— J'ai entendu parler de M. Brockelhurst, et j'ai vu l'école.
— J'ai quitté Lowood il y a à peu près un an pour devenir institutrice dans une maison. J'avais une bonne place et j'étais heureuse; cette place, j'ai été obligée de la quitter quatre jours avant le moment où je suis arrivée ici; je ne puis pas, je ne dois pas dire la raison de mon départ: ce serait inutile, dangereux, et paraîtrait incroyable. Je ne suis pas à blâmer; je suis aussi pure qu'aucun de vous; je suis malheureuse et je le serai pendant quelque temps, car la cause qui m'a fait fuir cette maison où j'avais trouvé un paradis est à la fois étrange et vile. Lorsque je partis, deux choses seulement me paraissaient importantes, la promptitude et le secret: aussi, pour atteindre mon but, ai-je laissé derrière moi tout ce que je possédais, excepté un petit paquet; mais, dans ma hâte et mon trouble, je l'ai oublié dans la voiture qui m'a amenée à Whitcross. Je suis donc arrivée ici sans rien; j'ai dormi deux nuits en plein air; j'ai marché deux jours sans franchir le seuil d'une porte; pendant ce temps, je n'ai mangé que deux fois; et alors, épuisée par la faim, la fatigue et le désespoir, j'allais voir commencer mon agonie: mais vous, monsieur Rivers, vous n'avez pas voulu me laisser mourir de faim devant votre porte, et vous m'avez recueillie sous votre toit. Je sais tout ce que vos soeurs ont fait pour moi depuis; car, pendant ma torpeur apparente, je voyais ce qui se passait autour de moi, et j'ai vu que je devais à leur compassion naturelle, spontanée et généreuse, autant qu'à votre charité évangélique.
— Ne la faites plus parler maintenant, Saint-John, dit Diana en me voyant m'arrêter; elle n'est pas en état d'être excitée; venez vous asseoir sur le sofa, mademoiselle Elliot.»
Je tressaillis involontairement; j'avais oublié mon nouveau nom. M. Rivers, à qui rien ne semblait échapper, l'eut bientôt remarqué.
«Vous dites que votre nom est Jane Elliot? me demanda-t-il.
— Je l'ai dit, et c'est en effet le nom par lequel je désire être appelée pour le moment; mais ce n'est pas mon véritable nom, et, quand je l'entends, il sonne étrangement à mes oreilles.
— Vous ne voulez pas dire votre véritable nom?
— Non; je crains par-dessus tout qu'on ne découvre qui je suis, et j'évite tout ce qui pourrait trahir mon secret.
— Et vous avez bien raison, dit Diana. Maintenant, mon frère, laissez-la tranquille un moment!»
Mais Saint-John, après avoir réfléchi quelque temps, reprit avec son ton imperturbable et sa pénétration ordinaire:
«Vous ne voudriez pas accepter longtemps notre hospitalité; vous voudriez vous débarrasser, aussitôt que possible, de la compassion de mes soeurs, et surtout de ma charité (car j'ai bien remarqué la distinction que vous faisiez entre nous: je ne vous en blâme pas, elle est juste); vous désirez être indépendante.
— Oui, je vous l'ai déjà dit; montrez-moi ce que je dois faire ou comment je dois me procurer de l'ouvrage: c'est tout ce que je vous demande. Envoyez-moi, s'il le faut, dans la plus humble ferme; mais, jusque-là, permettez-moi de rester ici; car j'aurais bien peur s'il fallait recommencer à lutter contre les souffrances d'une vie vagabonde.
— Certainement vous resterez ici, me dit Diana en posant sa main blanche sur ma tête.
— Oh! oui» répéta Marie avec la sincérité peu expansive qui lui était naturelle.
— Vous le voyez, me dit Saint-John; mes soeurs ont du plaisir à vous garder, comme elles auraient du plaisir à garder et à soigner un oiseau à demi gelé, qu'un vent d'hiver aurait poussé vers leur demeure. Quant à moi, je me sens plutôt disposé à vous mettre en état de vous suffire à vous-même. Je ferai mes efforts pour atteindre ce but; mais ma sphère est étroite: je ne suis qu'un pauvre pasteur de campagne; mon secours sera des plus humbles, et si vous dédaignez les petites choses, cherchez un protecteur plus puissant que moi.
— Elle vous a déjà dit qu'elle voulait bien faire tout ce qui était honnête et en son pouvoir, répondit Diana; et vous savez, Saint-John, qu'elle ne peut pas choisir son protecteur; elle est bien forcée de vous accepter, malgré votre esprit pointilleux.
— Je serai couturière, lingère, domestique, bonne d'enfants même, si je ne puis rien trouver de mieux, répondis-je.
— C'est bien, dit Saint-John. Si telles sont vos dispositions, je vous promets de vous aider dans mon temps et à ma manière.»
Il reprit alors le livre qu'il lisait avant le thé; je me retirai bientôt, car j'étais restée debout, et j'avais parlé autant que mes forces me le permettaient.
CHAPITRE XXX
Plus je connus les habitants de Moor-House, plus je les aimai. Au bout de peu de temps, je fus assez bien pour rester levée toute la journée et me promener quelquefois; je pouvais prendre part aux occupations de Diana et de Marie, causer avec elles autant qu'elles le désiraient, et les aider quand elles me le permettaient. Il y avait pour moi dans ce genre de relations une grande jouissance que je goûtais pour la première fois, jouissance provenant d'une parfaite similitude dans les goûts, les sentiments et les principes.
J'aimais à lire les mêmes choses qu'elles; ce dont elles jouissaient m'enchantait; j'admirais ce qu'elles approuvaient. Elles aimaient leur maison isolée, et moi aussi je trouvais un charme puissant et continuel dans cette petite demeure si triste et si vieille, dans ce toit bas, ces fenêtres grillées, ces murs couverts de mousse, cette avenue de vieux sapins, courbés par la violence du vent des montagnes, ce jardin assombri par les houx et les ifs, et où ne voulaient croître que les fleurs les plus rudes. Elles aimaient les rochers de granit qui entouraient leur demeure, la vallée à laquelle conduisait un petit sentier pierreux partant de la porte de leur jardin. Elles aimaient aussi ce petit sentier tracé d'abord entre des fougères, et, plus loin, au milieu des pâturages les plus arides qui aient jamais bordé un champ de bruyères; ces pâturages servaient à nourrir un troupeau de brebis grises, suivies de leurs petits agneaux dont la tête retenait toujours quelques brins de mousse. Cette scène excitait chez elles un grand enthousiasme et une profonde admiration. Je comprenais ce sentiment, je l'éprouvais avec la même force et la même sincérité qu'elles. Je voyais tout ce qu'il y avait de fascinant dans ces lieux; je sentais toute la sainteté de cet isolement. Mes yeux se plaisaient à contempler les collines et les vallées, les teintes sauvages communiquées au sommet et à la base des montagnes par la mousse, la bruyère, le gazon fleuri, la paille brillante et les crevasses des rochers de granit; ces choses étaient pour moi ce qu'elles étaient pour Diana et Marie: la source d'une jouissance douce et pure. Le vent impétueux et la brise légère, le ciel sombre et les jours radieux, le lever et le coucher du soleil, le clair de lune et les nuits nuageuses, avaient pour moi le même attrait que pour elles, et moi aussi je sentais l'influence de ce charme qui les dominait.
À l'intérieur, l'union était aussi grande; toutes deux étaient plus accomplies et plus instruites que moi, mais je suivis leurs traces avec ardeur; je dévorai les livres qu'elles me prêtèrent, et c'était une grande jouissance pour moi de discuter avec elles, le soir, ce que j'avais lu pendant le jour; nos pensées et nos opinions se rencontraient: en un mot, l'accord était parfait.
Si l'une de nous trois dominait les autres, c'était certainement Diana; physiquement, elle m'était de beaucoup supérieure; elle était belle et avait une nature forte. Il y avait en elle une affluence de vie et une sécurité dans sa conduite qui excitaient toujours mon étonnement et que je ne pouvais comprendre. Je pouvais parler un instant au commencement de la soirée; mais une fois le premier élan de vivacité épuisé, je me voyais forcée de m'asseoir aux pieds de Diana, de reposer ma tête sur ses genoux et de l'écouter, elle ou sa soeur; et alors elles sondaient ensemble ce que j'avais à peine osé toucher.
Diana m'offrit de m'enseigner l'allemand. J'aimais à apprendre d'elle; je vis que la tâche de maîtresse lui plaisait, celle d'élève ne me convenait pas moins: il en résulta une grande affection mutuelle. Elles découvrirent que je savais dessiner; aussitôt leurs crayons et leurs boîtes à couleurs furent à mon service; ma science, qui, sur ce point, était plus grande que la leur, les surprit et les charma. Marie s'asseyait à côté de moi et me regardait pendant des heures; ensuite elle prit des leçons: c'était une élève docile, intelligente et assidue. Ainsi occupées et nous amusant mutuellement, les jours passaient comme des heures, et les semaines comme des jours.
L'intimité qui s'était si rapidement établie entre moi et Mlles Rivers ne s'était pas étendue jusqu'à M. Saint-John: une des causes de la distance qui nous séparait encore, c'est qu'il était rarement à la maison; une grande partie de son temps semblait consacrée à visiter les pauvres et les malades disséminés au loin dans sa paroisse.
Aucun temps ne l'arrêtait dans ses excursions. Après avoir consacré quelques heures de la matinée à l'étude, il prenait son chapeau et partait par la pluie ou le soleil, suivi de Carlo, vieux chien couchant qui avait appartenu à son père, et allait accomplir sa mission d'amour ou de devoir, car je ne sais pas au juste comment il la considérait. Quand le temps était très mauvais, ses soeurs cherchaient à le retenir; il répondait alors avec un sourire tout particulier, plutôt solennel que joyeux:
«Si un rayon de soleil ou une goutte de pluie me détourne d'une tâche aussi facile, comment serai-je propre à entreprendre l'oeuvre que j'ai conçue?»
Diana et Marie répondaient, en général, par un soupir, et pendant quelques minutes restaient plongées dans une triste méditation.
Mais, outre ces absences fréquentes, il y avait encore une autre barrière entre nous: il me semblait être d'une nature réservée, impénétrable et renfermant tout en elle-même. Zélé dans l'accomplissement de ses devoirs, irréprochable dans sa vie, il ne paraissait pourtant pas jouir de cette sérénité d'esprit et de cette satisfaction intérieure qui devraient être la récompense de tout chrétien sincère et de tout philanthrope pratiquant le bien. Souvent, le soir, lorsqu'il était assis à la fenêtre, son pupitre et ses papiers devant lui, il cessait de lire ou d'écrire, posait son menton sur ses mains et se laissait aller à je ne sais quelles pensées; mais il était facile de voir, à la flamme et à la dilatation fréquente de ses yeux, que ces pensées le troublaient.
Je crois aussi que la nature n'avait pas pour lui les mêmes trésors de délices que pour ses soeurs; une fois, une seule fois, il parla en ma présence du charme rude des montagnes, et de son affection innée pour le sombre toit et les murs mousseux qu'il appelait sa maison; mais dans son ton et dans ses paroles il y avait plus de tristesse que de plaisir. Jamais il ne vantait les rochers de granit, à cause du doux silence qui les environnait; jamais il ne s'étendait sur les délices de paix qu'on pouvait y goûter.
Il était si peu communicatif que je fus quelque temps avant de pouvoir juger de son intelligence. Je commençai à comprendre ce qu'elle devait être dans un sermon que je l'entendis faire à sa propre paroisse de Morton: il n'est pas en mon pouvoir de raconter ce sermon; je ne puis même pas rendre l'effet qu'il me produisit. Il fut commencé avec calme, et, malgré la facilité et l'éloquence de l'orateur, il fut achevé avec calme. Un zèle vivement senti, mais sévèrement réprimé, se remarquait dans les accents du prêtre et excitait sa parole nerveuse, dont il comprimait et surveillait sans cesse la force. Le coeur était percé comme par un dard; l'esprit était étonné de la puissance du prédicateur; mais ni l'un ni l'autre n'était adouci. Il y avait dans toutes les paroles du prêtre une étrange amertume; jamais de douceur consolante; sans cesse de sombres allusions aux doctrines calvinistes, aux élections, aux prédestinations, aux réprobations, et, chaque fois qu'il parlait de ces choses, on croyait entendre une sentence prononcée par le destin. Quand il eut fini, au lieu de me sentir mieux, plus calme, plus éclairée, j'éprouvai une inexprimable tristesse; car il me semblait (je ne sais s'il en fut de même pour tous) que cette éloquence sortait d'une source empoisonnée par d'amères désillusions, et où s'agitaient des désirs non satisfaits et des aspirations pleines de trouble. J'étais sûre que Saint-John Rivers, malgré sa vie pure, son zèle consciencieux, n'avait pas encore trouvé cette paix de Dieu qui passe tout entendement; il ne l'avait pas plus trouvée que moi avec mes regrets cachés pour mon idole brisée et mon temple perdu, regrets dont j'ai évité de parler dernièrement, mais qui me tyrannisaient avec force.
Pendant ce temps, un mois s'était écoulé. Diana et Marie devaient bientôt quitter Moor-House pour retourner dans des contrées éloignées et recommencer la vie qui les attendait comme gouvernantes dans une grande ville à la mode du midi de l'Angleterre; chacune d'elles était placée dans une famille dont les membres, riches et orgueilleux, les regardaient comme d'humbles dépendantes, s'inquiétant assez peu de leurs qualités intimes, et n'appréciant que leurs talents acquis, comme ils appréciaient l'habileté de leur cuisinière ou le bon goût de leur femme de chambre. M. Saint-John ne m'avait pas encore parlé de la place qu'il m'avait promis d'obtenir pour moi; pourtant, il devenait important que j'eusse une occupation quelconque. Un matin que j'étais restée seule avec lui quelques minutes dans le parloir, je me hasardai à m'approcher de la fenêtre qui, grâce à sa table et à sa chaise, était devenue une sorte de cabinet d'étude; je me préparai à lui parler, bien que je fusse très embarrassée sur la manière de lui adresser ma question, car il est toujours difficile de briser la réserve glaciale de ces sortes de natures; mais il me tira d'embarras en commençant lui même la conversation. En me voyant approcher, il leva les yeux:
«Vous avez une demande à me faire? me dit-il.
— Oui, monsieur, je voudrais savoir si vous avez entendu parler d'une place, pour moi.
— J'ai pensé à quelque chose pour vous, il y a trois semaines environ; mais comme vous sembliez à la fois utile et heureuse ici, comme mes soeurs s'étaient évidemment attachées à vous, que votre présence leur procurait un plaisir inaccoutumé, je trouvai inutile de briser votre bonheur mutuel jusqu'à ce que leur départ de Marsh-End rendît le vôtre nécessaire.
— Elles partent dans trois jours, dis-je.
— Oui, et quand elles s'en iront je retournerai au presbytère de
Morton; Anna m'accompagnera et on fermera cette vieille maison.»
J'attendis un instant, pensant qu'il allait continuer à me parler sur le sujet qu'il avait déjà entamé; mais ses pensées semblaient avoir pris un autre cours; je vis par son regard qu'il ne pensait plus à moi. Je fus obligée de lui rappeler le but de notre conversation, car il s'agissait d'une chose indispensable pour moi, et j'attendais avec un intérêt anxieux.
«Quelle occupation aviez-vous en vue, monsieur Rivers? demandai- je; j'espère que ce retard n'aura pas rendu plus difficile de l'obtenir.
— Oh! non, car il suffit que je veuille vous la procurer et que vous vouliez l'accepter.»
Il s'arrêta de nouveau et sembla peu disposé à continuer; je commençais à m'impatienter. Quelques mouvements inquiets, un regard avide et questionneur fixé sur son visage lui firent comprendre ce que j'éprouvais aussi clairement que l'auraient fait des paroles, et même mon trouble en fut moins grand.
«Oh! allez, me dit-il, n'ayez pas si grande hâte de savoir ce dont il s'agit. Laissez-moi vous dire franchement que je n'ai rien trouvé d'agréable ou d'avantageux pour vous. Mais avant que je m'explique, rappelez-vous, je vous prie, ce que je vous ai déjà dit clairement. Si je vous aide, ce sera comme l'aveugle aide le boiteux. Je suis pauvre; car lorsque j'aurai payé toutes les dettes de mon père, il ne me restera plus que cette ferme en ruine, cette allée de sapins et ce petit morceau de terre pierreuse avec ses ifs et son houx. Je suis obscur. Rivers est un vieux nom; mais des trois seuls descendants de la race, deux mangent le pain des serviteurs chez les autres, et le troisième se considère comme étranger dans son pays natal, non seulement pour la vie, mais pour la mort aussi, et il accepte son sort comme un honneur, et il aspire au jour où l'on posera sur son épaule la croix qui le séparera de tous les liens charnels, au jour où le chef de cette église militante, dont il est le plus humble membre, lui dira: «Debout, et suis-moi!»
Saint-John avait dit ces mots comme il prononçait ses sermons, d'une voix calme et profonde. Sa joue ne s'était pas animée, mais dans son regard brillait une vive lumière. Il continua:
«Et étant moi-même pauvre et obscur, je ne puis vous procurer que le travail du pauvre et de l'obscur. Peut-être même le trouverez- vous dégradant: car, je le vois maintenant, vos habitudes ont été ce que le monde appelle raffinées; vos goûts tendent à l'idéal, ou du moins vous avez toujours vécu parmi des gens bien élevés. Quant à moi, je considère qu'un travail n'est jamais dégradant lorsqu'il peut améliorer les hommes. Je crois que plus le sol où le chrétien doit labourer est aride, moins son travail lui rapporte de fruit, plus l'honneur est grand. Sa destinée est celle de pionnier, et les premiers pionniers de l'Évangile furent les apôtres, et leur chef, Jésus, le Sauveur lui-même.
— Eh bien! dis-je en le voyant s'arrêter de nouveau, continuez.»
Il me regarda avant de continuer; il semblait lire sur mon visage aussi facilement que si chacun de mes traits eût été l'un des mots d'une phrase. Je compris ce qu'il en avait conclu, d'après ce qui suit:
«Vous accepterez la place que je vais vous offrir, dit-il, je le crois; vous y resterez quelque temps, mais pas toujours, de même que moi je ne pourrai pas toujours me contenter des devoirs étroits, obscurs et tranquilles, d'un ministre de campagne: car votre nature est aussi ennemie du repos que la mienne, mais nos activités ne sont pas du même genre.
— Expliquez-vous, demandai-je avec insistance, en le voyant s'arrêter de nouveau.
— Oui, vous allez voir combien l'offre est misérable, ordinaire et petite. Je ne resterai pas longtemps à Morton, maintenant que mon père est mort et que je suis maître de mes actions. Je quitterai ce lieu probablement dans le courant de l'année; mais tant que j'y resterai, je ferai tous mes efforts pour l'améliorer. Quand je suis venu ici, il y a deux ans, Morton n'avait pas d'école; les enfants des pauvres ne pouvaient avoir aucune espérance de progrès. J'en ai établi une pour les garçons; je voudrais en ouvrir une seconde pour les filles. J'ai loué un bâtiment à cette intention, avec une petite ferme composée de deux chambres pour la maîtresse; celle-ci sera payée trente livres sterling par an. La maison est déjà meublée simplement, mais suffisamment, par Mlle Oliver, propriétaire de la fonderie et de la manufacture d'aiguilles de la vallée. La même jeune fille payera pour l'éducation et l'habillement d'une orpheline de la manufacture, à condition que celle-ci aidera dans le service de la maison et de l'école la maîtresse, dont une grande partie du temps sera pris par l'enseignement. Voulez-vous être cette maîtresse?»
Il me fit cette question rapidement, et semblait s'attendre à me voir rejeter son offre avec indignation ou du moins avec dédain. Bien qu'il devinât quelquefois mes pensées et mes sentiments, il ne les connaissait pas tous; il ne pouvait pas savoir de quel oeil je verrais cette place. Elle était humble, à la vérité, mais elle était cachée, et, avant tout, il me fallait un asile sûr. C'était une position fatigante, mais qui était indépendante, comparée à celle d'une institutrice dans une famille riche, et mon coeur se serrait à la pensée d'une servitude chez des étrangers. La place qu'on m'offrait n'était ni vile, ni indigne, ni dégradante. Je fus bientôt décidée.
«Je vous remercie de votre offre, monsieur Rivers, dis-je, et je l'accepte de tout mon coeur.
— Mais vous me comprenez bien, reprit-il: c'est une école de village; vos écolières seront des petites filles pauvres, des enfants de paysans, tout au plus des filles de fermiers; vous n'aurez à leur apprendre qu'à tricoter, à coudre, à lire et à compter. Que ferez-vous de vos talents? Que ferez-vous de ce qu'il y a de plus développé en vous, les sentiments, les goûts?
— Je les renfermerai en moi jusqu'à ce qu'ils me soient nécessaires; ils se garderont bien.
— Alors vous savez à quoi vous vous engagez?
— Oui.
Il sourit; son sourire n'était ni triste ni amer, mais plutôt heureux et profondément satisfait.
«Et quand voudrez-vous entrer en fonctions?
— J'irai voir la maison demain, et, si vous le permettez, j'ouvrirai l'école la semaine prochaine.
— Très bien, je ne demande pas mieux.»
Il se leva et se promena dans la chambre; puis, s'arrêtant, il me regarda et secoua la tête.
«Que désapprouvez-vous, monsieur? demandai-je.
— Vous ne resterez pas longtemps à Morton; non, non!
— Pourquoi? Quelle raison avez-vous de le penser?
— Je le lis dans vos yeux; ils annoncent une nature qui ne pourra pas accepter longtemps la même vie monotone.
— Je ne suis pas ambitieuse.»
Il tressaillit.
«Ambitieuse, répéta-t-il, non. Qui vous a fait penser à l'ambition? Qui est ambitieux? Je sais que je le suis; mais comment l'avez-vous deviné?
— Je parlais de moi.
— Eh bien! si vous n'êtes pas ambitieuse, vous êtes…»
Il s'arrêta.
«Quoi?
— J'allais dire passionnée; mais peut-être que, ne comprenant pas bien ce mot, vous ne l'aimerez pas. Je veux dire que les affections et les sympathies humaines ont un grand pouvoir sur tous. Je suis sûr que bientôt vous ne voudrez plus passer vos jours dans la solitude et vous dévouer à un travail monotone, sans avoir jamais aucun stimulant. De même que moi, ajouta-t-il avec emphase, je ne voudrais pas m'ensevelir dans ces marais, m'enterrer dans ces montagnes; ma nature, qui m'a été donnée par Dieu, s'y oppose. Ici mes facultés, qui me viennent du ciel, sont paralysées et rendues inutiles. Vous voyez comme je suis en contradiction avec moi-même. Je prêche le contentement dans les positions les plus humbles; je proclame belle la vocation de ceux qui, dans le service de Dieu, coupent le bois ou puisent l'eau. Moi, ministre de l'Évangile, mon esprit inquiet me mène presque à la folie; eh bien! il faudra trouver un moyen de réconcilier les principes et les tendances.»
Il quitta la chambre. En une heure, je venais d'en apprendre plus sur lui que dans tout le mois précédent, et pourtant j'étais toujours intriguée.
Marie et Diana devenaient plus tristes et plus silencieuses à mesure qu'approchait le jour où elles devaient quitter leur maison et leur frère. Toutes deux s'efforçaient de paraître comme toujours; mais la tristesse contre laquelle elles avaient à lutter est une de celles qu'on ne peut pas vaincre ou cacher entièrement. Diana disait que ce serait un départ bien différent des précédents; elles allaient se séparer de Saint-John pour des années, peut-être pour la vie.
«Il sacrifiera tout au projet qu'il a conçu depuis longtemps, disait-elle, même les affections et les sentiments naturels les plus puissants. Saint-John a l'air calme, Jane, mais il est consumé par une fièvre ardente. Vous le croyez doux, et dans certaines choses il est inexorable comme la mort; et ce qu'il y a de plus dur, c'est que ma conscience ne me permet pas de le détourner de cette sévère résolution. Je ne puis pas l'en blâmer, c'est beau, noble et chrétien; mais cela me brise le coeur!» Les larmes coulèrent de ses yeux.
Marie pencha sa tête sur son ouvrage.
«Nous n'avons plus de père, et bientôt nous n'aurons plus ni maison ni frère, murmura-t-elle.»
À ce moment il arriva un petit accident qui semblait fait exprès pour prouver la vérité de ce dicton qu'un malheur n'arrive jamais seul, et pour ajouter à leur tristesse la contrariété que causerait une branche placée entre la coupe et les lèvres. Saint- John passait devant la fenêtre en lisant une lettre; il entra.
«Notre oncle John est mort.» dit-il.
Les deux soeurs semblèrent frappées, mais ni étonnées ni attristées; elles paraissaient regarder cette nouvelle plutôt comme importante que comme affligeante.
«Mort? répéta Diana.
— Oui.»
Elle fixa un oeil inquisiteur sur son frère.
«Eh bien! murmura-t-elle à voix basse.
— Eh bien! Diana, reprit-il en conservant la même immobilité de marbre, eh bien! rien. Lisez.»
Il lui jeta une lettre qu'elle tendit à Marie après l'avoir parcourue. Marie la lut et la rendit à son frère; tous les trois se regardèrent et sourirent d'un sourire triste et pensif.
«Amen! dit Diana; nous pourrons encore vivre néanmoins.
— En tout cas, notre situation n'est pas pire qu'avant, remarqua
Marie.
— Seulement, dit M. Rivers, la peinture de ce qui aurait pu être contraste bien vivement avec ce qui est.»
Il plia la lettre, la mit dans son pupitre et sortit.
Pendant quelques minutes personne ne parla; enfin, Diana se tourna vers moi.
«Jane, dit-elle, vous devez vous étonner de nos mystères et nous trouver bien durs en nous voyant si peu attristés par la mort d'un parent aussi proche qu'un oncle; mais nous ne le connaissions pas, nous ne l'avions jamais vu. C'était le frère de ma mère; mon père et lui s'étaient fâchés il y a longtemps. C'est d'après son avis que mon père a lancé presque tout ce qu'il possédait dans la spéculation qui l'a ruiné. Il en était résulté des reproches mutuels; tous deux s'étaient séparés irrités l'un contre l'autre et ne s'étaient jamais réconciliés. Plus tard, mon oncle fit des affaires heureuses. Il paraît qu'il a réalisé une fortune de vingt mille livres sterling; il ne s'est jamais marié et n'avait de parents que nous et une autre personne qui lui était alliée au même degré. Mon père avait toujours espéré que mon oncle réparerait sa faute en nous laissant ce qu'il possédait. Cette lettre nous informe qu'il a tout légué à son autre parente, à l'exception de trente guinées, qui doivent être partagées entre Saint-John, Diana et Marie Rivers, pour l'achat de trois anneaux de deuil. Il avait certainement le droit d'agir à sa volonté, et cependant cette nouvelle nous a donné une tristesse momentanée. Marie et moi nous nous serions estimées riches avec mille livres sterling chacune, et Saint-John aurait aimé à posséder une semblable somme, à cause de tout le bien qu'il eût alors pu faire.
Une fois cette explication donnée, on laissa le sujet de côté, et ni M. Rivers ni ses soeurs n'y firent d'allusions. Le lendemain, je quittai Marsh-End pour aller à Morton. Le jour d'après, Diana et Marie se rendirent dans la ville éloignée où elles étaient placées. La semaine suivante, M. Rivers et Anna retournèrent au presbytère, et la vieille ferme fut abandonnée.
CHAPITRE XXXI
Enfin, j'avais trouvé une demeure, et cette demeure était une ferme; elle se composait d'une petite chambre dont les murs étaient blanchis à la chaux et le sol recouvert de sable; l'ameublement se composait de quatre chaises en bois peint, d'une table, d'une horloge, d'un buffet où étaient rangés deux ou trois assiettes, quelques plats et un thé en faïence. Au-dessus se trouvait une autre pièce de la même grandeur que la cuisine, et où se voyaient un lit de sapin et une commode bien petite, et cependant trop grande encore pour ma chétive garde-robe, quoique la bonté de mes généreuses amies eût grossi mon modeste trousseau des choses les plus nécessaires.
Nous sommes au soir; j'ai renvoyé la petite orpheline qui me tient lieu de servante, après l'avoir régalée d'une orange. Je suis assise toute seule sur le foyer. Ce matin, j'ai ouvert l'école du village; j'ai eu vingt élèves: trois d'entre elles savent lire, aucune ne sait ni écrire, ni compter; plusieurs tricotent et quelques-unes cousent un peu. Elles ont l'accent le plus dur de tout le comté. Jusqu'ici, nous avons eu de la peine à nous comprendre mutuellement. Quelques-unes ont de mauvaises manières, sont rudes et intraitables autant qu'ignorantes; d'autres, au contraire, sont dociles, ont le désir d'apprendre et annoncent des dispositions qui me plaisent. Je ne dois pas oublier que ces petites paysannes, grossièrement vêtues, sont de chair et de sang aussi bien que les descendants des familles les plus nobles, et que les armes de la perfection, de la pureté, de l'intelligence, des bons sentiments, existent dans leurs coeurs comme dans le coeur des autres. Mon devoir est de développer ces germes; certainement je trouverai un peu de bonheur dans cette tâche. Je n'espérais pas beaucoup de jouissance dans l'existence qui allait commencer pour moi, et pourtant je me disais qu'en y accoutumant mon esprit, en exerçant mes forces comme je le devais, cette vie deviendrait acceptable.
Avais-je été bien gaie, bien joyeuse, bien calme pendant la matinée et l'après-midi passées dans cette école humble et nue? Pour ne pas me tromper moi-même, je suis obligée de répondre non. Je me sentais désespérée; folle que j'étais, je me trouvais humiliée; je me demandais si, en acceptant cette position, je ne m'étais pas abaissée dans la balance de l'existence sociale, au lieu de m'élever. J'étais lâchement dégoûtée par l'ignorance, la pauvreté et la rudesse de tout ce que je voyais et de tout ce qui m'entourait. Mais je ne dois pas non plus me haïr et me mépriser trop pour avoir éprouvé ce sentiment. Je sais que j'ai eu tort: c'est déjà un grand pas de fait; je ferai des efforts pour me vaincre moi-même; j'espère y parvenir en partie demain. Dans quelques semaines, j'aurai peut-être atteint complètement mon but, et, dans quelques mois, il est possible que le bonheur de voir mes élèves progresser vers le bien change mes dégoûts en joie.
«Du reste, me dis-je, serait-il donc mieux d'avoir succombé à la tentation, écouté la passion, de m'être laissé prendre dans un filet de soie, au lieu de lutter douloureusement, de m'être étendue sur les fleurs qui recouvraient le piège pour me réveiller dans un pays du Sud, au milieu du luxe et des plaisirs d'une villa; de vivre maintenant en France, maîtresse de M. Rochester, enivrée de son amour, car il m'aurait bien aimée pendant quelque temps? Oh! oui, il m'aimait! Personne ne m'aimera plus jamais comme lui; je ne connaîtrai plus jamais les doux hommages tendus à la beauté, à la jeunesse et à la grâce; car jamais aux yeux de personne je ne semblerai posséder ces charmes. Il m'aimait, et il était orgueilleux de moi; et jamais aucun autre homme ne pourra l'être. Mais que dis-je? Pourquoi laisser mon esprit s'égarer ainsi? Pourquoi m'abandonner à ces sentiments.?» Je me demandai s'il valait mieux être esclave dans un paradis impur, emportée un instant dans un tourbillon de plaisirs trompeurs, et étouffée l'instant d'après par les larmes amères du repentir et de la honte, ou être la maîtresse libre et honorée d'une école de village, sur une fraîche montagne, au milieu de la sainte Angleterre.
Oui, je sentais maintenant que j'avais eu raison de me rattacher aux principes et aux lois, et de mépriser les conseils malsains d'une exaltation momentanée. Dieu m'avait dirigée dans mon choix, et je remerciai sa providence conductrice.
Après être arrivée à cette conclusion, je me levai, je me dirigeai vers la porte et je regardai le coucher du soleil et les champs étendus devant ma ferme, qui, ainsi que l'école, était éloignée du village d'un demi-mille. Les oiseaux faisaient entendre leurs derniers accords.
L'air était doux et la rosée embaumée.
Pendant que je regardais ce paysage, je me croyais presque heureuse; aussi, au bout de peu de temps, je fus tout étonnée de m'apercevoir que je pleurais. Et pourquoi? À cause du sort qui m'avait arrachée à mon maître; parce qu'il ne devait plus jamais me voir et que je craignais un trop grand désespoir et un emportement funeste par suite de mon départ; parce que je craignais qu'il ne s'écartât trop du droit chemin pour y revenir jamais. À cette pensée, je détournai mon visage du beau ciel que je contemplais et de la vallée solitaire de Morton. Je dis solitaire; car, dans la partie que je pouvais apercevoir, il n'y avait aucune maison, si ce n'est l'église et le presbytère, qui étaient à moitié masqués par les arbres, et tout au loin, le toit de Vale-Hall, où demeuraient M. Oliver et sa fille. Je cachai mes yeux dans mes mains et j'appuyai ma tête contre la pierre de ma porte; mais bientôt un léger bruit près de la grille qui séparait mon petit jardin des prairies me fit lever la tête. Un chien, que je reconnus pour le vieux Carlo de M. Rivers, poussait la grille avec son museau, et j'aperçus bientôt Saint-John lui-même, appuyé sur la porte, les deux bras croisés. Son front était ridé, et il fixait sur moi son regard sérieux et presque mécontent. Je le priai d'entrer.
«Non. je ne puis pas rester, me dit-il. Je venais seulement vous apporter un petit paquet que mes soeurs ont laissé pour vous. Je crois qu'il contient une boîte à couleurs, des crayons et du papier.»
Je m'approchai pour le prendre; ce présent m'était doux. Il me sembla qu'au moment où j'avançai, Saint-John examina mon visage avec austérité; probablement que les traces de mes larmes y étaient encore visibles.
«Avez-vous trouvé votre tâche plus rude que vous ne pensiez? me demanda-t-il.
— Oh! non, au contraire. Je crois qu'avec le temps mes écolières et moi nous nous entendrons très bien.
— Mais peut-être avez-vous été désappointée par l'installation de votre ferme et par son ameublement; il est vrai que tout y est simple, mais…»
Je l'interrompis.
«Ma ferme, dis-je, est propre et à l'abri de la tempête; mes meubles sont suffisants et commodes; tout ce que je vois me rend reconnaissante et non pas triste. Je ne suis pas assez sotte ni assez sensualiste pour regretter un tapis, un sofa ou un plat d'argent. D'ailleurs, il y a cinq semaines, je n'avais rien; j'étais une mendiante, une vagabonde repoussée de tous; maintenant je connais quelqu'un, j'ai une maison et une occupation; je m'étonne de la bonté de Dieu, de la générosité de mes amis, du bonheur de ma position, et je ne me plains pas.
— Mais vous vous sentez seule et oppressée; cette petite maison est bien sombre et bien vide.
— Jusqu'ici, j'ai à peine eu le temps de jouir de ma tranquillité, encore moins d'être fatiguée par mon isolement.
— Très bien; j'espère que vous éprouvez véritablement la satisfaction que vous témoignez; en tous cas, votre bon sens vous apprendra qu'il est trop tôt pour vous abandonner aux mêmes craintes que la femme de Loth. Je ne sais pas ce que vous avez laissé derrière vous, mais je vous conseille de résister fermement à la tentation et de ne pas regarder en arrière; poursuivez votre tâche avec courage, pendant quelques mois du moins.
— C'est ce que j'ai l'intention de faire,» répondis-je.
Saint-John continua.
«Il est dur d'agir contre son inclination et de lutter contre les penchants naturels; mais c'est possible, je le sais par expérience. Dieu nous a donné, dans de certaines mesures, le pouvoir de faire notre propre destinée; et quand notre vertu demande un soutien qu'elle ne peut pas obtenir, quand notre volonté aspire à une route que nous ne pouvons pas suivre, nous n'avons pas besoin de mourir de faim ni de nous laisser aller à notre désespoir; nous n'avons qu'à chercher pour notre esprit une autre nourriture, aussi forte que le fruit défendu auquel il voulait goûter, et peut-être plus pure; mous n'avons qu'à creuser pour notre pied aventureux une route qui, si elle est plus rude, n'est ni moins directe ni moins large que le chemin fermé par la fortune.
«Il y a un an, moi aussi j'étais bien malheureux, parce que je croyais m'être trompé en entrant dans les ordres; l'uniforme du prêtre et ses devoirs me pesaient; j'aurais voulu une vie plus active, les travaux excitants d'une carrière littéraire, la destinée de l'artiste, de l'écrivain ou de l'orateur; tout, excepté le métier de prêtre. Oui, sous mes vêtements de ministre bat un coeur de guerrier ou d'homme d'État; je suis amoureux de la gloire, du renom, du pouvoir; je trouvais mon existence si malheureuse que je voulais en changer ou mourir. Après quelque temps d'obscurité et de lutte, la lumière brilla, et avec elle vint le soulagement; ma carrière rampante prit tout à coup l'aspect d'une tâche sans bornes. Tout à coup une voix venue du ciel m'ordonna de rassembler mes forces, d'étendre mes ailes et de voler au delà des champs qu'embrassait mon regard. Dieu avait une mission à me donner, et, pour la bien accomplir, il fallait de l'adresse et de la force, du courage et de l'éloquence, toutes les qualités de l'homme d'État, du soldat et de l'orateur, car tout cela est nécessaire à un bon missionnaire.
«Je résolus donc de me faire missionnaire; à partir de ce moment, mon esprit changea: toutes mes facultés furent délivrées de leurs chaînes, et les liens ne laissèrent après eux que l'inflammation qui suit toute blessure; le temps seul pourra la guérir. Mon père s'opposa à cette résolution; mais depuis sa mort, il n'y a plus aucun obstacle légitime; lorsque mes affaires seront arrangées, que j'aurai trouvé un successeur, que j'aurai subi encore quelques luttes contre des sentiments violemment brisés et contre la faiblesse humaine, luttes dans lesquelles je suis sûr d'être victorieux, parce que je l'ai juré, alors je quitterai l'Europe pour aller en Orient.»
Il dit ces mots de sa voix étrange, calme et cependant emphatique; lorsqu'il eut achevé, il regarda non pas moi, mais le soleil couchant, sur lequel mes yeux étaient également fixés; lui et moi, nous tournions le dos au sentier qui conduisait des champs à la porte du jardin; nous n'avions entendu aucun bruit de pas sur le gazon du chemin; le murmure de l'eau dans la vallée était le seul bruit qu'on pût distinguer à cette heure: aussi nous tressaillîmes, lorsqu'une voix gaie et douce comme une clochette d'argent s'écria:
«Bonsoir, monsieur Rivers; bonsoir, vieux Carlo! Votre chien connaît ses amis plus vite que vous, monsieur. Il a dressé les oreilles et remué la queue quand je n'étais qu'au bout des champs, et vous, vous me tournez le dos maintenant encore.»
C'était vrai. Bien que M. Rivers eût tressailli dès les premières notes de ces accents harmonieux, comme si un coup de tonnerre eût déchiré un nuage au-dessus de sa tête, la nouvelle arrivée avait fini de parler sans qu'il eût songé à changer d'attitude; il était toujours debout, le bras appuyé sur la porte et le visage dirigé vers l'occident. Enfin il se tourna lentement; il me sembla qu'une vision venait d'apparaître à ses côtés. À trois pieds de lui était une forme vêtue de blanc: c'était une création jeune et gracieuse, aux contours arrondis, mais fins, et quand, après s'être penchée pour caresser Carlo, elle releva la tête et jeta en arrière un long voile, j'aperçus une figure d'une beauté parfaite. Une beauté parfaite, voilà une expression bien forte; mais je ne la rétracte pas, car elle était justifiée par les traits les plus doux qu'ait jamais enfantés le climat d'Albion, par les couleurs les plus pures qu'aient jamais créées ses vents humides et son ciel vaporeux; cette beauté n'avait aucun défaut, et aucun charme ne lui manquait. La jeune fille avait des traits réguliers et délicats, de grands yeux foncés et voilés comme dans les plus belles peintures; ses longues paupières, terminées par des cils épais, encadraient son bel oeil et lui donnaient une douce fascination; ses sourcils, bien dessinés, augmentaient la sérénité de son visage; son front blanc et uni respirait le calme et faisait ressortir l'éclat de ses couleurs. Ses joues étaient fraîches, ovales et pures; ses lèvres délicates et pleines de santé, ses dents belles et brillantes, son menton petit et bien arrondi, ses cheveux tressés en nattes épaisses, tout enfin semblait combiné pour réaliser une beauté idéale. J'étais émerveillée en regardant cette belle créature, je l'admirais de tout mon coeur; la nature n'avait pas voulu la former comme les autres; et, oubliant son rôle de marâtre, elle avait doué son enfant chéri avec la libéralité d'une mère.
Et que pensait M. Saint-John de cet ange terrestre? Je me fis naturellement cette question lorsque je le vis se tourner vers elle et la regarder, et je cherchai la réponse dans sa contenance; mais ses yeux s'étaient déjà détournés de la péri, et il regardait une humble touffe de marguerites qui croissait près de la porte.
«Une belle soirée! mais il est un peu tard pour être seule dehors, dit-il en écrasant sous ses pieds la tête neigeuse des marguerites fermées.
— Oh! dit-elle, je suis arrivée de S*** (et elle nomma une grande ville éloignée de vingt milles environ) cette après-midi. Mon père m'a dit que vous aviez ouvert votre école, et que la nouvelle maîtresse était arrivée. Alors, après le thé, je me suis habillée et je suis descendue dans la vallée pour la voir, la voilà? demanda-t-elle en m'indiquant.
— Oui, répondit Saint-John.
— Pensez-vous vous habituer à Morton? me demanda-t-elle d'un ton simple, naïf et direct, qui, bien qu'enfantin, me plaisait.
— J'espère que oui, répondis-je; j'ai plusieurs raisons pour le croire.
— Avez-vous trouvé vos écolières aussi attentives que vous l'espériez?
— Oui.
— Votre maison vous plaît-elle?
— Beaucoup.
— L'ai-je gentiment meublée?
— Très gentiment.
— Ai-je fait un bon choix en prenant Alice Wood pour vous aider?
— Oui, certainement; elle est adroite et apprend bien.»
Je pensais que cette jeune fille devait être Mlle Oliver, l'héritière favorisée également par la fortune et par la nature. Je me demandais quelle heureuse combinaison de planètes avait présidé à sa naissance.
«Je viendrai de temps en temps vous aider, ajouta-t-elle; ce sera une distraction pour moi de vous visiter quelquefois; j'aime les distractions. Monsieur Rivers, si vous saviez comme j'ai été gaie pendant mon séjour à S***. Hier, j'ai dansé jusqu'à deux heures du matin. Le régiment de… est stationné à S*** depuis les émeutes; les officiers sont les hommes les plus agréables du monde; comme ils font honte à nos aiguiseurs de couteaux et à nos marchands de ciseaux!»
Il me sembla voir M. Rivers avancer sa lèvre inférieure et relever sa lèvre supérieure. Il est certain que sa bouche se comprima et que le bas de son visage prit une expression plus sombre et plus triste que jamais, lorsque la joyeuse jeune fille lui parla du bal. Il cessa de regarder les marguerites et leva sur elle un regard sévère, scrutateur et significatif. Elle y répondit par un second sourire qui allait bien à sa jeunesse, à sa fraîcheur et à ses yeux brillants.
La jeune fille, voyant Saint-John redevenu muet et froid, se remit à caresser Carlo.
«Ce pauvre Carlo m'aime, dit-elle; il ne s'éloigne pas de ses amis, lui; il n'est pas sombre, près d'eux, et s'il pouvait parler, il ne garderait pas le silence.»
Pendant qu'elle caressait la tête du chien, en se penchant avec une grâce naturelle devant le maître jeune et austère de l'animal, je vis la figure de M. Rivers s'enflammer, je vis ses yeux sévères s'adoucir tout à coup, et briller comme dominés par une force irrésistible. Ainsi animé, il était presque aussi beau qu'elle; sa poitrine se souleva une fois; son grand coeur, fatigué d'une contrainte despotique, sembla vouloir s'épandre en dépit de toute volonté, et fit un vigoureux effort pour obtenir sa liberté: mais Saint-John le dompta, comme un cavalier résolu dompte un cheval fougueux; il ne répondit ni par une parole ni par un mouvement à la gentille avance faite par la jeune fille.
«Mon père se plaint de ce que vous ne venez plus jamais nous voir, dit Mlle Oliver en levant les yeux; vous êtes comme étranger à Vale-Hall. Le soir, mon père est seul; il ne se porte pas très bien; voulez-vous venir avec moi pour le voir?
— L'heure n'est pas favorable pour déranger M. Oliver, répondit
Saint-John.
— Pas favorable mais si, au contraire; c'est l'heure où papa a le plus besoin de compagnie; les travaux sont terminés et il n'a plus rien qui l'occupe. Venez, monsieur Rivers; pourquoi êtes-vous si sauvage et si triste?» Et, voyant que Saint-John persistait dans son silence, elle reprit: «Oh! j'avais oublié, dit-elle en secouant sa belle tête bouclée et en paraissant fâchée contre elle; je suis si folle et si légère! Excusez-moi. J'avais tout à fait oublié que vous avez une bien bonne raison pour ne pas désirer répondre à mon bavardage; Diana et Marie vous ont quitté aujourd'hui, Moor-House est fermé et vous êtes seul. Je vous assure que je vous plains; venez voir papa.
— Pas ce soir, mademoiselle Rosamonde, pas ce soir.»
M. Saint-John partait comme un automate; lui seul savait combien ce refus lui coûtait d'efforts.
«Eh bien, puisque vous êtes si entêté, je vais vous quitter; car je n'ose pas rester plus longtemps; la rosée commence à tomber. Bonsoir.»
Elle lui tendit la main; il la toucha à peine.
«Bonsoir,» répéta-t-il d'une voix basse et sourde comme un écho.
Elle partit, mais revint au bout d'un instant.
«Êtes-vous bien portant?»demanda-t-elle.
Elle pouvait bien faire cette question; car la figure de Saint-
John était aussi blanche que la robe de la jeune fille.
«Très bien,» répondit-il, et, après s'être incliné, il s'éloigna.
Elle prit un chemin, lui un autre; deux fois elle se retourna pour le regarder, et, légère comme une fée, continua sa route à travers les champs. Quant à lui, il marchait avec fermeté et ne se retourna pas.
Ce spectacle de la souffrance et du sacrifice d'un autre éloigna mes pensées de mes douleurs personnelles. Diana Rivers avait déclaré que son frère était inexorable comme la mort; elle n'avait pas exagéré.
CHAPITRE XXXII
Je continuai à m'occuper de mon école avec autant d'activité et de zèle que possible. Dans le commencement, ce fut une tâche rude; malgré tous mes efforts, il me fallut quelque temps avant de pouvoir comprendre la nature de mes écolières. En les voyant si incultes et si engourdies, je croyais qu'il n'y avait plus rien à espérer, pas plus chez les unes que chez les autres; mais bientôt je vis que je m'étais trompée: il y avait des différences entre elles, comme entre les enfants bien élevés, et, quand nous nous connûmes réciproquement, la différence se développa avec rapidité. Lorsque l'étonnement que leur causaient mon langage et mes manières eut cessé, je m'aperçus que quelques-unes étaient lourdes, endormies, grossières et agressives. Beaucoup, au contraire, se montraient obligeantes et aimables, et je découvris parmi elles d'assez nombreux exemples de politesse naturelle, de dignité et d'excellentes dispositions, qui me remplirent de bonne volonté et d'admiration. Bientôt elles prirent plaisir à bien faire leurs devoirs, à se tenir propres, à apprendre régulièrement leurs leçons, à acquérir des manières calmes et convenables. La rapidité de leurs progrès fut en quelque sorte surprenante, et j'en ressentis un orgueil légitime et heureux; d'ailleurs je m'étais déjà attachée aux meilleures de mes élèves, et elles aussi m'aimaient. Parmi mes écolières, j'avais quelques filles de ferme, qui étaient déjà presque des jeunes filles. Elles savaient lire, écrire et coudre. Je leur apprenais les éléments de la grammaire, de la géographie, de l'histoire, et les travaux de couture les plus délicats; je trouvai parmi elles des natures estimables, désireuses d'apprendre, et toutes disposées à s'améliorer. Souvent, le soir, j'allais passer quelques heures agréables chez elles; leurs parents (le fermier et sa femme) me comblaient d'attentions. C'était une joie pour moi d'accepter leur simple hospitalité et de la payer par une considération et un respect scrupuleux pour leurs sentiments, respect auquel on ne les avait peut-être pas toujours accoutumés, et qui les charmait et leur faisait du bien, parce qu'étant ainsi élevés à leurs propres yeux, ils voulaient se rendre dignes de la déférence qu'on leur témoignait.
Je me sentais aimée dans le pays. Toutes les fois que je sortais, c'étaient de cordiales salutations et des sourires affectueux. Être généralement respecté, même par des ouvriers, c'est vivre calme et heureux sous un rayon de soleil, qui développe et fait éclore la sérénité de vos sentiments intérieurs. À cette époque de ma vie, mon coeur fut plus souvent gonflé par la reconnaissance qu'abattu par la tristesse; et pourtant, au milieu de cette existence calme et utile, après avoir passé ma journée dans un travail honorable au milieu de mon école, et ma soirée à dessiner ou à lire, des songes étranges me poursuivaient pendant la nuit, des songes variés, agités, orageux. Au milieu de scènes bizarres, d'aventures extraordinaires et romanesques, je rencontrais toujours M. Rochester au moment le plus terrible de la crise. Alors il me semblait être dans ses bras, entendre sa voix, rencontrer son regard, toucher ses mains et ses joues; je croyais l'aimer et être aimée de lui; l'espérance de passer mes jours près de lui se ranimait avec toute sa force d'autrefois. Puis, je m'éveillais, je me rappelais où j'étais et dans quelle position; tremblante et agitée, je m'asseyais sur mon lit sans rideaux; la nuit tranquille et sombre était témoin des convulsions de mon désespoir et entendait les sanglots de ma passion. Le lendemain matin, à neuf heures, j'ouvrais l'école, et, tranquille, remise, je me préparais aux devoirs de la journée.
Rosamonde Oliver tint sa promesse de visiter l'école. Elle venait généralement en faisant sa promenade du matin; elle arrivait jusqu'à la porte sur son poney, et suivie d'un domestique en livrée. On ne peut rien imaginer de plus charmant que cette jeune amazone, avec son habit pourpre, sa toque de velours noir, gracieusement posée sur ses longues boucles qui venaient caresser ses joues et flotter sur ses épaules; c'est ainsi qu'elle entrait dans l'école rustique et passait au milieu des petites villageoises étonnées. Elle venait ordinairement à l'heure où M. Rivers faisait le catéchisme; je crois que le regard de la jeune visiteuse perçait profondément le coeur du pasteur. Une sorte d'instinct semblait l'avertir lorsqu'elle entrait, même quand il ne la voyait pas, même quand il regardait dans une direction tout opposée à la porte. Dès qu'elle apparaissait, ses joues se coloraient, ses traits de marbre changeaient presque insensiblement, malgré leurs efforts pour rester immobiles; leur calme même exprimait une ardeur contenue plus fortement que n'auraient pu le faire des muscles agités ou un regard passionné.
Certainement elle connaissait son pouvoir, et M. Rivers ne le lui cachait pas, parce qu'il ne le pouvait pas. En dépit de son stoïcisme chrétien, quand elle s'adressait à lui, il lui envoyait un sourire gai, encourageant et même tendre; sa main tremblait et ses yeux brûlaient; si ses lèvres restaient muettes, il semblait dire par son regard triste et résolu: «Je vous aime et je sais que vous avez une préférence pour moi; si je me tais, ce n'est pas parce que je doute du succès; si je vous offrais mon coeur, je crois que vous l'accepteriez. Mais ce coeur a déjà été déposé sur un autel sacré; les flammes du sacrifice l'entourent, et bientôt ce ne sera plus qu'une victime consumée.»
Alors elle boudait comme un enfant désappointé; un nuage pensif venait adoucir sa vivacité radieuse; elle retirait promptement sa main de celle de M. Rivers, et s'éloignait de lui avec une rapidité héroïque, qui ressemblait un peu à celle d'un martyr. Saint-John aurait sans doute donné le monde entier pour la suivre, la rappeler, la retenir quand elle s'enfuyait ainsi, mais il ne voulait pas perdre une seule chance d'obtenir le ciel, ni abandonner pour son amour l'espérance d'un paradis vrai et éternel; et d'ailleurs une seule passion ne pouvait pas suffire à sa nature de pirate, de poète et de prêtre. Il ne pouvait, il ne voulait pas renoncer au rude combat du missionnaire pour les salons et la paix de Vale-Hall. J'appris tout ceci dans une conversation où, en dépit de sa réserve, j'eus l'audace de lui arracher cette confidence.
Souvent déjà Mlle Oliver m'avait fait l'honneur de venir me visiter dans ma ferme. Bientôt je la connus tout entière, car il n'y avait en elle ni déguisement ni mystère; elle était coquette, mais bonne; exigeante, mais pas égoïste; on l'avait toujours traitée avec beaucoup trop d'indulgence, et pourtant on n'avait pas réussi à la gâter entièrement. Elle était vive, mais avait un bon naturel; pouvait-elle ne pas être vaine? chaque regard qu'elle dirigeait du côté de sa glace lui montrait un ensemble si charmant! mais elle n'était pas affectée. Elle n'avait aucun orgueil de ses richesses; elle était généreuse, naïve, suffisamment intelligente, gaie, vive, mais légère; elle était charmante enfin, même aux yeux d'une froide observatrice comme moi; mais elle n'était pas profondément intéressante, et ne vous laissait pas une vive impression. Elle était bien loin de ressembler aux soeurs de Saint-John, par exemple. Cependant je l'aimais presque autant qu'Adèle, si ce n'est pourtant qu'on accorde à l'enfant surveillé et instruit par soi une affection plus intime qu'à la jeune fille étrangère douée des mêmes charmes.
Elle s'était prise pour moi d'un aimable caprice; elle prétendait que je ressemblais à M. Rivers: «Seulement, disait-elle, vous n'êtes pas si jolie, bien que vous soyez une gentille et mignonne petite créature; mais lui, c'est un ange. Cependant vous êtes bonne, savante, calme et ferme comme lui; faire de vous une maîtresse d'école dans un village, c'est un lusus naturae; je suis sûre que, si l'on connaissait votre histoire, on en ferait un délicieux roman.»
Un soir qu'avec son activité enfantine et sa curiosité irréfléchie, mais nullement offensante, elle fouillait dans le buffet et dans la table de ma petite cuisine, elle aperçut d'abord deux livres français, un volume de Schiller, une grammaire allemande et un dictionnaire, puis ensuite tout ce qui m'était nécessaire pour dessiner, quelques esquisses, entre autres, un petit portrait au crayon d'une de mes élèves qui avait une véritable tête d'ange, quelques vues d'après nature, prises dans la vallée de Morton et dans les environs; elle fut d'abord étonnée, puis ravie.
«Est-ce vous qui avez fait ces dessins? me demanda-t-elle, savez- vous le français et l'allemand? Quel amour vous faites! quelle petite merveille! Vous dessinez mieux que mon maître de la première pension de S***. Voulez-vous esquisser mon portrait, pour que je le montre à papa?
— Certainement!» répondis-je.
Je sentais un plaisir d'artiste à l'idée de copier un modèle si parfait et si éblouissant. Elle avait une robe de soie bleu foncé; son cou et ses bras étaient nus; elle n'avait pour tout ornement que ses beaux cheveux châtains, qui flottaient sur son cou avec toute la grâce des boucles naturelles. Je pris une feuille de beau carton, et je dessinai soigneusement les contours de son charmant visage. Je me promis de colorier ce dessin; mais, comme il était déjà tard, je lui demandai de revenir poser un autre jour.
Elle parla de moi à son père avec tant d'éloges, que celui-ci l'accompagna le soir suivant. C'était un homme grand, aux traits massifs, d'âge mûr, et dont les cheveux grisonnaient. Sa fille, debout à ses côtés, avait l'air d'une brillante fleur près d'une tourelle moussue. Il paraissait taciturne, peut-être orgueilleux; mais il fut très bon pour moi. L'esquisse du portrait de Rosamonde lui plut beaucoup; il me demanda d'en faire une peinture aussi perfectionnée que possible; il me pria aussi de venir le lendemain passer la soirée à Vale-Hall.
J'y allai. Je vis une maison grande, belle, et qui prouvait la richesse de son propriétaire. Rosamonde fut joyeuse et animée tout le temps que je restai là; son père fut très affable; et lorsqu'après le thé il se mit à causer avec moi, il m'exprima très chaleureusement son approbation pour ce que j'avais fait dans l'école de Morton.
«Mais, ajouta-t-il, d'après tout ce que je vois et tout ce que j'entends, j'ai peur que vous ne soyez trop supérieure pour une semblable place et que vous ne la quittiez bientôt pour une qui vous plaira mieux.
— Oh! oui, certainement, papa, s'écria Rosamonde, elle est bien assez instruite pour être gouvernante dans une grande famille.
— J'aime bien mieux être ici que dans une grande famille,» pensai-je.
M. Oliver me parla de M. Rivers et de toute sa famille avec beaucoup de respect; il dit que c'était un vieux nom, que ses ancêtres avaient été riches, que jadis tout Morton leur avait appartenu, et que maintenant même le dernier descendant de cette famille pouvait, s'il le voulait, s'allier aux plus grandes maisons. Il trouvait triste qu'un jeune homme si beau et si rempli de talents eût formé le projet de partir comme missionnaire; c'était perdre une vie bien précieuse. Ainsi, il était évident que M. Oliver ne voyait aucun obstacle à une union entre Saint-John et Rosamonde. Il regardait la naissance du jeune ministre, sa profession sacrée, son ancien nom, comme des compensations bien suffisantes au manque de fortune.
On était au 5 de novembre, jour de congé; ma petite servante était partie après m'avoir aidée à nettoyer ma maison, et bien contente de deux sous que je lui avais donnés pour récompenser son zèle. Tout était propre et brillait autour de moi; le sol bien sablé, la grille bien luisante et les chaises frottées avec soin. Je m'étais habillée proprement, et j'étais libre de passer mon après-midi comme bon me semblerait.
Pendant une heure, je m'occupai à traduire quelques pages d'allemand; ensuite je pris ma palette et mes crayons, et je me mis à un travail plus agréable et plus facile. J'entrepris d'achever la miniature de Rosamonde Oliver. La tête était presque finie; il n'y avait plus qu'à peindre le fond, à nuancer les draperies, à ajouter une couche de carmin aux lèvres, un mouvement plus gracieux à certaines boucles, une teinte plus sombre à l'ombre projetée par les cils au-dessous des paupières azurées. J'étais occupée à ces charmants détails, quand quelqu'un frappa rapidement à ma porte, qui s'ouvrit aussitôt. Saint-John entra.
«Je viens voir comment vous passez votre jour de congé, dit-il; pas à penser, j'espère. Mais je vois que non; voilà qui est bien; pendant que vous dessinez, vous vous sentez moins seule. Vous voyez que je me défie encore de vous, bien que vous vous soyez parfaitement soutenue jusqu'ici. Je vous ai apporté un livre pour vous distraire ce soir.» Et il posa sur la table un poème nouvellement paru, une de ces productions du génie dont le public de ces temps-là était si souvent favorisé.
C'était l'âge d'or de la littérature moderne. Hélas! les lecteurs de nos jours sont moins heureux. Mais, courage! je ne veux ni accuser ni désespérer. Je sais que la poésie n'est pas morte ni le génie perdu. La richesse n'a pas le pouvoir de les enchaîner ou de les tuer; un jour tous deux prouveront qu'ils existent, qu'ils sont là libres et forts. Anges puissants réfugiés dans le ciel, ils sourient quand les âmes sordides se réjouissent de leur mort et que les âmes faibles pleurent leur destruction. La poésie détruite, le génie banni! Non, médiocrité, non, que l'envie ne vous suggère pas cette pensée. Non seulement ils vivent, mais ils règnent et rachètent; et, sans leur influence divine qui s'étend partout, vous seriez dans l'enfer de votre propre pauvreté.
Pendant que je regardais avidement les pages de Marmion (car c'était un volume de Marmion), Saint-John s'arrêta pour examiner mon dessin; mais il se redressa en tressaillant et ne dit rien. Je levai les yeux sur lui, il évita mon regard; je connaissais ses pensées et je pouvais lire clairement dans son coeur. J'étais alors plus calme et plus froide que lui; j'avais un avantage momentané; je conçus le projet de lui faire un peu de bien, si je le pouvais.
«Avec toute sa fermeté et toute sa domination sur lui-même, pensai-je, il s'impose une tâche trop rude. Il enferme en lui tous ses sentiments et toutes ses angoisses; il ne confesse rien; il ne s'épanche jamais. Je suis sûre que cela lui ferait du bien de parler un peu de cette belle Rosamonde qu'il ne pense pas devoir épouser; je vais tâcher de le faire causer.»
Je lui dis d'abord de prendre une chaise; mais il me répondit, comme toujours, qu'il n'avait pas le temps de rester. «Très bien, me dis-je tout bas, restez debout si vous voulez; mais vous ne partirez pas maintenant, j'y suis bien résolue. La solitude vous est au moins aussi funeste qu'à moi; je vais essayer d'obtenir votre confiance, et de trouver dans cette poitrine de marbre une ouverture par laquelle je pourrai vous verser quelques gouttes du baume de la sympathie… Ce portrait est-il ressemblant? demandai- je tout à coup.
— Ressemblant à qui? Je ne l'ai pas regardé attentivement.
— Pardon, monsieur Rivers, vous l'avez regardé.»
Il tressaillit de ma franchise soudaine et étrange; il me regarda avec étonnement. «Oh! ce n'est encore rien, pensai-je; je ne me laisserai pas intimider par un peu de roideur de votre part; je suis décidée à pousser très loin.»
Je continuai:
«Vous l'avez regardé de près et attentivement; mais je ne m'oppose pas à ce que vous le regardiez encore.»
Je me levai et je plaçai le dessin dans sa main.
«C'est une peinture bien exécutée, dit-il; les couleurs sont douces et claires, le dessin correct et gracieux.
— Oui, oui, je le sais; mais que dites-vous de la ressemblance? à qui ce portrait ressemble-t-il?»
Dominant son hésitation, il répondit: «À Mlle Oliver, je pense.
— Certainement. Et maintenant, monsieur, pour vous récompenser d'avoir si bien deviné, je vous ferai une seconde copie aussi fidèle et aussi soignée que celle-ci, pourvu que vous me promettiez de l'accepter. Je ne voudrais pas passer mon temps à un travail que vous regarderiez comme indigne de vous.»
Il continuait à regarder le portrait; plus il le contemplait, plus il le tenait fortement, plus il semblait le couver des yeux.
«C'est ressemblant, murmura-t-il; les yeux sont bien; la couleur, la lumière, l'expression, tout est parfait; ce portrait sourit.
— Aimeriez-vous à en avoir un semblable, ou bien cela vous blesserait-il? Dites-le-moi. Quand vous serez à Madagascar, au Cap ou aux Indes, serait-ce une consolation pour vous de posséder ce souvenir? ou bien cette vue vous rappellerait-elle des pensées tristes et énervantes?»
Il leva furtivement les yeux, me regarda d'un air irrésolu et troublé, puis contempla de nouveau le portrait.
«Il est certain que j'aimerais à l'avoir, dit-il; mais serait-ce sage? C'est une autre question.»
Depuis que j'étais persuadée que Rosamonde avait une préférence pour lui et que M. Oliver ne s'opposerait pas au mariage, comme j'étais moins exaltée dans mes opinions que Saint-John, j'avais résolu de faire tous mes efforts pour que cette union s'accomplît. Il me semblait que si M. Rivers devenait possesseur de la belle fortune de M. Oliver, il ferait autant de bien qu'en allant flétrir son génie et perdre sa force sous le soleil des tropiques. Dans la persuasion où j'étais, je répondis:
«Autant que je puis en juger, je trouve qu'il serait plus sage à vous de prendre l'original que le portrait.»
Pendant ce temps, il s'était assis; il avait posé le portrait devant lui sur la table, et, le front appuyé dans ses deux mains, le regardait tendrement. Je vis qu'il n'était ni fâché ni choqué de mon audace; je vis même qu'en lui parlant ainsi franchement d'un sujet qu'il regardait comme inabordable, en s'adressant librement à lui, on lui faisait éprouver un plaisir nouveau, un soulagement inattendu. Les gens réservés ont souvent plus besoin que les gens expansifs d'entendre parler ouvertement de leurs sentiments et de leurs douleurs. Le plus stoïque est homme, après tout; et se précipiter avec hardiesse et bonne volonté dans son âme solitaire, c'est souvent lui rendre le plus grand des services.
«Elle vous aime, j'en suis sûre, dis-je en me plaçant derrière sa chaise; et son père vous respecte. Puis c'est une charmante enfant; un peu irréfléchie, il est vrai, mais vous avez assez de raison pour tous deux. Vous devriez l'épouser.
— M'aime-t-elle? demanda-t-il.
— Certainement, plus qu'aucun autre; elle parle toujours de vous; nul sujet ne la réjouit tant, et c'est à cela qu'elle revient le plus souvent.
— J'aime à vous entendre, dit-il; parlez encore un quart d'heure.»
Il retira sa montre et la posa sur la table pour mesurer le temps.
«Mais pourquoi continuer, demandai-je, si pendant ce temps vous préparez quelque raisonnement puissant pour me contredire, ou si vous forgez un lien nouveau pour enchaîner votre coeur?
— Ne vous imaginez pas cela; croyez plutôt que je cède et que mon coeur s'amollit. L'amour humain s'élève en moi comme une fraîche fontaine qu'on vient d'ouvrir, et inonde de ses flots si doux le champ que j'avais préparé avec tant de soins et tant de labeurs, que j'avais assidûment ensemencé de bonnes intentions et de renoncement à moi-même; et maintenant il est englouti sous une onde délicieuse, les germes nouveaux sont rongés par un poison enivrant. Je me vois étendu sur une ottomane du salon de Vale- Hall, aux pieds de ma fiancée Rosamonde Oliver; elle me parle avec sa douce voix, me regarde avec ses yeux que votre main habile a si bien su reproduire, me sourit avec ses lèvres si vermeilles. Elle est à moi, je suis à elle; cette vie présente, ce monde d'un jour me suffit. Taisez-vous; ne dites rien; mon coeur est rempli d'extase, mes sens de délices. Laissez passer en paix le temps que j'ai marqué!»
La montre continuait à marcher; il respirait vite et bas; je restais muette. Le quart d'heure s'écoula au milieu de ce silence. M. Saint-John reprit sa montre, reposa le portrait, se leva et se tint debout devant le foyer.
«Maintenant, dit-il, j'ai voulu accorder ce court instant au délire et à l'illusion; j'ai reposé mes tempes sur le sein de la tentation; j'ai volontairement placé mon cou sous son joug de fleurs; j'ai goûté à sa coupe. L'oreiller est brûlant; un serpent est caché dans la guirlande; le vin est amer; ses promesses sont vides et ses offres fausses; je le vois et je le sais.»
Je le regardai avec étonnement.
«Il est étrange, poursuivit-il, qu'au moment où j'aime si ardemment Rosamonde Oliver, où je l'aime avec toute la violence d'une première passion dont l'objet est parfaitement beau, gracieux et fascinant, j'éprouve aussi une certitude complète qu'elle ne serait pas une bonne femme pour moi, qu'elle n'est pas la compagne qui me convient, et qu'après un an de mariage je m'en apercevrais bien, et qu'à douze mois d'enivrement succéderait une vie de regret, je le sais.»
Je ne pus m'empêcher de m'écrier:
«C'est étrange, en effet!»
Il continua:
«Si je suis sensible à ses charmes, je suis aussi vivement frappé par ses défauts; ils sont de telle nature qu'elle ne pourrait sympathiser en rien avec moi; elle ne comprendrait pas mes aspirations; elle ne pourrait pas m'aider dans mes entreprises. Rosamonde souffrir, travailler, être apôtre! Rosamonde devenir la femme d'un missionnaire; non, c'est impossible!
— Mais vous n'avez pas besoin d'être un missionnaire; vous pouvez renoncer à ce projet.
— Y renoncer? Ne savez-vous donc pas que c'est ma vocation, ma grande oeuvre, les fondements que je pose sur la terre pour ma demeure céleste, mon espérance d'être compté parmi ceux qui ont étouffé toute ambition pour le désir glorieux d'améliorer leurs frères, de remplacer la guerre par la paix, l'esclavage par la liberté, la superstition par la religion, la crainte de l'enfer par l'espérance du ciel? Renoncer à ce projet qui m'est plus cher que le sang de mes veines! C'est de ce côté-là que je dois diriger mes regards, c'est dans ce but que je dois vivre.»