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Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice

Chapter 11: CHAPITRE X
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About This Book

La narration suit une jeune orpheline qui traverse une enfance marquée par la privation et l'injustice, reçoit une éducation austère, puis devient institutrice dans une grande maison où elle tisse une relation complexe avec le maître du lieu. Confrontée à révélations troublantes et à choix moraux, elle affirme son intégrité, quitte ce monde pour retrouver sa liberté, hérite d'une indépendance financière, et revient vers un foyer durable après des épreuves qui ont transformé tous les protagonistes. Le récit explore l'autonomie personnelle, la conscience morale, les inégalités sociales et les tensions entre passion et devoir.

Son corps fut déposé dans le cimetière de Brocklebridge. Pendant quinze ans, il ne fut recouvert que d'un monticule de gazon; mais maintenant un marbre gris indique la place où elle repose.

On y lit son nom et ce seul mot:

RESURGAM,

CHAPITRE X

Jusqu'ici j'ai raconté avec détail les événements de mon existence peu variée; pour les premiers jours de ma vie il m'a fallu presque autant de chapitres que d'années; mais je n'ai pas l'intention de faire une biographie exacte, et je ne me suis engagée à interroger ma mémoire que sur les points où ses réponses peuvent être intéressantes; je passerai donc huit années sous silence; quelques lignes seulement seront nécessaires pour comprendre ce qui va avoir lieu.

Quand le typhus eut achevé sa tâche de destruction, il quitta petit à petit Lowood; mais sa violence et le nombre des victimes avaient attiré l'attention publique sur l'école; on fit des recherches pour connaître l'origine du fléau; les détails qui furent découverts excitèrent l'indignation au plus haut point. La position malsaine de l'établissement, la quantité et la qualité de la nourriture, l'eau saumâtre et fétide employée pour la préparation des aliments, l'insuffisance des vêtements, tout enfin fut dévoilé. Cette découverte, mortifiante pour M. Brockelhurst, fut très utile pour l'institution.

Plusieurs personnes riches et bienfaisantes réunirent une somme qui permit de rebâtir Lowood d'une manière plus convenable et dans une meilleure position; de nouveaux règlements remplacèrent les anciens. La nourriture et les vêtements subirent plusieurs améliorations: les fonds de l'école furent confiés à un comité.

M. Brockelhurst ne pouvait être chassé à cause de sa richesse et de la célébrité de sa famille; il resta donc trésorier, mais on lui associa des hommes d'un esprit plus large et plus sympathique. Il fut aidé dans sa charge d'examinateur par des personnes habiles à faire marcher de front la raison et la sévérité, le confort et l'économie, la bonté et la justice. L'école, ainsi améliorée, devint une institution vraiment noble et utile.

Après cette régénération, j'habitai encore huit années les murs de Lowood; six à titre d'élève, et deux à titre de maîtresse. Dans l'une et l'autre de ces positions, Je pus rendre justice à la valeur et à l'importance de cet établissement.

Pendant ces huit années ma vie fut uniforme; mais, comme elle était laborieuse, elle ne me parut pas triste. J'étais à même d'acquérir une excellente éducation. Je me sentais excitée au travail, tant par mon amour pour certaines études et mon désir d'exceller en tout, que par un besoin de plaire à mes maîtresses, surtout à celles que j'aimais. Je ne perdis donc aucun des avantages qui m'étaient offerts. J'arrivai à être l'élève la plus forte de la première classe; alors je passai maîtresse.

Je m'acquittai de ma tâche avec zèle pendant deux années; mais au bout de ce temps mes idées prirent un autre cours.

Au milieu de tous les changements dont je viens de parler, Mlle Temple était demeurée directrice de l'école, et c'était à elle que je devais la plupart de mes connaissances; j'avais toujours mis ma joie dans sa présence et dans son affection. Elle m'avait tenu lieu de mère, d'institutrice, et, dans les derniers temps, de compagne. Mais alors elle se maria avec un ministre, excellent homme et presque digne d'une telle femme. Elle partit avec son mari pour un pays éloigné, en sorte qu'elle fut perdue pour moi.

Du jour où elle me quitta, je ne fus plus la même; avec elle s'envolèrent les doux sentiments, les associations d'idées qui m'avaient rendu Lowood si cher. J'avais emprunté quelque chose à sa nature; j'avais beaucoup pris de ses habitudes. Mes pensées étaient plus harmonieuses, des sensations mieux réglées avaient pris place dans mon esprit; j'étais fidèle au devoir et à l'ordre; je me sentais calme et je me croyais heureuse; aux yeux des autres et même aux miens, je semblais disciplinée et soumise.

Mais la destinée, en la personne du révérend M. Nasmyth, vint se placer entre Mlle Temple et moi.

Peu de temps après son union, je la vis monter en toilette de voyage dans une chaise de poste. Je vis la voiture disparaître derrière la colline, après l'avoir lentement gravie; puis je rentrai dans ma chambre, où je passai seule la plus grande partie du jour de congé accordé pour cette occasion.

Je m'y promenai pendant presque tout le temps. Il me semblait que je venais simplement de faire une perte douloureuse, et que je devais chercher les moyens de la réparer. Mais quand mes réflexions furent achevées, après l'écoulement de l'après-midi et d'une partie de la soirée, je découvris autre chose. Je m'aperçus qu'une transformation venait de s'opérer chez moi. Mon esprit s'était dépouillé de tout ce qu'il avait emprunté à Mlle Temple, ou plutôt elle avait emporté avec elle cette atmosphère qui m'environnait alors qu'elle était près de moi. Maintenant que j'étais abandonnée à moi-même, je commençais à ressentir de nouveau l'aiguillon des mes émotions passées. Ce n'était pas le soutien qui m'était arraché, mais plutôt la cause de mes efforts qui m'était enlevée. Ce n'était pas la force nécessaire pour être calme qui me faisait défaut, mais celle qui avait amené ce calme n'était plus près de moi. Jusque-là, le monde, pour moi, avait été renfermé dans les murs de Lowood. Mon expérience se bornait à la connaissance de ses règles et de ses systèmes; mais maintenant je venais de me rappeler que la terre était grande et que bien des champs d'espoir, de crainte, d'émotion et d'excitation, étaient ouverts à ceux qui avaient assez de courage pour marcher en avant et chercher au milieu des périls la connaissance de la vie.

Je m'avançai vers ma fenêtre; je l'ouvris et je regardai devant moi: ici étaient les deux ailes du bâtiment; là le jardin, puis les limites de Lowood; enfin, l'horizon de montagnes.

Je jetai un rapide coup d'oeil sur tous ces objets, et mes yeux s'arrêtèrent enfin sur les pics bleuâtres les plus éloignés. C'était ceux-là que j'avais le désir de franchir. Ce vaste plateau qu'entouraient les bruyères et les rochers me semblait une prison, une terre d'exil. Mon regard parcourait cette grande route qui tournait au pied de la montagne et disparaissait dans une gorge entre deux collines. J'aurais désiré la suivre des yeux plus loin encore; je me mis à penser au temps où j'avais voyagé sur cette même route, où j'avais descendu ces mêmes montagnes à la faible lueur d'un crépuscule. Un siècle semblait s'être écoulé depuis le jour où j'étais arrivée à Lowood, et pourtant depuis je ne l'avais jamais quitté; j'y avais passé mes vacances. Mme Reed ne m'avait jamais fait demander à Gateshead; ni elle ni aucun membre de sa famille n'étaient jamais venus me visiter. Je n'avais jamais eu de communications, soit par lettre, soit par messager, avec le monde extérieur. Les règles, les devoirs, les habitudes, les voix, les figures, les phrases, les coutumes, les préférences et les antipathies de la pension, voilà tout ce que je savais de l'existence, et je sentais maintenant que ce n'était point assez. En une seule après-midi, cette routine de huit années était devenue pesante pour moi; je désirais la liberté; je soupirais vers elle et je lui adressai une prière. Mais il me sembla qu'une brise fugitive emportait avec elle chacune de mes paroles. Je renonçai donc à cette espérance, et je fis une plus humble demande; j'implorai un changement de position; cette demande aussi sembla se perdre dans l'espace.

Alors, à moitié désespérée, je m'écriai: «Accordez-moi au moins une autre servitude!»

Ici la cloche du souper se fit entendre, et je descendis. Jusqu'au moment où les élèves furent couchées, je ne pus reprendre le fil de mes réflexions, et alors même une maîtresse avec laquelle j'occupais une chambre commune me détourna, par un débordement de paroles, de mes pensées et de mes aspirations.

Je souhaitais que le sommeil vînt lui imposer silence; il me semblait que, si seulement je pouvais réfléchir un peu à ce qui me préoccupait pendant que j'étais accoudée à la fenêtre, je trouverais une solution à ce problème.

Mlle Gryee se décida enfin à ronfler; c'était une lourde femme du pays de Galles, et jusque-là cette musique habituelle ne m'avait semblé qu'une gêne. Ce jour-là, j'en saluai les premières notes avec satisfaction; j'étais désormais à l'abri de toute interruption, et mes pensées à demi effacées se ranimèrent promptement.

«Une autre servitude, disais-je tout bas. Ce mot doit avoir un sens pour moi, parce qu'il ne résonne pas trop doucement à mon oreille. Ce n'est pas comme les mots de liberté, de bonheur, sons délicieux, mais pour moi vains, fugitifs et sans signification. Vouloir les écouter, c'est perdre mon temps; mais la servitude vaut la peine qu'on y pense. Tout le monde peut servir; je l'ai fait huit années ici: tout ce que je demande, c'est de servir ailleurs; ne puis-je arriver par ma seule volonté? Oh non! ce but ne doit pas être difficile à atteindre; si j'avais seulement un cerveau assez actif pour en trouver les moyens!»

Je m'assis sur mon lit, espérant ainsi exciter ce pauvre cerveau. La nuit était froide; je jetai un châle sur mes épaules et je me remis à penser de toutes mes forces.

«Qu'est-ce que je veux? me demandais-je. Un nouveau pays, une nouvelle maison, des visages, des événements nouveaux. Je ne veux que cela, parce qu'il serait inutile de rien vouloir de mieux. Mais comment doit-on faire pour obtenir une nouvelle place? Avoir recours à ses amis? Je n'en ai pas. Mais il y en a bien d'autres qui n'ont pas d'amis, qui doivent se tirer d'affaire elles-mêmes et être leur propre soutien: quelle est donc leur ressource?»

Je ne pouvais le dire; personne ne répondait à ma question. Alors j'ordonnai à mon imagination de trouver promptement une solution.

Elle travailla de plus en plus rapidement; je sentais de violentes pulsations dans mes tempes: mais pendant près d'une heure elle s'épuisa dans le vide, et aucun résultat ne suivit ses efforts.

Rendue fiévreuse par ce labeur inutile, je me levai et je me mis à marcher dans ma chambre. J'écartai le rideau pour regarder quelques étoiles; puis, saisie par le froid, je retournai à mon lit.

Pendant mon absence une bonne fée avait sans doute déposé sur mon oreiller, la réponse tant cherchée; car, au moment où je me recouchai, elle me vint à l'esprit naturellement et sans efforts. Ceux qui veulent une place, pensai-je, n'ont qu'à en donner avis au journal le Héraut du comté.

Mais comment? C'est ce que j'ignorais.

La réponse arriva d'elle-même.

Vous n'avez qu'à écrire ce que vous désirez et à mettre la lettre sous enveloppe ainsi que l'argent nécessaire à l'insertion demandée; puis vous adresserez le tout au directeur du Héraut. Par la première occasion qui s'offrira vous enverrez la lettre à la poste de Lowton. Vous indiquerez dans votre billet que la réponse doit être adressée à J. E., poste restante; vous pourrez retourner la chercher huit jours après votre envoi, et s'il y a une réponse, vous agirez selon ce qu'elle contiendra.

Je me mis à passer et repasser ce projet dans ma tête; j'y pensai jusqu'au moment où il devint clair et praticable dans mon esprit; alors, satisfaite de ce que j'avais fait, je m'endormis.

Je me levai à la pointe du jour, et avant l'heure où sonna la cloche qui devait éveiller toute l'école, ma lettre était écrite, fermée, et l'adresse mise. Voici comment elle était conçue:

«Une jeune fille habituée à l'enseignement (j'avais été maîtresse pendant deux années) désire se placer dans une famille où les enfants seraient au-dessous de quatorze ans (je pensais qu'ayant à peine dix-huit ans je ne pouvais pas prendre la direction d'élèves plus près de mon âge). Elle peut enseigner les éléments ordinaires d'une bonne éducation anglaise, montrer le français, le dessin et la musique (à cette époque, lecteur, ce catalogue restreint était regardé comme assez étendu.) Adresser à J. E., poste restante, Lowton, comté de…»

Cette missive resta enfermée dans mon tiroir pendant tout le jour. Après le thé, je demandai à la nouvelle directrice la permission d'aller à Lowton faire quelques emplettes, tant pour moi que pour les autres maîtresses. Elle me fut promptement accordée, et je partis.

J'avais deux milles à parcourir par une soirée humide, mais les jours étaient encore assez longs. J'allai dans une ou deux boutiques, et, après avoir jeté ma lettre à la poste, je revins par une pluie battante. Mes vêtements furent inondés, mais je sentais mon coeur plus léger.

La semaine suivante me sembla longue; elle eut pourtant une fin comme toute chose terrestre; et, par un beau soir d'automne, je suivais de nouveau la route qui conduit à la ville.

Le chemin était pittoresque: il longeait les bords du ruisseau et serpentait à travers les courbes de la vallée; mais, ce jour-là, la verdure et l'eau m'intéressaient peu, et je songeais plutôt à la lettre que j'allais trouver ou ne pas trouver, dans cette petite ville vers laquelle je dirigeais mes pas.

Le prétexte de ma course ce jour-là était de me commander une paire de souliers; ce fut donc la première chose que je fis. Puis, quittant la petite rue propre et tranquille du cordonnier, je me dirigeai vers le bureau de poste.

Il était tenu par une vieille dame qui portait des lunettes de corne et des mitaines noires.

«Y a-t-il des lettres pour J. E.?» demandai-je.

Elle me regarda par-dessus ses lunettes, ouvrit son tiroir et y chercha pendant longtemps, si longtemps que je commençais à perdre tout espoir; enfin elle prit un papier qu'elle tint devant ses yeux cinq minutes environ, puis elle me le présenta en fixant sur moi un regard scrutateur et où perçait le doute: la lettre portait pour adresse: J. E.

«N'y en a-t-il qu'une? demandai-je.

— C'est tout,» me répondit-elle.

Je la mis dans ma poche et je retournai à Lowood Je ne pouvais pas l'ouvrir tout de suite: le règlement m'obligeait à être de retour à huit heures, et il en était presque sept et demie.

Différents devoirs m'attendaient à mon arrivée: il fallait rester avec les enfants pendant l'heure de l'étude; c'était à moi de lire les prières, d'assister au coucher des élèves; ensuite vint le souper avec les maîtresses; enfin, lorsque nous nous retirâmes, l'inévitable Mlle Gryee partagea encore ma chambre.

Nous n'avions plus qu'un petit bout de chandelle, et je tremblais à l'idée de le voir finir avant le bavardage de ma compagne. Heureusement son souper produisit un effet soporifique; je n'avais pas achevé de me déshabiller, que déjà elle ronflait. La chandelle n'était pas encore entièrement consumée; je pris ma lettre, dont le cachet portait l'initiale F.; je l'ouvris.

Elle était courte et ainsi conçue:

«Si J. E., qui s'est fait annoncer dans le Héraut de mardi, possède les connaissances indiquées, si elle est en position de donner des renseignements satisfaisants sur son caractère et sur son instruction, une place lui est offerte; Il n'y a qu'une élève, une petite fille au-dessous de dix ans. Les appointements sont de 30 livres, J. E. devra envoyer son nom, son adresse, et tous les renseignements demandés, chez Mme Fairfax, à Thornfield, près Millcote, comté de Millcote.»

J'examinai longtemps la lettre: l'écriture, ancienne et tremblée, trahissait la main d'une dame âgée. Je me réjouis de cette circonstance. J'avais été prise d'une secrète terreur. Je craignais, en agissant ainsi moi-même et d'après ma propre inspiration, de tomber dans quelque piège, et, par-dessus tout, je voulais que le résultat de mes efforts fût honorable. Je sentais qu'une vieille dame serait une garantie pour mon entreprise.

Je me la représentais vêtue d'une robe noire et d'un bonnet de veuve, froide peut-être, mais non pas impertinente; enfin je la taillais sur le modèle des vieilles nobles anglaises. Thornfield! c'était sans doute le nom de la maison; je me la figurais jolie et arrangée avec ordre. Millcote! Je me mis à repasser dans ma mémoire la carte de l'Angleterre. Le comté de Millcote était de soixante lieues plus près de Londres que le pays où je demeurais. Je considérais cela comme un avantage; je désirais aller vers la vie et le mouvement. Millcote était une grande ville manufacturière sur les bords de l'A… Ce devait être sans doute un lieu bruyant; eh bien! tant mieux! le changement serait complet; non pas que mon imagination fût très captivée par les longues cheminées et les nuages de fumée; «mais, me disais-je, Thornfield sera sans doute à une bonne distance de la ville.»

Ici la bobèche tomba et la mèche s'éteignit. Le jour suivant, de nouvelles démarches étaient nécessaires. Je ne pouvais plus garder mes projets pour moi seule; pour les accomplir, il fallait en parler à d'autres.

Ayant obtenu une audience de la directrice pendant la récréation de l'après-midi, je lui appris que je cherchais une place où le salaire serait double de ce que je gagnais à Lowood, car, à cette époque, je ne recevais que 15 livres par an. Je la priai de parler pour moi à M. Brockelhurst ou à quelque autre membre du Comité, et de lui demander de vouloir bien répondre de moi si l'on venait à lui pour de renseignements.

Elle consentit obligeamment à se charger de cette affaire, et, le jour suivant, elle parla à M. Brockelhurst. Celui-ci déclara qu'il fallait écrire à Mme Reed, puisqu'elle était ma tutrice naturelle. Une lettre fut donc envoyée à ma tante; elle répondit que je pouvais agir comme bon me semblait, et que depuis longtemps elle avait renoncé à se mêler de ce qui me regardait. Le billet passa entre les mains de tous les membres du Comité, et, après un délai qui me parut insupportable, j'obtins la permission formelle d'améliorer ma condition si je le pouvais. Un certificat constatant que je m'étais toujours bien conduite à Lowood, tant comme maîtresse que comme élève, témoignant en faveur de mon caractère et de mes capacités, et signé des inspecteurs, devait m'être accordé prochainement.

Ce certificat, je l'obtins en effet au bout d'une semaine. J'en envoyai une copie à Mme Fairfax, et je reçus une réponse. Elle était satisfaite des détails que je lui avais donnés, et elle m'accordait un délai de quinze jours avant de prendre chez elle ma place d'institutrice. Je m'occupai de faire mes préparatifs; la quinzaine passa rapidement; je n'avais pas un grand trousseau, bien qu'il fût proportionné à mes besoins, et le dernier jour me suffit pour faire ma malle.

C'était la même que j'avais apportée huit ans auparavant en arrivant de Gateshead.

La malle était ficelée, l'adresse mise; le voiturier devait venir dans une demi-heure la chercher pour la porter à Lowton, où moi- même je devais rendre le lendemain de bonne heure pour prendre la voiture. J'avais brossé mon costume de drap noir qui devait me servir pour le voyage; j'avais préparé mon chapeau, mes gants, mon manchon; j'avais visité tous mes tiroirs pour m'assurer que je n'oubliais rien. Ayant achevé mes préparatifs, je m'assis et j'essayai de me reposer.

Mais je ne le pus pas, bien que je fusse demeurée debout toute la journée; j'étais trop excitée. Une des phases de ma vie finissait le soir, une autre allait commencer le lendemain. Impossible de dormir entre ces deux crises; et, fiévreuse, je me voyais obligée du veiller pendant que s'accomplissait le changement.

«Mademoiselle, me dit la servante en me rencontrant dans le vestibule, où j'errais comme un esprit inquiet, il y a en bas une personne qui désire vous parler.

— Le roulier sans doute,» pensai-je en moi-même; et je descendis rapidement l'escalier sans en demander plus long.

Pour arriver à la cuisine, je fus obligée de passer devant le parloir, dont la porte était à demi ouverte; quelqu'un en sortit et se précipita vers moi.

«C'est elle! j'en suis sûre; je l'aurais reconnue partout,» s'écria en me prenant la main la personne qui avait arrêté ma marche.

Je regardai, et je vis une femme habillée comme le serait une bonne élégante; jeune encore et jolie, elle avait les yeux et les cheveux noirs, le teint plein d'animation.

«En bien! qui suis-je? me demanda-t-elle avec une voix et un sourire que je reconnus à demi. Je pense que vous ne m'avez point oubliée, mademoiselle Jane?»

Une seconde après j'étais dans ses bras, la couvrant de baisers et m'écriant: «Bessie! Bessie!» C'était tout ce que je pouvais dire pendant qu'elle restait là, riante à travers ses larmes. Nous rentrâmes toutes deux dans le parloir; près du feu était un petit enfant vêtu d'une blouse et d'un pantalon à carreaux.

«C'est mon petit garçon, me dit Bessie.

— Alors vous êtes mariée?

— Oui, il y a à peu près cinq ans, à Robert Leaven, le cocher; et
Bobby a une petite soeur que j'ai appelée Jane.

— Et vous n'êtes plus à Gateshead?

— Je suis à la loge maintenant; les vieux portiers l'ont quittée.

— Et comment va-t-on? dites-moi tout ce qui concerne la famille, Bessie… D'abord, asseyez-vous; Bobby, venez vous mettre sur mes genoux.»

Mais Bobby préféra aller vers sa mère.

«Vous n'êtes pas très grande, mademoiselle Jane, ni très forte, continua Mme Leaven; ils n'ont pas pris bien soin de vous ici. Mlle Éliza a la tête de plus que vous, et Mlle Georgiana est deux fois plus forte.

— Georgiana doit être belle, Bessie?

— Oh! très belle. L'hiver dernier elle a été à Londres avec sa mère, et tout le monde l'admirait. Un jeune lord est tombé amoureux d'elle; mais comme les parents ne voulaient pas de ce mariage, savez-vous ce qu'ils ont fait? Lui et Mlle Georgiana se sont sauvés! Mais ils ont été retrouvés et arrêtés. C'est Mlle Éliza qui les a découverts; je crois qu'elle était jalouse; et maintenant les deux soeurs vivent comme chien et chat; elles se disputent toujours.

— Et que devient John Reed?

— Il ne tourne pas aussi bien que sa mère le désirerait; il est allé au collège, et il est sorti ce qu'ils appellent fruit sec. Ses oncles voulaient le voir avocat et lui ont fait étudier les lois: mais c'est un jeune homme dissipé, je ne pense pas qu'ils en fassent grand-chose de bon.

— Quel extérieur a-t-il?

— Il est très grand; quelques personnes le trouvent beau garçon, mais il a des lèvres si épaisses!

— Et Mme Reed?

— Madame a l'air assez bien; mais je crois que son esprit est troublé. La conduite de M John ne lui plaît pas du tout; il dépense tant d'argent!

— Est-ce elle qui vous a envoyée ici, Bessie!

— Non, en vérité; mais il y a longtemps que j'avais envie de vous voir; et quand j'ai entendu dire que vous aviez écrit et que vous alliez quitter le pays, je me suis décidée à partir pour vous embrasser encore une fois avant que vous soyez tout à fait loin de moi.

— Je crains, Bessie, dis-je en riant, que ma vue ne vous ait désappointée.»

En effet, le regard de Bessie, bien qu'il fût respectueux, n'exprimait en rien l'admiration.

«Non, mademoiselle Jane, vous êtes assez gentille; vous avez l'air d'une dame, et c'est tout ce que j'ai jamais attendu de vous. Vous n'étiez pas une beauté dans votre enfance.»

Je souris à la franche réponse de Bessie; je la sentais juste, mais je confesse qu'elle ne me fut pas tout à fait indifférente. À dix-huit ans, presque tout le monde désire plaire, et quand on nous apprend qu'il faut y renoncer, nous éprouvons tout autre chose que de la reconnaissance.

«Mais je crois que vous êtes savante, continua Bessie comme pour me consoler; que savez-vous faire? pouvez-vous jouer du piano?

— Un peu.»

Il y en avait un dans la chambre. Bessie l'ouvrit et me demanda de lui jouer quelques notes. J'exécutai une valse ou deux; elle fut charmée.

«Les demoiselles Reed ne jouent pas si bien que vous, s'écria-t- elle avec enthousiasme; j'ai toujours dit que vous les surpasseriez en science. Et savez-vous dessiner?

— Voilà un de mes tableaux là, au-dessus de la cheminée.»

C'était une aquarelle dont j'avais fait présent à la directrice pour la remercier de son intercession en ma faveur auprès du Comité; elle l'avait fait encadrer et recouvrir d'un verre.

«C'est magnifique, mademoiselle Jane: c'est aussi beau que ce que fait le maître de dessin des demoiselles Reed. Livrées à elles- mêmes, elles ne pourraient approcher de cela; et avez-vous appris le français?

— Oui, Bessie, je peux le lire et le parler.

— Savez-vous broder et faire de la tapisserie?

— Oui, Bessie.

— Alors vous êtes tout à fait une dame, mademoiselle Jane; je savais bien que cela devait arriver. Vous ferez votre chemin en dépit de vos parents. Ah! je voulais aussi vous demander quelque chose: avez-vous jamais entendu parler de la famille de votre, père?

— Jamais.

— Eh bien! vous savez que madame disait toujours qu'ils étaient pauvres et misérables. Il est possible qu'ils soient pauvres, mais je certifie qu'ils sont mieux élevés que les Reed. Il y a sept ans environ, un M. Eyre est venu à Gateshead; il a demandé à vous voir; madame a répondu que vous étiez dans une pension éloignée de cinquante milles. Il a eu l'air très contrarié, car, disait-il, il n'avait pas le temps de s'y rendre; il partait pour un pays très éloigné, et le bateau devait quitter Londres dans un ou deux jours. Il avait tout à fait l'air d'un gentleman; je crois qu'il était frère de votre père.

— Et vers quel pays allait-il, Bessie?

— Il allait dans une île qui est à plus de trois cents lieues d'ici et où l'on fait du vin, à ce que m'a dit le sommelier.

— Madère? demandai-je.

— Oui, c'est cela; c'est juste ce nom-là.

— Et alors, il partit?

— Oui, il n'est pas resté longtemps dans la maison; madame lui a parlé très impérieusement, et derrière son dos, elle l'a traité de vil commerçant. Mon mari pense que c'est un marchand de vins.

— Très probablement, répondis-je, ou un agent dans quelque compagnie pour les vins.»

Bessie et moi nous causâmes du passé pendant une demi-heure encore. Puis elle fut obligée de me quitter.

Le lendemain matin, je la vis quelques minutes à Lowton pendant que j'attendais la voiture; nous nous séparâmes devant la maison de M. Brockelhurst.

Chacune de nous se dirigea de son côté; elle alla rejoindre la diligence qui devait la mener à Gateshead, tandis que je montais dans celle qui allait me conduire vers une nouvelle vie et des devoirs nouveaux, dans les environs inconnus de Millcote.

CHAPITRE XI

Un nouveau chapitre dans un roman est comme un nouvel acte dans une pièce. Au moment où le rideau se lève, figurez-vous, lecteurs, que vous avez devant les yeux une des chambres de l'auberge de George, à Millcote. Représentez-vous des murs recouverts d'un papier à personnages, un tapis, des meubles et des ornements de cheminée comme en possèdent toutes les auberges; enfin, en fait de tableaux, George III, le prince de Galles et la mort de Wolf. Tout cela, vous devez le voir à la lueur d'une lampe suspendue au plafond et d'un excellent feu, près duquel je me suis assise en manteau et en chapeau. Mon manchon et mon parapluie sont sur la table à côté de moi, et je tâche de me délivrer du froid et de l'humidité dont je me sens saisie après seize heures de voyage par une glaciale journée d'octobre. J'avais quitté Lowton à quatre heures du matin, et l'horloge de Millcote venait de sonner huit heures.

Lecteurs, quoique j'aie l'air fort bien installée, je n'ai pas l'esprit très tranquille; je pensais que quelqu'un serait là pour m'attendre à l'arrivée de la diligence, et, en descendant le marchepied de la voiture, je me mis à chercher des yeux la personne chargée de m'attendre. J'espérais entendre prononcer mon nom et voir quelque véhicule chargé de me transporter à Thornfield; mais je n'aperçus rien de semblable, et quand je demandai au garçon si l'on n'était pas venu chercher Mlle Eyre, il me répondit que non. Ma seule ressource fut donc de me faire préparer une chambre et d'attendre, malgré mes craintes et mes doutes.

Une jeune fille inexpérimentée, qui se trouve ainsi seule dans le monde, éprouve une sensation étrange. Ne connaissant personne, incertaine d'atteindre le but de son voyage, empêchée par bien des raisons de retourner au lieu qu'elle a quitté, elle trouve pourtant dans le charme du romanesque un adoucissement à son effroi, et pour quelque temps l'orgueil ranime son courage. Mais bientôt la crainte vint tout détruire et domina le reste chez moi, lorsque, après une demi-heure, je ne vis arriver personne. Enfin je me décidai à sonner.

«Y a-t-il près d'ici un endroit appelé Thornfield? demandai-je au garçon qui répondit à mon appel.

— Thornfield? Je ne sais pas, madame, mais je vais m'en informer.»

Il sortit, mais rentra bientôt après.

«Êtes-vous mademoiselle Eyre? dit-il.

— Oui.

— Eh bien, il y a quelqu'un ici qui vous attend.»

Je me levai, pris mon manchon et mon parapluie, et me hâtai de sortir de la chambre. Je vis un homme devant la porte de l'auberge, et à la lueur d'un réverbère je pus distinguer dans la rue une voiture traînée par un cheval.

«C'est là votre bagage? dit brusquement l'homme qui m'attendait, en indiquant ma malle.

— Oui,»

Il la plaça dans l'espèce de charrette qui devait nous conduire; je montai ensuite, et, avant qu'il refermât la portière, je lui demandai à quelle distance nous étions de Thornfield.

«À six milles environ.

— Combien mettrons-nous de temps pour y arriver?

— À peu près une heure et demie.»

Il ferma la portière, monta sur son siège et partit. Notre marche fut lente, et j'eus le temps de réfléchir. J'étais heureuse d'être enfin si près d'atteindre mon but, et, m'adossant dans la voiture, confortable bien que fort peu élégante, je pus méditer à mon aise.

«Il est probable, me dis-je, à en juger par la simplicité du domestique et de la voiture, que Mme Fairfax n'est pas une personne aimant à briller; tant mieux. Une seule fois dans ma vie j'ai vécu chez des gens riches, et j'y ai été malheureuse. Je voudrais savoir si elle demeure seule avec cette petite fille. Dans ce cas, et si elle est le moins du monde aimable, je m'entendrai fort bien avec elle. Je ferai de mon mieux. Pourvu que je réussisse! En entrant à Lowood j'avais pris cette résolution, et elle m'a porté bonheur; mais, chez Mme Reed, on a toujours dédaigné mes efforts. Je demande à Dieu que Mme Fairfax ne soit pas une seconde Mme Reed. En tout cas, je ne suis pas forcée de rester avec elle. Si les choses vont trop mal, je pourrai chercher une autre place. Mais où en sommes-nous de notre chemin?»

J'ouvris la fenêtre et je regardai: Millcote était derrière nous. À en juger d'après le nombre des lumières, ce devait être une ville importante, plus importante que Lowton; il me sembla que nous étions dans une espèce de commune; du reste, il y avait des maisons semées çà et là dans tout le district Le pays me parut bien différent de celui de Lowood. Il était plus populeux, mais moins pittoresque; plus animé, mais moins romantique.

Le chemin était difficile et la nuit obscure; le cocher laissait son cheval aller au pas, de sorte que nous restâmes bien deux heures en route.

Enfin il se tourna sur son siège et me dit:

«Nous ne sommes plus bien loin de Thornfield, maintenant.»

Je regardai de nouveau; nous passions devant une église; j'aperçus ses petites tours courtes et larges, et j'entendis l'horloge sonner un quart. Je vis aussi sur le versant d'une colline une file de lumières indiquant un village ou un hameau. Dix minutes après, le cocher descendit et ouvrit deux grandes portes qui se refermèrent dès que nous les eûmes franchies. Nous montâmes lentement une côte, et nous arrivâmes devant la maison. On voyait briller des lumières derrière les rideaux d'une fenêtre cintrée; tout le reste était dans l'obscurité. La voiture s'arrêta devant la porte du milieu, qui fut ouverte par la servante; je descendis et j'entrai dans la maison.

«Par ici, madame,» me dit la bonne; et elle me fit traverser une pièce carrée, tout entourée de portes d'une grande élévation. Elle m'introduisit ensuite dans une chambre qui, doublement illuminée par le feu et par les bougies, m'éblouit un moment à cause de l'obscurité où j'étais plongée depuis quelques heures. Lorsque je fus à même de voir ce qui m'entourait, un agréable tableau se présenta à mes yeux.

J'étais dans une petite chambre. Près du feu se trouvait une table ronde; sur un fauteuil à dos élevé et de forme antique était assise la plus propre et la plus mignonne petite dame qu'on puisse imaginer. Son costume consistait en un bonnet de veuve, une robe de soie noire et un tablier de mousseline blanche: c'était bien ainsi que je m'étais figuré Mme Fairfax; seulement je lui avais donné un regard moins doux. Elle tricotait et avait un énorme chat couché à ses pieds. En un mot, rien ne manquait pour compléter le beau idéal du confort domestique. Il est impossible de concevoir une introduction plus rassurante pour une nouvelle institutrice. Il n'y avait ni cette grandeur qui vous accable, ni cette pompe qui vous embarrasse. Au moment où j'entrai, la vieille dame se leva et vint avec empressement au-devant de moi.

«Comment vous portez-vous, ma chère? me dit-elle; j'ai peur que vous ne vous soyez bien ennuyée pendant la route; John conduit si lentement! Mais vous devez avoir froid? approchez-vous donc du feu.

— Madame Fairfax, je suppose? dis-je.

— Oui, en effet. Asseyez-vous, je vous prie.»

Elle me conduisit à sa place, me retira mon châle et me dénoua mon chapeau; je la priai de ne pas se donner tout cet embarras.

«Oh! cela ne me donne aucun embarras, me répondit-elle; mais vos mains sont presque gelées par le froid, Leah, ajouta-t-elle, faites un peu de vin chaud et préparez un ou deux sandwichs: voilà les clefs de l'office.»

Elle retira de sa poche un vrai trousseau de ménagère et le donna à la servante.

«Approchez-vous plus près du feu, continua-t-elle. Vous avez apporté votre malle avec vous, n'est-ce pas, ma chère?

— Oui, madame.

— Je vais la faire porter dans votre chambre,» dit-elle.

Et elle sortit.

«Elle me traite comme une visiteuse, pensai-je. Je m'attendais bien peu à une telle réception, je croyais ne trouver que des gens froids et roides; mais ne nous félicitons pas trop vite.»

Elle revint bientôt. Lorsque Leah apporta le plateau, elle débarrassa elle-même la table de son tricot et de quelques livres qui s'y trouvaient, et m'offrit de quoi me rafraîchir. J'étais confuse en me voyant l'objet des soins les plus attentifs que j'eusse jamais reçus, et ces soins m'étaient donnés par un supérieur. Mais comme elle ne semblait pas croire qu'elle fît rien d'extraordinaire, je pensai qu'il valait mieux recevoir tranquillement ses politesses.

«Aurai-je le plaisir de voir Mlle Fairfax ce soir? demandai-je, lorsque j'eus pris ce qu'elle m'offrait.

— Que dites-vous, ma chère? je suis un peu sourde,» répondit la bonne dame en approchant son oreille de ma bouche.

Je répétai ma question plus distinctement.

«Mlle Fairfax? Oh! vous voulez dire Mlle Varens. Varens est le nom de votre future élève.

— En vérité? Elle n'est donc point votre fille?

— Non, je n'ai pas de famille.»

J'allais lui demander comment elle se trouvait liée à Mlle Varens; mais je me rappelai qu'il n'était pas poli de faire trop de questions, et d'ailleurs, j'étais sûre de l'apprendre tôt ou tard.

«Je suis si contente, me dit-elle en s'asseyant vis-à-vis de moi et en prenant son chat sur ses genoux, je suis si contente que vous soyez arrivée! Ce sera charmant d'avoir une compagne. Certainement on est toujours bien ici; Thornfield est un vieux château, un peu négligé depuis quelque temps, mais encore respectable. Cependant, en hiver, on se sentirait triste même dans le plus beau quartier d'une ville, quand on est seule. Je dis seule; Leah est sans doute une gentille petite fille; John et sa femme sont très bien aussi, mais ce ne sont que des domestiques, et on ne peut pas les traiter en égaux; il faut les tenir à une certaine distance, dans la crainte de perdre son autorité. L'hiver dernier, qui était un dur hiver, si vous vous le rappelez, quand il ne neigeait pas, il faisait de la pluie ou du vent; l'hiver dernier, il n'est venu personne ici, excepté le boucher et le facteur, depuis le mois de novembre jusqu'au mois de février. J'étais devenue tout à fait triste à force de rester toujours seule. Leah me lisait quelquefois, mais je crois que cela ne l'amusait pas beaucoup; elle trouvait cette tâche trop assujettissante. Au printemps et en été tout alla mieux, le soleil et les longs jours apportent tant de changement; puis, au commencement de l'automne, la petite Adèle Varens est venue avec sa nourrice; un enfant met de la vie dans une maison, et maintenant que vous êtes ici, je vais devenir tout à fait gaie.»

Mon coeur se réchauffa en entendant parler ainsi l'excellente dame, et je rapprochai ma chaise de la sienne; puis je lui exprimai mon désir d'être pour elle une compagne aussi agréable qu'elle l'avait espéré.

«Mais je ne veux pas vous retenir trop tard, dit-elle: il est tout à l'heure minuit; vous avez voyagé tout le jour et vous devez être fatiguée; si vous avez les pieds bien chauds, je vais vous montrer votre chambre. J'ai fait préparer pour vous la chambre qui se trouve à côté de la mienne; elle est petite, mais j'ai pensé que vous vous y trouveriez mieux que dans les grandes pièces du devant. Les meubles y sont certainement plus beaux, mais elles sont si tristes et si isolées! moi-même je n'y couche jamais.»

Je la remerciai de son choix, et, comme j'étais vraiment fatiguée de mon voyage, je me montrai très empressée de me retirer. Elle prit la bougie et m'emmena. Elle alla d'abord voir si la porte de la salle était fermée, puis, en ayant retiré la clef, elle se dirigea vers l'escalier. Les marches et la rampe étaient en chêne, la fenêtre haute et grillée. Cette fenêtre, ainsi que le corridor qui conduisait aux chambres, avait plutôt l'air d'appartenir à une église qu'à une maison. L'escalier et le corridor étaient froids comme une cave, on s'y sentait seul et abandonné; de sorte qu'en entrant dans ma chambre, je fus bien aise de la trouver petite et meublée en style moderne.

Lorsque Mme Fairfax m'eut souhaité un bonsoir amical, je fermai ma porte et je regardai tout autour de moi. Bientôt l'impression produite par cette grande salle vide, ce spacieux escalier et ce long et froid corridor, fut effacée devant l'aspect plus vivant de ma petite chambre. Je me rappelai qu'après une journée de fatigues pour mon corps et d'anxiétés pour mon esprit, j'étais enfin en sûreté. Le coeur gonflé de reconnaissance, je m'agenouillai devant mon lit et je remerciai Dieu de ce qu'il m'avait donné, puis je lui demandai de me rendre digne de la bonté qu'on me témoignait si généreusement avant même que je l'eusse méritée. Enfin je le suppliai de m'accorder son aide pour la tâche que j'allais avoir à accomplir. Cette nuit-là, ma couche n'eut point d'épines et ma chambre n'éveilla aucune frayeur en moi. Fatiguée et heureuse, je m'endormis promptement et profondément. Quand je me réveillai, il faisait grand jour.

Combien ma chambre me sembla joyeuse, lorsque le soleil brillant à travers les rideaux de perse bleue de ma fenêtre me montra un tapis étendu sur le parquet et un mur recouvert d'un joli papier! Je ne pus m'empêcher de comparer cette chambre à celle de Lowood avec ses simples planches et ses murs noircis. Les choses extérieures impressionnent vivement dans la jeunesse. Aussi me figurai-je qu'une nouvelle vie allait commencer pour moi; une vie qui, en même temps que ses tristesses, aurait au moins aussi ses joies. Toutes mes facultés se ranimèrent, excitées par ce changement de scène et ce champ nouveau ouvert à l'espérance: je ne puis pas au juste dire ce que j'attendais; mais c'était quelque chose d'heureux qui ne devait peut-être pas arriver tout de suite ni dans un mois, mais dans un temps à venir que je ne pouvais indiquer.

Je me levai et je m'habillai avec soin; obligée d'être simple, car je ne possédais rien de luxueux, j'étais portée par ma nature à aimer une extrême propreté. Je n'avais pas l'habitude de dédaigner l'apparence et de ne pas songer à l'impression que je ferais; au contraire, j'avais toujours désiré paraître aussi bien que possible, et plaire autant que me le permettait mon manque de beauté. Quelquefois j'avais regretté de ne pas être plus jolie; quelquefois j'avais souhaité des joues roses, un nez droit, une petite bouche bien fraîche; j'avais souhaité d'être grande, bien faite. Je sentais qu'il était triste d'être si petite, si pâle, d'avoir des traits si irréguliers et si accentués. Pourquoi ces aspirations et ces regrets? Il serait difficile de le dire; je ne pouvais pas moi-même m'en rendre bien compte et pourtant j'avais une raison, une raison positive et naturelle.

Cependant, lorsque j'eus bien lissé mes cheveux, pris un col propre et mis ma robe noire, qui, quoique très simple, avait au moins le mérite d'être bien faite, je pensai que j'étais digne de paraître devant Mme Fairfax, et que ma nouvelle élève ne s'éloignerait pas de moi avec antipathie. Après avoir ouvert la fenêtre et examiné si tout était en ordre sur la table de toilette, je sortis de ma chambre.

Je traversai le long corridor recouvert de nattes, et je descendis le glissant escalier de chêne. J'arrivai à la grande salle, où je m'arrêtai quelques instants pour regarder les tableaux qui ornaient les murs (l'un d'eux représentait un affreux vieillard en cuirasse, et un autre, une dame avec des cheveux poudrés et un collier de perles), la lampe de bronze suspendue au plafond, et l'horloge, dont la boîte curieusement sculptée était devenue d'un noir d'ébène par le frottage. Tout cela me semblait imposant, mais il faut dire que je n'étais pas accoutumée à la grandeur. La porte vitrée était ouverte, j'en profitai pour sortir. C'était une belle matinée d'automne; le soleil brillait sans nuage sur les bosquets jaunis et sur les champs encore verts. J'avançai de quelques pas vers la pelouse et je regardai la maison. Elle avait trois étages. Sans être très vaste, elle était pourtant assez spacieuse; elle ressemblait plutôt au manoir d'un gentleman qu'au château d'un noble. Ses créneaux et sa façade grise lui donnaient quelque chose de pittoresque. Non loin de là étaient nichées de nombreuses familles de corneilles, qui, pour le moment, prenaient leurs ébats dans les airs. Elles volèrent au-dessus de la pelouse et des champs pour arriver à une grande prairie qui en était séparée par une clôture en ruine, près de laquelle on apercevait une rangée de vieux arbres noueux d'une taille gigantesque; de là venait probablement le nom de la maison. Plus loin on voyait des collines, moins élevées que celles qui entouraient Lowood, et moins semblables surtout à des barrières destinées à vous séparer du monde vivant, assez tranquilles pourtant et assez solitaires pour faire de Thornfield une espèce d'ermitage dont on n'aurait pas soupçonné l'existence si près d'une ville telle que Millcote. Sur le versant d'une des collines était étagé un petit hameau dont les toits se mêlaient aux arbres. L'église du district était plus près de Thornfield que le hameau; le haut de sa vieille tour perçait entre la maison et les portes, au-dessus d'un monticule.

Je jouissais de cet aspect calme, de cet air frais; j'écoutais le croassement des corneilles, je regardais la large entrée de la salle et je pensais combien cette maison était grande pour une seule petite dame telle que Mme Fairfax, lorsque celle-ci apparut à la porte.

«Quoi! déjà dehors? dit-elle; Je vois que vous êtes matinale.»

Je m'avançai vers elle; elle m'embrassa et me tendit la main.

«Thornfield vous plaît-il?» me demanda-t-elle.

Je lui répondis qu'il me plaisait infiniment.

«Oui, dit-elle, c'est un joli endroit; mais il perdra beaucoup si M. Rochester ne se décide pas à y demeurer ou à y faire de plus fréquentes visites. Les belles terres et les grandes maisons exigent la présence du propriétaire.

— M. Rochester! m'écriai-je; qui est-ce?

— Le propriétaire de Thornfield, me répondit-elle tranquillement; ne saviez-vous pas qu'il s'appelait Rochester?

— Certes, non, je ne le savais pas; je n'avais jamais entendu parler de lui.»

Mais la bonne dame semblait croire que l'existence de M. Rochester était universellement connue, et que tout le monde devait en avoir conscience.

«Je pensais, continuai-je, que Thornfield vous appartenait.

— À moi! Dieu vous bénisse, mon enfant; quelle idée! à moi! je ne suis que la femme de charge. Il est vrai que je suis une parente éloignée de M. Rochester par sa mère, ou du moins mon mari était un parent. Il était prêtre bénéficier de Hay, ce petit village que vous voyez là sur le versant de la colline, et cette église était la sienne. La mère de M. Rochester était une Fairfax, cousine au second degré de mon mari; mais je n'ai jamais cherché à tirer parti de cette parenté, elle est nulle à mes yeux; je me considère comme une simple femme de charge; mon maître est toujours très poli pour moi; je ne demande rien de plus.

— Et la petite fille, mon élève?

— Est la pupille de M. Rochester. Il m'a chargée de lui trouver une gouvernante. Il a l'intention, je crois, de la faire élever dans le comté de… La voilà qui vient avec sa bonne, car c'est le nom qu'elle donne à sa nourrice.»

Ainsi l'énigme était expliquée. Cette petite veuve affable et bonne n'était pas une grande dame, mais une personne dépendante comme moi. Je ne l'en aimais pas moins; au contraire, j'étais plus contente que jamais. L'égalité entre elle et moi était réelle, et non pas seulement le résultat de sa condescendance. Tant mieux, ma position ne devait s'en trouver que plus libre.

Pendant que je réfléchissais sur ma découverte, une petite fille accompagnée de sa bonne arriva en courant le long de la pelouse. Je regardai mon élève, qui d'abord ne sembla pas me remarquer: c'était une enfant de sept ou huit ans, délicate, pâle, avec de petits traits et des cheveux abondants tombant en boucles sur son cou.

«Bonjour, mademoiselle Adèle, dit Mme Fairfax. Venez dire bonjour à la dame qui doit être votre maîtresse, et qui fera de vous quelque jour une femme bien savante.»

Elle approcha.

«C'est là ma gouvernante?» dit-elle en français à sa nourrice, qui lui répondit: «Mais oui, certainement.

— Sont-elles étrangères? demandai-je, étonnée de les entendre parler français.

— La nourrice est étrangère et Adèle est née sur le continent; elle ne l'avait jamais quitté, je crois, avant de venir ici, il y a six mois environ. Lorsqu'elle est arrivée, elle ne savait pas un mot d'anglais; maintenant elle commence à le parler un peu; mais je ne la comprends pas, parce qu'elle confond les deux langues. Quant à vous, je suis persuadée que vous l'entendrez très bien.»

Heureusement que j'avais eu une maîtresse française, et comme j'avais toujours cherché à parler le plus possible avec Mme Pierrot, et que pendant les sept dernières années j'avais appris tous les jours un peu de français par coeur, en m'efforçant d'imiter aussi bien que possible la prononciation de ma maîtresse, j'étais arrivée à parler assez vite et assez correctement pour être sûre de me tirer d'affaire avec Mlle Adèle. Elle s'avança vers moi, et me donna une poignée de main lorsqu'on lui eut dit que j'étais sa gouvernante. En la conduisant déjeuner, je lui adressai quelques phrases dans sa langue. Elle répondit d'abord brièvement; mais lorsque nous fûmes à table, et qu'elle eut fixé pendant une dizaine de minutes ses yeux brun clair sur moi, elle commença tout à coup son bavardage.

«Ah! s'écria-t-elle en français, vous parlez ma langue aussi bien que M. Rochester. Je puis causer avec vous comme avec lui, et Sophie aussi le pourra; elle va être bien contente, personne ne la comprend ici; Mme Fairfax est Anglaise. Sophie est ma nourrice; elle a traversé la mer avec moi sur un grand bateau où il y avait une cheminée qui fumait, qui fumait! J'étais malade, et Sophie et M. Rochester aussi. M. Rochester était étendu sur un sofa dans une jolie pièce qu'on appelait le salon. Sophie et moi nous avions deux petits lits dans une autre chambre; je suis presque tombée du mien; il était comme un banc Ah! mademoiselle, comment vous appelez-vous?

— Eyre, Jane Eyre.

— Aire! Bah! Je ne puis pas le dire. Eh bien, notre bateau s'arrêta le matin, avant que le soleil fût tout à fait levé, dans une grande ville, une ville immense avec des maisons noires et toutes couvertes de fumée; elle ne ressemblait pas du tout à la jolie ville bien propre que je venais de quitter. M. Rochester me prit dans ses bras et traversa une planche qui conduisait à terre; puis nous sommes montés dans une voiture qui nous a conduits à une grande et belle maison, plus grande et plus belle que celle-ci, et qu'on appelle un hôtel; nous y sommes restés près d'une semaine. Sophie et moi nous allions nous promener tous les jours sur une grande place remplie d'arbres qu'on appelait le Parc. Il y avait beaucoup d'autres enfants et un grand étang couvert d'oiseaux que je nourrissais avec des miettes de pain.

— Pouvez-vous la comprendre quand elle parle si vite?» demanda
Mme Fairfax.

Je la comprenais parfaitement, car j'avais été habituée au bavardage de Mme Pierrot.

«Je voudrais bien, continua la bonne dame, que vous lui fissiez quelques questions sur ses parents; je désirerais savoir si elle se les rappelle.

— Adèle, demandai-je, avec qui viviez-vous lorsque vous étiez dans cette jolie ville dont vous m'avez parlé?

— J'ai longtemps demeuré avec maman; mais elle est partie pour la Virginie. Maman m'apprenait à danser, à chanter et à répéter des vers; de beaux messieurs et de belles dames venaient la voir, et alors je dansais devant eux, ou bien maman me mettait sur leurs genoux et me faisait chanter. J'aimais cela. Voulez-vous m'entendre chanter?»

Comme elle avait fini de déjeuner, je lui permis de nous montrer ses talents. Elle descendit de sa chaise et vint se placer sur mes genoux; puis elle étendit ses petites mains devant elle, rejeta ses boucles en arrière, leva les yeux au plafond et commença un passage d'opéra. Il s'agissait d'une femme abandonnée, qui, après avoir pleuré la perfidie de son amant, appelle l'orgueil à son aide. Elle dit à ses femmes de la couvrir de ses bijoux les plus brillants, de ses vêtements les plus riches; car elle a pris la résolution d'aller cette nuit à un bal où elle doit rencontrer son amant, afin de lui prouver par sa gaieté combien elle est peu attristée de son infidélité.

Le sujet semblait étrangement choisi pour un enfant; mais je supposai que l'originalité consistait justement à faire entendre des accents d'amour et de jalousie sortis des lèvres d'un enfant.

C'était toujours de bien mauvais goût, du moins ce fut là ma pensée.

Après avoir fini, elle descendit de mes genoux, et me dit:

«Maintenant, mademoiselle, je vais vous répéter quelques vers.»

Choisissant une attitude, elle commença: «La ligue des rats, fable de La Fontaine.» Elle déclama cette fable avec emphase, et en faisant bien attention à la ponctuation. La flexibilité de sa voix et ses gestes bien appropriés, chose fort rare chez les enfants, indiquaient qu'elle avait été enseignée avec soin.

«Est-ce votre mère qui vous a appris cette fable? demandai-je.

— Oui, et elle la disait toujours ainsi. À cet endroit: «Qu'avez- vous donc? lui dit un de ces rats, parlez!» elle me faisait lever la main, afin de me rappeler que je devais élever la voix. Maintenant voulez-vous que je danse devant vous?

— Non, cela suffit. Mais lorsque votre mère est partie pour la
Virginie, avec qui êtes-vous donc restée?

— Avec Mme Frédéric et son mari; elle a pris soin de moi, mais elle ne m'est pas parente. Je crois qu'elle est pauvre, car, elle n'a pas une jolie maison comme maman. Du reste, je n'y suis pas restée longtemps. M. Rochester m'a demandé si je voulais venir demeurer en Angleterre avec lui, et j'ai répondu que oui, parce que j'avais connu M. Rochester avant Mme Frédéric, et qu'il avait toujours été bon pour moi, m'avait donné de belles robes et de beaux joujoux; mais il n'a pas tenu sa promesse, car, après m'avoir amenée en Angleterre, il est reparti et je ne le vois jamais.»

Le déjeuner achevé, Adèle et moi nous nous retirâmes dans la bibliothèque, qui, d'après les ordres de M. Rochester, devait servir de salle d'étude. La plupart des livres étaient sous clef; une seule bibliothèque avait été laissée ouverte. Elle contenait des ouvrages élémentaires de toutes sortes, des romances et quelques volumes de littérature, des poésies, des biographies et des voyages. Il avait supposé que c'était là tout ce que pourrait désirer une gouvernante pour son usage particulier; du reste, je me trouvais amplement satisfaite pour le présent; et, en comparaison des quelques livres que je glanais de temps en temps à Lowood, il me sembla que j'avais là une riche moisson d'amusement et d'instruction. J'aperçus en outre un piano tout neuf et d'une qualité supérieure, un chevalet et deux sphères.

Je trouvai dans Adèle une élève assez docile, mais difficile à rendre attentive. Elle n'avait pas été habituée à des occupations régulières, et je pensai qu'il serait irréfléchi de l'enfermer trop dès le commencement. Aussi, après lui avoir beaucoup parlé et lui avoir donné quelques lignes à apprendre, voyant qu'il était midi, je lui permis de retourner avec sa nourrice, et je résolus de dessiner pour elle quelques esquisses jusqu'à l'heure du dîner.

Comme je montais chercher mon portefeuille et mes crayons,
Mme Fairfax m'appela.

«Votre classe du matin est achevée, je suppose,» me dit-elle.

La voix venait d'une chambre dont la porte était ouverte. J'entrai en l'entendant s'adresser à moi. J'aperçus alors une pièce magnifique, ornée d'un tapis turc. Les meubles et les rideaux étaient rouges; les murs recouverts en bois de noyer, le plafond enrichi de sculptures dignes d'une aristocratique demeure; la fenêtre était vaste, mais la poussière en avait noirci les vitres. Mme Fairfax était occupée à nettoyer quelques vases en belle marcassite rouge placés sur le buffet.

«Quelle belle pièce! m'écriai-je en regardant autour de moi; je n'en ai jamais vu de moitié si imposante.

— C'est la salle à manger; je viens d'ouvrir la fenêtre pour faire entrer un peu d'air et de soleil; car tout devient si humide dans les appartements rarement habités! le salon là-bas a l'odeur d'une cave.»

Elle me montra du doigt une grande arche correspondant à la fenêtre, tendue d'un rideau semblable, relevé pour le moment. Je montai les deux marches qui se trouvaient devant l'arche, et je regardai devant moi. J'aperçus une chambre qui, pour mes yeux novices, avait quelque chose de féerique, et pourtant c'était tout simplement un très joli salon, à côté duquel se trouvait un boudoir; l'un et l'autre étaient recouverts de tapis blancs, sur lesquels on semblait avoir semé de brillantes guirlandes de fleurs. Les plafonds étaient ornés de grappes de raisin et de feuilles de vigne d'un blanc de neige, qui formaient un riche contraste avec les divans rouges; d'étincelants vases de Bohême, d'un rouge vermeil, relevaient le marbre pâle de la cheminée. Entre les fenêtres, de grandes glaces reflétaient cet assemblage de neige et de feu.

«Comme vous tenez toutes ces chambres en ordre, madame Fairfax! m'écriai-je; pas de housse, et pourtant pas de poussière. Sans ce froid glacial, on les croirait habitées.

— Dame, mademoiselle Eyre, quoique les visites de M. Rochester soient rares, elles sont toujours imprévues; quand il arrive, il n'aime pas à trouver tous les meubles couverts et à entendre le bruit d'une installation subite, de sorte que je tâche de tenir toujours les chambres prêtes.

— M. Rochester est-il exigeant et tyrannique?

— Pas précisément; mais il a les goûts et les habitudes d'un gentleman, et il veut que tout soit arrangé en conséquence.

— L'aimez-vous? est-il généralement aimé?

— Oh! oui; sa famille a toujours été respectée. Presque tout le pays que vous voyez a appartenu aux Rochester depuis un temps immémorial.

— Mais vous personnellement, l'aimez-vous? Est-il aimé pour lui- même?

— Je n'ai aucune raison pour ne pas l'aimer, et je crois que ses fermiers le considèrent comme un maître juste et libéral; mais il n'est jamais resté longtemps au milieu d'eux.

— N'a-t-il rien de remarquable? En un mot, quel est son caractère?

— Oh! son caractère est irréprochable, à ce qu'il me semble; il est peut-être un peu étrange; il a beaucoup voyagé et beaucoup vu, je suis persuadée qu'il est fort savant; mais je n'ai jamais causé longtemps avec lui.

— En quoi est-il étrange?

— Je ne sais pas; ce n'est pas facile à expliquer; rien de bien frappant; mais on le sent dans ce qu'il dit; on ne peut jamais être sûr s'il parle sérieusement ou en riant, s'il est content ou non; enfin, on ne le comprend pas bien, moi du moins; mais n'importe, c'est un très bon maître.»

Voilà tout ce que je tirai de Mme Fairfax au sujet de son maître et du mien. Il y a des gens qui semblent ne pas se douter qu'on puisse étudier un caractère, observer les points saillants des personnes ou des choses. La bonne dame appartenait évidemment à cette classe; mes questions l'embarrassaient, mais ne lui faisaient rien trouver. À ses yeux, M. Rochester était M. Rochester, un gentleman, un propriétaire, rien de plus; elle ne cherchait pas plus avant, et s'étonnait certainement de mon désir de le connaître davantage.

Lorsque nous quittâmes la salle à manger, elle me proposa de me montrer le reste de la maison. Je la suivis, et j'admirai l'élégance et le soin qui régnaient partout. Les chambres du devant surtout me parurent grandes et belles; quelques-unes des pièces du troisième, bien que sombres, et basses, étaient intéressantes par leur aspect antique. À mesure que les meubles des premiers étages n'avaient plus été de mode, on les avait relégués en haut, et la lumière imparfaite d'une petite fenêtre permettait de voir des lits séculaires, des coffres en chêne ou en noyer qui, grâce à leurs étranges sculptures représentant des branches de palmier ou des têtes de chérubins, ressemblaient assez à l'arche des Hébreux; des chaises vénérables à dossiers sombres et élevés, d'autres sièges plus vieux encore et où l'on retrouvait cependant les traces à demi effacées d'une broderie faite par des mains qui, depuis deux générations, étaient retournées dans la poussière du cercueil. Tout cela donnait au troisième étage de Thornfield l'aspect d'une demeure du passé, d'un reliquaire des vieux souvenirs. Dans le jour, j'aimais le silence et l'obscurité de ces retraites; mais je n'enviais pas pour le repos de la nuit ses grands lits fermés par des portes de chêne ou enveloppés d'immenses rideaux, dont les broderies représentaient des fleurs et des oiseaux étranges ou des hommes plus étranges encore. Quel caractère fantastique eussent donné à toutes ces choses les pâles rayons de la lune!

«Les domestiques dorment-ils dans ces chambres? demandai-je.

— Non, ils occupent de plus petits appartements sur le derrière de la maison; personne ne dort ici. S'il y avait des revenants à Thornfield, il semble qu'ils choisiraient ces chambres pour les hanter.

— Je le crois. Vous n'avez donc pas de revenants?

— Non, pas que je sache, répondit Mme Fairfax en souriant.

— Même dans vos traditions?

— Je ne crois pas; et pourtant on dit que les Rochester ont été plutôt violents que tranquilles; c'est peut-être pour cela que maintenant ils restent en paix dans leurs tombeaux.

— Oui; après la fièvre de la vie, ils dorment bien, murmurai-je.
Mais où donc allez-vous, madame Fairfax? demandai-je.

— Sur la terrasse. Voulez-vous venir jouir de la vue qu'on a d'en haut?»

Un escalier très étroit conduisait aux mansardes, et de là une échelle, terminée par une trappe, menait sur les toits. J'étais de niveau avec les corneilles, et je pus voir dans leurs nids. Appuyée sur les créneaux, je me mis à regarder au loin et à examiner les terrains étendus devant moi. Alors j'aperçus la pelouse verte et unie entourant la base sombre de la maison; le champ aussi grand qu'un parc; le bois triste et épais séparé en deux par un sentier tellement recouvert de mousse, qu'il était plus vert que les arbres avec leur feuillage; l'église, les portes, la route, les tranquilles collines; toute la nature semblait se reposer sous le soleil d'un jour d'automne. À l'horizon, un beau ciel d'azur marbré de taches blanches comme des perles. Rien dans cette scène n'était merveilleux, mais tout vous charmait. Lorsque la trappe fut de nouveau franchie, j'eus peine à descendre l'échelle. Les mansardes me semblaient si sombres, comparées à ce ciel bleu, à ces bosquets, à ces pâturages, à ces vertes collines dont le château était le centre, à toute cette scène enfin éclairée par les rayons du soleil et que je venais de contempler avec bonheur!

Mme Fairfax resta en arrière pour fermer la trappe. À force de tâter, je trouvai la porte qui conduisait hors des mansardes, et je me mis à descendre le sombre petit escalier. J'errai quelque temps dans le passage qui séparait les chambres de devant des chambres de derrière du troisième étage. Il était étroit, bas et obscur, n'ayant qu'une seule fenêtre pour l'éclairer. En voyant ces deux rangées de petites portes noires et fermées, on eût dit un corridor du château de quelque Barbe-Bleue.

Au moment où je passais, un éclat de rire vint frapper mes oreilles; c'était un rire étrange, clair, et n'indiquant nullement la joie. Je m'arrêtai; le bruit cessa quelques instants, puis recommença plus fort: car le premier éclat, bien que distinct, avait été très faible; cette fois c'était un accès bruyant qui semblait trouver un écho dans chacune des chambres solitaires, quoiqu'il ne partît certainement que d'une seule, dont j'aurais pu montrer la porte sans me tromper.

«Madame Fairfax, m'écriai-je, car à ce moment elle descendait l'escalier, avez-vous entendu ce bruyant éclat de rire? d'où peut- il venir?

— C'est probablement une des servantes, répondit-elle; peut-être
Grace Poole.

— L'avez-vous entendue? demandai-je de nouveau.

— Oui; et je l'entends bien souvent; elle coud dans l'une de ces chambres. Quelquefois Leah est avec elle; quand elles sont ensemble, elles font souvent du bruit.»

Le rire fut répété et se termina par un étrange murmure.

«Grace!» s'écria Mme Fairfax.

Je ne m'attendais pas à voir apparaître quelqu'un, car ce rire était tragique et surnaturel; jamais je n'en ai entendu de semblable. Heureusement qu'il était midi, qu'aucune des circonstances indispensables à l'apparition des revenants n'avait accompagné ce bruit, et que si le lieu ni l'heure ne pouvaient exciter la crainte; sans cela une terreur superstitieuse se serait emparée de moi. Cependant l'événement me prouva que j'étais folle d'avoir été même étonnée.

Je vis s'ouvrir la porte la plus proche de moi, et une servante en sortit. C'était une femme de trente ou quarante ans. Elle avait les épaules carrées, les cheveux rouges et la figure laide et dure.

«Voilà trop de bruit, Grace, dit Mme Fairfax; rappelez-vous les ordres que vous avez reçus.»

Grace salua silencieusement et rentra.

«C'est une personne que nous avons pour coudre et aider Leah, continua la veuve. Elle n'est certes pas irréprochable, mais enfin elle fait bien son ouvrage. À propos, qu'avez-vous fait de votre jeune élève, ce matin?»

La conversation ainsi tournée sur Adèle, nous continuâmes, et bientôt nous atteignîmes les pièces gaies et lumineuses d'en bas. Adèle vint au-devant de nous en nous criant:

«Mesdames, vous êtes servies.» Puis elle ajouta: «J'ai bien faim, moi!»

Le dîner était prêt et nous attendait dans la chambre de
Mme Fairfax.