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Jacquine Vanesse

Chapter 5: II
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About This Book

A wealthy young widow devotes her inheritance to running an idealized rural hospice for the elderly, combining fastidious domestic order with personal comfort; her charitable zeal coexists with vanity and self-indulgence. A skilled provincial surgeon of the new, rapid operative school arrives to consult, and his admiration for the location leads him to propose a surgical clinic there, triggering subtle shifts in the household and social life. The narrative examines philanthropy, ego, modern medical practice, administrative detail, and the tensions between altruism and personal pleasure set against a vividly described provincial estate.

The Project Gutenberg eBook of Jacquine Vanesse

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Title: Jacquine Vanesse

Author: Victor Cherbuliez

Release date: August 30, 2009 [eBook #29857]

Language: French

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUINE VANESSE ***

VICTOR CHERBULIEZ

de l'Académie française


JAQUINE VANESSE

SIXIÈME ÉDITION

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1906

Droits de traduction et de reproduction réservés.


JACQUINE VANESSE

Chapitres: I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI, XII, XIII, XIV, XV, XVI, XVII, XVIII, XIX

I

«...Vous me demandez qui est Mme Sauvigny et s'il est vrai que le fameux docteur Oserel ait conçu l'idée bizarre.... Le bruit court, dites-vous, qu'ils s'épouseront avant peu. N'en croyez rien, madame. Le docteur n'est pas un homme qu'on épouse, et Mme Sauvigny n'est pas de ces veuves qui se remarient. Elle s'est fait une existence à son goût, elle n'y voudrait rien changer.

«Pour savoir qui est Mme Sauvigny et ce qu'elle vaut, il faut l'avoir longtemps pratiquée. Je connais des étourdis, et je suis du nombre, qui ont passé plus d'une fois près d'elle sans la remarquer. Elle-même se croit très ordinaire, et elle ne ressemble à personne. Elle a de rares qualités, et n'a pas grand mérite à les avoir: c'est la nature qui en fait tous les frais. Elle emploie sa vie à faire le bien; ne l'en louez pas; elle vous dirait de la meilleure foi du monde qu'elle ne s'occupe que de se rendre heureuse, qu'elle ne cherche que son plaisir. Fille unique d'un riche négociant en tissus de la rue du Sentier, mariée très jeune à un banquier qui ne l'était plus, elle a perdu dans l'espace de quelques années son père, sa mère, son mari, et à l'âge de vingt-cinq ans, elle restait seule, sans enfants et sans devoirs, à la tête d'une grosse fortune qui ne tarda pas à l'incommoder. Elle allégea sa charge en se consacrant aux œuvres de bienfaisance; elle a désormais quelques millions de moins à porter: vous voyez bien qu'elle ne cherche que ses aises.

«Elle possédait à quinze lieues de Paris une grande terre et un grand château, qu'elle a converti, par pur égoïsme, en un asile de vieillards des deux sexes. Elle le dirige en personne; elle a le génie de l'ordre et de l'administration, et on a toujours du plaisir à exercer ses talents. Cette maison est un hospice modèle; vous pouvez m'en croire: vastes cours plantées d'ormes, jardins, vestibules, escaliers, magasin aux provisions, pharmacie, cuisines, cabinets de bains, buanderies, dortoirs et réfectoires chauffés à la vapeur, offices chauffés au gaz, j'ai tout vu, tout admiré, et particulièrement la lingerie, qui est un rêve. Je ne m'étais jamais douté jusqu'ici qu'on pût rêver devant des armoires profondes, regorgeant de gros et de menu linge savamment empilé; il est vrai de dire que ce linge, blanc comme neige, fleure la lavande et le mélilot. Voilà les récréations que se donne cette femme; plus sévère pour moi-même, je ne m'en donnerai jamais de si coûteuses.

«Ses bons vieux et ses bonnes vieilles, qui sont vraiment sans façons, l'ayant dépossédée de son château, évincée, mise à la porte, elle s'est construit à l'autre extrémité de son grand parc un simple chalet. Gardez-vous de la plaindre; si elle n'aime pas qu'on la loue, elle aime encore moins qu'on la plaigne, et ce chalet, moitié briques, moitié bois, où la maçonnerie s'assortit agréablement avec la charpente, est aussi confortable que rustique. Assis sur un soubassement de pierre de taille, il occupe le milieu d'une terrasse bordée de balustres et ombragée de vieux tilleuls, au pied de laquelle passe une route et coule une rivière. L'étage inférieur, flanqué de galeries à claire-voie, la façade en pignon aigu, protégée par un large avant-toit, les corniches et les balcons des fenêtres géminées, les boiseries d'un beau rouge foncé, tout dans cette demeure est frais, attirant et donne aux passants envie d'entrer. Mme Sauvigny est une égoïste qui a du goût, et, par vanité sans doute, elle a voulu que son refuge eût bon air, que personne n'allât s'imaginer qu'elle s'était dépouillée pour ses vieillards.

«Malheureusement, madame, qu'elles fassent le bien ou le mal, les femmes sont des êtres intempérants. À mon avis, Mme Sauvigny fait le bien avec excès, elle a l'intempérance du cœur. Son hospice ne suffit pas à la rendre heureuse. Qu'elle couru les grands chemins, par tous les temps, pour visiter les pauvres et les malades des environs, soit! Si je m'avisais d'y trouver à redire, elle me répondrait que ce sont des distractions utiles à sa santé, des exercices hygiéniques, que la charité qui court est son sport, comme le cheval et la bicyclette sont les miens. Mais je lui en veux d'avoir attiré dans ce pays le docteur Oserel. Quoiqu'elle n'en convienne pas, ce fut une faute et une grande complication dans sa vie.

«Votre lettre m'a prouvé que vous connaissiez de réputation le docteur Oserel. Vous savez que ce savant praticien est un de ces chirurgiens de province qui vont de pair avec les plus célèbres de Paris, qu'il excelle surtout dans le traitement des maladies de femmes qui relèvent de la médecine opératoire. Mais peut-être ignorez-vous que, quoique très mûr, il appartient à la jeune école. Ah! madame, que le ciel vous préserve de tomber jamais dans ses mains redoutables! Il a daigné travailler à mon instruction; il m'a appris que, depuis la découverte des anesthésiques, les chirurgiens, n'ayant plus besoin de se presser, libres d'en prendre à leur aise, multipliaient les précautions, que leurs deux pratiques favorites étaient le morcellement des tumeurs et l'hémostase, ou arrêt de l'hémorragie au moyen des pinces et appareils de compression. On a changé tout cela. On estime que le point est d'aller vite, d'épargner au patient l'épuisement nerveux causé par les longs tripatouillages et par la meurtrissure des tissus. On pose en principe que chi va presto va sano. Mais, pour aller presto, il faut que l'opérateur s'entende à travailler dans le sang, qu'il ait des mains aussi subtiles que carnassières et des yeux au bout des doigts.

«Le docteur Oserel est du nombre de ces opérateurs qui font en vingt minutes ce que les plus habiles faisaient autrefois en une heure. On assure que les patients s'en trouvent bien. Que le bon Dieu le bénisse! On affirme aussi que, quelque amour qu'il ait pour son art, il n'opère que dans les cas où il y a des chances sérieuses de réussite, que s'il approuve les audacieux, il réprouve les téméraires. Bref, il ne souhaite pas la mort de son prochain, c'est une justice à lui rendre, et, pour être tout à fait équitable à son égard, j'ajouterai que ce représentant de l'école du fa presto, qui n'a jamais l'esprit plus lucide que quand la liqueur rouge coule à flots, n'est pas un homme rapace. S'il était riche, il opérerait pour le seul plaisir d'opérer; ne l'étant pas, il rançonne les malades payants, mais il opère avec autant de plaisir ceux qui ne paient point. Telles sont ses bonnes qualités; j'ai tout dit, je pense avoir épuisé le sujet.

«Madame, ils eurent bientôt fait de s'entendre comme larrons en foire. Elle l'avait fait venir d'Orléans pour examiner une de ses protégées, dont la maladie était bizarre. Elle l'emmène déjeuner au Chalet. En sortant de table, elle lui fit visiter son asile de vieillards, qui l'intéressa peu: vieux ou jeunes, il ne s'intéresse vraiment qu'aux gens qui ont des tumeurs. Puis on fit le tour du parc, d'où la vue plonge sur toute la vallée. Le docteur s'enfonça bientôt dans une profonde rêverie; ce n'était pas le paysage qui le touchait, car il s'écria tout à coup: «—Ah! madame, vous avez manqué votre affaire; c'était une maison de santé, une clinique chirurgicale qu'il fallait fonder ici. Qu'on serait bien chez vous pour faire de la médecine opératoire!»

«Il faut vous dire que dans son enfance il mena les oies aux champs. Il lui en est resté quelque chose; les villes sont pour lui des prisons et il est fermement convaincu qu'on n'opère bien qu'au village. L'endroit lui parut offrir toutes les conditions désirables. Le parc de Mme Sauvigny et le village adjacent sont exposés au midi et adossés à un plateau rocheux, qui les abrite contre les vents du nord; grâce aux émanations d'une immense forêt de chênes, de hêtres et de pins, l'air y est plus salubre qu'ailleurs: les forêts sont de puissants antiseptiques. Le docteur avait pensé à autre chose encore, il pense à tout. Il s'était dit que, si Mme Sauvigny consentait à passer un bail avec lui, il serait le proche voisin de plusieurs petites villes trop éloignées de Paris pour que leurs habitants aillent s'y faire traiter, et il comptait sur son génie, sur sa renommée pour persuader à Paris de lui envoyer, malgré la distance, des tumeurs à opérer.

«Mme Sauvigny s'est résolue sans peine à lui bâtir sa maison de santé, qui est connue dans tout le pays sous le nom de maison Oserel, et dont il paie un loyer dérisoire. D'un commun accord, ils avaient inséré dans le contrat une clause portant qu'il donnerait des consultations gratuites et réserverait un pavillon aux pauvres, à l'entretien desquels elle pourvoit. Le corps de logis est habité par des pensionnaires, dont elle ne s'occupe point; elle n'entendait pas se faire marchande de soupes. Le docteur a pour premier ministre une vieille intendante, qui fut sa ménagère depuis le jour où il perdit sa femme. On la dit fort industrieuse, très experte en son métier; conseillé par cette Égérie, s'il fait des cures admirables, il fait aussi d'excellentes affaires; c'est du moins le bruit public, mais on lui rend le témoignage qu'il acquitte religieusement ses charges. Il a gagné son pari, sa confiance en son étoile n'a pas été trompée: Paris ne tarda pas à venir, Paris donne tant que cette année il a dû refuser du monde, et je ne serais pas surpris qu'il fût en instance auprès de Mme Sauvigny pour qu'elle lui agrandisse sa maison, désormais trop étroite.

«Elle en passera par là, elle ne sait rien lui refuser. Comment expliquer la déférence, l'étrange attachement qu'elle a pour lui? Il faut croire que, très curieuse de médecine, elle aime à feuilleter ce gros dictionnaire. Ce n'est pas tout: cette femme si délicate, si fine, fait à ce rustre l'honneur de le regarder comme son congénère. S'il a gardé les oies dans son enfance, elle est elle-même la petite-fille d'un paysan du Jura, dont elle prétend tenir beaucoup; elle croit à l'atavisme; elle se sent, dit-elle, très paysanne. Elle sait gré au docteur d'être un fils de la glèbe et de sacrifier comme elle aux dieux des champs et des bois.

«Homme supérieur, tant qu'on voudra, ce grand faiseur de cures miraculeuses est un affreux despote, possédé du démon de la jalousie. Il désire qu'elle lui appartienne, qu'elle soit sa chose, et il lui reproche comme de criminelles infidélités toutes les occupations où elle trouve son plaisir. Il est jaloux du ses vieillards, des pensées et du temps qu'elle leur donne, jaloux de ses relations de voisinage, des amis qu'elle reçoit, des pauvres qu'elle visite, de ses chiens, de ses chats, de ses chevaux, de son jardin et de son jardinier, jaloux des livres qui l'amusent et du mélilot qu'elle cueille pour parfumer sa lingerie, jaloux des fleurs qu'elle regarde, jaloux de l'air qu'elle respire. Il voudrait qu'elle n'eût pas d'autre intérêt dans la vie que celui qu'elle porte à ses prouesses chirurgicales, aux énormes fibromes qu'il enlève par l'ouverture complète de la cavité abdominale. Que dis-je? il ne lui suffit pas qu'elle s'intéresse à ses laparotomies, il exige qu'elle y assiste et qu'elle s'en mêle. Vous n'imaginez pas les épreuves, les servitudes qu'il lui impose. Il a découvert qu'elle s'entendait mieux que son interne à administrer le chloroforme, qu'elle endormait les malades par enchantement, et dans tous les cas graves, il lui inflige cette abominable corvée. Je l'ai vue entrer dans la salle des opérations aussi pâle qu'un condamné qu'on traîne à la guillotine; c'est par un effort suprême de sa volonté qu'elle surmonte son angoisse, commande à ses nerfs et s'en fait obéir. Je l'ai mainte fois exhortée à secouer le joug; mais non, elle subira jusqu'au bout cette odieuse tyrannie. Le monstre a réussi à lui persuader que pour qu'il ait toute sa tête, il faut qu'elle soit là, et elle se résigne à être là.

«N'allez pas croire toutefois qu'elle se résignerait à l'épouser. S'il s'avisait de lui en faire la proposition, il essuierait, je gage, un refus catégorique; mais il n'aurait garde de s'exposer à ce hasard. Tout veuf qu'il soit, il est marié: il a épousé la chirurgie, et il est trop content de sa femme pour se soucier d'en avoir deux. Soyez certaine d'ailleurs que, si monstrueux que soit son orgueil, il rend justice à sa figure. Épais, massif, grossièrement équarri, la peau rugueuse, l'œil jaune et inquiétant, je vous donne le docteur Oserel pour un des hommes de France les plus laids. Avez-vous ainsi que moi relu récemment Don Quichotte? Vous souvient-il de cet écuyer du bachelier Samson Carrasco, dont le nez informe et colossal épouvanta Sancho? Celui du docteur a cet avantage qu'il n'est pas en carton et qu'il est très expressif; il lui sert à manifester tous ses sentiments, ses joies superbes, ses chagrins, ses dépits, ses soupçons, ses transports jaloux. Non, ce n'est pas un nez, c'est quelque chose qui ressemble à la trompe charnue et rétractile d'un tapir. Songez aussi que notre homme a cinquante ans sonnés et en paraît soixante, qu'elle en a trente-cinq, que dans ses bons jours, ses yeux de brune claire en ont seize, que son sourire n'en a jamais plus de vingt, qu'elle a des gaietés d'enfant, et que vous chercheriez vainement un cheveu gris sur cette tête sérieuse, qui caresse parfois des chimères et à laquelle les fardeaux lourds sont aussi légers qu'un roitelet à la branche où il se pose. Y pensez-vous, madame? En bonne foi, vous voudriez donner cette adorable femme, corps et âme, au plus maussade des pachydermes! J'en ai juré par mon piano, ce crime ne se commettra pas!

«D'ailleurs, je vous le répète, pourquoi se remarierait-elle? Quoi qu'il en dise, malgré son horreur pour les grandes villes, M. Oserel finira par s'établir à Paris, seul théâtre qui soit digne de ses exploits. Elle aimait beaucoup Paris, elle ne le regrette pas. Quand elle y était, elle pensait quelquefois à des bœufs dont le mugissement l'appelait, à des prés verts ou à des champs jaunes, qui lui faisaient signe d'accourir; depuis qu'elle est au village, elle n'a jamais rêvé à la loge qu'elle avait jadis à l'Opéra. Et voilà ce que c'est que d'avoir eu un grand-père qui mettait sa gloire à tenir d'une main ferme le manche de sa charrue! Le monde ne lui manque point; elle est heureuse, parfaitement heureuse; elle n'a pas un moment d'ennui. Son hospice, ses pauvres, des registres à revoir, des comptes à apurer, des projets, des plans, des devis, des malheurs consolés, des misères soulagées, qui apprennent à sourire, voilà ses spectacles, ses fêtes et ses délices. En vérité, si beaucoup de femmes entendaient ainsi la vie, la question sociale serait bientôt résolue.

«L'amour des champs est contagieux, paraît-il, et il commence à me gagner. J'ai trouvé à louer ici une cabane et un enclos, qui s'appelle l'Ermitage, et aussi vrai que Mme Sauvigny se sent paysanne, je me sens devenir ermite. Le docteur affirme qu'on n'opère bien qu'au village, elle déclare que c'est là seulement qu'on est heureux. Je ne sais qu'en penser, mais je suis tenté de croire qu'il y a dans ce pays un charme mystérieux qui agit surtout sur les musiciens, et qu'ils y composent de bonne musique. Être inspiré si loin de vous! Cela tient du miracle. Je m'étais promis de vous dire que je périssais d'ennui; je veux être franc, madame, je ne m'ennuie pas.»

Voilà ce que le jeune, brillant et déjà célèbre compositeur Valery Saintis écrivait le 23 août 189... à la comtesse de R..., qui cette année avait cherché en vain à l'attirer dans sa villa de Trouville, où l'été d'avant il avait fait un long séjour. La maison était pleine, et cependant sa place restait vide. Ce grand musicien était un merveilleux pianiste, d'une prodigieuse mémoire, et si l'envie lui en venait, un improvisateur incomparable, grande ressource pour les jours de pluie, sans compter que l'homme était un charmeur. Sa figure sans traits, d'un dessin plus agréable que correct, semblait comme inachevée et avait le mystère d'une esquisse, mais d'une esquisse de maître. Ses cheveux d'un blond doré, sa bouche grasse et sensuelle, son front large, puissant, où se jouait un rayon, ses yeux d'un bleu dur, qui s'adoucissaient subitement, la mousse pétillante de folie qu'il avait parfois dans le regard, le signalaient à l'attention. Sa voix chaude, sa parole vibrante, les séductions de son sourire lui avaient valu de glorieux triomphes. Il avait reçu de la nature le don de croire et de persuader, et quoiqu'il se passât plus de choses dans son imagination que dans son cœur, on s'y trompait et il s'y trompait lui-même.

Les hommes le goûtaient peu; ils le soupçonnaient vaguement de les mépriser. C'était une fausse apparence, il n'était ni fat ni malveillant. Il avait une haute idée de lui-même; mais son orgueil débonnaire se consolait facilement des victoires d'autrui; les siennes lui suffisaient, et, se jugeant hors de pair, les comparaisons chagrines n'empoisonnaient point sa vie. L'attaquait-on, la riposte était vive, mais il mêlait toujours quelque grâce à ses impertinences. Quand son amour-propre n'était pas en jeu, il était bon prince, serviable, généreux, obligeant; il savait se déranger, et il tenait ses promesses. Son amitié n'était point un de ces figuiers stériles que le Christ condamnait au feu.

Si les hommes se défiaient de lui, les femmes lui faisaient fête, lui prodiguaient les attentions, les avances, les paroles flatteuses. Il savourait ce nectar; il ne détestait pas la cajolerie, mais il ne s'en contentait point; en matière de sentiment, il cherchait le réel, le solide. Il avait de fougueux désirs, et dès que ses fougues le prenaient, il devenait entreprenant, audacieux jusqu'à la témérité. Il s'était acquis la réputation d'un homme dangereux, et les femmes les plus résolues à résister ne sont pas fâchées d'avoir à se défendre.

Mme de R..., désolée que par un inconcevable caprice il ne se fût pas rendu à ses pressants appels, s'était demandé quelle était la raison secrète, l'aventure de cœur qui retenait dans une solitude, dans un désert, cet homme si répandu et si sociable, car les belles dames sont disposées à croire que les endroits où elles ne sont pas sont des déserts. Elle était allée aux renseignements, et soit hasard, soit divination, elle avait rencontré juste dans ses conjectures. La lettre qui fut lue ce soir-là, à haute voix, devant une nombreuse assistance, leva ses derniers doutes. Chacun la commenta, dit son mot. On décida d'un commun accord que M. Saintis était éperdument amoureux de Mme Sauvigny, que c'était là le charme mystérieux qui le retenait prisonnier en Seine-et-Marne, et la cause de son mauvais vouloir contre le fameux docteur Oserel.

On n'était pas content de lui, on se vengea de cet infidèle en discutant son talent.

«Qu'il en ait beaucoup, dit un membre de l'Académie des Beaux-Arts, personne n'en doute. Donnera-t-il jamais tout ce qu'il est capable de donner? C'est une autre question. La vie lui a été trop facile. Il avait des rentes, une santé imperturbable, l'humeur folâtre, le vin gai et le ferme désir de se rendre heureux, sans trop regarder aux moyens. Il n'a pas contracté l'habitude des grands efforts, de ces tourments volontaires qui sont le secret du génie: c'est la souffrance qui nous révèle à nous-mêmes. Les enfants ne font pas leurs dents sans souffrir, et les oiseaux sont malades pendant la mue. L'existence des vrais artistes a sa crise inévitable, douloureuse, qui les perd ou qui les sauve. Ils se sont mis en règle avec le passé, ils ont appris les traditions et le métier, il leur reste à se chercher et à se trouver. Dressés, façonnés par un maître, ils furent quelque temps de serviles imitateurs: il faut avoir servi pour mériter d'être libre, il faut s'être donné pour avoir le droit de s'appartenir. Raphaël et Van Dyck, Mozart et Beethoven ont parlé une langue apprise avant de trouver la leur. Tout véritable artiste est un esclave affranchi. Je crains que Valery Saintis ne s'affranchisse jamais qu'à moitié de la servitude étrangère. On ne peut dire qu'il ait eu un maître, il en eut vingt, qu'il admirait tous, sans en préférer aucun. Tant d'équité faisait honneur à la rectitude de son jugement; mais il est bon qu'un jeune homme, à l'âge des déraisons, ait été résolument, passionnément injuste, qu'avant de dire: «J'aime Platon, j'aime encore «mieux la vérité», il ait commencé par sacrifier la vérité à Platon. Ce beau papillon a coqueté avec toutes les fleurs. Il sait ses classiques par cœur, et le piano que voici m'est témoin qu'il rend les styles les plus divers avec une égale perfection. Je crains vraiment qu'il n'ait trop de souplesse et trop de mémoire, et je le soupçonne de prendre quelquefois des réminiscences pour des inspirations. On a dit d'un célèbre jacobin qu'il avait une facilité meurtrière à revêtir la nature d'autrui. Notre ami Saintis a une facilité excessive à s'approprier les procédés et le génie des autres. Le jour viendra-t-il où, dégorgeant ses souvenirs d'érudit, il sera tout à fait lui-même, pleinement et sans mélange? Je le souhaite pour sa gloire et pour notre bonheur.»

Mme de R... le regarda de travers; elle n'admettait pas qu'on touchât à son Saintis, dont elle adorait le talent. Elle n'eut garde de relever les assertions blasphématoires de ce censeur hargneux et disert. Les femmes ne discutent point; mais, après qu'on a tout dit, elles répètent, comme Galilée: E pur si muove!

«Cette femme, qui se croit ordinaire, nous l'a pris, dit-elle avec mélancolie, en froissant la lettre dans sa main; il est perdu pour nous.

—Et soyons de bonne foi, nous aurons peine à le remplacer», dit la baronne de B.....

Il y avait parmi les hôtes de la comtesse un juge d'instruction, beau parleur, grand conteur d'anecdotes, à la mine fringante, à l'esprit pincé. Il était seul à ne point s'affliger de la désertion de l'infidèle, qui, l'année précédente, lui avait causé des chagrins, en le condamnant à ne jouer que les seconds rôles. Il ne faut jamais deux coqs dans un poulailler.

«C'est votre faute, mesdames, dit-il avec un peu d'aigreur, vous l'avez trop gâté. S'il néglige ses devoirs et ne suit que sa fantaisie, vous devez vous en prendre à vous. Mais vous pouvez vous rassurer, il vous reviendra. Mme Sauvigny me paraît être une de ces places qu'on n'emporte pas d'emblée; pour peu que le siège traîne, il se rebutera; à sa manière, comme le docteur Oserel, il appartient à l'école du fa presto. Soyez certaines que vous le reverrez avant peu, et surtout ne craignez pas qu'il vous fasse l'affront d'épouser telle veuve dont le sourire a vingt ans. Il aimerait mieux se pendre que de renoncer à sa vie de garçon. Vous la lui rendez si douce! Vous l'étouffez sous les roses.»

La semaine d'après, M. Valery Saintis recevait de Trouville un billet très court, ainsi conçu: «Vous êtes un ingrat, et si je m'en croyais, je ne vous reverrais de ma vie». Cette menace ne l'émut point. Il descendit dans son jardin, contempla ses pruniers, couverts de reines-Claude aussi dorées que ses cheveux. Il en mangea, en se disant:

«Cette chère comtesse ne s'en croira pas; je la reverrai quand il me plaira de la revoir.»

Dans ce moment, à trois kilomètres de là, le docteur Oserel venait d'achever une hystérectomie, qui lui avait donné quelque souci. Il appréhendait des complications; il craignait aussi que le sujet ne fût rebelle au chloroforme, et il avait exigé que ce fût Mme Sauvigny qui l'endormît. Tout avait marché à souhait; ils étaient heureux l'un et l'autre. Il avait allumé une cigarette, et on assure que la première cigarette que fume un opérateur, après s'être lavé les mains, a une saveur exquise. De son côté, elle était aussi contente qu'on l'est d'habitude quand on s'est acquitté d'une corvée, tiré à sa gloire d'une affaire désagréable qui vous faisait peur: rien n'est plus propre à rafraîchir le sang.

Dès qu'il eut fini sa cigarette, elle emmena le docteur déjeuner au Chalet. Jusqu'au dessert, il lui expliqua savamment ce qu'avait eu de particulier l'opération du jour, en raconta d'autres qui semblaient identiques et ne l'étaient pas, cita des faits, ébaucha des systèmes, lui fit un cours d'anatomie; elle écoutait avec recueillement, avec dévotion, en se reprochant de ne pas tout comprendre. Ils prirent le café dans une petite loge ou méniane en avant-corps, aux pans coupés, construite en cul-de-lampe, laquelle avait vue sur la terrasse et sur la route qui longeait la rivière. Le docteur avait entamé un second discours; il parlait avec feu de certains changements que, sur le conseil de son intendante, il se proposait d'introduire dans le train de sa maison. Si attentive qu'elle fût, elle eut une distraction: elle avait cru entendre le trot d'un cheval, qu'elle soupçonnait d'être une jument blanche. Elle se leva; elle ne s'était pas trompée. Le cavalier lui fit face et la salua; elle répondit par un sourire. Il l'interrogeait des yeux, il semblait dire: «Êtes-vous seule?» Au même instant, il vit apparaître la grosse tête du docteur, qui s'était levé, lui aussi, et le regardait. Il salua une seconde fois et partit à franc étrier.

«J'aurais parié que c'était lui», grommela le docteur.

Il se rassit et tambourina une marche guerrière sur l'un des bras de son fauteuil. Elle devinait au froncement de ses narines qu'il couvait une colère.

«Madame, dit-il enfin, au risque de vous désobliger, je vous déclare que vous êtes à la fois la plus admirable et la plus étonnante des femmes que je connaisse.

—Je vous dispense, répondit-elle en riant, de m'expliquer ce que je puis avoir d'admirable; dites-moi tout de suite en quoi je vous étonne.

—Non, je n'écourterai pas ma harangue; eh! que diable, qui dit le mal doit dire le bien, et quand les pilules sont amères, c'est bien le moins qu'on les dore. J'ai toujours admiré la justesse et la sûreté de votre coup d'œil, la solidité de votre jugement. Si vous endormez si bien les malades, c'est que vous discernez les cas, que vous avez la science des doses, et que vous gardez votre sang-froid. Tout à l'heure, nous avons eu un moment difficile; mon interne, qui manque de tempérament, a failli perdre la tête; vous aviez toute la vôtre. Vous possédez, madame, un grand bon sens naturel, fortifié par l'éducation et par la religion que vous a donnée le hasard de votre naissance. Elle vous a accoutumée de bonne heure à tout examiner et à retenir ce qui est bon. Je vous crois très attachée à votre confession; si vous pratiquez peu, ce n'est pas votre faute, il n'y a pas de temple dans les environs. Et cependant, si bonne protestante que vous soyez, autre preuve de bon sens, vous êtes la tolérance même.

—Le vilain mot! fit-elle. Je ne tolère pas, je respecte.

—Il est déjà bien beau de tolérer; il y a tant d'intolérants, tant de sots, qui trouvent leur tête si bien taillée qu'ils voudraient que toutes les autres fussent faites sur ce patron! Vous avez montré qui vous étiez le jour où vous avez résolu de confier à des religieuses le service de votre asile. Vous aviez su comprendre que les surveillantes laïques ont des attaches au dehors, des intérêts de famille qui les distraient de leurs fonctions, que, comme on l'a dit, elles ont rarement cette tenue, cette rigoureuse propreté, cet esprit d'ordre que les religieuses acquièrent par la discipline des couvents.

—Mes bonnes petites sœurs, dit-elle, ont l'amour de la règle, parce qu'elles croient à quelque chose.

—Votre action généreuse, madame, a été récompensée. Lorsque le curé de votre village, l'abbé Blandès, eut appris qu'une hérétique, qu'on disait très riche et d'humeur très libérale, venait s'établir à poste fixe dans sa paroisse, il prévit en homme d'esprit qu'elle y ferait la pluie et le beau temps. Il s'inquiéta, vous fit une guerre sourde, sema des bruits fâcheux, adjura ses ouailles de se tenir en garde contre la dangereuse séductrice. La guimpe blanche de vos religieuses et la jolie chapelle que vous leur avez bâtie l'ont subitement amadoué, et vous êtes, vous et lui, dans les meilleurs termes, à ce point que, s'il en faut croire la chronique, ce prêtre zélé ne se fait aucun scrupule de mettre lui-même la séductrice à contribution.

—Je vous en prie, docteur, interrompit-elle, dites-moi ce que j'ai d'étonnant.

—Nous y venons. Un peu de patience! vous ne perdrez rien pour avoir attendu. Mais je tiens à vous dire une fois de plus que j'admire infiniment votre perspicacité et votre esprit de conduite. Vous séparez la balle d'avec le grain. On vous trompe difficilement. Les solliciteurs qui assiègent votre porte et vos oreilles n'ont qu'à se bien tenir; vous n'êtes dupe ni des histoires, ni des visages. Si bonne que vous soyez, vous savez dans l'occasion éconduire les fausses misères, et quoique les refus vous coûtent, vous dites quelquefois non, et j'ai cru remarquer que ce non protestant était plus net, plus décisif, plus péremptoire qu'un non catholique.»

Il contempla un instant ses mains, ses longues, ses larges mains, qui savaient se faire toutes petites et souples comme des anguilles quand elles vaquaient aux délicates et sanglantes besognes de leur métier. Puis, haussant la voix:

«Eh bien! madame, puisqu'il faut enfin vous le dire, je m'étonne qu'une femme si avisée, si raisonnable, si clairvoyante, si judicieuse, si habile à distinguer les chiens d'avec les loups et à discerner les vrais pauvres des faux, qu'une femme qu'on n'abuse point, qui ne prend jamais le change, soit dans certains cas d'une si déplorable crédulité.

—Dans quels cas? demanda-t-elle.

—Dans tous les cas de conscience, dont vous avez la fureur de vous occuper. Il faut que cela sorte, il y a beau jour que je ronge mon frein. Eh! madame, toutes les peines que vous vous donnez pour assainir le corps de votre prochain, le bon Dieu vous en tiendra compte, et quand vous m'aidez à opérer une tumeur, vous vous employez à une œuvre pie et méritoire. C'est un genre d'opérations qui produit de visibles résultats. Mais les tumeurs de l'âme, sacrebleu! laissez au ciel le soin de les guérir. Je donnerais ma main à couper que de tous les genres de charité, c'est encore celui qui vous intéresse le plus. Vous n'êtes pas fâchée qu'il y ait des âmes malades; vous avez tant de plaisir à les dorloter, à les panser! Vous ne savez pas encore que le Maure entre noir au bain, que noir il en ressort; vous croyez à l'efficacité des bonnes paroles, et c'est ainsi que vous êtes tour à tour la plus raisonnable et la plus chimérique des femmes.... Madame, excusez-moi, je ne crois pas aux cures d'âmes. J'ai cinquante ans, et je vous affirme qu'à ma connaissance il n'en est pas une qui ait réussi.

—C'est une opinion très contestable, répliqua-t-elle, en hochant la tête. Mais à quel propos me faites-vous cette grosse querelle?

—À propos du jeune homme qui tout à l'heure faisait caracoler sous votre fenêtre une jument blanche. Puisse-t-elle avoir les éparvins ou devenir lunatique!

—Pauvre bête! que vous a-t-elle fait? Il ne vous suffit donc pas d'être dur aux humains?»

Et après un silence:

«Vous n'aimez pas M. Saintis, et c'est un tort que je vous reproche.

—M'autorisez-vous, une fois pour toutes, une bonne fois, à vous parler librement de lui? S'il me déplaît, c'est que je n'ai de goût que pour les gens sûrs, et je regrette que vous vous plaisiez tant dans sa compagnie. Qu'il soit un grand musicien, c'est possible; je ne m'y connais guère. La musique, j'en conviens, est pour moi le plus obscur des grimoires, une impénétrable énigme, dont ma pauvre intelligence a renoncé depuis longtemps à trouver le mot. Le seul instrument que je comprenne est le tambour; celui-là du moins dit clairement ce qu'il pense. Mais je veux que M. Saintis ait autant de génie qu'il lui plaît de le croire: vous voyez que je lui fais bonne mesure, que je ne lui refuse rien. Il m'est tombé l'autre jour sous les yeux un article de journal plein d'allusions malignes à ses bonnes fortunes, aussi célèbres, paraît-il, que ses opéras, et je trouve en vérité qu'il vient trop souvent ici.»

Et, roulant les yeux, il ajouta d'un ton presque tragique:

«Prenez-y garde, madame; je suis tourmenté de l'idée qu'il finira par vous compromettre.»

Elle ne put s'empêcher de sourire, pendant qu'une légère rougeur lui montait aux joues. L'idée du docteur lui semblait bizarre, baroque, et même un peu comique. Qu'on pût la compromettre, que ses vieillards et ses pauvres fussent capables de se mettre en tête qu'elle avait une aventure, quelle invraisemblance! quelle énormité! Cependant, à y bien réfléchir, cette idée énorme avait son côté flatteur. Un homme de sens rassis, tel que le docteur Oserel, trouvait donc qu'elle était encore une assez jolie femme pour qu'on pût croire, s'imaginer.... Il lui faisait beaucoup d'honneur, et c'est pourquoi elle avait en même temps souri et rougi.

«Qu'avez-vous à répondre? reprit-il.

—Beaucoup de choses. Et d'abord, vous ne savez pas, mon bon monsieur, que M. Saintis a été mon ami d'enfance, que nous sommes nés tous deux au Sentier, lui dans les soieries, le demi-gros, le rassortiment, moi dans les tissus, dans le gros, que nos familles étaient intimement liées, que je ne vais jamais à Paris sans passer au moins une demi-journée avec sa sœur, Mme Leyrol. Autre détail: avant d'acheter son château, mon père louait une villa à Louvecienne, et le petit Valery Saintis y a fait de nombreux séjours. Nous allions ensemble à la maraude; nous avons croqué tête à tête des pommes vertes, clandestinement cueillies chez le voisin, ce qui leur donnait un goût particulier. Ce sont là des complicités qui unissent deux cœurs à jamais. Je l'appelais mon petit Valery, il m'appelait Lolotte.

—Et vous appelle-t-il encore Lolotte?

—Non, le respect est venu. Pendant que je devenais respectable, il a fait un chemin fort brillant dans le monde, et, j'en conviens, je me sens flattée d'être l'amie d'un homme célèbre; si vous-même vous l'étiez moins, peut-être me seriez-vous plus indifférent; les femmes sont si vaniteuses! Mais ce qui me touche plus encore que sa renommée, c'est son talent. Je ne suis pas comme vous; sans être musicienne, j'aime passionnément la musique; elle me détend, me délasse. À peine M. Saintis s'est-il assis devant mon piano et laisse-t-il courir ses doigts sur le clavier, mes fatigues, mes soucis s'évanouissent; nous en avons tous et nous sommes heureux de les oublier. En l'écoutant, il me semble que la vie est une histoire qui finit bien.

—Est-ce là vraiment tout ce qui se passe entre vous? Allez, madame, on n'en fait pas accroire à un vieux médecin. Avouez que cet homme de génie se complaît à dévider devant vous son écheveau très compliqué, qu'il vous conte avec une joie secrète ses nombreux péchés, que vous ne perdez pas un mot de ce qu'il vous dit, que son cas vous paraît intéressant, que vous lui prodiguez les sages conseils, que vous vous êtes promis de le convertir, qu'il feint une contrition qu'il ne ressentira jamais, que vous lui imposez de douces pénitences, et qu'il n'a pas besoin de les accomplir pour que vous lui donniez l'absolution. Selon moi, le grand tort de la morale chrétienne est de glorifier le repentir; le vrai repentir, madame, est aussi rare que l'oiseau bleu.... Ai-je deviné juste? Est-il vrai que depuis trois mois que votre ami d'enfance est venu planter sa tente dans ce pays, vous vous livrez souvent à ces savoureux et périlleux entretiens, qui remplacent avec avantage les pommes vertes d'autrefois? J'envie son sort; heureux les pécheurs qui se confessent à vous!

—Quand on est un homme de science, reprit-elle, d'un ton grave, on doit se piquer d'être exact. M. Saintis n'est dans ce pays que depuis six semaines, et vous savez que je suis très occupée, qu'on me dérange à tout moment, qu'il n'est pas toujours facile de s'entretenir seul à seule avec moi.... Au surplus, docteur, est-il défendu aux femmes d'avoir, comme vous autres, leurs secrets professionnels?»

Il se leva brusquement et n'attendit pas d'être à la porte pour se coiffer de son chapeau à grands bords.

«Eh! parbleu, de quoi vais-je me mêler? Sont-ce là mes affaires? Pardonnez, madame, son indiscrétion à un vieux radoteur, qui retourne voir ses opérées, moins intéressantes à coup sûr qu'un grand musicien qui s'amusa beaucoup.»

À ces mots, il partit sans lui avoir donné la main; cela arrivait quelquefois. Elle releva une mèche de ses cheveux châtains qui s'égarait souvent sur son front, s'accouda sur l'appui de la fenêtre, et comme il traversait la terrasse, avançant la tête:

«Docteur, mon bon docteur, lui cria-t-elle, je ne suis ni admirable, ni étonnante.»

Il ne répondit point; il se contenta de hausser deux fois de pitié ses larges et puissantes épaules, et doubla le pas.

N'ayant jamais été amoureux, il dépensait son fonds de jalousie innée dans ses amitiés, qui étaient ses romans; c'est ainsi qu'il payait son tribut à l'humaine faiblesse. Il avait chagriné Mme Charlotte Sauvigny, qui aurait voulu que ses amis s'aimassent comme elle les aimait; elle leur en demandait trop, et puis, s'ils se jalousaient, elle y était, malgré elle, pour quelque chose: nature contenue, réservée, discrète, ses moindres attentions avaient beaucoup de prix; il était naturel qu'on se les disputât.

II

Si, quelques mois auparavant, on avait annoncé à M. Saintis que, plantant là ses belles amies, il irait s'installer dans un lieu solitaire, en pleins champs, au bord d'une route où il passait plus de voitures de roulier et de chariots de foin que d'équipages; que, pendant toute une saison ou mieux encore durant toute une année, il ne quitterait que de loin en loin et pour affaires pressantes sa thébaïde si cruellement tranquille; qu'il y serait pauvrement logé, qu'il habiterait une maison de paysan, sans autre société quotidienne que celle de son valet de chambre, d'une cuisinière louée dans le pays, d'un grand tilleul, de deux pruniers, de quelques groseilliers à maquereau, de cinq ou six poules, d'une lapine toujours près de mettre bas, d'un carré de choux, d'une chatte et d'une vieille girouette rouillée, qui grinçait lamentablement en tournant, mais qui par bonheur ne tournait presque jamais; si on l'avait assuré que, dans sa profonde retraite, il n'aurait pas un moment d'ennui, qu'il travaillerait d'arrache-pied, emploierait ses jours et ses longues soirées à composer un opéra et, par manière de passe-temps, des concertos et des élégies pour piano, mais qu'il changerait sa méthode de travail, que dorénavant grand éplucheur et devenu sévère à lui-même, il répéterait sans cesse: «C'est bien, et pourtant ce n'est pas encore cela»; si quelqu'un lui avait dit comment il amuserait ses loisirs et que sa principale, sa seule récréation serait de se rendre à cheval ou à bicyclette dans une villa distante de trois kilomètres, laquelle n'aurait pas d'autres fêtes à lui offrir que les divertissements qu'on peut trouver dans un hospice de vieillards et dans une salle d'opérations, il aurait sûrement traité le prophète d'imposteur.

L'hiver de l'année précédente, il avait remporté une de ces victoires qui font époque dans la vie, qui décident d'une destinée. Jusqu'alors, il n'était guère connu que des amateurs de concerts et des gens du métier, lesquels faisaient grand cas de quelques-unes de ses compositions pour piano ou pour orchestre, en louaient la savante et ingénieuse facture. Il commençait à peine à percer, le grand public s'obstinait à ignorer son nom, et il n'était pas homme a se contenter de sa gloire obscure. Il préparait un coup, c'était son expression; paroles et musique, il composait secrètement un opéra en quatre actes, intitulé l'Alcade de Zalamea, dont il avait emprunté à Calderon le sujet et l'intrigue. Un maréchal du second Empire assurait que, pour réussir, il faut posséder trois choses: le savoir, le savoir-vivre, le savoir-faire. Valery Saintis les avait toutes les trois, et il y joignait le bonheur, qui est peut-être la plus précieuse de toutes. La première fois qu'il frappa à la porte de l'Opéra-Comique, il fut reçu, et ce qui est plus extraordinaire, aussitôt reçu, il fut joué. Un soir, à huit heures, il était encore un ignoré; à minuit, il était un homme célèbre. Une salle enthousiaste, emballée, délirante avait fait une ovation à l'Alcade, témoigné par ses frénétiques applaudissements qu'elle tenait cet opéra pour un chef-d'œuvre et l'auteur pour un grand musicien. En réalité, c'était une œuvre pleine de promesses, jeune, charmante, souvent exquise, parfois puissante, mais inégale et incomplète. Qu'importe? Il y a des défauts qui plaisent, et, quelque bonne fée lui venant en aide, il avait obtenu un de ces succès rares, excessifs, fous, que les ennemis traitent tout haut de scandaleux, que les amis déclarent tout bas inexplicables.

Les grands bonheurs se paient. Les hommes du métier qui trouvaient injuste qu'il ne perçât pas s'indignaient qu'il eût trop percé. La critique se montra malveillante, grincheuse. Les plus indulgents de ses juges lui reconnaissaient une remarquable virtuosité, la science de l'instrumentation, certaines qualités mélodiques et l'entente des développements; ils vantaient certain solo de hautbois qui avait ravi en extase les premières loges et qu'on avait trissé; mais ils accusaient ce jeune homme trop heureux de s'amuser à la moutarde, aux curiosités de l'art, aux effets d'orchestre, aux combinaisons de timbres, aux sonneries de trompettes, aux carillons de cloche, de mêler à ses nouveautés trop d'archaïsmes, d'être plus industrieux que vraiment personnel. Un autre disait: «C'est du Mozart, du Weber, du Gounod, du Verdi; ce sera, quand vous voudrez, du Schumann, du Brahms ou du Wagner; ce ne sera jamais du Saintis. Le poisson n'est pas de lui, il y met sa sauce.» Ce feuilletoniste venimeux n'ajoutait pas qu'il eût donné vingt palettes, une pinte de son sang pour trouver la recette de la sauce Saintis, qui alléchait si fort un public pâmé. Un troisième écrivait: «Ce n'est pas, comme on le prétend, un génie, ce n'est qu'un habile sans convictions, qui met toutes ses voiles au vent. À quelle école appartient-il? à celle du succès.»

Ces épigrammes l'affectaient peu; il était si content, si radieux! Il pensait à ce qu'avait dit Voltaire de l'insecte qui dépose ses œufs dans le fondement des chevaux; cela les incommode, mais ne les empêche pas de courir. Son Alcade faisait salle comble; on avait vu rarement pareille vogue; c'était une fureur, la feuille de location en témoignait. Il se sentait hors d'insulte et hors d'atteinte, et il avait toutes les femmes pour lui. Comme le disait un certain juge d'instruction à la comtesse de R..., elles l'étouffaient sous les roses; ce supplice lui semblait délicieux. On ne pouvait lui pardonner son insolent, son indécent succès, et on lui enviait ses bonnes fortunes; on lui en prêtait d'étourdissantes; on prétendait que ce sultan jetait le mouchoir.

Dix-huit mois durant, ce fut une ivresse; mais il avait trop de vrai talent pour se griser plus longtemps de fumée. Il entra un jour dans un café où des inconnus parlaient de lui; l'un d'eux disait:

«Vous verrez qu'il ne fera plus rien, qu'il n'avait qu'un opéra dans le ventre.»

Une petite goutte d'eau froide suffit quelquefois pour calmer subitement un gaz en effervescence. L'inconnu en avait menti; il se sentait capable de pondre beaucoup d'œufs, d'étonner amis et ennemis par sa fécondité. Une légende du Nord qu'on lui avait contée avait fait travailler son esprit, lui avait suggéré une idée, un sujet, un plan: cette fois encore, il serait son propre librettiste, et cela s'appellerait la Roussalka, et ce serait une belle chose. Il savait que les envieux l'attendaient à son second opéra, que le public est sujet aux retours, qu'il se paie de ses excès d'indulgence par d'injustes sévérités. Il se promit de ne point se presser, de prendre son temps, de donner cette fois toute sa mesure, de faire une œuvre irréprochable, qui fermerait la bouche à la critique. Ce sage qu'on croyait fou se promit aussi de se mettre en garde contre Paris et ses dissipations; ce pays lui était funeste, ce n'était pas un lieu de recueillement, et il avait besoin de se recueillir. Il résolut de s'arracher aux tentations du diable, aux jardins d'Armide, de faire une retraite, de s'en aller très loin, de s'expatrier pour un an. Où irait-il? Peut-être aux Îles Baléares, à moins qu'il ne poussât jusqu'aux Canaries; un maître lui en avait donné l'exemple. Il commençait déjà ses préparatifs, quand un heureux hasard le fit changer de résolution et revenir a toutes jambes des Canaries.

Il avait fort négligé son amie d'enfance. Elle s'était mariée à seize ans et avait été introduite par son mari dans le monde de la finance, qui n'était pas celui qu'il fréquentait. Depuis qu'elle s'était retirée dans un chalet, c'est-à-dire depuis dix années bien comptées, il l'avait perdue entièrement de vue, elle avait disparu de son horizon. Elle était venue passer quelques jours à Paris, où elle avait conservé un pied-à-terre. Il la rencontra un soir chez sa sœur, Mme Leyrol, qui donnait un grand dîner. Elle fut sa voisine de table, et, heureuse de le revoir, elle se mit en frais pour lui. Il lui parut qu'elle avait un visage tout nouveau; que c'était une étrangère, qu'il voyait pour la première fois. Il s'occupa beaucoup d'elle, et quand il sortit de table, il avait décidé qu'il connaissait nombre de femmes plus brillantes ou plus belles, qu'il n'en connaissait aucune qui fût plus distinguée et plus charmante. Cette rencontre lui avait fait une si profonde impression, lui avait laissé un si vif souvenir que, huit jours après, elle eut la surprise de le voir entrer dans son chalet et d'apprendre qu'il avait loué une maison de paysan, qu'il s'y trouvait fort bien, qu'il se proposait d'y passer plusieurs semaines, plusieurs mois peut-être, qu'étant devenu son voisin, il comptait la voir très souvent. Cette aventure l'étonna et lui plut, et quand elle sut quelles raisons l'avaient déterminé à s'enfermer dans un ermitage, elle les jugea bonnes et n'hésita pas à le lui dire.

Il tint parole. Elle le voyait souvent arriver, mais il ne restait longtemps que lorsqu'elle était seule; un fâcheux interrompait-il leurs entretiens, peu maître de ses impressions, il en témoignait de l'humeur. Les choses ne se passaient pas comme l'avait prétendu le docteur. Il ne lui faisait point le détail de ses péchés; il lui contait quelquefois des historiettes plus ou moins scandaleuses, en cherchant à lui persuader qu'il n'en était point le héros; elle en pensait ce qu'elle voulait. La plupart du temps, il lui déclarait d'un ton contrit qu'il était bien revenu des vanités du monde et de ses caresses perfides, des folles amours, des gourmandises de l'amour-propre, des creux plaisirs que procurent les joies tapageuses, leurs grosses caisses et les clochettes de leurs chapeaux chinois; que les seuls biens solides étaient les affections sérieuses et le travail, que le reste ne valait pas le zeste d'un citron. Elle approuvait, elle encourageait d'un signe de tête ses bons sentiments, ses repentirs, auxquels elle ne croyait que par intermittences. Elle avait la passion de la règle; si elle aimait à ranger les armoires, les papiers, elle aimait encore plus à remettre un peu d'ordre dans les âmes troublées, désorientées, et aucune âme ne lui paraissait plus intéressante ni plus précieuse que celle de cet ami d'enfance, qui était devenu un grand musicien. Mais elle ne le sermonnait point; quoique protestante, elle n'était point prêcheuse; elle ne croyait qu'aux leçons de choses et elle s'appliquait à rendre sa maison agréable à ce malade désireux de guérir; elle constatait avec joie et un peu d'orgueil qu'il semblait s'y plaire. Elle en concluait que le fond du cœur n'était pas gâté, et elle lui marquait un bon point.

Quand ils avaient eu un long entretien, que personne n'avait interrompu, il s'en retournait content d'elle, content de lui, rasséréné, reposé, rafraîchi, et il se disait que cette magicienne bienfaisante connaissait ces philtres, ces enchantements qui rajeunissent les cœurs. Où avait-elle appris ce secret? Ce n'était pas dans la rue du Sentier. Plus il allait, plus le charme opérait. Mainte fois aussi, en la quittant, il lui arriva de trouver à l'un des détours du chemin une idée musicale, qu'il avait longtemps pourchassée et qui tout à coup se laissait prendre. Apparemment, il y avait dans cette âme une musique cachée, mystérieuse, qui se communiquait, et il ne tenait qu'à l'auteur de l'Alcade d'exploiter cette mine. Pourquoi l'imbécile s'en avisait-il si tard? Ce n'était pas tout. En revoyant une amie d'autrefois, longtemps et sottement négligée, il avait fait une découverte; il savait désormais qu'on peut concevoir pour une femme un sentiment étrange, un attachement passionné, qui n'est pas de l'amour, mais qui en tient, une sorte d'amitié amoureuse, à laquelle se mêle une profonde vénération. Il venait de faire connaissance avec le respect; aucune autre femme ne lui avait rien inspiré de pareil, et il éprouvait des sensations toutes nouvelles qui, lui semblait-il, ennoblissaient sa vie.

Mais, peu de jours après, comme il fumait une pipe dans son jardin entre onze heures et minuit, il se confessa à lui-même que ses subtilités, ses tortillages psychologiques n'étaient que des subterfuges, des échappatoires puériles, par lesquelles il s'abusait volontairement, que ces nuages, ces fantômes étaient destinés a lui cacher une évidente et terrible vérité, que son amitié respectueuse et romanesque était un amour lancinant, qui commençait à le faire souffrir, qu'il ne lui suffisait plus de voir, qu'il voulait posséder, et que le cas était grave. Il se souvint que jadis, six ou sept ans après le mariage de Mlle Charlotte Callaix avec M. Sauvigny, lorsqu'elle avait vingt-deux ou vingt-trois ans, ayant demandé à un jeune homme qu'il savait lié avec elle s'il la voyait souvent, ce joli garçon, qui passait pour n'être point timide, lui avait répondu d'un air navré:

«Je ne la vois plus, mon cher, j'étais pincé, et je n'aurais jamais osé le lui dire.»

On était maintenant plus libre de le lui dire, mais c'était une affaire de grande conséquence. Il avait lu dans les fins contours de ce front si pur, dans ces yeux d'un brun si doux, dans ce regard immaculé, dans la limpidité de ce sourire et jusque dans les lignes de ces mains aux longs doigts menus, jusque dans les plis de cette robe, que, pour la posséder, il se verrait contraint de se déjuger, de démentir tous ses principes, toutes ses maximes. Combien de fois n'avait-il pas déclaré, hautainement, que le mariage lui faisait horreur, que cette funeste institution était le tombeau du talent, que jusqu'à sa mort il resterait le très humble esclave de sa chère liberté! En proie à de violents combats intérieurs, perplexe, tourmenté, il tourna, vira dans son enclos jusqu'à deux heures du matin. Sa conclusion fut que le mieux était de s'en aller, d'en revenir à sa première idée, de partir bien vite pour les Canaries, après quoi il découvrit qu'on ne veut pas toujours ce qu'on veut.

Le lendemain, à la tombée de la nuit, il se présentait chez Mme Sauvigny et, pour sonder le gué, il lui parlait d'une affaire importante, sur laquelle il désirait avoir son avis: il lui était venu, depuis peu, disait-il, une vague envie de se marier; était-ce un bon ou un mauvais mouvement? Qu'en disait l'oracle? Elle répondit que son idée lui paraissait heureuse; elle ajouta on riant qu'elle n'avait jamais compris les répugnances des artistes pour le mariage, que, loin de refroidir ou d'étouffer l'imagination, l'air des prisons l'excite et l'exalte, que Rousseau se plaignait de n'avoir jamais été mis à la Bastille, où il aurait fait, assurait-il, les plus beaux rêves de sa vie.

«Le cas échéant, poursuivit-elle, j'aurais un parti à vous proposer. Il y a près d'ici une petite demoiselle que j'ose vous recommander; je la connais assez pour être sa caution. Elle est d'excellente famille, jolie, bien élevée, riche et assez intelligente pour être sensible à l'honneur d'épouser un homme célèbre. Quand vous serez décidé, avertissez-moi; mais avant que je me mette en campagne, vous m'aurez promis solennellement de la rendre heureuse.»

Ce soir-là, il ne poussa pas plus loin sa pointe; il se mit au piano et lui joua tous les airs qu'elle lui demanda.

Deux jours après, le 31 août, il était à Paris, où son premier soin fut d'aller voir sa sœur. Elle revenait d'une plage et se disposait à accompagner M. Leyrol chez des amis, qui les attendaient pour ouvrir la chasse. Elle avait reçu tout récemment de son frère une lettre dans laquelle il célébrait les louanges de Mme Sauvigny avec une chaleur, une exaltation extraordinaires, et cette lettre l'avait fort réjouie. Convaincue que, dans l'intérêt de son talent, il importait de le marier au plus tôt, elle s'était dit que le plus grand bonheur qui pût lui arriver serait d'épouser la seule femme qui, à sa connaissance, pût le tenir et le gouverner, la seule qui fût capable à la fois de donner d'excellents conseils et l'envie de les suivre. Elle avait pris cette affaire à cœur, répondu courrier par courrier. Elle fut charmée de le voir et de battre le fer pendant qu'il était rouge.

«Eh bien! lui dit-elle sans autre préambule, quand épouses-tu Charlotte?»

Il lui repartit d'un ton d'humeur qu'elle était trop pressée, qu'elle brûlait les étapes, et il lui fit un long discours, qu'il termina en disant qu'il craignait de s'exposer à un refus, que cette mésaventure lui paraîtrait fort désobligeante.

«Pourquoi voudrait-elle de moi? Il ne lui manque rien.

—Elle aime tant la musique! répliqua Mme Leyrol; il lui manque un musicien. Elle l'a, elle sera bien aise de le garder.»

Puis, d'un ton plus sérieux, elle lui expliqua que M. Sauvigny avait été un de ces maris médiocres, assez agréables pour ne pas dégoûter une femme du mariage, mais pas assez pour qu'elle désespère de trouver mieux, qu'à deux reprises sa veuve avait eu l'occasion de se remarier, qu'elle s'y était refusée, non qu'elle eût un parti pris, mais parce que les deux prétendants ne lui plaisaient qu'à moitié et que, devenue difficile, elle entendait qu'on lui plût tout à fait. Mme Leyrol ajouta que les mauvais sujets réussissent souvent où échouent les bons garçons.

Voyant qu'il hésitait encore, elle voulut frapper un grand coup.

«Si tu tergiverses, dit-elle, on te la volera. Situation, grande fortune, dons du cœur et de l'esprit, elle a tout ce qui peut séduire les hommes, et si sa figure est journalière, tu sais mieux que personne qu'il y a des heures et de longues heures où elle est encore plus jolie que moi. Monstre, vous me l'avez écrit!»

Là-dessus, pour l'inquiéter, elle lui parla non du docteur Oserel, qui n'était pas un rival bien redoutable, mais d'un certain M. André Belfons, proche voisin de Mme Sauvigny, grand et riche propriétaire, réputé excellent agronome, et qui passait pour un homme d'un commerce aussi attrayant que sûr et d'une figure assez engageante. On le voyait souvent au Chalet.

«Le printemps dernier, j'ai fait un séjour d'une semaine chez Charlotte, qui nous a fait dîner ensemble. J'ai cru m'apercevoir qu'il tournait beaucoup autour d'elle, et de son côté, j'en suis certaine, elle a pour lui une grande estime, une vive sympathie. Peut-être le trouverait-elle un peu jeune, mais c'est aussi ton cas, et ce n'est pas une affaire. Défie-toi, Valery, défie-toi.»

Elle avait mis le feu aux poudres, et peu s'en fallut que la poudrière ne sautât. Il avait dîné, lui aussi, avec M. Belfons; il décida que ce grand propriétaire était un danger et avait toute la mine d'un voleur. Il déclara à sa sœur avec une menaçante véhémence qu'à l'extrême rigueur, pourvu qu'il vît tous les jours Mme Sauvigny, il pouvait se résigner à vivre sans l'épouser, mais que si elle lui faisait le chagrin d'épouser M. Belfons, il penserait sérieusement à se brûler la cervelle. Il disait vrai; c'était bien là le véritable état de son cœur.

Il regagna précipitamment son terrier, et dès le lendemain, comme elle achevait de déjeuner, Mme Sauvigny les avait aperçus sous sa fenêtre, lui et sa jument blanche; mais la grosse tête du docteur Oserel était apparue et l'avait mis en fuite. Il revint dans la soirée. Il la trouva seule, occupée a écrire une lettre d'affaires; elle en écrivait beaucoup. S'empressant de poser sa plume et de fermer son buvard, elle lui tendit la main et remarqua qu'il avait un air singulier. Elle lui avait dit, peu de jours auparavant: «Quand vous serez décidé, avertissez-moi, je me mettrai en campagne.» Elle pensa qu'il s'était décidé et qu'il venait le lui dire. L'autre fois, il avait commencé par les paroles et fini par la musique; cette fois-ci, il fit tout le contraire, ce fut par la musique qu'il commença. Se sentant la gorge serrée, incertain s'il aurait le courage de parler, il se mit au piano, essaya d'improviser une fugue, qu'il interrompit dès les premières mesures.

«Non, fit-il, ce n'est pas là ce que je veux vous dire, et ce que je veux vous dire ne peut s'exprimer qu'en mots.»

Il la prit par la main, la conduisit dans la petite loge vitrée, la fit asseoir dans un fauteuil, s'assit modestement sur un simple tabouret, et il eut un instant l'air d'un écolier bien sage qui se dispose à réciter sa leçon. Mais ce n'était pas une leçon apprise, ce fut vraiment son cœur qui parla.

«Il faut, madame, qu'avant toute chose, je vous dise grosso modo le bien que je pense de vous et qui vous êtes.

—C'est donc un complot! s'écria-t-elle. L'autre jour, le docteur m'a forcée d'entendre l'énumération de mes vertus; à la vérité, il me trouve encore plus étonnante qu'admirable. Je suis ce que je suis, et je n'ai jamais aimé qu'on m'analysât, qu'on me disséquât.

—Il faut pourtant que vous m'entendiez; si je supprimais mes prémisses, ma conclusion serait en l'air. Le docteur est sans doute un grand savant, mais je le défie de vous connaître à fond; il faut être artiste pour vous comprendre. Qu'est-ce que l'art? il consiste à fondre dans l'harmonie d'un ensemble des oppositions, des dissonances ingénieusement préparées et sauvées. Votre âme, chère madame, est une œuvre d'art, et je le répète, un artiste seul peut savoir ce que vous valez.»

Ne pouvant l'arrêter, elle s'était résignée à l'entendre; elle se renversa dans son fauteuil, croisa les bras, ferma les yeux.

«Vous réunissez des qualités qu'on pourrait croire incompatibles, inconciliables, vous êtes pleine de contrastes, de contradictions apparentes, et cependant tout s'arrange, tout s'assortit, tout s'accorde. Vous combinez l'amour de l'ordre avec la fantaisie, la passion des choses utiles avec le culte de l'inutile; vous agissez sans cesse et vous aimez à rêver; vous êtes Marthe et vous êtes Marie. Naturellement timide, dans l'occasion, vous osez beaucoup. Vous alliez, je ne sais comment, un fonds de mélancolie douce avec des gaietés de petite fille. Vous avez une forte dose de cette fierté qui sied aux femmes, et vous ne laissez pas d'être si modeste, si défiante de vous-même que vous croyez facilement à la supériorité des autres, et, dans ce moment, j'en jurerais, vous êtes à mille lieues de vous douter que, telle que vous voilà, vous êtes délicieusement jolie.... Vous souriez?»

Elle avait souri parce qu'elle pensait qu'il y avait un grain de vérité dans ce qu'il disait, mais qu'il exagérait beaucoup, que les artistes exagèrent toujours.

«Est-ce tout?» dit-elle en rouvrant les yeux.

Elle aurait voulu que ce fût tout; elle commençait à se demander avec un peu d'inquiétude où il voulait en venir.

«Non certes, ce n'est pas tout; comme les bons avocats, j'ai réservé pour la fin le meilleur de votre affaire. Je continue. Quoique vous soyez bonne, bonne, bonne, vous êtes très malicieuse; mais, chose étrange, votre malice ne s'attaque qu'aux ridicules, aux prétentions, et vous êtes pleine d'indulgence pour les péchés, pleine de mansuétude pour les pécheurs. Vous êtes la femme la plus pure que je connaisse, et je gagerais bien qu'incapable non seulement de faire le mal, mais d'en concevoir la pensée, vous n'avez jamais transgressé un seul des dix commandements, même en rêve, que votre imagination n'a jamais péché. Vous ne résistez pas aux tentations, vous passez à côté d'elles sans les voir. C'est le secret de votre modestie, vous triomphez sans gloire parce que vous avez vaincu sans péril, et c'est aussi le secret de votre grâce: votre vertu n'est pas un effort, mais une divine facilité de bien faire, et comme les oiseaux vos bonnes actions ont des ailes. Et cependant votre imagination si chaste est étrangère à toute pruderie; elle ne s'effarouche, ne se scandalise jamais; elle ne s'offense de rien, ni des opérations répugnantes du docteur Oserel, ni des crudités de son cours d'anatomie, ni des histoires saugrenues dont votre serviteur vous régale quelquefois. Mais voici, selon moi, votre marque distinctive. Vous êtes nerveuse, très nerveuse, et vos nerfs vous servent à vivre dans le cœur et l'esprit de votre prochain et à savoir ce qui s'y passe, ils ne vous servent jamais à vous agiter et jamais vous ne les employez à agiter les autres. Vous êtes de toutes les femmes la plus reposante; vos pensées sont fraîches comme des fleurs de montagne, et votre âme est enveloppée d'un mystère paisible, aussi doux que les longs silences des bois. Le docteur, qui a parfois des clartés, s'est montré un homme de grand sens le jour où il vous a définie devant moi: une nerveuse tranquille... Ah! madame, savez-vous quelle est la vraie destination et l'office propre d'une nerveuse tranquille?... Le plus sacré de ses devoirs est d'épouser un artiste, de le gouverner, de le calmer, de l'inspirer et de doubler son talent, en lui révélant des joies que le monde n'a jamais données.»

Elle pâlit, et un frisson lui courut dans tout le corps, frisson d'épouvante, frisson de bonheur. Il s'était laissé couler à ses pieds, et il lui disait:

«Charlotte, ma Lolotte d'autrefois, voulez-vous?»

Dans ses émotions, elle ne trouvait plus ses mots: elle fut quelques instants sans parler. Puis, l'ayant obligé à se rasseoir sur son tabouret:

«Souffrez, dit-elle, que nous raisonnions un peu.

—Je vous en conjure, ne raisonnons pas; c'est la plus sotte chose qu'on puisse faire dans certains cas.... Vraiment, vous raisonnez trop, vous êtes trop protestante, c'est votre seul défaut.»

Elle n'avait pas l'habitude d'argumenter en forme: elle supprimait les idées intermédiaires, arrivait tout de suite à sa conclusion, qu'elle formulait brièvement, et vous laissait la peine de rétablir le reste du discours.

«J'ai trente-cinq ans, vous en avez trente-trois.

—La belle affaire! comme dit ma sœur. Je vous déclare que vous êtes et serez toujours beaucoup plus jeune que moi.»

Après une pause:

«J'ai dans ce pays des attaches que je ne romprai jamais. Serait-il raisonnable de lier votre sort à celui d'une prisonnière?

—Je ne me soucie pas d'être raisonnable, je ne me soucie que d'être heureux.... Mais, Seigneur Dieu! à quelles objections vous arrêtez-vous? Je m'étais imaginé qu'à deux pas d'ici, et presque à votre porte, il y avait un chemin de fer qui mène en deux petites heures à Paris, où vous avez un pied-à-terre.»

Elle lui jeta un regard droit, et d'une voix sourde:

«Mon pauvre ami, je ne vous suffirais pas longtemps, et je veux suffire.»

Il sentit que c'était là l'objection capitale, l'empêchement dirimant, la grave difficulté qu'il aurait de la peine à lever, et il s'indigna. Il lui demanda pour qui elle le prenait. Était-il à ses yeux un drôle ou un imbécile? Il n'y avait qu'un imbécile qui pût se flatter de la tromper, il n'y avait qu'un drôle qui pût être assez vil pour la trahir.

«Comment pouvez-vous croire.... Ce que je trouve extraordinaire, ce n'est pas ce que vous dites, ce n'est pas ce que vous faites, c'est ce que vous êtes. Bonté, tendresse, sainte pitié, douceur, grâce, charme infini, vous êtes la plus femme de toutes les femmes, et je vous jure....»

Il n'acheva pas; il comprit qu'il aurait beau jurer, elle ne serait point convaincue; peut-être savait-elle qu'il n'avait pas tenu tous les serments qu'il avait faits. Il mit sa tête dans ses mains et réfléchit.

«Charlotte, dit-il en se redressant, ce qui vous manque c'est la confiance, et elle ne se commande pas. Après tout, vous avez le droit de vous défier et de me mettre à l'épreuve. Écoutez-moi. Si je passe une année entière dans ma maisonnette, sans la quitter, hormis les cas où mes affaires m'appelleront à Paris, si je continue à m'y trouver bien, si j'y travaille, si j'y finis mon opéra, si vous arrivez, à vous convaincre que le plaisir de vous voir souvent me tient lieu de tous les autres, si pendant tout un hiver, un printemps et un été, vivant en quelque sorte sous vos yeux, je ne vous donne aucun sujet de mécontentement ou d'inquiétude.... Nous sommes le 1er septembre. Si l'an prochain, à pareille date, je me présente ici pour implorer une seconde fois la grâce que vous me refusez, y a-t-il quelque apparence que vous disiez oui?»

Elle devint très rouge et répondit sans hésiter:

«Franchement, je le crois.»

Il poussa un cri de joie.

«Ah! dit-il, j'ai gagné mon procès. Mais je veux faire mieux, madame. Vous me soupçonnez d'être l'ennemi de vos occupations favorites, de vouloir vous enlever à vos œuvres pour vous avoir tout entière à moi. Il en est une à laquelle je prétends m'associer, dont je ferai mon affaire. Vous vous êtes mis en tête de donner à la jeunesse de votre village le goût de la musique: vous souhaitez qu'il y ait des fleurs dans les plus humbles maisons et un coin de poésie dans les plus prosaïques existences, qu'elles oublient par instants les sévérités de leur sort et les préoccupations du sordide intérêt. C'est une de vos nombreuses idées, et, bonnes ou mauvaises, j'ai été mis au monde pour les approuver toutes. Vous avez fait construire un grand kiosque fermé dans un endroit retiré de votre immense parc, de ce vaste capharnaüm où, chirurgien, religieuses, opérés, invalides, on trouve de tout; je dois convenir qu'on y rencontre même des arbres, et désormais les beaux-arts y ont leur place. Il y a près d'un an, vous avez obtenu que deux fois par semaine, un maître et une maîtresse d'école rassemblassent dans votre nouveau pavillon une vingtaine de jeunes filles qui ont de la voix, qu'ils leur apprissent les éléments de la musique et les fissent chanter par parties. Ces braves gens les ont bien commencées, mais ayant plus de zèle que de méthode, ils ne les mèneront pas loin. Je m'engage à les remplacer quelque temps, à leur montrer comment il faut s'y prendre. Oui, madame, deux fois chaque semaine, je sortirai de mon trou pour venir ici donner leur leçon à vos petites demoiselles. Je n'en ferai pas des Delna; il n'y en aura jamais qu'une; mais je me crois le génie de l'enseignement, et si je ne tire pas un surprenant parti de ces gosiers rebelles, je vous autorise à me déclarer indigne de prétendre à votre main et déchu de toutes mes espérances.

—Valery, s'écria-t-elle, l'œil humide de plaisir, c'est vous qui êtes mille fois bon. Ce grand maëstro se faisant, pour me plaire, le maître à chanter de vingt petites villageoises! Jacob n'en fit pas tant, et Rachel serait jalouse de moi.»

Cédant à un entraînement de son cœur, elle fut sur le point de le dispenser de toute épreuve, de prendre son parti sur-le-champ, de ne pas attendre un an pour dire oui. Sa réserve, sa circonspection naturelle la retinrent: il faut du temps aux nerveuses tranquilles pour s'apprivoiser avec les situations nouvelles et imprévues. Elle se dit qu'après tout cette épreuve qu'il s'imposait à lui-même de si bonne grâce était nécessaire. Elle se souvint que son père avait un adage, que cet habile négociant, qui avait eu la principale part dans son éducation, disait et répétait: «Qui ne sait attendre n'est pas digne de cueillir.» Elle pensait beaucoup à lui, elle sentait souvent la présence de ce mort dans sa vie.

«C'est donc le 1er septembre de l'an prochain, reprit-elle, que nous reparlerons de notre affaire. Peut-être me sera-t-il venu quelques cheveux gris, qui vous donneront à réfléchir. Mais, jusque-là, promettez-moi....

—Oh! je sais ce que vous allez me dire, interrompit-il. Vous attendez de moi que jusque-là je sois très réservé, très discret dans ma conduite comme dans mes propos, que je ne dise ni ne fasse rien qui puisse éveiller les soupçons de votre infernal docteur. Quand une idée lui trotte par la tête, il a de surprenantes divinations, et il condamne les gens sur de simples indices. La vertu est toujours récompensée; en vous proposant de faire chanter vos petites villageoises, je me suis procuré un prétexte honnête pour venir vous voir très souvent et à des jours réglés, sans que personne ait le droit de dire: «Il est bien assidu; que vient-il faire?» Je suppose qu'après la leçon, vous me retiendrez à dîner; c'est un égard que vous me devez. Que le docteur dîne avec nous, j'aurai l'air d'en être charmé, et je serai si correct, je me tiendrai si bien que sa malice noire ne devinera rien. J'entends que ce gros jaloux ne flaire pas de loin l'affreux tour que je me promets de lui jouer, eussiez-vous alors, contre toute vraisemblance, une demi-douzaine de cheveux gris.... Voilà qui est convenu, ajouta-t-il. Dès demain, je serai aussi cafard, aussi canaille qu'un vieux bonze et je m'engage à jeûner durant tout mon carême; mais vous m'autorisez, j'imagine, à fêter mon mardi-gras.»