ce doit être pour le mieux, car elle est mère de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent. Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette éducation-là. Vous êtes bien jeune pour vous en occuper vous-même; mais faites que cette bonne terre reçoive le bon grain d'une main bien entendue. Il y a là le germe d'une vertu peu commune, si on sait le développer. Qui sait si la négligence ou des leçons imprudentes n'y feraient pas éclore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brûlée par notre soleil, et la beauté est un don funeste aux femmes que la religion ne protège pas...—Elle est belle, dites-vous? lui demandai-je.—Parbleu! la voilà, me dit le curé en me montrant une enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train dont elle vient à nous.»

Oh! que tu étais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur chérie! quelle enfant robuste, courageuse et fière tu me semblas, étendue ainsi sur la bruyère entre le ciel et la cime des Alpes, exposée aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait par bouffées et séchait la sueur sur ton large front ombragé de cheveux humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues hâlées, plus douces que le velours de la pêche! Il y avait de l'insouciance et de la mélancolie en même temps dans le demi-sourire de ta bouche entr'ouverte; de la sensibilité et de l'orgueil, pensais-je, le caractère que cette montagnarde m'a naïvement dépeint!... J'arrêtai le bras du curé, qui voulait te réveiller. Je voulus te contempler longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tête et dans les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon père ou avec moi. Je ne sais si elle existe réellement ou si je l'imaginai, je crus reconnaître notre fraternité dans ce grand front, dans ce teint brun, dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues tresses jusqu'à ton jarret, peut-être encore dans certaines courbes des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononcé pour faire foi devant les hommes. Cette fraternité existe dans notre âme et dans les ressemblances de notre caractère d'une manière bien plus frappante.

Le curé t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un mouvement dédaigneux de l'épaule et du coude, et tu te rendormis. Il détacha alors le scapulaire suspendu à ton cou, l'ouvrit, et rapprocha le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais présenté. Nous les reconnûmes aussitôt. Tu t'éveillas en cet instant; ton premier regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire à ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un brusque élan pour nous l'arracher. Mais le curé te mit devant les yeux les deux moitiés réunies de l'image, et tu compris aussitôt ce qui se passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'étreignant le cou avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'écrias: «Voilà mon père, mon père est retrouvé!»

On eut beaucoup de peine à te persuader que je n'étais pas ton père; tu prétendais que je ne voulais pas en convenir. Le curé tâcha de te faire comprendre que c'était impossible, que j'avais dix ans seulement de plus que toi. Alors tu me demandas impétueusement où étaient ton père et ta mère, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te répondis qu'ils étaient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton pied nu, en disant: «J'en étais sûre; à present, il faut que je reste ici.—Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton père. Il était mon meilleur ami, il m'a cédé ses droits sur toi; veux-tu me suivre?—Oui, oui, répondis-tu avec avidité en m'embrassant.—Voilà les enfants! dit le curé avec tristesse; on les aime, on les élève, on ne vit que pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu qui passe, et sans demander seulement où il les mène.»

Tu compris fort bien ce reproche, car tu répondis au curé: «Est-ce que vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous voir et garder les chèvres de ma mère Élisabeth? Mais, voyez-vous, il faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai à mes frères de lait, et nous achèterons un grand troupeau de chèvres, et nous bâtirons une bergerie sur la montagne des Coquilles.» Tu parlais toujours ainsi une sorte de langage à la fois féerique et biblique, que tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait heureuse, tant les avantages de la société où j'allais te jeter me parurent misérables et dérisoires, auprès de cette existence laborieuse, saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton esprit ardent et naïf, en commentant scrupuleusement tes réponses bizarres, parfois éclatantes de bon sens et de raison, souvent folles comme les idées fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'étais pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement reproché de t'avoir tirée de cet engourdissement où tu aurais vécu tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de déceptions. Hélas! ma pauvre enfant, le mal était fait avant que je vinsse, et je ne crois pas qu'il faille même en accuser les contes de fées que te prêtait la marquise. Ton intelligence avide et pénétrante était seule coupable, et le germe du désespoir était caché en toi, dans le bouton à peine entr'ouvert de l'espérance. Tu n'avais pas la tête courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter, par toi et par ta nourrice, les premières sensations de ta vie. Je sais comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais être fille, quand tu appris qu'Elisabeth n'était pas ta mère. Tu te tenais alors tout le jour sur le bord du sentier qui mène à la mer, et lorsque tu voyais paraître une voile, tu disais: «Voilà maman qui vient me voir avec une robe blanche.» La lecture des féeries joignit à cette continuelle rêverie de ta famille des idées de voyages, de richesse et de générosité. Tu ne songeais qu'à devenir reine, afin de combler de largesses tes parents adoptifs. Ces songes dorés n'auraient jamais pu habiter impunément ton cerveau. Ils ne se seraient pas évanouis tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations d'une vie toute matérielle. Le sentiment d'une destinée différente de celles qui t'entouraient les avait fait naître; ton coeur les aurait regrettés avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant à les réaliser. Tu étais une adorable enfant avec ton caractère franc, hardi et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontés. Mais il était temps que des occupations plus élevées et des idées plus justes vinssent régler l'élan impétueux de cette jeune tète; l'éducation te devenait indispensable, non pour être heureuse, ton organisation supérieure ne le permettait guère, mais du moins pour ne pas descendre de l'échelon élevé où Dieu avait placé ton intelligence. Tu quittas Elisabeth, tes frères de lait, le curé, ta vieille marquise, tous tes amis et jusqu'à tes chèvres, avec une sorte de désespoir passionné. Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes. Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'écriais: «C'est impossible! c'est impossible! il faut que je voyage.» Tu le sentais, Sylvia, cette vie n'était pas faite pour toi. Du fond des abîmes de l'inconnu, une voix mystérieuse s'élevait incessamment vers toi et te réclamait dans cette région des orages que tu devais traverser. Tu es devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grâce sauvage et de ta rude franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es restée l'enfant de la montagne. Faut-il s'étonner que tu aies si peu de sympathie avec ce monde imbécile et faux, quand tu rapportes du désert l'âpre droiture et le sévère amour de la justice que Dieu révèle aux coeurs purs et aux esprits robustes, quand tout ton être, et jusqu'à ta vigueur physique, diffère des êtres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas à la cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues à regarder à terre sans trouver un coeur qui soit digne d'être ramassé. Je le crois bien, Octave n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme sincère, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible entre tous n'est pas ton égal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras.

Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun détail; réponds à ses soupçons que je suis ton frère. Les personnes qui ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication. Les inquiétudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il ne te connaît pas comme moi, il souffre comme souffriraient à sa place les dix-neuf vingtièmes des hommes; il est jaloux parce qu'il est épris. Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espèce d'indignation qui soulève mon sang à l'idée d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux! notre vie sera un combat éternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans que je ne pourrais consentir à m'avouer coupable des lâchetés dont le monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se révolte à la seule idée des turpitudes qu'il trouve présumables et naturelles; et quand je vois le sourire sur les lèvres de celui qui refuse de me croire pur; quand, après m'avoir accusé d'une scélératesse, il s'en va en me secouant la main et en me disant: «N'importe! qu'il en soit ce qu'il voudra, tout à vous;» il me prend des envies de l'insulter, pour mettre entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante amitié.

Et toi, juste et sainte créature, qui seule au monde comprends le vieux Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir éternellement ton frère.