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Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice

Chapter 35: CHAPITRE XXXIV
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About This Book

La narration suit une jeune orpheline qui traverse une enfance marquée par la privation et l'injustice, reçoit une éducation austère, puis devient institutrice dans une grande maison où elle tisse une relation complexe avec le maître du lieu. Confrontée à révélations troublantes et à choix moraux, elle affirme son intégrité, quitte ce monde pour retrouver sa liberté, hérite d'une indépendance financière, et revient vers un foyer durable après des épreuves qui ont transformé tous les protagonistes. Le récit explore l'autonomie personnelle, la conscience morale, les inégalités sociales et les tensions entre passion et devoir.

Après une longue pause, je repris:

«Et Mlle Oliver, vous est-il indifférent de la voir malheureuse?

— Mlle Oliver est entourée de courtisans et de flatteurs. Dans moins d'un mois mon image sera effacée de son coeur; elle m'oubliera et se mariera probablement à quelqu'un qui la rendra plus heureuse que je n'aurais pu le faire.

— Vous parlez froidement; mais cette lutte vous fait souffrir; vous changez.

— Non; si je change un peu, c'est l'inquiétude que me causent mes projets dont l'exécution est encore mal assurée; ce matin même j'ai appris que mon successeur, dont j'attends depuis si longtemps l'arrivée, ne sera pas prêt à me remplacer avant trois mois, peut- être six.

— Vous tremblez et vous rougissez quand Mlle Oliver entre dans l'école.»

Sa figure prit de nouveau une expression de surprise; il ne pensait pas qu'une femme oserait parler ainsi à un homme. Quant à moi, je me sentais sur mon terrain; je ne pouvais pas entrer en communication avec les esprits forts, discrets et raffinés, soit d'hommes, soit de femmes, avant d'avoir dépassé les limites d'une réserve conventionnelle, avant d'avoir franchi le seuil de leurs confidences et pris ma place près du foyer de leurs coeurs.

«Vous êtes originale, me dit-il, et nullement timide. Votre esprit est brave autant que votre oeil est pénétrant; mais laissez-moi vous assurer que vous interprétez mal mes émotions; vous les croyez plus fortes et plus puissantes qu'elles ne le sont; vous m'accordez plus de sympathie que je n'ai le droit d'en réclamer. Quand mes joues se colorent et quand je tremble devant Mlle Oliver, je ne me plains pas; je méprise ma faiblesse; je sais qu'elle est vile: c'est une fièvre de la chair; mais, je vous le dis en vérité, ce n'est pas une convulsion de l'âme; non mon âme est aussi ferme que le rocher fixé sous les profondeurs de la mer agitée. Connaissez-moi pour ce que je suis, c'est-à-dire pour un homme froid et dur.»

Je souris d'un air incrédule.

«Vous vous êtes emparée de ma confiance par force, continua-t-il; maintenant elle est toute à votre service; si l'on pouvait me dépouiller de ce vêtement de chair dont le chrétien recouvre les difformités humaines, vous verriez que je suis simplement un homme dur, froid et ambitieux. De tous les sentiments, l'affection naturelle a seule conservé un pouvoir constant sur moi; la raison est mon guide, et non pas le sentiment; mon ambition est illimitée, mon désir de m'élever plus haut, de faire plus que les autres, est insatiable. J'honore la patience, la persévérance, l'industrie et le talent, parce que ce sont des moyens pour l'homme d'accomplir de grandes choses et de s'élever. Je vous examine avec intérêt, parce que je vois en vous une femme active, sage et énergique, et non pas parce que je vous plains profondément de ce que vous avez déjà souffert, et de ce que vous souffrez encore.

— Mais alors, dis-je, vous ne seriez qu'un philosophe païen?

— Non; il y a une différence entre moi et les déistes; je crois, et je crois à l'Évangile. Vous vous êtes trompée de nom; je ne suis pas un philosophe païen, mais un philosophe chrétien de la secte de Jésus; comme son disciple, j'accepte ses doctrines généreuses, pures et miséricordieuses; je suis décidé à les prêcher. Élevé jeune dans la religion, écoutez ce qu'elle a su faire de mes qualités innées. Avec ce petit germe d'affection naturelle que j'avais en moi, elle a su développer l'arbre puissant de la philanthropie; je possédais les racines sauvages et incultes de la droiture humaine, elle m'a fait comprendre la justice de Dieu; j'étais ambitieux d'acquérir du pouvoir et du renom pour moi-même, elle m'a inspiré la noble ambition de prêcher le royaume de mon maître, de remporter des victoires sous l'étendard de la croix. Voilà ce qu'a fait la religion, voilà comment elle a su purifier ce qu'elle a trouvé en moi, tailler et dresser ma nature; mais elle n'a pas pu la détruire, rien ne la détruira jusqu'au jour où ce corps mortel passera dans l'éternité…»

Après avoir dit ces mots, il prit son chapeau, qui était posé sur la table à côté de ma palette; il regarda encore une fois le portrait.

«Elle est belle, murmura-t-il; c'est bien en vérité la rose au monde.

— Vous ne voulez pas que je vous fasse son portrait?

— À quoi bon? non.»

Il recouvrit le portrait de la feuille de papier fin sur laquelle j'avais l'habitude de m'appuyer le bras quand je peignais, afin de ne pas tacher mon carton. Je ne sais ce qu'il aperçut tout à coup sur cette feuille; mais quelque chose attira ses yeux; il la prit brusquement, contempla le bord, me jeta un regard singulier et incompréhensible, un regard qui semblait vouloir m'examiner moi et ma toilette, car il le promena sur toute ma personne avec la rapidité de l'éclair; ses lèvres s'ouvriront comme s'il allait parler, mais il s'arrêta.

«Qu'y a-t-il? demandai-je.

— Rien.» me répondit-il; et remettant le papier à sa place, je le vis déchirer rapidement un petit morceau du bord de la feuille. Ce papier disparut dans son gant; puis il me salua rapidement, me dit adieu et disparut.

À mon tour j'examinai le papier, mais je n'y vis rien, sinon quelques traits que j'avais faits pour essayer mon crayon. Je pensai à cet événement pendant une minute ou deux; mais ne pouvant pas découvrir ce mystère, et persuadée d'ailleurs qu'il ne devait pas avoir une grande importance, je n'y pensai bientôt plus.

CHAPITRE XXXIII

Quand M. Saint-John partit, la neige commençait à tomber, la tempête continua toute la nuit. Le jour suivant, un vent aigu amena des tourbillons de neige froids et épais; vers le soir, la vallée était presque impraticable. J'avais fermé mes persiennes et mis une natte devant la porte pour empêcher la neige d'entrer par- dessous. J'avais arrangé mon feu, et, après être restée une heure assise sur le foyer pour écouter la tempête, j'allumai une chandelle, je pris Marmion, et je me mis à lire la strophe suivante:

«Le soleil se couchait derrière les montagnes de Norham, couvertes de châteaux, derrière les belles rives de la Tweed large et profonde, et les Cheviots solitaires. Les tours massives, le donjon qui les garde et les murailles qui les entourent, brillent d'une lueur jaunâtre.»

L'harmonie des vers me fit bientôt oublier l'orage. J'entendis du bruit; je pensai que c'était le vent qui frappait contre la porte. Mais non; c'était Saint-John Rivers qui tournait le loquet. Il était venu à travers ce froid ouragan et cette obscurité bruyante. Il se tenait debout devant moi; le manteau qui le recouvrait était aussi blanc qu'un glacier. Je demeurai stupéfaite, car je ne m'attendais pas à avoir un hôte ce soir-là.

— Y a-t-il quelque mauvaise nouvelle? demandai-je, est-il arrivé quelque chose?

— Non. Comme vous vous inquiétez facilement!» me répondit-il en suspendant son manteau à la porte, vers laquelle il repoussa froidement la natte que son entrée avait dérangée. Il secoua la neige de ses souliers. «Je vais salir votre chambre, dit-il; mais il faut m'excuser pour une fois.» Alors il s'approcha du feu. «Je vous assure que j'ai eu bien de la peine à arriver ici, dit-il en réchauffant ses mains à la flamme du foyer. Un moment j'ai enfoncé jusqu'à la ceinture; heureusement la neige est encore molle.»

Je ne pus pas m'empêcher de dire: «Mais pourquoi êtes-vous venu?

— C'est une question peu hospitalière à faire à un visiteur; mais, puisque vous me le demandez, je vous répondrai que c'est simplement pour causer avec vous. J'étais fatigué de mes livres muets et de ma chambre vide. D'ailleurs, depuis hier, je suis dans l'état d'une personne à qui l'on a dit la moitié d'une histoire et qui est impatiente d'en connaître la fin.»

Il s'assit. Je me rappelai sa conduite singulière de la veille, et je commençai à craindre pour sa tête; en tout cas, s'il était fou, sa folie était bien froide et bien recueillie. Je n'avais jamais vu ses beaux traits aussi semblables à du marbre, qu'au moment où, jetant de côté ses cheveux mouillés par la neige, il laissa la lumière du foyer briller librement sur son front et ses joues si pâles. Je fus attristée en remarquant les traces évidentes du souci et du chagrin. J'attendais, espérant qu'il allait dire quelque chose que je pourrais au moins comprendre. Mais sa main était posée sur son menton, ses doigts sur ses lèvres; il pensait. Je fus frappée en voyant que sa main était aussi dévastée que sa figure. Une pitié involontaire s'empara de moi et je m'écriai:

«Je voudrais que Diana et Marie pussent demeurer avec vous; il est mauvais pour vous de vivre seul, et vous êtes trop indifférent sur votre santé.

— Pas du tout, dit-il, je prends soin de moi quand c'est nécessaire; je me porte très bien. Que me manque-t-il donc?

Il dit ces mots avec indifférence et d'un air absorbé, ce qui me prouva qu'à ses yeux ma sollicitude était au moins superflue. Je me tus.

Il continuait à remuer lentement son doigt sur sa lèvre supérieure, et son oeil se promenait sur la grille ardente. Trouvant indispensable de dire quelque chose, je lui demandai si la porte qu'il avait derrière lui ne lui donnait pas trop de froid.

«Non, non, me répondit-il brièvement et presque brusquement.

— Eh bien, pensai-je, taisez-vous si vous le désirez. Je vais vous laisser à vos réflexions et reprendre mon livre.»

Je mouchai la chandelle, et je me remis à lire Marmion. Bientôt il se redressa; ce mouvement me fit lever les yeux. Il tira simplement de sa poche un portefeuille en maroquin, y prit une lettre qu'il lut en silence, la replia, la remit à sa place, et tomba dans une profonde méditation. Je ne pouvais pas lire en ayant sous les yeux un visage aussi impossible à sonder; dans mon impatience je ne pouvais pas me taire; peut-être allait-il me mal recevoir, mais tant pis, il me fallait parler.

«Avez-vous reçu dernièrement des nouvelles de Marie et de Diana? demandai-je.

— Non, pas depuis la lettre que je vous ai montrée il y a huit jours.

— Il n'y a rien de changé pour vous? Vous ne quitterez pas l'Angleterre avant l'époque que vous m'avez indiquée?

— Je le crains; ce serait un trop grand bonheur pour que je puisse y compter.»

Arrivée là, je changeai le sujet de ma conversation. Je me mis à parler de mon école et de mes élèves.

«La mère de Marie Garrett est mieux, dis-je. Marie est revenue à l'école ce matin, et la semaine prochaine j'aurai quatre élèves nouvelles de Foundry-Close; sans la neige, elles seraient venues aujourd'hui.

— En vérité?

— M. Oliver paye la pension de deux d'entre elles.

— Ah!

— Il régalera toute l'école à Noël.

— Je le sais.

— Est-ce vous qui le lui avez conseillé?

— Non.

— Qui est-ce donc?

— Sa fille, je crois.

— C'est bien d'elle; elle est si bonne!

— Oui.»

Une nouvelle pause. L'horloge sonna huit heures; ce bruit le tira de sa méditation. Il décroisa ses jambes, se redressa et se tourna de mon côté.

«Laissez votre livre un instant, dit-il, et approchez-vous un peu du feu.»

J'étais de plus en plus étonnée.

«Il y a une demi-heure, dit-il, je vous ai parlé de mon impatience de connaître la suite d'une histoire; j'ai réfléchi depuis qu'il valait mieux que je fusse le narrateur et vous l'auditeur. Avant de commencer, il est bon de vous avertir que l'histoire vous semblera un peu ancienne; mais de vieux détails reprennent quelquefois de la fraîcheur en passant par des lèvres nouvelles. Du reste, usée ou non, elle est courte.

«Il y a vingt ans, un pauvre ministre (peu importe son nom maintenant) tomba amoureux d'une jeune fille riche; la jeune fille aussi l'aimait, et elle l'épousa, malgré les conseils de ses amis, qui la renièrent aussitôt après son mariage; au bout de deux ans, ce couple téméraire avait cessé d'exister, et tous deux étaient tranquillement couchés sous une même pierre. J'ai vu leur tombeau dans le grand cimetière qui entoure la sombre et triste église d'une immense ville manufacturière, dans le comté de ***. Ils laissèrent une fille qui, dès sa naissance, fut reçue par une charité froide comme les amas de neige dans lesquels j'ai enfoncé ce soir. L'enfant abandonnée fut portée dans la demeure d'un riche parent de sa mère; elle fut élevée par une tante appelée (maintenant j'arrive aux noms) Mme Reed, de Gateshead. Vous tressaillez; avez-vous entendu du bruit? C'est probablement un rat qui gratte le mur de l'école; avant que je la fisse réparer, c'était une grange, et les granges sont généralement hantées par les rats. Mais continuons notre récit. Mme Reed garda l'orpheline pendant dix années; je ne sais si elle fut heureuse ou non: personne ne me l'a dit. Au bout de ce temps, l'enfant fut envoyée dans un endroit que vous connaissez, à l'école de Lowood, où vous- même avez demeuré. Il parait que sa conduite fut honorable; d'élève, elle devint maîtresse comme vous. Je suis frappé du rapport qu'il y a entre son histoire et la vôtre. Elle quitta Lowood pour se faire gouvernante; voyez, ici encore vos deux destinées sont semblables; elle entreprit l'éducation de la pupille d'un certain M. Rochester.

— Monsieur Rivers! m'écriai-je.

— Je devine vos sentiments, dit-il, mais réprimez-les un instant; j'ai presque fini, écoutez-moi jusqu'au bout. Je ne sais rien sur M. Rochester, si ce n'est qu'il offrit un mariage honorable à cette jeune fille, et que, devant l'autel, on découvrit qu'il avait une femme vivante, mais folle; je ne connais ni ses desseins ni sa conduite après cette découverte. Il arriva un événement qui rendit nécessaire de rechercher la gouvernante; on apprit qu'elle était partie; personne ne put savoir quand, comment, ni pour aller où; elle avait quitté le château de Thornfield pendant la nuit. Toutes les recherches sont restées infructueuses; on a parcouru tout le pays sans avoir pu rien apprendre sur elle, et pourtant il est indispensable qu'on la trouve; on a écrit dans tous les journaux; moi-même j'ai reçu une lettre d'un M. Briggs, procureur, où l'on me communiquait les détails que je viens de vous rapporter; n'est-ce pas une histoire étrange?

— Répondez-moi seulement à ce que je vais vous demander, dis-je; vous le pourrez certainement. Qu'avez-vous appris sur M. Rochester? Où est-il? que fait-il? Se porte-t-il bien?

— Je ne sais rien sur M. Rochester; la lettre n'en parle que pour mentionner son dessein illégal. Vous devriez plutôt me demander le nom de la gouvernante et l'événement qui rend sa présence indispensable.

— Personne n'est donc allé au château de Thornfield? personne n'a donc vu M. Rochester?

— Je ne pense pas.

— Lui a-t-on écrit?

— Certainement.

— Et qu'a-t-il répondu? Qui a sa lettre?

— M. Briggs me dit que la réponse à sa demande n'a pas été faite par M. Rochester, mais par une dame qui signe Alice Fairfax.»

Je me sentis froide et consternée. Ainsi mes craintes étaient fondées: il avait probablement quitté l'Angleterre et, dans son désespoir, était retourné vers un de ses anciens repaires du continent; et quels adoucissements avait-il cherchés à ses cruelles souffrances, quels objets pour satisfaire ses fortes passions? Je n'osais pas répondre à cette question. Oh mon pauvre maître! lui qui avait presque été mon mari! lui que j'avais si souvent appelé mon cher Édouard!

«Cet homme devait être mauvais, observa M. Rivers.

— Vous ne le connaissez pas, ne le jugez pas ainsi! m'écriai-je avec chaleur.

— Très bien, me dit-il tranquillement; du reste je suis occupé d'autre chose que de lui, j'ai mon histoire à finir. Puisque vous ne voulez pas me demander le nom de la gouvernante, je vais vous le dire moi-même; attendez, je l'ai ici: il vaut toujours mieux avoir les choses importantes soigneusement écrites sur le papier.»

Il prit de nouveau son portefeuille, l'ouvrit, et y chercha quelque chose; de l'un des compartiments il tira un vieux morceau de papier qui semblait avoir été déchiré brusquement. Je reconnus la forme et les traits de pinceau de différentes couleurs du morceau enlevé au papier qui recouvrait le portrait de Mlle Oliver. Saint-John se leva, le tint devant mes yeux, et je lus, tracés en encre de Chine et par ma propre main, les mots: Jane Eyre. J'avais probablement écrit cela dans un moment d'oubli.

«Briggs, continua-t-il, me parlait d'une Jane Eyre, et c'était également ce nom qui se trouvait dans les journaux; je connaissais une Jane Elliot; je confesse que j'avais des soupçons, mais je ne fus certain qu'hier dans l'après-midi. Avouez-vous votre nom et renoncez-vous au pseudonyme?

— Oui, oui; mais où est M. Briggs? Il en sait peut-être plus long que vous sur M. Rochester.

— Briggs est à Londres; je doute qu'il sache rien sur M. Rochester; ce n'est pas M. Rochester qui l'intéresse. Vous oubliez le point essentiel pour vous occuper de détails insignifiants; vous ne me demandez pas pourquoi M. Briggs vous cherche, et pourquoi il a besoin de vous.

— Eh bien! pourquoi?

— Simplement pour vous dire que votre oncle, M. Eyre, de Madère, est mort; qu'il vous a laissé toute sa fortune, et que maintenant vous êtes riche; simplement pour cela, rien de plus.

— Moi, riche?

— Oui, vous, une riche héritière.»

Il y eut un moment de silence.

«Il faudra prouver votre identité, continua Saint-John, mais cela n'offrira aucune difficulté, et alors vous pourrez entrer tout de suite en possession. Votre fortune est placée dans les fonds anglais. Briggs a le testament et tous les papiers nécessaires.»

C'était une phase nouvelle dans ma vie. Il est beau de sortir de l'indigence pour devenir riche subitement, c'est même très beau; mais ce n'est pas une chose que l'on comprenne tout d'un coup et dont on puisse se réjouir entièrement dans le moment même. Il y a des joies bien plus enivrantes. Une fortune est un bonheur solide, tout terrestre, mais il n'a rien d'idéal; tout ce qui s'y rattache est calme, et la joie qu'on ressent ne peut pas se manifester avec enthousiasme; on ne saute pas, on ne chante pas. En apprenant qu'on est riche, on commence par songer aux responsabilités, par penser aux affaires: dans le fond, on est satisfait, mais il y a de graves soucis; on se contient, on reçoit la nouvelle de son bonheur avec un visage sérieux.

D'ailleurs, les mots testament, legs, marchent côte à côte avec les mots mort et funérailles. Mon oncle était mort: c'était mon seul parent. Depuis que je savais qu'il existait, j'avais nourri l'espérance de le voir un jour; maintenant je ne le pourrai plus. Puis cet argent ne venait qu'à moi seule, et non pas à moi et à une famille qui s'en serait réjouie; à moi toute seule. Certainement c'était un bonheur: je serai si heureuse d'être indépendante! Cela, du moins, je le sentais bien, et cette pensée gonflait mon coeur.

«Enfin, vous levez la tête, me dit M. Rivers; je croyais que Méduse vous avait lancé un de ses regards et que vous étiez changée en statue de pierre. Probablement vous allez me demander maintenant à combien monte votre fortune.

— Eh bien, oui; à combien monte-t-elle?

— Oh! cela ne vaut même pas la peine d'en parler; on dit vingt mille livres sterling, je crois; mais qu'est-ce que cela?

— Vingt mille livres sterling!»

Mon étonnement fut grand; j'avais compté sur quatre ou cinq mille; cette nouvelle me coupa la respiration pour un instant. M. Saint- John, que je n'avais jamais entendu rire auparavant, se mit alors à rire.

«Eh bien! dit-il, si vous aviez commis un meurtre et si je venais vous apprendre que votre crime est découvert, vous auriez l'air moins épouvantée.

— C'est une forte somme; ne pensez-vous pas qu'il y a erreur?

— Pas le moins du monde.

— Peut-être avez-vous mal lu les chiffres, et n'y a-t-il que 2000?

— C'est écrit en lettres et non pas en chiffres: vingt mille.»

Je me faisais l'effet d'un individu dont les facultés gastronomiques qui sont très grandes, et tout à coup se trouve assis seul levant une table préparée pour cent. M. Rivers se leva et mit son manteau.

«Si la nuit n'était pas si mauvaise, dit-il, j'enverrais Anna vous tenir compagnie; vous avez l'air si malheureuse qu'il n'est pas très prudent de vous laisser seule; mais la pauvre Anna ne pourrait pas se tirer de la neige aussi bien que moi; ses jambes ne sont pas aussi longues; ainsi donc je me vois obligé de vous laisser à votre tristesse. Bonsoir.»

Il toucha le loquet de la porte, une pensée subite me vint.

«Arrêtez une minute! m'écriai-je.

— Eh bien?

— Je voudrais savoir pourquoi M. Briggs vous a écrit pour apprendre des détails sur moi; comment il vous connaît, et ce qui a pu lui faire penser que, dans un pays écarté comme celui-ci, vous pourriez l'aider à me découvrir…

— Oh! me dit-il, c'est que je suis ministre, et les ministres sont souvent consultés dans les cas embarrassants.»

Il tourna de nouveau le loquet.

«Non, cela ne me satisfait pas! m'écriai-je.

En effet, sa réponse était à la fois si vague et si prompte, que ma curiosité, au lieu d'être satisfaite, n'en fut que piquée davantage.

«Il y a quelque chose d'étrange là dedans, ajoutai-je, et je veux tout savoir.

— Une autre fois.

— Non, ce soir, ce soir même!»

Et comme il s'éloigna un peu de la porte, je me plaçai entre elle et lui. Il semblait embarrassé.

«Certainement, repris-je, vous ne partirez pas avant de m'avoir tout dit.

— Je préférerais que ce fût une autre fois.

— Non, il le faut!

— J'aimerais mieux que vous apprissiez tout cela par Diana ou par
Marie.»

Ces objections ne faisaient qu'accroître mon ardeur; je voulais être satisfaite, et tout de suite; je le lui dis.

«Mais, reprit-il, je vous ai dit que je suis un homme dur et difficile à persuader.

— Et moi, je suis une femme dure, dont il est impossible de se débarrasser.

— Je suis froid, continua-t-il, la fièvre ne saurait me gagner.

— Je suis ardente, et le feu fond la glace. La flamme du foyer a fait sortir toute la neige de votre manteau; l'eau en a profité pour couler sur le sol, qui maintenant ressemble à une rue inondée… Monsieur Rivers, si vous voulez que je vous pardonne jamais le crime d'avoir souillé le sable de ma cuisine, dites-moi ce que je désire savoir…

— Eh bien! dit-il, je cède, non pas à cause de votre ardeur, mais à cause de votre persévérance, de même que la pierre cède sous le poids de la goutte d'eau qui tombe sans cesse; d'ailleurs il faudra toujours que vous le sachiez: autant maintenant que plus tard. Vous vous appelez Jane Eyre?

— Certainement! nous l'avons déjà dit.

— Peut-être ne savez-vous pas que je porte le même nom que vous?
J'ai été baptisé John Eyre Rivers.

— Non, en vérité, je ne le savais pas; je me rappelle avoir vu la lettre E dans les initiales gravées sur les livres que vous m'avez prêtés; je ne me suis jamais demandé quel pouvait être votre nom; mais alors certainement…»

Je m'arrêtai; je ne voulais pas entretenir, encore moins exprimer la pensée qui m'était venue; mais bientôt elle se changea pour moi en une grande probabilité; toutes les circonstances s'accordaient si bien! la chaîne, qui jusque-là n'avait été qu'une série d'anneaux séparés et sans forme, commençait à s'étendre droite devant moi; chaque anneau était parfait et l'union complète. Avant que Saint-John eût parlé, un instinct m'avait avertie de tout. Mais comme je ne dois pas m'attendre à trouver le même instinct chez le lecteur, je répéterai l'explication donnée par M. Rivers.

«Ma mère s'appelait Eyre, me dit-il; elle avait deux frères: l'un, ministre, avait épousé Mlle Jane Reed, de Gateshead; l'autre. John Eyre, était commerçant à Madère. M. Briggs, procureur de M. Eyre, nous écrivit, au mois d'août dernier, pour nous apprendre la mort de notre oncle et pour nous dire qu'il avait laissé sa fortune à la fille de son frère le ministre, nous rejetant à cause d'une querelle qui avait eu lieu entre lui et mon père et qu'il n'avait jamais voulu pardonner. Il y a quelques semaines, il nous écrivit de nouveau pour nous apprendre qu'on ne pouvait pas retrouver l'héritière, et pour nous demander si nous savions quelque chose sur elle; un nom écrit par hasard sur un morceau de papier me l'a fait découvrir. Vous savez le reste…»

Il voulut de nouveau partir; mais je m'appuyai le dos contre la porte.

«Laissez-moi parler, dis-je; donnez-moi le temps de respirer.»

Je m'arrêtai; il se tenait debout devant moi, le chapeau à la main, et paraissait assez calme. Je continuai:

«Votre mère était la soeur de mon père?

— Oui.

— Par conséquent elle était ma tante?»

Il fit un signe affirmatif.

«Mon oncle John était votre oncle? Vous, Diana et Marie, vous êtes les enfants de sa soeur, et moi je suis la fille de son frère?

— Sans doute.

— Alors vous êtes mes cousins; la moitié de notre sang coule de la même source?

— Oui, nous sommes cousins.»

Je le regardai; il me sembla que j'avais trouvé un frère, un frère dont je pouvais être orgueilleuse et que je pouvais aimer; deux soeurs dont les qualités étaient telles, qu'elles m'avaient inspiré une profonde amitié et une grande admiration, même lorsque je ne voyais en elles que des étrangères. Ces deux jeunes filles, que j'avais contemplées avec un mélange amer d'intérêt et de désespoir, lorsque, agenouillée sur la terre humide, j'avais regardé à travers l'étroite fenêtre de Moor-House, ces deux jeunes filles étaient mes parentes; cet homme jeune et grand, qui m'avait ramassée mourante sur le seuil de sa maison, m'était allié par le sang: bienheureuse découverte pour une pauvre abandonnée! C'était là une véritable richesse, une richesse du coeur! une mine d'affections pures et naturelles! C'était un bonheur vif, immense et enivrant, qui ne ressemblait pas à celui que j'avais éprouvé en apprenant que j'étais riche; car, quoique cette nouvelle eût été la bienvenue, je n'en avais ressenti qu'une joie modérée. Dans l'exaltation de ce bonheur soudain, je joignis les mains; mon pouls bondissait, mes veines battaient avec force.

«Oh! je suis heureuse! je suis heureuse!» m'écriai-je.

Saint-John sourit.

«N'avais-je pas raison de vous dire que vous négligiez les points essentiels pour vous occuper de niaiseries? reprit-il. Vous êtes restée sérieuse quand je vous ai appris que vous étiez riche; et maintenant, voyez votre exaltation pour une chose sans importance.

— Que voulez-vous dire? Peut-être est-ce de peu d'importance pour vous. Vous avez des soeurs, vous n'avez pas besoin d'une cousine; mais moi, je n'avais personne. Trois parents, ou deux, si vous ne voulez pas que je vous compte, viennent de naître pour moi. Oui, je le répète, je suis heureuse!»

Je me promenai rapidement dans ma chambre; puis je m'arrêtai, suffoquée par les pensées qui s'élevaient en moi, trop rapides pour que je pusse les recevoir, les comprendre et les mettre en ordre. Je songeais à tout ce qui pourrait avoir lieu et aurait lieu avant longtemps; je regardais les murailles blanches, et je crus voir un ciel couvert d'étoiles, dont chacune me conduisait vers un but délicieux. Enfin, je pouvais faire quelque chose pour ceux qui m'avaient sauvé la vie, et que jusque-là j'avais aimés d'un amour inutile. Ils étaient sous un joug, et je pouvais leur rendre la liberté; ils étaient éloignés les uns des autres, et je pouvais les réunir; l'indépendance et la richesse qui m'appartenaient pouvaient leur appartenir aussi. N'étions-nous pas quatre? Vingt mille livres, partagées en quatre, donnaient cinq mille livres à chacun; c'était bien assez. Justice serait faite et notre bonheur mutuel assuré. La richesse ne m'accablait plus, ce n'était plus un legs de pièces d'or, mais un héritage de vie, d'espérances et de joies.

Je ne sais quel air j'avais pendant que je songeais à toutes ces choses; mais je m'aperçus bientôt que M. Rivers avait placé une chaise derrière moi, et s'efforçait doucement de me faire asseoir. Il me conseillait d'être calme; je lui déclarai que mon esprit n'était nullement troublé; je repoussai sa main, et je me mis de nouveau à me promener dans la chambre.

«Vous écrirez demain à Marie et à Diana, dis-je, et vous les prierez de venir tout de suite ici. Diana m'a dit qu'elle et sa soeur se trouveraient riches avec mille livres sterling chacune; aussi je pense qu'avec cinq mille elles seront tout à fait satisfaites.

— Dites-moi où je pourrai trouver un verre d'eau, me répondit Saint-John; en vérité, vous devriez faire un effort pour vous calmer.

— C'est inutile. Répondez-moi: quel effet produira sur vous cette fortune? Resterez-vous en Angleterre, épouserez-vous Mlle Oliver et vous déciderez-vous à vivre comme tous les hommes?

— Vous vous égarez; votre tête se trouble. Je vous ai appris cette nouvelle trop brusquement; votre exaltation dépasse vos forces.

«Monsieur Rivers vous me ferez perdre patience; je suis calme; c'est vous qui ne me comprenez pas, ou plutôt qui affectez de ne pas me comprendre.

— Peut-être que, si vous vous expliquiez plus clairement, je vous comprendrais mieux.

— M'expliquer! mais il n'y a pas d'explication à donner. Il est bien facile de comprendre qu'en partageant vingt mille livres sterling entre le neveu et les trois nièces de notre oncle, il revient cinq mille livres à chacun; tout ce que je vous demande, c'est d'écrire à vos soeurs pour leur apprendre l'héritage qu'elles viennent de faire.

— C'est-à-dire que vous venez de faire.

— Je vous ai déjà dit comment je considérais cela, et je ne puis pas changer ma manière de voir. Je ne suis pas grossièrement égoïste, aveuglément injuste et lâchement ingrate. D'ailleurs je veux avoir une demeure et des parents: j'aime Moor-House et j'y resterai; j'aime Diana et Marie, et je m'attacherai à elles pour toute la vie. Je serai heureuse d'avoir cinq mille livres; mais vingt mille ne feraient que me tourmenter; et puis, si cet argent m'appartient aux yeux de la loi, il ne m'appartient pas aux yeux de la justice. Je ne vous abandonne que ce qui me serait tout à fait inutile; je ne veux ni discussion ni opposition; entendons- nous entre nous et décidons cela tout de suite.

— Vous agissez d'après votre premier mouvement; il faut que vous y réfléchissiez pendant plusieurs jours, avant qu'on puisse regarder vos paroles comme valables.

— Oh! si vous ne doutez que de ma sincérité, je ne crains rien.
Vous reconnaissez la justice de ce que je dis?

— J'y vois en effet une certaine justice; mais elle est contraire aux coutumes. La fortune entière vous appartient; mon oncle l'a gagnée par son propre travail, il était libre de la laisser à qui il voulait; il vous l'a donnée. Après tout, la justice vous permet de la garder, et vous pouvez sans remords de conscience la considérer comme votre propriété.

— Pour moi, répondis-je, c'est autant une affaire de sentiment que de conscience; je puis bien une fois me laisser aller à mes sentiments: j'en ai si rarement l'occasion! Quand même pendant une année vous ne cesseriez de discuter et de me tourmenter, je ne pourrais pas renoncer au plaisir infini que j'ai rêvé, au plaisir d'acquitter en partie une dette immense et de m'attacher des amis pour toute ma vie.

— Vous parlez ainsi maintenant, reprit Saint-John, parce que vous ne savez pas ce que c'est de posséder de la fortune et d'en jouir; vous ne savez pas l'importance que vous donneront vingt mille livres sterling, la place que vous pourrez occuper dans la société, l'avenir qui sera ouvert devant vous; vous ne le savez pas.

— Et vous, m'écriai-je, vous ne pouvez pas vous imaginer avec quelle ardeur j'aspire vers un amour fraternel. Je n'ai jamais eu de demeure; je n'ai jamais eu ni frères ni soeurs; je veux en avoir maintenant. Vous ne vous refusez pas à me reconnaître et à m'admettre parmi vous, n'est-ce pas?

— Jane, je serai votre frère, et mes soeurs seront vos soeurs, sans que nous vous demandions ce sacrifice de vos justes droits.

— Mon frère éloigné de mille lieues, mes soeurs asservies chez des étrangers, et moi riche, gorgée d'or, sans l'avoir jamais ni gagné ni mérité! Est-ce là une égalité fraternelle, une union ultime, un profond attachement?

— Mais, Jane, vos aspirations à une famille et à un bonheur domestique peuvent être satisfaites par d'autres moyens que ceux dont vous parlez; vous pouvez vous marier.

— Non, je ne veux pas me marier. Je ne me marierai jamais.

— C'est trop dire; des paroles aussi irréfléchies sont une preuve de l'exaltation où vous êtes.

— Non, ce n'est pas trop dire; je sais ce que j'éprouve, et combien tout mon être repousse la simple pensée du mariage. Personne ne m'épouserait par amour, et je ne veux pas qu'en me prenant on cherche simplement à faire une bonne spéculation. Je ne veux pas d'un étranger qui serait différent de moi, et avec lequel je ne pourrais pas sympathiser. J'ai besoin de mes parents, c'est à dire de ceux qui sentent comme moi. Dites encore que vous serez mon frère; quand vous avez prononcé ces mots, j'ai été heureuse. Si vous le pouvez, répétez-les avec sincérité.

— Je crois que je le puis; je sais que j'ai toujours aimé mes soeurs; mon affection pour elles est basée sur le respect que j'ai pour leur valeur et sur mon admiration pour leur capacité. Vous aussi vous avez une intelligence et des principes. Vous ressemblez à mes soeurs par vos habitudes et vos goûts; votre présence m'est toujours agréable, j'ai déjà trouvé dans votre conversation un soulagement salutaire; je sens que je pourrai facilement vous faire une place dans mon coeur et vous considérer comme ma plus jeune soeur.

— Merci, je me contente de cela pour ce soir. Maintenant vous feriez mieux de partir; car si vous restiez plus longtemps, vous pourriez bien m'irriter encore par vos scrupules injurieux.

— Et l'école, mademoiselle Eyre? il faudra la fermer à présent, je pense?

— Non, je resterai à mon poste jusqu'à ce que vous ayez trouvé une autre maîtresse.»

Il sourit d'un air approbateur, me donna une poignée de main et prit congé de moi.

Je n'ai pas besoin de raconter en détail les luttes que j'eus à soutenir et les arguments que je dus employer pour que le partage du legs eût lieu comme je le désirais. Ma tâche était rude; mais comme j'étais bien résolue, et que mon cousin et mes cousines virent enfin que j'étais irrévocablement décidée à partager également, comme au fond de leurs coeurs ils sentaient toute la justice de mon intention, et savaient bien qu'à ma place ils auraient fait ce que je désirais faire, ils se décidèrent enfin à s'en rapporter à des arbitres. Les juges furent M. Oliver et un homme de loi capable; tous deux se mirent de mon côté, et je fus victorieuse. Les affaires furent réglées. Saint-John, Marie, Diana et moi, nous entrâmes en possession de notre fortune.

CHAPITRE XXXIV

Quand tout fut achevé, on approchait de Noël; c'était le moment des vacances; je fermai l'école de Morton, après avoir pris mes mesures pour que la séparation ne fût pas stérile, du moins, de mon côté. La bonne fortune ouvre la main aussi bien que le coeur; donner un peu quand on a beaucoup reçu, c'est simplement ouvrir un passage à l'ébullition inaccoutumée des sensations. Depuis longtemps je m'étais aperçue avec joie que beaucoup de mes écolières m'aimaient, et, quand nous nous séparâmes, je le vis plus clairement encore; elles me manifestèrent leur affection avec force et simplicité. Ma reconnaissance fut grande en voyant que j'avais vraiment une place dans ces coeurs d'enfants; je leur promis que chaque semaine j'irais les visiter et leur donner une heure de leçon.

M. Rivers arriva au moment où, après avoir examiné l'école, compté les élèves dont le nombre se montait à soixante, les avoir fait défiler devant moi et avoir fermé la porte, j'étais debout, la clef à la main, occupée à faire des adieux particuliers à une demi-douzaine de mes meilleures élèves. Il aurait été impossible de trouver chez aucun fermier anglais des jeunes filles plus décentes, plus respectables, plus modestes et mieux élevées; et c'est beaucoup dire: car, après tout, les paysans anglais sont les mieux élevés, les plus polis et les plus dignes de toute l'Europe. J'ai vu depuis des paysannes françaises et allemandes; les meilleures m'ont paru ignorantes, grossières et stupides, comparées à mes enfants de Morton.

«Trouvez-vous que votre récompense soit assez grande pour toute une saison de travail? me demanda M. Rivers quand les enfants furent partis; n'êtes-vous pas heureuse de vous dire que vous avez fait un bien véritable à vos frères?

— Sans doute.

— Et vous n'avez travaillé que quelques mois. Ne trouvez-vous pas qu'une vie dévouée à la régénération des hommes serait bien employée?

— Oui, répondis-je; mais quant à moi, je ne pourrais pas continuer toujours cette existence: j'ai besoin de jouir de mes propres facultés aussi bien que de cultiver celles des autres, et il faut que j'en jouisse maintenant. Ne rappelez ni mon corps ni mon esprit vers l'école; j'en suis sortie, et je suis disposée à profiter pleinement des vacances.»

Le visage de Saint-John devint sérieux.

«Eh bien! dit-il; quelle ardeur soudaine! que voulez-vous donc faire?

— Je veux être aussi active que possible; d'abord je vous prierai de donner la liberté à Anna et de chercher quelque autre personne pour vous servir.

— Avez-vous besoin d'elle?

— Oui; je voudrais qu'elle vînt avec moi à Moor-House. Diana et Marie arriveront dans une semaine, et je veux qu'elles trouvent tout en ordre.

— Je comprends. Je croyais que vous vouliez partir pour faire quelque excursion; j'aime mieux qu'il en soit ainsi. Anna ira avec vous.

— Alors dites-lui de se tenir prête pour demain; voilà la clef de l'école, je vous remettrai bientôt celle de ma ferme.»

Il la prit.

«Vous avez l'air bien joyeuse, me dit-il; je ne comprends pas complètement votre gaieté, parce que je ne sais pas quelle tâche va remplacer pour vous celle que vous quittez. Quelles intentions, quelles ambitions avez-vous? Enfin, quel est le but de votre vie?

— Ma première intention est de nettoyer (comprenez-vous toute la force de ce mot?) de nettoyer Moor-House du haut en bas; ma seconde est de frotter tout avec de la cire, de l'huile et un nombre infini de torchons, jusqu'à ce que chaque objet redevienne bien brillant; ma troisième, d'arranger les chaises et les tables, les lits et les tapis, avec une précision mathématique; ensuite, je vous ruinerai en tourbe et en charbon pour faire de bon feu dans toutes les chambres; enfin, les deux jours qui précéderont l'arrivée de vos soeurs seront employés par Anna et moi à battre des oeufs, à mélanger des raisins, à râper des épices, à pétrir des gâteaux de Noël, à hacher des rissoles et à célébrer tous les rites culinaires qu'on ne peut expliquer qu'imparfaitement à ceux qui, comme vous, ne sont pas parmi les initiés. En un mot, mon intention est de tenir toute chose prête et en parfait état pour l'arrivée de Marie et de Diana; mon ambition est de leur montrer le beau idéal d'une réception affectueuse.

Saint-John sourit légèrement; cependant il paraissait mécontent.

«Tout cela est très bien pour le moment, dit-il; mais sérieusement, j'espère que quand le premier flot de vivacité sera passé, vous regarderez un peu plus haut que les charmes domestiques et les joies de la famille.

— C'est ce qu'il y a de meilleur dans le monde, m'écriai-je.

— Non, Jane, non. Ce monde n'est pas un lieu de jouissance, ne cherchez pas à en faire un paradis; ce n'est pas un lieu de repos: ne devenez pas indolente.

— Au contraire, je veux être active.

— Jane, je vous pardonne pour le moment; je vous accorde deux mois pour jouir pleinement de votre nouvelle position et du bonheur d'avoir trouvé des parents; mais alors j'espère que vous regarderez au delà de Moor-House, de Morton, des affections fraternelles, du calme égoïste et du bien-être sensuel que procure la civilisation; j'espère qu'alors vous serez de nouveau troublée par la force de votre énergie.»

Je le regardai avec surprise.

«Saint-John, dis-je, je trouve mal à vous de parler ainsi; je suis disposée à être heureuse et vous voulez me pousser à l'agitation. Dans quel but?

— Dans le but de vous exciter à mettre à profit les talents que Dieu vous a confiés et dont un jour il vous demandera certainement un compte rigoureux. Jane, je vous examinerai de près et avec anxiété. Je vous en avertis, j'essayerai de dominer cette fièvre ardente qui vous précipite vers les joies du foyer. Ne vous attachez pas avec tant de force à des liens charnels; gardez votre fermeté et votre enthousiasme pour une cause qui en soit digne; ne les perdez pas pour des objets vulgaires et passagers. Me comprenez-vous, Jane?

— Oui, comme si vous parliez grec. Je sens que j'ai de bonnes raisons pour être heureuse, et je veux l'être. Adieu!»

En effet, je fus heureuse à Moor-House. Anna et moi, nous nous donnâmes beaucoup de peine; elle était charmée de voir qu'au milieu de tout l'embarras d'un arrangement, je savais être gaie, brosser, épousseter, nettoyer et faire la cuisine. Du reste, après un ou deux jours de confusion, nous eûmes le plaisir de voir l'ordre se rétablir petit à petit au milieu de ce chaos que nous- mêmes avions causé. J'avais été passer une journée à S *** pour acheter quelques meubles neufs. Mes cousines m'avaient assigné une somme pour cela et m'avaient donné carte blanche pour toutes les modifications que je désirerais faire. J'en fis peu dans la chambre à coucher et dans la pièce où on se tenait ordinairement, parce que je savais que Diana et Marie trouveraient plus de plaisir à revoir les tables, les chaises et les lits de leur vieille maison, qu'à regarder un ameublement neuf, quelque élégant qu'il fût; cependant quelques changements étaient nécessaires pour donner un peu de piquant à leur retour, ainsi que je le désirais. J'achetai donc de jolis tapis et des rideaux de couleur foncée, quelques ornements antiques en porcelaine ou en bronze, soigneusement choisis, des miroirs et des nécessaires de toilette: tout cela, sans être très beau, était très frais. Il restait encore le parloir et une chambre de réserve; j'y mis des meubles de vieil acajou, recouverts en velours rouge; des toiles furent tendues dans les corridors et des tapis dans les escaliers. Quand tout fut fini, il me sembla qu'à l'intérieur Moor-House était un véritable modèle de confort modeste, tandis qu'à l'extérieur, surtout à cette époque de l'année, on eût dit un grand bâtiment vaste, froid et désert.

Le jour tant désiré vint enfin; elles devaient arriver le soir, et longtemps d'avance les feux furent allumés en haut et en bas, la cuisine se faisait. Anna et moi nous étions habillées; tout était prêt.

Saint-John arriva le premier. Je l'avais prié de ne pas venir tant que tout ne serait pas en ordre; du reste, la seule idée du travail mesquin et trivial qui se faisait à Moor-House l'aurait éloigné. Il me trouva dans la cuisine, surveillant des gâteaux que j'avais fait cuire pour le thé. S'approchant du foyer, il me demanda si j'étais enfin fatiguée de mon métier de servante; je lui répondis en l'invitant à m'accompagner pour visiter le résultat de mes travaux. Après quelques difficultés, je le décidai à faire le tour de la maison. Il se contenta de jeter un coup d'oeil sur les chambres que je lui montrais et n'y entra même pas; puis il me dit que j'avais dû avoir beaucoup de peine et de fatigue pour effectuer un si grand changement en si peu de temps, mais pas une seule fois il n'exprima de satisfaction de voir sa maison bien arrangée.

Ce silence me glaça; je pensai que mes changements avaient peut- être détruit quelque vieil arrangement auquel il tenait; je le lui demandai, et probablement d'un ton un peu découragé:

«Pas le moins du monde, me répondit-il; au contraire, j'ai remarqué que vous avez scrupuleusement respecté l'ancienne organisation; mais je crains que vous ne vous soyez occupée de ces choses plus qu'il ne l'aurait fallu. Par exemple, combien de temps avez-vous consacré à cette chambre?»

Puis il me demanda où se trouvait un livre qu'il me nomma.

Je le lui montrai dans la bibliothèque; il le prit, et, se retirant dans sa retraite ordinaire près de la fenêtre, il se mit à lire.

Cela ne me plut pas. Saint-John était bon, mais je commençais à sentir qu'il avait dit vrai en se déclarant dur et froid. La douceur et la tendresse n'avaient pas d'attrait pour lui; il ne sentait pas le charme des joies paisibles. Il vivait uniquement pour aspirer aux choses grandes et belles, il est vrai; mais il ne voulait jamais se reposer, et il n'approuvait pas le repos chez ceux qui l'entouraient.

En contemplant son front élevé, calme et pâle comme la pierre, sa belle figure absorbée par l'étude, je compris qu'il ne pourrait pas faire un bon mari, qu'être sa femme serait une grande épreuve. Je devinai la nature de son amour pour Mlle Oliver, et, comme lui, je pensai que ce n'était qu'un amour des sens; je compris qu'il méprisât l'influence fiévreuse que cet amour exerçait sur lui, qu'il souhaitât l'étouffer et le détruire; enfin je vis qu'il avait raison en pensant que ce mariage ne pourrait assurer un bonheur constant ni à l'un ni à l'autre. C'est dans des hommes semblables que la nature taille ses héros, chrétiens ou païens, ses législateurs, ses hommes d'État, ses conquérants; rempart vigoureux et où peuvent s'appuyer les plus grands intérêts, mais pilier froid, triste et gênant, près du foyer domestique.

«Ce salon n'est pas sa place, me dis-je; les montagnes de l'Himalaya, les forêts de la Cafrerie ou les côtes humides et empestées de la Guinée, lui conviendraient mieux. Il fait bien de fuir le calme de la vie de famille; ce n'est pas là ce qu'il lui faut; ses facultés s'endorment et ne peuvent pas se développer pour briller avec éclat. C'est dans une vie de lutte et de danger, où le courage, l'énergie et la force d'âme sont nécessaires, qu'il parlera et agira, qu'il sera le chef et le supérieur, tandis que devant ce foyer un joyeux enfant l'emporterait sur lui; je le vois maintenant, il a raison de vouloir être missionnaire.

— Les voilà qui arrivent.» s'écria Anna en ouvrant la porte du salon.

Au même moment, le vieux Carlo se mit à aboyer joyeusement. Je sortis; il faisait nuit; mais j'entendis un bruit de roue. Anna eut bientôt allumé sa lanterne. La voiture s'était arrêtée devant la grille; le cocher ouvrit la portière, et deux formes bien connues sortirent l'une après l'autre. Avant une minute, ma figure était entrée sous leurs chapeaux, et avait caressé d'abord les joues de Marie, puis les boucles flottantes de Diana; elles riaient et m'embrassaient; puis ce fut au tour d'Anna; enfin Carlo qui était presque fou de joie, eut aussi sa part. Elles me demandèrent si tout allait bien, et, quand je leur eus répondu affirmativement, elles se hâtèrent d'entrer.

Elles étaient engourdies par les cahots de la voiture et glacées par l'air froid de la nuit, mais elles s'épanouiront devant la lumière du feu. Pendant que le cocher et Anna apportaient les paquets, elles demandaient où était Saint-John. À ce moment celui- ci sortait du salon. Toutes deux lui jetèrent les bras autour du cou. Quant à lui, il leur donna à chacune un baiser calme, murmura à voix basse quelques mots pour leur souhaiter la bienvenue, resta quelque temps à écouter ce qu'on lui disait; puis, prétextant que ses soeurs allaient bientôt le rejoindre au salon, il retourna dans sa retraite.

Je leur avais préparé des lumières pour monter dans leurs chambres; mais Diana voulut d'abord donner quelques ordres hospitaliers à l'égard du cocher; après cela toutes deux me suivirent. Elles furent enchantées des changements que j'avais faits; elles ne cessaient d'admirer les nouvelles tentures, les tapis tout frais, les vases de belle porcelaine; elles m'exprimèrent leur reconnaissance chaleureusement. J'eus le plaisir de sentir que tout ce que j'avais fait répondait parfaitement à leurs désirs et ajoutait un grand charme à leur joyeux retour.

Cette soirée fut bien douce. Mes heureuses cousines furent si éloquentes et eurent tant de choses à raconter, que je ne m'aperçus pas beaucoup du silence de Saint-John. Celui-ci était sincèrement content de voir ses soeurs; mais il ne pouvait pas prendre part à leur enthousiasme et à leurs flots de joie: le retour de Diana et de Marie lui faisait plaisir; mais le tumulte joyeux et la réception brillante l'irritaient; je vis qu'il désirait être au lendemain, espérant plus de calme. Vers le milieu de la soirée, à peu près une heure après le thé, on entendit un coup à la porte; Anna entra nous dire qu'un pauvre garçon venait chercher M. Rivers pour sa mère mourante. «Où demeure-t-il, Anna? demanda Saint-John.

— Tout au haut de Whitcross-Brow; c'est presque à quatre milles d'ici, et tout le long du chemin il y a des marécages et de la mousse.

— Dites-lui que je vais y aller.

— Vous feriez mieux de ne pas y aller, monsieur; il n'y a pas de route plus mauvaise la nuit; à travers les marais, le chemin n'est pas tracé du tout. Et puis la nuit est si froide? Vous n'avez jamais vu un vent plus vif. Vous feriez mieux, monsieur, de lui dire que vous irez demain matin.»

Mais Saint-John était déjà dans le corridor, occupé à mettre son manteau; il partit sans une objection, sans un murmure, Il était neuf heures; il ne revint qu'à minuit, fatigué et affamé, mais avec une figure plus heureuse que quand il était parti: il avait accompli un devoir, fait un effort; il se sentait assez fort pour agir et se vaincre; il était plus satisfait de lui-même.

Je crois bien que pendant toute la semaine suivante sa patience fut souvent à l'épreuve. C'était la semaine de Noël; elle fut employée à aucun travail régulier et se passa dans une joyeuse dissipation domestique. L'air des marais, la liberté dont on jouit chez soi, et l'heureux événement qui venait d'arriver, tout enfin agissait sur Diana et Marie comme un élixir enivrant; elles étaient gaies du matin au soir, elles parlaient toute la journée, et ce qu'elles disaient était spirituel, original, et avait tant de charme pour moi, que rien ne me faisait plus de plaisir que de les écouter et de prendre part à leur conversation. Saint-John ne cherchait pas à réprimer notre vivacité; mais il nous évitait; il était rarement à la maison; sa paroisse était grande et les habitants éloignés les uns des autres; toute la journée il visitait les pauvres et les malades.

Un matin à déjeuner, Diana, après être demeurée pensive pendant quelque temps, lui demanda s'il n'avait pas renoncé à ses projets.

«Non, répondit-il, et rien ne m'y fera renoncer.»

Il nous apprit alors que son départ était définitivement fixé pour l'année suivante.

«Et Rosamonde Oliver?» dit Marie.

Ces mots semblaient lui être échappés involontairement; car, à peine les eut-elle prononcés, qu'elle fit un geste comme si elle eût voulu les rétracter.

Saint-John tenait un livre à la main: il avait l'habitude peu aimable de lire à table; il le ferma et nous regarda.

«Rosamonde Oliver, dit-il, va se marier à M. Granby, un des plus estimables habitants de S***. C'est le petit-fils et l'héritier de sir Frédéric Granby; M. Oliver m'a appris cette nouvelle hier.»

Ses soeurs se regardèrent; puis leurs yeux se fixèrent sur moi; alors, toutes les trois, nous nous mîmes à contempler Saint-John: il était aussi serein et aussi froid que le cristal.

«Ce mariage a été arrangé bien vite, dit Diana; ils ne peuvent pas se connaître depuis longtemps.

— Depuis deux mois seulement; ils se sont rencontrés en octobre au bal de S***. Mais quand il n'y a aucun obstacle à une union, quand elle est désirable sous tous les rapports, les retards sont inutiles; ils se marieront lorsque le château de ***, que sir Frédéric leur donne, sera en état de les recevoir.»

Dès que je me trouvai seule avec Saint-John, je fus tentée de lui demander s'il ne souffrait pas de cette union; mais il semblait avoir si peu besoin de sympathie, qu'au lieu de me hasarder à le consoler, je fus un peu honteuse en me rappelant ce que je lui avais déjà dit. D'ailleurs j'avais perdu l'habitude de lui parler; il avait repris sa réserve, et je sentais que tout épanchement se glaçait en moi. Il n'avait pas tenu sa promesse: il ne me traitait pas comme ses soeurs; il mettait toujours entre elles et moi une différence qui empêchait la cordialité. En un mot, maintenant que j'étais sa parente et que je vivais sous le même toit que lui, la distance entre nous me semblait bien plus grande que lorsque j'étais simplement la maîtresse d'école d'un village; en me rappelant tout ce qu'il m'avait dit un jour, j'avais peine à comprendre sa froideur actuelle.

Les choses étant dans cet état, je ne fus pas peu étonnée de le voir relever tout à coup la tête, qu'il tenait penchée sur son pupitre, pour me dire:

«Vous le voyez, Jane, j'ai combattu et j'ai remporté la victoire.»

Je tressaillis en l'entendant s'adresser ainsi à moi, et je ne répondis pas tout de suite. Enfin, après un moment d'hésitation, je lui dis:

«Mais êtes-vous sûr que vous n'êtes pas parmi ces conquérants auxquels leur triomphe a coûté trop cher? une autre victoire semblable ne vous abattrait-elle pas entièrement?

— Je ne le pense pas; mais quand même, qu'importe? Je n'aurai plus jamais à combattre pour cette même cause; la victoire est définitive. Maintenant ma route est facile à suivre: j'en remercie Dieu.»

En disant ces mots, il se remit à son travail et retomba dans le silence.

Bientôt notre bonheur, à Diana, à Marie et à moi, devint plus calme; nous reprîmes nos habitudes ordinaires et nous recommençâmes des études régulières. Alors Saint-John s'éloigna moins de la maison. Quelquefois il restait des heures entières dans la même chambre que nous. Pendant que Marie dessinait, que Diana continuait sa lecture de l'Encyclopédie, qu'elle avait entreprise à mon grand émerveillement, et que moi j'étudiais l'allemand, Saint-John poursuivait silencieusement l'étude d'une langue orientale, étude qu'il croyait nécessaire à l'accomplissement de son projet.

Ainsi occupé, il restait dans son coin, tranquille et absorbé; mais ses yeux bleus quittaient souvent la grammaire étrangère qui était devant eux, et errant tout autour de la chambre, se fixaient de temps en temps sur ses compagnons d'étude avec une curieuse intensité d'observation. Si on le remarquait, il détournait immédiatement son regard, et pourtant ses yeux scrutateurs revenaient sans cesse se diriger vers notre table. Je me demandais toujours ce que cela signifiait. Je m'étonnais également de la satisfaction qu'il témoignait régulièrement dans une circonstance qui me semblait de peu d'importance, c'est-à-dire lorsque, chaque semaine, je me rendais à mon école de Morton. Et ce qui m'étonnait encore plus, c'est que, lorsqu'il faisait de la neige, de la pluie ou du vent, si ses soeurs m'engageaient à ne point aller à Morton, lui, au contraire, méprisant leur sollicitude, m'encourageait à accomplir ce devoir en dépit des éléments.

«Jane n'est pas aussi faible que vous le prétendez, disait-il; elle peut supporter le vent de la montagne, la pluie ou la neige aussi bien que nous; sa constitution saine et élastique luttera mieux contre les variations du climat que d'autres plus fortes.»

Quand je revenais fatiguée et trempée par la pluie, je n'osais pas me plaindre, parce que je voyais que mes plaintes le contrariaient; la fermeté lui plaisait toujours, le contraire l'ennuyait.

Un jour pourtant j'obtins la permission de demeurer à la maison, parce que j'étais vraiment enrhumée; ses soeurs allèrent à Morton à ma place. Je restai à lire Schiller; quant à lui, il déchiffrait des caractères orientaux. Ayant achevé ma traduction, je voulus me mettre à un thème; pendant que je changeais mes cahiers, je regardai de son côté, et je m'aperçus que je subissais l'examen de son oeil bleu et perçant. Je ne sais pas depuis combien de temps il me scrutait ainsi. Son regard était froid et inquisiteur. Je sentis la superstition s'emparer de moi, comme si j'avais eu à mes côtés quelque divinité fantastique.

«Jane, me dit-il, que faites-vous?

— J'apprends l'allemand.

— Je voudrais que vous quittassiez l'allemand pour étudier l'hindoustani.

— Parlez-vous sérieusement?

— Si sérieusement que je le veux, et je vais vous dire pourquoi.»

Alors il m'expliqua que lui-même étudiait l'hindoustani; qu'à mesure qu'il avançait, il oubliait le commencement; que ce serait d'un grand secours pour lui d'avoir une élève avec laquelle il pourrait repasser sans cesse les premiers éléments et, par ce moyen, les bien fixer dans son esprit. Il ajouta qu'il avait longtemps hésité entre moi et ses soeurs, et qu'enfin il m'avait choisie, parce qu'il avait vu que c'était moi qui étais capable de rester le plus longtemps appliquée. Il me demanda de lui rendre ce service, en ajoutant que du reste le sacrifice ne serait pas long, puisqu'il comptait partir avant trois mois.

Il n'était pas facile de refuser une chose à Saint-John; on sentait que chez lui toutes les impressions, soit tristes, soit heureuses, restaient profondément gravées et duraient toujours. Je consentis. Quand mes cousines revinrent, Diana trouva son frère qui s'était emparé de son élève; elle se mit à rire, et toutes deux déclarèrent que Saint-John n'aurait jamais pu les décider à une semblable chose. Il répondit tranquillement:

«Je le savais.»

Je trouvai en lui un maître patient, indulgent, mais exigeant; il me donnait beaucoup à faire, et, quand j'avais rempli son attente, il me témoignait son approbation à sa manière. Petit à petit, il acquit sur moi une certaine influence qui me retira toute liberté d'esprit. Ses louanges et ses observations étaient plus entravantes pour moi que son indifférence; quand il était là, je ne pouvais ni parler ni rire librement; un instinct importun m'avertissait sans cesse que la vivacité lui déplaisait profondément, chez moi du moins. Je sentais bien qu'il n'aimait que les occupations sérieuses, et, malgré mes efforts, je ne pouvais pas me livrer à des travaux d'un autre genre en sa présence. J'étais dominée par un charme puissant. Quand il me disait: «Allez,» j'allais; «Venez,» je venais; «Faites cela,» je le faisais; mais je n'aimais pas ma servitude, et j'aurais préféré son indifférence d'autrefois.

Un soir, à l'heure de se coucher, ses soeurs l'entouraient pour lui dire adieu; selon son habitude, il les embrassa toutes deux et me donna une poignée de main. Diana était, ce soir-là, d'une humeur joyeuse (elle n'était jamais douloureusement opprimée comme moi par la volonté de son frère; car la sienne était aussi forte dans un sens opposé); aussi elle s'écria:

«Saint-John, vous dites que Jane est votre troisième soeur, et vous ne la traitez pas comme nous; vous devriez l'embrasser aussi.»

En disant ces mots, elle me poussa vers lui. Je trouvai Diana un peu hardie, et je me sentais confuse. Cependant Saint-John pencha sa tête, et sa belle figure grecque se trouva à la hauteur de la mienne; ses yeux perçants interrogeaient les miens. Il m'embrassa. Il n'y a pas de baiser de marbre ou de glace, sans cela j'aurais rangé dans une de ces clauses le froid embrasement de mon cousin le ministre; mais peut-être y a-t-il des baisers destinés à éprouver ceux qu'on embrasse: le sien était de ce nombre. Après m'avoir donné ce baiser, il me regarda, comme pour apprendre l'effet qu'il avait produit sur moi; mais c'était difficile à voir: je ne rougis pas; je pâlis peut-être un peu, parce qu'il me sembla que son baiser était un sceau posé sur mes chaînes. Depuis ce jour, il n'oublia jamais de m'embrasser; mon calme et ma gravité, dans cette circonstance, semblaient avoir un certain charme pour lui.

Quant à moi, je désirais chaque jour davantage lui plaire; mais chaque jour je sentais que, pour y arriver, il fallait renoncer de plus en plus à ma nature, enchaîner mes facultés, donner une pente nouvelle à mes goûts, me forcer à poursuive un but vers lequel je n'étais pas naturellement attirée. Il me poussait vers des hauteurs que je ne pouvais pas atteindre; il voulait me voir soumise à l'étendard qu'il déployait: mais c'était aussi impossible que de mouler mes traits irréguliers sur sa figure pure et classique, que de donner à mes yeux verts et changeants la teinte azurée et le brillant éclat des siens.

Ce n'était pas lui seul qui empêchait l'épanchement de ma joie. Depuis quelque temps il m'était facile de paraître triste; une grande souffrance me rongeait le coeur et tarissait toute source de bonheur. Cette douleur était l'attente.

Vous croyez peut-être que j'avais oublié M. Rochester dans tous ces changements de lieux et de fortune. Oh! non, pas un instant. Sa pensée me poursuivait toujours; ce n'était pas une de ces vapeurs légères que peut dissiper un rayon de soleil, un de ces souvenirs tracés sur le sable, qu'efface le premier orage: c'était un nom profondément gravé et qui devait durer aussi longtemps que le marbre sur lequel il était inscrit. J'étais sans cesse poursuivie par le désir de connaître sa destinée; chaque soir, quand j'étais à Morton, je m'enfermais dans ma petite ferme pour y songer, et maintenant, à Moor-House, chaque nuit j'allais me réfugier dans ma chambre pour rêver à lui.

Dans le cours de ma correspondance avec M. Briggs, à l'occasion du testament, je lui avais demandé s'il connaissait la résidence actuelle de M. Rochester et l'état de sa santé. Mais, ainsi que le pensait Saint-John, il ne savait rien. Alors j'écrivis à Mme Fairfax, pour lui demander des détails; j'étais sûre d'obtenir des renseignements par ce moyen; j'étais convaincue que la réponse serait prompte. Je fus étonnée de voir quinze jours se passer sans qu'elle arrivât; mais lorsque, après deux mois d'attente, la poste ne m'eut encore rien apporté, je sentis une douloureuse anxiété s'emparer de moi.

J'écrivis de nouveau; je pensais que ma première lettre avait peut-être été perdue. Ce nouvel essai ranima mes espérances; cet espoir dura quelques semaines, comme le précédent, puis, comme lui, fut détruit; je ne reçus pas une ligne, pas un mot. Après avoir vainement attendu six mois, mon espérance s'éteignait tout à fait, et je devins vraiment triste.

Le printemps était beau, mais je n'en jouissais pas. L'été approchait. Diana essayait de m'égayer; elle me dit que j'avais l'air malade et voulut m'accompagner aux bains de mer. Saint-John s'y opposa: il déclara que je n'avais pas besoin de distraction, mais plutôt de travail; que ma vie n'avait pas de but et qu'il m'en fallait un; et, probablement pour suppléer à ce qui me manquait, il prolongea encore mes leçons d'hindoustani et devint de plus en plus exigeant. Je ne cherchai pas à lui résister, je ne le pouvais pas.

Un jour, je commençai mes études plus triste encore qu'à l'ordinaire. Voici ce qui avait occasionné ce surcroît de souffrance. Dans la matinée, Anna m'avait dit qu'il y avait une lettre pour moi, et, lorsque je descendis pour la prendre, presque certaine de trouver les nouvelles que je désirais tant, je vis tout simplement une lettre d'affaires de M. Briggs. Cet amer désappointement m'arracha quelques larmes, et, au moment où je me mis à étudier les caractères embrouillés et le style fleuri des écrivains indiens, mes yeux se remplirent de nouveau.

Saint-John m'appela pour me faire lire; mais la voix me manqua, les paroles furent étouffées par les sanglots. Lui et moi étions seuls dans le parloir; Diana étudiait son piano dans le salon, et Marie jardinait. C'était un beau jour de mai, la brise était fraîche et le soleil brillant; Saint-John ne sembla nullement étonné de mon émotion. Il ne m'en demanda pas la cause et se contenta de me dire:

«Jane, nous attendrons quelques minutes, jusqu'à ce que vous soyez plus calme.»

Et, pendant que je m'efforçais de réprimer rapidement ma douleur, il demeura tranquille et patient, appuyé sur son pupitre me regardant comme un médecin qui examine avec les yeux de la science une crise attendue et facile à comprendre pour lui. Après avoir étouffé mes sanglots, essuyé mes larmes et murmuré tout bas quelque chose sur ma santé, j'achevai de prendre ma leçon. Saint- John serrai ses livres et les miens, ferma son pupitre et me dit: «Maintenant Jane, vous allez venir promener avec moi.

— Je vais appeler Diane. et Marie.

— Non, aujourd'hui je ne veux qu'une seule compagne, et cette compagne sera vous. Habillez-vous; sortez par la porte de la cuisine; prenez la route qui conduit dans le haut de Marsh-Glen; je vous rejoindrai dans un instant.»

Je ne voyais aucun expédient: toutes les fois que j'ai eu affaire à des caractères durs, positifs et contraires au mien, je n'ai jamais su rester entre l'obéissance absolue ou la révolte complète; jusqu'au moment d'éclater je suis demeurée entièrement soumise, mais alors je me suis insurgée avec toute la véhémence d'un volcan. Dans les circonstances présentes j'étais peu disposée à la révolte; j'obéis donc aux ordres de Saint-John, et, au bout de dix minutes, nous nous promenions ensemble sur la route de la vallée.

Le vent soufflait de l'ouest; il nous arrivait chargé du doux parfum de la bruyère et du jonc. Le ciel était d'un bleu irréprochable; le torrent qui descendait le long du ravin avait été grossi par les pluies et se précipitait abondant et clair, reflétant les rayons dorés du soleil et les teintes azurées du firmament. Lorsque nous avançâmes, nous quittâmes les sentiers pour marcher sur un gazon doux et fin, d'un vert émeraude, parsemé de délicates fleurs blanches et de petites étoiles d'un jaune d'or. Nous étions entourés de montagnes, car la vallée était placée au centre de la chaîne.