WeRead Powered by ReaderPub
Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice cover

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice

Chapter 24: CHAPITRE XXIII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

La narration suit une jeune orpheline qui traverse une enfance marquée par la privation et l'injustice, reçoit une éducation austère, puis devient institutrice dans une grande maison où elle tisse une relation complexe avec le maître du lieu. Confrontée à révélations troublantes et à choix moraux, elle affirme son intégrité, quitte ce monde pour retrouver sa liberté, hérite d'une indépendance financière, et revient vers un foyer durable après des épreuves qui ont transformé tous les protagonistes. Le récit explore l'autonomie personnelle, la conscience morale, les inégalités sociales et les tensions entre passion et devoir.

Il ne semblait pas disposé à quitter l'escalier, et j'osais à peine le prier de me faire place. Au bout de quelque temps, je lui demandai enfin s'il n'avait pas été à Londres.

«Oui, me répondit-il; vous l'avez deviné, je suppose.

— Mme Fairfax me l'a écrit.

— Et vous a-t-elle dit pourquoi?

— Oh! oui, monsieur, tout le monde le savait.

— Eh bien! Jane, il faudra que je vous montre la voiture, et vous me direz si elle convient bien à la femme de M. Rochester, et si, étendue sur ces coussins rouges, elle n'aura pas l'air de la reine Boadicea. Voyez-vous, Jane, je voudrais que mon extérieur s'accordât un peu mieux avec le sien; dites-moi, petite fée, ne pourriez-vous pas me donner quelque fiole merveilleuse qui me rendit beau?

— Cela dépasse le pouvoir de la magie, monsieur.» Et j'ajoutai en moi-même: «Un oeil aimant est le plus grand charme; ce charme-là vous l'avez, et l'expression dure de votre visage a plus de pouvoir que la beauté même.»

Souvent M. Rochester avait lu mes pensées avec une justesse que je ne pouvais comprendre; pour le moment, il sembla ne point écouter ma réponse brève; il me sourit d'un de ces sourires que lui seul possédait et dont il n'usait que dans de rares occasions; il le trouvait sans doute trop beau pour en abuser; c'était la flamme brillante du sentiment, et, en me regardant, il jeta sur moi cet éclatant rayon.

«Passez, Jane, me dit-il en me faisant place sur l'escalier; retournez au château, et arrêtez votre petit pied errant et fatigué sur le seuil d'un ami.»

Ce que j'avais de mieux à faire, c'était de lui obéir en silence, car je n'avais plus de raison pour causer avec lui. Je montai les marches sans dire un mot et résolue à le quitter avec calme; mais quelque chose me retenait, une force irrésistible me contraignît à me retourner; je m'écriai, ou plutôt un sentiment que je ne pouvais maîtriser s'écria, en dépit de ma ferme volonté:

«Merci, monsieur Rochester, merci de votre grande bonté; je suis bien heureuse d'être revenue près de vous, et où vous êtes, là est ma demeure, ma seule demeure!»

Alors je me mis à marcher si vite que, s'il eût voulu me rattraper, il aurait eu de la peine. La petite Adèle devint presque folle de joie quand elle me revit; Mme Fairfax me reçut avec sa bonté ordinaire, Leah me sourit, et Sophie elle-même me dit bonsoir d'un air joyeux; tout cela me parut très agréable. Il n'y a pas de bonheur plus grand que d'être aimé par ses semblables, et de sentir que votre présence est une joie pour eux.

Ce soir-là, je fermai résolument les yeux pour ne pas voir l'avenir; je me bouchai les oreilles pour ne pas entendre la voix qui m'annonçait une prochaine séparation et des tristesses prochaines. Le thé achevé, Mme Fairfax prit son tricot, je m'assis sur une petite chaise près d'elle, et Adèle, agenouillée sur le tapis, se pressa contre moi; un sentiment de mutuelle affection semblait nous avoir entourées d'un cercle de paix; alors, dans le silence de mon âme, je priai Dieu de ne pas nous séparer trop tôt. Nous étions ainsi groupées, lorsque M. Rochester entra sans s'être fait annoncer; il sembla satisfait en nous voyant si unies.

«Madame Fairfax, dit-il, doit être bien contente d'avoir retrouvé sa fille d'adoption, et je vois qu'Adèle est toute prête à croquer sa petite maman anglaise.»

En l'entendant ainsi parler, j'espérai presque que, même après son mariage, il pourrait peut-être nous laisser toutes ensemble, nous placer dans quelque abri protégé par lui et que sa présence viendrait de temps en temps réjouir.

Thornfield resta quinze jours dans un calme complet. On ne parlait plus du mariage de M. Rochester, et aucun préparatif ne se faisait. Presque tous les jours, je demandais à Mme Fairfax si elle avait entendu dire quelque chose de définitif; sa réponse était toujours négative. Une fois, elle me dit avoir demandé à M. Rochester quand il amènerait sa femme au château: il ne lui avait répondu que par une plaisanterie et un regard étrange, et elle ne savait qu'en conclure.

Il y avait encore une chose qui m'étonnait beaucoup: c'est que personne de la famille Ingram ne venait au château, et que M. Rochester ne se rendait jamais à Ingram-Park. Il est vrai que Blanche ne demeurait pas dans le même pays que M. Rochester, et que pour y arriver il fallait traverser vingt milles. Mais qu'étaient vingt milles pour un amoureux passionné? pour un cavalier aussi habile et aussi infatigable que M. Rochester, ce n'était qu'une promenade. Je commençai à me bercer de l'espérance que le mariage était brisé, que la rumeur publique s'était trompée, que l'un des partis ou tous deux avaient changé d'opinion. Ordinairement j'étudiais la figure de mon maître pour savoir s'il était irrité ou triste; mais jamais je ne l'avais vue aussi dégagée de nuages et de mauvais sentiments qu'alors. Si, dans les instants que mon élève et moi passions avec lui, il me voyait manquer de courage et tomber dans l'abattement, il s'efforçait d'être gai; jamais il ne m'avait fait venir si souvent en sa présence, jamais il n'avait été aussi bon pour moi: hélas! jamais je ne l'avais tant aimé.

CHAPITRE XXIII

Un splendide été brillait sur l'Angleterre; un ciel pur et un soleil radieux égayent rarement la Grande-Bretagne, même pendant un seul jour, et pourtant depuis longtemps déjà nous jouissions de cette faveur: on eût dit que les belles journées d'Italie venaient de quitter le Midi, comme de brillants oiseaux de passage, pour s'arrêter quelque temps sur les rochers d'Albion. On avait rentré les foins; les champs verts qui entouraient Thornfield venaient d'être fauchés; la route poudreuse était durcie par la chaleur; les arbres se montraient dans tout leur éclat: les teintes foncées des haies et des bois touffus contrastaient bien avec la nuance tendre des prairies nouvellement fauchées.

Un soir, Adèle, fatiguée d'avoir ramassé des baies la moitié de la journée, s'était couchée avec le soleil; quand je la vis endormie, je la quittai pour me rendre dans le jardin.

C'était alors l'heure la plus agréable de la journée; la grande chaleur avait cessé et une fraîche rosée tombait dans les plaines altérées et sur les montagnes desséchées; pendant le jour, le soleil avait brillé sans nuage; à ce moment, tout le ciel était empourpré. Les rayons du soleil couchant s'étaient concentrés sur un seul pic et brillaient avec l'éclat d'une fournaise ardente ou d'une pierre précieuse; ces lueurs se reflétaient sur la moitié du ciel, mais devenaient de plus en plus douces à mesure qu'elles s'éloignaient de leur centre de lumière. L'orient avait aussi son charme avec son beau ciel d'un bleu foncé, et son étoile solitaire qui venait de se lever pour lui servir de modeste joyau; la lune, encore cachée à l'horizon, devait bientôt l'éclairer de ses doux rayons.

Je me promenai quelques instants sur le pavé; mais tout à coup une odeur légère et bien connue, celle d'un cigare, arriva jusqu'à moi: je regardai, et je m'aperçus que la fenêtre de la bibliothèque était entr'ouverte. Je savais que de là on pouvait suivre tous mes mouvements; aussi je me dirigeai vers le verger. C'était un lieu abrité et semblable à un Eden, plein d'arbres et de fleurs; un mur très élevé le séparait de la cour, et une avenue de hêtres de la pelouse; à un des bouts, une barrière détruite le séparait seule des champs déserts; une allée tortueuse, bordée de lauriers et terminée par un gigantesque marronnier d'Inde entouré d'un banc, conduisait à la barrière. Émue par la douce rosée, par le silence et l'obscurité croissante, il me sembla que j'aimerais à passer ma vie en cet endroit. Je me promenai au milieu des fleurs et des arbres fruitiers dans le haut du verger, qui pour le moment était plus éclairé que le reste par les rayons de la lune naissante; je fus arrêtée tout à coup, non pas que j'eusse aperçu ou entendu quelque chose mais je venais de sentir encore une fois la même odeur.

L'aubépine, les aurones, le jasmin, les oeillets et les roses avaient cessé de répandre leur parfum: cette odeur n'était produite ni par les arbres ni par les fleurs; je savais bien qu'elle venait du cigare de M. Rochester; je regardai autour de moi en écoutant. Je vis des arbres chargés de fruits mûrs, j'entendis le rossignol chanter dans le bois, mais je n'aperçus aucune forme humaine et je ne distinguai aucun bruit de pas; cependant, comme l'odeur augmentait, je résolus de me retirer. Au moment où je mettais la main sur la porte, M. Rochester entra; je reculai dans la niche tapissée de lierre: «Il ne restera pas longtemps, pensai-je; il retournera bientôt au château, et ainsi du moins il ne m'aura pas vue.»

Mais je m'étais trompée; le soir lui parut aussi agréable et le vieux jardin aussi attrayant qu'à moi. Il se promenait, tantôt soulevant les branches des groseilliers à maquereau pour en contempler les fruits aussi gros que des prunes, tantôt cueillant une cerise mûre, tantôt se penchant sur des fleurs, soit pour en respirer le parfum, soit pour examiner les gouttes de rosée renfermées dans leurs pétales. Un gros scarabée passa en bourdonnant près de moi et alla se poser sur une plante aux pieds de M. Rochester; il le vit et s'inclina pour le regarder.

«Maintenant, pensai-je, il me tourne le dos et il est occupé, peut-être pourrai-je sortir sans être remarquée.»

Je marchai sur le gazon, afin que ma présence ne fût pas révélée par le craquement du sable; M. Rochester se tenait à un ou deux mètres de l'endroit devant lequel j'étais obligée de passer; il semblait absorbé dans la contemplation de l'insecte. «Je pourrai très bien me retirer sans être vue.»me dis-je. Au moment où je passai près de son ombre, projetée sur le jardin par la lune qui n'était pas encore complètement levée, il me dit tranquillement et sans se retourner:

«Jane, venez un peu ici voir cet insecte.»

Je n'avais fait aucun bruit; il n'avait pas d'yeux derrière le dos, son ombre m'avait donc sentie; je tressaillis d'abord, puis je m'approchai.

«Regardez ces ailes, me dit-il; cet animal me rappelle les insectes de l'Inde. Il est rare de voir en Angleterre un rôdeur de nuit aussi grand et aussi gai; ah! le voilà envolé.»

L'insecte partit. J'allais l'imiter, mais M. Rochester me suivit, et, au moment où j'atteignis la porte, il me dit:

«Revenez; par une nuit si belle, il serait honteux de rester enfermée, et personne ne peut désirer dormir au moment où le soleil couchant fait place à la lune qui se lève.»

Bien que souvent ma langue soit prompte à répondre, il y a des cas où je ne puis trouver une phrase pour m'excuser, et cela arrive presque toujours dans des circonstances où un simple mot et un prétexte plausible seraient bien nécessaires pour me tirer d'un embarras pénible. Je ne désirais pas me promener à cette heure avec M. Rochester dans le verger obscur, mais je ne pouvais trouver aucune raison pour le quitter. Je le suivis lentement, tout en cherchant un moyen de délivrance; mais il était lui-même si calme et si grave que j'eus honte de mon trouble: la pensée que ce que je faisais là n'était pas bien ne préoccupait que moi; la conscience de M. Rochester semblait parfaitement calme.

«Jane, me dit-il, lorsque, après être entrés dans l'allée bordée de lauriers, nous nous dirigeâmes du côté de la barrière et du marronnier d'Inde, Thornfield est une résidence agréable en été, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— Vous devez aimer cette maison, vous qui remarquez les beautés de la nature et qui vous attachez aux choses?

— En effet, je me suis attachée à Thornfield.

— Et, bien que je ne puisse comprendre comment, je me suis aperçu que vous aviez une certaine affection pour cette petite folle d'Adèle, et même pour la simple Mme Fairfax.

— Oui, monsieur, je les aime toutes deux, d'une manière différente, il est vrai.

— Et vous seriez fâchée de les quitter?

— Oui.

— C'est malheureux! dit-il; puis il soupira et s'arrêta. Il en est toujours ainsi dans la vie, continua-t-il; à peine êtes-vous installé dans un lieu agréable qu'une voix vous ordonne de vous lever et de partir, car l'heure du repos est expirée.

— Dois-je partir, monsieur?'demandai-je; dois-je quitter
Thornfield?

— Je crois que oui, Jane; j'en suis fâché, mais je crois qu'il le faudra.»

C'était un rude coup; mais je ne me laissai pas abattre.

«Eh bien, monsieur, je serai prête quand viendra l'ordre de marcher.

— Il est venu maintenant; je suis forcé de le donner ce soir.

— Alors, vous allez vous marier, monsieur?

— Précisément, exactement; avec votre pénétration ordinaire, vous avez deviné juste.

— Et sera-ce bientôt, monsieur?

— Oh! oui, ma… c'est-à-dire mademoiselle Eyre; vous vous rappelez bien, Jane, la première fois où, grâce soit à moi, soit à la rumeur publique, vous avez compris que j'avais l'intention, moi, vieux célibataire, d'accepter des liens sacrés, d'entrer dans le saint état de mariage, en un mot, de presser Mlle Ingram sur mon coeur (mes deux bras y suffiront à peine; mais, après tout, d'une si belle créature on ne saurait trop prendre); eh bien, comme je le disais… Mais écoutez-moi donc, Jane; ne tournez pas la tête; ne cherchez pas d'autres scarabées: celui que vous avez vu était quelque enfant qui venait de déserter sa demeure. Je voulais seulement vous rappeler que vous avez été la première à me dire, avec cette discrétion que je respecte en vous, cette prévoyance, cette prudence et cette humilité qui conviennent à votre position, que, dans le cas où j'épouserais Mlle Ingram, vous et la petite Adèle feriez mieux de vous retirer. Je ne parle pas du blâme implicite jeté sur ma bien-aimée par cet avis, et même je tâcherai de l'oublier lorsque vous serez loin d'ici, Jane; je ne me souviendrai que de la sagesse d'un conseil que j'ai voulu suivre: il faut qu'Adèle aille en pension, et vous, mademoiselle Eyre, il faut changer de place.

— Oui, monsieur, je vais faire insérer ma demande tout de suite dans les journaux. En attendant, je suppose…»

J'avais l'intention d'ajouter: «Je suppose que je puis rester ici jusqu'à ce que j'aie trouvé un nouvel abri.» Mais je m'arrêtai, sentant qu'il serait imprudent d'entreprendre une longue phrase, car je n'étais plus maîtresse de ma voix.

«Dans un mois environ j'espère être marié, continua M. Rochester; dans l'intervalle je m'occuperai de vous chercher de l'occupation et un asile.

— Je vous remercie, monsieur; je suis fâchée de vous donner…

— Oh! pas de remercîments; lorsqu'on a rempli ses devoirs aussi bien que vous, on a le droit de demander à celui au service duquel on a été, de faire pour vous tout ce qui est en son pouvoir. J'ai déjà entendu parler à ma future belle-mère d'une place qui, je le crois, vous conviendrait: il s'agit d'entreprendre l'éducation des cinq filles de Mme Dionysius O'Gall, de Betternut-Lodge, en Irlande; je crois que vous aimerez l'Irlande; on dit que les habitants y sont pleins de coeur.

— C'est bien loin, monsieur.

— Qu'importe? une jeune fille aussi raisonnable que vous ne doit pas regarder à faire un long voyage.

— Ce n'est pas le voyage qui m'inquiète; mais la mer et une barrière entre…

— Entre quoi, Jane?

— Entre l'Irlande, et l'Angleterre, et Thornfield, et…

— Eh bien!

— Et vous, monsieur!»

Je prononçai cette dernière phrase presque involontairement, et involontairement aussi mes larmes se mirent à couler; néanmoins, je ne pleurais pas assez haut pour être entendue; je réprimai mes sanglots. La pensée de Mme O'Gall me glaçait le coeur, mais moins encore que la pensée des vagues destinées à murmurer éternellement entre moi et le maître auprès duquel je me promenais; cependant, ce qui était plus douloureux encore pour mon âme, c'était l'idée que la richesse, le rang et l'habitude étaient venus se placer entre moi et celui que j'aimais.

«C'est bien loin, repris-je de nouveau.

— Certainement; et lorsque vous serez en Irlande, je ne vous
reverrai plus, Jane, c'est bien certain: car je n'irai jamais en
Irlande; je n'aime pas beaucoup ce pays. Nous avons été amis,
Jane, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, lorsque des amis sont à la veille de se séparer, ils aiment à passer l'un près de l'autre le peu de temps qui leur reste; venez, nous allons parler de ce voyage et de cette séparation, pendant que les étoiles commencent leur course brillante dans le ciel. Tenez, voici un marronnier d'Inde entouré d'un banc; nous allons nous y asseoir tranquillement, bien que nous ne soyons plus destinés à nous placer ainsi l'un à côté de l'autre.»

Il me fit asseoir, et il s'approcha de moi.

«Il y a bien loin d'ici en Irlande, Jane, et je suis fâché de voir ma petite amie entreprendre un voyage si fatigant; mais si je ne puis rien trouver de mieux, que faire?… Jane, m'êtes-vous attachée?»

Je ne pus pas hasarder une réponse, mon coeur était trop plein.

«C'est que, dit-il, j'éprouve quelquefois pour vous un étrange sentiment, surtout lorsque vous êtes près de moi, comme maintenant: il me semble que j'ai dans le coeur une corde invisible, fortement attachée à une corde toute semblable et placée dans votre coeur; si un bras de mer et soixante lieues de terre doivent nous séparer, j'ai peur que cette corde sympathique ne se brise et que la blessure ne saigne intérieurement. Quant à vous, vous m'oublieriez.

— Jamais, monsieur! vous savez…» Il me fut impossible de continuer.

«Jane, entendez-vous le rossignol chanter dans les bois? écoutez!»

En écoutant, je sanglotais convulsivement, car je ne pouvais plus réprimer mes sentiments; je fus obligée de céder, et j'éprouvai dans tout mon être une souffrance aiguë. Quand je parlai, ce ne fut que pour exprimer un désir impétueux de n'être jamais née ou de n'être jamais venue à Thornfield.

«Est-ce parce que vous êtes fâchée de le quitter?» me demanda
M. Rochester.

La souffrance et l'amour avaient excité chez moi une violente émotion, qui s'efforçait de devenir maîtresse absolue, de dominer, de régner et de parler.

«Oui, je suis triste de quitter Thornfield, m'écriai-je; j'aime Thornfield; je l'aime, parce que, pendant quelque temps, j'y ai vécu d'une vie délicieuse; je n'ai pas été foulée aux pieds et humiliée; je n'ai pas été ensevelie avec des esprits inférieurs; on ne m'a pas éloignée de ce qui est beau, fort et élevé; j'ai vécu face à face avec ce que je révère et ce qui me réjouit; j'ai causé avec un esprit original, vigoureux et étendu; je vous ai connu, monsieur Rochester; et je suis frappée de terreur et d'angoisse en pensant qu'il faut m'éloigner de vous pour toujours; je vois la nécessité du départ, et c'est comme si je me voyais forcée de mourir.

— Où voyez-vous la nécessité de partir? demanda-t-il tout à coup.

— Où? ne me l'avez-vous pas vous-même montrée, monsieur?

— Et sous quelle forme?

— Sous la forme de Mlle Ingram, une jeune fille belle et noble, votre fiancée.

— Ma fiancée! Quelle fiancée? Je n'ai pas de fiancée.

— Mais vous en aurez une.

— Oui, j'en aurai une, dit-il en serrant les dents.

— Alors, il faut que je parte; vous l'avez dit vous-même.

— Non, il faut que vous restiez; je le jure, et je garderai mon serment!

— Je vous dis qu'il me faut partir, répondis-je, excitée par quelque chose qui ressemblait à la passion. Croyez-vous que je puisse rester en n'étant rien pour vous? croyez-vous que je sois une automate, une machine qui ne sent rien? croyez-vous que je souffrirais de me voir mon morceau de pain arraché de mes lèvres et ma goutte d'eau vive jetée de ma coupe? croyez-vous que, parce que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n'aie ni âme ni coeur? Et si Dieu m'avait faite belle et riche, j'aurais rendu la séparation aussi rude pour vous qu'elle l'est aujourd'hui pour moi! Ce n'est plus la convention, la coutume, ni même la chair mortelle qui vous parle; c'est mon esprit qui s'adresse à votre esprit, comme si tous deux, après avoir passé par la tombe, nous étions aux pieds de Dieu dans notre véritable égalité!

— Oui, dans notre véritable égalité ,» répéta M. Rochester; puis il ajouta, en me serrant dans ses bras et en pressant ses lèvres contre les miennes: «Et, puisque nous sommes égaux, c'est ainsi que nous serons aux pieds de Dieu.

— Oui, monsieur, répondis-je. Et pourtant non; non, car vous êtes marié, ou du moins sur le point de l'être, et à une femme qui vous est inférieure, pour laquelle vous n'avez pas de sympathie, que vous n'aimez pas réellement, car je vous ai entendu rire d'elle! Moi, je mépriserais une pareille union ainsi, je suis meilleure que vous. Laissez-moi partir.

— Où, Jane pour l'Irlande?

— Oui, pour l'Irlande; je me suis rendue maîtresse de moi, maintenant je puis aller n'importe où.

— Jane, restez tranquille; ne vous débattez pas comme un oiseau sauvage pris au piège et qui arracherait ses plumes dans son désespoir.

— Je ne suis pas un oiseau, et aucun filet ne m'enveloppe; je suis libre; j'ai une volonté indépendante, et je m'en sers pour vous quitter.»

Un nouvel effort me dégagea de ses bras, et je me tins debout devant lui.

«Vous-même allez prendre une décision sur votre avenir, me dit-il; je vous offre ma main, mon coeur et la moitié de ce que je possède.

— Vous jouez une comédie dont je ne puis que rire.

— Je vous demande de passer votre vie près de moi, d'être une partie de moi et ma meilleure compagne sur la terre.

— Vous avez déjà fait votre choix et vous devez vous y tenir.

— Jane, calmez-vous; vous êtes trop exaltée. Moi aussi, je vais rester quelques instants tranquille.»

Le vent siffla dans l'allée et vint trembler entre les branches du marronnier, puis il alla se perdre au loin. La voix du rossignol était le seul bruit qu'on entendît à cette heure; en l'écoutant, je me remis à pleurer.

M. Rochester était tranquillement assis et me regardait avec une sérieuse douceur; il demeura muet quelque temps; enfin il me dit:

«Venez à côté de moi, Jane; tâchons de nous expliquer et de nous comprendre.

— Je ne reviendrai jamais près de vous; j'ai pu m'échapper et je ne reviendrai pas.

— Mais, Jane, je vous le demande comme à ma femme; c'est vous seule que je veux épouser.»

Je demeurai silencieuse; je croyais qu'il se moquait de moi.

«Venez, Jane, venez ici.

— Votre fiancée est entre nous.»

Il se leva et m'atteignit.

«Ma fiancée est ici, dit-il en me pressant de nouveau contre lui; ma fiancée est ici, parce qu'ici est mon égale et ma semblable. Jane, voulez-vous m'épouser?»

Je ne lui répondis pas et je m'efforçai de nouveau de lui échapper, car je n'avais pas foi en lui.

«Vous doutez de moi. Jane?

— Entièrement.

— Vous n'avez pas foi en moi?

— Pas le moins du monde.

— Suis-je un menteur à vos yeux? demanda-t-il avec passion; petite incrédule, vous allez être convaincue. Ai-je de l'amour pour Mlle Ingram? non, et vous le savez. A-t-elle de l'amour pour moi? non; j'en ai la preuve. J'ai répandu le bruit que ma fortune n'était pas le tiers de ce qu'on la supposait, et je me suis arrangé de manière à ce que ce bruit arrivât jusqu'à elle; ensuite, je me suis présenté à son château pour voir le résultat de mes efforts: elle et sa mère m'ont reçu très froidement; je ne veux pas, je ne puis pas épouser Mlle Ingram. Vous, créature étrange, qui n'êtes presque pas de la terre, je vous aime comme ma chair; vous, pauvre, petite, obscure et laide, je vous supplie de m'accepter comme mari.

— Moi! m'écriai-je; car, en voyant son sérieux et en entendant son impertinence, je commençais à croire à sa sincérité; moi qui n'ai point d'amis dans le monde, excepté vous, si toutefois vous êtes mon ami, moi qui ne possède rien que ce que vous m'avez donné?

— Vous, Jane; il faut que vous soyez tout entière à moi; le voulez-vous? répondez vite.

— Monsieur Rochester, tournez-vous du côté de la lune et laissez- moi regarder votre visage.

— Pourquoi?

— Parce que je veux y lire votre pensée; tournez-vous!

— Vous ne pourrez pas lire sur mon visage plus que sur une page souillée et déchirée; lisez; mais dépêchez-vous, car je souffre.»

Sa figure était gonflée et agitée; ses traits étaient contractés et ses yeux animés d'un brillant regard.

«Oh! Jane, s'écria-t-il, vous me torturez avec votre regard scrutateur, bien qu'il soit généreux et droit; vous me torturez!

— Et pourquoi, si ce que vous dites est vrai, si votre offre est véritable? vous savez bien que je ne puis éprouver pour vous que des sentiments de reconnaissance et de dévouement; qu'y a-t-il de douloureux là dedans?

— De la reconnaissance! s'écria-t-il; et il ajouta d'un ton irrité: «Jane, acceptez-moi vite; appelez-moi par mon nom; dites «Édouard, je veux bien vous épouser.

— Parlez-vous sérieusement? m'aimez-vous véritablement et désirez-vous sincèrement que je sois votre femme?

— Oui, et si un serment est nécessaire pour vous satisfaire, eh bien, je le jure!

— Alors, monsieur, je vous épouserai.

— Appelez-moi Édouard, ma petite femme.

— Cher Édouard!

— Venez à moi; venez tout entière à moi,» dit-il; puis il ajouta tout bas, me parlant à l'oreille, pendant que sa joue touchait la mienne: «Faites mon bonheur, et je ferai le vôtre. Dieu me pardonne, ajouta-t-il au bout de peu de temps, et que les hommes ne viennent pas se mêler de tout ceci; je l'ai et je la garderai.

— Les hommes n'auront pas besoin de s'en mêler, monsieur je n'ai pas de parents qui puissent s'opposer à vos projets.

— Et c'est ce qu'il y a de mieux.» dit-il.

Si je l'avais moins aimé, j'aurais remarqué dans son regard et dans sa voix une sauvage exaltation. Mais, assise près de lui, sortie de ce douloureux rêve de la séparation, appelée à une heureuse union, je ne pouvais penser qu'au bonheur qui venait de m'être si libéralement donné; bien des fois il me demanda: «Êtes- vous heureuse, Jane?» et bien des fois je lui répondis: «Oui;» puis il murmurait tout bas:

«Oui, nous nous aimerons. Je l'ai trouvée sans ami, sans joie et le coeur glacé; je la garderai près de moi pour la caresser et la consoler; n'y a-t-il pas de l'amour dans mon coeur et de la constance dans mes résolutions? Et cela seul pourra racheter tout le reste devant le tribunal de Dieu. Je sais que mon Créateur m'approuve; peu m'importent les jugements du monde; quant à l'opinion des hommes, je la défie!»

La nuit venait de tomber; la lune n'était pas encore levée, et nous étions tous deux dans l'obscurité; quelque près que je fusse de mon maître, j'avais peine à voir son visage; le vent murmurait dans l'allée des lauriers, sifflait entre les branches du marronnier et envoyait son souffle jusqu'à nous.

«Il faut rentrer, me dit M. Rochester, le temps va changer; je serais resté avec toi jusqu'au matin, Jane.

— Moi aussi,» pensai-je; et je l'aurais peut-être dit, si un éclair ne fût venu déchirer la portion du ciel que je regardais; l'éclair fut suivi d'un craquement et d'un violent coup de tonnerre qui me sembla avoir éclaté tout près de nous. Je ne songeais qu'à cacher mes yeux éblouis contre l'épaule de M. Rochester; la pluie tombait à flots; nous traversâmes rapidement l'allée, les champs, et nous entrâmes dans la maison; mais, lorsque nous atteignîmes le perron, l'eau ruisselait sur nos vêtements. M. Rochester me retirait mon châle et secouait l'eau qui coulait de mes cheveux dénoués, lorsque Mme Fairfax sortit de sa chambre; ni moi ni M. Rochester ne l'aperçûmes au premier moment; la lampe était allumée; l'horloge marquait minuit.

«Dépêchez-vous de changer de vêtements, me dit-il, et maintenant bonsoir; bonsoir ma bien-aimée!»

Il m'embrassa à plusieurs reprises. Lorsqu'en le quittant je regardai autour de moi, je vis la veuve pâle, grave et étonnée; je me contentai de sourire et de gagner l'escalier. «Tout s'expliquera bientôt,» pensai-je. Cependant, lorsque je fus arrivée à ma chambre, je fus attristée de la pensée qu'un seul moment même elle avait pu se méprendre sur ce qu'elle avait vu; mais, au bout de peu de temps, la joie effaça tout autre sentiment; malgré le vent qui soufflait avec violence, le tonnerre qui retentissait avec force tout près de moi, les éclairs qui scintillaient vifs et rapprochés, la pluie qui, pendant deux heures, tomba avec la violence d'une cataracte, je n'éprouvai aucun effroi, et peu de cette crainte respectueuse qu'éveillait ordinairement chez moi la vue d'un orage. Trois fois M. Rochester vint frapper à ma porte pour voir si j'étais tranquille; c'était assez pour me rendre forte et calme contre tout.

Le lendemain matin, avant que je fusse levée, la petite Adèle accourut dans ma chambre pour me dire que le grand marronnier au bout du verger avait été frappé par le tonnerre et à moitié détruit.

CHAPITRE XXIV

Tout en m'habillant, je repassai dans ma mémoire les événements de la veille, et je me demandai si ce n'était point un rêve; je n'en fus bien convaincue que lorsque, ayant revu M. Rochester, je l'entendis me répéter ses promesses et me reparler de son amour.

En me peignant, je me regardai dans la glace, et je m'aperçus que je n'étais plus laide; mon visage était plein de vie et d'espérance, mes yeux semblaient avoir contemplé une fontaine de joie et emprunté l'éclat à ses ondes transparentes. Souvent je m'étais efforcée de ne pas regarder mon maître, craignant que ma figure ne lui déplût: aujourd'hui je pouvais lever mon regard jusqu'à lui sans avoir peur de refroidir son amour par l'expression de mon visage. Je mis une robe d'été, légère et d'une couleur claire; il me sembla que jamais vêtement ne m'avait mieux parée, parce que jamais aucun n'avait été porté avec tant de joie.

Quand je descendis dans la grande salle, je ne fus pas surprise de voir qu'une belle matinée de juin avait succédé à l'orage de la veille, et de sentir, à travers la porte ouverte, le souffle d'une brise fraîche et parfumée; la nature devait avoir quelque chose de joyeux; j'étais si heureuse! Une pauvre femme et un petit enfant pâle et en haillons s'arrêtèrent devant la porte; je courus vers eux pour leur donner tout l'argent que j'avais dans ma bourse, trois ou quatre schellings; bons ou mauvais, je voulais les voir heureux. Aussi les corneilles faisaient entendre leurs cris et les oiseaux chantaient; mais rien n'était aussi joyeux ni aussi musical que mon coeur!

Mme Fairfax apparut à la fenêtre avec un visage triste, et me dit gravement:

«Mademoiselle Eyre, voulez-vous venir déjeuner?»

Pendant le repas, elle fut calme et froide; mais je ne pouvais pas la détromper. Il fallait attendre que mon maître voulût bien expliquer tout ceci. Je mangeai ce que je pus, puis je me hâtai de remonter dans ma chambre; je rencontrai Adèle qui sortait de la salle d'étude.

«Où allez-vous? lui demandai-je, c'est l'heure du travail.

— M. Rochester m'a dit d'aller dans la chambre des enfants.

— Où est-il?

— Là,» me répondit-elle, en indiquant la pièce qu'elle venait de quitter.

J'entrai et je l'y trouvai en effet.

«Venez me dire bonjour,» me cria-t-il.

J'avançai joyeusement. Cette fois ce n'était pas un simple mot ou une poignée de main qui m'attendait, mais un baiser; je le trouvai tout naturel, et il me sembla doux d'être ainsi aimée et caressée par lui.

«Jane, vous êtes fraîche, souriante et jolie, dit-il, oui, vraiment jolie. Est-ce là la pâle petite fée que je connaissais? Quelle joyeuse figure, quelles joues fraîches et quelles lèvres roses! comme ces cheveux et ces yeux sont d'un brun brillant!»

J'avais des yeux verts, mais il faut excuser cette méprise: il paraît qu'ils avaient changé de couleur pour lui.

«Oui, monsieur, c'est Jane Eyre.

— Qui sera bientôt Jane Rochester, ajouta-t-il; dans quatre semaines, Jane, pas un jour de plus, entendez-vous?»

Je ne pouvais pas bien comprendre encore, j'étais tout étourdie; en entendant parler M. Rochester, je n'éprouvai pas une joie intime, je ressentis comme un choc violent; je fus étonnée, presque effrayée.

«Vous avez rougi, et maintenant vous êtes bien pâle, Jane, pourquoi?

— Parce que vous m'avez appelée Jane Rochester, et cela me semble étrange.

— Oui, la jeune Mme Rochester, la fiancée de Fairfax Rochester.

— Cela ne se pourra pas, monsieur; le nom de Jane Rochester sonne étrangement; les hommes ne jouissent jamais d'un bonheur complet sur la terre; je ne suis pas destinée à avoir un sort plus heureux que les autres jeunes filles dans ma position; me figurer un tel bonheur, c'est croire à un conte de fée.

— Eh bien, celui-là, j'en ferai une réalité; je commencerai dès demain. Ce matin, j'ai écrit à mon banquier de Londres, pour qu'il m'envoyât certains bijoux qu'il a en sa possession; ils ont toujours appartenu aux dames de Thornfield; dans un jour ou deux, j'espère pouvoir les remettre entre vos mains: car je veux vous entourer des mêmes soins et des mêmes attentions que si vous étiez la fille d'un lord.

— Oh! monsieur, ne pensez pas aux bijoux, je n'aime pas à en entendre parler; des bijoux pour Jane Eyre! Cela aussi me semble étrange et peu naturel; je préférerais n'en point avoir.

— Je veux mettre moi-même la chaîne de diamants autour de votre cou et placer le cercle d'or sur votre front: car sur ce front du moins la nature a posé son cachet de noblesse. Je veux attacher des bracelets sur ces poignets délicats, et charger d'anneaux ces doigts de fée.

— Non, non, monsieur, pensez à autre chose; ne me parlez pas de cela, et surtout de cette manière; ne vous adressez pas à moi comme si j'étais belle; je suis une institutrice laide et semblable à une quakeresse.

— Vous êtes belle à mes yeux; vous avez la beauté que j'aime, vous êtes délicate et aérienne.

— Vous voulez dire chétive et nulle. Vous rêvez, monsieur ou vous raillez; pour l'amour de Dieu, ne soyez pas ironique.

— Je forcerai le monde à vous déclarer belle.» ajouta-t-il.

Mon embarras croissait à l'entendre parler ainsi; il me semblait qu'il voulait soit se tromper, soit essayer de me tromper moi- même.

«Je vêtirai ma Jane de satin et de dentelle, continua-t-il, je mettrai des roses dans ses cheveux, et je couvrirai sa tête bien- aimée d'un voile sans prix.

— Et alors vous ne me reconnaîtrez pas, monsieur; je ne serai plus votre Jane Eyre, mais un singe déguisé en arlequin, un geai recouvert de plumes d'emprunt. Je ne serais pas plus étonnée de vous voir habillé en acteur que moi revêtue d'une robe de cour; et pourtant je ne vous trouve pas beau, bien que je vous aime tendrement, trop tendrement pour vous flatter; ainsi donc ne me flattez pas non plus.»

Il continua à parler sur le même ton, malgré ma prière.

«Aujourd'hui même, reprit-il, je vous mènerai dans la voiture à Millcote pour que vous y choisissiez, quelques vêtements. Je vous ai dit que nous serions mariés dans quatre semaines; le mariage aura lieu tranquillement dans la chapelle du château; ensuite nous partirons pour la ville. Après un court séjour j'emmènerai mon trésor dans des régions plus rapprochées du soleil que l'Angleterre, dans les vignes françaises, et les plaines d'Italie; elle verra tout ce qui est fameux dans l'histoire ancienne et dans les temps modernes; elle goûtera à l'existence des villes; elle apprendra sa valeur par une juste comparaison avec les autres femmes.

— Je voyagerai, monsieur, et avec vous?

— Vous passerez quelque temps à Paris, à Rome, à Naples, à Florence, à Venise, à Vienne; tous les pays que j'ai parcourus seront traversés par vous; partout où mon éperon a frappé, vous poserez votre pied de sylphide. Il y a dix ans, j'ai parcouru l'Europe à moitié fou de dégoût, de haine, de rage, et un peu semblable à ceux qui m'accompagnaient; cette fois, guéri et purifié, je la visiterai avec l'ange qui est mon soutien.»

Je souris en l'entendant parler ainsi.

«Je ne suis pas un ange, dis-je, et je n'en serai pas un tant que je vivrai; je ne serai que moi-même. Il ne faut pas vous attendre à trouver rien de céleste en moi; vous seriez aussi trompé que moi si je voulais trouver quelque chose de divin en vous.

— Que vous attendez-vous à trouver chez moi?

— Pendant quelque temps peut-être, vous serez comme maintenant, mais cela durera peu; ensuite vous deviendrez froid, capricieux, sombre, et j'aurai beaucoup de peine à vous plaire; puis, quand vous serez habitué à moi, vous m'aimerez de nouveau, je ne dis pas d'amour, mais d'affection. Je pense que votre amour s'éteindra au bout de six mois ou même de moins; j'ai vu dans les livres écrits par les hommes que c'était le temps le plus long accordé à l'ardeur d'un mari; mais je pense après tout que, comme amie et comme compagne, je ne serai jamais tout à fait déplaisante aux yeux de mon cher maître.

— Ne plus vous aimer, puis vous aimer encore! moi je sais que je vous aimerai toujours, et je vous forcerai à confesser que ce n'est pas seulement de l'affection, mais de l'amour, et un amour véritable, fervent et sûr.

— Vous êtes capricieux.

— Pour les femmes qui ne me plaisent que par leur visage je suis pire que le diable, quand je découvre qu'elles n'ont ni âme ni coeur, quand je les vois basses, triviales, peut-être imbéciles, dures et méchantes; mais pour un oeil pur, une langue éloquente, une âme de feu, un caractère qui peut se plier sans se briser, à la fois souple et fort, maniable et résistant, je suis toujours fidèle et aimant.

— Avez-vous jamais rencontré une telle nature, monsieur? avez- vous jamais aimé une telle femme?

— Je l'aime maintenant.

— Quant à moi, je n'atteindrai jamais à cet idéal, même sur un seul point.

— Je n'ai point rencontré de femmes qui vous ressemblassent, Jane; vous me plaisez et vous me dominez; vous semblez vous soumettre, et j'aime votre manière de plier. Quand je retourne sous mes doigts un écheveau de soie, je sens dans mes bras un tressaillement qui continue jusque dans mon coeur; eh bien, de même je me sens gagné par vous, et votre influence est plus douce que je ne puis le dire; cette défaite me donne plus de joie que n'importe quel triomphe! Pourquoi souriez-vous, Jane? que signifie cet air inexplicable?

— Je pensais, monsieur (excusez-moi, mon idée était involontaire), je pensais à Hercule et à Samson, près de celles qui les avaient charmés.

— Et vous, petite fée, vous étiez…

— Silence, monsieur! Il n'y a pas plus de sagesse dans vos paroles que de raison dans les actes de ceux dont je vous parlais tout à l'heure; mais il est probable que, s'ils avaient été mariés, la sévérité du mari aurait expié la douceur de l'amant, et c'est ce que je crains en vous; je voudrais savoir ce que vous me répondrez dans un an, si je vous demande une faveur qu'il ne vous plaira pas de m'accorder.

— Demandez-moi quelque chose maintenant, Jane, la moindre chose; je désire être prié.

— Je le veux bien, monsieur; ma pétition est toute prête.

— Parlez; mais si vous me regardez, et si vous me regardez de cette manière, je me verrai forcé de vous promettre d'avance, ce qui serait une folie à moi.

— Pas du tout, monsieur; voici simplement ce que je voulais vous demander: n'envoyez pas chercher vos bijoux, et ne me mettez pas une couronne de roses; autant vaudrait entourer d'une dentelle d'or ce grossier mouchoir de poche que vous tenez à la main.

— C'est-à-dire qu'autant vaudrait dorer l'or le plus pur, je le sais; aussi serez-vous satisfaite, pour le moment du moins; je vais écrire à mon banquier. Mais vous ne m'avez encore rien demandé; priez-moi de vous donner quelque chose.

— Eh bien, monsieur, ayez la bonté de satisfaire ma curiosité sur un point.»

Il se troubla.

«Comment, comment? dit-il vivement; la curiosité est dangereuse; heureusement je n'ai pas juré de vous répondre.

— Il n'y a aucun danger à me répondre, monsieur.

— Parlez donc, Jane; mais plutôt que cette simple question, à laquelle est peut-être lié un secret, je préférerais que vous m'eussiez demandé la moitié de ce que je possède.

— Eh bien, roi Assuérus, que ferais-je de la moitié de vos richesses? me prenez-vous pour un usurier juif, désirant s'approprier des terres? J'aimerais bien mieux avoir votre confiance; vous me donnerez bien votre confiance, n'est-ce pas, puisque vous me donnez votre amour?

— Vous êtes la bienvenue, Jane, à connaître tous ceux de mes secrets qui sont dignes de vous; mais pour l'amour de Dieu, ne demandez pas un fardeau inutile; ne tendez pas vos lèvres vers une coupe empoisonnée, et ne me soumettez pas à un examen trop dur.

— Pourquoi pas, monsieur? vous venez de me dire que vous aimiez à être vaincu, et qu'il vous était doux de vous sentir persuadé. Ne pensez-vous pas que je ferais bien de vous arracher une confession, de prier, de supplier, de pleurer même, si c'est nécessaire, rien que pour essayer mon pouvoir?

— Je vous défie dans un tel essai; cherchez à deviner, et le jeu cessera aussitôt.

— Alors, monsieur, vous renoncez facilement. Mais, comme votre regard est sombre! vos paupières sont devenues aussi épaisses que mon doigt, et votre front ressemble à celui d'un Jupiter tonnant. C'est là l'air que vous aurez lorsque vous serez marié, monsieur, je suppose?

— Et vous, reprit M. Rochester si c'est là l'air que vous aurez lorsque vous serez mariée, il faudra bien vite rompre: car en ma qualité de chrétien, je ne puis pas vivre avec un lutin. Mais que vouliez-vous me demander, petite créature? dépêchez-vous.

— Voyez, vous n'êtes même plus poli. Du reste, j'aime mieux la rudesse que la flatterie; j'aime mieux être une petite créature qu'un ange. Voici ce que j'avais à vous demander: pourquoi avez- vous pris tant de peine à me persuader que vous vouliez épouser Mlle Ingram?

— Est-ce tout? Dieu soit loué!» Son front se dérida; il me regarda en souriant, lissa mes cheveux et sembla heureux comme s'il venait d'éviter un danger. «Je puis vous faire ma confession, Jane, dit-il, bien que je risque un peu de vous indigner, et je sais tout ce qu'il y a de flamme en vous lorsque vous êtes irritée; vous étiez pleine d'ardeur, hier soir, quand vous vous révoltiez contre la destinée et que vous vous déclariez mon égale: car c'est vous, Jane, qui l'avez dit!

— Sans doute; mais répondez, monsieur, je vous prie, à la question que je vous ai faite sur Mlle Ingram.

— Eh bien! j'ai fait la cour à Mlle Ingram pour vous rendre aussi follement amoureuse de moi que je l'étais de vous; je savais que le meilleur moyen d'arriver à mon but était d'exciter votre jalousie.

— Très bien; comme cela vous rapetisse! vous n'êtes pas plus grand que le bout de mon petit doigt. C'était une honte et un scandale d'agir ainsi; les sentiments de Mlle Ingram n'étaient donc rien à vos yeux?

— Tous ses sentiments se réduisent à un seul: l'orgueil; il est bon qu'elle soit humiliée. Étiez-vous jalouse, Jane?

— Peu importe, monsieur; il n'est point intéressant pour vous de le savoir. Répondez-moi encore une fois franchement: croyez-vous que Mlle Ingram ne souffrira pas de votre galanterie déloyale? Ne se sentira-t-elle pas bien abandonnée?

— C'est impossible, puisque je vous ai dit, au contraire, que c'était elle qui m'avait abandonné; la pensée que je n'étais pas riche a refroidi ou plutôt a éteint sa flamme en un moment.

— Vous formez de curieux projets, monsieur Rochester; je crains que vos principes ne soient quelquefois bizarres.

— Jamais personne ne leur a donné une bonne direction, Jane et ils ont bien pu s'égarer souvent.

— Eh bien! sérieusement, dites-moi si je puis accepter le grand bonheur que vous me proposez, sans crainte de voir une autre souffrir les douleurs amères que j'endurais il y a quelque temps.

— Oui, vous le pouvez, ma chère et bonne enfant; personne au monde n'a pour moi un amour pur comme le vôtre; la croyance à votre affection, Jane, est un baume bien doux pour mon âme.»

Je pressai mes lèvres contre la main qu'il avait laissée sur mon épaule. Je l'aimais beaucoup, plus que je ne voulais me l'avouer, plus que ne peuvent l'exprimer des mots.

«Demandez-moi encore quelque chose, me dit-il; c'est mon bonheur d'être prié et de céder.

— J'avais une autre pétition toute prête. Communiquez vos intentions à Mme Fairfax, monsieur, dis-je; elle m'a vue hier soir dans la grande salle avec vous, et elle a été étonnée; donnez-lui quelques explications avant que je la revoie: cela me fait de la peine d'être mal jugée par une femme aussi excellente.

— Montez dans votre chambre, et mettez votre chapeau, me répondit-il; je voudrais vous emmener ce matin à Millcote. Pendant que vous vous habillerez, je vais éclairer l'intelligence de la vieille dame. Vous croit-elle perdue, parce que vous m'avez donné votre amour?

— Elle pense que j'ai oublié ma place, et vous la vôtre, monsieur.

— Votre place est dans mon coeur; et malheur à ceux qui voudraient vous insulter, maintenant ou plus tard! Allez-vous habiller.»

Ce fut bientôt fait, et lorsque j'entendis M. Rochester quitter la chambre de Mme Fairfax, je me hâtai de descendre. La vieille dame était à lire sa Bible comme tous les matins; elle avait posé ses lunettes sur le livre; pour le moment, elle semblait avoir oublié l'occupation suspendue par l'entrée de M. Rochester; ses yeux, fixés sur la muraille, indiquaient la surprise d'un esprit tranquille qui vient d'apprendre une nouvelle extraordinaire. En me voyant, elle se leva, fit un effort pour sourire, et murmura quelques mots de félicitation; mais le sourire expira sur ses lèvres et la phrase fut laissée inachevée; elle mit ses lunettes, ferma sa Bible, et éloigna sa chaise de la table.

«Je suis si étonnée, mademoiselle Eyre, dit-elle, que je ne sais ce que je dois vous dire. Certainement je n'ai pas rêvé… Quelquefois, lorsque je suis assise seule, je m'endors et je me figure des choses qui ne sont jamais arrivées; bien souvent j'ai cru voir mon mari, qui est mort il y a quinze ans, s'asseoir à côté de moi, et je l'ai même entendu m'appeler Alice, comme il avait coutume de le faire. Pouvez-vous me dire si M. Rochester vous a vraiment demandé de l'épouser? Ne vous moquez pas de moi; mais il me semble bien qu'il est entré ici, il y a cinq minutes, pour me dire que dans un mois vous seriez sa femme.

— Il m'a dit la même chose, répondis-je.

— Vraiment! Et croyez-vous ce qu'il vous a dit? Avez-vous accepté?

— Oui.»

Elle me regarda avec étonnement.

«Je ne l'aurais jamais cru. C'est un homme orgueilleux, tous les Rochester l'étaient; son père aimait l'argent, et lui-même a toujours passé pour économe. Il a l'intention de vous épouser?

— Il me l'a dit.»

Elle me regarda, et je lus dans ses yeux qu'elle ne trouvait en moi aucun charme assez puissant pour résoudre l'énigme.

«Je ne comprends pas cela, continua-t-elle; mais sans doute c'est vrai, puisque vous le dites. Comment tout cela s'expliquera-t-il? je ne le sais pas. On conseille souvent l'égalité de fortune et de position; puis il y a vingt ans de différence entre vous, il pourrait presque être votre père.

— Non, en vérité, madame Fairfax, m'écriai-je; il n'a pas l'air de mon père le moins du monde, et ceux qui nous verront ensemble ne pourront pas le supposer un instant; M. Rochester semble aussi jeune et est aussi jeune que certains hommes de vingt-cinq ans.

— Et c'est vraiment par amour qu'il veut vous épouser?» me demanda-t-elle.

Je fus si blessée par sa froideur et son scepticisme, que mes yeux se remplirent de larmes.

«Je suis fâchée de vous faire de la peine, continua la veuve; mais vous êtes si jeune et vous connaissez si peu les hommes! je voudrais vous mettre sur vos gardes. Il y a un vieux dicton qui dit que tout ce qui brille n'est pas or, et je crains qu'il n'y ait là-dessous quelque chose que ni vous ni moi ne pouvons deviner.

— Comment! suis-je donc un monstre? m'écriai-je. Est-il impossible que M. Rochester ait une affection sincère pour moi?

— Non, vous êtes très bien et vous avez même gagné depuis quelque temps; je crois que M. Rochester vous aime; j'ai toujours remarqué que vous étiez sa favorite; souvent j'ai souffert pour vous de cette préférence si marquée, et j'aurais désiré pouvoir vous mettre sur vos gardes: mais j'hésitais à placer sous vos yeux même la possibilité du mal. Je savais qu'une semblable pensée vous choquerait, vous offenserait peut-être; je vous savais profondément modeste et sensible; je pensais qu'on pouvait vous livrer à vous-même. Je ne puis pas vous dire ce que j'ai souffert la nuit dernière, lorsqu'après vous avoir cherchée dans toute la maison, je n'ai pas pu vous trouver, ni M. Rochester non plus, et quand je vous ai vus revenir ensemble à minuit…

— Eh bien! peu importe cela maintenant, interrompis-je avec impatience. Il suffit que tout se soit bien passé.

— Et j'espère que tout ira bien jusqu'à la fin, dit-elle. Mais, croyez-moi, vous ne pouvez pas prendre trop de précautions; gardez M. Rochester à distance; défiez-vous de vous-même autant que de lui; des hommes dans sa position n'ont pas l'habitude d'épouser leurs institutrices.»

L'impatience me gagnait; heureusement Adèle entra en courant:

«Laissez-moi aller à Millcote avec vous, s'écria-t-elle; M. Rochester ne le veut pas, et pourtant il y a bien de la place dans la voiture neuve; demandez-lui de me laisser aller, mademoiselle.

— Certainement, Adèle.»

Et je me hâtai de sortir, heureuse d'échapper à une si rude conseillère. La voiture était prête, on l'amenait devant la maison; mon maître s'avançait vers elle, et Pilote l'accompagnait.

«Adèle peut venir avec nous, n'est-ce pas, monsieur? demandai-je.

— Je lui ai dit que non; je ne veux pas avoir de marmot; je désire être seul avec vous.

— Laissez-la venir, monsieur Rochester, je vous en prie; cela vaudra mieux.

— Non, ce serait une entrave.»

Son regard et sa voix étaient absolus: les avertissements et les doutes de Mme Fairfax m'avaient glacée; je n'avais plus aucune certitude dans mes espérances; je ne cherchais plus à exercer mon pouvoir sur M. Rochester. J'allais obéir machinalement et sans dire un mot de plus; mais, en m'aidant à monter dans la voiture, il me regarda.

«Qu'y a-t-il donc? me demanda-t-il; toute la joie est disparue de votre visage. Désirez-vous vraiment que la petite vienne? et cela vous contrariera-t-il si je la laisse ici?

— Je préférerais qu'elle vînt, monsieur.

— Eh bien! allez chercher votre chapeau, et revenez aussi vite que l'éclair.» cria-t-il à Adèle.

Elle lui obéit avec promptitude.

«Après tout, qu'importe une petite contrainte d'une matinée? dit- il; bientôt je vous demanderai vos conversations, vos pensées, et votre société pour toujours.»

Lorsque Adèle fut dans la voiture, elle se mit à m'embrasser pour m'exprimer sa reconnaissance, mais elle fut immédiatement reléguée dans un coin à côté de M. Rochester. Elle jeta un coup d'oeil de mon côté; un voisin si sombre la gênait; elle n'osait lui faire part d'aucune de ses observations, ni lui rien demander.

«Laissez-la venir près de moi, m'écriai-je; elle vous gênera peut- être, monsieur; il y a bien assez de place de ce côté.»

Il me la passa, comme il eût fait d'un petit chien.

«Je l'enverrai prochainement en pension.» me dit-il en souriant.

Adèle l'entendit et lui demanda si elle irait en pension sans mademoiselle.

«Oui, répondit-il, tout à fait sans elle, car je l'emmènerai avec moi dans la lune; là, je chercherai une caverne dans une vallée entourée de montagnes volcaniques, et elle y demeurera avec moi, avec moi seul.

— Elle n'aura rien à manger; vous la ferez mourir de faim, fit observer Adèle.

— J'irai ramasser de bonnes choses pour son déjeuner et son dîner; dans la lune, les plaines et les collines en sont remplies, Adèle.

— Elle aura froid; comment fera-t-elle du feu?

— Dans la lune, le feu sort des montagnes; quand elle aura froid, je la porterai sur le sommet d'un volcan et je l'assoirai sur le bord du cratère.

— Oh! qu'elle y sera mal et peu confortablement! Ses vêtements s'useront; comment lui en donnerez-vous de nouveaux?»

M. Rochester fit semblant d'être embarrassé.

«Hem! dit-il, que feriez-vous, Adèle? Creusez-vous la tête pour trouver un expédient. Que pensez-vous d'un nuage bleu ou rose pour une robe, et ne ferait-on pas une bien jolie écharpe avec un morceau d'arc-en-ciel?

— Elle est bien mieux ici, déclara Adèle après avoir réfléchi; d'ailleurs, elle se fatiguerait de vivre toute seule avec vous dans la lune. À la place de mademoiselle, je ne consentirais jamais à aller avec vous.

— Elle y a consenti; elle me l'a promis.

— Mais vous ne pourrez pas l'emmener là-haut, il n'y a pas de chemin pour aller dans la lune; il n'y a que l'air, et ni elle ni vous ne savez voler.

— Adèle, regardez ce champ.»

Nous avions dépassé les postes de Thornfield et nous roulions légèrement sur la belle route de Millcote; la poussière avait été abattue par l'orage; les baies vives et les grands arbres, rafraîchis par la pluie, verdissaient de chaque côté.

«Il y a à peu près quinze jours, Adèle, dit M. Rochester, je me promenais dans ce champ, le soir du jour où vous m'aviez aidé à faire du foin dans les prairies du verger. Comme j'étais fatigué d'avoir ramassé de l'herbe, je m'assis sur les marches que vous voyez là; je pris un crayon et un petit cahier, puis je me mis à écrire un malheur qui m'était arrivé il y a longtemps, et à désirer des jours meilleurs. J'écrivais rapidement, malgré l'obscurité croissante, quand je vis quelque chose s'avancer dans le sentier et s'arrêter à deux mètres de moi. Je levai les yeux, et j'aperçus une petite créature, portant sur la tête un voile fait avec les fils de la vierge. Je lui fis signe d'approcher; elle fut bientôt tout près de moi; je ne lui parlai pas, et elle ne me parla pas, mais elle lut dans mes yeux, et moi dans les siens. Voici le résultat de notre entretien muet.

«C'était une fée venue du pays des Elfes, et son voyage avait pour but de me rendre heureux; je devais quitter le monde et me retirer avec elle dans un lieu solitaire, comme la lune, par exemple, et avec sa tête elle m'indiquait le croissant argenté qui se levait au-dessus des montagnes; elle m'apprit que là-haut il y avait des cavernes d'albâtre et des vallées d'argent où nous pourrions demeurer. Je lui dis que j'aimerais bien à y aller, mais je lui fis remarquer que je n'avais pas d'ailes pour voler. «Oh! répondit la fée, peu importe; voilà un talisman qui lèvera toutes les difficultés.» Et elle me montra un bel anneau d'or. «Mettez-le, me dit-elle, sur le quatrième doigt de votre main gauche, et je serai à vous et vous serez à moi; nous quitterons la terre ensemble, et nous ferons notre ciel là-haut.» Et elle indiqua de nouveau la lune. Adèle, l'anneau est dans ma poche, déguisé en une pièce d'or; mais bientôt je lui rendrai sa véritable forme.

— Mais qu'est-ce que mademoiselle a à faire avec cette histoire? Peu m'importe la fée; vous m'avez dit que vous vouliez emmener mademoiselle dans la lune.

— Mademoiselle est une fée, ajouta-t-il mystérieusement.

Je dis alors à Adèle de ne point s'inquiéter de ces plaisanteries. Elle, de son côté, fit provision d'esprit et déclara avec son scepticisme français que M. Rochester était un vrai menteur, qu'elle ne faisait aucune attention à ses contes de fées; que, du reste, il n'y avait pas de fées, et que, quand même il y en aurait, elles ne lui apparaîtraient certainement pas pour lui donner un anneau et lui offrir d'aller vivre dans la lune.

L'heure qu'on passa à Millcote fut un peu ennuyeuse pour moi. M. Rochester me força à aller dans un magasin de soieries, et voulut me faire choisir une demi-douzaine de robes; je n'en avais nullement envie, et lui demandai de remettre tout cela à plus tard: mais non, il fallut bien obéir. Tout ce que purent faire mes supplications fut de réduire à deux robes seulement les six que voulait me donner M. Rochester; mais il jura que ces deux-là seraient choisies par lui. Je vis avec anxiété ses yeux se promener sur les étoffes claires; enfin il se décida pour une soie d'une riche couleur d'améthyste et pour un satin rose. Je recommençai à lui parler tout bas et je lui dis qu'autant vaudrait m'acheter une robe d'or et un chapeau d'argent; que certainement je ne porterais jamais les étoffes qu'il avait choisies. Après bien des difficultés, car il était inflexible comme la pierre, il se décida à prendre une robe de satin noir et une autre de soie gris perle: «Cela ira pour maintenant.» dit-il; mais il ajouta qu'un jour à venir, il voulait me voir briller comme un parterre.

Je me sentis soulagée quand nous fûmes sortis du magasin de soieries et de la boutique du bijoutier. Plus M. Rochester me donnait, plus mes joues devenaient brûlantes et plus j'étais saisie d'ennui et de dégoût. Lorsque, fiévreuse et fatiguée, je m'assis de nouveau dans la voiture, je me rappelai que les derniers événements tristes et joyeux m'avaient complètement fait oublier la lettre de mon oncle John Eyre à Mme Reed, ainsi que son intention de m'adopter et de me léguer ses biens. «Ce serait un soulagement pour moi d'avoir quelque chose qui m'appartînt, me disais-je; je ne puis pas supporter d'être habillée comme une poupée par M. Rochester, ou, seconde Danaé, de voir tomber tous les jours autour de moi une pluie d'or. Dès que je serai rentrée, j'écrirai à Madère, à mon oncle John, et je lui dirai avec qui je vais me marier; si je savais qu'un jour je pourrais augmenter la fortune de M. Rochester, je supporterais plus facilement les dépenses qu'il fait maintenant pour moi.» Un peu soulagée par ce projet, que je mis à exécution le jour même, je me hasardai encore une fois à rencontrer le regard de mon maître qui me cherchait toujours, bien que je détournasse sans cesse les yeux de son visage; il sourit, et il me sembla que ce sourire était celui qu'un sultan accorderait dans un jour d'amour et de bonheur à une esclave enrichie par son or et ses bijoux. Je repoussai sa main qui cherchait toujours la mienne, et je la retirai toute rouge de ses étreintes passionnées.

«Vous n'avez pas besoin de me regarder ainsi, dis-je, et si vous continuez, je ne porterai plus jusqu'au dernier moment que ma vieille robe de Lowood, et je me marierai avec cette robe de guingan lilas; vous pourrez vous faire un habit de noce avec la soie gris perle et une collection de gilets avec le satin noir.»

Il me caressa et frotta ses mains.

«Oh! quel bonheur de la voir et de l'entendre! s'écria-t-il; comme elle est originale et piquante! je ne changerais pas cette petite Anglaise contre tout le sérail du Grand Turc, contre les yeux de gazelles et les tailles de houris.»

Cette allusion orientale me déplut.

«Je ne veux pas du tout remplacer un sérail pour vous, dis-je; si ces choses-là vous plaisent, monsieur, allez sans retard dans les bazars de Stamboul et dépensez en esclaves un peu de cet argent que vous ne savez comment employer ici.

— Et que ferez-vous, Jane, pendant que j'achèterai toutes ces livres de chair et toute cette collection d'yeux noirs?

— Je me préparerai à partir comme missionnaire pour prêcher la liberté aux esclaves, ceux de votre harem y compris; je m'y introduirai et j'exciterai la révolte; et vous, pacha, en un instant vous serez enchaîné, et je ne briserai vos liens que lorsque vous aurez signé la charte la plus libérale qui ait jamais été imposée à un despote.

— Je consentirai bien à être à votre merci, Jane.

— Oh! je serais sans miséricorde, monsieur Rochester, surtout si vos yeux avaient la même expression que maintenant; en voyant votre regard, je serais certaine que vous ne signez la charte que parce que vous y êtes forcé, et que votre premier acte serait de la violer.

— Eh bien, Jane, que voudriez-vous donc? Je crains qu'outre le mariage à l'autel, vous ne me forciez à accepter toutes les cérémonies d'un mariage du monde. Je vois que vous ferez vos conditions: quelles seront-elles?

— Je ne vous demande qu'un esprit facile, monsieur, et qui sache se dégager des obligations du monde. Vous rappelez-vous ce que vous m'avez dit de Céline Varens, des diamants et des cachemires que vous lui avez donnés? Je ne veux pas être une autre Céline Varens; je continuerai à être la gouvernante d'Adèle; je gagnerai ainsi ma nourriture, mon logement et trente livres par an; je subviendrai moi-même aux dépenses de ma toilette, et vous ne me donnerez rien, si ce n'est…

— Si ce n'est quoi?

— Votre affection; et si je vous donne la mienne en retour, nous serons quittes.

— Eh bien, dit-il, vous n'avez pas votre égale en froide impudence et en orgueil sauvage! Mais voilà que nous approchons de Thornfield. Vous plaira-t-il de dîner avec moi? me demanda-t-il, lorsque nous franchîmes les portes du parc.

— Non, monsieur, je vous remercie.

— Et pourrai-je connaître la raison de votre refus?

— Je n'ai jamais dîné avec vous, monsieur, et je ne vois aucune raison pour le faire jusqu'à…

— Jusqu'à quand? vous aimez les moitiés de phrase.

— Jusqu'à ce que je ne puisse pas faire autrement.

— Croyez-vous que je mange en ogre ou en goule, que vous craignez de m'avoir comme compagnon de vos repas?

— Je n'ai jamais pensé cela, monsieur; mais je désire continuer mes anciennes habitudes pendant un mois encore.

— Vous voulez renoncer d'un seul coup à votre esclavage.

— Je vous demande pardon, monsieur; je continuerai comme autrefois. Je resterai loin de vous tout le jour, comme je l'ai fait jusqu'ici; vous pourrez m'envoyer chercher le soir quand vous désirerez me voir, et alors je viendrai, mais à aucun autre moment.

— Je voudrais fumer, Jane, ou avoir une pincée de tabac pour m'aider à supporter tout cela, pour me donner une contenance, comme dirait Adèle; malheureusement je n'ai ni ma boîte à cigares ni ma tabatière. Écoutez; c'est maintenant votre tour, petit tyran, mais ce sera bientôt le mien, et quand je me serai emparé de vous, je vous attacherai (au figuré) à une chaîne comme celle- ci, dit-il en montrant la chaîne de sa montre; oui, chère enfant, je vous porterai bien près de mon coeur, de peur de perdre mon plus précieux bijou.»

Il dit cela en m'aidant à descendre de la voiture, et, pendant qu'il prenait Adèle, j'entrai dans la maison et je me hâtai de monter l'escalier.

Il me fit venir près de lui tous les soirs. Je lui avais préparé une occupation, car j'étais décidée à ne pas passer ce long tête- à-tête en conversation; je me rappelais sa belle voix et je savais qu'il aimait à chanter comme presque tous les bons chanteurs. Je ne chantais pas bien, et, ainsi qu'il l'avait lui-même déclaré, je n'étais pas bonne musicienne; mais je me plaisais beaucoup à entendre une musique bien exécutée. À peine le crépuscule, cette heure des romances, eut-il assombri son bleu et déployé sa bannière d'étoiles, que j'ouvris le piano et que je le priai pour l'amour de Dieu de me chanter quelque chose. Il me dit qu'il était capricieux et qu'il préférerait chanter une autre fois; mais je lui répondis que le moment ne pouvait être plus favorable. Il me demanda si sa voix me plaisait.