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Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice cover

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice

Chapter 20: CHAPITRE XIX
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About This Book

La narration suit une jeune orpheline qui traverse une enfance marquée par la privation et l'injustice, reçoit une éducation austère, puis devient institutrice dans une grande maison où elle tisse une relation complexe avec le maître du lieu. Confrontée à révélations troublantes et à choix moraux, elle affirme son intégrité, quitte ce monde pour retrouver sa liberté, hérite d'une indépendance financière, et revient vers un foyer durable après des épreuves qui ont transformé tous les protagonistes. Le récit explore l'autonomie personnelle, la conscience morale, les inégalités sociales et les tensions entre passion et devoir.

— Vous voyez, ma royale Blanche, elle devient de plus en plus exigeante; soyez raisonnable, mon bel ange.

— Menez-la dans la bibliothèque, s'écria impérieusement le bel ange. Ce n'est pas ma mission non plus de l'entendre devant un vil troupeau. Je veux l'avoir pour moi seule. Y a-t-il du feu dans la bibliothèque?

— Oui, madame; mais elle a l'air si intraitable!

— Cessez votre bavardage, lourdaud, et obéissez-moi.»

Sam sortit, et le mystère, l'animation, l'attente, s'emparèrent de nouveau des esprits.

«Elle est prête maintenant, dit le domestique en entrant, et désire savoir quelle est la première personne qu'elle va voir.

— Je crois bien que je ferais mieux de jeter un coup d'oeil sur cette sorcière avant de laisser les dames s'entretenir avec elle, s'écria le colonel Dent; dites-lui, Sam, que c'est un monsieur qui va venir.»

Sam sortit et rentra bientôt.

«Elle ne veut pas, dit-elle, recevoir de messieurs; ils n'ont que faire de se déranger.» Puis il ajouta en réprimant avec peine un sourire: «Elle ne veut s'entretenir qu'avec les femmes jeunes et pas mariées.

— Par Dieu, elle a du goût,» s'écria Henri Lynn.

Mlle Ingram se leva avec solennité.

«J'irai la première, dit-elle d'un ton tragique.

— Oh! ma chérie, réfléchissez!» s'écria sa mère.

Mais Blanche passa silencieusement devant lady Ingram, franchit la porte que le colonel Dent tenait ouverte, et nous l'entendîmes entrer dans la bibliothèque.

Il s'ensuivit un silence relatif; lady Ingram pensa que c'était le cas de joindre les mains, et elle le fit en conséquence; Marie déclara que, quant à elle, elle n'oserait jamais s'aventurer; Amy et Louisa riaient tout bas et semblaient un peu effrayées.

Le temps parut long; un quart d'heure s'écoula sans qu'on entendît ouvrir la porte de la bibliothèque; enfin, Mlle Ingram revint par la salle à manger.

Allait-elle rire et prendre tout cela en plaisanterie? Tous les yeux se fixèrent sur elle avec curiosité. Elle répondit à ces regards par un coup d'oeil froid; elle n'était ni gaie ni agitée; elle s'avança majestueusement vers sa place, et s'assit en silence.

«Eh bien! Blanche? dit lord Ingram.

— Que vous a-t-elle dit, ma soeur? demanda Marie.

— Que pensez-vous d'elle? Est-elle une vraie diseuse de bonne aventure? s'écrièrent les demoiselles Eshton.

— Mes bons amis, répondit Mlle Ingram, ne m'accablez pas ainsi de questions! Vraiment votre curiosité et votre crédulité sont facilement excitées: par l'importance que vous attachez tous, ma mère même, à tout ceci, on croirait que nous avons dans la maison quelque savant génie, ami du diable. J'ai simplement vu une Bohémienne vagabonde qui a étudié la science de la chiromancie; elle m'a dit ce que disent toujours ces gens-là; mais ma fantaisie est satisfaite, et je pense que M. Eshton fera bien de la jeter en prison demain, comme il l'en a menacée.»

Mlle Ingram prit un livre, se pencha sur sa chaise, et de cette manière coupa court à toute conversation. Je l'examinai une demi- heure environ; pendant ce temps elle ne tourna pas une seule page de son livre; son visage s'obscurcissait, devenait de plus en plus mécontent, et indiquait un évident désappointement. Certainement elle n'avait pas été charmée de ce qu'on lui avait dit; son silence et sa mauvaise humeur prolongée me prouvaient, malgré son indifférence affectée, qu'elle attachait une grande importance aux révélations qui venaient de lui être faites.

Marie Ingram, Amy et Louisa Eshton déclarèrent qu'elles n'oseraient point aller seules, et pourtant elles désiraient voir la sorcière; une négociation fut ouverte par le moyen de l'ambassadeur Sam. Il y eut tant d'allées et venues que le malheureux Sam devait avoir les jambes brisées. Pourtant, après avoir fait bien des difficultés, la rigoureuse sibylle permit enfin aux trois jeunes filles de venir ensemble.

Leur visite ne fut pas aussi tranquille que celle de Mlle Ingram: on entendait de temps en temps des ricanements et des petits cris; au bout de vingt minutes, elles ouvrirent précipitamment la porte, traversèrent la grande salle en courant et arrivèrent tout agitées.

«Ce n'est pas grand-chose de bon, s'écrièrent-elles toutes ensemble; elle nous a dit tant de choses! elle sait tout ce qui nous concerne!»

En prononçant ces mots, elles tombèrent essoufflées sur les sièges que les jeunes gens s'étaient empressés de leur apporter.

On leur demanda de s'expliquer plus clairement; elles déclarèrent que la sorcière leur avait répété ce qu'elles avaient fait et dit lorsqu'elles étaient enfants, qu'elle leur avait parlé des livres et des ornements qui se trouvaient dans leurs boudoirs, des souvenirs que leur avaient donnés leurs amis; elles affirmèrent aussi que la sorcière connaissait même leurs pensées, et qu'elle avait murmuré à l'oreille de chacune la chose qu'elle désirait le plus et le nom de la personne qu'elle aimait le mieux au monde.

Ici les jeunes gens demandèrent de plus amples explications sur les deux derniers points: mais les jeunes filles ne purent que rougir, balbutier et sourire; les mères présentèrent des éventails à leurs filles, et répétèrent encore qu'on avait eu tort de ne pas suivre leurs conseils; les vieux messieurs riaient, et les jeunes gens offraient leurs services aux jeunes filles agitées.

Au milieu de ce tumulte et pendant que j'étais absorbée par la scène qui se passait devant moi, quelqu'un me toucha le coude; je me retournai et je vis Sam.

«La sorcière dit qu'il y a dans la chambre une jeune fille à laquelle elle n'a pas encore parlé, et elle a juré de ne pas partir avant de l'avoir vue. J'ai pensé que ce devait être vous, car il n'y a personne autre; que dois-je lui dire?

— Oh! j'irai!» répondis-je.

J'étais contente de pouvoir satisfaire ainsi ma curiosité, qui venait d'être si vivement excitée. Je sortis de la chambre sans que personne me vît, car tout le monde était occupé des trois tremblantes jeunes filles.

«Si vous désirez, mademoiselle, me dit Sam, je vous attendrai dans la salle, dans le cas où elle vous ferait peur; vous n'auriez qu'à m'appeler et je viendrais tout de suite.

— Non, Sam, retournez à la cuisine; je n'ai pas peur le moins du monde.»

C'était vrai, je n'avais pas peur; mais tout cela m'intéressait et excitait ma curiosité.

CHAPITRE XIX

La bibliothèque était tranquille; la sibylle, assise sur un fauteuil au coin de la cheminée, portait un manteau rouge, un chapeau noir, ou plutôt une coiffure à larges bords attachée au- dessous du menton à l'aide d'un mouchoir de toile; sur la table se trouvait une chandelle éteinte; la Bohémienne était penchée vers le foyer et lisait à la lueur des flammes un petit livre semblable à un livre de prières; en lisant elle marmottait tout haut, comme le font souvent les vieilles femmes. Elle n'interrompit pas sa lecture en me voyant entrer: il paraît qu'elle désirait finir un paragraphe.

Je m'avançai vers le feu, et je réchauffai mes mains qui s'étaient refroidies dans le salon, car je n'osais pas m'approcher de la cheminée. Je n'avais jamais été plus calme; du reste, rien dans l'extérieur de la Bohémienne n'était propre à troubler. Elle ferma son livre et me regarda lentement; le bord de son chapeau cachait en partie son visage; cependant, lorsqu'elle leva la tête, je pus remarquer que sa figure était singulière: elle était d'un brun foncé; on voyait passer sous le mouchoir blanc qui retenait son chapeau quelques boucles de cheveux qui venaient effleurer ses joues ou plutôt sa bouche. Elle fixa sur moi son regard direct et hardi.

«Eh bien! vous voulez savoir votre bonne aventure? dit-elle, d'une voix aussi décidée que son regard, aussi dure que ses traits.

— Je n'y tiens pas beaucoup, ma mère; vous pouvez me la dire si cela vous plaît, mais je dois vous avérer que je ne crois pas à votre science.

— Voilà une impudence qui ne m'étonne pas de vous; je m'y attendais; vos pas me l'avaient annoncé, lorsque vous avez franchi le seuil de la porte.

— Vous avez l'oreille fine?

— Oui, et l'oeil prompt et le cerveau actif.

— Ce sont trois choses bien nécessaires dans votre état.

— Surtout lorsque j'ai affaire à des gens comme vous; pourquoi ne tremblez-vous pas?

— Je n'ai pas froid.

— Pourquoi ne pâlissez-vous pas?

— Je ne suis pas malade.

— Pourquoi n'interrogez-vous pas mon art?

— Je ne suis pas niaise.»

La vieille femme cacha un sourire, puis prenant une pipe courte et noire, elle l'alluma et se mit à fumer; après avoir aspiré quelques bouffées de ce parfum calmant, elle redressa son corps courbé, retira la pipe de ses lèvres, et regardant le feu, elle dit d'un ton délibéré:

«Vous avez froid, vous êtes malade et niaise.

— Prouvez-le, dis-je.

— Je vais le faire, et en peu de mots: vous avez froid, parce que vous êtes seule; aucun contact n'a encore fait jaillir la flamme du feu qui brûle en vous: vous êtes malade, parce que vous ne connaissez pas le meilleur, le plus noble et le plus doux des sentiments que le ciel ait accordés aux hommes: vous êtes niaise, parce que vous auriez beau souffrir, vous n'inviteriez pas ce sentiment à s'approcher de vous; vous ne feriez même pas un effort pour aller le trouver là où il vous attend.»

Elle plaça de nouveau sa pipe noire entre ses lèvres, et recommença à fumer avec force.

«Vous pourriez dire cela à presque tous ceux qui vivent solitaires et dépendants dans une grande maison.

— Oui, je pourrais le dire; mais serait-ce vrai pour presque tous?

— Pour presque tous ceux qui sont dans ma position.

— Oui, dans votre position; mais trouvez-moi une seule personne placée exactement dans votre position.

— Il serait facile d'en trouver mille.

— Je vous dis que vous auriez peine à en trouver une. Si vous saviez quelle est votre situation! bien près du bonheur, au moment de l'atteindre; les éléments en sont prêts; il ne faut qu'un seul mouvement pour les réunir: le hasard les a éloignés les uns des autres; qu'ils soient rapprochés, et le résultat sera beau.

— Je ne comprends pas les énigmes; Je n'ai jamais su les deviner.

— Vous voulez que je parle plus clairement? Montrez-moi la paume de votre main.

— Je suppose qu'il faut la croiser avec de l'argent?

— Certainement.»

Je lui donnai un schelling; elle le mit dans un vieux bas qu'elle retira de sa poche, et après l'avoir attaché, elle me dit d'ouvrir la main. J'obéis; elle l'approcha de sa figure et la regarda sans la toucher.

«Elle est trop fine, dit-elle, je ne puis rien faire d'une semblable main; elle n'a presque pas de lignes, et puis, que peut- on voir dans une paume? ce n'est pas là que la destinée est écrite.

— Je vous crois, répondis-je.

— Non, continua-t-elle, c'est sur la figure, sur le front, dans les yeux, dans les lignes de la bouche; agenouillez-vous et regardez-moi.

— Ah! vous approchez de la vérité, répondis-je en obéissant; je serai bientôt forcée de vous croire.»

Je m'agenouillai à un demi-mètre d'elle; elle remua le feu, et le charbon jeta une vive clarté. Mais elle s'assit de manière à être encore plus dans l'ombre; moi seule j'étais éclairée.

«Je voudrais savoir avec quel sentiment vous êtes venue vers moi, me dit-elle après m'avoir examinée un instant; je voudrais savoir quelles pensées occupent votre esprit pendant les longues heures que vous passez dans ce salon, près de ces gens élégants qui s'agitent devant vous comme les ombres d'une lanterne magique: car entre vous et eux il n'y a pas plus de communication et de sympathie qu'entre des hommes et des ombres.

— Je suis souvent fatiguée, quelquefois ennuyée, rarement triste.

— Alors quelque espérance secrète vous soutient et murmure à votre oreille de belles promesses pour l'avenir.

— Non; tout ce que j'espère, c'est de gagner assez d'argent pour pouvoir un jour établir une école dans une petite maison que je louerai.

— Ces idées ne sont propres qu'à distraire votre imagination pendant que vous êtes assise dans le coin de la fenêtre; vous voyez que je connais vos habitudes.

— Vous les aurez apprises par les domestiques.

— Ah! vous croyez montrer de la pénétration; eh bien! à parler franchement, je connais ici quelqu'un, Mme Poole.»

Je tressaillis en entendant ce nom.

«Ah! ah! pensai-je, il y a bien vraiment quelle chose d'infernal dans tout ceci.

— N'ayez pas peur, continua l'étrange Bohémienne, Mme Poole est une femme sûre, discrète et tranquille; on peut avoir confiance en elle. Mais pendant que vous êtes assise au coin de votre fenêtre, ne pensez-vous qu'à votre future école! Parmi tous ceux qui occupent les chaises ou les divans du salon, n'y en a-t-il aucun qui ait pour vous un intérêt actuel? n'étudiez-vous aucune figure? N'y en a-t-il pas une dont vous suivez les mouvements, au moins avec curiosité?

— J'aime à observer toutes les figures et toutes les personnes.

— Mais n'en remarquez-vous pas une plus particulièrement, ou même deux?

— Oh! si, et bien souvent; lorsque les regards ou les gestes de deux personnes semblent raconter une histoire, j'aime à les regarder.

— Quel est le genre d'histoire que vous préférez!

— Oh! je n'ai pas beaucoup de choix; elles roulent presque toutes sur le même thème: l'amour, et promettent le même dénoûment: le mariage.

— Et aimez-vous ce thème monotone?

— Peu m'importe; cela m'est assez indifférent.

— Cela vous est indifférent? Quand une femme jeune, belle, pleine de vie et de santé, charmante de beauté, douée de tous les avantages du rang et de la fortune, sourit à un homme, vous…

— Eh bien!

— Vous pensez peut-être…

— Je ne connais aucun des messieurs ici; c'est à peine si j'ai échangé une parole avec l'un d'eux, et quant à ce que j'en pense, c'est facile à dire: quelques-uns me semblent dignes, respectables et d'un âge mur; d'autres jeunes, brillants, beaux et pleins de vie; mais certainement tous sont bien libres de recevoir les sourires de qui leur plaît, sans que pour cela je désire un seul instant être à la place des jeunes filles courtisées.

— Vous ne connaissez pas les messieurs qui demeurent au château? Vous n'avez pas échangé un seul mot avec eux, dites-vous? Oserez- vous me soutenir que vous n'avez jamais parlé au maître de la maison?

— Il n'est pas ici.

— Remarque profonde, ingénieux jeu de mots! il est parti pour Millcote ce matin, et sera de retour ce soir ou demain; est-ce que cette circonstance vous empêcherait de le connaître?

— Non, mais je ne vois pas le rapport qu'il y a entre
M. Rochester et ce dont vous me parliez tout à l'heure.

— Je vous parlais des dames qui souriaient aux messieurs, et
dernièrement tant de sourires ont été versés dans les yeux de
M. Rochester, que ceux-ci débordent comme des coupes trop pleines.
Ne l'avez-vous pas remarqué?

— M. Rochester a le droit de jouir de la société de ses hôtes.

— Je ne vous questionne pas sur ses droits; mais n'avez-vous pas remarqué que, de tous ces petits drames qui se jouaient sous vos yeux, celui de M. Rochester était le plus animé?

— L'avidité du spectateur excite la flamme de l'acteur.»

En disant ces mots, c'était plutôt à moi que je parlais qu'à la Bohémienne; mais la voix étrange, les manières, les discours de cette femme, m'avaient jetée dans une sorte de rêve; elle me lançait des sentences inattendues l'une après l'autre, jusqu'à ce qu'elle m'eût complètement déroutée. Je me demandais quel était cet esprit invisible qui, pendant des semaines, était resté près de mon coeur pour en étudier le travail et en écouter les pulsations.

«L'avidité du spectateur? répéta-t-elle; oui, M. Rochester est resté des heures prêtant l'oreille aux lèvres fascinantes qui semblaient si heureuses de ce qu'elles avaient à communiquer, et M. Rochester paraissait satisfait de cet hommage, et reconnaissant de la distraction qu'on lui accordait. Ah! vous avez remarqué cela?

— Reconnaissant! je ne me rappelle pas avoir jamais vu sa figure exprimer la gratitude.

— Vous l'avez donc analysée? qu'exprimait-elle alors?»

Je ne répondis pas.

«Vous y avez vu l'amour, n'est-ce pas? et, regardant dans l'avenir, vous avez vu M. Rochester marié et sa femme heureuse?

— Non pas précisément; votre science vous fait quelquefois défaut.

— Alors, que diable avez-vous vu?

— N'importe; je venais vous interroger et non pas me confesser; c'est une chose connue que M. Rochester va se marier.

— Oui, avec la belle Mlle Ingram.

— Enfin!

— Les apparences, en effet, semblent toutes annoncer ce mariage, et ce sera un couple parfaitement heureux, bien que, avec une audace qui mériterait un châtiment, vous sembliez en douter; il aimera cette femme noble, belle, spirituelle, accomplie en un mot. Quant à elle, il est probable qu'elle aime M. Rochester, ou du moins son argent; je sais qu'elle considère les domaines de M. Rochester comme dignes d'envie, quoique, Dieu me le pardonne, je lui ai dit tout à l'heure sur ce sujet quelque chose qui l'a rendue singulièrement grave; les coins de sa bouche se sont abaissés d'un demi pouce. Je conseillerai à son triste adorateur de faire attention; car si un autre vient se présenter avec une fortune plus brillante et moins embrouillée, c'en est fait de lui.

— Je ne suis pas venue pour entendre parler de la fortune de M. Rochester, mais pour connaître ma destinée, et vous ne m'en avez encore rien dit.

— Votre destinée est douteuse; quand j'examine votre figure, un trait en contredit un autre. La fortune a mis en réserve pour vous une riche moisson de bonheur; je le sais, je le savais avant de venir ici: car je l'ai moi-même vue faire votre part et la mettre de côté. Il dépend de vous d'étendre la main et de la prendre; et j'étudie votre visage pour savoir si vous le ferez. Agenouillez- vous encore sur le tapis.

— Ne me gardez pas trop longtemps ainsi; le feu me brûle.»

Je m'agenouillai. Elle ne s'avança pas vers moi, mais elle se contenta de me regarder, en s'appuyant le dos sur sa chaise; puis elle se mit à murmurer:

«Voilà des yeux remplis de flamme et qui scintillent comme la rosée; ils sont doux et pleins de sentiment: mon jargon les fait sourire; ainsi donc ils sont susceptibles: les impressions se suivent rapidement dans leur transparent orbite; quand ils cessent de sourire, ils deviennent tristes: une lassitude, dont ils n'ont même pas conscience, appesantit leurs paupières; cela indique la mélancolie résultant de l'isolement: ils se détournent de moi, ils ne veulent pas être examinés plus longtemps; ils semblent nier, par leur regard moqueur, la vérité de mes découvertes, nier leur sensibilité et leur tristesse; mais cet orgueil et cette réserve me confirment dans mon opinion. Les yeux sont favorables.

«Quant à la bouche, elle se plaît quelquefois à rire; elle est disposée à raconter tout ce qu'a conçu le cerveau, mais elle reste silencieuse sur ce qu'a éprouvé le coeur; elle est mobile et flexible, et n'a jamais été destinée à l'éternel silence de la solitude; c'est une bouche faite pour parler beaucoup, sourire souvent, et avoir pour interlocuteur un être aimé. Elle aussi est propice.

«Dans le front seulement, je vois un ennemi de l'heureuse destinée que j'ai prédite. Ce front a l'air de dire: «Je peux vivre seule, si ma dignité et les circonstances l'exigent; je n'ai pas besoin de vendre mon âme pour acheter le bonheur; j'ai un trésor intérieur, né avec moi, qui saura me faire vivre si les autres joies me sont refusées, ou s'il faut les acheter à un prix que je ne puis donner; ma raison est ferme et tient les rênes; elle ne laissera pas mes sentiments se précipiter dans le vide; la passion pourra crier avec fureur, en vraie païenne qu'elle est; les désirs pourront inventer une infinité de choses vaines, mais le jugement aura toujours le dernier mot, et sera chargé de voter toute décision. L'ouragan, les tremblements de terre et le feu pourront passer près de moi; mais j'écouterai toujours la douce voix qui interprète les volontés de la conscience.»

Le front a raison, continua la Bohémienne, et sa déclaration sera respectée; oui, j'ai fait mon plan et je le crois bon: car, en le formant, j'ai écouté le cri de la conscience et les conseils de la raison. Je sais combien vite la jeunesse se fanerait et la fleur périrait, si dans la coupe de joie se trouvait mélangée une seule goutte de honte ou de remords!

«Je ne veux ni sacrifice, ni ruine, ni tristesse; je désire élever et non détruire; mériter la reconnaissance, et non pas faire couler le sang et les larmes. Ma moisson sera douée, et se fera au milieu de la joie et des sourires! Mais je m'égare dans un ravissant délire. Oh! je voudrais prolonger cet instant indéfiniment, mais je n'ose pas; jusqu'ici, je me suis entièrement dominé; j'ai agi comme j'avais dessein d'agir; mais, si je continuais, l'épreuve pourrait être au-dessus de mes forces. Debout, mademoiselle Eyre, et laissez-moi; la comédie est jouée!»

Étais-je endormie ou éveillée? Avais-je rêvé, et mon rêve continuait-il encore? La voix de la vieille femme était changée; son accent, ses gestes, m'étaient aussi familiers que ma propre figure; je connaissais son langage aussi bien que le mien; je me levai, mais je ne partis pas. Je la regardais; j'attisai le feu pour la mieux voir, mais elle ramena son chapeau et son mouchoir plus près de son visage et me fit signe de m'éloigner; la flamme éclairait la main qu'elle étendait; mes soupçons étaient éveillés; j'examinai cette main: ce n'était pas le membre flétri d'une vieille femme, mais une main potelée, souple, et des doigts ronds et doux; un large anneau brillait au petit doigt. Je m'avançai pour la regarder, et j'aperçus une pierre que j'avais vue cent fois déjà; je contemplai de nouveau la figure, qui ne se détourna plus de moi; au contraire, le chapeau avait été jeté en arrière, ainsi que le mouchoir, et la tête était dirigée de mon côté.

«Eh bien, Jane, me reconnaissez-vous? demanda la voix familière.

— Retirez ce manteau rouge, monsieur, et alors…

— Il y a un noeud, aidez-moi.

— Cassez le cordon, monsieur.

— Eh bien donc! loin de moi, vêtements d'emprunt! et M. Rochester s'avança, débarrassé de son déguisement.

— Mais, monsieur, quelle étrange idée avez-vous eue là?

— J'ai bien joué mon rôle; qu'en pensez-vous?

— Il est probable que vous vous en êtes fort bien acquitté avec les dames.

— Et pas avec vous?

— Avec moi, vous n'avez pas joué le rôle d'une Bohémienne.

— Quel rôle ai-je donc joué? suis-je resté moi-même?

— Non, vous avez joué un rôle étrange; vous avez cherché à me dérouter; voua avez dit des choses qui n'ont pas de sens, pour m'en faire dire également; c'est tout au plus bien de votre part, monsieur.

— Me pardonnez-vous? Jane.

— Je ne puis pas vous le dire avant d'y avoir pensé; si, après mûre réflexion, je vois que vous ne m'avez pas fait tomber dans de trop grandes absurdités, j'essayerai d'oublier: mais ce n'était pas bien à vous de faire cela.

— Oh! vous avez été très sage, très prudente et très sensible.»

Je réfléchis à tout ce qui s'était passé et je me rassurai; car j'avais été sur mes gardes depuis le commencement de l'entretien: je soupçonnais quelque chose; je savais que les Bohémiennes et les diseuses de bonne aventure ne s'exprimaient pas comme cette prétendue vieille femme; j'avais remarqué sa voix feinte, son soin à cacher ses traits; j'avais aussitôt pensé à Grace Poole, cette énigme vivante, ce mystère des mystères; mais je n'avais pas un instant songé à M. Rochester.

«Eh bien! me dit-il, à quoi rêvez-vous? Que signifie ce grave sourire?

— Je m'étonne de ce qui s'est passé, et je me félicite de la conduite que j'ai tenue, monsieur; mais il me semble que vous m'avez permis de me retirer.

— Non, restez un moment, et dites-moi ce qu'on fait dans le salon.

— Je pense qu'on parle de la Bohémienne.

— Asseyez-vous et racontez-moi ce qu'on en disait.

— Je ferais mieux de ne pas rester longtemps, monsieur, il est près de onze heures; savez-vous qu'un étranger est arrivé ici ce matin?

— Un étranger! qui cela peut-il être? je n'attendais personne.
Est-il parti?

— Non; il dit qu'il vous connaît depuis longtemps et qu'il peut prendre la liberté de s'installer au château jusqu'à votre retour.

— Diable! a-t-il donné son nom?

— Il s'appelle Mason, monsieur; il vient des Indes Occidentales, de la Jamaïque, je crois.»

M. Rochester était debout près de moi; il m'avait pris la main, comme pour me conduire à une chaise: lorsque j'eus fini de parler, il me serra convulsivement le poignet; ses lèvres cessèrent de sourire; on eût dit qu'il avait été subitement pris d'un spasme.

«Mason, les Indes Occidentales! dit-il du ton d'un automate qui ne saurait prononcer qu'une seule phrase; Mason, les Indes Occidentales!» répéta-t-il trois fois. Il murmura ces mêmes mots, devenant de moment en moment plus pâle; il semblait savoir à peine ce qu'il faisait.

«Êtes-vous malade, monsieur? demandai-je.

— Jane! Jane! j'ai reçu un coup, j'ai reçu un coup! et il chancela.

— Oh! appuyez-vous sur moi, monsieur.

— Jane, une fois déjà vous m'avez offert votre épaule; donnez-la- moi aujourd'hui encore.

— Oui, monsieur, et mon bras aussi.»

Il s'assit et me fit asseoir à côté de lui; il prit ma main dans les siennes et la caressa en me regardant; son regard était triste et troublé.

«Ma petite amie, dit-il, je voudrais être seul avec vous dans une île bien tranquille, où il n'y aurait plus ni trouble, ni danger, ni souvenirs hideux.

— Puis-je vous aider, monsieur? je donnerais ma vie pour vous servir.

— Jane, si j'ai besoin de vous, ce sera vers vous que j'irai. Je vous le promets.

— Merci, monsieur; dites-moi ce qu'il y a à faire, et j'essayerai du moins.

— Eh bien, Jane, allez me chercher un verre de vin dans la salle à manger. On doit être à souper; vous me direz si Mason est avec les autres et ce qu'il fait.

J'y allai et je trouvai tout le monde réuni dans la salle à manger pour le souper, ainsi que me l'avait annoncé M. Rochester. Mais personne ne s'était mis à table; le souper avait été arrangé sur le buffet, les invités avaient pris ce qu'ils voulaient et s'étaient réunis en groupe, portant leurs assiettes et leurs verres dans leurs mains. Tout le monde riait; la conversation était générale et animée. M. Mason, assis près du feu, causait avec le colonel et Mme Dent; il semblait aussi gai que les autres. Je remplis un verre de vin; Mlle Ingram me regarda d'un air sévère; elle pensait probablement que j'étais bien audacieuse de prendre cette liberté; je retournai ensuite dans la bibliothèque.

L'extrême pâleur de M. Rochester avait disparu; il avait l'air triste, mais ferme; il prit le verre de mes mains et s'écria:

«À votre santé, esprit bienfaisant!»

Après avoir bu le vin, il me rendit le verre et me dit:

«Eh bien, Jane, que font-ils?

— Ils rient et ils causent, monsieur.

— Ils n'ont pas l'air grave et mystérieux, comme s'ils avaient entendu quelque chose d'étrange?

— Pas le moins du monde; ils sont au contraire pleins de gaieté.

— Et Mason?

— Rit comme les autres.

— Et si, au moment où j'entrerai dans le salon, tous se précipitaient vers moi pour m'insulter, que feriez-vous, Jane?

— Je les renverrais de la chambre, si je pouvais, monsieur.»

Il sourit à demi.

«Mais, continua-t-il, si, quand je m'avancerai vers mes convives pour les saluer, ils me regardent froidement, se mettent à parler bas et d'un ton railleur; si enfin ils me quittent tous l'un après l'autre, les suivrez-vous, Jane?

— Je ne pense pas, monsieur; je trouverai plus de plaisir à rester avec vous.

— Pour me consoler?

— Oui, monsieur; pour vous consoler autant qu'il serait en mon pouvoir.

— Et s'ils lançaient sur vous l'anathème, pour m'être restée fidèle?

— Il est probable que je ne comprendrais rien à leur anathème, et en tout cas je n'y ferais point attention.

— Alors vous pourriez braver l'opinion pour moi?

— Oui, pour vous, ainsi que pour tous ceux de mes amis qui, comme vous, sont dignes de mon attachement.

— Eh bien, retournez dans le salon; allez tranquillement vers M. Mason et dites-lui tout bas que M. Rochester est arrivé et désire le voir; puis vous le conduirez ici et vous nous laisserez seuls.

— Oui, monsieur.»

Je fis ce qu'il m'avait demandé; tout le monde me regarda en me voyant passer ainsi au milieu du salon; je m'acquittai de mon message envers M. Mason, et, après l'avoir conduit à M. Rochester, je remontai dans ma chambre.

Il était tard et il y avait déjà quelque temps que j'étais couchée lorsque j'entendis les habitants du château rentrer dans leurs chambres; je distinguai la voix de M. Rochester qui disait:

«Par ici, Mason; voilà votre chambre.»

Il parlait gaiement, ce qui me rassura tout à fait, et je m'endormis bientôt.

CHAPITRE XX

J'avais oublié de fermer mon rideau et de baisser ma jalousie; la nuit était belle, la lune pleine et brillante, et, lorsque ses rayons vinrent frapper sur ma fenêtre, leur éclat, que rien ne voilait, me réveilla. J'ouvris les yeux et je regardai cette belle lune d'un blanc d'argent et claire comme le cristal: c'était magnifique, mais trop solennel; je me levai à demi et j'étendis le bras pour fermer le rideau.

Mais, grand Dieu! quel cri j'entendis tout à coup!

Un son aigu, sauvage, perçant, qui retentit d'un bout à l'autre de
Thornfield, venait de briser le silence et le repos de la nuit.

Mon pouls s'arrêta; mon coeur cessa de battre; mon bras étendu se paralysa. Mais le cri ne fut pas renouvelé; du reste, aucune créature humaine n'aurait pu répéter deux fois de suite un semblable cri; non, le plus grand condor des Andes n'aurait pas pu, deux fois de suite, envoyer un pareil hurlement vers le ciel: il fallait bien se reposer, avant de renouveler un tel effort.

Le cri était parti du troisième; il sortait de la chambre placée au-dessus de la mienne. Je prêtai l'oreille, et j'entendis une lutte, une lutte qui devait être terrible, à en juger d'après le bruit; une voix à demi étouffée cria trois fois de suite:

«Au secours! au secours! Personne ne viendra-t-il?» continuait la voix; et pendant que le bruit des pas et de la lutte continuait à se faire entendre, je distinguai ces mots: «Rochester, Rochester, venez, pour l'amour de Dieu!»

Une porte s'ouvrit; quelqu'un se précipita dans le corridor; j'entendis les pas d'une nouvelle personne dans la chambre où se passait la lutte; quelque chose tomba à terre, et tout rentra dans le silence.

Je m'étais habillée, bien que mes membres tremblassent d'effroi. Je sortis de ma chambre; tout le monde s'était levé, on entendait dans les chambres des exclamations et des murmures de terreur; les portes s'ouvrirent l'une après l'autre, et le corridor fut bientôt plein; les dames et les messieurs avaient quitté leurs lits.

«Eh! qu'y a-t-il? disait-on. Qui est-ce qui est blessé? Qu'est-il arrivé? Allez chercher une lumière. Est-ce le fou, ou sont-ce des voleurs? Où faut-il courir?

Sans le clair de lune on aurait été dans une complète obscurité; tous couraient çà et là et se pressaient l'un contre l'autre, quelques-uns sanglotaient, d'autres tremblaient; la confusion était générale.

«Où diable est Rochester? s'écria le colonel Dent; je ne puis pas le trouver dans son lit.

— Me voici, répondit une voix; rassurez-vous tous, je viens.»

La porte du corridor s'ouvrit et M. Rochester s'avança avec une chandelle; il descendait de l'étage supérieur; quelqu'un courut à lui et lui saisit le bras: c'était Mlle Ingram.

«Quel est le terrible événement qui vient de se passer? dit-elle; parlez et ne nous cachez rien.

— Ne me jetez pas par terre et ne m'étranglez pas! répondit-il; car les demoiselles Eshton se pressaient contre lui, et les deux douairières, avec leurs amples vêtements blancs, s'avançaient à pleines voiles. Il n'y a rien! s'écria-t-il; c'est bien du bruit pour peu de chose; mesdames, retirez-vous, ou vous allez me rendre terrible.»

Et, en effet, son regard était terrible; ses yeux noirs étincelaient; faisant un effort pour se calmer, il ajouta:

«Une des domestiques a eu le cauchemar, voilà tout; elle est irritable et nerveuse; elle a pris son rêve pour une apparition ou quelque chose de semblable, et a eu peur. Mais, maintenant, retournez dans vos chambres; je ne puis pas aller voir ce qu'elle devient, avant que tout soit rentré dans l'ordre et le silence. Messieurs, ayez la bonté de donner l'exemple aux dames; mademoiselle Ingram, je suis persuadé que vous triompherez facilement de vos craintes; Amy et Louisa, retournez dans vos nids comme deux petites tourterelles; mesdames, dit-il, en s'adressant aux douairières, si vous restez plus longtemps dans ce froid corridor, vous attraperez un terrible rhume.»

Et ainsi, tantôt flattant et tantôt ordonnant, il s'efforça de renvoyer chacun dans sa chambre. Je n'attendis pas son ordre pour me retirer; j'étais sortie sans que personne me remarquât, je rentrai de même.

Mais je ne me recouchai pas; au contraire, j'achevai de m'habiller. Le bruit et les paroles qui avaient suivi le cri n'avaient probablement été entendus que par moi; car ils venaient de la chambre au-dessus de la mienne, et je savais bien que ce n'était pas le cauchemar d'une servante qui avait jeté l'effroi dans toute la maison: je savais que l'explication donnée par M. Rochester n'avait pour but que de tranquilliser ses hôtes. Je m'habillai pour être prête en tout cas; je restai longtemps assise devant la fenêtre, regardant les champs silencieux, argentés par la lune, et attendant je ne sais trop quoi. Il me semblait que quelque chose devait suivre ce cri étrange et cette lutte.

Pourtant le calme revint; tous les murmures s'éteignirent graduellement, et, au bout d'une heure, Thornfield était redevenu silencieux comme un désert; la nuit et le sommeil avaient repris leur empire.

La lune était au moment de disparaître; ne désirant pas rester plus longtemps assise au froid et dans l'obscurité, je quittai la fenêtre, et, marchant aussi doucement que possible sur le tapis, je me dirigeai vers mon lit pour m'y coucher tout habillée; au moment où j'allais retirer mes souliers, une main frappa légèrement à ma porte.

«A-t-on besoin de moi? demandai-je.

— Êtes-vous levée? me répondit la voix que je m'attendais bien à entendre, celle de M. Rochester.

— Oui, monsieur.

— Et habillée?

— Oui.

— Alors, venez vite.»

J'obéis. M. Rochester était dans le corridor, tenant une lumière à la main.

«J'ai besoin de vous, dit-il, venez par ici; prenez votre temps et ne faites pas de bruit.»

Mes pantoufles étaient fines, et sur le tapis on n'entendait pas plus mes pas que ceux d'une chatte. M. Rochester traversa le corridor du second, monta l'escalier, et s'arrêta sur le palier du troisième étage, si lugubre à mes yeux; je l'avais suivi et je me tenais à côté de lui.

«Avez-vous une éponge dans votre chambre? me demanda-t-il très bas.

— Oui, monsieur.

— Avez-vous des sels volatiles?

— Oui.

— Retournez chercher ces deux choses.»

Je retournai dans ma chambre; je pris l'éponge et les sels, et je remontai l'escalier; il m'attendait et tenait une clef à la main. S'approchant de l'une des petites portes, il y plaça la clef; puis, s'arrêtant, il s'adressa de nouveau à moi, et me dit:

«Pourrez-vous supporter la vue du sang?

— Je le pense, répondis-je; mais je n'en ai pas encore fait l'épreuve.»

Lorsque je lui répondis, je sentis en moi un tressaillement, mais ni froid ni faiblesse.

«Donnez-moi votre main, dit-il; car je ne peux pas courir la chance de vous voir vous évanouir.»

Je mis mes doigts dans les siens.

«Ils sont chauds et fermes.» dit-il; puis, tournant la clef, il ouvrit la porte.

Je me rappelai avoir vu la chambre où me fit entrer M. Rochester, lorsque Mme Fairfax m'avait montré la maison. Elle était tendue de tapisserie; mais cette tapisserie était alors relevée dans un endroit et mettait à découvert une porte qui, autrefois, était cachée; la porte était ouverte et menait dans une chambre éclairée, d'où j'entendis sortir des sons ressemblant à des cris de chiens qui se disputent. M. Rochester, après avoir posé la chandelle à côté de moi, me dit d'attendre une minute, et il entra dans la chambre; son entrée fut saluée par un rire bruyant qui se termina par l'étrange «ah! ah!» de Grace Poole. Elle était donc là, et M. Rochester faisait quelque arrangement avec elle; j'entendis aussi une voix faible qui parlait à mon maître. Il sortit et ferma la porte derrière lui.

«C'est ici. Jane,» me dit-il.

Et il me fit passer de l'autre côté d'un grand lit dont les rideaux fermés cachaient une partie de la chambre; un homme était étendu sur un fauteuil placé près du lit. Il paraissait tranquille et avait la tête appuyée; ses yeux étaient fermés. M Rochester approcha la chandelle, et, dans cette figure pâle et inanimée, je reconnus M. Mason; je vis également que le linge qui recouvrait un de ses bras et un de ses côtés était souillé de sang.

«Prenez la chandelle!» me dit M. Rochester, et je le fis; il alla chercher un vase plein d'eau, et me pria de le tenir; j'obéis.

Il prit alors l'éponge, la trempa dans l'eau, et inonda ce visage semblable à celui d'un cadavre. Il me demanda mes sels et les fit respirer à M. Mason, qui, au bout de peu de temps, ouvrant les yeux, fit entendre une espèce de grognement; M. Rochester écarta la chemise du blessé, dont le bras et l'épaule étaient enveloppés de bandages, et il étancha le sang qui continuait à couler.

«Y a-t-il un danger immédiat? murmura M. Mason.

— Bah! une simple égratignure! ne soyez pas si abattu, montrez que vous êtes un homme. Je vais aller chercher moi-même un chirurgien, et j'espère que vous pourrez partir demain matin. Jane! continua-t-il.

— Monsieur?

— Je suis forcé de vous laisser ici une heure ou deux; vous étancherez le sang comme vous me l'avez vu faire, quand il recommencera à couler; s'il s'évanouit, vous porterez à ses lèvres ce verre d'eau que vous voyez là, et vous lui ferez respirer vos sels; vous ne lui parlerez sous aucun prétexte, et vous, Richard, si vous prononcez une parole, vous risquez votre vie; si vous ouvrez les lèvres, si vous remuez un peu, je ne réponds plus de rien.»

Le pauvre homme fit de nouveau entendre sa plainte; il n'osait pas remuer. La crainte de la mort, ou peut-être de quelque autre chose, semblait le paralyser. M. Rochester plaça l'éponge entre mes mains, et je me mis à étancher le sang comme lui; il me regarda faire une minute et me dit:

«Rappelez-vous bien: ne dites pas un mot!»

Puis il quitta la chambre.

J'éprouvai une étrange sensation lorsque la clef cria dans la serrure et que je n'entendis plus le bruit de ses pas.

J'étais donc au troisième, enfermée dans une chambre mystérieuse, pendant la nuit, et ayant devant les yeux le spectacle d'un homme pâle et ensanglanté; et l'assassin était séparé de moi par une simple porte; voilà ce qu'il y avait de plus terrible: le reste, je pouvais le supporter; mais je tremblais à la pensée de voir Grace Poole se précipiter sur moi.

Et pourtant il fallait rester à mon poste, regarder ce fantôme, ces lèvres bleuâtres auxquelles il était défendu de s'ouvrir; ces yeux tantôt fermés, tantôt errant autour de la chambre, tantôt se fixant sur moi, mais toujours sombres et vitreux; il fallait sans cesse plonger et replonger ma main dans cette eau mêlée de sang et laver une blessure qui coulait toujours. Il fallait voir la chandelle, que personne ne pouvait moucher, répandre sur mon travail sa lueur lugubre. Les ombres s'obscurcissaient sur la vieille tapisserie, sur les rideaux du lit, et flottaient étrangement au-dessus des portes de la grande armoire que j'avais en face de moi; cette armoire était divisée en douze panneaux, dans chacun desquels se trouvait une tête d'apôtre enfermée comme dans une châsse; au-dessus de ces douze têtes on apercevait un crucifix d'ébène et un Christ mourant.

Selon les mouvements de la flamme vacillante, c'était tantôt saint Luc à la longue barbe qui penchait son front, tantôt saint Jean dont les cheveux paraissaient flotter, soulevés par le vent; quelquefois la figure infernale de Judas semblait s'animer pour prendre la forme de Satan lui-même.

Et, au milieu de ces lugubres tableaux, j'écoutais toujours si je n'entendrais pas remuer cette femme enfermée dans la chambre voisine; mais on eût dit que, depuis la visite de M. Rochester, un charme l'avait rendue immobile; pendant toute la nuit, je n'entendis que trois sons à de longs intervalles: un bruit de pas, un grognement semblable à celui d'un chien hargneux, et un profond gémissement.

Mais j'étais accablée par mes propres pensées: quel était ce criminel enfermé dans cette maison, et que le maître du château ne pouvait ni chasser ni soumettre? quel était ce mystère qui se manifestait tantôt par le feu, tantôt par le sang, aux heures les plus terribles de la nuit? Quelle était cette créature qui, sous la forme d'une femme, prenait la voix d'un démon railleur, ou faisait entendre le cri d'un oiseau de proie à la recherche d'un cadavre?

Et cet homme sur lequel j'étais penchée, ce tranquille étranger, comment se trouvait-il enveloppé dans ce tissu d'horreurs? Pourquoi la furie s'était-elle précipitée sur lui? Pourquoi, à cette heure où il aurait dû être couché, était-il venu dans cette partie de la maison? J'avais entendu M. Rochester lui assigner une chambre en bas; pourquoi était-il monté? Qui l'avait amené ici et pourquoi supportait-il avec tant de calme une violence ou une trahison? Pourquoi acceptait-il si facilement le silence que lui imposait M. Rochester, et pourquoi M. Rochester le lui imposait- il? Son hôte venait d'être outragé; quelque temps auparavant on avait comploté contre sa propre vie, et il voulait que ces deux attaques restassent dans le secret. Je venais de voir M. Mason se soumettre à M. Rochester; grâce à sa volonté impétueuse, mon maître avait su s'emparer du créole inerte; les quelques mots qu'ils avaient échangés me l'avaient prouvé: il était évident que dans leurs relations précédentes les dispositions passives de l'un avaient subi l'influence de l'active énergie de l'autre D'où venait donc le trouble de M. Rochester, lorsqu'il apprit l'arrivée de M. Mason? Pourquoi le seul nom de cet homme sans volonté, qu'un seul mot faisait plier comme un enfant, pourquoi ce nom avait-il produit sur M. Rochester l'effet d'un coup de tonnerre sur un chêne?

Je ne pouvais point oublier son regard et sa pâleur lorsqu'il murmura: «Jane, j'ai reçu un coup!» Je ne pouvais pas oublier le tremblement de son bras, lorsqu'il l'appuya sur mon épaule, et ce n'était pas peu de chose qui pouvait affaisser ainsi l'âme résolue et le corps vigoureux de M. Rochester.

«Quand reviendra-t-il donc?» me demandai-je; car la nuit avançait, et mon malade continuait à perdre du sang, à se plaindre et à s'affaiblir; aucun secours n'arrivait, et le jour tardait à venir. Bien des fois j'avais porté le verre aux lèvres pâles de Mason et je lui avais fait respirer les sels; mes efforts semblaient vains: la souffrance physique, la souffrance morale, la perte du sang, ou plutôt ces trois choses réunies, amoindrissaient ses forces d'instant en instant; ses gémissements, son regard à la fois faible et égaré, me faisaient craindre de le voir expirer, et je ne devais même pas lui parler. Enfin, la chandelle mourut; au moment où elle s'éteignit, j'aperçus sur la fenêtre les lignes d'une lumière grisâtre: c'était le matin qui approchait. Au même instant, j'entendis Pilote aboyer dans la cour. Je me sentis renaître, et mon espérance ne fut pas trompée; cinq minutes après, le bruit d'une clef dans la serrure m'avertit que j'allais être relevée de garde; du reste, je n'aurais pas pu continuer plus de deux heures; bien des semaines semblent courtes auprès de cette seule nuit.

M. Rochester entra avec le chirurgien.

«Maintenant, Carter, dépêchez-vous, dit M. Rochester au médecin; vous n'avez qu'une demi-heure pour panser la blessure, mettre les bandages et descendre le malade.

— Mais est-il en état de partir?

— Sans doute, ce n'est rien de sérieux; il est nerveux, il faudra exciter son courage. Venez et mettez-vous à l'oeuvre.»

M. Rochester tira le rideau et releva la jalousie, afin de laisser entrer le plus de jour possible; je fus étonnée et charmée de voir que l'aurore était si avancée. Des rayons roses commençaient à éclairer l'orient; M. Rochester s'approcha de M. Mason, qui était déjà entre les mains du chirurgien.

«Comment vous trouvez-vous maintenant, mon ami? demanda-t-il.

— Je crois qu'elle m'a tué, répondit-il faiblement.

— Pas le moins du monde; allons, du courage! c'est à peine si vous vous en ressentirez dans quinze jours; vous avez perdu un peu de sang et voilà tout. Carter, affirmez-lui qu'il n'y a aucun danger.

— Oh! je puis le faire en toute sûreté de conscience, dit Carter, qui venait de détacher les bandages; seulement, si j'avais été ici un peu plus tôt, il n'aurait pas perdu tant de sang. Mais qu'est- ce que ceci? La chair de l'épaule est déchirée, et non pas seulement coupée; cette blessure n'a pas été faite avec un couteau: il y a eu des dents là.

— Oui, elle m'a mordu, murmura-t-il; elle me déchirait comme une tigresse, lorsque Rochester lui a arraché le couteau des mains.

— Vous n'auriez pas dû céder, dit M. Rochester, vous auriez dû lutter avec elle tout de suite.

— Mais que faire dans de semblables circonstances? répondit Mason. Oh! c'était horrible, ajouta-t-il en frémissant, et je ne m'y attendais pas; elle avait l'air si calme au commencement!

— Je vous avais averti, lui répondit son ami; je vous avais dit de vous tenir sur vos gardes lorsque vous approcheriez d'elle; d'ailleurs vous auriez bien pu attendre jusqu'au lendemain, et alors j'aurais été avec vous: c'était folie que de tenter une entrevue la nuit et seul.

— J'espérais faire du bien.

— Vous espériez, vous espériez! cela m'impatiente de vous entendre parler ainsi. Du reste, vous avez assez souffert et vous souffrirez encore assez pour avoir négligé de suivre mon conseil; aussi je ne dirai plus rien. Carter, dépêchez-vous, le soleil sera bientôt levé, et il faut qu'il parte.

— Tout de suite, monsieur. J'ai fini avec l'épaule; mais il faut que je regarde la blessure du bras; là aussi je vois la trace de ses dents.

— Elle a sucé le sang, répondit Mason; elle prétendait qu'elle voulait retirer tout le sang de mon coeur.»

Je vis M. Rochester frissonner; une forte expression de dégoût, d'horreur et de haine, contracta son visage, mais il se contenta de dire:

«Taisez-vous, Richard; oubliez ce qu'elle a fait et n'en parlez jamais.

— Je voudrais pouvoir oublier, répondit-il.

— Vous oublierez quand vous aurez quitté ce pays, quand vous serez de retour aux Indes Occidentales; vous supposerez qu'elle est morte, ou plutôt vous ferez mieux de ne pas penser du tout à elle.

— Impossible d'oublier cette nuit!

— Non, ce n'est point impossible. Ayez un peu d'énergie; il y a deux heures vous vous croyiez mort, et maintenant vous êtes vivant et vous parlez. Carter a fini avec vous, ou du moins à peu près, et dans un instant vous allez être habillé. Jane, me dit-il en se tournant vers moi pour la première fois depuis son arrivée, prenez cette clef, allez dans ma chambre, ouvrez le tiroir du haut de ma commode, prenez-y une chemise propre et une cravate; apportez-les et dépêchez-vous.»

Je partis; je cherchai le meuble qu'il m'avait indiqué; j'y trouvai ce qu'il me demandait et je l'apportai.

«Maintenant, allez de l'autre côté du lit pendant que je vais l'habiller, me dit M. Rochester; mais ne quittez pas la chambre nous pourrons avoir encore besoin de vous.»

J'obéis.

«Avez-vous entendu du bruit lorsque vous êtes descendue, Jane? demanda M. Rochester.

— Non, monsieur; tout était tranquille.

— Il faudra bientôt partir, Dick; cela vaudra mieux, tant pour votre sûreté que pour celle de cette pauvre créature qui est enfermée là. J'ai lutté longtemps pour que rien ne fût connu, et je ne voudrais pas voir tous mes efforts rendus vains. Carter, aidez-le à mettre son gilet. Où avez-vous laissé votre manteau doublé de fourrure? je sais que vous ne pouvez pas faire un mille sans l'avoir dans notre froid climat. Il est dans votre chambre. Jane, descendez dans la chambre de M. Mason, celle qui est à côté de la mienne, et apportez le manteau que vous y trouverez.»

Je courus de nouveau, et je revins bientôt, portant un énorme manteau garni de fourrure.

«Maintenant j'ai encore une commission à vous faire faire, me dit mon infatigable maître. Quel bonheur, Jane, que vous ayez des souliers de velours! un messager moins léger ne me servirait à rien; en bien donc, allez dans ma chambre, ouvrez le tiroir du milieu de ma toilette, et vous y trouverez une petite fiole et un verre que vous m'apporterez.»

Je partis et je rapportai ce qu'on m'avait demandé.

«C'est bien. Maintenant, docteur, je vais administrer à notre malade une potion dont je prends toute la responsabilité sur moi. J'ai eu ce cordial à Rome, d'un charlatan italien que vous auriez roué de coups, Carter; c'est une chose qu'il ne faut pas employer légèrement, mais qui est bonne dans des occasions comme celle-ci. Jane, un peu d'eau.»

Je remplis la moitié du petit verre.

«Cela suffit; maintenant mouillez le bord de la fiole.»

Je le fis, et il versa douze gouttes de la liqueur rouge dans le verre qu'il présenta à Mason.

«Buvez, Richard, dit-il; cela vous donnera du courage pour une heure au moins.

— Mais cela me fera mal; c'est une liqueur irritante.

— Buvez, buvez.»

M. Mason obéit, parce qu'il était impossible de résister. Il était habillé; il me parut bien pâle encore; mais il n'était plus souillé de sang. M. Rochester le fit asseoir quelques minutes lorsqu'il eut avalé le cordial, puis il le prit par le bras.

«Maintenant, dit-il, je suis persuadé que vous pourrez vous tenir debout; essayez.»

Le malade se leva.

«Carter, soutenez-le sous l'autre bras. Voyons, Richard, soyez courageux; tâchez de marcher. Voilà qui va bien.

— Je me sens mieux, dit Mason.

— J'en étais sûr. Maintenant, Jane, descendez avant nous; ouvrez la porte de côté; dites au postillon que vous trouverez dans la cour ou bien dehors, car je lui ai recommandé de ne pas faire rouler sa voiture sur le pavé, dites-lui de se tenir prêt, que nous arrivons; si quelqu'un est déjà debout, revenez au bas de l'escalier et toussez un peu.»

Il était cinq heures et demie et le soleil allait se lever; néanmoins la cuisine était encore sombre et silencieuse; la porte de côté était fermée; je l'ouvris aussi doucement que possible, et j'entrai dans la cour que je trouvai également tranquille: mais les portes étaient toutes grandes ouvertes, et dehors je vis une chaise de poste attelée et le cocher assis sur son siège. Je m'approchai de lui et je lui dis que les messieurs allaient venir; puis je regardai et j'écoutai attentivement. L'aurore répandait son calme partout; les rideaux des fenêtres étaient encore fermés dans les chambres des domestiques; les petits oiseaux commençaient à sautiller sur les arbres du verger tout couverts de fleurs, et dont les branches retombaient en blanches guirlandes sur les murs de la cour; de temps en temps, les chevaux frappaient du pied dans les écuries; tout le reste était tranquille. Je vis alors apparaître les trois messieurs. Mason, soutenu par M. Rochester et le médecin, semblait marcher assez facilement; ils l'aidèrent à monter dans la voiture, et Carter y entra également.

«Prenez soin de lui, dit M. Rochester au chirurgien; gardez-le chez vous jusqu'à ce qu'il soit tout à fait bien; j'irai dans un ou deux jours savoir de ses nouvelles. Comment vous trouvez-vous maintenant, Richard?

— L'air frais me ranime, Fairfax.

— Laissez la fenêtre ouverte de son côté, Carter; il n'y a pas de vent. Adieu, Dick.

— Fairfax!

— Que voulez-vous?

— Prenez bien soin d'elle; traitez-la aussi tendrement que possible; faites…»

Il s'arrêta et fondit en larmes.

«Jusqu'ici j'ai fait tout ce que j'ai pu et je continuerai, répondit-il; puis il ferma la portière et la voiture partit. Et pourtant, plût à Dieu que tout ceci fût finit» ajouta M. Rochester, en fermant les portes de la cour.

Puis il se dirigea lentement et d'un air distrait vers une porte donnant dans le verger; supposant qu'il n'avait plus besoin de moi, j'allais rentrer, lorsque je l'entendis m'appeler: il avait ouvert la porte et m'attendait.

«Venez respirer l'air frais pendant quelques instants, dit-il. Ce château est une vraie prison; ne le trouvez-vous pas?

— Il me semble très beau, monsieur.

— Le voile de l'inexpérience recouvre vos yeux, répondit-il, vous voyez tout à travers un miroir enchanté; vous ne remarquez pas que les dorures sont misérables, les draperies de soie semblables à des toiles d'araignée, les marbres mesquins, les boiseries faites avec des copeaux de rebut et de grossières écorces d'arbres. Ici, dit-il en montrant l'enclos où nous venions d'entrer, ici, tout est frais, doux et pur.

Il marchait dans une avenue bordée de buis; d'un côté, se voyaient des poiriers, des pommiers et des cerisiers; de l'autre, des oeillets de poète, des primeroses, des pensées des aurones, des aubépines et des herbes odoriférantes; elles étaient aussi belles qu'avaient pu les rendre le soleil et les ondées d'avril suivis d'un beau matin de printemps; le soleil perçait à l'orient, faisait briller la rosée sur les arbres du verger, et dardait ses rayons dans l'allée solitaire où nous nous promenions.

«Jane, voulez-vous une fleur?» me demanda M. Rochester.

Et il cueillit une rose à demi épanouie, la première du buisson et me l'offrit.

«Merci, monsieur, répondis-je.

— Aimez-vous le lever du soleil, Jane? ce ciel couvert de nuages légers qui disparaîtront avec le jour? aimez-vous cet air embaumé?

— Oh! oui, monsieur, j'aime tout cela.

— Vous avez passé une nuit étrange, Jane.

— Très étrange, monsieur.

— Cela vous a rendue pâle; avez-vous eu peur quand je vous ai laissée seule avec Mason?

— Oui, j'avais peur de voir sortir quelqu'un de la chambre du fond.

— Mais j'avais fermé la porte, et j'avais la clef dans ma poche; j'aurais été un berger bien négligent, si j'avais laissé ma brebis, ma brebis favorite, à la portée du loup; vous étiez en sûreté.

— Grace Poole continuera-t-elle à demeurer ici, monsieur?

— Oh! oui; ne vous creusez pas la tête sur son compte, oubliez tout cela.

— Mais il me semble que votre vie n'est pas en sûreté tant qu'elle demeure ici.

— Ne craignez rien, j'y veillerai moi-même.

— Et le danger que vous craigniez la nuit dernière est-il passé maintenant, monsieur?

— Je ne puis pas en être certain tant que Mason sera en Angleterre, ni même lorsqu'il sera parti; vivre, pour moi, c'est me tenir debout sur le cratère d'un volcan qui d'un jour à l'autre peut faire éruption.

— Mais M. Mason semble facile à mener: vous avez tout pouvoir sur lui; jamais il ne vous bravera ni ne vous nuira volontairement.

— Oh non! Mason ne me bravera ni ne me nuira volontairement; mais, sans le vouloir, il peut, par un mot dit trop légèrement, me priver sinon de la vie, du moins du bonheur.

— Recommandez-lui d'être attentif, monsieur, dites-lui ce que vous craignez, et montrez-lui comment il doit éviter le danger.»

Je vis sur ses lèvres un sourire sardonique; il prit ma main, puis la rejeta vivement loin de lui.

«Si c'était possible, reprit-il, il n'y aurait aucun danger; depuis que je connais Mason, je n'ai eu qu'à lui dire: «Faites cela,» et il l'a fait. Mais dans ce cas je ne puis lui donner aucun ordre; je ne peux pas lui dire: «Gardez-vous de me faire du mal, Richard!» car il ne doit pas savoir qu'il est possible de me faire du mal. Vous avez l'air intriguée; eh bien, je vais vous intriguer encore davantage. Vous êtes ma petite amie, n'est-ce pas?

— Monsieur, je désire vous être utile et vous obéir dans tout ce qui est bien.

— Précisément, et je m'en suis aperçu; j'ai remarqué une expression de joie dans votre visage, dans vos yeux et dans votre tenue, lorsque vous pouviez m'aider, me faire plaisir, travailler pour moi et avec moi: mais, comme vous venez de le dire, vous ne voulez faire que ce qui est bien. Si, au contraire, je vous ordonnais quelque chose de mal, il ne faudrait plus compter sur vos pieds agiles et vos mains adroites; je ne verrais plus vos yeux briller et votre teint s'animer; vous vous tourneriez vers moi, calme et pâle, et vous me diriez: «Non, monsieur, cela est impossible, je ne puis pas le faire, parce que cela est mal;» et vous resteriez aussi ferme que les étoiles fixes. Vous aussi vous avez le pouvoir de me faire du mal; mais je ne vous montrerai pas l'endroit vulnérable, de crainte que vous ne me perciez aussitôt, malgré votre coeur fidèle et aimant.

— Si vous n'avez pas plus à craindre de M. Mason que de moi, monsieur, vous êtes en sûreté.

— Dieu le veuille! Jane, voici une grotte; venez vous asseoir.»

La grotte était creusée dans le mur et toute garnie de lierre; il s'y trouvait un banc rustique. M. Rochester s'y assit, laissant néanmoins assez de place pour moi; mais je me tins debout devant lui.

«Asseyez-vous, me dit-il; le banc est assez long pour nous deux. Je pense que vous n'hésitez pas à prendre place à mes côtés; cela serait-il mal?»

Je répondis en m'asseyant, car je voyais que j'aurais tort de refuser plus longtemps.

«Ma petite amie, continua M. Rochester, voyez, le soleil boit la rosée, les fleurs du jardin s'éveillent et s'épanouissent, les oiseaux vont chercher la nourriture de leurs, petits, et les abeilles laborieuses font leur première récolte: et moi, je vais vous poser une question, en vous priant de vous figurer que le cas dont je vais vous parler est le votre. D'abord, dites-moi si vous vous sentez à votre aise ici, si vous ne craignez pas de me voir commettre une faute en vous retenant, et si vous-même n'avez pas peur de mal agir en restant avec moi.

— Non, monsieur, je suis contente.

— Eh bien! Jane, appelez votre imagination à votre aide: supposez qu'au lieu d'être une jeune fille forte et bien élevée, vous êtes un jeune homme gâté depuis son enfance; supposez que vous êtes dans un pays éloigné, et que là vous tombez dans une faute capitale, peu importe laquelle et par quels motifs, mais une faute dont les conséquences doivent peser sur vous pendant toute votre vie et attrister toute votre existence. Faites attention que je n'ai pas dit un crime: je ne parle pas de sang répandu ou de ces choses qui amènent le coupable devant un tribunal; j'ai dit une faute dont les conséquences vous deviennent plus tard insupportables. Pour obtenir du soulagement, vous avez recours à des mesures qu'on n'emploie pas ordinairement, mais qui ne sont ni coupables ni illégales; et pourtant vous continuez à être malheureux, parce que l'espérance vous a abandonné au commencement de la vie; à midi, votre soleil est obscurci par une éclipse qui doit durer jusqu'à son coucher; votre mémoire ne peut se nourrir que de souvenirs tristes et amers; vous errez çà et là, cherchant le repos dans l'exil, le bonheur dans le plaisir: je veux parler des plaisirs sensuels et bas, de ces plaisirs qui obscurcissent l'intelligence et souillent le sentiment. Le coeur fatigué, l'âme flétrie, vous revenez dans votre patrie après des années d'exil volontaire; vous y rencontrez quelqu'un, comment et où, peu importe; vous trouvez chez cette personne les belles et brillantes qualités que vous avez vainement cherchées pendant vingt ans, nature saine et fraîche que rien n'a encore flétrie; près d'elle vous renaissez à la vie, vous vous rappelez des jours meilleurs, vous éprouvez des désirs plus élevés, des sentiments plus purs; vous souhaitez commencer une vie nouvelle, et pendant le reste de vos jours vous rendre digne de votre titre d'homme. Pour atteindre ce but, avez-vous le droit de surmonter l'obstacle de l'habitude, obstacle conventionnel, que la raison ne peut approuver, ni la conscience sanctifier?»

M. Rochester s'arrêta et attendit une réponse. Que pouvais-je dire? Oh! si quelque bon génie était venu me dicter une réponse juste et satisfaisante! Vain désir! le vent soufflait dans le lierre autour de moi, mais aucune divinité n'emprunta son souffle pour me parler; les oiseaux chantaient dans les arbres, mais leurs chants ne me disaient rien.

M. Rochester posa de nouveau sa question:

«Est-ce mal, dit-il, à un homme repentant et qui cherche le repos, de braver l'opinion du monde, pour s'attacher à tout jamais cet être bon, doux et gracieux, et d'assurer ainsi la paix de son esprit et la régénération de son âme?