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Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice cover

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice

Chapter 6: CHAPITRE V
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About This Book

La narration suit une jeune orpheline qui traverse une enfance marquée par la privation et l'injustice, reçoit une éducation austère, puis devient institutrice dans une grande maison où elle tisse une relation complexe avec le maître du lieu. Confrontée à révélations troublantes et à choix moraux, elle affirme son intégrité, quitte ce monde pour retrouver sa liberté, hérite d'une indépendance financière, et revient vers un foyer durable après des épreuves qui ont transformé tous les protagonistes. Le récit explore l'autonomie personnelle, la conscience morale, les inégalités sociales et les tensions entre passion et devoir.

Mme Reed occupait sa place ordinaire, près du feu. Elle me fit signe d'approcher; j'obéis, et regardant l'étranger immobile, elle me présenta à lui en disant:

«Voici la petite fille dont je vous ai parlé.»

Il tourna lentement la tête de mon côté, et, après m'avoir examinée d'un regard inquisiteur qui perçait à travers des cils noirs et épais, il demanda d'un ton solennel et d'une voix très basse quel âge j'avais.

«Dix ans, répondit ma tante.

— Tant que cela?» reprit-il d'un air de doute.

Et il prolongea son examen quelques minutes encore; puis, s'adressant à moi, il me dit:

«Quel est votre nom, enfant?

— Jane Eyre, monsieur.»

En prononçant ces paroles, je le regardais: il me sembla grand, mais je me souviens qu'alors j'étais très petite; ces traits me parurent grossièrement accentués, et je leur trouvais, ainsi qu'à toutes les autres lignes de sa personne, une expression dure et hypocrite.

«Eh bien! Jane Eyre, êtes-vous une bonne petite fille?»

Impossible de répondre affirmativement. Ceux qui m'entouraient pensaient le contraire; je demeurai silencieuse. Mme Reed parla pour moi, et secouant la tête d'une manière expressive, elle reprit rapidement:

«Moins nous parlerons sur ce sujet, mieux peut-être cela vaudra, monsieur Brockelhurst.

— En vérité, j'en suis fâché; il faut que je m'entretienne quelques instants avec elle.»

Et, renonçant à sa position perpendiculaire, il s'installa dans un fauteuil vis-à-vis Mme Reed.

«Venez ici,» me dit-il.

Il frappa légèrement du pied le tapis et m'ordonna de me placer devant lui. Sa figure me produisit un effet étrange, quand, me trouvant sur la même ligne que lui, je pus voir son grand nez et sa bouche garnie de dents énormes.

«Il n'y a rien de si triste que la vue d'un méchant enfant, reprit-il, surtout d'une méchante petite fille. Savez-vous où vont les réprouvés après leur mort?»

Ma réponse fut rapide et orthodoxe.

«En enfer, m'écriai-je.

— Et qu'est-ce que l'enfer? pouvez-vous me le dire?

— C'est un gouffre de flammes.

— Aimeriez-vous à être précipitée dans ce gouffre et à y brûler pendant l'éternité?

— Non, monsieur.

— Et que devez-vous donc faire pour éviter une telle destinée?»

Je réfléchis un moment, et cette fois il fut facile de m'attaquer sur ce que je répondis.

«Je dois me maintenir en bonne santé et ne pas mourir.

— Et que ferez-vous pour cela? des enfants plus jeunes que vous périssent journellement. Il y a encore bien peu de temps, j'ai enterré un petit enfant de cinq ans; mais il était bon, et son âme est allée au ciel; on ne pourrait en dire autant de vous, si vous étiez appelée dans un autre monde.»

Ne pouvant pas faire cesser ses doutes, je fixai mes yeux sur ses deux grands pieds, et je soupirai en souhaitant la fin de cet interrogatoire.

«J'espère que ce soupir vient du coeur, reprit M. Brockelhurst, et que vous vous repentez d'avoir toujours été un sujet de tristesse pour votre excellente bienfaitrice.»

Bienfaitrice! bienfaitrice! ils appellent tous Mme Reed ma bienfaitrice; s'il en est ainsi, une bienfaitrice est quelque chose de bien désagréable.

«Dites-vous vos prières matin et soir? continua mon interrogateur.

— Oui, monsieur.

— Lisez-vous la Bible?

— Quelquefois.

— Le faites-vous avec plaisir? aimez-vous cette lecture?

— J'aime les Révélations, le Livre de Daniel, la Genèse, Samuel, quelques passages de l'Exode, des Rois, des Chroniques, et j'aime aussi Job et Jonas.

— Et les Psaumes, j'espère que vous les aimez?

— Non, monsieur.

— Oh! quelle honte! J'ai un petit garçon plus jeune que vous, qui sait déjà six psaumes par coeur; et quand on lui demande ce qu'il préfère, manger un pain d'épice ou apprendre un verset, il vous répond: J'aime mieux apprendre un verset, parce que «les anges chantent les psaumes, et que je veux être un petit ange sur la terre;» et alors on lui donne deux pains d'épice, en récompense de sa piété d'enfant.

— Les Psaumes ne sont point intéressants, observai-je.

— C'est une preuve que vous avez un mauvais coeur. Il faut demander à Dieu de le changer, de vous en accorder un autre plus pur, de vous retirer ce coeur de pierre pour vous donner un coeur de chair.»

J'essayais de comprendre par quelle opération pourrait s'accomplir ce changement, lorsque Mme Reed m'ordonna de m'asseoir, et prenant elle-même le fil de la conversation:

«Je crois, monsieur Brockelhurst, dit-elle, vous avoir mentionné dans ma lettre, il y a trois semaines environ, que cette petite fille n'a pas le caractère et les dispositions que j'eusse voulu voir en elle. Si donc vous l'admettez dans l'école de Lowood, je demanderai que les chefs et les maîtresses aient l'oeil sur elle; je les prierai surtout de se tenir en garde contre son plus grand défaut, je veux parler de sa tendance au mensonge. Je dis toutes ces choses devant vous, Jane, ajouta-t-elle, afin que vous n'essayiez pas de tromper M. Brockelhurst.»

J'étais tout naturellement portée à craindre et à détester Mme Reed, elle qui semblait sans cesse destinée à me blesser cruellement. Je n'étais jamais heureuse en sa présence; quels que fussent mes soins pour lui obéir et lui plaire, mes efforts étaient toujours repoussés, et je ne recevais en échange que des reproches semblables à celui que je viens de rapporter. Cette accusation qui m'était infligée devant un étranger me fut profondément douloureuse. Je voyais vaguement qu'elle venait de briser toutes mes espérances dans cette nouvelle vie où je devais entrer; je sentais confusément, et sans m'en rendre compte, qu'elle semait l'aversion et la malveillance sur le chemin que j'allais parcourir.

Je me voyais transformée aux yeux de M. Brockelhurst en petite fille dissimulée; et que pouvais-je faire pour effacer cette injustice?

«Rien, rien,» pensai-je en moi-même. Je m'efforçai de réprimer un sanglot et j'essuyai rapidement quelques larmes, preuves trop évidentes de mon angoisse.

«Le mensonge est un triste défaut chez un enfant, dit M. Brockelhurst, et celui qui aura trompé pendant sa vie trouvera la punition de ses fautes dans un gouffre de flammes et de soufre; mais elle sera surveillée; je parlerai d'elle à Mlle Temple et aux institutrices.

— Je voudrais, continua Mme Reed, que son éducation fût en rapport avec sa position, qu'on la rendît utile et humble. Quant aux vacances, je vous demanderai la permission de les lui laisser passer à Lowood.

— Vos projets sont pleins de sagesse, madame, reprit M. Brockelhurst; l'humilité est une vertu chrétienne, et elle est nécessaire surtout aux élèves de Lowood. Je demande sans cesse qu'on apporte un soin tout particulier à la leur inspirer. J'ai longtemps cherché les meilleurs moyens de mortifier en elles le sentiment mondain de l'orgueil, et l'autre jour j'ai eu une preuve de mon succès. Ma seconde fille est allée avec sa mère visiter l'école, et à son retour elle s'est écriée: «Ô mon père! combien tous ces enfants de Lowood semblent tranquilles et simples, avec leurs cheveux relevés derrière l'oreille, leurs longs tabliers, leurs petites poches cousues à l'extérieur de leurs robes! Elles sont vêtues presque comme les enfants des pauvres; et, ajouta-t- elle, elles regardaient ma robe et celle de maman comme si elles n'eussent jamais vu de soie.»

— Voilà une discipline que j'approuve entièrement, continua Mme Reed; j'aurais cherché dans toute l'Angleterre que je n'eusse rien trouvé de mieux pour le caractère de Jane. Mais, mon cher monsieur Brockelhurst, je demande de l'uniformité sur tous points.

— Certes, madame, c'est un des premiers devoirs chrétiens, et à Lowood nous l'avons observée dans tout: une nourriture et des vêtements simples, un bien-être que nous avons eu soin de ne pas exagérer, des habitudes dures et laborieuses: telle est la règle de cette maison.

— Très bien, monsieur: alors je puis compter que cette enfant sera reçue à Lowood, qu'elle y sera élevée comme il convient à sa position, et en vue de ses devoirs à venir.

— Vous le pouvez, madame; elle sera placée dans cet asile de plantes choisies, et j'espère que l'inestimable privilège de son admission la rendra reconnaissante.

— Je l'enverrai aussitôt que possible, monsieur Brockelhurst; car j'ai bien hâte, je vous assure, d'être débarrassée d'une responsabilité qui devient aussi lourde.

— Sans doute, sans doute. Madame, ajouta-t-il, je me vois obligé de vous faire mes adieux. Je ne retournerai à mon château que dans une semaine ou deux; car mon bon ami, l'archidiacre, ne veut pas me permettre de le quitter avant ce temps-là; mais je ferai dire à Mlle Temple qu'elle a une nouvelle élève à attendre, et ainsi la réception de Mlle Jane n'éprouvera aucune difficulté. Adieu, madame.

— Adieu, monsieur; rappelez-moi au souvenir de Mme et de
Mlle Brockelhurst.

— Je n'y manquerai pas, madame. Petite, dit-il en se tournant vers moi, voici un livre intitulé le Guide de l'Enfance; vous lirez les prières qui s'y trouvent; mais lisez surtout cette partie; vous y verrez racontée la mort soudaine et terrible de Martha G…, méchante petite fille qui, comme vous, avait pris l'habitude du mensonge.»

En disant ces mots, M. Brockelhurst me mit dans la main une brochure soigneusement recouverte d'un papier, et, après avoir fait demander sa voiture, il nous quitta.

Je restai seule avec Mme Reed. Quelques minutes se passèrent en silence. Elle cousait et je l'examinais.

Mme Reed pouvait avoir trente-six ou trente-sept ans: c'était une femme d'une constitution robuste, aux épaules carrées, aux membres vigoureux; elle n'était point lourde, bien que petite et forte; sa figure paraissait large, à cause du développement excessif de son menton. Elle avait le front bas, la bouche et le nez assez réguliers; ses yeux, sans bonté, brillaient sous des cils pâles; sa peau était noire et ses cheveux blonds. D'un tempérament fort et sain, elle ignorait la maladie; c'était une ménagère soigneuse et habile, qui surveillait aussi bien ses fermes que sa maison; ses enfants seuls se riaient quelquefois de son autorité; elle s'habillait avec goût, et sa tenue faisait toujours ressortir sa toilette.

Assise sur une chaise basse, non loin de son fauteuil, j'avais pu l'examiner et étudier tous les traits de son visage. Je tenais dans ma main ce livre qui racontait la mort subite d'une menteuse; mon attention s'y reporta, et ce fut comme un avertissement pour moi.

Ce qui venait de se passer, ce que Mme Reed avait dit à M. Brockelhurst, toute leur conversation enfin était encore récente et douloureuse dans mon esprit; chaque mot m'avait frappée comme un dard, et j'étais là, agitée par un vif ressentiment.

Mme Reed leva les yeux de son ouvrage, les fixa sur moi, et ses doigts s'arrêtèrent.

«Sortez d'ici, retournez dans votre chambre,» me dit-elle.

Mon regard, ou je ne sais quelle autre chose, l'avait sans doute blessée; car, bien qu'elle se contînt, son accent était très irrité. Je me levai et je me dirigeai vers la porte; mais je revins sur mes pas, j'allai du côté de la fenêtre, puis au milieu de la chambre; enfin je m'approchai d'elle.

Il fallait parler; j'avais été impitoyablement foulée aux pieds, je sentais le besoin de me venger; mais comment? Quelles étaient mes forces pour lutter contre une telle adversaire? Je fis appel à tout ce qu'il y avait d'énergie en moi, et je la concentrai dans ces seuls mots:

«Je ne suis pas dissimulée; si je l'étais, j'aurais dit que je vous aimais; mais je déclare que je ne vous aime pas; je vous déteste plus que personne au monde, excepté toutefois John Reed. Cette histoire d'une menteuse, vous pouvez la donner à votre fille Georgiana, car c'est elle qui vous trompe, et non pas moi.»

Les doigts de Mme Reed étaient demeurés immobiles, ses yeux de glace continuaient à me fixer froidement.

«Qu'avez-vous encore à me dire?» me demanda-t-elle d'un ton qu'on aurait plutôt employé avec une femme qu'avec une enfant.

Ce regard, cette voix, réveillèrent toutes mes antipathies. Émue, aiguillonnée par une invincible irritation, je continuai:

«Je suis heureuse que vous ne soyez pas une de mes parentes, je ne vous appellerai plus jamais ma tante; je ne viendrai jamais vous voir lorsque je serai grande, et quand quelqu'un me demandera si je vous aime et comment vous me traitiez, je lui dirai que votre souvenir seul me fait mal, et que vous avez été cruelle pour moi.

— Comment oseriez-vous affirmer de semblables choses, Jane?

— Comment je l'oserai, madame Reed? Je l'oserai, parce que c'est la vérité. Vous croyez que je ne sens pas et que je puis vivre sans que personne m'aime, sans qu'on soit bon pour moi; mais non, et vous n'avez pas eu pitié de moi; je me rappellerai toujours avec quelle dureté vous m'avez repoussée dans la chambre rouge, quel regard vous m'avez jeté, alors que j'étais à l'agonie. Et pourtant, oppressée par la souffrance, je vous avais crié: «Ma tante ayez pitié de moi!» Et cette punition, vous me l'aviez infligée parce que j'avais été frappée, jetée à terre par votre misérable fils. Je dirai l'exacte vérité à tous ceux qui me questionneront. On croit que vous êtes bonne; mais votre coeur est dur et vous êtes dissimulée.»

Quand j'eus cessé de parler, le plus étrange sentiment de triomphe que j'aie jamais éprouvé s'était emparé de mon âme. Je crus qu'une chaîne invisible s'était brisée et que je venais de conquérir une liberté inespérée.

Je pouvais le croire en effet, car Mme Reed semblait effrayée; son ouvrage avait glissé de ses genoux, elle levait les mains, paraissait agitée, et à sa figure contractée on eût dit qu'elle allait pleurer.

«Jane, me dit-elle, vous vous trompez. Qu'avez-vous? pourquoi tremblez-vous si fort Voulez-vous boire un peu d'eau?

— Non, madame Reed.

— Souhaitez-vous quelque autre chose, Jane? Je vous assure que je désire être votre amie.

— Non; vous prétendiez tout à l'heure, devant M. Brockelhurst, que j'avais un mauvais caractère et que j'étais une menteuse; mais tout le monde saura votre conduite à Lowood.

— Jane, ce sont là des choses que vous ne comprenez pas; il faut bien corriger les enfants de leurs défauts.

— Le mensonge n'est pas mon défaut, m'écriai-je d'une voix sauvage.

— Avouez, Jane, que vous êtes en colère, et maintenant retournez dans votre chambre, ma chère enfant, et couchez-vous un peu.

— Je ne suis pas votre chère enfant, et ne puis pas me coucher. Envoyez-moi en pension aussitôt que vous le pourrez, madame Reed, car je déteste cette maison.

— Oh! oui, je t'y enverrai aussitôt que possible,» murmura Mme Reed en ramassant son ouvrage; puis elle quitta vivement la chambre.

On m'avait laissée seule, maîtresse du terrain; c'était ma plus rude bataille, ma première victoire: je restai un moment à la place où s'était assis M. Brockelhurst, jouissant de ma solitude conquise. D'abord je me souris à moi-même, et je sentis mon être se dilater; mais ce farouche plaisir cessa aussi vite que les battements accélérés de mon pouls: un enfant ne peut pas discuter avec ses supérieurs ainsi que je l'avais fait, il ne peut pas donner un libre cours à ses sentiments de rage, sans éprouver ensuite les douleurs du remords et la glace du repentir. Quand j'avais accusé et menacé Mme Reed, mon esprit flamboyait comme un tas de bruyères embrasées; mais de même que celles-ci, après avoir été enflammées, ne laissent plus que cendres, mon âme se trouva anéantie, lorsque, après une demi-heure de silence et de réflexion, je reconnus la folie de ma conduite, et la tristesse d'une position où j'étais haïe autant que je haïssais.

J'avais goûté la vengeance pour la première fois; comme les vins épicés, elle me sembla agréable, chaude et vivifiante; mais l'arrière-goût métallique et brûlant me laissa la sensation d'un empoisonnement. Alors je serais allée de bon coeur demander pardon à Mme Reed; mais je savais par l'expérience et par l'instinct que je l'aurais ainsi rendue plus ennemie et que j'aurais excité les violents entraînements de ma nature.

Le moins que je pusse montrer, c'était l'emportement dans mes paroles; le moins que je pusse sentir, c'était une sombre indignation. Je pris un volume de contes arabes, en m'efforçant de lire; mais je ne compris rien: ma pensée flottante ne pouvait se fixer sur moi-même, ni sur ces pages que j'avais trouvées jadis si séduisantes. J'ouvris la porte vitrée de la salle à manger: le bosquet était silencieux; une gelée que n'avait brisée ni le soleil ni le vent, couvrait la terre. Je me servis de ma robe pour envelopper ma tête et mes bras, et j'allai me promener dans une partie du parc tout à fait séparée du reste.

Mais je ne trouvai plus aucun plaisir sous ces arbres silencieux, parmi ces pommes de pins, dernières dépouilles de l'automne dont le sol était couvert, au milieu de ces feuilles mortes amoncelées par le vent et roidies par les glaces; je m'appuyai contra la grille, et je regardai un champ vide où les troupeaux ne paissaient plus, et où l'herbe avait été tondue par l'hiver et revêtue de blanc. C'était un jour bien sombre, un ciel bien obscur, tout chargé de neige. Par intervalles, des flocons de glace tombaient sans se fondre sur le sentier durci et dans le clos couvert de givre. J'étais triste et malheureuse, et je murmurais tout bas: «Que faire, que faire?»

J'entendis tout à coup une voix claire me crier:

«Mademoiselle Jane, où êtes-vous? venez déjeuner.»

C'était Bessie, je le savais, et je ne répondis rien; mais bientôt le bruit léger de ses pas arriva jusqu'à moi. Elle traversait le sentier et se dirigeait de mon côté.

«Méchante petite fille, me dit-elle, pourquoi ne venez-vous pas quand on vous appelle?»

La présence de Bessie me sembla encore plus douce que les pensées dont j'étais accablée, bien que, selon son habitude, elle fût un peu de mauvaise humeur. Le fait est qu'après ma lutte avec Mme Reed et ma victoire sur elle, la colère passagère d'une servante me touchait peu, et j'étais prête à venir me réchauffer à la lumière de son jeune coeur.

Je jetai donc mes deux bras autour de son cou, en lui disant:

«Venez, Bessie, ne grondez plus.»

Je ne m'étais jamais montrée si ouverte, si peu craintive; cette manière d'être plut à Bessie.

«Vous êtes une étrange enfant, mademoiselle Jane, me dit-elle en me regardant; une petite créature vagabonde, aimant la solitude. Vous allez en pension, n'est-ce pas?»

Je fis un signe affirmatif.

«Et n'êtes-vous pas triste de quitter la pauvre Bessie?

— Que suis-je pour Bessie? elle me gronde toujours.

— C'est qu'aussi vous vous montrez bizarre, timide, effarouchée.
Si vous étiez un peu plus hardie…

— Oui, pour recevoir encore plus de coups.

— Sottise! Mais du reste il est certain que vous n'êtes pas bien traitée; ma mère, lorsqu'elle vint me voir la semaine dernière, me dit que pour rien au monde elle ne voudrait voir un de ses enfants à votre place. Mais venez, j'ai une bonne nouvelle pour vous.

— Je ne le pense pas, Bessie.

— Enfant, que voulez-vous dire? Pourquoi fixer sur moi un regard si triste? Eh bien! vous saurez que monsieur, madame et mesdemoiselles sont allés prendre le thé chez une de leurs connaissances; quant à vous, vous le prendrez avec moi; je demanderai à la cuisinière de vous faire un petit gâteau, et ensuite vous m'aiderez à visiter vos tiroirs, parce qu'il faudra bientôt que je fasse votre malle. Madame veut que vous quittiez Gateshead dans un jour ou deux; vous choisirez ceux de vos vêtements que vous voulez emporter.

— Bessie, dis-je, promettez-moi de ne plus me gronder jusqu'à mon départ.

— Eh bien, oui; mais soyez une bonne fille et n'ayez pas peur de moi. Ne reculez pas quand je parle un peu haut, car c'est là ce qui m'irrite le plus.

— Je ne crois pas avoir jamais peur de vous maintenant, Bessie, parce que je suis habituée à vos manières; mais j'aurai bientôt de nouvelles personnes à craindre.

— Si vous les craignez, elles vous détesteront.

— Comme vous, Bessie?

— Je ne vous déteste pas, mademoiselle; je crois vous aimer encore plus que les autres.

— Vous ne me le montrez pas.

— Intraitable petite fille, voilà une nouvelle façon de parler; qui donc vous a rendue si hardie?

— Bientôt je serai loin de vous, Bessie, et d'ailleurs…»

J'allais parler de ce qui s'était passé entre moi et Mme Reed; mais à la réflexion, je pensai qu'il valait mieux garder le silence sur ce sujet.

«Et alors vous êtes contente de me quitter?

— Non, Bessie, non, en vérité; et même dans ce moment je commence à en être un peu triste.

— Dans ce moment, et un peu! comme vous dites cela froidement, ma petite demoiselle! Je suis sûre que, si je vous demandais de m'embrasser, vous me refuseriez.

— Oh non, je veux vous embrasser, et ce sera un plaisir pour moi; baissez un peu votre tête.»

Bessie s'inclina, et nous nous embrassâmes; puis, étant tout à fait remise, je la suivis à la maison.

L'après-midi se passa dans la paix et l'harmonie. Le soir, Bessie me conta ses histoires les plus attrayantes et me chanta ses chants les plus doux. Même pour moi, la vie avait ses rayons de soleil.»

CHAPITRE V

On était au matin du 19 janvier; cinq heures venaient de sonner au moment où Bessie entra avec une chandelle dans mon petit cabinet. J'étais debout et presque entièrement habillée. Levée depuis une demi-heure, je m'étais lavé la figure, et j'avais mis mes vêtements à la pâle lumière de la lune, dont les rayons perçaient l'étroite fenêtre de mon réduit. Je devais quitter Gateshead ce jour même et prendre, à six heures, la voiture qui passait devant la loge du portier.

Bessie seule était levée; après avoir allumé le feu, elle commença à faire chauffer mon déjeuner. Les enfants mangent rarement lorsqu'ils sont excités par la pensée d'un voyage.

Quant à moi, je ne pus rien prendre. Ce fut en vain que Bessie me pria d'avaler une ou deux cuillerées de la soupe au lait qu'elle avait préparée. Elle chercha alors quelques biscuits et les fourra dans mon sac; puis, après m'avoir attaché mon manteau et mon chapeau, elle s'enveloppa dans un châle, et nous quittâmes ensemble la chambre des enfants. Quand je fus arrivée devant la chambre à coucher de Mme Reed, Bessie me demanda si je voulais dire adieu à sa maîtresse.

«Non, Bessie, répondis-je; hier soir, lorsque vous étiez descendue pour le souper, elle s'est approchée de mon lit, et m'a déclaré que le lendemain matin je n'aurais besoin de déranger ni elle ni mes cousines; elle m'a aussi dit de ne point oublier qu'elle avait toujours été ma meilleure amie; elle m'a priée de parler d'elle, et de lui être reconnaissante pour ce qu'elle avait fait en ma faveur.

— Et qu'avez-vous répondu, mademoiselle?

— Rien; j'ai caché ma figure sous mes couvertures, et je me suis tournée du côté de la muraille.

— C'était mal, mademoiselle Jane.

— Non, Bessie, c'était parfaitement juste. Votre maîtresse n'a jamais été mon amie. Bien loin de là, elle m'a toujours traitée en ennemie.

— Oh! mademoiselle Jane, ne dites pas cela.

— Adieu au château de Gateshead,» m'écriai-je en passant sous la grande porte.

La lune avait disparu, et la nuit était obscure. Bessie portait une lanterne, dont la lumière venait éclairer les marches humides du perron, ainsi que les allées sablées qu'un récent dégel avait détrempées Cette matinée d'hiver était glaciale, mes dents claquaient. La loge du portier était éclairée; en y arrivant, nous y trouvâmes la femme qui allumait son feu. Le soir précédent, ma malle avait été descendue, ficelée et déposée à la porte. Il était six heures moins quelques minutes, et lorsque l'horloge eut sonné, un bruit de roues annonça l'arrivée de la voiture; je me dirigeai vers la porte, et je vis la lumière de la lanterne avancer rapidement à travers des espaces ténébreux.

«Part-elle seule? demanda la femme du portier.

— Oui.

— À quelle distance va-t-elle?

— À cinquante milles.

— C'est bien loin; je suis étonnée que Mme Reed ose la livrer à elle-même pendant une route aussi longue.»

Une voiture traînée par deux chevaux et dont l'impériale était couverte de voyageurs venait d'arriver et de s'arrêter devant la porte. Le postillon et le conducteur demandèrent que tout se fît rapidement; ma malle fut hissée; on m'arracha des bras de Bessie, tandis que j'étais suspendue à son cou.

«Ayez bien soin de l'enfant, cria-t-elle au conducteur, lorsque celui-ci me plaça dans l'intérieur.

— Oui,» répondit-il. La portière fut fermée, et j'entendis une voix qui criait: «Enlevez!» Alors la voiture continua sa route.

C'est ainsi que je fus séparée de Bessie et du château de Gateshead; c'est ainsi que je fus emmenée vers des régions inconnues et que je croyais éloignées et mystérieuses.

Je ne me rappelle que peu de chose de mon voyage: le jour me parut d'une excessive longueur; il me semblait que nous franchissions des centaines de lieues. On traversa plusieurs villes, et dans l'une d'elles la voiture s'arrêta. Les chevaux furent changés et les voyageurs descendirent pour dîner. On me mena dans une auberge où le conducteur voulut me faire manger quelque chose; mais comme je n'avais pas faim, il me laissa dans une salle immense aux deux bouts de laquelle se trouvait une cheminée; un lustre était suspendu au milieu, et on apercevait une grande quantité d'instruments de musique dans une galerie placée au haut de la pièce.

Je me promenai longtemps dans cette salle, accablée d'étranges pensées. Je craignais que quelqu'un ne vînt m'enlever; car je croyais aux ravisseurs, leurs exploits ayant souvent figuré dans les chroniques de Bessie. Enfin mon protecteur revint et me replaça dans la voiture; après être monté sur le siège, il souffla dans sa corne, et nous nous mîmes à rouler sur la route pierreuse qui conduit à Lowood.

Le soir arrivait humide et chargé de brouillards; quand le jour eut cessé pour faire place au crépuscule, je compris que nous étions bien loin de Gateshead. Nous ne traversions plus de villes, le paysage était changé. De hautes montagnes grisâtres fermaient l'horizon; l'obscurité augmentait à mesure que nous descendions dans la vallée; tout autour de nous nous n'avions que des bois épais. Depuis longtemps la nuit avait entièrement voilé le paysage, et j'entendais encore dans les feuilles le murmure du vent.

Bercée par ces sons harmonieux, je m'endormis enfin. Je sommeillais depuis longtemps, lorsque la voiture s'arrêtant tout à coup, je m'éveillai. Devant moi se tenait une étrangère que je pris pour une domestique, car à la lueur de la lanterne je pus voir sa figure et ses vêtements.

«Y a-t-il ici une petite fille du nom de Jane Eyre? demanda-t- elle.

— Oui.» répondis-je.

Aussitôt on me fit descendre. Ma malle fut remise à la servante, et la diligence repartit. Le bruit et les secousses de la voiture avaient engourdi mes membres et m'avaient étourdie. Je rassemblai toutes mes facultés pour regarder autour de moi. Le vent, la pluie et l'obscurité remplissaient l'espace. Je pus néanmoins distinguer un mur dans lequel était pratiquée une porte, ouverte pour le moment; mon nouveau guide me la fit traverser, puis, après l'avoir soigneusement fermée derrière elle, elle tira le verrou.

J'avais alors devant moi une maison, ou, pour mieux dire, une série de maisons qui occupaient un terrain assez considérable; leurs façades étaient percées d'un grand nombre de fenêtres, dont quelques-unes seulement étaient éclairées. On me fit passer par un sentier large, sablonneux et humide, et au bout duquel se trouvait encore une porte. De là, nous entrâmes dans un corridor qui conduisait à une chambre à feu. La servante m'y laissa seule.

Je demeurai debout devant le foyer, m'efforçant de réchauffer mes doigts glacés; puis je promenai mon regard autour de moi: il n'y avait pas de lumière, mais la flamme incertaine du foyer me montrait par intervalles un mur recouvert d'une tenture, des tapis, des rideaux et des meubles d'un acajou brillant.

J'étais dans un salon, non pas aussi élégant que celui de Gateshead, mais qui pourtant me parut très confortable. Je m'efforçais de comprendre le sujet d'une des peintures suspendues au mur, lorsque quelqu'un entra avec une lumière; derrière, se tenait une seconde personne.

La première était une femme d'une taille élevée. Ses cheveux et ses yeux étaient noirs; son front, élevé et pâle. Bien qu'à moitié cachée dans un châle, son port me sembla noble et sa contenance grave.

«Cette enfant est bien jeune pour être envoyée seule,» dit-elle, en posant la bougie sur la table.

Elle m'examina attentivement pendant une minute ou deux, puis elle ajouta:

«Il faudra la coucher tout de suite; elle a l'air fatiguée. Êtes- vous lasse, mon enfant? me dit-elle en mettant sa main sur mon épaule.

— Un peu, madame.

— Et vous avez faim, sans doute? Avant de l'envoyer au lit, faites-lui donner à manger, mademoiselle Miller. Est-ce la première fois que vous quittez vos parents pour venir en pension, mon enfant?»

Je lui répondis que je n'avais point de parents; elle me demanda depuis quand ils étaient morts, quels étaient mon âge et mon nom, si je savais lire, écrire et coudre; ensuite elle me caressa doucement la joue, en me disant: «J'espère que vous serez une bonne enfant;» puis elle me remit entre les mains de Mlle Miller.

La jeune dame que je venais de quitter pouvait avoir vingt-neuf ans; celle qui m'accompagnait paraissait de quelques années plus jeune, la première m'avait frappée par son aspect, sa voix et son regard. Mlle Miller se faisait moins remarquer; elle avait un teint couperosé et une figure fatiguée; sa démarche et ses mouvements précipités annonçaient une personne qui doit faire face à beaucoup de devoirs; elle avait l'air d'une sous-maîtresse, et j'appris qu'en effet c'était son rôle à Lowood. Elle me conduisit de pièce en pièce, de corridor en corridor, à travers une maison grande et irrégulièrement bâtie. Un silence absolu, qui m'effrayait un peu, régnait dans cette partie que nous venions de traverser. Un murmure de voix lui succéda bientôt. Nous entrâmes dans une salle immense. À chaque bout se dressaient deux tables éclairées chacune par deux chandelles. Autour étaient assises sur des bancs des jeunes filles dont l'âge variait depuis dix jusqu'à vingt ans. Elles me semblèrent innombrables, quoiqu'en réalité elles ne fussent pas plus de quatre-vingts. Elles portaient toutes le même costume: des robes en étoffe brune et d'une forme étrange; et par-dessus la robe de longs tabliers de toile. C'était l'heure de l'étude; elles repassaient leurs leçons du lendemain, et de là provenait le murmure que j'avais entendu. Mlle Miller me fit signe de m'asseoir sur un banc près de la porte; puis, se dirigeant vers le bout de cette longue chambre, elle s'écria:

«Monitrices, réunissez les livres de leçons et retirez-les.»

Quatre grandes filles se levèrent des différentes tables, prirent les livres et les mirent de côté.

Mlle Miller s'écria de nouveau:

«Monitrices, allez chercher le souper.»

Les quatre jeunes filles sortirent et revinrent au bout de quelques instants, portant chacune un plateau sur lequel un gâteau, que je ne reconnus pas d'abord, avait été placé et coupé par morceaux Au milieu, je vis un gobelet et un vase plein d'eau. Les parts furent distribuées aux élèves, et celles qui avaient soif prirent un peu d'eau dans le gobelet qui servait à toutes. Quand arriva mon tour, je bus, car j'étais très altérée, mais je ne pus rien manger; l'excitation et la fatigue du voyage m'avaient retiré l'appétit. Lorsque le plateau passa devant moi, je pus voir que le souper se composait d'un gâteau d'avoine coupé en tranches.

Le repas achevé, Mlle Miller lut la prière, et les jeunes filles montèrent l'escalier deux par deux. Épuisée par la fatigue, je fis peu d'attention au dortoir; cependant il me parut très long, comme la salle d'étude.

Cette nuit-là, je devais coucher avec Mlle Miller; elle m'aida à me déshabiller. Une fois étendue, je jetai un regard sur ces interminables rangées de lits, dont chacun fut bientôt occupé par deux élèves. Au bout de dix minutes, l'unique lumière qui nous éclairait fut éteinte, et je m'endormis au milieu d'une obscurité et d'un silence complets.

La nuit se passa rapidement; j'étais trop fatiguée même pour rêver; je ne m'éveillai qu'une fois, et j'entendis le vent mugir en tourbillons furieux et la pluie tomber par torrents. Alors seulement je m'aperçus que Mlle Miller avait pris place à mes côtés. Quand mes yeux se rouvrirent, on sonnait une cloche; toutes les jeunes filles étaient debout et s'habillaient. Le jour n'avait pas encore commencé à poindre, et une ou deux lumières brillaient dans la chambre. Je me levai à contre-coeur, car le froid était vif, et tout en grelottant je m'habillai de mon mieux. Aussitôt qu'un des bassins fut libre, je me lavai; mais il fallut attendre longtemps, car chacun d'eux servait à six élèves. Une fois la toilette finie, la cloche retentit de nouveau. Toutes les élèves se placèrent en rang, deux par deux, descendirent l'escalier et entrèrent dans une salle d'étude à peine éclairée.

Les prières furent lues par Mlle Miller, qui, après les avoir achevées, s'écria:

«Formez les classes!»

Il en résulta quelques minutes de bruit. Mlle Miller ne cessait de répéter: «Ordre et silence.» Quand tout fut redevenu calme, je m'aperçus que les élèves s'étaient séparées en quatre groupes. Chacun de ces groupes se tenait debout devant une chaise placée près d'une table. Toutes les élèves avaient un volume à la main, et un grand livre, que je pris pour une Bible, était placé devant le siège vacant. Il y eut une pause de quelques secondes, pendant lesquelles j'entendis le vague murmure qu'occasionne toujours la réunion d'un grand nombre de personnes. Mlle Miller alla de classe en classe pour étouffer ce bruit sourd, qui se prolongeait indéfiniment.

Le son d'une cloche lointaine venait de frapper nos oreilles, lorsque trois dames entrèrent dans la chambre. Chacune d'elles s'assit devant une des tables. Mlle Miller se plaça à la quatrième chaise, celle qui était le plus près de la porte, et autour de laquelle on n'apercevait que de très jeunes enfants. On m'ordonna de prendre place dans la petite classe, et on me relégua tout au bout du banc.

Le travail commença; on récita les leçons du jour, ainsi que quelques textes de l'Écriture sainte. Vint ensuite une longue lecture dans la Bible; cette lecture dura environ une heure. Lorsque tous ces exercices furent terminés, il faisait grand jour. La cloche infatigable sonna pour la quatrième fois. Les élèves se séparèrent de nouveau et se dirigèrent vers le réfectoire. J'étais bien aise de pouvoir manger un peu. J'avais pris si peu de chose la veille, que j'étais à demi évanouie d'inanition.

Le réfectoire était une grande salle basse et sombre. Sur deux longues tables fumaient des bassins qui n'étaient pas propres malheureusement à exciter l'appétit. Il y eut un mouvement général de mécontentement lorsque l'odeur de ce plat, destiné à leur déjeuner, arriva jusqu'aux jeunes filles. La grande classe, qui marchait en avant, murmura ces mots:

«C'est répugnant, le potage est encore brûlé.

— Silence!» cria une voix; ce n'était pas Mlle Miller qui avait parlé, mais la maîtresse d'une classe supérieure, petite femme bien vêtue, mais dont l'ensemble avait quelque chose de maussade.

Elle se plaça au bout de la première table, tandis qu'une autre dame, dont l'extérieur était plus aimable, présidait à la seconde; Mlle Miller surveillait la table à laquelle j'étais assise; enfin une femme d'un certain âge, et qui avait l'air d'une étrangère, vint se placer à une quatrième table, vis-à-vis de Mlle Miller. J'appris plus tard que c'était la maîtresse de français. On récita une longue prière et on chanta un cantique; une bonne apporta du thé pour les maîtresses, et les préparatifs achevés, le repas commença.

J'avalai quelques cuillerées de mon bouillon, sans penser au goût qu'il pouvait avoir; mais quand ma faim fut un peu apaisée, je m'aperçus que je mangeais une soupe détestable. Chacune remuait lentement sa cuiller, goûtait sa soupe, essayait de l'avaler, puis renonçait à des efforts reconnus inutiles. Le déjeuner finit sans que personne eût mangé; on rendit grâce de ce qu'on n'avait pas reçu, et l'on chanta un second cantique.

De la salle à manger on passa dans la salle d'étude; je sortis parmi les dernières, et je vis une maîtresse goûter au bouillon; elle regarda les autres; toutes semblaient mécontentes; l'une d'elles murmura tout bas:

«L'abominable cuisine! c'est honteux!»

On ne se remit au travail qu'au bout d'un quart d'heure. Pendant ce temps il était permis de parler haut et librement; toutes profitaient du privilège. La conversation roula sur le déjeuner, et chacune des élèves déclara qu'il n'était pas mangeable. Pauvres créatures! c'était leur seule consolation. Il n'y avait d'autre maîtresse dans la chambre que Mlle Miller. De grandes jeunes filles l'entouraient et parlaient d'un air sérieux et triste. J'entendis prononcer le nom de Mme Brockelhurst. Mlle Miller secoua la tête, comme si elle désapprouvait ce qui était dit, mais elle ne parut pas faire de grands efforts pour calmer l'irritation générale; elle la partageait sans doute.

L'horloge sonna neuf heures. Mlle Miller se plaça au centre de la chambre, et s'écria:

«Silence! à vos places!»

L'ordre se rétablit; au bout de dix minutes la confusion avait cessé, et toutes ces voix bruyantes étaient rentrées dans le silence. Les maîtresses avaient repris leur poste; l'école entière semblait dans l'attente.

Les quatre-vingts enfants étaient rangés immobiles sur des bancs tout autour de la chambre. Réunion curieuse à voir: toutes avaient les cheveux lissés sur le front et passés derrière l'oreille; pas une boucle n'encadrait leurs visages; leurs robes étaient brunes et montantes; le seul ornement qui leur fût permis était une collerette. Sur le devant de leurs robes, on avait cousu une poche qui leur servait de sac à ouvrage, et ressemblait un peu aux bourses des Highlanders; elles portaient des bas de laine, de gros souliers de paysannes, dont les cordons étaient retenus par une simple boucle de cuivre. Une vingtaine d'entre elles étaient des jeunes filles arrivées à tout leur développement, ou plutôt même de jeunes femmes; ce costume leur allait mal et leur donnait un aspect bizarre, quelle que fût d'ailleurs leur beauté. Je les regardais et j'examinais aussi de temps en temps les maîtresses. Aucune d'elles ne me plaisait précisément: la grande avait l'air dur, la petite semblait irritable, la Française était brusque et grotesque. Quant à Mlle Miller, pauvre créature, elle était d'un rouge pourpre, et paraissait accablée de préoccupations; pendant que mes yeux allaient de l'une à l'autre, toute l'école se leva simultanément et comme par une même impulsion.

De quoi s'agissait-il? je n'avais entendu donner aucun ordre; quelqu'un pourtant m'avait poussé le bras; mais, avant que j'eusse eu le temps de comprendre, la classe s'était rassise.

Tous les yeux s'étant tournés vers un même point, les miens suivirent cette direction, et j'aperçus dans la salle la personne qui m'avait reçue la veille. Elle était au fond de la longue pièce, près du feu; car il y avait un foyer à chaque bout de la chambre. Elle examina gravement et en silence la double rangée de jeunes filles. Mlle Miller s'approcha d'elle, lui fit une question, et après avoir reçu la réponse demandée, elle retourna à sa place et dit à haute voix:

«Monitrice de la première classe, apportez les sphères.»

Pendant que l'ordre était exécuté, l'inconnue se promena lentement dans la chambre; je ne sais si j'ai en moi un instinct de vénération, mais je me rappelle encore le respect admirateur avec lequel mes yeux suivaient ses pas. Vue en plein jour, elle m'apparut belle, grande et bien faite; dans ses yeux bruns brillait une vive bienveillance; ses sourcils longs et bien dessinés relevaient la blancheur de son front. Ses cheveux, d'une teinte foncée, s'étageaient en petites boucles sur chacune de ses tempes. On ne portait alors ni bandeaux ni longues frisures. Sa robe était d'après la mode de cette époque, couleur de pourpre et garnie d'un ornement espagnol en velours noir, et à sa ceinture brillait une montre d'or, bijou plus rare alors qu'aujourd'hui. Que le lecteur se représente, pour compléter ce portrait, des traits fins, un teint pâle, mais clair, un port noble, et il aura, aussi complètement que peuvent l'exprimer des mots, l'image de Mlle Temple, de Marie Temple, ainsi que je l'appris plus tard, en voyant son nom écrit sur un livre de prières qu'elle m'avait confié pour le porter à l'église.

La directrice de Lowood, car c'était elle, s'assit devant la table où avaient été placées les sphères; elle réunit la première classe autour d'elle, et commença une leçon de géographie; les classes inférieures furent appelées par les autres maîtresses, et pendant une heure on continua les répétitions de grammaire et d'histoire puis vinrent l'écriture et l'arithmétique.

Le cours de musique fut fait par Mlle Temple à quelques-unes des plus âgées. L'horloge avertissait lorsque l'heure fixée pour chaque leçon s'était écoulée. Au moment où elle sonna midi, la directrice se leva.

«J'ai un mot à adresser aux élèves de Lowood,» dit-elle.

Le murmure qui suivait chaque leçon avait déjà commencé à se faire entendre; mais à la voix de Mlle Temple, il cessa immédiatement. Elle continua:

«Vous avez eu ce matin un déjeuner que vous n'avez pu manger; vous devez avoir faim, j'ai donné ordre de vous servir une collation de pain et de fromage.»

Les maîtresses se regardèrent avec surprise.

«Je prends sur moi la responsabilité de cet acte,» ajouta-t-elle, comme pour expliquer sa conduite; puis elle quitta la salle d'étude.

Le pain et le fromage furent apportés et distribués, au grand contentement de toute l'école; on donna ensuite ordre de se rendre au jardin. Chacune mit un grossier chapeau de paille, retenu par des brides de calicot teint, et s'enveloppa d'un manteau de drap gris; je fus habillée comme les autres, et en suivant le flot j'arrivai en plein air.

Le jardin était un vaste terrain, entouré de murs assez hauts pour éloigner tout regard indiscret; d'un des côtés se trouvait une galerie couverte. Le milieu, entouré de larges allées, était partagé en petits massifs. Toutes les élèves recevaient en entrant un de ces petits massifs pour le cultiver, de sorte que chaque carré avait son propriétaire. En été, lorsque la terre était couverte de fleurs, ces petits jardins devaient être charmants à voir; mais à la fin de janvier, tout était gelé, pâle et triste, je frissonnai et je regardai autour de moi.

Le jour n'était pas propice aux exercices du dehors; non pas qu'il fût précisément pluvieux, mais il était assombri par un brouillard épais, qui commençait à se résoudre en une pluie fine. Les orages de la veille avaient maintenu la terre humide. Les plus fortes des jeunes filles couraient de côté et d'autre et se livraient à des exercices violents; quelques-unes, pâles et maigres, allaient chercher un abri et de la chaleur sous la galerie; on entendait souvent une toux creuse sortir de leurs poitrines.

Je n'avais encore parlé à personne, et personne ne semblait faire attention à moi; j'étais seule, mais l'isolement ne me pesait pas; j'y étais habituée. Je m'appuyai contre une des colonnes de la galerie, ramenant sur ma poitrine mon manteau de drap; je tâchai d'oublier le froid qui m'assaillait au dehors et la faim qui me rongeait au dedans. Tout mon temps fut employé à examiner et à penser; mais mes réflexions étaient trop vagues et trop entrecoupées pour pouvoir être rapportées. Je savais à peine où j'étais; Gateshead et ma vie passée flottaient derrière moi à une distance qui me semblait incommensurable. Le présent était confus et étrange, et je ne pouvais former aucune conjecture sur l'avenir.

Je me mis à regarder le jardin, qui rappelait singulièrement celui d'un cloître; puis mes yeux se reportèrent sur la maison, dont une partie était grise et vieille, tandis que l'autre paraissait entièrement neuve.

La nouvelle partie, qui contenait la salle d'étude et les dortoirs, était éclairée par des fenêtres rondes et grillées, ce qui lui donnait l'aspect d'une église. Une large pierre, placée au-dessus de l'entrée, portait cette inscription:

Institution de Lowood: cette partie a été bâtie par Naomi
Brockelhurst, du château de Brockelhurst, en ce comté.

Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils puissent voir vos bonnes oeuvres et glorifier votre Père qui est dans le ciel. (Saint Matth., v. 16.)

Après avoir lu et relu ces mots, je compris qu'ils demandaient une explication, et que seule je ne pourrais pas en saisir entièrement le sens. Je réfléchissais à ce que voulait dire institution, et je m'efforçais de trouver le rapport qu'il pouvait y avoir entre la première partie de l'inscription et le verset de la Bible, lorsque le son d'une toux creuse me fit tourner la tête.

J'aperçus une jeune fille assise près de moi sur un banc de pierre; elle tenait un livre qui semblait l'absorber tout entière; d'où j'étais, je pus lire le titre: c'était Rasselas; ce nom me frappa par son étrangeté, et d'avance je supposai que le volume devait être intéressant. En retournant une page, la jeune fille leva les yeux, j'en profitai pour lui parler.

«Votre livre est-il amusant?» demandai-je.

J'avais déjà formé le projet de le lui emprunter un jour à venir.

«Je l'aime, me répondit-elle après une courte pause qui lui permit de m'examiner.

— De quoi y parle-t-on?» continuai-je.

Je ne pouvais comprendre comment j'avais la hardiesse de lier ainsi conversation avec une étrangère; cette avance était contraire à ma nature et à mes habitudes. L'occupation dans laquelle je l'avais trouvée plongée avait sans doute touché dans mon coeur quelque corde sympathique; moi aussi, j'aimais lire des choses frivoles et enfantines, il est vrai; car je n'étais pas à même de comprendre les livres solides et sérieux.

«Vous pouvez le regarder,» me dit l'inconnue en m'offrant le livre.

Je fus convaincue par un rapide examen que le contenu était moins intéressant que le titre. Rasselas me sembla un livre ennuyeux, à moi qui n'aimais que les enfantillages. Je n'y vis ni fées ni génies; je le rendis donc à sa propriétaire. Elle le reçut tranquillement et sans me rien dire; elle allait même recommencer son attentive lecture, lorsque je l'interrompis de nouveau.

«Pouvez-vous me dire, demandai-je, ce que signifie l'inscription gravée sur cette pierre? Qu'est-ce que l'institution de Lowood?

— C'est la maison où vous êtes venue demeurer.

— Pourquoi l'appelle-t-on institution? Est-elle différente des autres écoles?

— C'est en partie une école de charité; vous et moi et toutes les autres élèves sommes des enfants de charité; vous devez être orpheline? Votre père et votre mère ne sont-ils pas morts?

— Tous deux sont morts à une époque dont je ne puis me souvenir.

— Eh bien, toutes les enfants que vous verrez ici ont perdu au moins un de leurs parents, et voilà la raison qui a fait donner à cette école le nom d'institution pour l'éducation des orphelines.

— Payons-nous, ou bien nous élève-t-on gratuitement?

— Nous ou nos amis payons 15 livres sterling par an.

— Alors pourquoi nous appelle-t-on des enfants de charité?

— Parce que la somme de 15 livres sterling n'étant pas suffisante pour faire face aux dépenses de notre entretien et de notre éducation, ce qui manque est fourni par une souscription.

— Quels sont les souscripteurs?

— Des personnes charitables demeurant dans les environs, ou bien même habitant Londres.

— Et quelle est cette Naomi Brockelhurst?

— C'est la dame qui a bâti la nouvelle partie de cette maison, ainsi que l'indique l'inscription. Son fils a maintenant la direction générale de l'école.

— Pourquoi?

— Parce qu'il est trésorier et chef de l'établissement.

— Alors la maison n'appartient pas à cette dame qui a une montre d'or, et qui nous a fait donner du pain et du fromage?

— À Mlle Temple? oh non! Je souhaiterais bien qu'elle lui appartînt, mais elle doit compte à M. Brockelhurst de tous ses actes. C'est lui qui achète notre nourriture et nos vêtements.

— Demeure-t-il ici?

— Non; il habite au château qui est éloigné de Lowood d'une demi- lieue.

— Est-il bon?

— C'est un pasteur, et on prétend qu'il fait beaucoup de bien.

— N'avez-vous pas dit que cette grande dame s'appelait
Mlle Temple?

— Oui.

— Et comment s'appellent les autres maîtresses?

— Celle que vous voyez là et dont le visage est rouge, c'est Mlle Smith. Elle taille et surveille notre couture; car nous faisons nous-mêmes nos robes, nos manteaux et tous nos vêtements. La petite, qui a des cheveux noirs, c'est Mlle Scatcherd. Elle donne les leçons d'histoire, de grammaire, et fait les répétitions de la seconde classe. Enfin, celle qui est enveloppée dans un châle et porte son mouchoir attaché à son côté, avec un ruban jaune, c'est Mme Pierrot; elle vient de Lille, et enseigne le français.

— Aimez-vous les maîtresses?

— Assez

— Aimez-vous la petite qui a des cheveux noirs, et madame… je ne puis pas prononcer son nom comme vous.

— Mlle Scatcherd est vive, il faudra faire bien attention à ne pas la blesser. Mme Pierrot est une assez bonne personne.

— Mais Mlle Temple est la meilleure, n'est-ce pas?

— Oh! Mlle Temple est très bonne; elle sait beaucoup; elle est supérieure aux autres maîtresses, parce qu'elle est plus instruite qu'elles toutes.

— Y a-t-il longtemps que vous demeurez à Lowood?

— Deux ans.

— Êtes-vous orpheline?

— Ma mère est morte.

— Êtes-vous heureuse ici?

— Vous me faites trop de questions; nous avons assez causé pour aujourd'hui, et je désirerais lire un peu.»

Mais, à ce moment, la cloche ayant sonné pour annoncer le dîner, tout le monde rentra.

Le parfum qui remplissait la salle à manger était à peine plus appétissant que celui du déjeuner. Le repas fut servi dans deux grands plats d'étain, d'où sortait une épaisse fumée, répandant l'odeur de graisse rance. Le dîner se composait de pommes de terre sans goût et de viande qui en avait trop, le tout cuit ensemble. Chaque élève reçut use portion assez abondante; je mangeai ce que je pus, tout en me demandant si je ferais tous les jours aussi maigre chère.

Après le dîner, nous passâmes dans la salle d'étude; les leçons recommencèrent et se prolongèrent jusqu'à cinq heures. Il n'y eut dans l'après-midi qu'un seul événement de quelque importance. La jeune fille avec laquelle j'aurais causé sous la galerie fût renvoyée d'une leçon d'histoire par Mlle Scatcherd, sans que je pusse en savoir la cause. On lui ordonna d'aller se placer au milieu de la salle d'étude. Cette punition me sembla bien humiliante, surtout à son âge; elle semblait avoir de treize à quatorze ans; je m'attendais à lui voir donner des signes de souffrance et de honte; mais, à ma grande surprise, elle ne pleura ni ne rougit; calme et grave, elle resta là, en butte à tous les regards. «Comment peut-elle supporter ceci avec tant de tranquillité et de fermeté? pensai-je; si j'étais à sa place, je souhaiterais de voir la terre m'engloutir.»

Mais elle semblait porter sa pensée au delà de son châtiment et de sa triste position. Elle ne paraissait point préoccupée de ce qui l'entourait. J'avais entendu parler de personnes qui rêvaient éveillées; je me demandais s'il n'en était pas ainsi pour elle: ses yeux étaient fixés sur la terre, mais ils ne la voyaient pas; son regard semblait plonger dans son propre coeur.

«Elle pense au passé, me dis-je, mais certes le présent n'est rien pour elle.»

Cette jeune fille était une énigme pour moi; je ne savais si elle était bonne ou mauvaise.

Lorsque cinq heures furent sonnées, on nous servit un nouveau repas, consistant en une tasse de café et un morceau de pain noir; je bus mon café et je dévorai mon pain; mais j'en aurais désiré davantage, j'avais encore faim. Vint ensuite une demi-heure de récréation, puis de nouveau l'étude; enfin, le verre d'eau, le morceau de gâteau d'avoine, la prière, et tout le monde alla se coucher.

C'est ainsi que se passa mon premier jour à Lowood.

CHAPITRE VI

Le jour suivant commença de la même manière que le premier; on se leva et on s'habilla à la lumière; mais ce matin-là nous fumes dispensés de la cérémonie du lavage, car l'eau était gelée dans les bassins. La veille au soir il y avait eu un changement de température; un vent du nord-est, soufflant toute la nuit à travers les crevasses de nos fenêtres, nous avait fait frissonner dans nos lits et avait glacé l'eau.

Avant que l'heure et demie destinée à la prière et à la lecture de la Bible fût écoulée, je me sentis presque morte de froid. Le déjeuner arriva enfin. Ma part me sembla bien petite, et j'en aurais volontiers accepté le double. Ce jour-là, je fus enrôlée dans la quatrième classe, et on me donna des devoirs à faire. Jusque-là je n'avais été que spectatrice à Lowood; j'allais devenir actrice. Comme j'étais peu habituée à apprendre par coeur, les leçons me semblèrent d'abord longues et difficiles; le passage continuel d'une étude à l'autre m'embrouillait: aussi ce fut une vraie joie pour moi lorsque, vers trois heures de l'après-midi, Mlle Smith me remit avec une bande de mousseline, longue de deux mètres, un dé et des aiguilles. Elle m'envoya dans un coin de la chambre, et m'ordonna d'ourler cette bande. Presque tout le monde cousait à cette heure, excepté toutefois quelques élèves qui lisaient tout haut, groupées autour de la chaise de Mlle Scatcherd. La classe était silencieuse, de sorte qu'il était facile d'entendre le sujet de la leçon, de remarquer la manière dont chaque enfant s'en tirait, et d'écouter les reproches ou les louanges adressées par la maîtresse.

On lisait l'histoire d'Angleterre. Parmi les lectrices se trouvait la jeune fille que j'avais rencontrée sous la galerie. Au commencement de la leçon, elle était sur les premiers rangs; mais pour quelque erreur de prononciation, ou pour ne s'être point arrêtée quand elle le devait, elle fut renvoyée au fond de la pièce. Mlle Scatcherd continua jusque dans cette place obscure à la rendre l'objet de ses incessantes observations; elle se tournait continuellement vers elle pour lui dire:

«Burns (car dans ces pensions de charité on appelle les enfants par leur nom de famille, comme cela se pratique dans les écoles de garçons), Burns, vous tenez votre pied de côté; remettez-le droit immédiatement… Burns, vous plissez votre menton de la manière la plus déplaisante; cessez tout de suite… Burns, je vous ai dit de tenir la tête droite; je ne veux pas vous voir devant moi dans une telle attitude.»

Lorsque le chapitre eut été lu deux fois, on ferma les livres et l'interrogation commença.

La leçon comprenait une partie du règne de Charles Ier; il y avait plusieurs questions sur le tonnage, l'impôt et le droit payé par les bateaux. La plupart des élèves étaient incapables de répondre; mais toutes les difficultés étaient immédiatement résolues, dès qu'elles arrivaient à Mlle Burns; elle semblait avoir retenu toute la leçon, et elle avait une réponse prête pour chaque question. Je m'attendais à voir Mlle Scatcherd louer son attention. Je l'entendis, au contraire, s'écrier tout à coup:

«Petite malpropre, vous n'avez pas nettoyé vos ongles ce matin.»

L'enfant ne répondit rien; je m'étonnai de son silence.

«Pourquoi, pensai-je, n'explique-t-elle pas qu'elle n'a pu laver ni ses ongles ni sa figure, parce que l'eau était gelée?»

Mais à ce moment mon attention fut détournée de ce sujet par Mlle Smith, qui me pria de lui tenir un écheveau de fil. Pendant qu'elle le dévidait, elle me parlait de temps en temps, me demandant si j'avais déjà été en pension, si je savais marquer, coudre, tricoter; jusqu'à ce qu'elle eût achevé, je ne pus donc pas continuer à examiner la conduite de Mlle Scatcherd. Quand je retournai à ma place, elle venait de donner un ordre dont je ne saisis pas bien l'importance; mais je vis Burns quitter immédiatement la salle, se diriger vers une petite chambre où l'on serrait les livres, et revenir au bout d'une minute, portant dans ses mains un paquet de verges liées ensemble.

Elle présenta avec respect ce fatal instrument à Mlle Scatcherd; puis alors elle détacha son sarrau tranquillement et sans en avoir reçu l'ordre. La maîtresse la frappa rudement sur les épaules. Pas une larme ne s'échappa des yeux de la jeune fille. J'avais cessé de coudre, car à ce spectacle mes doigts s'étaient mis à trembler et une colère impuissante s'était emparée de moi. Quant à Burns, pas un trait de sa figure pensive ne s'altéra, son expression resta la même.

«Petite endurcie, s'écria Mlle Scatcherd, rien ne peut-il donc vous corriger de votre désordre? Reportez ces verges!»

Burns obéit. Je la regardai furtivement au moment où elle sortit de la chambre: elle remettait son mouchoir dans sa poche, et une larme brillait sur ses joues amaigries.

La récréation du soir était l'heure la plus agréable de toute la journée. Le pain et le café donnés à cinq heures, sans apaiser la faim, ranimaient pourtant la vitalité. La longue contrainte cessait; la salle d'étude était plus chaude que le matin. On laissait le feu brûler activement pour suppléer à la chandelle, qui n'arrivait qu'un peu plus tard. La pâle lueur du foyer, le tumulte permis, le bruit confus de toutes les voix, tout enfin éveillait en nous une douce sensation de liberté.

Le soir de ce jour où j'avais vu Mlle Scatcherd battre son élève, je me promenais, comme d'ordinaire, au milieu des tables et des groupes joyeux, sans une seule compagne, et ne me trouvant pourtant point isolée. Quand je passais devant les fenêtres, je relevais de temps en temps les rideaux et je regardais au dehors. La neige tombait épaisse; il s'en était déjà amoncelé contre le mur. Approchant mon oreille de la fenêtre, je pus distinguer, malgré le bruit intérieur, le triste mugissement du vent. Il est probable que, si j'avais quitté une maison aimée, des parents bons pour moi, à cette heure j'aurais vivement regretté la séparation. Le vent aurait navré mon coeur; cet obscur chaos aurait troublé mon âme: mais dans la situation où j'étais, je ne trouvais dans toutes ces choses qu'une étrange excitation. Insouciante et fiévreuse, je souhaitais que le vent mugît plus fort, que la faible lueur qui m'environnait se changeât en obscurité, que le bruit confus devint une immense clameur.

Sautant par-dessus les bancs, rampant sous les tables, j'arrivai jusqu'au foyer et je m'agenouillai devant le garde-feu. Ici je trouvai Burns absorbée et silencieuse. Étrangère à ce qui se passait dans la salle, elle reportait toute son attention sur un livre qu'elle lisait à la clarté de la flamme.

«Est-ce encore Rasselas? demandai-je en me plaçant derrière elle.

— Oui, me répondit-elle, je l'ai tout à l'heure fini.»

Au bout de cinq minutes, elle ferma en effet le livre; j'en fus bien aise.

«Maintenant, pensai-je, elle voudra peut-être bien causer un peu avec moi.»

Je m'assis près d'elle sur le plancher.

«Quel est votre autre nom que Burns? demandai-je.

— Hélène.

— Venez-vous de loin?

— Je viens d'un pays tout au nord, près de l'Écosse.

— Y retournerez-vous?

— Je l'espère, mais personne n'est sûr de l'avenir.

— Vous devez désirer de quitter Lowood?

— Non; pourquoi le désirerais-je? J'ai été envoyée à Lowood pour mon instruction; à quoi me servirait de m'en aller avant de l'avoir achevée?

— Mais Mlle Scatcherd est si cruelle pour vous!

— Cruelle, pas le moins du monde; elle est sévère; elle déteste mes défauts.

— Si j'étais à votre place, je la détesterais bien elle-même; je lui résisterais; si elle me frappait avec des verges, je les lui arracherais des mains; je les lui briserais à la figure!

— Il est probable que non; mais si vous le faisiez, M. Brockelhurst vous chasserait de l'école, et ce serait un grand chagrin pour vos parents. Il vaut bien mieux supporter patiemment une douleur dont vous souffrez seule que de commettre un acte irréfléchi, dont les fâcheuses conséquences pèseraient sur toute votre famille; et d'ailleurs, la Bible nous ordonne de rendre le bien pour le mal.

— Mais il est dur d'être frappée, d'être envoyée au milieu d'une pièce remplie de monde, surtout à votre âge; je suis beaucoup plus jeune que vous, et je ne pourrais jamais le supporter.

— Et pourtant il serait de votre devoir de vous y résigner, si vous ne pouviez pas l'éviter; ce serait mal et lâche à vous de dire: «Je ne puis pas,» lorsque vous sauriez que cela est dans votre destinée.»

Je l'écoutais avec étonnement, je ne pouvais pas comprendre cette doctrine de résignation, et je pouvais encore moins accepter cette indulgence qu'elle montrait pour ceux qui la châtiaient. Je sentais qu'Hélène Burns considérait toute chose à la lumière d'une flamme invisible pour moi; je pensais qu'elle pouvait bien avoir raison et moi tort; mais je ne me sentais pas disposée à approfondir cette matière.

«Vous dites que vous avez des défauts, Hélène; quels sont-ils?
Vous me semblez bonne.

— Alors apprenez de moi à ne pas juger d'après l'apparence. Comme le dit Mlle Scatcherd, je suis très négligente; je mets rarement les choses en ordre et je ne les y laisse jamais; j'oublie les règles établies; je lis quand je devrais apprendre mes leçons; je n'ai aucune méthode; je dis quelquefois, comme vous, que je ne puis pas supporter d'être soumise à un règlement. Tout cela est très irritant pour Mlle Scatcherd, qui est naturellement propre et exacte.

— Et intraitable et cruelle,» ajoutai-je.

Mais Hélène ne voulut pas approuver cette addition; elle demeura silencieuse.

«Mlle Temple est-elle aussi sévère que Mlle Scatcherd?»

En entendant prononcer le nom de Mlle Temple, un doux sourire vint éclairer sa figure sérieuse.

«Mlle Temple, dit-elle, est remplie de bonté; il lui est douloureux d'être sévère, même pour les plus mauvaises élèves; elle voit mes fautes et m'en avertit doucement; si je fais quelque chose digne de louange, elle me récompense libéralement: et une preuve de ma nature défectueuse, c'est que ses reproches si doux, si raisonnables, n'ont pas le pouvoir de me corriger de mes fautes; ses louanges, qui ont tant de valeur pour moi, ne peuvent m'exciter au soin et à la persévérance.

— C'est étonnant, m'écriai-je; il est si facile d'être soigneuse!

— Pour vous, je n'en doute pas. Le matin, pendant la classe, j'ai remarqué que vous étiez attentive; votre pensée ne semblait jamais errer pendant que Mlle Miller expliquait la leçon et vous questionnait, tandis que la mienne s'égare continuellement. Alors que je devrais écouter Mlle Scatcherd et recueillir assidûment tout ce qu'elle dit, je n'entends souvent même plus le son de sa voix. Je tombe dans une sorte de rêve. Je pense quelquefois que je suis dans le Northumberland; je prends le bruit que j'entends autour de moi pour le murmure d'un petit ruisseau qui coulait près de notre maison. Quand vient mon tour, il faut que je sorte de mon rêve; mais comme, pour mieux entendre le ruisseau de ma vision, je n'ai point écouté ce qu'on disait, je n'ai pas de réponse prête.