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Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice cover

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice

Chapter 26: CHAPITRE XXV
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About This Book

La narration suit une jeune orpheline qui traverse une enfance marquée par la privation et l'injustice, reçoit une éducation austère, puis devient institutrice dans une grande maison où elle tisse une relation complexe avec le maître du lieu. Confrontée à révélations troublantes et à choix moraux, elle affirme son intégrité, quitte ce monde pour retrouver sa liberté, hérite d'une indépendance financière, et revient vers un foyer durable après des épreuves qui ont transformé tous les protagonistes. Le récit explore l'autonomie personnelle, la conscience morale, les inégalités sociales et les tensions entre passion et devoir.

«Beaucoup,» répondis-je.

Je n'aimais pas à flatter sa vanité; mais cette fois je désirais l'exciter pour arriver plus vite à mon but.

«Alors, Jane, il faut jouer l'accompagnement.

— Très bien, monsieur; je vais essayer.

J'essayai en effet, mais bientôt je fus chassée du tabouret et appelée petite maladroite; il me poussa de côté sans cérémonie: c'était justement ce que je désirais. Il prit ma place et s'accompagna lui-même; car il jouait aussi bien qu'il chantait. Il me relégua dans l'embrasure de la fenêtre, et, pendant que je regardais les arbres et les prairies, il chanta les paroles suivantes, sur un air suave et doux:

«L'amour le plus véritable qui ait jamais enflammé un coeur répandait par de rapides tressaillements la vie dans chacune de mes veines.

«Chaque jour, son arrivée était mon espoir, son départ ma tristesse: tout ce qui pouvait retarder ses pas glaçait le sang dans mes veines.

«Je m'étais dit qu'être aimé comme j'aimais serait pour moi un bonheur infini, et je fis d'ardents efforts pour y arriver.

«Mais l'espace qui nous séparait était aussi large, aussi dangereux à franchir et aussi difficile à frayer que les vagues écumeuses de l'Océan vert.

«Il n'était pas mieux hanté que les sentiers favoris des brigands dans les bois et les lieux solitaires; car le pouvoir et la justice, le malheur et la haine étaient entre nous.

«Je bravai le danger; je méprisai les obstacles; je défiai les mauvais présages; je passai impétueusement au-dessus de tout ce qui me fatiguait, m'avertissait et me menaçait.

«Et mon arc-en-ciel s'étendit rapide comme la lumière, il s'étendit comme dans un rêve; cet enfant de la pluie et du soleil s'éleva glorieusement devant mon regard.

«Mais ce signe solennel de la joie brille doucement sur des nuages d'une triste teinte; cependant peu m'importe pour le moment de savoir si des malheurs pesants et douloureux sont proches.

«Je n'y pense pas dans ce doux instant, et pourtant tout ce que j'ai renversé peut arriver sur des ailes fortes et agiles pour demander vengeance.

«La haine orgueilleuse peut me frapper et me faire tomber; la justice, m'opposer d'invincibles obstacles; le pouvoir oppresseur peut, d'un regard irrité, me jurer une inimitié éternelle.

«Mais avec une noble fidélité, celle que j'aime a placé sa petite main dans les miennes, et a juré que les liens sacrés du mariage nous uniraient tous deux.

«Mon amour m'a promis de vivre et de mourir avec moi; son serment a été scellé par un baiser; j'ai donc enfin le bonheur infini que j'avais rêvé: je suis aimé comme j'aime.»

Il se leva et s'avança vers moi; sa figure était brûlante, ses yeux de faucon brillaient; chacun de ses traits annonçait la tendresse et la passion. Je fus embarrassée un moment, puis je me remis; je ne voulais pas de scènes sentimentales ni d'audacieuses déclarations: j'en étais menacée; il fallait préparer une arme défensive. Lorsqu'il s'approcha de moi, je lui demandai avec aigreur qui il comptait épouser.

«C'est une étrange question dans la bouche de ma Jane chérie.» me dit-il.

Je déclarai que je la trouvais très naturelle et même très nécessaire. Il avait dit que sa femme mourrait avec lui: qu'est-ce que cela signifiait? je n'avais nullement l'intention de mourir avec lui, il pouvait bien y compter.

Il me répondit que tout ce qu'il désirait, tout ce qu'il demandait, c'était de me voir vivre près de lui, que la mort n'était pas faite pour moi.

«Si, en vérité, repris-je: j'ai tout aussi bien le droit de mourir que vous, lorsque mon temps sera venu; mais j'attendrai le moment et je ne le devancerai pas.»

Il me demanda si je voulais lui pardonner sa pensée égoïste, et sceller mon pardon d'un baiser.

Je le priai de m'excuser; car je n'avais nulle envie de l'embrasser.

Alors il s'écria que j'étais une petite créature bien dure; et il ajouta que toute autre femme aurait fondu en larmes, en entendant de semblables strophes à sa louange.

Je lui déclarai que j'étais naturellement dure et inflexible, qu'il aurait de nombreuses occasions de le voir, et que, du reste, j'étais décidée à lui montrer bien des côtés bizarres de ma nature, pendant les quatre semaines qui allaient venir, afin qu'il sût à quoi il s'engageait, alors qu'il était encore temps de se rétracter.

Il me demanda de rester tranquille et de parler raisonnablement.

Je lui répondis que je voulais bien rester tranquille, mais que je me flattais de parler raisonnablement.

Il s'agita sur sa chaise et laissa échapper des mouvements d'impatience. «Très bien, pensai-je; vous pouvez vous remuer et vous mettre en colère, si cela vous plaît; mais je suis persuadée que c'est là la meilleure conduite à tenir avec vous. Je vous aime plus que je ne puis le dire; mais je ne veux pas tomber dans une exagération de sentiment; je veux, par l'aigreur de mes réponses, vous éloigner du précipice, et maintenir entre vous et moi une distance qui sera favorable à tous deux.»

Peu à peu il arriva à une grande irritation; lorsqu'il se fut retiré dans un coin obscur, tout au bout de la chambre, je me levai, et je dis de ma voix ordinaire et avec mon respect accoutumé:

«Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur!» Puis je gagnai la porte de côté et je sortis.

Je continuai le même système pendant les quatre semaines d'épreuve, et j'eus un succès complet. Il était souvent rude et de mauvaise humeur; néanmoins je voyais bien qu'il se maintenait dans d'excellentes dispositions: la soumission d'un agneau, la sensibilité d'une tourterelle auraient mieux nourri son despotisme; mais cette conduite plaisait à son jugement, satisfaisait sa raison, et même était plus en harmonie avec ses goûts.

Devant les étrangers, j'étais comme autrefois calme et respectueuse: une conduite différente eût été déplacée; c'était seulement dans les conversations du soir que je l'irritais et l'affligeais ainsi. Il continuait à m'envoyer chercher au moment où l'horloge sonnait sept heures; mais, quand j'apparaissais, il n'avait plus sur les lèvres ces doux mots: «Mon amour,» et «Ma chérie;» les meilleures expressions qu'il eût à mon service, étaient: «Poupée provoquante, fée malicieuse, esprit mobile;» les grimaces avaient pris la place des caresses. Au lieu de me donner une poignée de main, il me pinçait le bras; au lieu de m'embrasser le cou, il me tirait l'oreille: j'en étais contente; je préférais ces rudes faveurs à des avances trop tendres. Je voyais que Mme Fairfax m'approuvait; son inquiétude sur mon compte disparaissait; j'étais sûre que ma conduite était bonne. M. Rochester déclarait qu'il en était fatigué, mais que, du reste, il se vengerait prochainement. Je riais tout bas de ses menaces: «Je puis vous forcer à être raisonnable maintenant, pensais-je, et je le pourrai bien aussi plus tard; si un moyen perd sa vertu, nous en chercherons un autre.»

Cependant ma tâche n'était pas facile; bien souvent j'aurais préféré lui plaire que de l'irriter. Il était devenu pour moi plus que tout au monde, plus que les espérances divines elles-mêmes; il était venu se placer entre moi et toute pensée religieuse, comme une éclipse entre l'homme et le soleil. La créature ne me ramenait pas au créateur, car de l'homme j'avais fait un Dieu.

CHAPITRE XXV

Le mois accordé par M. Rochester était écoulé; on pouvait compter les heures qui restaient: il n'y avait plus moyen de reculer le jour du mariage, tout était prêt. Moi, du moins, je n'avais plus rien à faire; mes malles étaient fermées, ficelées et rangées le long du mur de ma petite chambre; le lendemain elles devaient rouler sur la route de Londres avec moi, ou plutôt avec une Jane Rochester que je ne connaissais pas. Il n'y avait plus qu'à clouer les adresses sur les malles.

M. Rochester lui-même avait écrit sur plusieurs morceaux de carton: «Mme Rochester, hôtel de… à Londres»; mais je n'avais pas pu me décider à les placer sur les caisses. Mme Rochester! elle n'existait pas et elle ne naîtrait pas d'ici au lendemain matin. Je voulais la voir avant de déclarer que toutes ces choses lui appartenaient. C'était bien assez que, dans le petit cabinet toilette, des vêtements qu'on disait être à elle eussent remplacé ma robe de Lowood et mon chapeau de paille; car certainement cette robe gris perle, ce voile léger suspendus au portemanteau, n'étaient point à moi. Je fermai la porte pour ne pas apercevoir ces vêtements, qui, grâce à leur couleur claire, formaient comme une lueur fantastique dans l'obscurité de ma chambre. «Restez seuls, dis-je, vous qui éveillez des songes étranges! Je suis fiévreuse! j'entends le vent siffler, et je vais descendre pour me rafraîchir à son souffle.»

Je n'étais pas agitée seulement par l'activité des préparatifs et par la pensée de la vie nouvelle qui demain allait commencer pour moi. Ces deux choses concouraient sans doute à me donner cette agitation, qui me poussa à errer dans les champs à une heure aussi avancée; mais il y avait une troisième cause plus forte que les autres.

Mon coeur était tourmenté par une idée étrange et douloureuse; il m'était arrivé une chose que je ne pouvais comprendre; seule, j'en avais connaissance. L'événement avait eu lieu la nuit précédente. Ce jour-là, M. Rochester s'était absenté de la maison et n'était point encore revenu; des affaires l'avaient appelé dans une de ses terres, éloignée d'une trentaine de milles, et il fallait qu'il s'en occupât lui-même avant de quitter l'Angleterre. J'attendais son retour pour soulager mon esprit et chercher avec lui la solution de cette énigme qui m'inquiétait. Lecteurs, attendez avec moi, et vous aurez part à ma confidence, quand je lui révélerai mon secret.

Je me dirigeai du côté du verger, afin d'y trouver un abri contre le vent qui, pendant toute la journée, avait soufflé du sud sans pourtant amener une goutte de pluie. Au lieu de cesser, il semblait augmenter ses mugissements; les arbres pliaient tous du même côté, sans jamais se tordre en différents sens; ils relevaient leurs branches à peine une fois dans une heure, tant était violent et continuel le vent qui inclinait leurs têtes vers le nord. Les nuages couraient rapides et épais d'un pôle à l'autre; et, dans cette journée de juillet, on n'avait pas vu un coin de ciel bleu.

J'éprouvais un plaisir sauvage à courir sous le vent, et à étourdir mon esprit troublé, au sein de ce torrent d'air qui mugissait dans l'espace. Après avoir descendu l'allée de lauriers, je regardai le marronnier frappé par la foudre. Il était noir et flétri; le tronc fendu bâillait comme un fantôme; les deux côtés de l'arbre n'étaient pas complètement séparés l'un de l'autre, la base vigoureuse et les fortes racines les unissaient encore; mais la vie était détruite, la sève ne pouvait plus couler. De chaque côté, les grandes branches retombaient flétries et mortes, et le prochain orage ne devait pas laisser l'arbre debout; mais, pour le moment, ces deux morceaux semblaient encore former un tout: c'était une ruine, mais une ruine entière.

«Vous faites bien de vous tenir serrés l'un contre l'autre, dis- je, comme si le fantôme eût pu m'entendre; vous êtes brisés et déchirés, et pourtant il doit y avoir encore un peu de vie en vous, à cause de l'union de vos fidèles racines. Vos feuilles ne reverdiront plus; les oiseaux ne viendront plus sur vos branches pour chanter et faire leurs nids; le temps de l'amour et du plaisir est passé; mais vous ne tomberez pas dans le désespoir, car chacun de vous a un compagnon pour sympathiser avec lui, au jour de sa ruine.»

À ce moment, la lune éclairait la fente qui les séparait; son disque était d'un rouge sang et à moitié voilé par les nuages; elle sembla me jeter un regard sauvage et terrible, puis se cacha rapidement derrière les nuages. Le vent cessa un instant de mugir dans Thornfield; mais, dans les bois et les ruisseaux lointains, on entendit des gémissements mélancoliques: c'était si triste que je m'éloignai en courant.

J'errai quelque temps dans le verger, ramassant les pommes dont le gazon était couvert; je m'amusai à séparer celles qui étaient mûres, et je les portai dans l'office, puis je remontai dans la bibliothèque pour m'assurer si le feu était allumé: car, bien qu'on fût en été, je savais que, par cette triste soirée, M. Rochester aimerait à trouver un foyer réjouissant. Le feu était allumé depuis quelque temps, et brûlait activement; je plaçai le fauteuil de M. Rochester au coin de la cheminée, et je roulai la table à côté; je baissai les rideaux, et je fis apporter des bougies toutes prêtes à être allumées. Lorsque j'eus achevé ces préparatifs, j'étais plus agitée que jamais; je ne pouvais ni rester assise ni demeurer à la maison. Une petite pendule dans la chambre et l'horloge de la grande salle sonnèrent dix heures en même temps.

«Comme il est tard! me dis-je; je m'en vais aller devant les portes du parc; la lune brille par moments; on voit assez loin sur la route; peut-être arrive-t-il maintenant; en allant à sa rencontre, j'éviterai quelques moments d'attente.»

Le vent soufflait dans les grands arbres qui encadraient la porte; mais, aussi loin que je pus voir sur la route, tout y était tranquille et solitaire; excepté lorsqu'un nuage venait obscurcir la lune, le chemin n'offrait aux regards qu'une ligne longue, pâle et sans animation.

Une larme vint obscurcir mes yeux, larme de désappointement et d'impatience; honteuse, je l'essuyai rapidement. J'errai encore quelque temps: la lune avait entièrement disparu derrière des nuages épais; la nuit devenait de plus en plus sombre, et la pluie augmentait.

«Je voudrais le voir venir! je voudrais le voir venir! m'écriai- je, saisie d'un accès de mélancolie. J'espérais qu'il arriverait avant le thé; voilà la nuit. Qu'est-ce qui peut le retarder? Lui est-il arrivé quelque accident?»

L'événement de la nuit précédente se présenta de nouveau à mon esprit; j'y vis l'annonce d'un malheur. J'avais peur que mes espérances ne fussent trop belles pour se réaliser; j'avais été si heureuse ces derniers temps, que je craignais que mon bonheur ne fût arrivé au faite et ne dût commencer son déclin.

«Eh bien! pensai-je, je ne puis pas retourner à la maison; je ne pourrai pas rester assise au coin du feu, pendant que je le sais dehors par ce mauvais temps. J'aime mieux avoir les membres fatigués que le coeur triste; je m'en vais aller à sa rencontre.»

Je sortis; j'allai vite, mais pas loin. Je n'avais pas fait un quart de mille que j'entendis le pas d'un cheval; un cavalier arriva au grand galop; un chien courait à ses côtés. Plus de tristes pressentiments; c'était lui! il arrivait monté sur Mesrour et suivi de Pilote. Il me vit, car la lune s'était dégagée des nuages et brillait dans le ciel; il prit son chapeau et le remua au-dessus de sa tête; je courus à sa rencontre.

«Ah! s'écria-t-il en me tendant la main et en se baissant vers moi, vous ne pouvez pas vous passer de moi, c'est évident; mettez le pied sur mon éperon, donnez-moi vos deux mains et montez.»

J'obéis, la joie me rendit agile; je sautai devant lui; je reçus un baiser, et je supportai mon triomphe le mieux possible. Dans son exaltation, il s'écria:

«Y a-t-il quelque chose, Jane, que vous venez au-devant de moi à une heure semblable? Y a-t-il quelque mauvaise nouvelle?

— Non; mais je croyais que vous ne viendriez jamais, et je ne pouvais pas vous attendre tranquillement à la maison, surtout par cette pluie et ce vent.

— Du vent et de la pluie, en vérité? Vous êtes mouillée comme une nymphe des eaux; enveloppez-vous dans mon manteau. Mais il me semble que vous avez la fièvre, Jane, vos joues et vos mains sont brûlantes. Je vous le demande encore, n'y a-t-il rien?

— Non, monsieur, rien maintenant; je ne suis plus ni effrayée ni malheureuse.

— Alors vous l'avez été?

— Un peu; je vous raconterais cela plus tard, monsieur; mais je suis persuadée que vous rirez de mon inquiétude.

— Je rirai de bon coeur, lorsque la matinée de demain sera passée; jusque-là je n'ose pas, je ne suis pas encore bien sûr de ma proie. Depuis un mois, vous êtes devenue aussi difficile à prendre qu'une anguille, aussi épineuse qu'un buisson de roses; partout où je posais mes doigts, je sentais une pointe aiguë; et maintenant il me semble que je tiens entre mes bras un agneau plein de douceur. Vous vous êtes éloignée du troupeau pour chercher votre berger, n'est-ce pas, Jane?

— J'avais besoin de vous; mais ne vous félicitez pas trop tôt.
Nous voici arrivés à Thornfield; laissez-moi descendre.»

Il me déposa à terre; John vint prendre le cheval, et M. Rochester me suivit dans la grande salle pour me dire de changer de vêtements et de venir le retrouver dans la bibliothèque. Au moment où j'allais monter l'escalier, il m'arrêta et me fit promettre de ne pas être lente: je ne le fus pas non plus, et au bout de cinq minutes je le rejoignis; il était à souper.

«Prenez un siège et tenez-moi compagnie, Jane. S'il plaît à Dieu, après ce repas vous n'en prendrez plus qu'un à Thornfield, d'ici à longtemps du moins.»

Je m'assis près de lui, mais je lui dis que je ne pouvais pas manger.

«C'est à cause de votre voyage de demain, Jane; la pensée que vous allez voir Londres vous ôte l'appétit.

— Ce projet n'est pas bien clair pour moi, monsieur, et je ne puis pas trop dire quelles sont les idées qui me préoccupent ce soir; tout dans la vie me semble manquer de réalité.

— Excepté moi; je suis bien chair et os, touchez-moi.

— Vous surtout, monsieur, me semblez un fantôme; vous êtes un véritable rêve.»

Il étendit sa main en riant.

«Cela est-il un rêve?» dit-il en la posant sur mes yeux.

Il avait une main ronde, forte, musculeuse, et un bras long et vigoureux.

«Oui, lorsque je la touche, c'est un rêve, dis-je en l'éloignant de mon visage. Monsieur, avez-vous fini de souper?

— Oui, Jane.»

Je sonnai et je fis retirer le plateau. Lorsque nous fûmes seuls de nouveau, j'attisai le feu et je m'assis sur une chaise basse aux pieds de mon maître.

«Il est près de minuit, dis-je.

— Oui; mais rappelez-vous, Jane, que vous m'avez promis de veiller avec moi la nuit qui précéderait mon mariage.

— Oui, et je tiendrai ma promesse, au moins pour une heure ou deux; je n'ai point envie d'aller me coucher.

— Tous vos préparatifs sont-ils finis?

— Tous, monsieur.

— Les miens aussi; j'ai tout arrangé. Nous quitterons Thornfield demain matin, une demi-heure après notre retour de l'église.

— Très bien, monsieur.

— En prononçant ce mot-là, vous avez souri étrangement, Jane; comme vos joues se sont colorées et comme vos yeux brillent! Êtes- vous bien portante?

— Je le crois.

— Vous le croyez! Mais qu'y a-t-il donc? dites-moi ce que vous éprouvez.

— Je ne le puis pas, monsieur, aucune parole ne peut exprimer ce que j'éprouve. Je voudrais que cette heure durât toujours; qui sait ce qu'amènera la prochaine?

— C'est de la mélancolie, Jane; vous avez été trop excitée ou trop fatiguée.

— Monsieur, vous sentez-vous calme et heureux?

— Calme, non, mais heureux jusqu'au fond du coeur.»

Je regardai et je cherchai à lire la joie sur son visage; je remarquai sur sa figure une expression ardente.

«Confiez-vous à moi, Jane, me dit-il; soulagez votre esprit du poids qui l'opprime en le partageant avec moi; que craignez-vous? Avez-vous peur de ne pas trouver en moi un bon mari?

— Aucune pensée n'est plus éloignée de mon esprit.

— Craignez-vous le monde nouveau dans lequel vous allez entrer, la vie qui va commencer pour vous?

— Non.

— Jane, vous m'intriguez; votre regard et votre voix annoncent une douloureuse audace qui m'étonne et m'attriste; j'ai besoin d'une explication.

— Alors, monsieur, écoutez-moi. La nuit dernière vous n'étiez pas à la maison.

— Non, je le sais; et il y a quelques instants vous avez parlé d'une chose qui avait eu lieu en mon absence. Sans doute ce n'est rien d'important, mais enfin cela vous a troublée; racontez-le moi. Peut-être Mme Fairfax vous a-t-elle dit quelque chose, ou peut-être avez-vous entendu une conversation des domestiques; et votre dignité trop délicate aura été blessée.

— Non, monsieur.»

Minuit sonnait; j'attendis que le timbre eût cessé son bruit argentin et l'horloge ses sonores vibrations, puis je continuai:

«Hier, toute la journée, j'ai été très occupée et très heureuse au milieu de cette incessante activité; car je n'ai aucune crainte en entrant dans cette vie nouvelle, comme vous semblez le croire: c'est au contraire une grande joie pour moi d'avoir l'espérance de vivre avec vous, parce que je vous aime. Non, monsieur, ne me faites aucune caresse maintenant, laissez-moi parler sans m'interrompre. Hier j'avais foi en la Providence et je croyais que tout travaillait à notre bonheur; la journée avait été belle, si vous vous le rappelez, l'air était si doux que je ne pouvais rien craindre pour vous. Le soir je me promenai quelques instants devant la maison en pensant à vous; je vous voyais en imagination tout près de moi, et votre présence me manquait à peine. Je pensais à l'existence qui allait commencer pour moi, je pensais à la vôtre aussi, plus vaste et plus agitée que la mienne, de même que la mer profonde qui reçoit dans son sein tous les petits ruisseaux est aussi plus vaste et plus agitée que l'eau basse d'un détroit resserré entre les terres. Je me demandais pourquoi les philosophes appelaient ce monde un triste désert; pour moi, il me semblait rempli de fleurs. Lorsque le soleil se coucha, l'air devint froid et le ciel se couvrit de nuages; je rentrai. Sophie m'appela pour regarder ma robe de mariée qu'on venait d'apporter, et au fond de la boîte je trouvai votre présent, le voile, que dans votre extravagance princière vous aviez fait venir de Londres; je suppose que, comme j'avais refusé les bijoux, vous aviez voulu me forcer à accepter quelque chose d'aussi précieux. Je souris en le dépliant, et je me demandai comment je vous taquinerais sur votre goût aristocratique et vos efforts à déguiser votre fiancée plébéienne sous les vêtements de la fille d'un pair; je cherchais comment je m'y prendrais pour venir vous montrer le voile de blonde brodée que j'avais moi-même préparé pour recouvrir ma tête. Je vous aurais demandé si ce n'était pas suffisant pour une femme qui ne pouvait apporter à son mari ni fortune, ni beauté, ni relations; je voyais d'avance votre regard, j'entendais votre impétueuse réponse républicaine; je vous entendais déclarer avec dédain que vous ne désiriez pas augmenter vos richesses ou obtenir un rang plus élevé en épousant soit une bourse, soit un nom.

— Comme vous lisez bien en moi, petite sorcière! s'écria M. Rochester. Mais qu'avez-vous trouvé dans le voile, sinon des broderies? Recouvrait-il une épée ou du poison, que votre regard devient si lugubre?

— Non, non, monsieur, la délicatesse et la richesse du tissu ne recouvraient rien, sinon l'orgueil des Rochester; mais je suis habituée à ce démon, et il ne m'effraye plus. Cependant, à mesure que l'obscurité approchait, le vent augmentait; hier soir il ne soufflait pas avec violence comme aujourd'hui, mais il faisait entendre un gémissement triste et bien plus lugubre: j'aurais voulu que vous fussiez à la maison. J'entrai ici, la vue de cette chaise vide et de ce foyer sans flamme me glaça. Quelque temps après, j'allai me coucher, mais je ne pus pas dormir: j'étais agitée par une anxiété que je ne pouvais comprendre; le vent qui s'élevait toujours semblait chercher à voiler quelque son douloureux. D'abord je ne pus pas me rendre compte si ces sons venaient de la maison ou du dehors; ils se renouvelaient sans cesse, aussi douloureux et aussi vagues; enfin je pensai que ce devait être quelque chien hurlant dans le lointain. Je fus heureuse lorsque le bruit cessa; mais cette nuit sombre et triste me poursuivit dans mes rêves; tout en dormant, je continuais à désirer votre présence, et j'éprouvais vaguement le sentiment pénible qu'une barrière nous séparait. Pendant le commencement de mon sommeil, je croyais suivre les sinuosités d'un chemin inconnu; une obscurité complète m'environnait; la pluie mouillait mes vêtements. Je portais un tout petit enfant, trop jeune et trop faible pour marcher; il frissonnait dans mes bras glacés et pleurait amèrement. Je croyais, monsieur, que vous étiez sur la route beaucoup en avant, et je m'efforçais de vous rejoindre; je faisais efforts sur efforts pour prononcer votre nom et vous prier de vous arrêter: mais mes jambes étaient enchaînées, mes paroles expiraient sur mes lèvres, et, pendant ce temps, je sentais que vous vous éloigniez de plus en plus.

— Et ces rêves pèsent encore sur votre esprit, Jane, maintenant que je suis près de vous, nerveuse enfant! Oubliez des malheurs fictifs, pour ne penser qu'au bonheur véritable. Vous dites que vous m'aimez, Jane, je ne l'oublierai pas, et vous ne pouvez plus le nier; ces mots-là n'ont pas expiré sur vos lèvres, je les ai bien entendus; ils étaient clairs et doux, peut-être trop solennels, mais doux comme une musique Vous m'avez dit: «Il est beau pour moi d'avoir l'espérance de vivre avec vous, Édouard, parce que je vous aime.» M'aimez-vous, Jane? répétez-le encore.

— Oh! oui, monsieur, je vous aime de tout mon coeur.

— Eh bien, dit-il, après quelques minutes de silence, c'est étrange, ce que vous venez de dire m'a fait mal. Je pense que c'est parce que vous l'avez dit avec une énergie si profonde et si religieuse, parce que dans le regard que vous avez fixé sur moi il y avait une foi, une fidélité et un dévouement si sublimes, que j'ai cru voir un esprit près de moi et que j'en ai été ébloui. Jane, regardez-moi comme vous savez si bien regarder; lancez-moi un de vos sourires malins et provoquants; dites-moi que vous me détestez, taquinez-moi, faites tout ce que vous voudrez, mais ne m'agitez pas; j'aime mieux être irrité qu'attristé.

— Je vous taquinerai tant que vous voudrez quand j'aurai achevé mon récit; mais écoutez-moi jusqu'au bout.

— Je croyais, Jane, que vous m'aviez tout dit, et que votre tristesse avait été causée par un rêve.»

Je secouai la tête.

«Quoi! s'écria-t-il, y a-t-il encore quelque chose? mais je ne veux pas croire que ce soit rien d'important; je vous avertis d'avance de mon incrédulité. Continuez.»

Son air inquiet, l'impatience craintive que je remarquais dans ses manières, me surprirent; néanmoins, je poursuivis.

«Je fis un autre rêve, monsieur; Thornfield n'était plus qu'une ruine déserte, et servait de retraite aux chauves-souris et aux hiboux; de toute la belle façade, il ne restait qu'un mur très élevé, mais mince et qui semblait fragile; par un clair de lune, je me promenais sur l'herbe qui avait poussé à la place du château détruit; je heurtais tantôt le marbre d'une cheminée, tantôt un fragment de corniche. Enveloppée dans un châle, je portais toujours le petit enfant inconnu; je ne pouvais le déposer nulle part, malgré la fatigue que je ressentais dans les bras; bien que son poids empêchât ma marche, il fallait le garder. J'entendais sur la route le galop d'un cheval; j'étais persuadée que c'était vous, et que vous vous en alliez dans une contrée lointaine pour bien des années. Je montai sur le mur avec une rapidité fiévreuse et imprudente, désirant vous apercevoir une dernière fois: les pierres roulèrent sous mes pieds; les branches de lierre auxquelles je m'étais accrochée se brisèrent; l'enfant effrayé me prit par le cou et faillit m'étrangler. Enfin, j'arrivai au haut du mur; je vous aperçus comme une tache sur une ligne blanche; à chaque instant vous paraissiez plus petit le vent soufflait si fort que je ne pouvais pas me tenir. Je m'assis sur le mur et j'apaisai l'enfant sur mon sein. Je vous vis tourner un angle de la route, je me penchai pour vous voir encore; le mur éboula un peu; je fus effrayée, l'enfant glissa de mes genoux, je perdis l'équilibre, je tombai et je m'éveillai.

— Maintenant, Jane, est-ce tout?

— C'est toute la préface, monsieur; l'histoire va venir. Lorsque je m'éveillai, un rayon passa devant mes yeux. «Oh! voilà le jour qui commence,» pensai-je; mais je m'étais trompée: c'était la lumière d'une chandelle. Je supposai que Sophie était entrée; il y avait une bougie sur la table de toilette, et la porte du petit cabinet où, avant de me coucher, j'avais suspendu ma robe de mariée et mon voile, était ouverte. J'entendis du bruit; je demandai aussitôt: «Sophie, que faites-vous là?» Personne ne répondit; mais quelqu'un sortit du cabinet, prit la chandelle et examina les vêtements suspendus au portemanteau. «Sophie, Sophie» m'écriai-je de nouveau, et tout demeura silencieux. Je m'étais levée sur mon lit, et je me penchais en avant; je fus d'abord étonnée, puis tout à fait égarée. Mon sang se glaça dans mes veines. Monsieur Rochester, ce n'était ni Sophie, ni Leah, ni Mme Fairfax; ce n'était même pas, j'en suis bien sûre, cette étrange femme que vous avez ici, Grace Poole.

— Il fallait bien que ce fût l'une d'elles, interrompit mon maître.

— Non, monsieur, je vous assure que non; jamais je n'avais vu dans l'enceinte de Thornfield celle qui était devant moi. La taille, les contours, tout était nouveau pour moi.

— Faites-moi son portrait, Jane.

— Elle m'a paru grande et forte; ses cheveux noirs et épais pendaient sur son dos. Je ne sais quel vêtement elle portait: il était blanc et droit; mais je ne puis vous dire si c'était une robe, un drap, ou un linceul.

— Avez-vous vu sa figure?

— Pas dans le premier moment; mais bientôt elle décrocha mon voile, le souleva, le regarda longtemps et, le jetant sur sa tête, se tourna vers une glace; alors je vis parfaitement son visage et ses traits dans le miroir.

— Et comment étaient-ils?

— Ils me parurent effrayants; oh! monsieur, jamais je n'ai vu une figure semblable: son visage était sauvage et flétri; je voudrais pouvoir oublier ces yeux injectés qui roulaient dans leur orbite et ces traits noirs et gonflés.

— Les fantômes sont généralement pâles, Jane.

— Celui-là, monsieur, était d'une couleur pourpre; il avait les lèvres noires et enflées, le front sillonné, les sourcils foncés et placés beaucoup au-dessus de ses yeux rouge sang. Voulez-vous que je vous dise qui ce fantôme m'a rappelé?

— Oui, Jane.

— Eh bien! il m'a rappelé le spectre allemand qu'on nomme vampire.

— Eh bien! que fit-il?

— Monsieur, il retira mon voile de dessus sa tête, le déchira en deux, le jeta à terre et le foula aux pieds.

— Après?

— Il souleva le rideau de la fenêtre et regarda dehors; peut-être vit-il le jour poindre, car il prit la chandelle et se dirigea vers la porte; mais le fantôme s'arrêta devant mon lit, ses yeux flamboyants se fixèrent sur moi. Il approcha sa lumière tout près de ma figure et l'éteignit sous mes yeux; je sentis que son terrible visage était tout près du mien, et je perdis connaissance; pour la seconde fois de ma vie seulement, je m'évanouis de peur.

— Qui était avec vous, lorsque vous recouvrâtes vos sens?

— Personne, monsieur, il faisait grand jour. Je me levai; je me baignai la tête dans l'eau; je bus; je me sentais faible, mais nullement malade, et je résolus de ne raconter mon aventure qu'à vous seul. Maintenant, monsieur, dites-moi quelle était cette femme.

— Une création de votre cerveau exalté, c'est certain; il faut que je prenne grand soin de vous, mon trésor: des nerfs comme les vôtres demandent des ménagements.

— Monsieur, soyez sûr que mes nerfs n'ont rien à faire là dedans; la vision est réelle, tout ce que je vous ai raconté a eu lieu.

— Et vos rêves précédents étaient-ils réels aussi? Le château de Thornfield est-il en ruine? Suis-je séparé de vous par d'insurmontables obstacles? Est-ce que je vous quitte sans une larme, sans un baiser, sans une parole?

— Pas encore.

— Suis-je sur le point de le faire? Le jour qui doit nous lier à jamais est déjà commencé, et, quand nous serons unis, je vous assure que vous n'aurez plus de ces terreurs d'esprit.

— Des terreurs d'esprit, monsieur! Je voudrais pouvoir croire qu'il en est ainsi; je le souhaite plus que jamais, puisque vous- même ne pouvez pas m'expliquer ce mystère.

— Et puisque je ne le puis pas, Jane, c'est que la vision n'a pas été réelle.

— Mais, monsieur, lorsque ce matin, en me levant, je me suis dit la même chose, et que, pour raffermir mon courage, j'ai regardé tous les objets qui me sont familiers et dont l'aspect était si joyeux à la lumière du jour, j'aperçus la preuve évidente de ce qui s'était passé: mon voile était jeté à terre et déchiré en deux morceaux.»

Je sentis M. Rochester tressaillir; il m'entoura rapidement de ses bras.

«Dieu soit loué, s'écria-t-il, que le voile seul ait été touché, puisqu'un être malfaisant est venu près de vous la nuit dernière! Oh! quand je pense à ce qui aurait pu arriver!…»

Il était tout haletant et il me pressait si fort contre lui que je pouvais à peine respirer. Après quelques minutes de silence, il continua gaiement:

«Maintenant, Jane, je vais vous expliquer tout ceci: cette vision est moitié rêve, moitié réalité; je ne doute pas qu'une femme ne soit entrée dans votre chambre, et cette femme était, devait être Grace Poole; vous-même l'appeliez autrefois une créature étrange, et, d'après tout ce que vous savez, vous avez raison de la nommer ainsi. Que m'a-t-elle fait? qu'a-t-elle fait à Mason? Plongée dans un demi-sommeil, vous l'avez vue entrer et vous avez remarqué ce qu'elle faisait: mais, fiévreuse et presque dans le délire, vous l'avez vue telle qu'elle n'est pas. La figure enflée, les cheveux dénoués, la taille d'une prodigieuse grandeur, tout cela n'est qu'une invention de votre imagination, une suite de vos cauchemars: le voile déchiré, voilà ce qui est vrai et bien digne d'elle. Vous allez me demander pourquoi je garde cette femme dans ma maison. Lorsqu'il y aura un an et un jour que nous serons mariés, je vous le dirai, mais pas maintenant. Eh bien! Jane, êtes-vous satisfaite? Acceptez-vous mon explication?»

Je réfléchis, et elle me parut en effet la seule possible. Je n'étais pas satisfaite; mais, pour plaire à M. Rochester, je m'efforçai de le paraître: certainement j'étais soulagée. Je lui répondis par un joyeux sourire, et comme une heure était sonnée depuis longtemps, je me préparai à le quitter.

«Est-ce que Sophie ne couche pas avec Adèle dans la chambre des enfants? me demanda-t-il en allumant sa bougie.

— Oui, monsieur, répondis-je.

— Il y a assez de place pour vous dans le petit lit d'Adèle; couchez avec elle cette nuit, Jane. Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que l'événement que vous m'avez raconté eût excité vos nerfs. Je préfère que vous ne couchiez pas seule; promettez-moi d'aller dans la chambre d'Adèle.

— J'en serai même très contente, monsieur.

— Fermez bien votre porte en dedans. Quand vous monterez, dites à Sophie de vous éveiller de bonne heure; car il faut que vous soyez habillée et que vous ayez déjeuné avant huit heures. Et maintenant, plus de sombres pensées; chassez les tristes souvenirs, Jane. Entendez-vous comme le vent est tombé? ce n'est plus qu'un petit murmure; la pluie a cessé de battre contre les fenêtres. Regardez, dit-il en soulevant le rideau, voilà une belle nuit.»

Il disait vrai: la moitié du ciel était entièrement pure; le vent d'ouest soufflait, et les nuages fuyaient vers l'est en longues colonnes argentées; la lune brillait paisiblement.

«Eh bien! me dit M. Rochester en interrogeant mes yeux, comment se porte ma petite Jane, maintenant?

— La nuit est sereine, monsieur, et je le suis également.

— Et cette nuit vous ne rêverez pas séparation et chagrin, mais vos songes vous montreront un amour heureux et une union bénie.»

La prédiction ne fut qu'à moitié accomplie: je ne fis pas de rêves douloureux, mais je n'eus pas non plus de songes joyeux; car je ne dormis pas du tout. La petite Adèle dans mes bras, je contemplai le sommeil de l'enfance, si tranquille, si innocent, si peu troublé par les passions, et j'attendis ainsi le jour; tout ce que j'avais de vie s'agitait en moi. Aussitôt que le soleil se leva, je sortis de mon lit. Je me rappelle qu'Adèle se serra contre moi au moment où je la quittai; je l'embrassai et je dégageai mon cou de sa petite main; je me mis à pleurer, émue par une étrange émotion, et je quittai Adèle, de crainte de troubler par mes sanglots son repos doux et profond. Elle semblait être l'emblème de ma vie passée, et celui au-devant duquel j'allais bientôt me rendre, le type redouté, mais adoré, de ma vie future et inconnue.

CHAPITRE XXVI

À sept heures, Sophie entra dans ma chambre pour m'habiller; ma toilette dura longtemps, si longtemps, que M. Rochester, impatienté de mon retard, envoya demander pourquoi je ne descendais pas. Sophie était occupée à attacher mon voile (le simple voile de blonde) à mes cheveux; je m'échappai de ses mains aussitôt que je le pus.

«Arrêtez, me cria-t-elle en français; regardez-vous dans la glace; vous n'y avez pas encore jeté un seul coup d'oeil.»

Je revins vers la glace et j'aperçus une femme voilée qui me ressemblait si peu, que je crus presque voir une étrangère.

«Jane!» cria une voix, et je me hâtai de descendre.

Je fus reçue au bas de l'escalier par M. Rochester.

«Petite flâneuse, me dit-il, mon cerveau est tout en feu d'impatience, et vous me faites attendre si longtemps!»

Il me fit entrer dans la salle à manger et m'examina attentivement; il me déclara belle comme un lis, et prétendit que je n'étais pas seulement l'orgueil de sa vie, mais aussi celle que désiraient ses yeux; puis il me dit qu'il ne m'accordait que dix minutes pour manger. Il sonna. Un domestique, nouvellement entré dans la maison comme valet de pied, répondit à l'appel.

«John prépare-t-il la voiture? demanda M. Rochester.

— Oui, monsieur.

— Les bagages sont-ils descendus?

— On s'en occupe, monsieur.

— Allez à la chapelle, et voyez si M. Wood (c'était le nom du ministre) et son clerc sont arrivés; vous reviendrez me le dire.»

L'église était juste au delà des portes. Le domestique fut bientôt de retour.

«M. Wood, dit-il, est arrivé; il s'habille.

— Et la voiture?

— Les chevaux sont attelés.

— Nous n'en aurons pas besoin pour aller à l'église; mais il faut qu'elle soit prête à notre retour, les bagages arrangés et le cocher sur son siège.

— Oui, monsieur.

— Jane, êtes-vous prête?

Je me levai. Il n'y avait ni garçon ni fille d'honneur, ni parents pour nous servir d'escorte, personne enfin que M. Rochester et moi. Mme Fairfax était dans la grande salle lorsque nous y passâmes; je lui aurais volontiers parlé, mais ma main était tenue par une main d'airain, et je fus entraînée avec une telle rapidité que j'avais peine à suivre mon maître: mais il suffisait de regarder sa figure pour comprendre qu'il ne tolérerait pas une seconde de retard. Je me demandais si jamais fiancé, à un tel moment, avait eu, comme M. Rochester, un visage dont l'expression indiquait la ferme volonté d'accomplir un projet à tout prix, ou si jamais fiancé avait eu des yeux aussi brillants et aussi pleins d'ardeur sous un front d'acier.

Je ne sais pas si la journée était radieuse ou non; en descendant vers l'église, je ne regardai ni le ciel ni la terre; mon coeur était avec mes yeux, et tous deux n'étaient occupés que de M. Rochester. J'aurais voulu voir la chose invisible sur laquelle il paraissait attacher un regard ardent, pendant que nous avancions; j'aurais voulu connaître la pensée qui semblait vouloir s'emparer de lui avec force, et contre laquelle il avait l'air de lutter.

Il s'arrêta devant la porte du cimetière et s'aperçut que j'étais hors d'haleine.

«Je suis cruel dans mon amour, me dit-il; reposez-vous un instant; appuyez-vous sur moi, Jane.»

Je me rappelle encore la maison de Dieu, vieille et grise, et s'élevant avec calme devant nous; une corneille volait autour du clocher et se détachait sur un rude ciel du matin. Je me rappelle aussi les tombes recouvertes de verdure, et je n'ai point oublié deux étrangers qui se promenaient dans le cimetière et qui lisaient les inscriptions gravées sur les tombeaux. Je les remarquai, parce que, lorsqu'ils nous aperçurent, ils passèrent derrière l'église; je pensai qu'ils allaient entrer par la porte de côté et assister à la cérémonie. M. Rochester ne les remarqua pas. Il était trop occupé à me regarder, car le sang avait un moment quitté mon visage; je sentais mon front humide et mes lèvres froides. Au bout de peu de temps, je fus remise, et alors il s'avança doucement avec moi vers la porte de l'église.

Nous entrâmes dans l'humble temple. Le prêtre était habillé et nous attendait devant l'autel; le clerc se tenait à côté de lui. Tout était tranquille. Deux ombres seulement s'agitaient dans un coin éloigné. Je ne m'étais pas trompée: ils étaient entrés avant nous et s'étaient placés tout près du caveau des Rochester; ils nous tournaient le dos et pouvaient apercevoir à travers la barrière le marbre d'une tombe terni par le temps, où un ange agenouillé gardait les restes de Damer de Rochester, tué dans les marais de Marston, à l'époque de la guerre civile, et de sa femme Elisabeth.

Nous prîmes nos places devant la barrière de communion. Ayant entendu un pas léger derrière moi, je regardai par-dessus mon épaule: un monsieur, l'un des étrangers, s'avançait vers nous. Le service commença; on lut l'explication du mariage qui allait avoir lieu; le ministre s'avança, et, s'inclinant légèrement devant M. Rochester, continua:

«Je vous demande et vous adjure tous deux (comme vous le ferez le jour redoutable du jugement, où tous les secrets du coeur seront découverts), si vous connaissez aucun empêchement à être unis légitimement par le mariage, de le confesser ici; car soyez certains que tous ceux qui ne sont pas unis dans les conditions exigées de Dieu ne sont pas unis par lui, et leur mariage n'est pas légitime.»

Il s'arrêta, selon la coutume; ce silence n'est peut-être pas interrompu une fois par siècle. Le prêtre, qui n'avait pas levé les yeux de dessus son livre et n'avait retenu son souffle que pour un instant, allait continuer; sa main était déjà étendue vers M. Rochester, et ses lèvres s'entr'ouvraient pour demander: «Déclarez-vous prendre cette jeune fille pour femme légitime?» quand une voix claire et distincte s'écria:

«Le mariage ne peut pas avoir lieu, il y a un empêchement.»

Le ministre regarda celui qui venait de parler, et se tut, ainsi que le clerc.

M. Rochester tressaillit légèrement, comme si un tremblement de terre eût agité le sol sous ses pieds; mais bientôt il dit, en se raffermissant et sans tourner les yeux:

«Monsieur le ministre, continuez la cérémonie.»

Ces mots, prononcés d'une voix profonde, mais basse, furent suivis d'un grand silence. M. Wood reprit:

«Je ne puis pas continuer avant d'avoir examiné ce qui vient d'être dit. Il faut que la vérité ou le mensonge me soit clairement démontré.

— La cérémonie ne peut être poursuivie, ajouta la voix derrière nous, car je suis à même de prouver ce que j'avance; il y a un obstacle insurmontable.»

M. Rochester entendit, mais ne sembla pas remarquer ces paroles; il se tenait debout, immobile et froid; il ne fit qu'un seul mouvement, et ce fut pour s'emparer de ma main. Oh! combien son étreinte me parut forte et ardente! Son front ferme, pâle et massif, était semblable au marbre des carrières; ses yeux brillaient incisifs et farouches.

M. Wood semblait embarrassé.

«Et quel est cet empêchement? continua-t-il: on pourra peut-être vaincre l'obstacle; expliquez-vous.

— Ce sera difficile; j'ai dit qu'il était insurmontable, et je ne parle pas au hasard.»

Celui qui avait parlé s'avança et s'appuya sur la barrière; il continua, en articulant d'une voix ferme, calme, distincte, mais basse:

«L'empêchement consiste simplement en un premier mariage;
M. Rochester a une femme qui vit encore.»

Ces mots, prononcés à voix basse, ébranlèrent mes nerfs comme ne l'aurait pas fait un coup de tonnerre; ces douloureuses paroles agirent plus puissamment sur mon sang que le feu ou la glace; mais j'étais maîtresse de moi, et je ne craignis pas de m'évanouir. Je regardai M. Rochester et je le forçai à me regarder; sa figure était aussi décolorée qu'un rocher, ses yeux seuls brillaient comme l'éclair; il ne nia rien, il sembla défier tout. Il serrait son bras autour de ma taille, et me tenait près de lui, mais sans parler, sans sourire, sans paraître même reconnaître en moi une créature humaine.

«Qui êtes-vous? demanda-t-il à l'inconnu.

— Je m'appelle Briggs, et je suis un procureur de la rue… à
Londres, répondit-il.

— Et vous m'accusez d'avoir une femme?

— Oui, monsieur; je suis venu vous rappeler l'existence de votre femme, que la loi reconnaît, si vous ne la reconnaissez pas.

— Parlez-moi d'elle, s'il vous plaît; dites-moi son nom, celui de ses parents, et le lieu où elle demeure.

— Certainement.»

M. Briggs tira tranquillement un papier de sa poche et lut d'un ton officiel ce qui suit:

«J'affirme et je puis prouver que le vingt novembre (puis venait une date qui remontait à quinze ans), Édouard Fairfax Rochester, du château de Thornfield, dans le comté de…, et du manoir de Ferndear, dans le comté de…, en Angleterre, a épousé ma soeur Berthe Antoinette Mason, fille de Jonas Mason, commerçant et d'Antoinette, sa femme, créole, à l'église de…, ville espagnole, Jamaïque; l'acte de mariage sera trouvé dans les registres de l'église. J'en ai une copie en ma possession.

«Signé Richard Mason.

«Si ce papier est authentique, il peut prouver que j'ai été marié; mais il ne prouve pas que la femme qui y est mentionnée vit encore.

— Elle vivait il y a trois mois, répandit l'homme de loi.

— Comment le savez-vous?

— J'ai un témoin, monsieur, et vous-même aurez peine à le contredire.

— Amenez-le, ou allez au diable!

— Je vais d'abord l'amener, il est ici. Monsieur Mason, ayez la bonté d'avancer.»

En entendant prononcer ce nom, M. Rochester serra les dents, un tremblement convulsif s'empara de lui; comme j'étais tout près de lui, je sentis ses mouvements de rage ou de désespoir. Le second étranger, qui jusque-là était resté caché dans le fond, s'avança; une figure pâle vint se placer au-dessus de l'épaule du procureur; oui, c'était bien M. Mason lui-même. M. Rochester se retourna et le regarda. J'ai dit plusieurs fois déjà que ses yeux étaient noirs; pour le moment, ils lançaient une lumière fauve et comme sanglante; son visage s'anima, on eût dit que le feu qui brûlait dans son coeur s'était répandu jusque sur ses joues et sur son front décolorés. Il leva son bras vigoureux; peut-être allait-il frapper Mason, le jeter sur les dalles de l'église, et d'un seul coup retirer la vie à ce faible corps; mais Mason, effrayé de ce geste, se recula et cria faiblement: «Grand Dieu!» Alors le mépris s'empara de M. Rochester; sa haine vint se fondre en un froid dédain; il se contenta de demander:

«Qu'avez-vous à dire?»

Une réponse inintelligible sortit des lèvres pâles de Mason.

«Le diable s'en mêle si vous ne pouvez pas répondre distinctement!
Je vous demande de nouveau: Qu'avez-vous à dire?

— Monsieur, monsieur, interrompit le ministre, n'oubliez pas que vous êtes dans un lieu saint.

Puis, s'adressant à Mason, il lui demanda doucement:

«Pouvez-vous nous dire, monsieur, si la femme de M. Rochester vit encore?

— Courage! continua l'homme de loi, parlez haut.

— Elle vit et demeure au château de Thornfield, dit Mason d'une voix, un peu plus claire; je l'y ai vue au mois d'avril dernier, je suis son frère.

— Au château de Thornfield? s'écria le ministre; c'est impossible; il y a longtemps que je demeure dans le voisinage, monsieur, et je n'ai jamais entendu parler d'aucune dame Rochester au château de Thornfield.»

Un sourire amer effleura les lèvres de M. Rochester, et il murmura:

«Non, j'ai pris soin que personne n'entendit parler d'elle, sous son nom du moins.» Il s'arrêta pendant une dizaine de minutes, sembla se consulter, prit enfin son parti et dit: «En voilà assez; la vérité va paraître au jour comme le boulet qui sort du canon. Wood, fermez votre livre et retirez vos vêtements de prêtre; John Green (c'était le nom du clerc), quittez l'église, le mariage n'aura pas lieu aujourd'hui.»

Le clerc obéit.

M. Rochester continua rapidement: «Le mot bigamie sonne mal à vos oreilles, et pourtant je voulais être bigame; mais le destin ne m'a pas été favorable, ou plutôt la Providence s'est opposée à mes projets. Dans ce moment-ci, je ne vaux guère mieux que le démon, et, comme me le dirait sans doute mon pasteur, je mérite les plus sévères jugements de Dieu, je mérite d'être livré à l'immortel ver rongeur, d'être jeté dans les flammes qui ne s'éteignent jamais. Messieurs, je ne puis plus exécuter mon plan; cet homme de loi et son client ont dit la vérité: j'ai été marié, et ma femme vit encore. Wood, vous dites que vous n'avez jamais entendu parler de Mme Rochester au château; mais sans doute vous avez souvent prêté l'oreille à ce qu'on racontait sur cette folle mystérieuse gardée avec soin; plusieurs vous auront dit que c'était une soeur bâtarde, d'autres que c'était une ancienne maîtresse. Je vous déclare, maintenant, que c'est ma femme, celle que j'ai épousée il y a quinze ans; elle s'appelle Berthe Mason, et est soeur de cet homme résolu que vous voyez là, pâle et tremblant, et qui vous montre ce que peut supporter un coeur fort. Réjouissez-vous, Dick, ne me craignez jamais à l'avenir; je ne vous frapperai pas plus que je ne frapperais une femme. Berthe Mason est folle; elle est issue d'une famille dans laquelle presque tous sont fous ou idiots depuis trois générations; sa mère était ivrogne et folle, je le découvris après mon mariage, car on avait gardé le silence sur les secrets de famille; Berthe, en fille obéissante, copia sa mère en tout. Oh! j'avais une compagne charmante, pure, sage et modeste; vous pouvez facilement supposer que j'étais heureux; j'ai eu sous les yeux de beaux spectacles! Oh! certes, je suis bien tombé. Si vous saviez tout… Mais je ne vous dois pas de plus amples explications. Briggs, Wood, Mason, je vous invite tous à venir à la maison et à visiter la malade de Mme Poole, ma femme; vous verrez quelle créature j'ai épousée, et vous jugerez si je n'ai pas le droit de briser cette union et de chercher à m'associer un être humain. Cette jeune fille, ajouta-t-il en me regardant, ne connaissait pas plus que vous l'épouvantable secret; elle croyait que tout était beau et légitime; elle n'a jamais pensé qu'elle allait être liée par une union feinte à un misérable déjà uni à une compagne folle et abrutie. Venez tous, suivez-moi!»

Il quitta l'église en me tenant toujours fortement; les trois messieurs suivaient; nous trouvâmes la voiture devant la grande porte du château.

«Ramenez-la à l'écurie, John, dit froidement M. Rochester; nous n'en aurons pas besoin aujourd'hui.»

Lorsque nous entrâmes, Mme Fairfax, Adèle, Sophie, Leah, s'avancèrent au-devant de nous pour nous saluer.

«Arrière, vous tous! s'écria le maître, nous n'avons pas besoin de vos félicitations; elles arrivent quinze ans trop tard.»

Il passa, me tenant toujours par la main et faisant signe aux messieurs de le suivre. Nous montâmes le premier escalier, nous traversâmes le corridor, enfin nous arrivâmes au troisième. Une petite porte basse fut ouverte par M. Rochester, et nous entrâmes dans la chambre garnie de tapisserie, où je reconnus le grand lit et l'armoire que j'avais déjà vus une fois.

«Vous connaissez cette chambre, Mason, dit notre guide; c'est ici qu'elle vous a frappé et mordu.»

Il souleva les tentures de la seconde porte, et l'ouvrit également. Nous aperçûmes une chambre sans fenêtre; devant la cheminée se trouvait un garde-feu fort élevé, une lampe suspendue au plafond éclairait seule la chambre; Grace Poole, penchée sur le feu, semblait faire cuire quelque chose. Une forme s'agitait dans le coin le plus obscur de la pièce; au premier abord, on ne pouvait pas dire si c'était une créature humaine ou un animal; elle paraissait marcher à quatre pattes et elle faisait entendre un rugissement de bête sauvage; mais elle portait des vêtements, et une masse de cheveux noirs et gris retombaient sur sa tête comme une épaisse crinière.

«Bonjour, madame Poole, dit M. Rochester; comment allez-vous aujourd'hui et comment se porte votre malade?

— Nous allons assez bien, monsieur, je vous remercie, dit Grace en soulevant soigneusement sa casserole qui bouillait; on est un peu exaltée, mais pas furieuse.»

Un cri effrayant sembla contredire ce rapport favorable; la hyène se leva et parut toute droite sur ses pieds.

«Oh! monsieur, elle vous voit; vous feriez mieux de vous en aller, s'écria Grace.

— Quelques instants seulement, Grace; il faut que vous nous permettiez de rester quelques instants.

— Eh bien alors, monsieur, prenez garde! pour l'amour de Dieu, prenez garde!»

La folle hurla; elle écarta les cheveux de son visage et regarda les visiteurs.

Je reconnus cette figure rouge et ces traits enflés.

«Retirez-vous, dit M. Rochester en me repoussant de côté; elle n'a pas de couteau aujourd'hui, je suppose, et je suis sur mes gardes.

— On ne sait jamais ce qu'elle a, monsieur; elle est si rusée, et il n'est pas possible à un homme de mesurer sa force.

— Nous ferions mieux de la quitter, murmura Mason.»

— Allez au diable! lui répondit son beau-frère.

— Gare!» cria Grace.

Les trois messieurs se retirèrent ensemble; M. Rochester me jeta derrière lui; la folle sauta sur lui, le prit à la gorge et voulut lui mordre les joues. Ils luttèrent; c'était une forte femme, presque aussi grande que son mari et plus grosse; elle déploya une force virile; plus d'une fois elle fut au moment de l'étrangler. Il serait bien vite venu à bout d'elle par un coup vigoureux; mais il ne voulait pas frapper, il voulait seulement lutter. Enfin il s'empara des bras de la folle, il les lui attacha derrière le dos avec une corde que lui donna Grace; avec une autre corde, il la lia à une chaise. Cette opération s'accomplit au milieu des cris les plus sauvages et des convulsions les plus horribles; alors M. Rochester se tourna vers les spectateurs, il les regarda avec un sourire amer et triste.

«Voilà ma femme! dit-il; voilà les seuls embrassements que je doive jamais connaître, voilà les caresses qui doivent adoucir mes heures de repos; et voilà ce que je désirais avoir (il posa sa main sur mon épaule), cette jeune fille qui a su rester grave et calme devant la porte de l'enfer et les gambades du démon; je l'aimais à cause de ce contraste si grand entre elle et celle que je déteste. Wood et Briggs, regardez la différence; comparez ces yeux limpides avec les boules rouges que vous voyez rouler là-bas; comparez cette figure à ce masque, cette taille à ce corps grossier, et maintenant jugez-moi, ministre de l'Évangile et homme de la loi: seulement, rappelez-vous que vous serez jugés comme vous aurez jugé. À présent, hors d'ici, il faut que j'enferme ma proie.»

Tout le monde se retira, M. Rochester resta un moment derrière nous pour donner quelques ordres à Grace Poole; lorsque nous descendîmes l'escalier, l'homme de loi s'adressa à moi.

«Quant à vous, madame, me dit-il, vous êtes innocente, et votre oncle sera bien heureux de l'apprendre, si toutefois il vit encore quand M. Mason retournera à Madère.

— Mon oncle! Que savez-vous de lui? le connaissez-vous?

— M. Mason le connaît; M. Eyre a été le correspondant de sa maison pendant quelques années. Quand votre oncle reçut la lettre où vous lui faisiez part de votre union avec M. Rochester, M. Mason se trouvait à Madère, où il s'était arrêté pour le rétablissement de sa santé, avant de retourner à la Jamaïque. M. Eyre lui communiqua votre lettre, parce qu'il savait que M. Mason connaissait un gentleman du nom de Rochester; M. Mason, étonné et épouvanté, comme vous pouvez le supposer, révéla la vérité. Votre oncle, je suis fâché de vous le dire, est maintenant couché sur un lit de douleur; vu la nature de sa maladie (il est attaqué d'une consomption) et l'état dans lequel il se trouve, il est probable qu'il ne se relèvera jamais. Il n'a donc pas pu aller lui-même en Angleterre pour vous arracher au sort qui vous menaçait; mais il a supplié M. Mason de ne pas perdre de temps et de faire tous ses efforts pour empêcher ce mariage. Il l'a adressé à moi; j'y ai mis le plus d'empressement possible, et, Dieu merci, je ne suis pas arrivé trop tard; vous aussi, vous devez remercier le Seigneur. Si je n'étais pas bien certain que votre oncle sera mort avant que vous ayez le temps d'arriver à Madère, je vous conseillerais de partir avec M. Mason; mais, dans l'état actuel des choses, je pense que vous ferez mieux de demeurer en Angleterre, jusqu'à ce que vous entendiez parler de M. Eyre. Avez- vous encore quelque chose qui vous force à rester? demanda le procureur à M. Mason.

— Non, non, partons!» répondit celui-ci avec anxiété; et ils s'éloignèrent sans prendre congé de M. Rochester. Le ministre resta pour adresser quelques paroles de conseil ou de reproche à son orgueilleux paroissien; son devoir accompli, il partit également.

Je m'étais retirée dans ma chambre et j'étais debout devant ma porte entr'ouverte, lorsque je l'entendis s'éloigner. La maison s'était vidée; je m'enfermai dans ma chambre, je tirai le verrou pour que personne ne pût entrer, et je me mis non pas à pleurer et à me désoler, j'étais encore trop calme pour cela, mais à retirer machinalement mes vêtements de mariée et à les remplacer par la robe de stoff que je croyais avoir portée la veille pour la dernière fois; alors je m'assis. J'étais faible et je cachai ma tête dans mes deux bras croisés sur la table; je me mis à penser; jusque-là je n'avais qu'entendu, vu et suivi celui qui m'avait conduite ou plutôt traînée; j'avais vu les événements succéder aux événements, les révélations aux révélations; maintenant l'heure de la méditation était venue.

La matinée avait été assez tranquille, à l'exception de la scène avec la folle. À l'église tout s'était passé avec calme; il n'y avait eu ni explosions de passions, ni vives altercations, ni disputes, ni défis, ni larmes, ni sanglots; on avait seulement prononcé quelques mots: un homme était venu déclarer avec sang- froid qu'il existait un empêchement au mariage; M. Rochester avait fait plusieurs questions dures et brèves; les réponses avaient été claires et évidentes; mon maître s'était décidé à avouer la vérité tout entière, et nous avait montré la preuve vivante de son crime; les étrangers s'étaient éloignés, et tout était fini.

J'étais là, dans ma chambre, comme ordinairement; je n'avais été ni blessée ni frappée; et pourtant où était la Jane d'autrefois? où était sa vie? où étaient ses espérances?

Jane Eyre, si ardente dans son espoir; Jane Eyre, qui avait été presque femme, n'était plus qu'une jeune fille triste et seule: sa vie était décolorée et ses rêves détruits! Il était survenu une gelée de Noël aux plus beaux jours de l'été, une tempête de décembre au milieu de juin; la glace avait saisi les pommes mûres et détruit les roses en fleur; le givre avait recouvert les foins et les blés. Hier, dans les sentiers, on respirait le parfum des fleurs, et aujourd'hui des monceaux de neige que n'a foulée aucun pied les ont rendus impraticables; les bois qui, il y a douze heures, se balançaient odoriférants et touffus, ainsi que des bosquets épanouis aux tropiques, s'étendent maintenant dévastés, sauvages et blancs comme les forêts de la Norvège. Mes espérances étaient mortes, frappées par un destin amer, de même qu'en une nuit périrent tous les premiers-nés d'Égypte. Je pensais à mes rêves si beaux hier encore, et qui aujourd'hui n'étaient plus que des cadavres froids et livides, que rien ne pouvait ressusciter. Je pensais à mon amour, ce sentiment qui appartenait à mon maître, que lui seul avait créé; il tremblait dans mon coeur comme un enfant malade dans un froid berceau; la souffrance et l'angoisse s'étaient emparées de lui, et il ne pouvait pas aller chercher les bras de M. Rochester; il ne pouvait pas se réchauffer sur la poitrine du maître de Thornfield. Oh! maintenant je ne pourrais plus jamais me tourner vers lui; je n'avais plus foi en lui; ma confiance était détruite. M. Rochester n'était plus à mes yeux ce qu'il avait été; car il n'était pas tel que je l'avais cru. Je ne voulais pas le déclarer vicieux, je ne voulais pas dire qu'il m'avait trompée; cependant il n'était plus pour moi cet homme d'une irréprochable sincérité que j'avais connu jadis. Il fallait le quitter, je le voyais bien; mais quand? comment? et pour aller où? Je ne le savais pas encore; et pourtant j'étais certaine que lui-même me chasserait de Thornfield; il me semblait qu'il ne pouvait pas m'aimer d'une véritable affection; il n'avait eu qu'une passion passagère, et il n'avait plus besoin de moi, puisqu'il ne pouvait pas la satisfaire: je craignais même de le rencontrer, car je croyais qu'il devait me détester. Oh! combien j'avais été aveugle et faible dans ma conduite!

Ma vue se voila; je crus que l'obscurité se répandait autour de moi; mes pensées devenaient confuses. Il me sembla qu'impuissante et abandonnée, je m'étais couchée sur le lit desséché d'une rivière; j'entendais le bruit de l'eau qui se précipitait des montagnes lointaines; je sentais le torrent avancer; je n'avais pas la volonté de me lever ni la force de me sauver; j'étais étendue, faible et désirant la mort. Une seule idée s'agitait encore en moi: la pensée de Dieu. Elle me fit concevoir une prière; les mots suivants erraient dans mon esprit obscurci, mais je n'avais pas la force de les prononcer: «Mon Dieu! ne vous éloignez pas de moi, car le danger est proche et personne ne peut venir à mon secours.»

En effet, le danger était proche, et comme je n'avais rien demandé au ciel pour l'éloigner, comme je n'avais ni plié les genoux, ni joint les mains, ni remué les lèvres, il arriva. Le torrent monta sur moi en vagues lourdes et pleines. On eût dit que ma vie abandonnée, mon amour perdu, mes espérances brisées, ma foi détruite, toutes mes douleurs enfin, s'étaient réunis dans ce flot puissant. Je ne puis pas décrire cette heure amère; mon âme était inondée, j'enfonçais de plus en plus dans une eau bourbeuse; je ne pouvais pas me tenir debout, le flot m'envahissait.