— Quel était votre passé à dix-huit ans, monsieur?
— Il était beau et limpide; aucune eau impure ne l'avait transformé en mare fétide! J'étais votre égal à dix-huit ans; la nature m'avait fait pour être bon, mademoiselle Eyre, et vous voyez que je ne le suis pas; vos yeux me disent que vous ne le voyez pas (car, à propos, prenez garde à l'expression de votre regard; je suis rapide à l'interpréter). Croyez ce que je vais vous dire: je ne suis pas méchant; n'allez pas voir en moi un de ces princes du mal. Non; grâce aux circonstances plutôt qu'à ma nature, je suis un pécheur vulgaire, plongé dans toutes les misérables dissipations que recherchent les riches pour égayer leur vie. Ne vous étonnez pas si je vous avoue toutes ces choses; sachez que, dans le cours de notre vie à venir, vous vous trouverez souvent choisie pour être la confidente involontaire de bien des secrets. Beaucoup sentiront instinctivement comme moi que vous n'êtes pas faite pour parler de vous, mais pour écouter les autres parler d'eux; ils comprendront aussi que vous ne les écoutez pas avec un mépris malveillant, mais avec une sympathie naturelle qui console et encourage, bien qu'elle ne se manifeste pas très vivement.
— Comment pouvez-vous savoir, comment avez-vous pu deviner tout cela, monsieur?
— Je le sais, et c'est pourquoi je continue aussi librement que si j'écrivais mes pensées sur mon journal. Vous me direz que j'aurais dû dominer les circonstances, c'est vrai, mais, vous le voyez, je ne l'ai pas pu; quand la fortune m'a frappé, j'aurais dû demeurer froid, et je suis tombé dans le désespoir. Alors a commencé mon abaissement; et maintenant, quand un imbécile vicieux excite mon dégoût par ses honteuses débauches, je ne puis pas me vanter d'être meilleur que lui. Je suis obligé de confesser que lui et moi nous sommes sur le même niveau. Que ne suis-je resté ferme! Dieu sait si je le désire. Craignez le remords, quand vous serez tentée de succomber, mademoiselle Eyre; le remords est le poison de la vie.
— On dit que le repentir en est le remède, monsieur.
— Non; le seul remède possible, c'est une conduite meilleure, et je pourrais y arriver; j'ai encore assez de force si… Mais pourquoi y penser, accablé et maudit comme je le suis? et d'ailleurs, puisque le bonheur m'est refusé, j'ai droit de chercher le plaisir dans la vie, et je le trouverai à n'importe quel prix.
— Alors, monsieur, vous tomberez encore plus bas.
— C'est possible; et pourtant non, si je trouve un plaisir frais et doux; et j'en trouverai un aussi frais et aussi doux que le miel sauvage recueilli par l'abeille sur les marais.
— Prenez garde, monsieur, qu'il ne vous semble bien amer.
— Qu'en savez-vous? vous ne l'avez jamais goûté. Comme votre regard est sérieux et solennel! et vous êtes aussi ignorante de tout ceci que cette tête de porcelaine, dit-il en en prenant une sur la cheminée. Vous n'avez pas le droit de me prêcher, néophyte qui n'avez pas passé le seuil de la vie, et qui ne connaissez aucun de ses mystères.
— Je ne fais que vous rappeler vos propres paroles, monsieur; vous avez dit que la faute conduisait au remords, et que le remords était le poison de la vie.
— Eh! qui parle de faute? je ne pense pas que l'idée que je viens de concevoir soit une faute; c'est plutôt une inspiration qu'une tentation; oh! elle était douce et calmante! la voilà qui revient encore. Ce n'est pas l'esprit du mal qui me l'a inspirée, ou bien alors il a revêtu la robe d'un ange; il me semble que je dois admettre un tel hôte lorsqu'il me demande l'entrée de mon coeur.
— Défiez-vous de lui, monsieur, ce n'est pas un ange véritable.
— Encore une fois, qu'en savez-vous? Par quel instinct prétendez- vous distinguer le séraphin déchu du messager de l'Éternel; le guide, du séducteur?
— J'ai jugé d'après votre apparence, qui était troublée au moment où vous avez dit que la même pensée vous revenait, et je suis persuadée que, si vous agissez selon votre désir, vous deviendrez plus malheureux encore.
— Pas du tout; cet ange m'a apporté le plus gracieux message du monde. Du reste, vous n'êtes pas chargée de ma conscience, ainsi donc ne vous troublez pas. Entre, joyeux voyageur!»
Il semblait parler à une vision aperçue de lui seul; puis il croisa ses bras sur sa poitrine comme pour embrasser l'être invisible.
«Maintenant, continua-t-il en s'adressant à moi, j'ai reçu le pèlerin; je crois que c'est une divinité déguisée; il m'a déjà fait du bien: mon coeur était tout charnel, le voilà devenu un reliquaire.
— À dire vrai, monsieur, je ne vous comprends pas du tout; je ne puis pas continuer cette conversation, elle n'est plus à ma portée. Je ne sais qu'une chose: c'est que vous n'êtes pas aussi bon que vous le désirez et que vous regrettez votre imperfection; je n'ai compris qu'une chose: c'est que les souillures de votre passé étaient une torture pour vous. Il me semble que, si vous le vouliez, vous seriez bientôt digne d'être approuvé par vous-même et que si, à partir de ce jour, vous preniez la résolution de modifier vos actes et vos pensées, au bout de quelques années vous auriez un passé pur et que vous pourriez contempler avec joie.
— Bien pensé et bien dit, mademoiselle Eyre, et dans ce moment je pave l'enfer de bonnes intentions.
— Monsieur?
— Oui, je prends de bonnes résolutions que je crois aussi durables que le bronze. Mes actes seront différents de ce qu'ils ont été jusqu'ici.
— Et meilleurs?
— Oui, meilleurs. Vous semblez douter de moi, et pourtant moi, je ne doute pas; je connais mon but et mes motifs; et, dès ce moment, je fais une loi inaltérable comme celle des Mèdes et des Perses, pour déclarer que l'un et les autres sont droits.
— Ils ne le sont pas, monsieur, puisque vous avez besoin pour eux de lois nouvelles.
— Vous vous trompez, mademoiselle Eyre; des combinaisons et des circonstances inouïes demandent des lois inouïes.
— C'est une maxime dangereuse, monsieur; car il est facile d'en abuser.
— Vous avez raison, philosophe sentencieux; mais je jure sur tout ce qui m'appartient que je n'en abuserai pas.
— Vous êtes homme et faillible.
— Oui, de même que vous; eh bien! après?
— Les hommes faillibles ne devraient pas s'arroger un pouvoir qui ne peut être sûrement confié qu'aux êtres parfaits et divins.
— Quel pouvoir?
— Celui de dire de toute action, quelque étrange qu'elle soit: Ce sera bien.
— Oui, repartit M. Rochester, vous l'avez dit, je déclare que ce sera bien.
— Dieu fasse que ce soit bien!» répondis-je en me levant, car je trouvais inutile de continuer une conversation si obscure pour moi.
Je comprenais d'ailleurs que je ne pouvais arriver à pénétrer le caractère de mon interlocuteur, du moins pour le moment, et je sentais enfin cette incertitude, ce vague sentiment de malaise qu'entraîne toujours la conviction de son ignorance.
«Où allez-vous? me demanda M. Rochester.
— Coucher Adèle, répondis-je; il est plus que temps.
— Vous avez peur de moi, parce que mes paroles ressemblent à celles du Sphinx.
— Vous parlez en effet par énigmes; mais, bien que je sois étonnée, je n'ai pas peur.
— Si, vous avez peur; votre amour-propre craint une méprise.
— Dans ce sens-là, oui, j'ai peur; je désire ne pas dire de sottises.
— Si vous en disiez, ce serait d'une manière si tranquille et si grave, que je ne m'en apercevrais pas. Est-ce que vous ne riez jamais, mademoiselle Eyre? Ne vous donnez pas la peine de répondre; je vois que vous riez rarement, mais que néanmoins vous pouvez le faire, et même avec beaucoup de gaieté. Croyez-moi, la nature ne vous a pas plus faite austère qu'elle ne m'a fait vicieux; vous vous ressentez encore de la contrainte de Lowood, vous composez votre visage, vous voilez votre voix, vous serrez vos membres contre vous, et vous craignez devant un homme qui est votre frère, votre père, votre maître, ou ce que vous voudrez enfin, vous craignez que votre sourire ne soit trop joyeux, votre parole trop libre, vos mouvements trop prompts. Mais bientôt, je l'espère, vous apprendrez à être naturelle avec moi, parce qu'il m'est impossible de ne pas l'être avec vous; alors vos mouvements et vos regards seront plus vifs et plus variés. Quelquefois, vous jetez autour de vous un coup d'oeil curieux comme celui de l'oiseau qui regarde à travers les barreaux de sa cage; vous ressemblez à un captif remuant, résolu, qui, s'il était libre, volerait jusqu'aux nuages; mais vous êtes encore courbée sur votre route.
— Monsieur, neuf heures ont sonné.
— N'importe, attendez une minute. Adèle n'est pas prête à aller se coucher. Je viens d'examiner ce qui se passait ici; pendant que je vous parlais, j'ai regardé Adèle de temps en temps (j'ai mes raisons pour la croire curieuse à étudier, et ces raisons je vous les dirai un jour). Il y a dix minutes environ, elle a tiré de sa boite une petite robe de soie rose; aussitôt ses traits se sont illuminés. La coquetterie coule dans son sang, remplit son cerveau et nourrit la moelle de ses os. «Il faut que je l'essaye,» s'est- elle écriée, et, à l'instant même, elle est sortie de la chambre pour aller se faire habiller par Sophie; dans quelques minutes elle rentrera. Je le sais, je vais voir une miniature de Céline Varens dans le costume qu'elle portait sur le théâtre au commencement de… Mais n'y pensons plus, et pourtant ce qu'il y a de plus tendre en moi va recevoir un choc, je le pressens; restez ici pour voir si j'ai raison.»
Au bout de quelques minutes, on entendit les pas d'Adèle dans la grande salle. Elle entra transformée comme me l'avait annoncé son tuteur: une robe à satin rose très courte et très ornée dans le bas avait remplacé sa robe brune; une couronne de boutons de roses entourait son front; elle était chaussée de bas de soie et de souliers de satin blanc.
«Est-ce que ma robe va bien? s'écria-t-elle en bondissant, et mes souliers, et mes bas? tenez, je crois que je vais danser.»
Et, étalant sa robe, elle se mit à sauter dans la chambre. Arrivée près de M. Rochester, elle fit une pirouette sur la pointe des pieds, puis se mit à genoux devant lui.
«Monsieur, je vous remercie mille fois de votre bonté,» s'écria-t- elle; puis, se relevant, elle ajouta: «C'est comme cela que maman faisait, n'est-ce pas, monsieur?
— Ex-ac-te-ment! répondit-il, et c'est ainsi qu'elle a charmé mes guinées et les a fait sortir de mes culottes britanniques. J'ai été jeune, mademoiselle Eyre; certes mon visage a eu autant de fraîcheur que le vôtre. Mon printemps n'est plus, mais il m'a laissé cette petite fleur française. Il y a des jours où je voudrais en être débarrassé; car je n'attache plus aucune valeur au tronc qui l'a produite, parce que j'ai vu qu'une poussière d'or pouvait seule lui servir d'engrais. Non, je n'aime pas cette enfant, surtout quand elle est aussi prétentieuse que maintenant. Je la garde peut-être conformément au principe des catholiques, qui croient expier par une seule bonne oeuvre de nombreux péchés; mais je vous expliquerai tout ceci plus tard. Bonsoir.»
CHAPITRE XV
M. Rochester me l'expliqua en effet.
Une après-midi que je me promenais dans les champs avec Adèle, je le rencontrai et il me pria de le suivre dans une avenue de hêtres qui était devant nous, tandis que mon élève jouerait avec Pilote et ses volants.
Il me raconta alors qu'Adèle était la fille d'une danseuse de l'Opéra français, Céline Varens, pour laquelle il avait eu ce qu'il appelait une grande passion. Céline avait feint d'y répondre par un amour plus ardent encore. Il se croyait idolâtré, quelque laid qu'il fût; il se figurait, me dit-il, qu'elle préférait sa taille d'athlète à l'élégance de l'Apollon du Belvédère.
«Et je fus si flatté, mademoiselle Eyre, de la préférence de la sylphide française pour son gnome anglais, que je l'installai dans un hôtel et lui donnai un établissement complet, domestiques, voiture, cachemires, diamants, dentelles, etc. En un mot, j'étais en train de me ruiner, dans le style adopté, comme le premier venu. Je n'avais même pas l'originalité de chercher une route nouvelle pour me conduire à la bonté et à la ruine; mais je suivais la vieille ornière avec une stupide exactitude, et je ne m'écartais pas d'un pouce du sentier battu. J'eus, comme je le méritais, le sort de tous les dissipateurs; je vins un soir où Céline ne m'attendait pas; elle était sortie. La nuit était chaude; fatigué d'avoir couru dans tout Paris, je m'assis dans son boudoir, heureux de respirer l'air consacré par sa présence. J'exagère; je n'ai jamais cru qu'il y eût autour de sa personne quelque vertu sanctifiante; non, elle n'avait laissé derrière elle que l'odeur du musc et de l'ambre. Le parfum des fleurs, mêlé aux émanations des essences, commençait à me monter à la tête, lorsque j'eus l'idée d'ouvrir la fenêtre et de m'avancer sur le balcon. Il faisait clair de lune, et le gaz était allumé; la nuit était calme et sereine; quelques chaises se trouvaient sur le balcon, je m'assis et je pris un cigare. Je vais en prendre un, si vous voulez bien me le permettre.»
Il fit une pause, tira un cigare de sa poche, l'alluma, le plaça entre ses lèvres, jeta une bouffée d'encens havanais dans l'air glacé, et reprit:
«J'aimais aussi les bonbons à cette époque, mademoiselle Eyre; je croquais des pastilles de chocolat et je fumais alternativement, regardant défiler les équipages le long de cette rue à la mode, voisine de l'Opéra, lorsque j'aperçus une élégante voiture fermée, traînée par deux beaux chevaux anglais, et qu'éclairaient en plein les brillantes lumières de la ville. Je reconnus la voiture que j'avais donnée à Céline. Elle rentrait; mon coeur bondit naturellement d'impatience sur la rampe de fer où je m'appuyais. La voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel; ma flamme (c'est le mot propre pour une inamorata d'Opéra) s'alluma. Quoique Céline fût enveloppée d'un manteau, embarras bien inutile pour une si chaude soirée de juin, je reconnus immédiatement son petit pied, qui sortit de dessous sa robe au moment où elle sauta de voiture; penché sur le balcon, j'allais murmurer: «Mon ange,» mais d'une voix que l'amour seul eût pu entendre, lorsqu'une autre personne enveloppée également d'un manteau sortit après elle; mais cette fois ce fut un talon éperonné qui frappa le pavé, et ce fut un chapeau d'homme qui passa sous la porte cochère de l'hôtel.
«Vous n'avez jamais senti la jalousie, n'est-ce-pas, mademoiselle Eyre? Belle demande! puisque vous ne connaissez pas l'amour. Vous avez à éprouver ces deux sentiments; votre âme dort, vous n'avez pas encore reçu le choc qui doit la réveiller. Vous croyez que toute l'existence coule sur un flot aussi paisible que celui où a glissé jusqu'ici votre jeunesse; les yeux fermés, les oreilles bouchées, vous vous laissez bercer au courant sans voir les rochers qui montent sous l'eau et les brisants qui bouillonnent. Mais, je vous le dis et vous pouvez me croire, un jour vous arriverez aux écueils, un jour votre vie se brisera dans un tourbillon tumultueux en une bruyante écume; alors vous volerez sur les pics des rochers comme une poussière liquide, ou bien, soulevée par une vague puissante, vous serez jetée dans un courant plus calme.
«J'aime cette journée, j'aime ce ciel d'acier, j'aime l'immobilité et la dureté de ce paysage sous cette gelée; j'aime Thornfield, son antiquité, son isolement, ses vieux arbres, ses buissons épineux, sa façade grise et les lignes de ses fenêtres sombres qui réfléchissent ce ciel métallique; et cependant j'en ai longtemps abhorré la seule pensée, je l'ai évité comme une maison maudite et que je déteste encore!…»
Il serra les dents et se tut; il s'arrêta et frappa du pied le sol durci; une pensée fatale semblait l'étreindre si fortement qu'il ne pouvait faire un pas.
Nous montions l'avenue lorsqu'il s'arrêta ainsi. Le château était devant nous; il jeta sur les créneaux un regard comme je n'en ai jamais vu de ma vie: la douleur, la honte, la colère, l'impatience, le dégoût, la haine, semblèrent lutter un moment dans sa large prunelle dilatée sous son sourcil d'ébène. Le combat fut terrible; mais un autre sentiment s'éleva et triompha: c'était quelque chose de dur, de cynique, de résolu et d'inflexible. Il dompta son émotion, pétrifia son attitude et poursuivit:
«Pendant que je gardais le silence, mademoiselle Eyre, je réglais un compte avec ma destinée; elle était là, près de ce tronc de hêtre, comme une des sorcières qui apparurent à Macbeth sur la bruyère des Forres. «Vous aimez Thornfield,» me disait-elle, en levant le doigt; et elle écrivait dans l'air un souvenir qui courait s'imprimer en hiéroglyphes lugubres sur la façade du château; «aimez-le si vous le pouvez! aimez-le si vous l'osez! — Oui, je l'aimerai, répondis-je, j'ose l'aimer!»
Et il ajouta avec emportement: «Je tiendrai ma parole, je briserai les obstacles qui m'empêchent d'être heureux et bon; oui, bon; je voudrais être meilleur que je n'ai été jusqu'ici, que je ne suis. De même que la baleine de Job brisa la lance et le dard, de même ce que les autres regarderaient comme des barrières de fer tombera sous ma main comme de la paille ou du bois pourri.»
À ce moment, Adèle vint se jeter dans ses jambes avec son volant.
«Éloigne-toi d'ici, enfant, s'écria-t-il durement, ou va jouer avec Sophie!»
Puis il continua à marcher en silence. Je hasardai de le rappeler au sujet dont il s'était écarté.
«Avez-vous quitté le balcon lorsque Mlle Varens entra?»lui demandai-je.
Je m'attendais presque à une rebuffade pour cette question intempestive; mais, au contraire, sortant de sa rêverie, il tourna les yeux vers moi, et son front sembla s'éclaircir.
«Oh! j'avais oublié Céline, me dit-il. Eh bien, lorsque je vis ma magicienne escortée d'un cavalier, le vieux serpent de la jalousie se glissa en sifflant sous mon gilet et en un instant m'eut percé le coeur. Il est étrange, s'écria-t-il en s'interrompant de nouveau, il est étrange que je vous choisisse pour confidente de tout ceci, jeune fille; il est plus étrange encore que vous m'écoutiez tranquillement, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde qu'un homme tel que moi racontât l'histoire de ses maîtresses à une jeune fille simple et inexpérimentée comme vous; mais cette dernière singularité explique la première: avec cet air grave, prudent et sage, vous avez bien la tournure d'une confidente; d'ailleurs je sais avec quel esprit mon esprit est entré en communion; c'est un esprit à part et sur lequel la contagion du mal ne peut rien. Heureusement je ne veux pas lui nuire, car, si je le voulais, je ne le pourrais pas; nos conversations sont bonnes; je ne puis pas vous souiller, et vous me purifiez.»
Après cette digression, il continua:
«Je restai sur le balcon. Ils viendront sans doute dans le boudoir, pensai-je; préparons une embuscade. Passant ma main à travers la fenêtre ouverte, je tirai le rideau; je laissai seulement une petite ouverture pour faire mes observations, je refermai aussi la persienne en ménageant une fente par laquelle pouvaient m'arriver les paroles étouffées des amoureux, puis je me rassis au moment où le couple entrait. Mon oeil était fixé sur l'ouverture; la femme de chambre de Céline alluma une lampe et se retira; je vis alors les amants. Ils déposèrent leurs manteaux; Céline m'apparut brillante de satin et de bijoux, mes dons sans doute; son compagnon portait l'uniforme d'officier, je le reconnus: c'était le vicomte ***, jeune homme vicieux et sans cervelle que j'avais quelquefois rencontré dans le monde; je n'avais jamais songé à le haïr, tant il me semblait méprisable. En le reconnaissant, ma jalousie cessa; mais aussi mon amour pour Céline s'éteignit; une femme qui pouvait me trahir pour un tel rival n'était pas digne de moi, elle ne méritait que le dédain, moins que moi pourtant qui avais été sa dupe.
«Ils commencèrent à causer; leur conversation me mit complètement à mon aise: frivole, mercenaire, sans coeur et sans esprit, elle semblait faite plutôt pour ennuyer que pour irriter. Ma carte était sur la table; dès qu'ils la virent, ils se mirent à parler de moi, mais ni l'un ni l'autre ne possédait assez d'énergie ou d'esprit pour me travailler d'importance; ils m'outrageaient de toutes leurs forces. Céline surtout brillait sur le chapitre de mes défauts et de mes laideurs, elle qui avait témoigné une si fervente admiration pour ce qu'elle appelait ma beauté mâle, en quoi elle différait bien de vous, qui m'avez dit à bout portant, dès notre première entrevue, que vous ne me trouviez pas beau; ce contraste m'a frappé alors, et…
À ce moment, Adèle accourut encore vers nous: «Monsieur, dit-elle,
John vient de dire que votre intendant est arrivé et vous demande.
— Ah! dans ce cas, il faut que j'abrége. J'ouvris la fenêtre et je m'avançai vers eux. Je libérai Céline de ma protection, je la priai de quitter l'hôtel et lui offris ma bourse pour faire face aux exigences du moment, sans me soucier de ses cris, de ses protestations, de ses convulsions, de ses prières. Je pris un rendez-vous au bois de Boulogne avec le vicomte.
«J'eus le plaisir de me battre avec lui le lendemain; je logeai une balle dans l'un de ses pauvres bras étiolés et faibles comme l'aile d'un poulet étique, et alors je crus en avoir fini avec toute la clique; mais malheureusement, six mois avant, Céline m'avait donné cette fillette qu'elle affirmait être ma fille: c'est possible, bien que je ne retrouve chez elle aucune preuve de ma laide paternité; Pilote me ressemble davantage. Quelques années après notre rupture, sa mère l'abandonna et s'enfuit en Italie avec un musicien ou un chanteur. Je n'admets pas que je doive rien à Adèle, et je ne lui demande rien, car je ne suis pas son père; mais, ayant appris son abandon, j'enlevai ce pauvre petit être aux boues de Paris et je le transportai ici, pour l'élever sainement sur le sol salubre de la campagne anglaise. Mme Fairfax a eu recours à vous pour son éducation; mais maintenant que vous savez qu'Adèle est la fille illégitime d'une danseuse de l'Opéra, vous n'envisagerez peut-être plus de la même manière votre tâche et votre élève; vous viendrez peut-être quelque jour à moi en me disant que vous avez trouvé une place, et que vous me priez de chercher une autre gouvernante.
— Non, monsieur; Adèle n'est pas responsable des fautes de sa mère et des vôtres; puisqu'elle n'a pas de parents, que sa mère l'a abandonnée, et que vous, monsieur, vous la reniez, eh bien! je m'attacherai à elle plus que jamais. Comment pourrais-je préférer l'héritier gâté d'une famille riche, qui détesterait sa gouvernante, à la pauvre orpheline qui chercha une amie dans son institutrice?
— Oh! si c'est là votre manière de voir… Mais il faut que je rentre maintenant, et vous aussi, car voici la nuit.»
Je restai encore quelques minutes avec Adèle et Pilote; je courus un peu avec elle, et je jouai une partie de volant. Lorsque nous fûmes rentrées et que je lui eus retiré son chapeau et son manteau, je la pris sur mes genoux et je la laissai babiller une heure environ; je lui permis même quelques petites libertés qu'elle aimait tant à prendre pour se faire remarquer; car là se trahissait en elle le caractère léger que lui avait légué sa mère, et qui est si différent de l'esprit anglais. Cependant elle avait ses qualités, et j'étais disposée à apprécier au plus haut point tout ce qu'il y avait de bon en elle. Je cherchai dans ses traits et son maintien une ressemblance avec M. Rochester, mais je ne pus pas en trouver; rien en elle n'annonçait cette parenté: j'en étais fâchée. Si seulement elle lui avait ressemblé un peu, il aurait eu meilleure opinion d'elle.
Ce ne fut qu'au moment de me coucher que je me mis à repasser dans ma mémoire l'histoire de M. Rochester. Il n'y avait rien d'extraordinaire dans le récit lui-même: la passion d'un riche gentleman pour une danseuse française, la trahison de celle-ci, étaient des faits qui devaient arriver chaque jour; mais il y avait quelque chose d'étrange dans son émotion au moment où il s'était dit heureux d'être revenu dans son vieux château. Je réfléchis sur cet incident, mais j'y renonçai bientôt, le trouvant inexplicable, et je me mis alors à songer aux manières de M. Rochester. Le secret qu'il avait jugé à propos de me révéler semblait un dépôt confié à ma discrétion; du moins je le regardais comme tel et je l'acceptai. Depuis quelques semaines, sa conduite envers moi était plus égale qu'autrefois, je ne paraissais plus le gêner jamais. Il avait renoncé à ses accès de froid dédain. Quand il me rencontrait, il me souriait et avait toujours un mot agréable à me dire; quand il m'invitait à paraître devant lui, il me recevait cordialement, ce qui me prouvait que j'avais vraiment le pouvoir de l'amuser, et qu'il recherchait ces conversations du soir autant pour son plaisir que pour le mien.
Je parlais peu, mais j'avais plaisir à l'entendre; il était communicatif; il aimait à montrer quelques scènes du monde à un esprit qui ne connaissait rien de la vie, il ne me mettait pas sous les yeux des actes mauvais et corrompus; mais il me parlait de choses pleines d'intérêt pour moi, parce qu'elles avaient lieu sur une échelle immense et qu'elles étaient racontées avec une singulière originalité. J'étais heureuse lorsqu'il m'initiait à tant d'idées neuves, qu'il faisait voir de nouvelles peintures à mon imagination, et qu'il révélait à mon esprit des régions inconnues; il ne me troublait plus jamais par de désagréables allusions.
Ses manières aisées me délivrèrent bientôt de toute espace de contrainte; je fus attirée à lui par la franchise amicale avec laquelle il me traita. Il y avait des moments où je le considérais plutôt comme un ami que comme un maître; cependant quelquefois encore il était impérieux, mais je voyais bien que c'était sans intention. Ce nouvel intérêt ajouté à ma vie me rendit si heureuse, si reconnaissante, que je cessai de désirer une famille; ma destinée sembla s'élargir; les vides de mon existence se remplirent; ma santé s'en ressentit, mes forces augmentèrent.
Et M. Rochester était-il encore laid à mes yeux? Non. La reconnaissance et de douces et agréables associations d'idées faisaient que je n'aimais rien tant que de voir sa figure. Sa présence dans une chambre était plus réjouissante pour moi que le feu le plus brillant; cependant je n'avais pas oublié ses défauts; je ne le pouvais pas, car ils apparaissaient sans cesse: il était orgueilleux, sardonique, dur pour toute espèce d'infériorité. Dans le fond de mon âme, je savais bien que sa grande bonté pour moi était balancée par une injuste sévérité pour les autres; il était capricieux, bizarre. Plus d'une fois, lorsqu'on m'envoya pour lui faire la lecture, je le trouvai assis seul dans la bibliothèque, la tête inclinée sur ses bras croisés, et, lorsqu'il levait les yeux, j'apercevais sur ses traits une expression morose et presque méchante; mais je crois que sa dureté, sa bizarrerie et ses fautes passées (je dis passées, car il semblait y avoir renoncé), provenaient de quelque grand malheur. Je crois que la nature lui avait donné des tendances meilleures, des principes plus élevés, des goûts plus purs que ceux qui furent développés chez lui par les circonstances et que la destinée encouragea. Je crois qu'il y avait de bons matériaux en lui, quoiqu'ils fussent souillés pour le moment; je dois dire que j'étais affligée de son chagrin, et que j'aurais beaucoup donné pour l'adoucir.
J'avais éteint ma chandelle et je m'étais couchée; néanmoins, je ne pouvais pas dormir, et je pensais toujours à l'expression de sa figure au moment où il s'était arrêté dans l'avenue et où, disait- il, sa destinée l'avait défié d'être heureux à Thornfield.
«Et pourquoi ne le serait-il pas? me demandai-je. Qu'est-ce qui l'éloigne de cette maison? La quittera-t-il encore bientôt, Mme Fairfax m'a dit qu'il y restait rarement plus de quinze jours; et voilà huit semaines qu'il demeure ici. S'il part, quel triste changement! S'il s'absente pendant le printemps, l'été et l'automne, le soleil et les beaux jours ne pourront apporter aucune gaieté au château.»
Je ne sais si je m'endormis ou non; mais tout à coup j'entendis au-dessus de ma tête un murmure vague, étrange et lugubre qui me fit tressaillir. J'aurais désiré une lumière, car la nuit était obscure, et je me sentais oppressée; je me levai, je m'assis sur mon lit et j'écoutai; le bruit avait cessé.
J'essayai de me rendormir; mais mon coeur battait violemment: ma tranquillité intérieure était brisée. L'horloge de la grande salle sonna deux heures. À ce moment, il me sembla qu'une main glissait sur ma porte comme pour tâter son chemin le long du sombre corridor, «Qui est là?» demandai-je. Personne ne répondit; j'étais glacée de peur.
Je me dis que ce pouvait bien être Pilote qui, lorsque la cuisine se trouvait ouverte, venait souvent se coucher à la porte de M. Rochester. Moi-même je l'y avais quelquefois trouvé le matin en me levant. Cette pensée me tranquillisa un peu; je me recouchai. Le silence calme les nerfs, et, comme je n'entendis plus aucun bruit dans la maison, je me sentis de nouveau besoin de sommeil; mais il était écrit que je ne dormirais pas cette nuit. Au moment où un rêve allait s'approcher de moi, il s'enfuit épouvanté par un bruit assez effrayant en effet.
Je veux parler d'un rire diabolique et profond qui semblait avoir éclaté à la porte même de ma chambre. La tête de mon lit était près de la porte, et je crus un instant que le démon qui venait de manifester sa présence était couché sur mon traversin je me levai, je regardai autour de moi; mais je ne pus rien voir. Le son étrange retentit de nouveau, et je compris qu'il venait du corridor. Mon premier mouvement fut d'aller fermer le verrou; mon second, de crier: «Qui est là?»
Quelque chose grogna; an bout d'un instant j'entendis des pas se diriger du corridor vers l'escalier du troisième, dont la porte fut bientôt ouverte et refermée; puis tout rentra dans le silence.
«Est-ce Grace Poole? Est-elle possédée? me demandai-je. Impossible de rester seule plus longtemps, il faut que j'aille trouver Mme Fairfax.»
Je mis une robe et un châle, je tirai le verrou et j'ouvris la porte en tremblant.
Il y avait une chandelle allumée dans le corridor. Je fus étonnée, mais ma surprise augmenta bien davantage lorsque je m'aperçus que l'air était lourd et rempli de fumée; je regardais autour de moi pour comprendre d'où cela pouvait venir, quand je sentis une odeur de brûlé.
J'entendis craquer une porte; c'était celle de M. Rochester, et c'était de là que sortait un nuage de fumée. Je ne pensais plus à Mme Fairfax, ni à Grace Poole, ni au rire étrange. En un instant je fus dans la chambre de M. Rochester; les rideaux étaient en feu, et M. Rochester profondément endormi au milieu de la flamme et de la fumée.
«Réveillez-vous!» lui criai-je en le secouant.
Il marmotta quelque chose et se retourna; la fumée l'avait à moitié suffoqué, il n'y avait pas un moment à perdre; le feu venait de se communiquer aux draps. Je courus à son pot à l'eau et à son aiguière; heureusement que l'une était large, l'autre profond, et que tous deux étaient pleins d'eau; j'inondai le lit et celui qui l'occupait, puis j'allai dans ma chambre chercher d'autre eau; enfin je parvins à éteindre le feu.
Le sifflement des flammes mourantes, le bruit que fit mon pot à l'eau en s'échappant de mes mains et en tombant à terre, et surtout la fraîcheur de l'eau que j'avais si libéralement répandue, finirent par réveiller M. Rochester; bien qu'il fît très sombre, je m'en aperçus en l'entendant fulminer de terribles anathèmes lorsqu'il se trouva couché dans une mare.
«Y a-t-il une inondation? s'écria-t-il.
— Non, monsieur, répondis-je; mais il y a eu un incendie. Levez- vous; vous êtes sauvé; maintenant je vais aller vous chercher une lumière.
— Au nom de toutes les fées de la chrétienté, est-ce vous, Jane Eyre? demanda-t-il; que m'avez-vous donc fait, petite sorcière? qui est venu dans cette chambre avec vous? avez-vous juré de me noyer?
— Je vais aller vous chercher une lumière, monsieur; mais, au nom du ciel, levez-vous; quelqu'un en veut à votre vie, vous ne pouvez pas trop vous hâter de découvrir qui.
— Me voilà levé; attendez une minute que je trouve des vêtements secs, si toutefois il y en a encore. Ah! voilà ma robe de chambre; maintenant courez chercher une lumière.»
Je partis, et je rapportai la chandelle qui était restée dans le corridor; il me la prit des mains et examina le lit noirci par la flamme, ainsi que les draps et le tapis couvert d'eau.
«Qui a fait cela?» demanda-t-il.
Je lui racontai brièvement ce que je savais; je lui parlai du rire étrange, des pas que j'avais entendus se diriger vers le troisième, de la fumée et de l'odeur qui m'avaient conduite à sa chambre, de l'état dans lequel je l'avais trouvé; enfin, je lui dis que pour éteindre le feu j'avais jeté sur lui toute l'eau que j'avais pu trouver.
Il m'écouta sérieusement; sa figure exprimait plus de tristesse que d'étonnement; il resta quelque temps sans parler.
«Voulez-vous que j'avertisse Mme Fairfax? demandai-je.
— Mme Fairfax? Non, pourquoi diable l'appeler? Que ferait-elle?
Laissez-la dormir tranquille.
— Alors je vais aller éveiller Leah, John et sa femme.
— Non, restez ici; vous avez un châle. Si vous n'avez pas assez chaud, enveloppez-vous dans mon manteau et asseyez-vous sur ce fauteuil; maintenant mettez vos pieds sur ce tabouret, afin de ne pas les mouiller; je vais prendre la chandelle et vous laisser quelques instants. Restez ici jusqu'à mon retour; soyez aussi tranquille qu'une souris; il faut que j'aille visiter le troisième; mais surtout ne bougez pas et n'appelez personne.»
Il partit, et je suivis quelque temps la lumière; il traversa le corridor, ouvrit la porte de l'escalier aussi doucement que possible, la referma, et tout rentra dans l'obscurité. J'écoutai, mais je n'entendis rien Il y avait déjà longtemps qu'il était parti; j'étais fatiguée et j'avais froid, malgré le manteau qui me couvrait; je ne voyais pas la nécessité de rester, puisqu'il était inutile d'aller réveiller personne. J'allais risquer d'encourir le mécontentement de M. Rochester en désobéissant à ses ordres, lorsque j'aperçus la lumière et que j'entendis ses pas le long du corridor. «J'espère que c'est lui,» pensai-je.
Il entra pâle et sombre.
«J'ai tout découvert, dit-il, en posant sa lumière sur la table de toilette; c'était bien ce que je pensais.
— Comment, monsieur?»
Il ne répondit pas; mais, croisant les bras, il regarda quelque temps à terre; enfin, au bout de plusieurs minutes, il me dit d'un ton étrange:
«Avez-vous vu quelque chose au moment où vous avez ouvert la porte de votre chambre?
— Non, monsieur, rien que le chandelier.
— Mais vous avez entendu un rire singulier; ne l'aviez-vous pas déjà entendu, ou du moins quelque chose qui y ressemble?
— Oui, monsieur, il y a ici une femme appelée Grace Poole, qui rit de cette manière; c'est une étrange créature.
— Oui, Grace Poole; vous avez deviné; elle est étrange, comme vous le dites. Je réfléchirai sur ce qui vient de se passer; en attendant, je suis content que vous et moi soyons seuls à connaître les détails de cette affaire. N'en parlez jamais; j'expliquerai tout ceci, ajouta-t-il en indiquant le lit. Retournez dans votre chambre; quant à moi, le divan de la bibliothèque me suffira pour le reste de la nuit. Il est quatre heures; dans deux heures les domestiques seront levés.
— Alors, bonsoir, monsieur,» dis-je en me levant.
Il sembla surpris, bien que lui-même m'eût dit de partir.
«Quoi! s'écria-t-il, vous me quittez déjà, et de cette manière?
— Vous m'avez dit que je le pouvais, monsieur.
— Mais pas ainsi, sans prendre congé, sans me dire un seul mot, et de cette manière sèche et brève. Vous m'avez sauvé la vie; vous m'avez arraché à une mort horrible, et vous me quittez comme si nous étions étrangers l'un à l'autre; donnez-moi au moins une poignée de main.»
Il me tendit sa main; je lui donnai la mienne, qu'il prit d'abord dans une de ses mains, puis dans toutes les deux.
«Vous m'avez sauvé la vie, et je suis heureux d'avoir contracté envers vous cette dette immense; je ne puis rien dire de plus. J'aurais souffert d'avoir une telle obligation envers toute autre créature vivante; mais envers vous, c'est différent. Ce que vous avez fait pour moi ne me pèse pas, Jane.»
Il s'arrêta et me regarda; les paroles tremblaient sur ses lèvres, et sa voix était émue.
«Encore une fois, bonsoir, monsieur; mais il n'y a ici ni dette, ni obligation, ni fardeau.
— Je savais, continua-t-il, qu'un jour ou l'autre vous me feriez du bien; je l'ai vu dans vos yeux la première fois que je vous ai regardée. Ce n'est pas sans cause que leur expression et leur sourire…» Il s'arrêta, puis continua rapidement: «me firent du bien jusqu'au plus profond de mon coeur. Le peuple parle de sympathies naturelles et de bons génies; il y a du vrai dans les fables les plus bizarres. Ma protectrice chérie, bonsoir!»
Sa voix avait une étrange énergie, et ses yeux brillaient d'une flamme singulière.
«Je suis heureuse de m'être trouvée éveillée, dis-je en me retirant.
— Comment! vous partez!
— J'ai froid, monsieur.
— C'est vrai, et vous êtes là dans l'eau; allez, Jane, allez!»
Mais il tenait toujours ma main, et je ne pouvais partir. Je pris un expédient.
«Il me semble, monsieur, dis-je, que j'entends remuer Mme Fairfax.
— Alors, quittez-moi.» Il lâcha ma main et je partis.
Je regagnai mon lit, mais sans songer à dormir. Le matin arriva au moment où je me sentais emportée sur une mer houleuse dont les vagues troublées se mélangeaient aux ondes joyeuses; il me semblait voir au delà de ces eaux furieuses un rivage doux comme les montagnes de Beulah. De temps en temps une brise rafraîchissante éveillée par l'espoir me soutenait et me menait triomphalement au but; mais je ne pouvais pas l'atteindre, même en imagination. Un vent contraire m'écartait de la terre et me repoussait au milieu des vagues. En vain mon bon sens voulait résister à mon délire, ma sagesse à ma passion; trop fiévreuse pour m'endormir, je me levai aussitôt que je vis poindre le jour.
CHAPITRE XVI
Le jour qui suivit cette terrible nuit, j'avais à la fois crainte et désir de voir M. Rochester; j'avais besoin d'entendre sa voix, et je craignais son regard. Au commencement de la matinée, j'attendais de moment en moment son arrivée. Il n'entrait pas souvent dans la salle d'étude, mais il y venait pourtant quelquefois, et je pressentais qu'il y ferait une visite ce jour- là.
Mais la matinée se passa comme de coutume; rien ne vint interrompre les tranquilles études d'Adèle. Après le déjeuner, j'entendis du bruit du côté de la chambre de M. Rochester; on distinguait les voix de Mme Fairfax, de Leah, de la cuisinière, et l'accent brusque de John. «Quelle bénédiction, criait-on, que notre maître n'ait pas été brûlé dans son lit! C'est toujours dangereux de garder une chandelle allumée pendant la nuit Quel bonheur qu'il ait pensé à son pot à l'eau! Pourquoi n'a-t-il éveillé personne? Pourvu qu'il n'ait pas pris froid en dormant dans la bibliothèque!»
Après ces exclamations, on remit tout en état. Lorsque je descendis pour dîner, la porte de la chambre était ouverte et je vis que le dégât avait été réparé; le lit seul restait encore dépouillé de ses rideaux; Leah était occupée à laver le bord des fenêtres noirci par la fumée; je m'avançai pour lui parler, car je désirais connaître l'explication donnée par M. Rochester; mais en approchant j'aperçus une seconde personne: elle était assise près du lit, et occupée à coudre des anneaux à des rideaux. Je reconnus Grace Poole.
Elle était là taciturne comme toujours, habillée d'une robe de stoff brun, d'un tablier à cordons, d'un mouchoir blanc et d'un bonnet. Elle semblait complètement absorbée par son ouvrage; ses traits durs et communs n'étaient nullement empreints de cette pâleur désespérée qu'on se serait attendu à trouver chez une femme qui avait tenté un meurtre, et dont la victime avait été sauvée et lui avait déclaré connaître le crime qu'elle croyait caché à tous; j'étais étonnée, confondue. Elle leva les yeux pendant que je la regardais: ni tressaillement, ni pâleur, rien, en un mot, ne vint annoncer l'émotion, la conscience d'une faute ou la crainte d'être trahie. Elle me dit: «Bonjour, mademoiselle,» d'un ton bref et flegmatique comme toujours, et, prenant un autre anneau, elle continua son travail.
«Je vais la mettre à l'épreuve, pensai-je, car je ne puis comprendre comment elle est aussi impénétrable… Bonjour, Grace, dis-je. Est-il arrivé quelque chose ici? il me semble que je viens d'entendre les domestiques parler tous à la fois.
— C'est simplement notre maître qui a voulu lire la nuit dernière. Il s'est endormi avec sa bougie allumée, et le feu a pris aux rideaux. Heureusement il s'est réveillé avant que les draps et les couvertures fussent enflammés, et il a pu éteindre le feu.
— C'est étrange, dis-je plus bas et en la regardant fixement. Mais M. Rochester n'a-t-il éveillé personne? personne ne l'a-t-il entendu remuer?»
Elle leva les yeux sur moi, et cette fois leur expression ne fut plus la même; elle m'examina attentivement, puis répondit:
«Les domestiques dorment loin de là, mademoiselle, et ils n'ont pas pu entendre. Votre chambre et celle de Mme Fairfax sont les plus voisines; Mme Fairfax dit qu'elle n'a rien entendu; quand on vieillit, on a le sommeil dur.»
Elle s'arrêta, puis elle ajouta avec une indifférence feinte et un ton tout particulier:
«Mais vous, mademoiselle, vous êtes jeune, vous avez le sommeil léger; peut-être avez-vous entendu du bruit?
— Oui, répondis-je en baissant la voix afin de ne pas être entendue de Leah, qui lavait toujours les carreaux: j'ai d'abord cru que c'était Pilote; mais Pilote ne rit pas, et je suis certaine d'avoir entendu un rire fort bizarre.»
Elle prit une nouvelle aiguillée de fil, la passa sur un morceau de cire, enfila son aiguille d'une main assurée, et m'examina avec un calme parfait.
«Je ne crois pas, mademoiselle, dit-elle, que notre maître se soit mis à rire dans un tel danger; vous l'aurez rêvé.
— Non!» repris-je vivement; car j'étais indignée par la froideur de cette femme.
Elle fixa de nouveau sur moi un regard scrutateur. «Avez-vous dit à notre maître que vous aviez entendu rire? demanda-t-elle.
— Je n'ai pas encore eu occasion de lui parler ce matin.
— Vous n'avez pas songé à ouvrir votre porte et à regarder dans le corridor?»
Elle semblait me questionner pour m'arracher des détails malgré moi. Je pensai que, du jour où elle viendrait à savoir que je connaissais ou que je soupçonnais son crime, elle chercherait à se venger; je crus prudent de me tenir sur mes gardes.
«Au contraire, répondis-je, je poussai le verrou.
— Vous n'avez donc pas l'habitude de mettre le verrou avant de vous coucher?
— Démon! pensai-je; elle veut connaître mes habitudes, afin de tracer son plan.»
L'indignation fut de nouveau plus forte que la prudence. Je répondis avec aigreur:
«Jusqu'ici j'ai souvent oublié cette précaution, parce que je la croyais inutile. Je ne pensais pas qu'à Thornfield on pût craindre aucun danger. Mais à l'avenir, ajoutai-je en appuyant sur chaque mot, je veillerai à ma sûreté.
— Et vous avez raison, répondit-elle. Les environs sont aussi tranquilles que possible, et je n'ai jamais entendu parler de voleurs depuis que le château est bâti; et pourtant on sait qu'il y a ici pour des sommes énormes de vaisselle d'argent; et pour une aussi grande maison vous voyez qu'il y a bien peu de domestiques, parce que notre maître y demeure rarement et qu'il n'est point marié. Mais je crois qu'il vaut toujours mieux être prudent; une porte est bien vite fermée, et il est bon d'avoir un verrou entre soi et un crime possible. Beaucoup de gens pensent qu'il faut se fier entièrement à la Providence; mais moi je crois que c'est à nous de pourvoir à notre sûreté, et que la Providence bénit ceux qui agissent avec sagesse.»
Ici elle termina cette harangue longue pour elle et prononcée avec la lenteur d'une quakeresse.
J'étais muette d'étonnement devant ce qui me semblait une merveilleuse domination sur elle-même et une incroyable hypocrisie, lorsque la cuisinière entra.
«Madame Poole, dit-elle en s'adressant à Grace, le repas des domestiques sera bientôt prêt: voulez-vous descendre?
— Non; mettez-moi seulement une chopine de porter et un morceau de pouding sur un plateau et montez-le.
— Voulez-vous un peu de viande?
— Oui, un morceau, et un peu de fromage, voilà tout.
— Et le sagou?
— Je n'en ai pas besoin maintenant; je descendrai avant l'heure du thé et je le ferai moi-même.»
La cuisinière se tourna vers moi en me disant que Mme Fairfax m'attendait. Je sortis alors de la chambre.
J'étais tellement intriguée par le caractère de Grace Poole, que ce fut à peine si j'entendis le récit que me fit Mme Fairfax pendant le déjeuner de l'événement de la nuit dernière; je tâchais de comprendre ce que pouvait être Grace dans le château, et je me demandais pourquoi M. Rochester ne l'avait pas fait emprisonner, ou du moins chasser loin de lui. La nuit précédente, il m'avait presque dit qu'elle était coupable de l'incendie: quelle cause mystérieuse pouvait l'empêcher de le déclarer? Pourquoi m'avait-il recommandé le secret? N'était-ce pas singulier? Un gentleman hautain, téméraire et vindicatif, tombé au pouvoir de la dernière de ses servantes! et lorsqu'elle attentait à sa vie, il n'osait pas l'accuser publiquement et lui infliger un châtiment! Si Grace avait été jeune et belle, j'aurais pu croire que M. Rochester était poussé par des sentiments plus tendres que la prudence ou la crainte. Mais cette supposition devenait impossible dès qu'on regardait Grace. Et pourtant je me mis à réfléchir. Elle avait été jeune, et sa jeunesse avait dû correspondre à celle de M. Rochester; Mme Farfaix disait qu'elle demeurait depuis longtemps dans le château; elle n'avait jamais dû être jolie, mais peut-être avait-elle eu un caractère vigoureux et original. M. Rochester était amateur des excentricités, et certainement Grace était excentrique. Peut-être autrefois un caprice (dont une nature aussi prompte que la sienne était bien capable) l'avait livré entre les mains de cette femme; peut-être à cause de son imprudence exerçait-elle maintenant sur ses actions une influence secrète dont il ne pouvait pas se débarrasser et qu'il n'osait pas dédaigner. Mais à ce moment la figure carrée, grosse, laide et dure de Grace se présenta à mes yeux, et je me dis: «Non, ma supposition est impossible! Et pourtant, ajoutait en moi une voix secrète, toi non plus tu n'es pas belle, et pourtant tu plais peut-être à M. Rochester; du moins tu l'as souvent cru; la dernière nuit encore, rappelle-toi ses paroles, ses regards, sa voix.»
Je me rappelais tout; le langage, le regard, l'accent me revinrent à la mémoire. Nous étions dans la salle d'étude; Adèle dessinait; je me penchai vers elle pour diriger son crayon; elle leva tout à coup les yeux sur moi.
«Qu'avez-vous, mademoiselle? dit-elle; vos doigts tremblent comme la feuille et vos joues sont rouges, mais rouges comme des cerises.
— J'ai chaud, Adèle, parce que je viens de me baisser.»
Elle continua à travailler et moi à méditer.
Je me hâtai de chasser de mon esprit la pensée que j'avais conçue sur Grace Poole; elle me dégoûtait. Je me comparai à elle et je vis que nous étions différentes. Bessie m'avait dit que j'avais tout à fait l'air d'une lady, et c'était vrai. J'étais mieux que lorsque Bessie m'avait vue; j'étais plus grasse, plus fraîche, plus animée, parce que mes espérances étaient plus grandes et mes jouissances plus vives.
«Voici la nuit qui vient, me dis-je en regardant du côté de la fenêtre; je n'ai entendu ni les pas ni la voix de M. Rochester aujourd'hui; mais certainement je le verrai ce soir.»
Le matin je craignais cette entrevue, mais maintenant je la désirais. Mon attente avait été vaine pendant si longtemps que j'étais arrivée à l'impatience.
Lorsqu'il fit nuit close et qu'Adèle m'eut quittée pour aller jouer avec Sophie, mon désir était au comble; j'espérais toujours entendre la sonnette retentir et voir Leah entrer pour me dire de descendre. Plusieurs fois je crus entendre les pas de M. Rochester et mes yeux se tournèrent vers la porte; je me figurais qu'elle allait s'ouvrir pour livrer passage à M. Rochester; mais la porte resta fermée. Il n'était pas encore bien tard; souvent il m'envoyait chercher à sept ou huit heures, et l'aiguille n'était pas encore sur six; serais-je donc désappointée justement ce jour- là où j'avais tant de choses à lui dire? Je voulais parler de Grace Poole, afin de voir ce qu'il me répondrait. Je voulais lui demander s'il la croyait véritablement coupable de cet odieux attentat, et pourquoi il désirait que le crime demeurât secret. Je m'inquiétais assez peu de savoir si ma curiosité l'irriterait; je savais le contrarier et l'adoucir tour à tour; c'était un vrai plaisir pour moi, et un instinct sûr m'empêchait toujours d'aller trop loin; je ne me hasardais jamais jusqu'à la provocation, mais je poussais aussi loin que me le permettait mon adresse. Conservant toujours les formes respectueuses qu'exigeait ma position, je pouvais néanmoins opposer mes arguments aux siens sans crainte ni réserve; cette manière d'agir nous plaisait à tous deux.
Un craquement se fit entendre dans l'escalier, et Leah parut enfin, mais c'était seulement pour m'avertir que le thé était servi dans la chambre de Mme Fairfax; je m'y rendis, contente de descendre, car il me semblait que j'étais ainsi plus près de M. Rochester.
«Vous devez avoir besoin de prendre votre thé, me dit la bonne dame au moment où j'entrai; vous avez si peu mangé à dîner! J'ai peur, continua-t-elle, que vous ne soyez pas bien aujourd'hui: vous avez l'air fiévreux.
— Oh si! je vais très bien, je ne me suis jamais mieux portée.
— Eh bien, alors, prouvez-le par un bon appétit; voulez-vous remplir la théière pendant que j'achève ces mailles?»
Lorsqu'elle eut fini sa tâche, elle se leva et ferma les volets, qu'elle avait probablement laissés ouverts pour jouir le plus longtemps possible du jour, quoique l'obscurité fût déjà presque complète.
«Bien qu'il n'y ait pas d'étoiles, il fait beau, dit-elle en regardant à travers les carreaux; M. Rochester n'aura pas eu à se plaindre de son voyage.
— M. Rochester est donc parti? Je n'en savais rien!
— Il est parti tout de suite après son déjeuner pour aller au château de M. Eshton, à dix milles de l'autre côté de Millcote. Je crois que lord Ingram, sir George Lynn, le colonel Dent et plusieurs autres encore doivent s'y trouver réunis.
— L'attendez-vous aujourd'hui?
— Oh non! ni même demain; je pense qu'il y restera au moins une semaine. Quand les nobles se réunissent, ils sont entourés de tant de gaieté, d'élégance et de sujets de plaisir, qu'ils ne sont nullement pressés de se séparer; on recherche surtout les messieurs dans ces réunions, et M. Rochester est si charmant dans le monde qu'il y est généralement fort aimé. Il est le favori des dames, bien qu'il n'ait pas l'air fait pour leur plaire; mais je crois que ses talents, sa fortune et son rang, font oublier son extérieur.
— Et y a-t-il des dames au château?
— Oui, il y a Mme Eshton avec ses trois filles, des jeunes filles vraiment charmantes, Mlles Blanche et Mary Ingram, qui, je crois, sont bien belles. J'ai vu Mlle Blanche il y a six ou sept ans; elle avait dix-huit ans, et était venue à un bal de Noël donné par M. Rochester. Ah! ce jour-là, la salle à manger était richement décorée et illuminée. Je crois qu'il y avait cinquante ladies et gentlemen des premières familles; Mlle Ingram était la reine de la fête.
— Vous dites que vous l'avez vue, madame Fairfax. Comment était- elle?
— Oui, je l'ai vue; les portes de la salle à manger étaient ouvertes, et, comme c'était le jour de Noël, les domestiques avaient le droit de se réunir dans la grande salle pour entendre chanter les dames. M. Rochester me fit entrer, je m'assis tranquillement dans un coin et je regardai autour de moi; je n'ai jamais vu un spectacle plus splendide! Les dames étaient en grande toilette. La plupart d'entre elles, ou du moins les plus jeunes, me semblèrent fort belles; mais Mlle Ingram était certainement la reine de la fête.
— Et comment était-elle?
— Grande, une taille fine, des épaules tombantes, un cou long et gracieux, un teint mat, des traits nobles, des yeux un peu semblables à ceux de M. Rochester, grands, noirs et brillants comme ses diamants. Ses beaux cheveux noirs étaient arrangés avec art; par derrière, une couronne de nattes épaisses, et par devant, les boucles les plus longues et les plus lisses que j'aie jamais vues. Elle portait une robe blanche; une écharpe couleur d'ambre, jetée sur une de ses épaules et sur sa poitrine, venait se rattacher sur le côté et prolongeait ses longues franges jusqu'au dessous du genou. Ses cheveux étaient ornés de fleurs également couleur d'ambre, et qui contrastaient bien avec sa chevelure d'ébène.
— Elle devait être bien admirée?
— Oh oui! et non seulement pour sa beauté, mais encore pour ses talents, car elle chanta un duo avec M. Rochester.
— M. Rochester! Je ne savais pas qu'il chantât.
— Ah! il a une très belle voix de basse et beaucoup de goût pour la musique.
— Et quelle espèce de voix a Mlle Ingram?
— Une voix très pleine et très puissante; elle chantait admirablement, et c'était un plaisir de l'entendre. Ensuite elle joua du piano; je ne m'y connais pas, mais j'ai entendu dire à M. Rochester qu'elle exécutait d'une manière très remarquable.
— Et cette jeune fille, si belle et si accomplie, n'est pas encore mariée?
— Il paraît que non; je crois que ni elle ni sa soeur n'ont beaucoup de fortune; le fils aîné a hérité de la plus grande partie des biens de son père.
— Mais je m'étonne qu'aucun noble ne soit tombé amoureux d'elle,
M. Rochester, par exemple; il est riche, n'est-ce pas?
— Oh! oui; mais vous voyez qu'il y a une énorme différence d'âge. M. Rochester a près de quarante ans, et elle n'en a que vingt- cinq.
— Qu'importe? il se fait tous les jours des mariages où l'on voit une différence d'âge plus grande encore entre les deux époux.
— C'est vrai; je ne crois cependant pas que M. Rochester ait jamais eu une semblable idée. Mais vous ne mangez rien, vous avez à peine goûté à votre tartine depuis que vous avez commencé votre thé.
— J'ai trop soif pour manger; voulez-vous, s'il vous plaît, me donner une autre tasse de thé?»
J'allais recommencer à parler de la probabilité d'un mariage entre M. Rochester et la belle Blanche, lorsque Adèle entra, ce qui nous força à changer le sujet de notre conversation.
Dès que je fus seule, je me mis à repasser dans ma mémoire ce que m'avait dit Mme Fairfax; je regardai dans mon coeur, j'examinai mes pensées et mes sentiments, et d'une main ferme, je m'efforçai de ramener dans le sentier du bon sens ceux que mon imagination avait laissés s'égarer dans des routes impraticables.
Appelé devant mon tribunal, le souvenir produisit les causes qui avaient éveillé en moi des espérances, des désirs, des sensations depuis la nuit dernière; il expliqua la raison de l'état général de l'esprit depuis une quinzaine environ; mais le bon sens vint tranquillement me présenter les choses telles qu'elles étaient et me montrer que j'avais rejeté la vérité pour me nourrir de l'idéal. Alors je prononçai mon jugement, et je déclarai:
Que jamais plus grande folle que Jeanne Eyre n'avait marché sur la terre, que jamais idiote plus fantasque ne s'était bercée de doux mensonges et n'avait mieux avalé un poison comme si c'eût été du nectar.
«Toi, me dis-je, devenir la préférée de M. Rochester, avoir le pouvoir de lui plaire, être de quelque importance pour lui? Va, ta folie me fait mal! Tu as été joyeuse de quelques marques d'attention, marques équivoques accordées par un noble, un homme du monde, à une servante, à une enfant; pauvre dupe! Comment as-tu osé … Ton propre intérêt n'aurait-il pas dû te rendre plus sage? Ce matin, tu as repassé dans ta mémoire la scène de la nuit dernière; voile ta face et rougis de honte! Il a brièvement loué tes yeux, n'est-ce pas? Poupée aveugle! ouvre tes paupières troublées et regarde ta démence. Il est fâcheux pour une femme d'être flattée par un supérieur qui ne peut pas avoir l'intention de l'épouser. C'est folie chez une femme de laisser s'allumer en elle un amour secret qui doit dévorer sa vie, s'il n'est ni connu ni partagé, et qui, s'il est connu et partagé, doit la lancer dans de misérables difficultés dont il lui sera impossible de sortir.
«Jane Eyre, écoute donc ta sentence: demain tu prendras une glace et tu feras fidèlement ton portrait, sans omettre un seul défaut, sans adoucir une seule ligne trop dure, sans effacer une seule irrégularité déplaisante; tu écriras en dessous: «Portrait d'une gouvernante laide, pauvre et sans famille.»
«Ensuite tu prendras une feuille d'ivoire, tu en as une toute prête dans ta boîte à dessiner, tu mélangeras sur ta palette les couleurs les plus fraîches et les plus fines, tu dessineras la plus charmante figure que pourra te retracer ton imagination; tu la coloreras des teintes les plus douces, d'après ce que t'a dit Mme Fairfax sur Blanche Ingram; n'oublie pas les boucles noires et l'oeil oriental. Quoi, tu songes à prendre M. Rochester pour modèle! non, pas de désespoir, pas de sentiment; je demande du bon sens et de la résolution. Rappelle-toi les traits nobles et harmonieux, le cou et la taille grecs; laisse voir un beau bras rond et une main délicate; n'oublie ni l'anneau de diamant ni le bracelet d'or; copie exactement les dentelles et le satin, l'écharpe gracieuse et les roses d'or; puis au-dessous tu écriras: «Blanche, jeune fille accomplie, appartenant à une famille d'un haut rang.»
«Et si jamais, à l'avenir, tu t'imaginais que M. Rochester pense à toi, prends ces deux portraits, compare-les et dis-toi: «Il est probable que M. Rochester pourrait gagner l'amour de cette jeune fille noble, s'il voulait s'en donner la peine; est-il possible qu'il songe sérieusement à cette pauvre et insignifiante institutrice?»
«Eh bien oui, me dis-je, je ferai ces deux portraits.»
Et, après avoir pris cette résolution, je devins plus calme et je m'endormis.
Je tins ma parole; une heure ou deux me suffirent pour esquisser mon portrait au crayon, et en moins de quinze jours j'eus achevé une miniature d'une Blanche Ingram imaginaire: c'était une assez jolie figure, et, lorsque je la comparais à la mienne, le contraste était aussi frappant que je pouvais le désirer. Ce travail me fit du bien: d'abord il occupa pendant quelque temps ma tête et mes mains; puis il donna de la force et de la fixité à l'impression que je désirais maintenir dans mon coeur.
Je fus bientôt récompensée de cette discipline que j'avais imposée à mes sentiments. Grâce à elle, je pus supporter avec calme les événements qui vont suivre; et si je n'y avais pas été préparée, je n'aurais probablement pas pu conserver une tranquillité même apparente.
CHAPITRE XVII
Une semaine se passa sans qu'on reçût aucune nouvelle de M. Rochester; au bout de dix jours il n'était pas encore revenu. Mme Fairfax me dit qu'elle ne serait pas étonnée qu'en quittant le château de M. Eshton il se rendit à Londres, puis que de là il passât sur le continent, pour ne pas revenir à Thornfield de toute l'année; bien souvent, disait-elle, il avait quitté le château d'une manière aussi prompte et aussi inattendue. En l'entendant parler ainsi, j'éprouvai un étrange frisson et je sentis mon coeur défaillir. Je venais de subir un douloureux désappointement.
Mais, ralliant mes esprits et rappelant mes principes, je m'efforçai de remettre de l'ordre dans mes sensations. Bientôt je me rendis maîtresse de mon erreur passagère, et je chassai l'idée que les actes de M. Rochester pussent avoir tant d'intérêt pour moi. Et pourtant je ne cherchais pas à m'humilier en me persuadant que je lui étais trop inférieure; mais je me disais que je n'avais rien à faire avec le maître de Thornfield, si ce n'est à recevoir les gages qu'il me devait pour les leçons que je donnais à sa protégée, à me montrer reconnaissante de la bonté et du respect qu'il me témoignait; bonté et respect auxquels j'avais droit du reste, si j'accomplissais mon devoir. Je m'efforçais de me convaincre que M. Rochester ne pouvait admettre entre lui et moi que ce seul lien; ainsi donc c'était folie à moi de vouloir en faire l'objet de mes sentiments les plus doux, de mes extases, de mes déchirements, et ainsi de suite, puisqu'il n'était pas dans la même position que moi. Avant tout, je ne devais pas chercher à sortir de ma classe; je devais me respecter et ne pas nourrir avec toute la force de mon coeur et de mon âme un amour qu'on ne me demandait pas, et qu'on mépriserait même.
Je continuais tranquillement ma tâche, mais de temps en temps d'excellentes raisons s'offraient à mon esprit pour m'engager à quitter Thornfield. Involontairement je me mettais à penser aux moyens de changer de place; je crus inutile de chasser ces pensées. «Eh bien! me dis-je, laissons-les germer, et, si elles le peuvent, qu'elles portent des fruits!»
Il y avait à peu près quinze jours que M. Rochester était absent, lorsque Mme Fairfax reçut une lettre.
«C'est de M. Rochester, dit-elle en regardant le timbre; nous allons savoir s'il doit ou non revenir parmi nous.»
Pendant qu'elle brisait le cachet et qu'elle lisait le contenu, je continuai à boire mon café (nous étions à déjeuner); il était très chaud, et ce fut un moyen pour moi d'expliquer la rougeur qui couvrit ma figure à la réception de la lettre; mais je ne me donnai pas la peine de chercher la raison qui agitait ma main et qui me fit renverser la moitié de mon café dans ma soucoupe.
«Quelquefois je me plains que nous sommes trop tranquilles ici, dit Mme Fairfax en continuant de tenir la lettre devant ses lunettes; mais maintenant nous allons être passablement occupées, pour quelque temps au moins.»
Ici je me permis de demander une explication; après avoir rattaché le cordon du tablier d'Adèle qui venait de se dénouer, lui avoir versé une autre tasse de lait et lui avoir donné une talmouse, je dis nonchalamment:
«M. Rochester ne doit probablement pas revenir de sitôt?
— Au contraire, il sera ici dans trois jours, c'est-à-dire jeudi prochain; et il ne vient pas seul: il amène avec lui toute une société. Il dit de préparer les plus belles chambres du château; la bibliothèque et le salon doivent être aussi mis en état. Il me dit également d'envoyer chercher des gens pour aider à la cuisine, soit à Millcote, soit dans tout autre endroit; les dames amèneront leurs femmes de chambre et les messieurs leurs valets; la maison sera pleine.»
Après avoir parlé, Mme Fairfax avala son déjeuner et partit pour donner ses ordres.
Il y eut en effet beaucoup à faire pendant les trois jours suivants. Toutes les chambres de Thornfield m'avaient semblé très propres et très bien arrangées; mais il paraît que je m'étais trompée. Trois servantes nouvelles arrivèrent pour aider les autres; tout fut frotté et brossé; les peintures furent lavées, les tapis battus, les miroirs et les lustres polis, les feux allumés dans les chambres, les matelas de plume mis à l'air, les draps séchés devant le foyer; jamais je n'ai rien vu de semblable. Adèle courait au milieu de ce désordre; les préparatifs de réception et la pensée de tous les gens qu'elle allait voir la rendaient folle de joie. Elle voulut que Sophie vérifiât ses toilettes, ainsi qu'elle appelait ses robes, afin de rafraîchir celles qui étaient passées et d'arranger les autres; quant à elle, elle ne faisait que bondir dans les chambres, sauter sur les lits, se coucher sur les matelas, entasser les oreillers et les traversins devant d'énormes feux. Elle était libérée de ses leçons; Mme Fairfax m'avait demandé mes services, et je passais toute ma journée dans l'office à l'aider tant bien que mal, elle et la cuisinière. J'apprenais à faire du flan, des talmouses, de la pâtisserie française, à préparer le gibier et à arranger les desserts.
On attendait toute la compagnie le jeudi à l'heure du dîner, c'est-à-dire à six heures; je n'eus pas le temps d'entretenir mes chimères, et je fus aussi active et aussi gaie que qui que ce fût, excepté Adèle. Cependant quelquefois ma gaieté se refroidissait, et, en dépit de moi-même, je me laissais de nouveau aller au doute et aux sombres conjectures, et cela surtout lorsque je voyais la porte de l'escalier du troisième, qui depuis quelque temps était toujours restée fermée, s'ouvrir lentement et donner passage à Grace Poole, qui glissait alors tranquillement le long du corridor pour entrer dans les chambres à coucher et dire un mot à l'une des servantes, peut-être sur la meilleure manière de polir une grille, de nettoyer un marbre de cheminée ou d'enlever les taches d'une tenture; elle descendait à la cuisine une fois par jour pour dîner, fumait un instant près du foyer, et retournait dans sa chambre, triste, sombre et solitaire, emportant avec elle un pot de porter. Sur vingt-quatre heures elle n'en passait qu'une avec les autres domestiques. Le reste du temps, elle restait seule dans une chambre basse du second étage, où elle cousait et riait probablement de son rire terrible. Elle était aussi seule qu'un prisonnier dans son cachot.
Mais ce qui m'étonna, c'est que personne dans la maison, excepté moi, ne semblait s'inquiéter des habitudes de Grace. Personne ne se demandait ce qu'elle faisait là; personne ne la plaignait de son isolement.
Un jour, je saisis un fragment de conversation entre Leah et une femme de journée; elles s'entretenaient de Grace. Leah dit quelque chose que je n'entendis pas, et la femme de journée répondit:
«Elle a sans doute de bons gages?
— Oui, dit Leah. Je souhaiterais bien que les miens fussent aussi forts; non pas que je me plaigne. On paye bien à Thornfield; mais Mme Poole reçoit cinq fois autant que moi et elle met de côté; tous les trimestres elle va porter de l'argent à la banque de Millcote; je ne serais pas étonnée qu'elle eût assez pour mener une vie indépendante. Mais je crois qu'elle est habituée à Thornfield; et puis elle n'a pas encore quarante ans; elle est forte et capable de faire bien des choses: il est trop tôt pour cesser de travailler.