— Et pourtant comme vous avez bien répondu ce matin!
— C'est un pur hasard; le sujet de la lecture m'intéressait. Au lieu de rêver à mon pays, je m'étonnais de ce qu'un homme qui aimait le bien pût agir aussi injustement, aussi follement que Charles Ier. Je pensais qu'il était triste, avec cette intégrité et cette conscience, de ne rien admettre en dehors de l'autorité. S'il eût seulement été capable de voir en avant, de comprendre où tendait l'esprit du siècle! Et pourtant je l'aime, je le respecte, ce pauvre roi assassiné; ses ennemis furent plus coupables que lui: ils versèrent un sang auquel ils n'avaient pas le droit de toucher. Comment osèrent-ils le frapper?»
Hélène parlait pour elle; elle avait oublié que je n'étais pas à même de la comprendre, que je ne savais rien, ou du moins presque rien à ce sujet; je la ramenai sur mon terrain.
«Et quand Mlle Temple vous donne des leçons, votre pensée continue-t-elle à errer?
— Non certainement; c'est rare du moins. Mlle Temple a presque toujours à me dire quelque chose de plus nouveau que mes propres réflexions; son langage me semble doux, et ce qu'elle m'apprend est justement ce que je désirais savoir.
— Alors avec Mlle Temple vous êtes bonne?
— Oui, c'est-à-dire que je suis bonne passivement; je ne fais point d'efforts; je vais où me guide mon penchant; il n'y a pas de mérite dans une telle bonté.
— Un grand, au contraire; vous êtes bonne pour ceux qui sont bons envers vous; c'est tout ce que j'ai jamais désiré. Si l'on obéissait à ceux qui sont cruels et injustes, les méchants auraient trop de facilité; rien ne les effrayerait plus, et ils ne changeraient pas; au contraire, ils deviendraient de plus en plus mauvais. Quand on nous frappe sans raison, nous devrions aussi frapper rudement, si rudement que la personne qui a été injuste ne fût jamais tentée de recommencer.
«-Quand vous serez plus âgée, j'espère que vous changerez d'idées; vous êtes encore une enfant, et vous ne savez pas.
— Mais je sens, Hélène, que je détesterai toujours ceux qui ne m'aimeront pas, quoi que je fasse pour leur plaire, et que je résisterai à ceux qui me puniront injustement; c'est tout aussi naturel que de chérir ceux qui me montreront de l'affection, et d'accepter un châtiment si je le reconnais mérité.
— Les païens et les tribus sauvages proclament cette doctrine; mais les chrétiens et les nations civilisées la désavouent.
— Comment? Je ne comprends pas.
— Ce n'est pas la violence qui dompte la haine, ni la vengeance qui guérit l'injure.
— Qu'est-ce donc alors?
— Lisez le Nouveau Testament; écoutez ce que dit le Christ, et voyez ce qu'il fait: que sa parole devienne votre règle, et sa conduite votre exemple.
— Et que dit-il?
— Il dit: «Aimez vos ennemis; bénissez ceux qui vous maudissent, et faites du bien à ceux qui vous haïssent et vous traitent avec mépris.»
— Alors il me faudrait aimer Mme Reed? je ne le puis pas. Il faudrait bénir son fils John? c'est impossible!»
À son tour, Hélène me demanda de m'expliquer: je commençai à ma manière le récit de mes souffrances et de mes ressentiments. Quand j'étais excitée, je devenais sauvage et amère; je parlais comme je sentais, sans réserve, sans pitié. Hélène m'écouta patiemment jusqu'à la fin; je m'attendais à quelque remarque, mais elle resta muette.
«Ho bien! m'écriai-je, Mme Reed n'est-elle pas une femme dure et sans coeur?
— Sans doute; elle a manqué de bonté envers vous, parce qu'elle n'aimait pas votre caractère, de même que Mlle Scatcherd n'aime pas le mien. Mais comme vous vous rappelez exactement toutes ses paroles, toutes ses actions! Quelle profonde impression son injustice sembla avoir faite sur votre coeur! Aucun mauvais traitement n'a laissé en moi une trace aussi profonde. Ne seriez- vous pas plus heureuse si vous essayiez d'oublier sa sévérité, ainsi que les émotions passionnées qu'elle a excitées en vous? La vie me semble trop courte pour la passer à nourrir la haine ou à inscrire les torts des autres; ne sommes-nous pas tous chargés de fautes en ce monde? Le temps viendra, bientôt, je l'espère, où nous nous dépouillerons de nos enveloppes corruptibles; alors l'avilissement et le péché nous quitteront en même temps que notre incommode prison de chair; alors il ne restera plus que l'étincelle de l'esprit, le principe impalpable de la vie pure, comme lorsqu'il sortit des mains du Créateur pour animer la créature. Il retournera d'où il vient. Peut-être se communiquera- t-il à quelque esprit plus grand que l'homme; peut-être traversera-t-il des degrés de gloire; peut-être enfin le pâle rayon de l'âme humaine se transformera-t-il en la brillante lumière de l'âme des séraphins. Mais ce qui est certain, c'est que ce principe ne peut pas dégénérer et ne peut être allié à l'esprit du mal; non, je ne puis le croire, ma foi est tout autre. Personne ne me l'a enseignée et j'en parle rarement, mais elle est ma joie et je m'y attache; je ne fais pas de l'espérance le privilège de quelques-uns; je l'étends sur tous; je considère l'éternité comme un repos, comme une demeure lumineuse, non pas comme un abîme et un lieu de terreur; avec cette foi, je ne puis confondre le criminel et son crime; je pardonne sincèrement au premier, et j'abhorre le second; le désir de la vengeance ne peut accabler mon coeur; le vice ne me dégoûte pas assez pour m'éloigner du coupable, et l'injustice ne me fait pas perdre tout courage; je vis calme, les yeux tournés vers la fin de mon existence.»
La tête d'Hélène s'affaissait de plus en plus, à mesure qu'elle parlait; je vis par son regard qu'elle ne désirait plus causer avec moi, mais plutôt s'entretenir avec ses propres pensées.
Cependant on ne lui laissa pas beaucoup de temps pour la méditation; une monitrice, arrivée presque au même moment où nous finissions notre entretien, s'écria avec un fort accent du Cumberland:
«Hélène Burns, si vous ne mettez pas vos tiroirs en ordre et si vous ne pliez pas votre ouvrage, je vais dire à Mlle Scatcherd de venir tout examiner.
Hélène soupira en se voyant contrainte de renoncer à sa rêverie, elle se leva pourtant, et, sans rien répondre, elle obéit immédiatement.
CHAPITRE VII
Les trois premiers mois passés à Lowood me semblèrent un siècle. Ce fut pour moi une lutte fatigante contre toutes sortes de difficultés. Il fallut s'accoutumer à un règlement nouveau, à des tâches dont je n'avais pas l'habitude. La crainte de manquer à quelqu'un de mes devoirs m'épuisait encore plus que les souffrances matérielles, bien que celles-ci ne fussent pas peu de chose. Pendant les mois de janvier, de février et de mars, les neiges épaisses et les dégels avaient rendu les routes impraticables: aussi ne nous obligeait-on pas à sortir, si ce n'est pour aller à l'église; cependant on nous forçait à passer chaque jour une heure en plein air. Nos vêtements étaient insuffisants pour nous protéger contre un froid aussi rude; au lieu de brodequins, nous n'avions que des souliers dans lesquels la neige entrait facilement; nos mains, n'étant pas protégées par des gants, se couvraient d'engelures, ainsi que nos pieds. Je me rappelle encore combien ceux-ci me faisaient souffrir chaque soir, lorsque la chaleur les gonflait, et chaque matin, lorsqu'il fallait me rechausser; en outre, l'insuffisance de nourriture était un vrai supplice. Douées de ces grands appétits des enfants en croissance, nous avions à peine de quoi nous soutenir. Il en résultait un abus dont les plus jeunes avaient seules à se plaindre. Chaque fois qu'elles en trouvaient l'occasion, les grandes, toujours affamées, menaçaient les petites pour obtenir une partie de leur portion; bien des fois j'ai partagé entre deux de ces quêteuses le précieux morceau de pain noir donné avec le café; et, après avoir versé à une troisième la moitié de ma tasse, j'avalais le reste en pleurant de faim tout bas.
En hiver, les dimanches étaient de tristes jours. Nous avions deux milles à faire pour arriver à l'église de Brocklebridge, où officiait notre chef. Nous partions ayant froid; en arrivant, nous avions plus froid encore; et avant la fin de l'office du matin nos membres étaient paralysés. Trop loin pour retourner dîner, nous recevions entre les deux services du pain et de la viande froide, et des parts aussi insuffisantes que dans nos repas ordinaires.
Après l'office du soir, nous nous en retournions par une route escarpée. Le vent du nord soufflait si rudement sur le sommet des montagnes qu'il nous gerçait la peau.
Je me rappellerai toujours Mlle Temple. Elle marchait légèrement et avec rapidité le long des rangs accablés, ramenant sur sa poitrine son manteau qu'écartait un vent glacial; et, par ses préceptes et son exemple, elle encourageait tout le monde à demeurer ferme et à marcher en avant comme de vieux soldats. Quant aux autres maîtresses, pauvres créatures, elles étaient trop abattues elles-mêmes pour tenter d'égayer les élèves!
Combien toutes nous désirions la lumière et la chaleur d'un feu pétillant, lorsque nous arrivions à Lowood! Mais cette douceur était refusée aux petites. Chacun des foyers était immédiatement occupé par un double rang de grandes élèves; et les plus jeunes, se pressant les unes contre les autres, cachaient sous leurs tabliers leurs bras transis.
Une petite jouissance nous était pourtant réservée: à cinq heures, on nous distribuait une double ration de pain et un peu de beurre; c'était le festin hebdomadaire auquel nous pensions d'un dimanche à l'autre. J'essayais, en général, de me réserver la moitié de ce délicieux repas; quant au reste, je me voyais invariablement obligée de le partager.
Le dimanche soir se passait à répéter par coeur le catéchisme, les cinquième, sixième et septième chapitres de saint Matthieu, et à écouter un long sermon que nous lisait Mlle Miller, dont les bâillements impossibles à réprimer attestaient assez la fatigue. Cette lecture était souvent interrompue par une douzaine de petites filles qui, gagnées par le sommeil, se mettaient à jouer le rôle d'Eutychus et tombaient, non pas d'un troisième grenier, mais d'un quatrième banc. On les ramassait à demi mortes, et, pour tout remède, on les forçait à se tenir debout au milieu de la salle, jusqu'à la fin du sermon; quelquefois pourtant leurs jambes fléchissaient, et toutes ensemble elles tombaient à terre; leurs corps étaient alors soutenus par les grandes chaises des monitrices.
Je n'ai pas encore parlé des visites de M. Brockelhurst: il fut absent une partie du premier mois; il avait peut-être prolongé son séjour chez son ami l'archidiacre. Cette absence était un soulagement pour moi; je n'ai pas besoin de dire que j'avais des raisons pour craindre son arrivée. Il revint pourtant.
J'habitais Lowood depuis trois semaines environ. Une après-midi, comme j'étais assise, une ardoise sur mes genoux et très en peine d'achever une longue addition, mes yeux se levèrent avec distraction et se dirigèrent du côté de la fenêtre.
Il me sembla voir passer une figure; je la reconnus presque instinctivement, et lorsque, deux minutes après, toute l'école, les professeurs y compris, se leva en masse, je n'eus pas besoin de regarder pour savoir qui l'on venait de saluer ainsi: un long pas retentit en effet dans la salle, et le grand fantôme noir qui avait si désagréablement froncé le sourcil en m'examinant à Gateshead apparut à côté de Mlle Temple; elle aussi s'était levée. Je regardai de côté cette espèce de spectre; je ne m'étais pas trompée, c'était M. Brockelhurst, avec son pardessus boutonné, et l'air plus sombre, plus maigre et plus sévère que jamais.
J'avais mes raisons pour craindre cette apparition; je ne me rappelais que trop bien les dénonciations perfides de Mme Reed, la promesse faite par M. Brockelhurst d'instruire Mlle Temple et les autres maîtresses de ma nature corrompue. Depuis trois semaines je craignais l'accomplissement de cette promesse; chaque jour je regardais si cet homme n'arrivait pas, car ce qu'il allait dire de ma conversation avec lui et de ma vie passée allait me flétrir par avance; et il était là, à côté de Mlle Temple, il lui parlait bas. J'étais convaincue qu'il révélait mes fautes, et j'examinais avec une douloureuse anxiété les yeux de la directrice, m'attendant sans cesse à voir leur noire orbite me lancer un regard d'aversion et de mépris. Je prêtai l'oreille, j'étais assez près d'eux pour entendre presque tout ce qu'ils disaient. Le sujet de leur conversation me délivra momentanément de mes craintes.
«Je suppose, mademoiselle Temple, disait M. Brockelhurst, que le fil acheté à Lowood fera l'affaire. Il me paraît d'une bonne grosseur pour les chemises de calicot. Je me suis aussi procuré des aiguilles qui me semblent convenir très bien au fil. Vous direz à Mlle Smith que j'ai oublié les aiguilles à repriser, mais la semaine prochaine elle en recevra quelques paquets, et, sous aucun prétexte, elle ne doit en donner plus d'une à chaque élève; elles pourraient les perdre, et ce serait une occasion de désordre. Et à propos, madame, je voudrais que les bas de laine fussent mieux entretenus. Lorsque je vins ici la dernière fois, j'examinai, en passant dans le jardin de la cuisine, les vêtements qui séchaient sur les cordes, et je vis une très grande quantité de bas noirs en très mauvais état; la grandeur des trous attestait qu'ils n'avaient point été raccommodés à temps.»
Il s'arrêta.
«Vos ordres seront exécutés, monsieur, reprit Mlle Temple.
— Et puis, madame, continua-t-il, la blanchisseuse m'a dit que quelques-unes des petites filles avaient eu deux collerettes dans une semaine; c'est trop, la règle n'en permet qu'une.
— Je crois pouvoir expliquer ceci, monsieur. Agnès et Catherine Johnstone avaient été invitées à prendre le thé avec quelques amies à Lowton, et je leur ai permis, pour cette occasion, de mettre des collerettes blanches.
M. Brockelhurst secoua la tête.
«Eh bien! pour une fois, cela passera; mais que de semblables faits ne se renouvellent pas trop souvent. Il y a encore une chose qui m'a surpris. En réglant avec la femme de charge, j'ai vu qu'un goûter de pain et de fromage avait été deux fois servi à ces enfants pendant la dernière quinzaine; d'où cela vient-il? J'ai regardé sur le règlement, et je n'ai pas vu que le goûter y fût indiqué. Qui a introduit cette innovation, et de quel droit?
— Je suis responsable de ceci, monsieur, reprit Mlle Temple; le déjeuner était si mal préparé que les élèves n'ont pas pu le manger, et je n'ai pas voulu leur permettre de rester à jeun jusqu'à l'heure du dîner.
— Un instant, madame! Vous savez qu'en élevant ces jeunes filles, mon but n'est pas de les habituer au luxe, mais de les rendre patientes et dures à la souffrance, de leur apprendre à se refuser tout à elles-mêmes. S'il leur arrive par hasard un petit accident, tel qu'un repas gâté, on ne doit pas rendre cette leçon inutile en remplaçant un bien-être perdu par un autre plus grand; pour choyer le corps, vous oubliez le but de cette institution. De tels événements devraient être une cause d'édification pour les élèves; ce serait là le moment de leur prêcher la force d'âme dans les privations de la vie; un petit discours serait bon dans de semblables occasions; là, un maître sage trouverait moyen de rappeler les souffrances des premiers chrétiens, les tourments des martyrs, les exhortations de notre divin Maître lui-même, qui ordonnait à ses disciples de prendre leur croix et de le suivre. On pourrait leur répéter ces mots du Christ: «L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu». Puis aussi cette consolante sentence: «Heureux ceux qui souffrent la faim et la soif pour l'amour de moi!» Ô madame! vous mettez dans la bouche de ces enfants du pain et du fromage au lieu d'une soupe brûlée; je vous le dis, en vérité, vous nourrissez ainsi leur vile enveloppe, mais vous tuez leur âme immortelle.»
M. Brockelhurst s'arrêta de nouveau, comme s'il eût été suffoqué par ses pensées. Mlle Temple avait baissé les yeux lorsqu'il avait commencé à parler, mais alors elle regardait droit devant elle, et sa figure naturellement pâle comme le marbre en avait aussi pris la froideur et la fixité; sa bouche était si bien fermée que l'oiseau du sculpteur eût semblé seul capable de l'ouvrir; peu à peu, son front avait contracté une expression de sévérité immobile.
M. Brockelhurst était debout devant le foyer. Les mains derrière le dos, il surveillait majestueusement toute l'école. Tout à coup il fit un mouvement comme si son regard eût rencontré quelque objet choquant; il se retourna, et s'écria plus vivement qu'il ne l'avait encore fait:
«Mademoiselle Temple! mademoiselle Temple! quelle est cette enfant avec des cheveux frisés, des cheveux rouges, madame, frisés tout autour de la tête?»
Il étendit sa canne vers l'objet de son horreur; sa main tremblait.
«C'est Julia Severn, répondit Mlle Temple très tranquillement.
— Julia Severn, madame; eh bien, pourquoi, au mépris de tous les principes de cette maison, suit-elle aussi ouvertement les lois du monde? Ici, dans un établissement évangélique, porter une telle masse de boucles!
— Les cheveux de Julia frisent naturellement, répondit
Mlle Temple avec plus de calme encore.
— Naturellement, oui; mais nous ne nous conformons pas à la nature; je veux que ces jeunes filles soient les enfants de la grâce! Et pourquoi cette abondance? j'ai dit bien des fois que je désirais voir les cheveux modestement aplatis. Mademoiselle Temple, il faut que les cheveux de cette petite soient entièrement coupés. J'enverrai le perruquier demain; mais j'en vois d'autres qui ont une chevelure beaucoup trop longue et beaucoup trop abondante. Dites à cette grande fille de se tourner vers moi, ou plutôt dites à tout le premier banc de se lever et de regarder du côté de la muraille.»
Mlle Temple passa son manchon sur ses lèvres comme pour réprimer un sourire involontaire; néanmoins elle donna l'ordre, et, quand la première classe eut compris ce qu'on exigeait d'elle, elle obéit. En me penchant sur mon banc, je pus apercevoir les regards et les grimaces avec lesquels elles exécutaient leur manoeuvre. Je regrettais que M. Brockelhurst ne pût pas les voir aussi. Il eût peut-être compris alors que, quelques soins qu'il prît pour l'extérieur, l'intérieur échappait toujours à son influence.
Il examina pendant cinq minutes le revers de ces médailles vivantes, puis il prononça la sentence. Elle retentit à mes oreilles comme le glas d'un arrêt mortel.
«Tous ces cheveux, dit-il, seront coupés»
Mlle Temple voulut faire une observation.
«Madame, dit-il, j'ai à servir un maître dont le royaume n'est pas de ce monde; ma mission est de mortifier dans ces jeunes filles les désirs de la chair, de leur apprendre à s'habiller modestement et simplement, et non pas à tresser leurs cheveux et à se parer de vêtements somptueux. Eh bien! chacune des enfants placées devant nous a arrangé ses longs cheveux en nattes que la vanité elle-même semble avoir tressées. Oui, je le répète, tout ceci doit être coupé; pensez au temps que nous avons déjà perdu.»
Ici M. Brockelhurst fut interrompu. Trois dames entrèrent dans la chambre. Elles auraient dû arriver un peu plus tôt pour entendre le sermon sur la parure, car elles étaient splendidement vêtues de velours, de soie et de fourrure; deux d'entre elles, belles jeunes filles de seize à dix-sept ans, portaient des chapeaux de castor ornés de plumes d'autruche, ce qui, à cette époque, était la grande mode. Une quantité de boucles légères et soigneusement peignées sortaient de ces gracieuses coutures. La plus âgée de ces dames était enveloppée dans un magnifique châle de velours bordé d'hermine; elle portait un faux tour de boucles à la française.
Ces dames, qui n'étaient autres que Mme et Mlles Brockelhurst, furent reçues avec respect par Mlle Temple; on les conduisit au bout de la chambre à des places d'honneur.
Il paraît qu'elles étaient venues dans la voiture avec M. Brockelhurst, et qu'elles avaient scrupuleusement examiné les chambres de l'étage supérieur, pendant que M. Brockelhurst faisait ses comptes avec la femme de charge, questionnait la blanchisseuse et forçait la directrice à écouter ses sermons.
Pour le moment, elles adressaient quelques observations et quelques reproches à Mme Smith, qui était chargée de l'entretien du linge et de l'inspection des dortoirs; mais je n'eus pas le temps de les écouter, mon attention ayant été bientôt détournée par autre chose.
Jusque-là, tout en prêtant l'oreille à la conversation de M. Brockelhurst et de Mlle Temple, je n'avais pas négligé les précautions nécessaires à ma sûreté personnelle. Je pensais que tout irait bien si je pouvais éviter d'être aperçue; dans ce but, je m'étais bien enfoncée sur mon banc, et, faisant semblant d'être très occupée de mon addition, je m'étais arrangée de manière à cacher ma figure derrière mon ardoise; j'aurais sûrement échappé aux regards, si elle n'eut glissé de mes mains et ne fût tombée à terre avec grand bruit. Tous les yeux se dirigèrent de mon côté.
Je compris que tout était perdu, et je rassemblai mes forces contre ce qui allait arriver.
L'orage ne se fit pas attendre.
«Une enfant sans soin,» dit M. Brockelhurst; puis il ajouta immédiatement: «Il me semble que c'est la nouvelle élève; il ne faut pas que j'oublie ce que j'ai à dire sur son compte;» et il s'écria, il me sembla du moins qu'il parlait très haut: «Faites venir l'enfant qui a brisé son ardoise.»
Seule, je n'aurais pu bouger, j'étais paralysée; mais deux grandes filles qui étaient à côté de moi me forcèrent à me lever, et me poussèrent vers le juge redouté. Mlle Temple m'aida doucement à venir jusqu'à lui, et murmura à mon oreille:
«Ne soyez pas effrayée, Jeanne[1]; j'ai vu que c'était un accident, et vous ne serez pas punie.»
Ces bonnes paroles me frappèrent au coeur comme un aiguillon.
«Dans une minute elle me méprisera et verra en moi une hypocrite,» pensai-je. Et alors un sentiment de rage contre Mme Reed et M. Brockelhurst alluma mon sang: je n'étais pas une Hélène Burns.
«Avancez cette chaise,» dit M. Brockelhurst, en indiquant un siège très élevé d'où venait de descendre une monitrice.
On l'apporta.
«Placez-y l'enfant,» continua-t-il.
J'y fus placée, par qui? c'est ce que je ne puis dire. Je m'aperçus seulement qu'on m'avait hissée à la hauteur du nez de M. Brockelhurst. Des pelisses en soie pourpre, un nuage de plumes argentées s'étendaient et se balançaient au-dessous de mes pieds.
«Mesdames, dit M. Brockelhurst en se tournant vers sa famille, mademoiselle Temple, maîtresses et élèves, vous voyez toutes cette petite fille.»
Sans doute elles me voyaient toutes; leurs regards étaient pour moi comme des miroirs ardents sur ma figure brûlante.
«Vous voyez qu'elle est jeune encore; son extérieur est celui de l'enfance. Dieu lui a libéralement départi l'enveloppe qu'il accorde à tous. Aucune difformité n'indique en elle un être à part. Qui croirait que l'esprit du mal a déjà trouvé en elle un serviteur et un agent? Et pourtant, chose triste à dire, c'est la vérité.»
Il s'arrêta; j'eus le temps de raffermir mes nerfs et de sentir ma rougeur disparaître. L'épreuve ne pouvait plus être évitée; j'étais décidée à la supporter avec courage.
«Mes chères enfants, continua le ministre, c'est une bien malheureuse et bien triste chose, et il est de mon devoir de vous en avertir: cette petite fille, qui aurait dû être un des agneaux de Dieu, est une réprouvée; loin de demeurer membre du troupeau fidèle, ce n'est plus qu'une étrangère; soyez sur vos gardes, défiez-vous de son exemple; s'il est nécessaire, évitez sa compagnie, éloignez-la de vos jeux, ne l'introduisez pas dans vos conversations. Et vous, maîtresses, ayez les yeux sur tous ses mouvements, pesez ses paroles, examinez ses actes, châtiez son corps afin de sauver son âme, si toutefois la chose est possible; car cette enfant, ma langue hésite à le dire, cette enfant, née dans un pays chrétien, est pire que les idolâtres qui adressent leurs prières à Brama ou s'agenouillent devant Jagernau; cette enfant est une menteuse!»
Il s'arrêta encore une dizaine de minutes, pendant lesquelles, étant en parfaite possession de moi-même, je pus voir sa femme et ses filles tirer des mouchoirs de leurs poches et les porter à leurs yeux. La plus âgée de ces dames inclinait sa tête à droite et à gauche; quant aux plus jeunes, elles murmuraient sans cesse: «Quelle honte!»
M. Brockelhurst s'écria pour finir:
«Toutes ces choses, je les ai apprises de sa bienfaitrice, de cette pieuse et charitable dame qui l'a adoptée alors qu'elle était une orpheline, qui l'a élevée avec ses propres filles; et cette malheureuse enfant a payé sa bonté et sa générosité par une ingratitude si grande, que l'excellente Mme Reed a été forcée de séparer Jeanne de ses enfants, dans la crainte de voir son exemple entacher leur pureté. Elle l'a envoyée ici pour la guérir, comme les Juifs envoyaient leurs malades au lac de Bethséda. Directrice, maîtresses, je vous le demande encore, ne laissez pas les eaux croupir autour d'elle!»
Après cette sublime conclusion, M. Brockelhurst attacha le dernier bouton de son pardessus et dit quelque chose tout bas à sa famille. Celle-ci se leva, salua Mlle Temple et quitta cérémonieusement la salle d'étude. Arrivé à la porte, mon juge se retourna et dit:
«Laissez-la encore une demi-heure sur cette chaise, et que personne ne lui parle pendant le reste du jour.»
J'étais donc assise là-haut. Moi qui avais déclaré ne jamais pouvoir supporter la honte d'être debout au milieu de la salle, je me trouvais maintenant exposée à tous les regards sur ce piédestal de honte. Aucun langage ne peut exprimer mes sensations; mais au moment où elles gonflaient ma poitrine, une jeune fille passa à mes côtés; elle leva les yeux sur moi. Quelle flamme étrange y brillait! quelle impression extraordinaire me produisit leur lumineux regard! Je me sentis plus forte; c'était un héros, un martyr, qui, passant devant une victime ou une esclave, lui communiquait sa force. Je me rendis maîtresse de la haine qui me montait au coeur, je levai la tête et je me tins ferme sur ma chaise.
Hélène Burns fit à Mlle Smith une question sur son travail. Elle fut grondée pour avoir demandé une chose aussi simple, et, en s'en retournant à sa place, elle me sourit de nouveau. Quel sourire! Je me le rappelle maintenant; c'était la marque d'une belle intelligence et d'un vrai courage; il éclaira ses traits accentués, sa figure amaigrie, ses yeux abattus, comme l'aurait fait le regard d'un ange; et pourtant Hélène Burns portait au bras un écriteau où on lisait ces mots:
Enfant désordonnée
Une heure auparavant, j'avais entendu Mlle Scatcherd la condamner au pain et à l'eau pour avoir taché un exemple d'écriture en le copiant.
CHAPITRE VIII
Avant que ma demi-heure de pénitence fût écoulée, j'entendis sonner cinq heures. On cessa le travail, et tout le monde se rendit au réfectoire pour prendre le café. Je me hasardai à descendre; il faisait nuit close; je me glissai dans un coin et je m'assis sur le parquet. Le charme qui m'avait soutenue jusqu'alors était sur le point de se rompre. La réaction commença, et le chagrin qui s'empara de moi était si accablant que je m'affaissai sans force, la figure tournée vers la terre. Je me mis à pleurer. Hélène Burns n'était pas là. Rien ne venait à mon secours. Laissée seule, je m'abandonnai moi-même, et je versai des larmes abondantes. En arrivant à Lowood, j'étais décidée à être si bonne, à faire tant d'efforts, à me concilier tant d'amis, à obtenir le respect et à mériter l'affection. J'avais déjà fait des progrès visibles; le matin même on m'avait placée à la tête de ma classe; Mlle Miller m'avait chaudement complimentée; Mlle Temple m'avait accordé un sourire approbateur, et s'était engagée à m'enseigner le dessin et à me faire apprendre le français, si mes progrès continuaient pendant deux mois. J'étais aimée de mes compagnes; celles de mon âge me traitaient en égale; les grandes ne me tracassaient pas: et maintenant j'allais être jetée à terre de nouveau, être foulée aux pieds sans savoir si je pourrais jamais me relever.
«Non, je ne le pourrai pas,» pensai-je en moi-même, et je me mis à désirer sincèrement la mort.
Comme je murmurais ce souhait au milieu de mes sanglots, quelqu'un s'approcha, je tressaillis; Hélène Burns était près de moi, la flamme du foyer me l'avait montrée traversant la longue chambre déserte. Elle m'apportait mon pain et mon café.
«Mangez quelque chose,» me dit-elle.
Mais je repoussai ce qu'elle m'avait offert, sentant que, dans la situation où je me trouvais, une goutte de café ou une miette de pain me ferait mal. Hélène me regarda probablement avec surprise; quels que fussent mes efforts, je ne pouvais pas faire cesser mon agitation, je continuais à pleurer tout haut. Elle s'assit près de moi, tenant ses genoux entre ses bras et y appuyant sa tête; mais elle demeurait silencieuse comme une Indienne. Je fus la première à parler.
«Hélène, dis-je, pourquoi restez-vous avec une enfant que tout le monde considère comme une menteuse?
— Tout le monde, Jane? À peine quatre-vingts personnes vous ont entendu donner ce titre, et le monde en contient des centaines de millions.
— Que m'importent ces millions? Les quatre-vingts que je connais me méprisent.
— Jane, vous vous trompez; il est probable que pas une des élèves ne vous méprise ni ne vous hait, et beaucoup vous plaignent, j'en suis sûre.
— Comment peuvent-elles me plaindre, après ce qu'a dit
M. Brockelhurst?
— M. Brockelhurst n'est pas un Dieu; ce n'est pas un homme en qui l'on ait confiance. Personne ne l'aime ici, car il n'a jamais rien fait pour gagner notre affection. S'il vous eût accordé des faveurs spéciales, vous auriez sans doute trouvé tout autour de vous des ennemies, soit déclarées, soit secrètes. Mais, après tout ce qui s'est passé, presque toutes voudraient vous témoigner de la sympathie, si elles l'osaient. Maîtresses et élèves pourront vous regarder froidement pendant un jour ou deux; mais des sentiments amis sont cachés dans leurs coeurs et paraîtront bientôt, d'autant qu'ils auront été comprimés pendant quelque temps. Et d'ailleurs, Jane…»
Elle s'arrêta.
«Eh bien, Hélène?» dis-je en mettant mes mains dans les siennes.
Elle prit doucement mes doigts pour les réchauffer et continua: «Si le monde entier vous haïssait et vous croyait coupable, mais que votre conscience vous approuvât, et qu'en interrogeant votre coeur il vous parût pur de toute faute, Jeanne, vous ne seriez pas sans amie.
— Je le sais, mais ce n'est point assez pour moi. Si les autres ne m'aiment pas, je préfère mourir plutôt que de vivre ainsi; je ne puis pas accepter d'être seule et détestée. Hélène, voyez, pour obtenir une véritable affection de vous, de Mlle Temple et de tous ceux que j'aime sincèrement, je consentirais à avoir le bras brisé, à être roulée à terre par un taureau, ou à me tenir debout derrière un cheval furieux qui m'enverrait son sabot dans la poitrine.
— Silence, Jane! Vous placez trop haut l'amour des hommes; vous êtes trop impressionnable, trop ardente. La main souveraine qui a créé votre corps et y a envoyé le souffle de vie, a placé pour vous des ressources en dehors de vous-même et des créatures faibles comme vous. Au delà de cette terre il y a un royaume invisible; au-dessus de ce monde, habité par les hommes, il y en a un habité par les esprits, et ce monde rayonne autour de nous, il est partout; et ces esprits veillent sur nous, car ils ont mission de nous garder; et si nous mourons dans la souffrance et dans la honte, si nous avons été accablés par le mépris, abattus par la haine, les anges voient notre torture et nous reconnaissent innocents, si toutefois nous le sommes; et je sais que vous êtes innocente de ces fautes dont M. Brockelhurst vous a lâchement accusée, d'après ce qui lui avait été dit par Mme Reed; car j'ai reconnu une nature sincère dans vos yeux ardents et sur votre front pur. Dieu, qui attend la séparation de notre chair et de notre esprit, nous couronnera après la mort; il nous accordera une pleine récompense. Pourquoi nous laisserions-nous abattre par le malheur, puisque la vie est si courte, et que la mort est le commencement certain de la gloire et du bonheur?»
J'étais silencieuse, Hélène m'avait calmée; mais dans cette tranquillité qu'elle m'avait communiquée, il y avait un mélange d'inexprimable tristesse; j'éprouvais une impression douloureuse à mesure qu'elle parlait, mais je ne pouvais dire d'où cela venait. Quand elle eut fini de parler, sa respiration devint plus rapide, et une petite toux sèche sortit de sa poitrine. J'oubliai alors pour un moment mes chagrins, et je me laissai aller à une vague inquiétude. Inclinant ma tête sur l'épaule d'Hélène, je passai mon bras autour de sa taille; elle m'approcha d'elle, et nous restâmes ainsi en silence.
Une autre personne entra dans la salle; le vent, qui avait écarté quelques nuages épais, avait laissé la lune à découvert, et ses rayons, en frappant directement sur une fenêtre voisine, nous éclairèrent en plein, ainsi que la personne qui s'avançait. C'était Mlle Temple.
«Je venais vous chercher, Jane, dit-elle; j'ai à vous parler dans ma chambre, et, puisque Hélène est avec vous, elle peut venir aussi.»
Nous nous levâmes pour suivre la directrice; il nous fallut traverser plusieurs passages et monter un escalier avant d'arriver à son appartement.
Il me parut gai; il était éclairé par un bon feu. Mlle Temple dit à Hélène de s'asseoir dans un petit fauteuil d'un côté du foyer, et en ayant pris un autre elle-même, elle m'engagea à me placer à ses côtés.
«Êtes-vous consolée? me demanda-t-elle, en me regardant en face; avez-vous assez pleuré vos chagrins?
— Je crains de ne jamais pouvoir me consoler.
— Pourquoi?
— Parce que j'ai été accusée injustement; parce que tout le monde, et vous-même, madame, vous me croyez bien coupable.
— Nous croirons ce que nous verrons, et nous formerons notre opinion d'après vos actes, mon enfant. Continuez à être bonne, et vous me contenterez.
— Est-ce bien vrai, mademoiselle Temple?
— Oui, me répondit-elle en passant son bras autour de moi Et maintenant dites-moi quelle est cette dame que M. Brockelhurst appelle votre bienfaitrice.
— C'est Mme Reed, la femme de mon oncle; mon oncle est mort et m'a laissée à ses soins.
— Elle ne vous a donc pas librement adoptée?
— Non, Mme Reed en était fâchée; mais mon oncle, à ce que m'ont souvent répété les domestiques, lui avait fait promettre en mourant de me garder toujours près d'elle.
— Eh bien, Jane, vous savez, ou, si vous ne le savez pas, je vous apprendrai que lorsqu'un criminel est accusé, on lui permet toujours de prendre la parole pour sa défense. Vous avez été chargée d'une faute qui n'est pas la vôtre; défendez-vous aussi bien que vous le pourrez; dites tout ce que vous offrira votre mémoire; mais n'ajoutez rien, n'exagérez rien.»
Je résolus, au fond de mon coeur, d'être modérée et exacte: et, après avoir réfléchi quelques minutes pour mettre de l'ordre dans ce que j'avais à dire, je me mis à raconter toute l'histoire de ma triste enfance.
J'étais épuisée par l'émotion; aussi mes paroles furent-elles plus douces qu'elles ne l'étaient d'ordinaire lorsque j'abordais ce sujet douloureux. Me rappelant ce qu'Hélène m'avait dit sur l'indulgence, je mis dans mon récit bien moins de fiel que je n'en mettais d'habitude; raconté ainsi, il était plus vraisemblable, et, à mesure que j'avançais, je sentais que Mlle Temple me croyait entièrement.
Dans le courant de mon récit, j'avais parlé de M. Loyd comme étant venu me voir après mon accès, car je n'avais point oublié le terrible épisode de la chambre rouge. J'avais même craint qu'en le racontant, mon irritation ne me fît dépasser en quelque sorte les justes limites. Rien ne pouvait, en effet, adoucir en moi le souvenir de cette douloureuse agonie qui s'était alors emparée de mon coeur, et je me rappelais toujours comment Mme Reed avait dédaigné mes instantes supplications, et m'avait enfermée pour la seconde fois dans cette sombre chambre, que je croyais hantée par un esprit.
J'avais achevé; Mlle Temple me regarda en silence pendant quelques minutes; puis elle me dit:
«Je connais M. Loyd, je lui écrirai; si sa réponse s'accorde avec ce que vous avez dit, vous serez publiquement déchargée de toute accusation; pour moi, Jane, dès à présent je vous considère comme innocente.»
Elle m'embrassa et me garda près d'elle. J'en fus heureuse, car je prenais un plaisir d'enfant à contempler sa figure, ses vêtements, ses bijoux, son front pur, ses cheveux brillants, ses yeux noirs qui rayonnaient. Se tournant alors vers Hélène, elle lui dit:
«Comment êtes-vous ce soir, Hélène? avez-vous beaucoup toussé aujourd'hui?
— Pas tout à fait autant que de coutume, je crois, madame.
— Et comment vont vos douleurs de poitrine?
— Un peu mieux.»
Mlle Temple se leva, prit la main d'Hélène, et tâta son pouls; puis elle retourna à se place, et je l'entendis soupirer.
Elle demeura pensive pendant quelques minutes; mais, sortant tout à coup de sa réflexion, elle nous dit gaiement:
«Vous êtes mes hôtes ce soir, et je veux vous traiter comme tels.»
En disant ces mots, elle sonna.
«Barbara, dit-elle à la servante qui entra, je n'ai pas encore eu mon thé; apportez le plateau et donnez des tasses pour ces deux jeunes filles.»
Le plateau fut apporté. Combien mes yeux furent charmés par ces tasses de porcelaine, et cette théière, placée sur une petite table ronde près du feu! Combien me semblèrent délicieux le parfum du thé et l'odeur des tartines, dont à mon grand désappointement, car la faim commençait à se faire sentir, je n'aperçus qu'une très petite quantité. Mlle Temple en fit aussi la remarque.
«Barbara, dit-elle, ne pourriez-vous pas nous apporter un peu plus de pain et de beurre? il n'y en pas assez pour trois.»
La servante sortit et revint bientôt.
«Mademoiselle, dit-elle. Mme Harden dit qu'elle a envoyé la quantité ordinaire.»
Mme Harden était la femme de charge; elle était taillée sur le même modèle que M. Brockelhurst; elle semblait faite de la même chair et des mêmes os.
«Oh! très bien, répondit Mlle Temple; nous nous en passerons alors.»
Au moment où la servante s'en allait, elle ajouta en souriant:
«Heureusement que, pour cette fois, j'ai de quoi suppléer à ce qui manque.»
Ella invita Hélène et moi à nous approcher de la table, et plaça devant chacune de nous une tasse de thé et une délicieuse mais petite tartine de beurre; puis elle se leva, ouvrit un tiroir et en tira un paquet enveloppé de papier: un pain d'épice d'une majestueuse grandeur s'offrit à nos regards.
«J'aurais voulu vous en donner à chacune un morceau pour l'emporter, dit-elle; mais, puisque nous n'avons pas assez de pain et de beurre, il faudra bien le manger maintenant.»
Et sa main généreuse nous en coupa de grosses tranches.
Ce soir-là, il nous sembla que nous étions nourries de nectar et d'ambroisie. Le sourire de satisfaction avec lequel Mlle Temple nous regardait pendant que nous apaisions nos appétits voraces sur le mets délicat qu'elle nous avait libéralement réparti, ne fut pas la moindre de nos joies.
Le thé achevé et le plateau enlevé, elle nous rappela près du feu; chacune de nous fut placée à ses côtés, et une conversation s'engagea entre elle et Hélène. Ce n'était pas un petit privilège que d'être admise à l'entendre.
Mlle Temple avait toujours quelque chose de serein dans son apparence, de noble dans son maintien. On trouvait dans son langage cette exactitude épurée qui prévient l'exagération ou la passion. Ceux qui la regardaient ou l'écoutaient, éprouvaient non seulement un vif plaisir, mais aussi un profond respect.
Ce fut ce qui m'arriva. Quant à Hélène, elle me frappa d'admiration.
Le repas confortable, le foyer réjouissant, la présence et la bonté de son institutrice aimée, ou plutôt quelque chose qui se passa dans cette âme privilégiée, réveilla toutes les puissances de son être; elles s'allumèrent et commencèrent par animer d'une teinte brillante ses joues, qui jusque-là avaient toujours été pâles et privées de sang; puis elles vinrent éclairer ses yeux, leur donner un doux rayonnement, et ils acquirent tout à coup une beauté plus originale que celle de Mlle Temple, une beauté qui n'était produite ni par une riche couleur ni par de longs cils ou des sourcils bien dessinés, mais par la force de la pensée et la splendeur de l'âme. Cette âme était là sur ses lèvres, et les paroles coulaient de je ne sais quelle source mystérieuse.
Une jeune fille de quatorze ans a-t-elle un coeur assez grand, assez vigoureux pour renfermer la source sans cesse agitée d'une éloquence pure, pleine et fervente? tel fut le sujet de la conversation d'Hélène pendant toute cette soirée, dont je ne perdrai jamais le souvenir; son esprit semblait vouloir vivre autant dans un court espace que les autres durant une longue existence.
Mlle Temple et Hélène parlèrent de choses qui m'étaient étrangères, des peuples et des temps passés, des contrées éloignées, des secrets de la nature découverts ou devinés. Elles parlèrent de différents livres; combien elles en avaient lu! que de connaissances elles possédaient! les noms des auteurs français leur semblaient familiers. Mais mon étonnement fut au comble, quand Mlle Temple demanda à Hélène si elle trouvait quelquefois un moment pour repasser le latin que son père lui avait enseigné, et, prenant un livre dans sa bibliothèque, elle lui dit de lire et de traduire une page de Virgile.
Hélène obéit, et mon admiration croissait à chaque ligne. Au moment où elle finissait, la cloche annonça qu'il était temps de se coucher. Nous ne pouvions donc plus rester. Mlle Temple nous embrassa, et nous pressant sur son coeur, elle nous dit:
«Dieu vous bénisse, mes enfants!»
Elle retint Hélène pressée contre elle un peu plus longtemps que moi. Elle la laissa partir plus difficilement; ce fut Hélène que son oeil suivit; ce fut pour elle qu'elle soupira tristement une seconde fois, et qu'elle essuya une larme.
En atteignant le dortoir, nous entendîmes la voix de Mlle Scatcherd; elle examinait les tiroirs, elle était justement à celui d'Hélène Burns, et, en entrant, celle-ci fut vivement réprimandée. On lui déclara que le lendemain on lui attacherait à l'épaule une demi-douzaine d'objets dépliés.
«Il est bien vrai que mes tiroirs étaient dans un désordre honteux, me dit tout bas Hélène; j'avais l'intention de les ranger, et je l'ai oublié.»
Le lendemain, Mlle Scatcherd écrivit en gros caractères, sur un morceau de carton, ce mot:
Désordonnée
puis elle l'attacha sur le front d'Hélène, sur ce front bon, élevé, doux, intelligent.
Jusqu'au soir, la jeune fille supporta son châtiment avec patience et sans avoir un seul instant conçu de ressentiment; car elle le considérait comme une punition méritée.
Au moment où Mlle Scatcherd s'en alla, après la classe du soir, je courus à Hélène. Je lui arrachai du front ce papier, et je le jetai au feu.
Cette rage, dont Hélène était incapable, avait dévoré mon âme pendant tout le jour, et des larmes brûlantes avaient coulé le long de mes joues. La vue de cette triste résignation m'avait mis au coeur une souffrance intolérable.
Une semaine environ après ce que je viens de raconter, Mlle Temple, qui avait écrit à M. Loyd, recevait une réponse; il paraît que son récit s'accordait avec le mien. Mlle Temple ayant donc rassemblé toute l'école, déclara qu'elle avait pris des informations sur les fautes dont Jane Eyre avait été accusée par M. Brockelhurst, et qu'elle se trouvait heureuse de la déclarer innocente; les maîtresses me donnèrent des poignées de main et m'embrassèrent; un murmure de plaisir se fit entendre parmi mes compagnes.
Délivrée d'un poids aussi accablant, je pris dès lors la résolution de me mettre à l'oeuvre, et de me frayer un chemin au milieu de toutes les difficultés.
Je travaillai courageusement, et mes succès furent proportionnés à mes efforts: ma mémoire, qui n'était pas naturellement très bonne, s'améliora par la pratique; l'exercice aiguisa mon esprit; au bout de quelques semaines, je fus placée dans une classe supérieure, et je n'étais pas à Lowood depuis deux mois, lorsqu'on me permit de commencer le français et le dessin. Le même jour, j'appris les deux premiers temps du verbe Être, et je dessinai ma première ferme, dont, par parenthèse, les murs étaient encore plus inclinés que ceux de la fameuse tour penchée à Pise.
Ce soir-là, en allant me coucher, j'oubliai de me servir en imagination le souper de pommes de terre toutes chaudes, de pain blanc et de lait nouvellement tiré, comme j'avais l'habitude de le faire pour apaiser mon estomac affamé. Je me contentai, pour tout repas, de regarder mille gravures idéales qui se présentaient à mes yeux dans l'obscurité. Je me figurais qu'elles étaient toutes mon ouvrage. Je voyais des maisons, des arbres, des rochers et des ruines pittoresques, des groupes de châteaux, de belles peintures représentant des papillons qui voltigeaient sur des roses en boutons, des oiseaux becquetant les cerises mûres, ou bien un nid de petits rouges-gorges, recouvert par des branches de lierre. Je pensais aussi au jour où je serais capable de traduire couramment un certain petit livre français que Mme Pierrot m'avait montré. Je m'endormis avant d'avoir résolu ce problème d'une manière satisfaisante.
Salomon a bien raison de dire: «Mieux vaut un dîner d'herbe et l'amour, qu'un boeuf à l'écurie et la haine.»
Je n'aurais pas changé Lowood et toutes ses privations pour
Gateshead et son luxe.
CHAPITRE IX
Les privations, ou plutôt les souffrances que nous avions endurées jusque-là, diminuaient; le printemps allait revenir, il était presque arrivé; les gelées avaient cessé; les neiges étaient fondues; les vents froids soufflaient moins fort; mes pauvres pieds, que l'air glacial de janvier avait meurtris et enflés au point de gêner ma marche, commençaient à guérir sous l'influence des brises d'avril. Les nuits et les matinées, renonçant à une température digne du Canada, ne glaçaient plus le sang dans nos veines. Les récréations passées dans le jardin devenaient supportables; quelquefois même, lorsque le soleil brillait, elles étaient douées et agréables. La verdure perçait sur ces massifs sombres qui, s'égayant chaque jour, faisaient croire que l'espérance les traversait la nuit et laissait chaque matin des traces plus brillantes de son passage. Les fleurs commençaient à se mélanger aux feuilles; on voyait boutonner les violiers d'hiver, les crocus, les oreilles d'ours couleur de pourpre, et les pensées aux yeux dorés. Les jeudis, comme nous avions demi- congé, nous allions nous promener, et nous trouvions des fleurs encore plus belles, écloses sous les haies vives.
Je m'aperçus aussi, à mon grand contentement, que le hasard nous avait réservé une jouissance qui n'était limitée que par l'horizon.
Au delà de ces hautes murailles surmontées de pointes de fer qui gardaient notre demeure, s'étendait un plateau riche en verdure et en ombrages, et qu'encadrait une chaîne de sommets élevés; au milieu coulait un ruisseau où se disputaient les pierres noires et les remous étincelants. Combien cet aspect m'avait paru différent sous un ciel d'hiver, alors que tout était roidi par la gelée ou enseveli sous la neige, alors que des brouillards aussi froids que la mort et poussés par des vents d'est venaient errer au-dessus de ces sommets empourprés, puis se glissaient le long des chênes verts pour se réunir enfin aux brumes glacées qui se balançaient au-dessus du ruisseau!
Ce ruisseau lui-même était dans cette saison un torrent bourbeux et sans frein; il séparait le bois en deux parties, et faisait entendre un grondement furieux à travers l'atmosphère souvent épaissie par une pluie violente ou par des tourbillons de grêle; quant à la forêt, pendant l'hiver son contour n'offrait aux regards qu'une rangée de squelettes.
Le mois d'avril touchait à sa fin, et mai approchait brillant et serein. Chaque jour c'était un ciel bleu, de doux rayons de soleil, des brises légères qu'envoyaient l'occident et le nord. La végétation poussait avec force; tout verdissait, tout était couvert de fleurs. La nature rendait la vie et la majesté aux chênes, aux hêtres, aux ormeaux; les arbres et les plantes venaient envahir chaque recoin; les fossés étaient remplis de mousses variées, et une pluie de primevères, égayait le sol; je voyais leur pâle éclat répandre une douce lueur sur les lieux ombragés.
Je sentais pleinement toutes ces choses; j'en jouissais souvent et librement, mais presque toujours seule. J'avais donc enfin une raison pour désirer cette liberté toute nouvelle pour moi, et que je devais obtenir par mes efforts.
N'ai-je pas fait de Lowood une belle habitation, quand je l'ai dépeinte entourée de bois et de montagnes et placée sur le bord d'une rivière? Sans doute le site était beau; mais était-il sain? C'est là une autre question.
La vallée boisée où était situé Lowood était le berceau de ces brouillards qui engendrent les épidémies; avec le printemps les brumes revinrent, s'introduisirent dans l'asile des orphelines, et leur haleine répandit le typhus dans les dortoirs et dans les salles d'étude. Aussi avant le commencement de mai l'école fut- elle transformée en hôpital.
Une mauvaise nourriture et des refroidissements négligés avaient disposé une partie des élèves à subir la contagion. Quarante-cinq sur quatre-vingts furent frappées en même temps. On interrompit les classes; la discipline cessa d'être observée. Celles des élèves qui continuaient à se bien porter obtinrent une liberté entière, parce que le médecin insistait sur la nécessité d'un exercice fréquent, et que d'ailleurs personne n'avait le temps de nous surveiller. Mlle Temple était entièrement absorbée par les malades; elle passait ses jours à l'infirmerie et ne la quittait que pour prendre quelques heures de repos; les maîtresses employaient tout leur temps à emballer et à faire les préparatifs de départ pour les élèves privilégiées qui avaient des parents ou des amis disposés à leur faire quitter ce centre de contagion. Plusieurs déjà atteintes n'étaient arrivées chez elles que pour mourir; d'autres rendirent le dernier soupir à Lowood, et furent enterrées rapidement et en silence, la nature de l'épidémie rendant tout délai dangereux.
La maladie semblait avoir établi sa demeure à Lowood, et la mort y répétait ses visites assidues. Des chambres et des couloirs sortaient des émanations semblables à celles d'un hôpital. On s'efforçait en vain de combattre la contagion par des remèdes.
Cependant le joyeux mois de mai brillait sans nuages au-dessus de ces montagnes à l'aspect pittoresque et de ce beau pays tout couvert de bois. Les jardins étaient resplendissants de fleurs, les buissons de houx avaient atteint la hauteur des arbres, les lis étaient éclos, et les roses venaient de s'épanouir; les plates-bandes de nos petits massifs étaient égayées par le trèfle rose et la marguerite double; matin et soir l'églantier odoriférant répandait son parfum semblable à celui des épices et de la pomme.
Mais tous ces trésors s'étalaient en vain pour la plupart des jeunes filles de Lowood; quelquefois seulement on venait cueillir un petit bouquet d'herbes et de fleurs destinées à orner un cercueil.
Quant à moi et à toutes celles dont la santé s'était maintenue, nous jouissions pleinement des beautés du lieu et de la saison. Depuis le matin jusqu'au soir on nous laissait courir dans les bois comme des bohémiennes; nous agissions à notre fantaisie, nous allions où nous poussait le caprice; puis notre régime était meilleur que jadis. M. Brockelhurst et sa famille n'approchaient plus de Lowood, toute inspection avait cessé; effrayée de l'épidémie, l'avare femme de charge était partie. Celle qui la remplaçait avait été employée au Dispensaire de Lowton, et, ne connaissant pas les habitudes de sa nouvelle place, elle distribuait les aliments avec plus de libéralité. Il y avait d'ailleurs moins de monde à nourrir; les malades mangeaient peu, de sorte que nos plats se trouvaient plus copieux.
Lorsqu'on n'avait pas le temps de préparer le dîner, ce qui arrivait souvent, on nous donnait un gros morceau de pâté froid ou une épaisse tartine de pain et de fromage; nous emportions alors notre repas dans les bois, où nous choisissions l'endroit qui nous plaisait le mieux, et nous dînions somptueusement sur l'herbe.
Ma place favorite était une pierre large et unie qui dominait le ruisseau; on ne pouvait y arriver qu'en traversant l'eau, trajet que je faisais toujours nu-pieds. Cette pierre était juste assez large pour qu'on pût commodément s'y asseoir à deux; je m'y rendais avec une autre enfant.
À cette époque, ma compagne favorite était Marianne Wilson, petite personne fine et observatrice, dont la compagnie me plaisait, tant à cause de son esprit et de son originalité, qu'à cause de ses manières qui me mettaient à l'aise. Plus âgée que moi de quelques années, elle connaissait mieux le monde, et pouvait me raconter les choses que j'aimais à entendre. Près d'elle ma curiosité était satisfaite; elle était indulgente pour tous mes défauts, et ne cherchait jamais à mettre un frein à mes paroles. Elle avait un penchant pour le récit, moi pour l'analyse; elle aimait à donner des détails, moi à en demander; nous nous convenions donc très bien, et nous tirions de nos conversations mutuelles sinon beaucoup d'utilité, du moins beaucoup de plaisir.
Mais, pendant ce temps, que devenait Hélène Burns? Pourquoi ne pouvais-je pas passer avec elle ces douces journées de liberté? L'avais-je oubliée? ou étais-je assez indigne d'elle pour m'être fatiguée de sa noble intimité? Certes Marianne Wilson était inférieure à ma première amie: elle pouvait me raconter des histoires amusantes, contenter ma curiosité par des commérages piquants que je désirais savoir; mais le propre d'Hélène était de donner à ceux qui avaient le bonheur de causer avec elle l'aspiration vers les choses élevées.
Lecteurs, je savais et je sentais tout cela, et, quoique j'aie bien des défauts et peu de qualités pour les racheter, je ne me suis pourtant jamais fatiguée d'Hélène; je n'ai jamais cessé d'avoir pour elle un attachement fort, tendre et respectueux, autant que le pouvait mon coeur.
Et comment en eût-il été autrement, quand Hélène en tout temps, dans toutes circonstances, m'avait montré une amitié calme et fidèle, que la mauvaise humeur n'avait jamais ternie, que l'irritation n'avait jamais troublée? Mais Hélène était malade; depuis quelques semaines on l'avait séparée de nous, et je ne savais point dans quelle chambre elle avait été transportée.
Elle n'habitait pas dans l'infirmerie avec les élèves malades de l'épidémie; car elle n'était point attaquée du typhus, mais d'une maladie de poitrine, et dans mon ignorance je regardais cette maladie comme une souffrance douce et lente que le temps et les soins devaient sûrement faire disparaître.
Je fus confirmée dans cette idée en la voyant descendre deux ou trois fois par des journées très chaudes. Elle était conduite au jardin par Mlle Temple, mais on ne me permettait pas d'aller lui parler; je ne pouvais la voir qu'à travers la fenêtre de la salle d'étude, et encore très vaguement, car elle était enveloppée d'un châle, et elle allait se placer à distance sous la galerie.
Un soir, au commencement de juin, j'étais restée très tard dans les bois avec Marianne; comme de coutume, après nous être séparées des autres, nous nous étions mises à errer au loin, mais si loin, cette fois, que nous nous étions perdues, et que nous avions été obligées de demander notre chemin à un homme et à une femme qui faisaient paître dans la forêt un troupeau de porcs à demi sauvages.
Lorsque nous arrivâmes, la lune était levée; un cheval que nous reconnûmes pour être celui du médecin était attaché à la porte du jardin; Marianne me fit observer qu'il devait y avoir quelqu'un de très malade pour qu'on fût allé chercher M. Bates à une pareille heure, et elle retourna à la maison.
Moi, je restai encore quelques minutes pour planter dans mon jardin une poignée de racines que je rapportais de la forêt et que je craignais de voir se faner en les laissant hors de terre jusqu'au lendemain.
Ce travail achevé, je ne rentrai pas encore; la rosée donnait un doux parfum aux fleurs, la soirée était sereine et chaude; l'orient empourpré promettait un beau lendemain; à l'occident la lune se levait majestueuse; je remarquais toutes ces choses, et j'en jouissais comme un enfant peut en jouir. Mon esprit s'arrêta sur une pensée qui jusqu'alors ne l'avait jamais préoccupé.
«Combien il est pénible, me dis-je, d'être étendue maintenant sur un lit de douleur, et de se trouver en danger de mort! Ce monde est beau, et il est triste d'en être arraché pour aller… qui sait où?»
Alors mon intelligence fit son premier effort sérieux pour comprendre ce qui lui avait été enseigné sur le ciel et sur l'enfer, et pour la première fois elle recula effrayée; et pour la première fois, regardant en avant et en arrière, elle se vit entourée d'un abîme sans fond: elle ne sentait et ne comprenait qu'une chose, le présent; le reste n'était qu'un nuage informe, un gouffre vide, et elle tressaillait à l'idée de se trouver plongée au milieu de ce chaos.
J'étais abîmée dans ces réflexions, lorsque j'entendis ouvrir la grande porte; M. Bates sortit avec la garde-malade.
Lorsque celle-ci se fut assurée que le médecin était monté sur son cheval et reparti, elle se prépara à fermer la porte, mais je courus vers elle.
«Comment va Hélène Burns? demandai-je.
— Très mal, répondit-elle.
— Est-ce elle que M. Bates est venu voir?
— Oui.
— Et que dit-il?
— Il dit qu'elle ne restera plus longtemps ici.»
Si j'avais entendu cette même phrase la veille, j'aurais cru qu'Hélène allait retourner dans le Northumberland, chez son père, et je n'aurais pas supposé une mort prochaine; mais ce jour-là je compris tout de suite. Je vis clairement qu'Hélène comptait ses derniers jours, qu'elle allait quitter ce monde pour être transportée dans la région des esprits, si toutefois cette région existe. Mon premier sentiment fut l'effroi; ensuite mon coeur fut serré par une violente douleur; enfin j'éprouvai le désir, le besoin de la voir; je demandai dans quelle chambre elle était.
«Elle est dans la chambre de Mlle Temple, me dit la garde.
— Puis-je monter lui parler?
— Oh non, enfant, cela n'est pas probable; et puis il est temps de rentrer. Vous prendrez la fièvre si vous restez dehors quand la rosée tombe.»
La garde ferma, et je rentrai par une porte latérale qui conduisait à la salle d'étude. Il était juste temps. Neuf heures venaient de sonner, et Mlle Miller appelait les élèves pour se coucher.
Deux heures se passèrent; il devait être à peu près onze heures; je n'avais pu m'endormir. Jugeant d'après le silence complet du dortoir que toutes mes compagnes étaient plongées dans un profond sommeil, je me levai, je passai ma robe et je sortis nu-pieds de l'appartement. Je me mis à chercher la chambre de Mlle Temple; elle était à l'autre bout de la maison; je connaissais le chemin, et la lumière de la lune entrant par les fenêtres me le fit trouver sans peine.
Une odeur de camphre et de vinaigre brûlé m'avertit que je me trouvais près de l'infirmerie; je passai rapidement, dans la crainte d'être entendue par la garde qui veillait toute la nuit: j'avais peur d'être aperçue et renvoyée dans mon lit, car il fallait que je visse Hélène; j'étais décidée à la serrer dans mes bras avant sa mort, à lui donner un dernier baiser, à échanger avec elle une dernière parole.
Après avoir descendu un escalier, traversé une portion de la maison et réussi à ouvrir deux portes sans être entendue, j'atteignis un autre escalier; je le montai. Juste en face de moi se trouvait la chambre de Mlle Temple.
On voyait briller la lumière par le trou de la serrure et sous la porte; tout y était silencieux. En m'approchant je m'aperçus que la porte était entr'ouverte, probablement pour permettre à l'air du dehors d'entrer dans ce refuge de la maladie.
Impatiente et peu disposée à l'hésitation, car une douloureuse angoisse s'était emparée de mon âme et de mes sens, je poussai la porte et je regardai dans la chambre; mes yeux cherchaient Hélène, et craignaient de trouver la mort.
Près de la couche de Mlle Temple et à moitié recouvert par ses rideaux blancs se trouvait un petit lit; je vis la forme d'un corps se dessiner sous les couvertures; mais la figure était cachée par les rideaux. La garde à laquelle j'avais parlé dans le jardin s'était endormie sur un fauteuil; une chandelle qu'on avait oubliée de moucher brûlait sur la table.
Mlle Temple n'y était pas; je sus plus tard qu'elle avait été appelée près d'une jeune fille à l'agonie.
Je fis quelques pas et je m'arrêtai devant le lit: ma main était posée sur le rideau; mais je préférais parler avant de le tirer, car j'avais peur de ne trouver qu'un cadavre.
«Hélène, murmurai-je doucement, êtes-vous éveillée?»
Elle se souleva, écarta le rideau, et je vis sa figure pâle, amaigrie, mais parfaitement calme. Elle me parut si peu changée que mes craintes cessèrent immédiatement.
«Est-ce bien vous, Jane? me demanda-t-elle de sa douce voix.
— Oh! pensai-je, elle ne va pas mourir; ils se trompent: car, s'il en était ainsi, sa parole et son regard ne seraient pas aussi calmes.»
Je m'avançai vers son petit lit, et l'embrassai. Son front, ses joues, ses mains, tout son corps enfin était froid; mais elle souriait comme jadis.
«Pourquoi êtes-vous venue ici, Jane? il est onze heures passées; je les ai entendues sonner il y a quelques instants.
— J'étais venue vous voir, Hélène; on m'avait dit que vous étiez très malade, je n'ai pas pu m'endormir avant de vous avoir parlé.
— Vous venez alors pour me dire adieu; vous arrivez bien à temps.
— Allez-vous quelque part, Hélène? retournez-vous dans votre demeure?
— Oui, dans ma dernière, dans mon éternelle demeure.
— Oh non, Hélène!»
Je m'arrêtai émue. Pendant que je cherchais à dévorer mes larmes, Hélène fut prise d'un accès de toux, et pourtant la garde ne s'éveilla pas. L'accès fini, Hélène resta quelques minutes épuisée; puis elle murmura:
«Jane, vos petits pieds sont nus; venez coucher avec moi, et cachez-vous sous ma couverture.»
J'obéis; elle passa son bras autour de moi et m'attira tout près d'elle. Après un long silence elle me dit, toujours très bas:
«Je suis très heureuse, Jane. Quand on vous dira que je suis morte, croyez-le et ne vous affligez pas; il n'y a là rien de triste: nous devons tous mourir un jour, et la maladie qui m'enlève à la terre n'est point douloureuse, elle est douce et lente; mon esprit est en repos; personne ici-bas ne me regrettera beaucoup. Je n'ai que mon père; il s'est remarié dernièrement, et ma mort ne sera pas un grand vide pour lui. En mourant jeune, j'échappe à de grandes souffrances; je n'ai pas les qualités et les talents nécessaires pour me frayer aisément une route dans le monde, et j'aurais failli sans cesse.
— Mais où allez-vous, Hélène? Pouvez-vous le voir? le savez-vous?
— J'ai la foi, et je crois que je vais vers Dieu.
— Où est Dieu? Qu'est-ce que Dieu?
— Mon créateur et le vôtre; il ne détruira jamais son oeuvre; j'ai foi en son pouvoir et je me confie en sa bonté; je compte les heures jusqu'au moment solennel qui me rendra à lui et qui le révélera à moi.
— Alors, Hélène, vous êtes sûre que le ciel existe réellement, et que nos âmes peuvent y arriver après la mort?
— Oui, Jane, je suis sûre qu'il y a une vie à venir; je crois que Dieu est bon et que je puis en toute confiance m'abandonner à lui pour ma part d'immortalité. Dieu est mon père, Dieu est mon ami; je l'aime et je crois qu'il m'aime.
— Hélène, vous reverrai-je de nouveau après ma mort?
— Oui, vous viendrez vers cette même région de bonheur; vous serez reçue par cette même famille toute-puissante et universelle, n'en doutez pas, chère Jane!»
Je me demandai quelle était cette région, si elle existait; mais je ne fis pas part de mes doutes à Hélène. Je pressai mon bras plus fortement contre elle; elle m'était plus chère que jamais; il me semblait que je ne pouvais pas la laisser partir, et je cachai ma figure contre son cou. Alors elle me dit de l'accent le plus doux:
«Je me sens mieux; mais ce dernier accès de toux m'a un peu fatiguée et j'ai besoin de dormir. Ne m'abandonnez pas, Jane, j'aime à vous sentir près de moi.
— Je resterai avec vous, chère Hélène, et personne ne pourra m'arracher d'ici.
— Avez-vous chaud, ma chère?
— Oui.
— Bonsoir, Jane.
— Bonsoir, Hélène.»
Elle m'embrassa, je l'embrassai, et toutes deux nous nous endormîmes.
Quand je me réveillai, il faisait jour. Je fus tirée de mon sommeil par un mouvement inaccoutumé; je regardai autour de moi, j'étais dans les bras de quelqu'un, la garde me portait; elle traversa le passage pour me ramener au dortoir. Je ne fus pas réprimandée pour avoir quitté mon lit, on était occupé de bien autre chose; on me refusa les détails que je demandais, quelques jours après j'appris que Mlle Temple, en rentrant dans la chambre, m'avait trouvée couchée dans le petit lit, ma figure appuyée sur l'épaule d'Hélène, mon bras passa autour de son cou. J'étais endormie; Hélène Burns était morte.