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Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice cover

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice

Chapter 15: CHAPITRE XIV
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About This Book

La narration suit une jeune orpheline qui traverse une enfance marquée par la privation et l'injustice, reçoit une éducation austère, puis devient institutrice dans une grande maison où elle tisse une relation complexe avec le maître du lieu. Confrontée à révélations troublantes et à choix moraux, elle affirme son intégrité, quitte ce monde pour retrouver sa liberté, hérite d'une indépendance financière, et revient vers un foyer durable après des épreuves qui ont transformé tous les protagonistes. Le récit explore l'autonomie personnelle, la conscience morale, les inégalités sociales et les tensions entre passion et devoir.

CHAPITRE XII

La manière calme et douce dont j'avais été reçue à Thornfield semblait m'annoncer une existence facile, et cette espérance fut loin d'être déçue lorsque je connus mieux le château et ses habitants: Mme Fairfax était en effet ce qu'elle m'avait paru tout d'abord, une femme douce, complaisante, suffisamment instruite, et d'une intelligence ordinaire. Mon élève était une enfant pleine de vivacité. Comme on l'avait beaucoup gâtée, elle était quelquefois capricieuse. Heureusement elle était entièrement confiée à mes soins, et personne ne s'opposait à mes plans d'éducation, de sorte qu'elle renonça bientôt à ses petits accès d'entêtement, et devint docile. Elle n'avait aucune aptitude particulière, aucun trait de caractère, aucun développement de sentiment ou de goût qui pût l'élever d'un pouce au-dessus des autres enfants; mais elle n'avait aucun défaut qui pût la rendre inférieure à la plupart d'entre eux; elle faisait des progrès raisonnables et avait pour moi une affection vive, sinon très profonde. Ses efforts pour me plaire, sa simplicité, son gai babillage, m'inspirèrent un attachement suffisant pour nous contenter l'une et l'autre.

Ce langage sera sans doute trouvé bien froid par les personnes qui affichent de solennelles doctrines sur la nature évangélique des enfants et sur la dévotion idolâtre que devraient toujours leur vouer ceux qui sont chargés de leur éducation. Mais je n'écris pas pour flatter l'égoïsme des parents ou pour servir d'écho à l'hypocrisie; je dis simplement la vérité. J'éprouvais une consciencieuse sollicitude pour les progrès et la conduite d'Adèle, pour sa personne une tranquille affection, de même que j'aimais Mme Fairfax en raison de ses bontés, et que je trouvais dans sa compagnie un plaisir proportionné à la nature de son esprit et de son caractère.

Me blâmera qui voudra, lorsque j'ajouterai que de temps en temps, quand je me promenais seule, quand je regardais à travers les grilles de la porte la route se déroulant devant moi, ou quand, voyant Adèle jouer avec sa nourrice et Mme Fairfax occupée dans l'office, je montais les trois étages et j'ouvrais le trappe pour arriver à la terrasse, quand enfin mes yeux pouvaient suivre les champs, les montagnes, la ligne sombre du ciel, je désirais ardemment un pouvoir qui me fit connaître ce qu'il y avait derrière ces limites, qui me fit apercevoir ce monde actif, ces villes animées dont j'avais entendu parler, mais que je n'avais jamais vues. Alors je souhaitais plus d'expérience, des rapports plus fréquents avec les autres hommes et la possibilité d'étudier un plus grand nombre de caractères que je ne pouvais le faire à Thornfield. J'appréciais ce qu'il y avait de bon dans Mme Fairfax et dans Adèle, mais je croyais à l'existence d'autres bontés différentes et plus vives. Ce que je pressentais, j'aurais voulu le connaître.

Beaucoup me blâmeront sans doute; on m'appellera nature mécontente; mais je ne pouvais faire autrement; il me fallait du mouvement. Quelquefois j'étais agitée jusqu'à la souffrance; alors mon seul soulagement était de me promener dans le corridor du troisième, et, au milieu de ce silence et de cette solitude, les yeux de mon esprit erraient sur toutes les brillantes visions qui se présentaient devant eux: et certes elles étaient belles et nombreuses. Ces pensées gonflaient mon coeur; mais le trouble qui le soulevait lui donnait en même temps la vie. Cependant je préférais encore écouter un conte qui ne finissait jamais, un conte qu'avait créé mon imagination, et qu'elle me redisait sans cesse en la remplissant de vie, de flamme et de sentiment; toutes choses que j'avais tant désirées, mais que ne me donnait pas mon existence actuelle.

Il est vain de dire que les hommes doivent être heureux dans le repos: il leur faut de l'action, et, s'il n'y en a pas autour d'eux, ils en créeront; des millions sont condamnés à une vie plus tranquille que la mienne, et des millions sont dans une silencieuse révolte contre leur sort. Personne ne se doute combien de rébellions en dehors des rébellions politiques fermentent dans la masse d'êtres vivants qui peuple la terre. On suppose les femmes généralement calmes: mais les femmes sentent comme les hommes; elles ont besoin d'exercer leurs facultés, et, comme à leurs frères, il leur faut un champ pour leurs efforts. De même que les hommes, elles souffrent d'une contrainte trop sévère, d'une immobilité trop absolue. C'est de l'aveuglement à leurs frères plus heureux de déclarer qu'elles doivent se borner à faire des poudings, à tricoter des bas, à jouer du piano et à broder des sacs.

Quand j'étais ainsi seule, il m'arrivait souvent d'entendre le rire de Grace Poole; toujours le même rire lent et bas qui la première fois m'avait fait tressaillir. J'entendais aussi son étrange murmure, plus étrange encore que son rire. Il y avait des jours où elle était silencieuse, et d'autres où elle faisait entendre des sons inexplicables. Quelquefois je la voyais sortir de sa chambre tenant à la main une assiette ou un plateau, descendre à la cuisine et revenir (oh! romanesque lecteur, permettez-moi de vous dire la vérité entière), portant un pot de porter. Son apparence aurait glacé la curiosité la plus excitée par ses cris bizarres; elle avait les traits durs, et rien en elle ne pouvait vous attirer. Je tâchai plusieurs fois d'entrer en conversation avec elle; mais elle n'était pas causante. Généralement une réponse monosyllabique coupait court à tout entretien.

Les autres domestiques, John et sa femme Leah, chargée de l'entretien de la maison, et Sophie, la nourrice française, étaient bien, sans pourtant avoir rien de remarquable. Je parlais souvent français avec Sophie, et quelquefois je lui faisais, des questions sur son pays natal; mais elle n'était propre ni à raconter ni à décrire: d'après ses réponses vagues et confuses, on eût dit qu'elle désirait plutôt vous voir cesser que continuer l'interrogatoire.

Octobre, novembre et décembre se passèrent ainsi. Une après-midi de janvier, Mme Fairfax me demanda un jour de congé pour Adèle, parce qu'elle était enrhumée; Adèle appuya cette demande avec une ardeur qui me rappela combien les jours de congé m'étaient précieux lorsque j'étais enfant. Je le lui accordai donc, pensant que je ferais bien de ne pas me montrer exigeante sur ce point. C'était une belle journée, calme, bien que très froide; j'étais fatiguée d'être restée assise tranquillement dans la bibliothèque pendant une toute longue matinée; Mme Fairfax venait d'écrire une lettre; je mis mon chapeau et mon manteau, et je proposai de la porter à la poste de Hay, distante de deux milles: ce devait être une agréable promenade. Lorsque Adèle fut confortablement assise sur sa petite chaise, au coin du feu de Mme Fairfax, je lui donnai sa belle poupée de cire, que je gardais ordinairement enveloppée dans un papier d'argent, et un livre d'histoire pour varier ses plaisirs.

«Revenez bientôt, ma bonne amie, ma chère demoiselle Jeannette,» me dit-elle. Je l'embrassai et je partis.

Le sol était dur, l'air tranquille et ma route solitaire; j'allai vite jusqu'à ce que je me fusse réchauffée, et alors je me mis à marcher plus lentement, pour mieux jouir et pour analyser ma jouissance. Trois heures avaient sonné à l'église au moment où je passais près du clocher. Ce moment de la journée avait un grand charme pour moi, parce que l'obscurité commençait déjà et que les pâles rayons du soleil descendaient lentement à l'horizon. J'étais à un mille de Thornfield, dans un sentier connu pour ses roses sauvages en été, ses noisettes et ses mûres en automne, et qui même alors possédait encore quelques-uns des fruits rouges de l'aubépine; mais en hiver son véritable attrait consistait dans sa complète solitude et dans son calme dépouillé. Si une brise venait à s'élever, on ne l'entendait pas; car il n'y avait pas un houx, pas un seul de ces arbres dont le feuillage se conserve toujours vert et fait siffler le vent; l'aubépine flétrie et les buissons de noisetiers étaient aussi muets que les pierres blanches placées au milieu du sentier pour servir de chaussée. Au loin, l'oeil ne découvrait que des champs où le bétail ne venait plus brouter, et si de temps en temps on apercevait un petit oiseau brun s'agitant dans les haies, on croyait voir une dernière feuille morte qui avait oublié de tomber.

Le sentier allait en montant jusqu'à Hay. Arrivée au milieu, je m'assis sur les degrés d'un petit escalier conduisant dans un champ; je m'enveloppai dans mon manteau, et je cachai mes mains dans mon manchon de façon à ne pas sentir le froid, bien qu'il fût très vif, ainsi que l'attestait la couche de glace recouvrant la chaussée, au milieu de laquelle un petit ruisseau gelé pour le moment avait débordé quelques jours auparavant, après un rapide dégel. De l'endroit où j'étais assise, j'apercevais Thornfield; le château gris et surmonté de créneaux était l'objet le plus frappant de la vallée. À l'est, on voyait s'élever les bois de Thornfield et les arbres où nichaient les corneilles; je regardai ce spectacle jusqu'à ce que le soleil descendit dans les arbres et disparût entouré de rayons rouges; alors je me tournai vers l'ouest.

La lune se levait sur le sommet d'une colline, pâle encore et semblable à un nuage, mais devenant de moment en moment plus brillante. Elle planait sur Hay, qui, à moitié perdu dans les arbres, envoyait une fumée bleue de ses quelques cheminées. J'en étais encore éloignée d'un mille, et pourtant, au milieu de ce silence complet, les bruits de la vie arrivaient jusqu'à moi; j'entendais aussi des murmures de ruisseaux; dans quelle vallée, à quelle profondeur? Je ne pouvais le dire; mais il y avait bien des collines au delà de Hay, et sans doute bien des ruisseaux devaient y couler. La tranquillité de cette soirée trahissait également les courants les plus proches et les plus éloignés.

Un bruit soudain vint bientôt mettre fin à ces murmures, si clairs bien qu'éloignés; un piétinement, un son métallique effaça le doux bruissement des eaux, de même que dans un tableau la masse solide d'un rocher ou le rude tronc d'un gros chêne profondément enraciné au premier plan empêche d'apercevoir au loin les collines azurées, le lumineux horizon et les nuages qui mélangent leurs couleurs.

Le bruit était causé par l'arrivée d'un cheval le long de la chaussée. Les sinuosités du sentier me le cachaient encore, mais je l'entendais approcher. J'allais quitter ma place; mais, comme le chemin était très étroit, je restai pour le laisser passer. J'étais jeune alors, et mon esprit était rempli de toutes sortes de créations brillantes ou sombres. Les souvenirs des contes de nourrice étaient ensevelis dans mon cerveau, au milieu d'autres ruines. Cependant, lorsqu'ils venaient à sortir de leurs décombres, ils avaient plus de force et de vivacité chez la jeune fille qu'ils n'en avaient eu chez l'enfant.

Lorsque je vis le cheval approcher au milieu de l'obscurité, je me rappelai une certaine histoire de Bessie, où figurait un esprit du nord de l'Angleterre appelé Gytrash. Cet esprit, qui apparaissait sous la forme d'un cheval, d'un mulet ou d'un gros chien, hantait les routes solitaires et s'avançait quelquefois vers les voyageurs attardés.

Le cheval était près, mais on ne le voyait pas encore, lorsque, outre le piétinement, j'entendis du bruit sortir de la haie, et je vis se glisser le long des noisetiers un gros chien qui, grâce à son pelage noir et blanc, ne pouvait être confondu avec les arbres. C'était justement une des formes que prenait le Gytrash de Bessie; j'avais bien, en effet, devant les yeux un animal semblable à un lion, avec une longue crinière et une tête énorme. Il passa pourtant assez tranquillement devant moi, sans me regarder avec des yeux étranges, comme je m'y attendais presque. Le cheval suivait; il était grand et portait un cavalier. Cet homme venait de briser le charme, car jamais être humain n'avait monté Gytrash; il était toujours seul, et, d'après mes idées, les lutins pouvaient bien habiter le corps des animaux, mais ne devaient jamais prendre la forme vulgaire d'un être humain. Ce n'était donc pas un Gytrash, mais simplement un voyageur suivant le chemin le plus court pour arriver à Millcote. Il passa, et je continuai ma route; mais au bout de quelques pas je me retournai, mon attention ayant été attirée par le bruit d'une chute, et par cette exclamation: «Que diable faire maintenant?» Monture et cavalier étaient tombés. Le cheval avait glissé sur la glace de la chaussée. Le chien revint sur ses pas; en voyant son maître à terre et en entendant le cheval souffler, il poussa un aboiement dont sa taille justifiait la force, et qui fut répété par l'écho des montagnes. Il tourna autour du cavalier et courut à moi. C'était tout ce qu'il pouvait faire; il n'avait pas moyen d'appeler d'autre aide.

Je le suivis, et je trouvai le voyageur s'efforçant de se débarrasser de son cheval. Ses efforts étaient si vigoureux, que je pensai qu'il ne devait pas s'être fait beaucoup de mal; néanmoins, m'approchant de lui:

«Êtes-vous blessé, monsieur?» demandai-je.

Il me sembla l'entendre jurer; pourtant je n'en suis pas bien certaine; toujours est-il qu'il grommela quelque chose, ce qui l'empêcha de me répondre tout de suite.

«Que puis-je faire pour vous? demandai-je de nouveau.

— Tenez-vous de côté,» me répondit-il en se plaçant d'abord sur ses genoux, puis sur ses pieds.

Alors commença une opération difficile, bruyante, accompagnée de tels aboiements, que je fus obligée de m'écarter un peu; mais je ne voulus pas partir sans avoir vu la fin de l'aventure. Elle se termina heureusement. Le chien fut apaisé par un: «À bas, Pilote!» Le voyageur voulut marcher pour voir si sa jambe et son pied étaient en bon état; mais cet essai lui fit probablement mal, car, après avoir tenté de se lever, il se rassit promptement sur une des marches de l'escalier.

Il paraît que ce jour-là j'étais d'humeur à être utile, ou du moins complaisante, car je m'approchai de nouveau, et je dis:

«Si vous êtes blessé, monsieur, je puis aller chercher quelqu'un à
Thornfield où a Hay.

— Merci, cela ira; je n'ai pas d'os brisé, c'est seulement une foulure.»

Il voulut de nouveau essayer de marcher; mais il poussa involontairement un cri.

Le jour n'était pas complètement fini, et la lune devenait brillante. Je pus voir l'étranger. Il était enveloppé d'une redingote à collet de fourrure et à boutons d'acier; je ne pus pas remarquer les détails, mais je vis l'ensemble. Il était de taille moyenne, et avait la poitrine très large, la figure sombre, les traits durs, le front soucieux. Ses yeux et ses sourcils contractés indiquaient une nature généralement emportée, et mécontente pour le moment. Il n'était plus jeune, et n'avait pourtant pas encore atteint l'âge mûr. Il pouvait avoir trente- cinq ans; sa présence ne m'effraya nullement, et m'intimida à peine. Si l'étranger avait été un beau jeune homme, un héros de roman, je n'aurais pas osé le questionner encore malgré lui, et lui offrir des services qu'il ne me demandait pas. Je n'avais jamais parlé à un beau jeune homme; je ne sais si j'en avais vu. Je rendais un hommage théorique à la beauté, à l'élégance, à la galanterie et aux charmes fascinants; mais si jamais j'eusse rencontré toutes ces qualités réunies chez un homme, un instinct m'aurait avertie que je ne pouvais pas sympathiser avec lui, et que lui ne pouvait pas sympathiser avec moi. Je me serais éloignée de lui comme on s'éloigne du feu, des éclairs, enfin de tout ce qui est antipathique quoique brillant.

Si même cet étranger m'eût souri, s'il se fût montré aimable à mon égard, s'il m'eût gaiement remerciée pour mes offres de service, j'aurais continué mon chemin sans être le moins du monde tentée de renouveler mes questions. Mais la rudesse du voyageur me mit à mon aise, et, lorsqu'il me fit signe de partir, je restai, en lui disant:

«Mais, monsieur, je ne puis pas vous abandonner à cette heure, dans ce sentier solitaire, avant de vous avoir vu en état de remonter sur votre cheval.»

Il me regarda, et reprit aussitôt:

«Il me semble qu'à cette heure, vous-même devriez être chez vous, si vous demeurez dans le voisinage. D'où venez-vous?

— De la vallée, et je n'ai nullement peur d'être tard dehors quand il y a clair de lune. Je courrais avec plaisir jusqu'à Hay si vous le souhaitiez; du reste, je vais y jeter une lettre à la poste.

— Vous dites que vous venez de la vallée. Demeurez-vous dans cette maison surmontée de créneaux? me demanda-t-il, en indiquant Thornfield, que la lune éclairait de ses pâles rayons. Le château ressortait en blanc sur la forêt, qui, par sa masse sombre, formait un contraste avec le ciel de l'ouest.

— Oui, monsieur.

— À. qui appartient cette maison?

— À M. Rochester.

— Connaissez-vous M. Rochester?

— Non, je ne l'ai jamais vu.

— Il ne demeure donc pas là?

— Non.

— Pourriez-vous me dire où il est?

— Non, monsieur.

— Vous n'êtes certainement pas une des servantes du château: vous êtes…»

Il s'arrêta et jeta les yeux sur ma toilette, qui, comme toujours, était très simple: un manteau de mérinos noir et un chapeau de castor que n'aurait pas voulu porter la femme de chambre d'une lady; il semblait embarrassé de savoir qui j'étais; je vins à son secours.

«Je suis la gouvernante.

— Ah! la gouvernante, répéta-t-il. Le diable m'emporte si je ne l'avais pas oubliée, la gouvernante!»

Et je fus de nouveau obligée de soutenir son examen. Au bout de deux minutes, il se leva; mais, quand il essaya de marcher, sa figure exprima la souffrance.

«Je ne puis pas vous charger d'aller chercher du secours, me dit- il; mais si vous voulez avoir la bonté de m'aider, vous le pourrez.

— Je ne demande pas mieux, monsieur.

— Avez-vous un parapluie dont je puisse me servir en place de bâton?

— Non.

— Alors, tâchez de prendre la bride du cheval et de me l'amener.
Vous n'avez pas peur, je pense.»

Si j'avais été seule, j'aurais été effrayée de toucher à un cheval; cependant, comme on me le commandait, j'étais toute disposée à obéir. Je laissai mon manchon sur l'escalier, et je m'avançai vers le cheval; mais c'était un fougueux animal, et il ne voulut pas me laisser approcher de sa tête. Je fis effort sur effort, mais en vain, j'avais même très peur en le voyant frapper la terre de ses pieds de devant. Le voyageur, après nous avoir regardés quelque temps, se mit enfin à rire.

«Je vois, dit-il, que la montagne ne viendra pas à Mahomet; ainsi, tout ce que vous pouvez faire, c'est d'aider Mahomet à aller à la montagne. Venez ici, je vous prie.»

Je m'approchai.

«Excusez-moi, continua-t-il; la nécessité me force à me servir de vous.»

Il posa une lourde main sur mon épaule, et, s'appuyant fortement, il arriva jusqu'à son cheval, dont il se rendit bientôt maître; puis il sauta sur sa selle, en faisant une affreuse grimace, car cet effort avait ravivé sa douleur.

«Maintenant, dit-il en soulageant sa lèvre inférieure de la rude morsure qu'il lui infligeait, maintenant donnez-moi ma cravache qui est là sous la haie.»

Je la cherchai et la trouvai.

«Je vous remercie. À présent, portez vite votre lettre à Hay, et revenez aussi promptement que possible.»

Il donna un coup d'éperon au cheval, qui rua, puis partit au galop; le chien le suivit, et tous trois disparurent, comme la bruyère sauvage que le vent des forêts emporte en tourbillons. Je repris mon manchon, et je continuai ma route. L'aventure était terminée; ce n'était pas un roman, elle n'avait même rien de bien intéressant; mais elle avait changé une des heures de ma vie monotone: on avait eu besoin de moi, on m'avait demandé un secours que j'avais accordé.

J'étais contente, j'avais fait quelque chose; bien que cet acte puisse paraître trivial et indifférent, j'avais pourtant agi, et avant tout j'étais fatiguée d'une existence passive. Et puis une nouvelle figure était comme un nouveau portrait dans ma galerie; elle différait de toutes les autres, d'abord parce que c'était celle d'un homme, ensuite parce qu'elle était sombre et forte. Je l'avais devant les yeux lorsque j'entrai à Hay et que je jetai ma lettre à la poste, et je la voyais encore en descendant la colline qui devait me ramener à Thornfield. Arrivée devant l'escalier, je m'arrêtai; je regardai tout autour de moi et j'écoutai, me figurant que j'allais entendre le pas d'un cheval sur la chaussée, et voir un cavalier enveloppé d'un manteau, suivi d'un chien de Terre-Neuve semblable à un Gytrash: je ne vis qu'une haie et un saule émondé par le haut, qui se tenait droit comme pour recevoir les rayons de la lune; je n'entendis qu'un vent qui sifflait au loin dans les arbres de Thornfield, et, jetant un regard vers l'endroit d'où partait le murmure, j'aperçus une lumière à l'une des fenêtres du château. Je me rappelai alors qu'il était tard, et je hâtai le pas.

Je n'aimais pas le moment où il fallait rentrer à Thornfield. Franchir les portes du château, c'était reprendre mon immobilité; traverser la salle silencieuse, monter le sombre escalier, entrer dans ma petite chambre isolée, et passer une longue soirée d'hiver avec la tranquille Mme Fairfax, avec elle seule, n'y avait-il pas là de quoi détruire la faible excitation causée par ma promenade? n'était-ce pas jeter sur mes facultés les chaînes invisibles d'une existence trop monotone, d'une existence dont je ne pouvais même pas apprécier les avantages? Il m'aurait fallu les orages d'une vie incertaine et pleine de luttes, une expérience rude et amère, pour me faire aimer le milieu paisible dans lequel je vivais. Je désirais le combat, comme l'homme fatigué d'être resté trop longtemps assis sur un siège commode, désire une longue promenade, et mon besoin d'agir était tout aussi naturel que le sien.

Je flânai devant la porte; je flânai devant la prairie; je me promenai sur le pavé. Les contrevents de la porte vitrée étaient fermés; je ne pouvais pas voir l'intérieur de la maison; mes yeux et mon esprit semblaient, du reste, vouloir s'éloigner de cette caverne grise aux sombres voûtes, pour se tourner vers le beau ciel sans nuages qui planait au-dessus de ma tête. La lune montait majestueusement à l'horizon; laissant bien loin derrière elle le sommet des collines qu'elle avait d'abord éclairées, elle semblait aspirer au sombre zénith, perdu dans les distances infinies. Les tremblantes étoiles qui suivaient sa course agitaient mon coeur et brûlaient mes veines; mais il ne faut pas beaucoup pour nous ramener à la réalité; l'horloge sonna, cela suffit. Je détournai mes regards de la lune et des étoiles, j'ouvris une porte de côté et j'entrai.

La grande salle n'était pas sombre, bien que la lampe de bronze ne fût pas encore allumée; elle était éclairée, ainsi que les premières marches de l'escalier, par une lueur provenant de la salle à manger, dont la porte ouverte à deux battants laissait voir une grille où brûlait un bon feu. La lumière du feu permettait d'apercevoir des tentures rouges, des meubles bien brillants, et un groupe réuni autour de la cheminée. À peine l'avais-je entrevu, et à peine avais-je entendu un mélange de voix, parmi lesquelles je distinguais celle d'Adèle, que la porte se referma.

Je me dirigeai promptement vers la chambre de Mme Fairfax. Il y avait du feu, mais ni lumière ni dame Fairfax. À sa place, un gros chien noir et blanc, tout semblable au Gytrash, était assis sur le tapis, et regardait le feu avec gravité. Je fus tellement frappée de cette ressemblance, que je m'avançai vers lui en disant: «Pilote!» L'animal se leva et vint me flairer; je le caressai, il remua sa grande queue; il avait l'air d'un chien abandonné, et je me demandai d'où il pouvait venir; je sonnai, car j'avais besoin de lumière, et je désirais savoir également quel était ce visiteur. Leah entra.

«Quel est ce chien? demandai-je.

— Il est venu avec le maître.

— Avec qui?

— Avec le maître, M. Rochester, qui vient d'arriver.

— En vérité, et Mme Fairfax est avec lui?

— Oui, ainsi que Mlle Adèle; et John est allé chercher un médecin, car il est arrivé un accident à notre maître; son cheval est tombé, et M. Rochester a eu le pied foulé.

— Est-ce que son cheval n'est pas tombé dans le sentier de Hay?

— Oui, il a glissé en descendant la colline.

— Ah! Apportez-moi une lumière, Leah.»

Leah revint bientôt, suivie de Mme Fairfax, qui me répéta la nouvelle, ajoutant que M. Carter, le médecin, était arrivé, et qu'il était avec M. Rochester; puis elle alla donner des ordres pour le thé, et moi, je montai dans ma chambre pour me déshabiller.

CHAPITRE XIII

D'après les ordres du médecin, M. Rochester se coucha de bonne heure et se leva tard le lendemain. Il ne descendit que pour ses affaires; son agent et quelques-uns de ses fermiers étaient arrivés et attendaient le moment de lui parler.

Adèle et moi nous fûmes obligées de quitter la bibliothèque, parce qu'elle devait servir pour les réceptions d'affaires. On fit du feu dans une autre chambre; j'y portai nos livres et je l'arrangeai en salle d'étude. À partir de ce jour, le château changea d'aspect: il ne fut plus silencieux comme une église; toutes les heures on entendait frapper à la porte, tirer la sonnette ou traverser la salle. Des voix nouvelles résonnaient au- dessous de nous; depuis que Thornfield avait un maître, il n'était plus si étranger au monde extérieur. Quant à moi, j'en étais contente.

Ce jour-là, il fut difficile de donner des leçons à Adèle; elle ne pouvait pas s'appliquer. Elle sortait continuellement de la chambre pour regarder par-dessus la rampe si elle ne pouvait pas apercevoir M. Rochester. Elle trouvait toujours des prétextes pour descendre; elle désirait probablement entrer dans la bibliothèque, où l'on n'avait nul besoin d'elle; lorsque je me fâchais et que je la forçais à rester tranquille, elle se mettait à me parler de son ami, M. Édouard Fairfax de Rochester, ainsi qu'elle l'appelait (c'était la première fois que j'entendais tous ses prénoms); elle se demandait quel cadeau il pouvait lui avoir apporté. Il parait que, le soir précédent, M. Rochester lui avait annoncé une petite boîte dont le contenu l'intéresserait beaucoup et qui devait arriver de Millcote en même temps que les bagages.

«Et cela doit signifier, dit-elle, qu'il y aura dedans un cadeau pour moi, et peut-être pour vous aussi, mademoiselle. M. Rochester m'a parlé de vous; il m'a demandé le nom de ma gouvernante et si elle n'était pas une personne assez mince et un peu pâle. J'ai dit que oui, car c'est vrai; n'est-ce pas, mademoiselle?»

Moi et mon élève nous dînâmes comme toujours dans la chambre de Mme Fairfax. Comme il neigeait, nous restâmes l'après-midi dans la salle d'étude. À la nuit, je permis à Adèle de laisser ses livres et son ouvrage et de descendre; car, d'après le silence qui régnait en bas, et n'entendant plus sonner à la porte, je jugeai que M. Rochester devait être libre. Restée seule, je me dirigeai vers la fenêtre; mais il n'y avait rien à voir. Le crépuscule et les flocons de neige obscurcissaient l'air et cachaient même les arbustes de la pelouse. Je baissai le rideau et je retournai au coin du feu.

Je me mis à tracer sur les cendres rouges quelque chose de semblable à un tableau que j'avais vu autrefois, et qui représentait le château de Heidelberg, sur les bords du Rhin. Mme Fairfax, arrivant tout à coup, interrompit ma mosaïque enflammée, et empêcha mon esprit de se laisser aller aux accablantes pensées qui commençaient déjà à s'emparer de lui dans la solitude.

«M. Rochester serait heureux, dit-elle, que vous et votre élève voulussiez bien prendre le thé avec lui ce soir. Il a été si occupé tout le jour, qu'il n'a pas encore pu demander à vous voir.

— À quelle heure prend-il le thé? demandai-je.

— Oh!… à six heures. Il avance l'heure de ses repas à la campagne; mais vous feriez mieux de changer de robe maintenant; je vais aller vous aider. Tenez, prenez cette lumière.

— Est-il nécessaire de changer de robe?

— Oui, cela vaut mieux; je m'habille toujours le soir quand
M. Rochester est là.»

Cette formalité me semblait quelque peu cérémonieuse; néanmoins je regagnai ma chambre, et, aidée par Mme Fairfax, je changeai ma robe de laine noire contre une robe de soie de la même couleur, ma plus belle, et du reste la seule de rechange que j'eusse, excepté une robe gris clair, que, dans mes idées de toilette prise à Lowood, je regardais comme trop belle pour être portée, si ce n'est dans les grandes occasions.

«Il vous faut une broche,» me dit Mme Fairfax.

Je n'avais pour tout ornement qu'une petite perle, dernier souvenir de Mlle Temple. Je la mis et nous descendîmes.

Avec le peu d'habitude que j'avais de voir des étrangers, c'était une épreuve pour moi que d'être ainsi appelée en présence de M. Rochester. Je laissai Mme Fairfax s'avancer la première, et je marchai dans son ombre, lorsque nous traversâmes la salle à manger. Après avoir passé devant l'arche, dont le rideau était baissé pour le moment nous arrivâmes dans un élégant boudoir.

Deux bougies étaient allumées sur la table et deux sur la cheminée. Pilote se chauffait, à demi étendu, à la flamme d'un feu superbe; Adèle était agenouillée à côté de lui. Sur un lit de repos, et le pied appuyé sur un coussin, paraissait M. Rochester; il regardait Adèle et le chien; le feu lui arrivait en plein visage. Je reconnus mon voyageur avec ses grands sourcils de jais, son front carré, rendu plus carré encore par la coupe horizontale de ses cheveux. Je reconnus son nez plutôt caractérisé que beau; ses narines ouvertes, qui me semblaient annoncer une nature emportée; sa bouche et son menton étaient durs. Maintenant qu'il n'était plus enveloppé d'un manteau, je pus voir que la carrure de son corps s'harmonisait avec celle de son visage. C'était un beau corps d'athlète, à la large poitrine, aux flancs étroits, mais dépourvu de grandeur et de grâce.

M. Rochester devait s'être aperçu de mon entrée et de celle de Mme Fairfax; mais il paraît qu'il n'était pas d'humeur à la remarquer, car notre approche ne lui fit même pas lever la tête.

«Voilà Mlle Eyre,» dit tranquillement Mme Fairfax.

Il s'inclina, mais sans cesser de regarder le chien et l'enfant.

«Que Mlle Eyre s'asseye,» dit-il. Son salut roide et contraint, son ton impatient, bien que cérémonieux, semblaient ajouter: «Que diable cela me fait-il, que Mlle Eyre soit ici ou ailleurs? pour le moment, je ne suis pas disposé à causer avec elle.»

Je m'assis sans embarras. Une réception d'une exquise politesse m'aurait sans doute rendue très confuse. Je n'aurais pas pu y répondre avec la moindre élégance ou la moindre grâce, mais cette brutalité fantasque ne m'imposait aucune obligation, au contraire, en acceptant cette boutade, j'avais l'avantage. D'ailleurs, l'excentricité du procédé était piquante, et je désirais en connaître la suite.

M. Rochester continua de ressembler à une statue, c'est-à-dire qu'il ne parla ni ne bougea. Mme Fairfax pensa qu'il fallait au moins que quelqu'un fût aimable; elle commença à parler avec douceur comme toujours, mais comme toujours aussi avec vulgarité: elle le plaignit de la masse d'affaires qu'il avait eues tout le jour et de la douleur que devait lui avoir occasionnée sa foulure; puis elle lui recommanda la patience et la persévérance tant que le mal durerait.

«Madame, je voudrais avoir du thé,» fut la seule réponse qu'elle obtint.

Elle se hâta de sonner, et, quand le plateau arriva, elle se mit à arranger les tasses et les cuillers avec une attentive célérité. Adèle et moi, nous nous approchâmes de la table, mais le maître ne quitta pas son lit de repos.

«Voulez-vous passer cette tasse à M. Rochester? me dit
Mme Fairfax. Adèle pourrait la renverser.»

Je fis ce qu'elle me demandait. Lorsqu'il prit la tasse de mes mains, Adèle, pensant le moment favorable pour faire une demande en ma faveur, s'écria:

«N'est-ce pas, monsieur, qu'il y a un cadeau pour Mlle Eyre dans votre petit coffre?

— Qui parle de cadeau? dit-il d'un air refrogné; vous attendiez- vous à un présent, mademoiselle Eyre? Aimez-vous les présents?»

Et il examinait mon visage avec des yeux qui me parurent sombres, irrités et perçants.

«Je ne sais, monsieur, je ne puis guère en parler par expérience; un cadeau passe généralement pour une chose agréable.

— Généralement; mais vous, qu'en pensez-vous?

— Je serais obligée d'y réfléchir quelque temps, monsieur, avant de vous donner une réponse satisfaisante. Un présent a bien des aspects, et il faut les considérer tous avant d'avoir une opinion.

— Mademoiselle Eyre, vous n'êtes pas aussi naïve qu'Adèle; dès qu'elle me voit, elle demande un cadeau à grands cris; vous, vous battez les buissons.

— C'est que j'ai moins confiance qu'Adèle dans mes droits; elle peut invoquer le privilège d'une vieille connaissance et de l'habitude, car elle m'a dit que de tout temps vous lui aviez donné des jouets; quant à moi, je serais bien embarrassée de me trouver un titre, puisque je suis étrangère et que je n'ai rien fait qui mérite une marque de reconnaissance.

— Oh ne faites pas la modeste; j'ai examiné Adèle, et j'ai vu que vous vous êtes donné beaucoup de peine avec elle; elle n'a pas de grandes dispositions, et en peu de temps vous l'avez singulièrement améliorée.

— Monsieur, vous m'avez donné mon cadeau, et je vous en remercie. La récompense la plus enviée de l'instituteur, c'est de voir louer les progrès de son élève.

— Oh! oh!» fit M. Rochester; et il but son thé en silence, «Venez près du feu,» dit-il lorsque le plateau fut enlevé et que Mme Fairfax se fut assise dans un coin avec son tricot.

Adèle était occupée à me faire faire le tour de la chambre pour me montrer les beaux livres et les ornements placés sur les consoles et les chiffonnières; dès que nous entendîmes la voix de M. Rochester, nous nous hâtâmes d'obéir. Adèle voulut s'asseoir sur mes genoux, mais il lui ordonna de jouer avec Pilote.

«Il y a trois mois que vous êtes ici? me demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— D'où veniez-vous?

— De Lowood, dans le comté de…

— Ah! une école de charité. Combien de temps y êtes-vous restée?

— Huit ans.

— Huit ans! alors vous avez la vie dure; je croyais que la moitié de ce temps serait venu à bout de la plus forte constitution. Je ne m'étonne plus que vous ayez l'air de venir de l'autre monde; je me suis déjà demandé où vous aviez pu attraper cette espèce de figure. Hier, lorsque vous êtes venue au-devant de moi dans le sentier de Hay, j'ai pensé aux contes de fées, et j'ai été sur le point de croire que vous aviez ensorcelé mon cheval; je n'en suis pas encore bien sûr. Quels sont vos parents?

— Je n'en ai pas.

— Et vous n'en avez jamais eu, je suppose. Vous les rappelez- vous?

— Non.

— Je le pensais, en effet. Et lorsque je vous ai trouvée assise sur cet escalier, vous attendiez votre peuple.

— De qui parlez-vous, monsieur?

— Eh! mais des hommes verts. Il y avait un clair de lune qui devait leur être propice; ai-je brisé un de vos cercles, pour que vous ayez jeté sur mon passage ce maudit morceau de glace?»

Je secouai la tête.

«Il y a plus d'un siècle, dis-je, aussi sérieusement que lui, que tous les hommes verts ont abandonné l'Angleterre. Ni dans le sentier de Hay, ni dans les champs environnants, vous ne trouverez des traces de leur passage. Désormais le soleil de l'été n'éclairera pas plus leurs bacchanales que la lune de l'hiver.»

Mme Fairfax avait laissé tomber son tricot, et semblait ne rien comprendre à notre conversation.

«Eh bien! dit M. Rochester, si vous n'avez ni père ni mère, vous devez au moins avoir des oncles ou des tantes?

— Non, aucun que je connaisse.

— Quelle est votre demeure?

— Je n'en ai pas.

— Où demeurent vos frères et vos soeurs?

— Je n'ai ni frères ni soeurs.

— Qui vous a fait venir ici?

— J'ai fait mettre mon nom dans un journal, et Mme Fairfax m'a écrit.

— Oui, dit la bonne dame qui savait maintenant sur quel terrain elle était; et chaque jour je remercie la Providence du choix qu'elle m'a fait faire. Mlle Eyre a été une compagne parfaite pour moi, et une institutrice douce et attentive pour Adèle.

— Ne vous donnez pas la peine d'analyser son caractère, répondit M. Rochester. Les éloges n'influent en rien sur mon opinion; je jugerai par moi-même. Elle a commencé par faire tomber mon cheval.

— Monsieur! dit Mme Fairfax.

— C'est à elle que je dois cette foulure.»

La veuve regarda avec étonnement et sans comprendre.

«Mademoiselle Eyre, avez-vous jamais demeuré dans une ville? reprit M. Rochester.

— Non, monsieur.

— Avez-vous vu beaucoup de monde?

— Rien que les élèves et les maîtres de Lowood et les habitants de Thornfield.

— Avez-vous beaucoup lu?

— Je n'ai jamais eu qu'un très petit nombre de livres à ma disposition, et encore ce n'étaient pas des ouvrages bien remarquables.

— Vous avez mené la vie d'une nonne, et sans doute vous avez été élevée dans des idées religieuses. Brockelhurst, qui, je crois, dirige Lowood, est un ministre.

— Oui, monsieur.

— Et probablement que, vous autres jeunes filles, vous le vénériez comme un couvent de religieuses vénère son directeur.

— Oh non!

— Vous êtes bien froide; comment! Une novice qui ne vénère pas un prêtre! Voilà quelque chose de scandaleux.

— Je détestais M. Brockelhurst, et je n'étais pas la seule; c'est un homme dur et intrigant. Il nous a fait couper les cheveux, et, par économie, il nous achetait des aiguilles et du fil tels que nous pouvions à peine coudre.

— C'était une très mauvaise économie, dit Mme Fairfax, qui de nouveau put prendre part à la conversation.

— Et était-ce son plus grand crime? demanda M. Rochester.

— Avant l'établissement du Comité, et tant qu'il fut seul maître dans l'école, il ne nous donnait même pas une nourriture suffisante. Une fois chaque semaine il nous ennuyait par ses longues lectures, et tous les soirs il exigeait que nous lussions des livres qu'il avait faits sur la mort subite et le jugement. Ces livres nous effrayaient tellement que nous n'osions plus aller nous coucher.

— À quel âge êtes-vous entrée à Lowood?

— À dix ans.

— Et vous y êtes restée huit ans: alors vous avez dix-huit ans!»

Je répondis affirmativement.

«Vous voyez que l'arithmétique est utile; sans elle je n'aurais jamais pu deviner votre âge; car ce n'est pas facile à trouver, quand les traits et l'air sont si peu en rapport avec l'âge. Qu'avez-vous appris à Lowood? jouez-vous du piano?

— Un peu.

— C'est juste, c'est la réponse convenue. Entrez dans la bibliothèque!… s'il vous plaît, veux-je dire. Excusez mon ton de commandement, je suis habitué à dire: «Faites cela,» et on le fait. Je ne puis changer cette habitude pour une nouvelle venue. Entrez donc dans la bibliothèque; prenez une lumière, laissez la porte ouverte, asseyez-vous au piano, et jouez un air.»

Je partis et je suivis ses indications.

«Assez! me cria-t-il au bout de quelques minutes; je vois que vous jouez un peu, comme une pensionnaire anglaise, peut-être un peu mieux que quelques-unes, mais pas bien.»

Je fermai le piano et je revins. M. Rochester continua:

«Ce matin, Adèle m'a montré quelques esquisses qu'elle dit être de vous; je ne sais si elles sont entièrement faites par vous: un maître vous a probablement aidée?

— Non, en vérité! m'écriai-je.

— Oh! ceci pique votre orgueil; eh bien, allez chercher votre portefeuille, si vous pouvez affirmer que tout ce qu'il contient est de vous; mais n'assurez rien sans être certaine, car je m'y connais.

— Alors, monsieur, je me tairai et vous jugerez vous-même.»

J'apportai mon portefeuille.

«Approchez la table,» dit-il.

Je la roulai jusqu'à lui. Adèle et Mme Fairfax s'avancèrent pour voir les dessins.

«Ne vous pressez pas ainsi, dit M. Rochester; vous prendrez les dessins à mesure que j'aurai fini de les regarder; mais ne placez pas vos figures si près de la mienne.»

Il examina les peintures et les esquisses; il en mit trois de côté; après avoir regardé les autres, il les jeta loin de lui.

«Emportez-les sur l'autre table, madame Fairfax, dit-il, et regardez-les avec Adèle. Quant à vous, ajouta-t-il en me regardant, asseyez-vous et répondez à mes questions. Je vois bien que ces trois peintures ont été faites par là même main; cette main est-elle la vôtre?

— Oui.

— Quand avez-vous trouvé le temps de les faire? car elles ont dû demander beaucoup de temps et un peu de réflexion.

— Je les ai faites dans les deux dernières vacances que j'ai passées à Lowood, quand je n'avais pas autre chose à faire.

— Où avez-vous trouvé les originaux de ces copies?

— Dans ma tête.

— Dans cette tête que je vois sur vos épaules?

— Oui, monsieur.

— A-t-elle encore d'autres sujets du même genre?

— J'espère que oui, et j'espère même qu'ils seraient meilleurs.»

Il étendit les peintures devant lui et les regarda de nouveau.

Pendant que M Rochester est ainsi occupé, lecteurs, j'ai le temps de vous les décrire. D'abord, je dois vous avertir qu'elles n'ont rien de merveilleux. Les sujets s'étaient présentés avec force à mon esprit; ils étaient frappants, tels que je les avais conçus avant d'essayer de les reproduire; mais ma main ne put pas obéir à mon imagination, ou du moins ne reproduisit qu'une pâle copie de ce que voyait mon esprit.

C'étaient des aquarelles. La première représentait des nuages livides sur une mer agitée. L'horizon et même les vagues du premier plan étaient dans l'ombre; un rayon de lumière faisait ressortir un mât à moitié submergé, et au-dessus duquel un noir cormoran étendait ses ailes tachetées d'écume; il portait à son bec un bracelet d'or orné de pierres précieuses, auxquelles je m'étais efforcée de donner les teintes les plus nettes et les plus brillantes. Au-dessous du mât et de l'oiseau de mer flottait un cadavre qu'on n'apercevait que confusément à travers les vagues vertes. Le seul membre qu'on pût voir distinctement était le bras qui venait d'être dépouillé de son ornement.

Le second tableau avait pour premier plan une montagne couverte de gazon et de feuilles soulevées par la brise. Au delà et au-dessus s'étendait le ciel bleu fonce d'un crépuscule. Une femme, dont on ne voyait que le buste, apparaissait dans ce ciel; j'avais combiné, pour la représenter, les teintes les plus sombres et les plus douces. Son front était surmonté d'une étoile; le bas de sa figure était voilé par des brouillards; ses yeux étaient sauvages et sombres; ses cheveux flottaient autour d'elle comme des nuages obscurs déchirés par l'électricité ou l'orage; sur son cou brillait une pâle lueur semblable à un rayon de la lune. Cette lueur se répandait aussi sur les nuages légers qui entouraient cet emblème de l'Étoile du soir.

Le dernier tableau, enfin, représentait le pic d'un glacier s'élançant vers un ciel d'hiver. Les rayons du nord envoyaient à l'horizon leurs légions de dards. Sur le premier plan, on apercevait une tête colossale appuyée sur le glacier. Deux mains délicates croisées au-dessous du front couvraient d'un voile noir le bas de la figure. On ne voyait qu'un front pâle, des yeux fixes, creux et désespérés. Au-dessus des tempes, au milieu d'un turban déchiré et de draperies noires vaguement indiquées, brillait un cercle de flammes blanches parsemées de pierres précieuses d'une teinte plus vive que le reste du tableau. Cette pâle auréole était l'emblème d'un diadème royal, et elle couronnait un être qui n'avait pas de corps.

«Étiez-vous heureuse, quand vous avez fait ces dessins? me demanda
M. Rochester.

— J'étais absorbée, monsieur; oui, j'étais heureuse; peindre est une des jouissances les plus vives que j'aie connues!

— Ce n'est pas beaucoup dire. Vous avouez vous-même que vos plaisirs n'étaient pas nombreux. Vous deviez être plongée dans une sorte de rêve d'artiste, quand vous avez mélangé ces teintes étranges. Y passiez-vous longtemps chaque jour?

— C'était pendant les vacances; je n'avais rien à faire; je m'y mettais le matin et j'y restais jusqu'à la nuit; la longueur des jours d'été favorisait mon inclination.

— Et étiez-vous satisfaite du résultat de vos ardents travaux?

— Loin de là, je souffrais du contraste qu'il y avait entre mon idéal et mon oeuvre; je me sentais complètement impuissante à réaliser ce que j'avais imaginé.

— Pas tout à fait; vous avez fixé l'ombre de vos pensées, mais pas plus, probablement. Vous n'aviez pas assez de science et d'habileté technique pour les rendre complètement; cependant ces esquisses sont remarquables pour une écolière. La pensée qu'elles veulent représenter est fantastique; ces yeux de l'Étoile du soir, vous avez dû les voir dans un de vos rêves. Comment avez-vous pu les faire si clairs et pourtant si peu brillants? Que vouliez-vous dire en les faisant si profonds et si solennels? Qui vous a appris à peindre le vent? Voilà une tempête sur le ciel et sur cette hauteur. Où avez-vous vu Latmos? car c'est Latmos. Retirez ces dessins.»

J'avais à peine noué les cordons du portefeuille, que, regardant sa montre, il dit brusquement:

«Il est neuf heures; à quoi pensez-vous, mademoiselle Eyre, de laisser Adèle veiller si tard? Allez la coucher.»

Adèle embrassa son tuteur avant de quitter la chambre; il accepta ses caresses, mais ne sembla pas les goûter plus que ne l'aurait fait Pilote, moins peut-être.

«Maintenant, je vous souhaite le bonsoir à tous,» dit-il en montrant la porte; ce qui signifiait qu'il était fatigué de notre compagnie et qu'il désirait nous renvoyer.

Mme Fairfax roula son tricot. Je pris mon portefeuille; nous lui fîmes un salut auquel il répondit froidement, et nous nous retirâmes.

«Vous prétendiez que M. Rochester n'était pas très original, madame Fairfax? lui dis-je lorsque, après avoir couché Adèle, je la rejoignis dans sa chambre.

— Vous le trouvez donc bizarre?

— Je le trouve très mobile et très brusque.

— C'est vrai; il peut bien faire cet effet-là à un étranger mais moi, je suis tellement habituée à ses manières, que je n'y pense jamais: et puis, si son caractère est singulier, il faut se montrer indulgent.

— Pourquoi?

— D'abord, parce que c'est sa nature, et que personne ne peut changer sa nature; ensuite, parce qu'il est sans doute accablé de douloureuses pensées, et que c'est là ce qui lui donne un caractère inégal.

— Quelles pensées donc?

— Des luttes de famille.

— Il n'a pas de famille.

— Mais il en a eu; il a perdu son frère aîné, il y a quelques années.

— Son frère aîné?

— Oui, il n'y a que neuf ans à peu près que M. Rochester possède cette propriété.

— Neuf ans, c'est déjà passable; aimait-il donc son frère au point d'être resté inconsolable tout ce temps?

— Oh non! je crois qu'il y a eu des disputes entre eux. M. Rowland Rochester n'était pas très juste à l'égard de M. Édouard, et même il a excité son père contre lui. Le vieillard ne pouvait pas séparer en deux les biens de la famille, et il désirait pourtant que M. Édouard fût riche aussi, pour l'honneur du nom; il en résulta des démarches très fâcheuses. Le vieux M. Rochester et M. Rowland s'entendirent, et, afin d'enrichir M. Édouard, ils l'entraînèrent dans une position douloureuse. Je ne sais pas au juste ce qu'ils firent; mais toujours est-il que M. Édouard ne put pas supporter tout ce qu'il eut à souffrir. Il n'est pas indulgent; aussi rompit-il avec sa famille, et depuis longtemps il mène une vie errante. Je ne crois pas qu'il soit resté quinze jours de suite ici depuis que la mort de son frère l'a laissé maître du château. Du reste, je ne m'étonne pas qu'il évite ce lieu.

— Et pourquoi?

— Il le trouve triste peut-être.»

La réponse était vague. J'aurais désiré quelque chose de plus clair; mais Mme Fairfax ne pouvait ou ne voulait pas donner des détails plus circonstanciés sur l'origine et la nature des épreuves de M. Rochester. Elle avouait que c'était un mystère pour elle et qu'elle ne pouvait que faire des conjectures; il était évident qu'elle ne désirait plus parler de cela: je le compris et j'agis en conséquence.

CHAPITRE XIV

Les jours suivants, je ne vis que peu M. Rochester. Le matin, il était occupé par ses affaires, et dans l'après-midi, des messieurs de Millcote et du voisinage venaient le voir et restaient quelquefois à dîner avec lui. Quand son pied alla assez bien pour lui permettre l'exercice du cheval, il resta dehors une partie de la journée, probablement pour rendre les visites qu'on lui avait faites, et il ne revenait généralement que fort tard.

Pendant ce temps, il demanda rarement Adèle; quant à moi, je ne le vis que lorsque je le rencontrais par hasard dans la grande salle ou dans le corridor. Quelquefois il passait devant moi avec hauteur, daignant à peine me saluer légèrement et me jeter un regard froid; d'autres fois, au contraire, il s'inclinait et me souriait avec affabilité. Ce changement d'humeur ne m'offensait nullement, parce que je voyais que je n'y étais pour rien; le flux et le reflux provenaient de causes tout à fait indépendantes de ma volonté.

Un jour qu'il avait eu du monde à dîner, il avait envoyé chercher mon portefeuille, sans doute pour en montrer le contenu. Les invités partirent tôt pour se rendre à une assemblée publique à Millcote; comme le temps était humide, M. Rochester ne les accompagna pas. Après leur départ, il sonna, et on vint m'avertir que j'eusse à descendre avec Adèle. J'habillai Adèle, et, après m'être assurée que j'étais bien moi-même dans mon costume de quakeresse, où rien ne pouvait être retouché, car tout était trop simple et trop plat, y compris ma coiffure, pour que la plus petite chose pût se déranger, nous descendîmes. Adèle se demandait si son petit coffre était enfin arrivé; car grâce à quelque erreur, on ne l'avait point encore reçu. Elle ne s'était pas trompée; en entrant dans la salle à manger, nous aperçûmes sur la table un petit carton qu'elle sembla reconnaître instinctivement.

«Ma boîte! ma boîte! s'écria-t-elle.

— Oui, voilà enfin votre boîte. Emportez-la dans un coin, vraie fille de Paris, et amusez-vous à la déballer, dit la voix profonde et railleuse de M. Rochester, qui était assis dans un fauteuil au coin du feu; mais surtout ne m'ennuyez pas avec les détails de votre procédé anatomique. Que votre opération se fasse en silence. Tiens-toi tranquille, enfant, comprends-tu?»

Adèle semblait ne point avoir besoin de l'avertissement; elle se retira sur un sofa avec son trésor, et se mit à défaire les cordes qui entouraient la boîte. Après avoir soulevé le couvercle et retiré un certain papier d'argent, elle s'écria:

«Oh! ciel, que c'est beau! et elle demeura absorbée dans sa contemplation.

— Mademoiselle Eyre est-elle ici? demanda le maître en se levant à demi et en regardant de mon côté. Ah! bon; venez et asseyez-vous ici, ajouta-t-il en approchant une chaise de la sienne; je n'aime pas le babillage des enfants. Le murmure de leurs lèvres ne peut rien rappeler d'agréable à un vieux célibataire comme moi; ce serait une chose intolérable pour moi que de passer toute une soirée en tête-à-tête avec un marmot. N'éloignez pas votre chaise, mademoiselle Eyre; asseyez-vous juste où je l'ai placée, comme cela, s'il vous plaît. Je ne veux point de ces politesses; moi je les oublie sans cesse, je ne les aime pas plus que les vieilles dames dont l'intelligence est trop bornée. Pourtant il faut que je fasse venir la mienne; elle est une Fairfax, ou du moins a épousé un Fairfax; je ne dois pas la négliger. On dit que le sang est plus épais que l'eau.»

Il sonna et demanda Mme Fairfax, qui arriva bientôt avec son tricot.

«Bonsoir, madame, dit-il. Je vous demanderai de me rendre un service. J'ai défendu à Adèle de me parler du cadeau que je lui ai fait; je vois qu'elle en a bien envie: ayez la bonté de lui servir d'interlocutrice; vous n'aurez jamais accompli un acte de bienveillance plus réel.»

En effet, à peine Adèle eut-elle aperçu Mme Fairfax, qu'elle l'appela, et jeta sur elle la porcelaine, l'ivoire et tout ce que contenait sa boîte, en manifestant son enthousiasme par des phrases entrecoupées, car elle ne possédait l'anglais que très imparfaitement.

«Maintenant, dit M. Rochester, j'ai accompli mes devoirs de maître de maison; j'ai mis mes invités à même de s'amuser réciproquement, et je puis songer à mon propre plaisir. Mademoiselle Eyre, avancez un peu votre chaise; vous êtes trop en arrière, je ne puis pas vous voir sans me déranger, ce que je n'ai nullement l'intention de faire.»

Je fis ce qu'il me disait, bien que j'eusse infiniment préféré rester un peu en arrière; mais M. Rochester avait une manière si directe de donner un ordre, qu'il semblait impossible de ne pas lui obéir promptement.

Nous étions dans la salle à manger, comme je l'ai déjà dit le lustre qu'on avait allumé pour le dîner éclairait toute la pièce. Le feu était rouge et brillant; les rideaux pourpres retombaient avec ampleur devant la grande fenêtre et l'arche plus grande encore; tout était tranquille; on n'entendait que le babillage voilé d'Adèle, car elle n'osait pas parler haut, et la pluie d'hiver qui battait les vitres.

M. Rochester, ainsi étendu dans son fauteuil de damas, me sembla différent de ce que je l'avais vu auparavant. Il n'avait pas l'air tout à fait aussi sombre et aussi triste. J'aperçus un sourire sur ses lèvres; le vin lui avait probablement procuré cette gaieté relative, mais je ne puis pourtant pas l'affirmer; son caractère de l'après-dînée était plus expansif que celui du matin. Cependant il avait encore quelque chose d'effrayant lorsqu'il appuyait sa tête massive contre le dossier rembourré du fauteuil, et que la lumière du feu, arrivant en plein sur ses traits de granit, éclairait ses grands yeux noirs; car il avait de fort beaux yeux noirs qui, changeant quelquefois tout à coup de caractère, exprimaient, sinon la douceur, du moins un sentiment qui s'en rapprochait beaucoup. Pendant deux minutes environ il contempla le feu, et, lorsqu'il se retourna, il aperçut mon regard fixé sur lui.

«Vous m'examinez, mademoiselle Eyre, me dit-il; me trouveriez-vous beau?»

Si j'avais eu le temps de réfléchir, j'aurais fait une de ces réponses conventionnelles, vagues et polies; mais les paroles sortirent de mes lèvres presque à mon insu.

«Non, monsieur, répondis-je.

— Savez-vous qu'il y a quelque chose d'étrange en vous? me dit- il. Vous avez l'air d'une petite nonne, avec vos manières tranquilles, graves et simples, vos yeux généralement baissés, excepté lorsqu'ils sont fixés sur moi, comme maintenant, par exemple; et quand on vous questionne ou quand on fait devant vous une remarque qui vous force à parler, votre réponse est sinon impertinente, du moins brusque.

— Pardon, monsieur, j'ai été trop franche; j'aurais dû vous dire qu'il n'était pas facile d'improviser une réponse sur les apparences, que les goûts diffèrent, que la beauté est de peu d'importance, ou quelque chose de semblable.

— Non, vous n'auriez pas dû répondre cela. Comment! la beauté de peu d'importance! Ainsi, sous prétexte d'adoucir le coup, vous enfoncez la lame plus avant! Continuez; quel défaut me trouvez- vous, je vous prie? Il me semble que mes membres et mes traits sont faits comme ceux des autres hommes.

— Veuillez oublier, monsieur, ma réponse; je n'ai nullement eu l'intention de vous blesser, c'est pure étourderie de ma part.

— Justement, c'est ce que je pense aussi; mais vous êtes responsable de cette étourderie; critiquez-moi. Mon front vous déplaît-il?»

Il souleva ses cheveux noirs qui descendaient sur ses yeux, et laissa voir un front large et intelligent, mais où rien n'indiquait la bienveillance.

«Eh bien! madame, suis-je un idiot? me demanda-t-il.

— Loin de là, monsieur; mais vous me trouverez peut-être trop brusque lorsque je vous demanderai si vous êtes un philanthrope.

— Encore une pointe, et cela parce que j'ai déclaré ne pas aimer la société des enfants et des vieilles femmes… Ça, parlons plus bas… Non, jeune fille, je ne suis généralement pas un philanthrope; mais j'ai une conscience, ajouta-t-il en posant son doigt sur la bosse qui, à ce qu'on prétend, indique cette faculté, et qui chez lui était assez volumineuse, et donnait une grande largeur à la partie supérieure de la tête; même autrefois j'ai eu une sorte de tendresse dans le coeur. À votre âge, je sentais, j'avais pitié des faibles et de ceux qui souffrent; mais la fortune m'a frappé de ses mains vigoureuses, et maintenant je puis me flatter d'être aussi dur qu'une balle de caoutchouc, pénétrable peut-être par deux ou trois endroits, mais n'ayant plus qu'un seul point sensible. Croyez-vous qu'on puisse encore espérer pour moi?

— Espérer quoi, monsieur?

— Mais que le caoutchouc redeviendra chair.

— Décidément, il a bu trop de vin,» pensai-je, et je ne savais quelle réponse faire à sa question. Comment pouvais-je dire s'il était capable d'être transformé?

«Vous avez l'air embarrassé, me dit-il, et, quoique vous ne soyez pas plus jolie que je ne suis beau, cependant un air embarrassé vous va bien: d'ailleurs cela me convient, c'est un moyen d'éloigner de ma figure vos yeux scrutateurs et de les reporter sur les fleurs du tapis. Ainsi donc je vais continuer à vous embarrasser, jeune fille; je suis disposé à être communicatif aujourd'hui.»

En disant ces mots, il se leva et appuya son bras sur le marbre de la cheminé, je pus voir distinctement son corps, sa figure et sa poitrine, dont le développement n'était pas en proportion avec la longueur de ses membres. Presque tout le monde l'aurait trouvé laid; mais il avait dans son port tant d'orgueil involontaire, tant d'aisance dans ses manières; il semblait s'inquiéter si peu de son manque de beauté et être si intimement persuadé que ses qualités personnelles étaient bien assez puissantes pour remplacer un charme extérieur, qu'en le regardant on partageait son indifférence, et qu'on était presque tenté de partager aussi sa confiance en lui-même.

«Je suis disposé à être communicatif, répéta-t-il, et c'est pourquoi je vous ai envoyé chercher; le feu et le chandelier n'étaient pas des compagnons suffisants, Pilote non plus, car il ne parle pas; Adèle me convenait un peu mieux, mais ce n'était pas encore là ce qu'il me fallait, pas plus que Mme Fairfax. Quant à vous, je suis persuadé que vous êtes justement ce que je voulais; vous m'avez intrigué le premier soir où je vous ai vue; depuis, je vous avais presque oubliée; d'autres idées vous avaient chassée de mon souvenir; mais, aujourd'hui, je veux éloigner de moi ce qui me déplaît et prendre ce qui m'amuse. Eh bien, cela m'amuse d'en savoir plus long sur votre compte; ainsi donc, parlez.»

Au lieu de parler, je souris; et mon sourire n'était ni aimable ni soumis.

«Parlez, répéta-t-il.

— Sur quoi, monsieur?

— Sur ce que vous voudrez; je vous laisse le choix du sujet, et vous pourrez même le traiter comme il vous plaira.»

En conséquence de ses ordres, je m'assis et ne dis rien. «Il s'imagine que je vais parler pour le plaisir de parler; mais je lui prouverai que ce n'est pas à moi qu'il devait s'adresser pour cela.» pensai-je.

«Êtes-vous muette, mademoiselle Eyre?»

Je persistai dans mon silence; il pencha sa tête vers moi et plongea un regard rapide dans mes yeux.

«Opiniâtre et ennuyée, dit-il; elle persiste; mais aussi j'ai fait ma demande sous une forme absurde et presque impertinente. Mademoiselle Eyre, je vous demande pardon; sachez, une fois pour toutes, que mon intention n'est pas de vous traiter en inférieure, c'est-à-dire, reprit-il, je ne veux que la supériorité que doivent donner vingt ans de plus et une expérience d'un siècle. Celle-là est légitime et j'y tiens, comme dirait Adèle, et c'est en vertu de cette supériorité, de celle-là seule, que je vous prie d'avoir la bonté de me parler un peu et de distraire mes pensées qui souffrent de se reporter toujours sur un même point où elles se rongent comme un clou rouillé.»

Il avait daigné me donner une explication, presque faire des excuses; je n'y fus pas insensible, et je voulus le lui prouver.

«Je ne demande pas mieux que de vous amuser, monsieur, si je le puis. Mais comment voulez-vous que je sache ce qui vous intéresse? Interrogez-moi, et je vous répondrai de mon mieux.

— D'abord acceptez-vous que j'aie le droit d'être un peu le maître? Acceptez-vous que j'aie le droit d'être quelquefois brusque et exigeant à cause des raisons que je vous ai données: d'abord parce que je suis assez âgé pour être votre père; ensuite parce que j'ai l'expérience que donne la lutte; que j'ai vu de près bien des hommes et bien des nations; qu'enfin, j'ai parcouru la moitié du globe, pendant que vous êtes toujours restée tranquillement chez les mêmes individus et dans la même maison?

— Faites comme il vous plaira, monsieur.

— Ce n'est pas une réponse, ou du moins c'en est une très irritante, parce qu'elle est évasive; répondez clairement.

— Eh bien, monsieur, je ne pense pas que vous ayez le droit de me donner des ordres, simplement parce que vous êtes plus vieux et que vous connaissez mieux le monde que moi; votre supériorité dépend de l'usage que vous avez fait de votre temps et de votre expérience.

— Voilà qui est promptement répondu. Mais je n'admets pas votre principe; il me serait trop défavorable, car j'ai fait un usage nul, pour ne pas dire mauvais, de ces deux avantages. Mettons de côté toute supériorité; je vous demande simplement d'accepter de temps en temps mes ordres sans vous blesser de mon ton de commandement: dites, le voulez-vous?»

Je souris. «M. Rochester est étrange, pensai-je en moi-même; il semble oublier qu'il me paye trente livres sterling par an pour recevoir ses ordres.

— Voilà un sourire qui me plaît, dit-il, mais cela ne suffit pas; parlez.

— Je pensais tout à l'heure, monsieur, répondis-je, que bien peu de maîtres s'inquiètent de savoir si les gens qu'ils payent sont ou non contents de recevoir leurs ordres.

— Les gens qu'ils payent! est-ce que je vous paye? Ah! oui, je l'avais oublié; eh bien, alors, pour cette raison mercenaire, voulez-vous me permettre d'être un peu le maître?

— Pour cette raison, non, monsieur; mais parce que vous avez oublié que je dépendais de vous. Oui, je consens du fond du coeur à ce que vous me demandez, parce que vous cherchez à savoir si le serviteur est heureux dans sa servitude.

— Et vous consentez à me dispenser des formes conventionnelles, sans prendre cette omission pour une impertinence?

— Je suis sûre, monsieur, de ne jamais confondre le manque de forme avec l'impertinence: j'aime la première de ces choses; quant à l'autre, aucune créature libre ne peut la supporter, même pour de l'argent.

— Erreur! La plupart des créatures libres acceptent tout pour de l'argent. Je vous conseille donc de ne pas proclamer des généralités dont vous êtes incapable de juger l'exactitude. Néanmoins, je vous sais gré de votre réponse, tant pour elle-même que pour la manière dont vous l'avez faite: car vous avez parlé avec sincérité, ce qui n'est pas commun; l'affectation, la froideur, ou une manière stupide de comprendre votre pensée, voilà ce qui, en général, répond à votre franchise. Sur cent sous- maîtresses, pas une peut-être ne m'eût répondu comme vous. Mais ne croyez pas que je veuille vous flatter. Si vous avez été faite dans un moule différent des autres, vous n'en êtes nullement cause; c'est l'oeuvre de la nature. Et, d'ailleurs, je ne puis pas conclure encore; peut-être n'êtes-vous pas meilleure que les autres; peut-être avez-vous des défauts intolérables pour balancer vos quelques bonnes qualités.

— Peut-être en avez-vous vous-même,» pensai-je. Et à ce moment mon regard rencontra le sien; il lut ma pensée, et y répondit comme si je l'avais exprimée par des paroles.

«Oui, oui, vous avez raison, dit-il; j'ai bon nombre de défauts moi-même, je le sais, et je ne cherche pas à m'excuser. Je n'ai pas le droit d'être trop sévère pour les autres; mes actes et la nature de ma vie passée devraient arrêter le sourire sur mes lèvres; je devrais ne pas critiquer trop sévèrement mon voisin, et reporter mes regards sur mon propre coeur. J'entrai, ou plutôt, car les pécheurs aiment à jeter le blâme sur la fortune ou les circonstances, je fus précipité à l'âge de vingt ans dans une route dangereuse, et depuis je n'ai jamais repris le droit chemin; mais j'aurais pu être différent de ce que je suis; j'aurais pu être aussi bon que vous, plus expérimenté, peut-être presque aussi pur; j'envie la paix de votre esprit, la pureté de votre conscience et votre passé sans tache. Enfant, un passé sans tache doit être un trésor exquis, une source inépuisable de bonheur, n'est-ce pas?