Christophe savait d'ailleurs qu'il gardait, dans les retraites souveraines de l'âme, un asile inaccessible, inviolable, où l'ombre de Sabine était close. Le torrent de la vie ne saurait l'emporter. Chacun porte au fond de lui comme un petit cimetière de ceux qu'il a aimés. Ils y dorment, des années, sans que rien les réveille. Mais un jour vient,—on le sait,—où la fosse se rouvre. Les morts sortent de leur tombe, et sourient de leurs lèvres décolorées à l'amant, à l'aimé, dans le sein duquel leur souvenir repose, comme l'enfant qui dort dans les entrailles maternelles.
TROISIÈME PARTIE
ADA
Après l'été pluvieux, l'automne rayonnait. Dans les vergers, les fruits pullulaient sur les branches. Les pommes rouges brillaient comme des billes d'ivoire. Quelques arbres déjà revêtaient hâtivement leur plumage éclatant de l'arrière-saison: couleur de feu, couleur de fruits, couleur de melon mûr, d'orange, de citron, de cuisine savoureuse, de viandes rissolées. Des lueurs fauves s'allumaient de toutes parts dans les bois; et des prairies sortaient les petites flammes roses des colchiques diaphanes.
Il descendait une colline. C'était une après-midi de dimanche. Il marchait à grands pas, courant presque, entraîné par la pente. Il chantait une phrase, dont le rythme l'obsédait depuis le commencement de la promenade. Rouge, débraillé, il allait, agitant les bras, et roulant les yeux comme un fou, lorsque, à un tournant du chemin, il se trouva brusquement en présence d'une grande fille blonde, qui, juchée sur un mur, et tirant de toutes ses forces une grosse branche d'arbre, se régalait goulûment de petites prunes violettes. Ils furent aussi surpris l'un que l'autre. Elle le regarda, effarée, la bouche pleine; puis elle éclata de rire. Il en fit autant. Elle était plaisante à voir, avec sa figure ronde encadrée de cheveux blonds frisottants, qui faisaient autour d'elle comme une poussière de soleil, ses joues pleines et roses, ses larges yeux bleus, son nez un peu gros, impertinemment retroussé, sa bouche petite et très rouge, montrant des dents blanches, aux canines fortes et avançantes, son menton gourmand, et toute son abondante personne, grande et grasse, bien faite, solidement charpentée. Il lui cria:
—Bon appétit!
et voulut continuer son chemin. Mais elle l'appela:
—Monsieur! Monsieur! Voulez-vous être gentil? Aidez-moi à descendre. Je ne peux plus...
Il revint, et lui demanda comment elle avait fait pour monter.
—Avec mes griffes... C'est toujours facile de monter...
—Surtout quand il y a des fruits appétissants qui pendent au-dessus de votre tête...
—Oui... Mais quand on a mangé, on n'a plus de courage. On ne retrouve plus le chemin.
Il la regardait, perchée. Il dit:
—Vous êtes très bien ainsi. Restez là bien tranquille. Je viendrai vous voir demain. Bonsoir!
Mais il ne bougea pas, planté au-dessous d'elle.
Elle feignit d'avoir peur, et le supplia, avec de petites mines, de ne pas l'abandonner. Ils restaient à se regarder, en riant. Elle dit, en lui montrant la branche, à laquelle elle était accrochée:
—En voulez-vous?
Le respect de la propriété ne s'était pas développé chez Christophe, depuis le temps de ses courses avec Otto: il accepta sans hésiter. Elle s'amusa à le bombarder de prunes. Quand il eut mangé, elle dit:
—Maintenant!...
Il prit un malin plaisir à la faire attendre. Elle s'impatientait sur son mur. Enfin il dit:
—Allons!
et lui tendit les bras.
Mais au moment de sauter, elle se ravisa:
—Attendez! Il faut d'abord faire des provisions!
Elle cueillit les plus belles prunes, qui étaient à sa portée, et en remplit son corsage rebondi:
—Attention! Ne les écrasez pas!
Il avait presque envie de le faire.
Elle se baissa sur le mur, et sauta dans ses bras. Bien qu'il fût solide, il plia sous le poids, et faillit l'entraîner en arrière. Ils étaient de même taille. Leurs figures se touchaient. Il baisa ses lèvres humides et sucrées du jus des prunes; et elle lui rendit son baiser sans plus de façons.
—Où allez-vous? demanda-t-il.
—Je ne sais pas.
—Vous vous promeniez seule?
—Non. Je suis avec des amis. Mais je les ai perdus... Hé ho! fit-elle brusquement, en appelant de toutes ses forces.
Rien ne répondit.
Elle ne s'en préoccupa pas autrement. Ils se mirent a marcher, au hasard, droit devant eux.
—Et vous, où allez-vous? dit-elle.
—Je n'en sais rien non plus.
—Très bien. Nous allons ensemble.
Elle sortit des prunes de son corsage entre-bâillé, et se mit à les croquer.
—Vous allez vous faire mal, dit-il.
—Jamais! Toute la journée j'en mange.
Par la fente du corsage, il voyait la chemisette.
—Elles sont toutes chaudes maintenant, dit-elle.
—Voyons!
Elle lui en tendit une, en riant. Il la mangea. Elle le regardait du coin de l'œil, en suçant ses fruits comme un enfant. Il ne savait trop comment l'aventure finirait. Elle du moins s'en doutait. Elle attendait.
—Hé ho! cria-t-on dans le bois.
—Hé ho! répondit-elle... Ah! les voici! dit-elle à Christophe. Ce n'est pas malheureux!
Elle pensait au contraire que c'était plutôt malheureux. Mais la parole n'a pas été donnée à la femme pour dire ce qu'elle pense... Grâce à Dieu! il n'y aurait plus de morale possible sur terre...
Les voix se rapprochaient. Ses amis allaient déboucher sur la route. Elle sauta d'un bond le fossé du chemin, grimpa le talus qui le bordait, et se cacha derrière les arbres. Il la regardait faire, étonné. Elle lui fit signe impérieusement de venir. Il la suivit. Elle s'enfonça dans l'intérieur du bois.
—Hé ho! fit-elle de nouveau, quand ils furent assez loin... Il faut bien qu'ils me cherchent, expliqua-t-elle à Christophe.
Les gens s'étaient arrêtés sur la route et écoutaient d'où venait la voix. Ils répondirent et entrèrent à leur tour dans le bois. Mais elle ne les attendit pas. Elle s'amusa à faire de grands crochets à droite et à gauche. Ils s'époumonaient à l'appeler. Elle les laissait faire, puis elle allait crier dans la direction opposée. À la fin, ils se lassèrent, et, sûrs que le meilleur moyen de la faire venir était de ne point la chercher, ils crièrent:
—Bon voyage!
et partirent en chantant.
Elle fut furieuse qu'ils ne se souciassent pas d'elle. Elle avait bien cherché à se débarrasser d'eux; mais elle n'admettait pas qu'ils en prissent si facilement leur parti. Christophe faisait sotte figure: ce jeu de cache-cache avec une fille qu'il ne connaissait pas, le divertissait médiocrement; et il ne pensait point à mettre à profit leur solitude. Elle n'y pensait pas davantage: dans son dépit, elle oubliait Christophe.
—Oh! c'est trop fort, dit-elle, en tapant des mains, voilà qu'ils me laissent ainsi?
—Mais, dit Christophe, c'est vous qui l'avez voulu.
—Pas du tout!
—Vous les fuyez.
—Si je les fuis, c'est mon affaire, ce n'est pas la leur. Eux, ils doivent me chercher. Et si j'étais perdue?...
Elle s'apitoyait déjà sur ce qui aurait pu arriver, si... si le contraire dece qui était, avait été.
—Oh! je m'en vais les secouer! dit-elle.
Elle rebroussa chemin, à grandes enjambées.
Sur la route, elle se souvint de Christophe, et le regarda de nouveau.—Mais il était trop tard. Elle se mit à rire. Le petit démon qui était en elle l'instant d'avant, n'y était plus. En attendant qu'il en vînt un autre, elle voyait Christophe avec des yeux indifférents. Et puis, elle avait faim. Son estomac lui rappelait qu'il était l'heure de souper; elle avait hâte de regagner ses amis à l'auberge. Elle prit le bras de Christophe. Elle s'appuyait dessus de toutes ses forces, elle geignait et se disait harassée. Cela ne l'empêcha point d'entraîner Christophe le long d'une pente, en courant et criant et riant, comme une folle.
Ils causèrent. Elle apprit qui il était; elle ne connaissait pas son nom, et parut n'attacher qu'une médiocre estime à son titre de musicien. Il sut qu'elle était demoiselle de magasin chez une modiste de la Kaisersstrasse (la rue la plus élégante de la ville); elle se nommait Adelheid,—pour ses amis, Ada. Ses compagnons de promenade étaient une de ses amies, qui travaillait dans la même maison, et deux jeunes gens très bien, un employé à la banque Weiller, et un commis d'un grand magasin de nouveautés. Ils profitaient de leur dimanche; ils avaient décidé d'aller à l'auberge du Brochet, d'où l'on a une belle vue sur le Rhin, et de revenir ensuite par le bateau.
La compagnie était déjà installée à l'auberge, quand ils y arrivèrent. Ada ne manqua point de faire une scène à ses amis; elle se plaignit de leur lâche abandon, et présenta Christophe, en disant qu'il l'avait sauvée. Ils ne tinrent aucun compte de ses doléances; mais ils connaissaient Christophe, l'employé de réputation, le commis pour avoir entendu quelques morceaux de lui,—(il crut bon d'en fredonner un air, aussitôt);—et le respect qu'ils lui témoignèrent fit impression sur Ada, d'autant plus que Myrrha, l'autre jeune femme,—(elle se nommait en réalité Johanna),—une brune aux yeux clignotants, front osseux, cheveux tirés, figure de Chinoise, un peu grimaçante, mais spirituelle et non sans charme, avec son museau de chèvre, son teint huileux et doré,—se hâta de faire des avances à monsieur le Hof-Musicus. Ils le prièrent de vouloir bien honorer leur repas de sa présence.
Il ne s'était jamais trouvé à pareille fête; car chacun le comblait d'égards, et les deux femmes, en bonnes amies, cherchaient à se le voler l'une à l'autre. Toutes deux lui firent la cour: Myrrha, avec des manières cérémonieuses et des yeux sournois, le frôlant de la jambe sous la table,—Ada, effrontément, jouant de ses belles prunelles, de sa belle bouche, et de toutes les ressources de séduction de sa belle personne. Ces coquetteries un peu grossières gênaient et troublaient Christophe. Ces deux filles hardies le changeaient des figures ingrates qui l'entouraient chez lui. Myrrha l'intéressait, il la devinait plus intelligente que Ada; mais ses façons obséquieuses et son sourire ambigu lui causaient un mélange d'attrait et de répulsion. Elle ne pouvait lutter contre le rayonnement de plaisir qui se dégageait de Ada; et elle le savait bien. Quand elle vit que la partie était perdue, elle n'insista point, continua de sourire, et, patiente, attendit son jour. Ada, se voyant maîtresse du terrain, ne chercha pas à pousser ses avantages; ce qu'elle en avait fait était surtout pour déplaire à son amie: elle y avait réussi, elle était satisfaite. Mais à son jeu elle s'était prise. Dans les yeux de Christophe elle sentait la passion qu'elle avait allumée; et cette passion s'alluma en elle. Elle se tut, elle cessa ses agaceries vulgaires: ils se regardèrent en silence; ils avaient sur leur bouche le goût de leur baiser. De temps en temps, par saccades, ils prenaient part bruyamment aux plaisanteries des autres convives; puis ils retombaient dans leur silence, se regardant à la dérobée. À la fin, ils ne se regardaient même plus, comme s'ils craignaient de se trahir. Absorbés en eux-mêmes, ils couvaient leur désir.
Quand le repas fut fini, ils se disposèrent à partir. Ils avaient deux kilomètres à faire, à travers bois, pour rejoindre la station du bateau. Ada se leva la première, et Christophe la suivit. Ils attendirent sur le perron que les autres fussent prêts:—sans parler, côte à côte, dans le brouillard épais que trouait l'unique lanterne allumée devant la porte de l'auberge...
Ada saisit la main de Christophe, et l'entraîna le long de la maison, vers le jardin, dans l'ombre. Sous un balcon, d'où tombait une draperie de vigne vierge, ils se tinrent cachés. La lourde nuit les entourait. Ils ne se voyaient pas. Le vent remuait les cimes des sapins. Il sentait, enlacés à ses doigts, les doigts tièdes de Ada, et le parfum d'une fleur d'héliotrope qu'elle avait à son sein.
Brusquement, elle l'attira contre elle; la bouche de Christophe rencontra la chevelure de Ada, mouillée par le brouillard, baisa ses yeux, ses cils, ses narines, et ses grasses pommettes, et le coin de sa bouche, cherchant, trouvant ses lèvres, y restant attachée.
Les autres étaient sortis. On appelait:
—Ada!...
Ils étaient immobiles, ils respiraient à peine, pressés l'un contre l'autre.
Ils entendirent Myrrha:
—Ils sont partis devant.
Les pas de leurs compagnons s'éloignèrent dans la nuit. Ils se serrèrent plus fort, étouffant sur leurs lèvres un murmure passionné.
Une horloge de village sonna au loin. Ils s'arrachèrent à leur étreinte. Il leur fallait bien vite courir à la station. Sans un mot, ils se mirent en route, bras et mains enlacés, réglant leur marche sur le pas l'un de l'autre,—un petit pas rapide et décidé, comme elle. La route était déserte, la campagne vide d'êtres, ils ne voyaient point à dix pas devant eux; ils allaient, sereins et sûrs, dans la nuit bien-aimée. Jamais ils ne butaient contre les cailloux du chemin. Comme ils étaient en retard, ils prirent un raccourci. Le sentier, après avoir descendu quelque temps au milieu des vignes, se mit a remonter, et serpenta longuement sur le flanc de la colline. Ils entendaient, dans le brouillard, le bruissement du fleuve et les palettes sonores du bateau qui venait. Ils laissèrent le chemin, et coururent à travers champs. Ils se trouvèrent enfin sur la berge du Rhin, mais assez loin encore de la station. Leur sérénité n'en fut pas altérée. Ada avait oublié sa fatigue du soir. Il leur semblait qu'ils auraient pu marcher toute la nuit, sur l'herbe silencieuse, dans la brume flottante, plus humide et plus dense le long du fleuve enveloppé d'une blancheur lunaire. La sirène du bateau mugit, le monstre invisible s'éloigna lourdement. Ils dirent en riant:
—Nous prendrons le suivant.
Sur la grève du fleuve, un doux remous de vagues vint se briser à leurs pieds.
À l'embarcadère du bateau on leur dit:
—Le dernier vient de partir.
Le cœur de Christophe battit. La main de Ada serra plus fort le bras de son compagnon:
—Bah! dit-elle, il y en aura bien un, demain.
À quelques pas, dans un halo de brouillard, la lueur falote d'une lanterne accrochée à un poteau, sur une terrasse, au bord du fleuve. Un peu plus loin, quelques vitres éclairées, une petite auberge.
Ils entrèrent dans le jardin minuscule. Le sable grésillait sous leurs pas. Ils trouvèrent à tâtons les marches de l'escalier. Dans la maison, quand ils entrèrent, on commençait à éteindre. Ada, au bras de Christophe, demanda une chambre. La pièce où on les conduisit donnait sur le jardinet. Christophe, en se penchant à la fenêtre, vit la lueur phosphorescente du fleuve et l'œil de la lanterne, sur la vitre de laquelle s'écrasaient des moustiques aux grandes ailes. La porte se referma. Ada restait debout près du lit, et souriait. Il n'osait la regarder. Elle ne le regardait pas non plus; mais à travers ses cils, elle suivait tous les mouvements de Christophe. Le plancher craquait à chaque pas. On entendait les moindres bruits de la maison. Ils s'assirent sur le lit, et s'étreignirent en silence.
La lueur vacillante du jardin s'est éteinte. Tout s'est éteint...
La nuit... Le gouffre... Ni lumière, ni conscience... L'Être. La force de l'Être, obscure et dévorante. La toute-puissante joie. La déchirante joie. La joie qui aspire l'être, comme le vide la pierre. La trombe du désir qui suce la pensée. L'absurde et délirante Loi des mondes ivres qui roulent dans la nuit...
La nuit... Leur souffle mêlé, la tiédeur dorée des deux corps qui se fondent, les abîmes de torpeur où ils tombent ensemble... la nuit qui est des nuits, les heures qui sont des siècles, les secondes qui sont la mort... Les rêves en commun, les paroles à yeux clos, les doux et furtifs contacts des pieds nus qui se cherchent à demi endormis, les larmes et les rires, le bonheur de s'aimer dans le vide des choses, de partager ensemble le néant du sommeil, les images tumultueuses qui flottent dans le cerveau, les hallucinations de la nuit bruissante... Le Rhin clapote dans une anse, au pied de la maison; dans le lointain, ses flots sur des brisants font comme une petite pluie qui tombe sur le sable. Le ponton du bateau craque et geint sous la pesée de l'eau. La chaîne qui l'attache se tend et se détend avec un cliquetis de ferrailles usées. La voix du fleuve monte, elle remplit la chambre. Le lit semble une barque. Ils sont entraînés, côte à côte, par le courant vertigineux—suspendus dans le vide, comme un oiseau qui plane. La nuit devient plus noire, et le vide plus vide. Ils se serrent plus étroitement l'un l'autre. Ada pleure, Christophe perd conscience, ils disparaissent tous deux sous les flots de la nuit...
La nuit... La mort...—Pourquoi revivre?...
La lueur du petit jour frotte les vitres mouillées. La lueur de la vie se rallume dans les corps alanguis. Il s'éveille. Les yeux de Ada le regardent. Leurs têtes sont appuyées sur le même oreiller. Leurs bras sont liés. Leurs lèvres se touchent. Une vie tout entière passe en quelques minutes: des journées de soleil, de grandeur et de calme...
«Où suis-je! Et suis-je deux? Suis-je encore? Je ne sens plus mon être. L'infini m'entoure: j'ai l'âme d'une statue, aux larges yeux tranquilles, pleins d'une paix olympienne...»
Ils retombent dans les siècles de sommeil. Et les bruits familiers de l'aube, les cloches lointaines, une barque qui passe, deux rames d'où l'eau s'égoutte, les pas sur le chemin, caressent sans le troubler Leur bonheur endormi, en leur rappelant qu'ils vivent, et le leur faisant goûter...
Le bateau qui s'ébrouait devant la fenêtre arracha Christophe à sa torpeur. Ils étaient convenus de partir à sept heures, afin d'être revenus en ville, à temps pour leurs occupations habituelles. Il chuchota:
—Entends-tu?
Elle ne rouvrit pas les yeux, elle sourit, elle avança les lèvres, fit un effort pour l'embrasser, puis laissa retomber sa tête sur l'épaule de Christophe... Par les carreaux de la fenêtre, il vit glisser sur le ciel blanc la cheminée du bateau, la passerelle vide, et des torrents de fumée. Il s'engourdit de nouveau...
Une heure s'enfuit, sans qu'il s'en aperçut. En l'entendant sonner, il eut un sursaut de surprise:
—Ada!... dit-il doucement dans l'oreille de son amie. Hedi! répéta-t-il. Il est huit heures.
Les yeux toujours fermés, elle fronça les sourcils et la bouche avec mauvaise humeur.
—Oh! laisse-moi dormir! dit-elle.
Et, se dégageant de ses bras, en soupirant de fatigue, elle lui tourna le dos, et se rendormit de l'autre côté.
Il resta étendu auprès d'elle. Une chaleur égale coulait dans leurs deux corps. Il se mit à rêver. Son sang coulait à flots larges et calmes. Ses sens limpides percevaient les moindres impressions avec une fraîcheur ingénue. Il jouissait de sa force et de son adolescence. Il avait la fierté d'être un homme. Il souriait à son bonheur, et il se sentait seul: seul, comme il avait toujours été, plus seul encore peut-être, mais sans aucune tristesse, d'une solitude divine. Plus de fièvre. Plus d'ombres. La nature librement se reflétait dans son âme sereine. Étendu sur le dos, en face de la fenêtre, les yeux noyés dans l'air éblouissant de brouillard lumineux, il souriait:
—Qu'il est bon de vivre!...
Vivre!... Une barque passa... Il pensa soudain à ceux qui ne vivaient plus, à une barque passée où ils étaient ensemble: lui—elle...—Elle?... Non pas celle-ci, celle qui dort près de lui.—Elle, la seule, l'aimée, la pauvre petite morte?—Mais qu'est-ce donc que celle-ci? Comment est-elle là? Comment sont-ils venus dans cette chambre, dans ce lit? Il la regarde, il ne la connaît pas: elle est une étrangère; hier matin, elle n'existait pas pour lui. Que sait-il d'elle?—Il sait qu'elle n'est pas intelligente. Il sait qu'elle n'est pas bonne. Il sait qu'elle n'est pas belle en ce moment, avec sa figure exsangue et bouffie de sommeil, son front bas, sa bouche ouverte pour respirer, ses lèvres gonflées et tendues qui font une moue de carpe. Il sait qu'il ne l'aime point. Et une douleur poignante le transperce, quand il pense qu'il a baisé ces lèvres étrangères, dès la première minute, qu'il a pris ce beau corps indifférent, dès la première nuit qu'ils se sont vus,—et que celle qu'il aimait, il l'a regardée vivre et mourir près de lui, et qu'il n'a jamais osé effleurer ses cheveux, qu'il ne connaîtra jamais le parfum de son être. Plus rien. Tout s'est fondu. La terre lui a tout pris. Il ne l'a pas défendue...
Et tandis que, penché sur l'innocente dormeuse et déchiffrant ses traits, il la regardait avec des yeux mauvais, elle sentit son regard. Inquiète de se voir observée, elle fit un gros effort pour soulever ses paupières pesantes et pour sourire; elle dit, d'une langue incertaine, comme un enfant qui se réveille:
—Ne me regarde pas, je suis laide...
Elle retomba aussitôt, tuée de sommeil, sourit encore, balbutia:
—Oh! j'ai tant... tant sommeil!...
et repartit dans ses rêves.
Il ne put s'empêcher de rire; il baisa tendrement sa bouche et son nez enfantins. Puis, après avoir regardé encore un moment dormir cette grande petite fille, il enjamba son corps et se leva sans bruit. Elle poussa un soupir de soulagement, lorsqu'il fut parti, et s'étendit de tout son long, en travers du lit vide. Il prit garde de l'éveiller, en faisant sa toilette, quoiqu'il n'y eût aucun risque; et, quand ce fut fini, il s'assit sur la chaise, auprès de la fenêtre, regardant le fleuve embrumé, qui semblait rouler des glaçons; et il s'engourdit dans une rêverie, où flottait une musique de pastorale mélancolique.
De temps en temps, elle entr'ouvrait les yeux, le regardait vaguement, mettait quelques secondes à le reconnaître, lui souriait, et passait d'un sommeil dans un autre. Elle lui demanda l'heure.
—Neuf heures moins un quart.
Elle réfléchit, à moitié endormie:
—Qu'est-ce que cela peut bien être, neuf heures moins un quart?
À neuf heures et demie, elle s'étira, soupira, et dit qu'elle se levait.
Dix heures sonnèrent, avant qu'elle eût bougé. Elle se dépita:
—Encore sonner!... Tout le temps, l'heure avance!...
Il rit, et vint s'asseoir sur le lit, auprès d'elle. Elle lui passa les bras autour du cou, et raconta ses rêves. Il n'écoutait pas très attentivement, et l'interrompait par de petits mots tendres. Mais elle le faisait taire, et reprenait avec un grand sérieux, comme si c'avait été des histoires de la plus haute importance:
—Elle était à dîner: il y avait le grand-duc; Myrrha était un chien terre-neuve... non, un mouton frisé, qui servait à table... Ada avait trouvé le moyen de s'élever au-dessus de terre, de marcher, de danser, de se coucher dans l'air. Voilà: c'était bien simple: on n'avait qu'à faire... ainsi... ainsi...; et c'était fait...
Christophe se moquait d'elle. Elle riait aussi, un peu froissée qu'il rît. Elle haussait les épaules:
—Ah! tu ne comprends rien!...
Ils déjeunèrent sur son lit, dans la même tasse, avec la même cuiller.
Elle se leva enfin; elle rejeta ses couvertures, sortit ses beaux grands pieds blancs, ses belles jambes grasses, et se laissa couler sur la descente de lit. Puis elle s'assit pour reprendre haleine, et regarda ses pieds. Enfin, elle frappa des mains, et lui dit de sortir; et, comme il ne se pressait pas, elle le prit par les épaules, et le poussa à la porte, qu'elle referma à clef.
Après qu'elle eut bien musé, regardé et étiré chacun de ses beaux membres, chanté en se lavant un lied sentimental en quatorze couplets, jeté de l'eau à la figure de Christophe qui tambourinait à la fenêtre, et cueilli en partant la dernière rose du jardin, ils prirent le bateau. Le brouillard n'était pas encore dissipé; mais le soleil brillait au travers: on flottait au milieu d'une lumière laiteuse. Ada, assise à l'arrière avec Christophe, l'air assoupi et boudeur, grognait que la lumière lui venait dans les yeux, et que, toute la journée, elle aurait mal à la tête. Et comme Christophe ne prenait pas assez au sérieux ses doléances, elle se renferma dans un silence maussade. Elle avait les yeux à peine ouverts et l'amusante gravité des enfants qui viennent de se réveiller. Mais une dame élégante étant venue s'asseoir non loin d'elle, à la station suivante, elle s'anima aussitôt et s'efforça de dire à Christophe des choses sentimentales et distinguées. Elle avait repris avec lui le «vous» cérémonieux.
Christophe se préoccupait de ce qu'elle dirait à sa patronne, pour excuser son retard. Elle ne s'en inquiétait guère:
—Bah! ce n'est pas la première fois.
—Que quoi?...
—Que je suis en retard, dit-elle, vexée de la question.
Il n'osa demander la cause de ces retards.
—Qu'est-ce que tu lui diras?
—Que ma mère est malade, morte... est-ce que je sais?
Il fut peiné qu'elle parlât si légèrement.
—Je ne veux pas que tu mentes.
Elle se froissa:
—D'abord, je ne mens jamais... Et puis, je ne peux pourtant pas lui dire...
Il demanda, moitié plaisant, moitié sérieux:
—Pourquoi pas?
Elle rit, elle haussa les épaules, eu disant qu'il était grossier et mal élevé, et qu'elle l'avait prié d'abord de ne plus la tutoyer.
—Est-ce que je n'en ai pas le droit?
—Pas du tout.
—Après ce qui s'est passé?
—Il ne s'est rien passé.
Elle le fixait en riant, d'un air de défi; et, bien qu'elle plaisantât, le plus fort, c'était—(il le sentait)—qu'il ne lui en eût pas coûté plus de le dire sérieusement, et presque de le croire. Mais un souvenir plaisant l'égaya sans doute; car elle éclata de rire, en regardant Christophe, et l'embrassa bruyamment, sans se soucier de ses voisins, qui ne semblèrent d'ailleurs s'en étonner aucunement.
Il était maintenant de toutes ses promenades, en compagnie de demoiselles de magasin et de commis de boutique, dont la vulgarité ne lui plaisait guère, et qu'il essayait de perdre en chemin; mais Ada, par esprit de contradiction, n'était plus disposée à s'égarer dans les bois. Lorsqu'il pleuvait, ou que, pour quelque autre raison, on ne sortait pas de la ville, il la menait au théâtre, au musée, au Thiergarten; car elle tenait à se montrer avec lui. Elle désirait même qu'il l'accompagnât à l'office religieux; mais il était si absurdement sincère qu'il ne voulait plus mettre les pieds dans une église, depuis qu'il ne croyait plus—(il avait renoncé, sous un autre prétexte, à sa place d'organiste);—et en même temps, il était resté, à son insu, beaucoup trop religieux pour ne pas trouver sacrilège la proposition de Ada.
Il allait le soir chez elle. Il trouvait là Myrrha, qui logeait dans la même maison. Myrrha ne lui gardait pas rancune, elle lui tendait sa main caressante et molle, causait de choses indifférentes ou lestes, et s'éclipsait discrètement. Jamais les deux femmes n'avaient semblé meilleures amies que depuis qu'elles avaient moins de raisons de l'être: elles étaient toujours ensemble. Ada n'avait rien de secret pour Myrrha, elle lui racontait tout; Myrrha écoutait tout: elles semblaient y prendre autant de plaisir l'une que l'autre.
Christophe était mal à l'aise dans la société de ces deux femmes. Leur amitié, leurs entretiens baroques, leur liberté d'allures, la façon crue dont Myrrha surtout voyait les choses et en parlait,—(moins en sa présence toutefois que quand il n'était pas là; mais Ada le lui répétait),—leur curiosité indiscrète et bavarde, constamment tournée vers des sujets niais ou d'une sensualité assez basse, toute cette atmosphère équivoque et un peu animale le gênait terriblement, l'intéressait pourtant: car il ne connaissait rien de semblable. Il était perdu dans la conversation de ces deux petites bêtes, qui se parlaient chiffons, se disaient des coq-à-l'âne, riaient d'une façon inepte, et dont les yeux brillaient de plaisir, quand elles étaient sur la piste d'une histoire égrillarde. Il était soulagé par le départ de Myrrha. Ces deux femmes ensemble, c'était comme un pays étranger, dont il ne savait pas la langue. Impossible de se faire entendre: elles ne l'écoutaient même pas, elles se moquaient de l'étranger.
Quand il était seul avec Ada, ils continuaient de parler deux langues différentes; mais au moins faisaient-ils effort, l'un et l'autre, pour se comprendre. À vrai dire, plus il la comprenait, moins il la comprenait. Elle était la première femme qu'il connût. Car si la pauvre Sabine en était une, il n'en avait rien su: elle était restée pour lui un rêve de son cœur. Ada se chargeait de lui faire rattraper le temps perdu. Il tâchait à son tour de résoudre l'énigme de la femme:—énigme qui n'en est une peut-être que pour ceux qui y cherchent un sens.
Ada n'avait nulle intelligence: c'était là son moindre défaut. Christophe en eût pris son parti, si elle l'avait pris aussi. Mais bien qu'elle fût uniquement occupée de niaiseries, elle prétendait se connaître aux choses de l'esprit; et elle jugeait de tout avec assurance. Elle parlait musique, elle expliquait à Christophe ce qu'il connaissait le mieux, elle formulait des arrêts et des veto absolus. Inutile d'essayer de la convaincre: elle avait des prétentions et des susceptibilités pour tout; elle faisait la renchérie, elle était têtue, vaniteuse; elle ne voulait—elle ne pouvait rien comprendre. Que ne consentait-elle à ne rien comprendre, en effet! Combien il l'aimait mieux, quand elle voulait bien se résigner à être ce qu'elle était, simplement, avec ses qualités et ses défauts!
En fait, elle se souciait fort peu de penser. Elle se souciait de manger, boire, chanter, danser, crier, rire, dormir; elle voulait être heureuse; et c'eut été très bien déjà si elle y avait réussi. Mais quoique douée pour cela: gourmande, paresseuse, sensuelle, d'un égoïsme candide qui révoltait et amusait Christophe, bref, bien qu'elle eût à peu près tous les vices qui rendent la vie aimable à leur heureux possesseur, sinon à ses amis—(et encore, un visage heureux, du moins s'il est joli, ne rayonne-t-il pas du bonheur sur tous ceux qui rapprochent?)—malgré donc tant de raisons d'être satisfaite de l'existence, Ada n'avait même pas l'intelligence de l'être. Cette belle et forte fille, fraîche, réjouie, à l'air sain, d'une gaieté débordante et d'un féroce appétit, s'inquiétait de sa santé. Elle gémissait sur sa faiblesse, tout en mangeant comme quatre. Elle se plaignait de tout: elle ne pouvait plus se traîner, elle ne pouvait plus respirer, elle avait mal à la tête, elle avait mal aux pieds, aux yeux, à l'estomac, à l'âme. Elle avait peur de tout, elle était follement superstitieuse, elle voyait des signes partout: à table, les couteaux, les fourchettes en croix, le nombre des convives, la salière renversée: c'étaient alors toute une série de rites, qu'il fallait accomplir pour écarter le malheur. En promenade, elle comptait les corbeaux, et elle ne manquait pas d'observer de quel côté ils s'envolaient; elle épiait anxieusement le chemin, à ses pieds, et elle se lamentait quand elle y voyait passer, le matin, une araignée: alors elle voulait revenir, il n'y avait plus d'autre ressource, pour continuer la promenade, que de lui persuader qu'il était plus de midi, et qu'ainsi le présage s'était mué de souci en espoir. Elle avait peur de ses rêves: elle les racontait longuement à Christophe; elle cherchait, pendant des heures, un détail, quand elle l'avait oublié; elle ne lui faisait grâce d'aucun: une suite d'absurdités, où il était question de mariages baroques, de morts, de couturières, de princes, de choses burlesques et quelquefois obscènes. Il fallait qu'il écoutât, qu'il donnât son avis. Souvent, elle restait, des journées entières, sous l'obsession de ces images ineptes. Elle trouvait la vie mal faite, elle voyait crûment les choses et les gens, elle assommait Christophe de ses jérémiades; et ce n'était pas la peine qu'il eût quitté ses petits bourgeois moroses, pour retrouver l'éternel ennemi: le «trauriger ungriechischer Hypochondrist».
Brusquement, au milieu de ces grogneries boudeuses, la gaieté reprenait, bruyante, exagérée; il n'y avait pas plus à la discuter que la maussaderie d'avant: c'étaient des éclats de rire, qui, étant sans raison, menaçaient d'être sans fin, des courses à travers champs, des folies, des jeux d'enfant, un plaisir de faire des sottises, de tripoter la terre, les choses sales, les bêtes, les araignées, les fourmis, les vers, de les taquiner, de leur faire du mal, de les faire manger l'un par l'autre, les oiseaux par les chats, les vers parles poules, les araignées par les fourmis, sans méchanceté d'ailleurs, ou par un instinct du mal tout à fait inconscient, par curiosité, par désœuvrement. C'était un besoin inlassable de dire des niaiseries, de répéter cinquante fois des mots qui n'avaient aucun sens, d'agacer, d'irriter, de harceler, de mettre hors de soi. Et ses coquetteries, dès que paraissait quelqu'un,—n'importe qui,—sur le chemin! Aussitôt elle parlait avec animation, riait, faisait du bruit, faisait des grimaces, se faisait remarquer; elle prenait une démarche factice et saccadée. Christophe pressentait avec terreur qu'elle allait dire des choses sérieuses.—Et en effet: cela ne manquait point! Elle devenait sentimentale. Elle l'était sans modération, comme elle était tout le reste; elle s'épanchait avec fracas. Christophe souffrait, il avait envie de la battre. Il ne lui pardonnait rien moins que de n'être pas sincère. Il ne savait pas encore que la sincérité est un don aussi rare que l'intelligence et la beauté, et qu'on ne saurait sans injustice l'exiger de tous. Il ne supportait pas le mensonge; et Ada lui en donnait bonne mesure. Elle mentait constamment, tranquillement, en face de l'évidence. Elle avait une facilité étonnante d'oublier ce qui lui déplaisait,—ou même ce qui lui avait plu,—comme font les femmes qui vivent au cours des heures.
Et malgré tout, ils s'aimaient, ils s'aimaient de tout leur cœur. Ada était aussi sincère que Christophe dans son amour. Pour ne pas reposer sur une sympathie de l'esprit, cet amour n'en était pas moins vrai; il n'avait rien de commun avec la passion basse. C'était un bel amour de jeunesse; et si sensuel qu'il fut, il n'était pas vulgaire, car tout était jeune en lui; il était naïf, presque chaste, lavé par l'ingénuité brûlante du plaisir. Bien que Ada ne fut pas, à beaucoup près, aussi ignorante que Christophe, elle avait encore le divin privilège d'un cœur et d'un corps adolescents, cette fraîcheur des sens, limpide et vive comme un ruisseau, qui donne presque l'illusion de la pureté, et que rien ne remplace. Égoïste, médiocre, insincère dans la vie ordinaire, l'amour la rendait simple, vraie, presque bonne; elle arrivait à comprendre la joie que l'on pouvait trouver à s'oublier pour un autre. Christophe le voyait avec ravissement; et il aurait voulu mourir alors pour elle. Qui peut dire tout ce qu'une âme aimante apporte, en son amour, de ridicule et touchante duperie! L'illusion naturelle de l'amoureux était encore centuplée chez Christophe par le pouvoir illusoire, inné k tout artiste. Un sourire de Ada avait pour lui des significations profondes; un mot affectueux était la preuve de sa bonté de cœur. Il aimait en elle tout ce qu'il y avait de beau dans l'univers. Il l'appelait son moi, son âme, son être. Ils pleuraient d'amour ensemble.
Ce n'était pas seulement le plaisir qui les liait; c'était une poésie indéfinissable de souvenirs et de rêves,—les leurs? ou ceux des êtres qui avaient aimé avant eux, qui avaient été avant eux... en eux...?... Ils gardaient sans se le dire, sans le savoir peut-être, la fascination des premières minutes où ils s'étaient rencontrés dans le bois, des premiers jours, des premières nuits passées ensemble, des sommeils dans les bras l'un de l'autre, immobiles, sans pensée, noyés en un torrent d'amour et de joie silencieuse. De brusques évocations, des images, des pensées sourdes, dont le frôlement les faisait secrètement pâlir et fondre de volupté, les entouraient d'un bourdonnement d'abeilles. Lumière brûlante et tendre... Le cœur défaille et se tait, accablé par une douceur trop grande. Silence, langueur de fièvre, sourire las de la terre qui frissonne aux premiers soleils de printemps... Le frais amour de deux corps juvéniles est un matin d'avril. Il passe comme rosée. La jeunesse du cœur est un déjeuner de soleil.
Rien n'était mieux fait pour resserrer les liens amoureux de Christophe avec Ada que la façon dont le monde les jugeait.
Dès le lendemain de leur première rencontre, tout le quartier était informé. Ada ne faisait rien pour cacher l'aventure, elle tenait à se faire honneur de sa conquête. Christophe eut préféré plus de discrétion; mais il se sentait poursuivi par la curiosité des gens; et comme il ne voulait pas avoir l'air de fuir devant elle, il s'affichait avec Ada. La petite ville jasait. Les collègues de Christophe à l'orchestre lui faisaient des compliments goguenards, auxquels il ne répondait pas, parce qu'il n'admettait point qu'on se mêlât de ses affaires. Au château, son manque de tenue était blâmé. La bourgeoisie jugeait sa conduite avec sévérité. Il perdit ses leçons de musique dans certaines familles. Chez d'autres, les mères se crurent obligées d'assister dorénavant à la répétition de leurs filles, l'air soupçonneux, comme si Christophe avait eu l'intention d'enlever ces précieuses poulettes. Les demoiselles étaient censées tout ignorer. Naturellement, elles savaient tout; et tout en battant froid à Christophe pour son manque de goût, elles mouraient d'envie d'avoir plus de détails. Il n'y avait que dans le petit commerce et chez les employés de magasin que Christophe était populaire; mais il ne le resta point: il était aussi agacé par l'approbation des uns que par le blâme des autres; et ne pouvant rien contre le blâme, il s'arrangea de façon à ne pas garder l'approbation: ce qui n'était pas très difficile. Il était indigné de l'indiscrétion générale.
Les plus excités contre lui étaient Justus Euler et la famille Vogel. L'inconduite de Christophe leur semblait un outrage personnel. Ils n'avaient pourtant fondé sur lui aucun projet sérieux: ils se défiaient,—madame Vogel surtout,—de ces caractères d'artiste. Mais comme ils avaient l'esprit naturellement chagrin et toujours porté à croire qu'ils étaient persécutés par le sort, ils se persuadèrent qu'ils tenaient au mariage de Christophe avec Rosa, dès qu'ils furent bien certains que ce mariage n'aurait pas lieu: ils virent là une marque de leur malechance accoutumée. La logique eut voulu, si la fatalité était responsable de leur mécompte, que Christophe ne le fut pas; mais la logique des Vogel était celle qui leur permettait de trouver le plus de raisons de se plaindre. Ils jugèrent donc que si Christophe se conduisait mal, ce n'était pas seulement pour son plaisir, mais pour les offenser. Ils étaient d'ailleurs scandalisés. Très religieux, moraux, pleins de vertus familiales, ils étaient de ceux pour qui le péché de la chair est le plus honteux de tous, le plus grave, presque le seul, parce qu'il est le seul redoutable,—(il est trop évident que des gens comme il faut ne seront jamais tentés de voler ni de tuer).—Aussi Christophe leur parut foncièrement malhonnête, et ils changèrent de façons à son égard. Ils lui faisaient une mine glaciale, et se détournaient sur son passage. Christophe, qui ne tenait point à leur conversation, haussait les épaules de toutes ces simagrées. Il feignait de ne pas remarquer les insolences d'Amalia, qui, tout en affectant de l'éviter avec mépris, faisait tout pour qu'il l'abordât, afin qu'elle pût lui dire ce qu'elle avait sur le cœur.
Christophe n'était touché que par l'attitude de Rosa. La petite le condamnait plus durement que les siens. Non que ce nouvel amour de Christophe lui parût détruire les dernières chances qu'elle avait d'être aimée de lui: elle savait qu'elle n'en avait aucune—(bien qu'elle continuât peut-être d'espérer... elle espérait toujours!)—Mais elle s'était fait de Christophe une idole; et cette idole s'écroulait. C'était la pire douleur,... une douleur plus cruelle, dans l'innocence de son cœur, que d'être dédaignée par lui. Élevée d'une façon puritaine, dans une morale étroite, à laquelle elle croyait passionnément, ce qu'elle avait appris de Christophe ne l'avait pas seulement désolée, mais écœurée. Elle avait déjà souffert, quand il aimait Sabine; elle avait commencé de perdre certaines de ses illusions sur son héros. Que Christophe put aimer une âme aussi médiocre lui semblait inexplicable et peu glorieux. Mais du moins, cet amour était pur, et Sabine n'en était pas indigne. Enfin la mort avait passé là-dessus, et avait tout sanctifié... Mais qu'aussitôt après, Christophe aimât une autre,—et quelle autre!—c'était bas, c'était odieux! Elle en venait à prendre la défense de la morte contre lui. Elle ne lui pardonnait pas de l'avoir oubliée...—Hélas! il y pensait plus qu'elle; mais elle ne se doutait pas qu'il put y avoir place, dans un cœur passionné, pour deux sentiments à la fois; elle croyait qu'on ne peut rester fidèle au passé, sans sacrifier le présent. Pure et froide, elle n'avait aucune idée de la vie, ni de Christophe; tout lui paraissait devoir être pur, étroit, et soumis au devoir, comme elle. Modeste dans toute son âme et de toute sa personne, elle n'avait qu'un orgueil: celui de la pureté; elle l'exigeait de soi et des autres. Que Christophe se fût ainsi abaissé, elle ne le lui pardonnait pas, elle ne le lui pardonnerait jamais.
Christophe essaya de lui parler, sinon de s'expliquer avec elle.—(Qu'aurait-il pu dire à une fillette puritaine et naïve?)—Il eut voulu l'assurer qu'il était son ami, qu'il tenait à son estime, et qu'il y avait encore droit. Mais Rosa le fuyait, avec un silence sévère; et il sentait qu'elle le méprisait.
Il en avait chagrin et colère. Il avait conscience qu'il ne méritait pas ce mépris; et pourtant, il finissait par en être bouleversé: il se jugeait coupable. Les reproches les plus amers, c'était lui qui se les faisait, en pensant à Sabine. Il se torturait:
—Mon Dieu! comment est-ce possible! Comment est-ce que je suis?...
Mais il ne pouvait résister au courant qui remportait. Il pensait que la vie est criminelle; et il fermait les yeux pour ne pas la voir, et vivre. Il avait un tel besoin de vivre, d'aimer, dette heureux!... Non, il n'y avait rien de méprisable dans son amour! Il savait qu'il pouvait n'être pas sage, pas intelligent, pas très heureux môme, en aimant Ada; mais qu'y avait-il là de vil? À supposer—(il s'efforçait d'en douter)—que Ada n'eut pas une très grande valeur morale, en quoi l'amour qu'il avait pour elle était-il moins pur? L'amour est dans celui qui aime, non dans celui qu'on aime. Tout est pur chez les purs. Tout est pur chez les forts et chez ceux qui sont sains. L'amour, qui pare certains oiseaux de leurs plus belles couleurs, fait sortir des âmes honnêtes ce qu'elles ont de plus noble. Le désir de ne montrer à l'autre rien qui ne soit digne de lui, fait qu'on ne prend plus plaisir qu'aux pensées et aux actes qui sont en harmonie avec la belle image que l'amour a sculptée. Et le bain de jeunesse où l'âme se retrempe, le rayonnement sacré de la force et de la joie, sont beaux et bienfaisants, et rendent plus grand le cœur.
Que ses amis le méconnussent, le remplissait d'amertume. Mais le plus grave était que sa mère commençait à se tourmenter.
La bonne femme était loin de partager l'étroitesse de principes des Vogel. Elle avait vu de trop près les vraies tristesses, pour chercher à en inventer d'autres. Humble, brisée par la vie, en ayant reçu peu de joies, et lui en ayant encore moins demandé, résignée à ce qui venait, et n'essayant pas de le comprendre, elle se fût bien gardée de juger et de censurer les autres: elle ne s'en croyait pas le droit. Elle se trouvait trop bête pour prétendre qu'ils se trompaient, quand ils ne pensaient pas comme elle; il lui eût paru ridicule de vouloir imposer aux gens les règles inflexibles de sa morale et de sa foi. Au reste, sa morale et sa foi étaient toutes d'instinct: pieuse et pure pour son compte, elle fermait les yeux sur la conduite des autres, avec l'indulgence du peuple pour certaines faiblesses. C'était là un des griefs qu'avait jadis contre elle son beau-père, Jean-Michel: elle ne faisait pas assez de distinction entre les personnes honorables et celles qui ne l'étaient point; elle ne craignait pas, dans la rue, ou au marché, de s'arrêter pour serrer la main et parler amicalement à d'aimables filles fort connues du quartier, et que les femmes comme il faut devaient feindre d'ignorer. Elle s'en remettait à Dieu de distinguer le mal du bien, et de punir ou de pardonner. Elle ne demandait aux autres qu'un peu de cette affectueuse sympathie, qui est si nécessaire pour s'alléger mutuellement la vie. Pourvu qu'on fût bon, c'était l'essentiel.
Mais, depuis qu'elle habitait chez les Vogel, on était en train de la changer. L'esprit dénigrant de la famille avait fait de Louisa d'autant plus facilement sa proie qu'elle était alors abattue et sans force pour résister. Amalia s'était emparée d'elle; et, du matin au soir, dans ces longs tête-à-tête où les deux femmes travaillaient ensemble et où Amalia seule parlait, Louisa, passive et écrasée, prenait à son insu l'habitude de tout juger et de tout critiquer. Madame Vogel ne manqua pas de lui dire ce qu'elle pensait de la conduite de Christophe. Le calme de Louisa l'irritait. Elle trouvait indécent que Louisa se préoccupât si peu de ce qui les mettait hors d'eux; elle ne fut pas contente qu'elle n'eût réussi à la troubler tout à fait. Christophe s'en aperçut. Louisa n'osait lui faire de reproches; mais c'étaient, chaque jour, des observations timides, inquiètes, insistantes; et comme, impatienté, il y répondit brusquement, elle ne lui dit plus rien; mais il continuait de lire le chagrin dans ses yeux; et, quand il revenait, il voyait parfois qu'elle avait pleuré. Il connaissait trop sa mère, pour ne pas être sûr que ces inquiétudes ne lui venaient pas d'elle.—Et il savait d'où elles lui venaient.
Il résolut d'en finir. Un soir que Louisa, ne pouvant plus retenir ses larmes, s'était levée de table, au milieu du souper, sans que Christophe pût apprendre ce qui la désolait, il descendit l'escalier, quatre à quatre, et alla frapper à la porte des Vogel. Il bouillait de colère. Il n'était pas seulement indigné de la façon dont madame Vogel agissait avec sa mère; il avait à se venger de ce qu'elle avait soufflé à Rosa contre lui, de ses tracasseries contre Sabine, de tout ce qu'il avait dû tolérer d'elle depuis des mois. Depuis des mois, il portait un faix de rancunes accumulées, dont il avait hâte de se décharger.
Il fit irruption chez madame Vogel, et, d'une voix qui voulait être calme, mais qui tremblait de fureur, il lui demanda ce qu'elle avait bien pu raconter à sa mère pour la mettre dans un tel état.
Amalia le prit fort mal: elle répondit qu'elle disait ce qu'il lui plaisait, qu'elle n'avait à rendre compte de sa conduite à personne,—à lui moins qu'à personne. Et saisissant l'occasion de placer le discours qu'elle avait préparé, elle ajouta que si Louisa était malheureuse, il n'avait pas à en chercher d'autre raison que sa propre conduite, qui était une honte pour lui et un scandale pour tous.
Christophe n'attendait qu'une attaque pour attaquer. Il cria avec emportement que sa conduite ne regardait que lui, qu'il se souciait fort peu qu'elle plût ou ne plût pas à madame Vogel, que si celle-ci voulait s'en plaindre, elle s'en plaignît à lui, qu'elle pouvait bien loi dire tout ce qu'elle voudrait: ce serait comme s'il pleuvait, mais qu'il lui défendait,—(elle entendait bien?)—il lui défendait d'en rien dire à sa mère, et que c'était une lâcheté de s'attaquer à une pauvre vieille femme malade.
Madame Vogel poussa les hauts cris. Jamais personne n'avait osé lui parler sur ce top. Elle dit qu'elle ne se laisserait pas faire la leçon par un polisson,—et dans sa propre maison!—Et elle le traita d'une façon outrageante.
Au bruit de la scène, les autres arrivèrent,—sauf Vogel, qui fuyait tout ce qui pouvait être une cause de trouble pour sa santé. Le vieux Euler, pris à témoin par Amalia indignée, pria sévèrement Christophe de se dispenser à l'avenir de ses observations et de ses visites. Il dit qu'ils n'avaient pas besoin de lui pour savoir ce qu'ils devaient faire, qu'ils faisaient leur devoir, qu'ils le feraient toujours.
Christophe déclara qu'il partait, et qu'il ne remettrait plus les pieds chez eux. Il ne partit pourtant point, avant de s'être soulagé de ce qu'il avait à leur dire sur le compte de ce fameux Devoir, qui était devenu pour lui un ennemi personnel. Il dit que ce Devoir serait capable de lui faire aimer le vice. C'étaient des gens comme eux qui décourageaient du bien par leur application à le rendre maussade. Ils étaient cause de la séduction qu'on trouve, par contraste, chez ceux qui sont malhonnêtes, mais aimables et riants. C'est profaner le nom de devoir, que l'appliquer à tout, aux plus niaises corvées, aux actes indifférents, avec une rigueur raide et rogue, qui finit par assombrir et empoisonner la vie. Le devoir est exceptionnel: il faut le réserver pour les moments de réel sacrifice, et ne pas couvrir de ce nom sa propre mauvaise humeur et le désir qu'on a d'être désagréable aux autres. Il n'y a pas de raison, parce qu'on a la sottise ou la disgrâce d'être triste, pour vouloir que tous le soient, et pour imposer à tous son régime d'infirme. La première des vertus, c'est la joie. Il faut que la vertu ait la mine heureuse, libre, sans contrainte. Que celui qui fait le bien se fasse plaisir à lui-même! Mais ce prétendu devoir perpétuel, cette tyrannie de maître d'école, ce ton criard, ces discussions oiseuses, cet ergotage aigre et puéril, ce bruit, ce manque de grâce, cette vie dépouillée de charme, de toute politesse, de tout silence, ce pessimisme mesquin, qui ne laisse rien perdre de ce qui peut rendre l'existence plus pauvre qu'elle n'est, cette inintelligence orgueilleuse, qui trouve plus facile de mépriser les autres que de les comprendre, toute cette morale bourgeoise, sans grandeur, sans bonheur, sans beauté, sont odieux et malfaisants: ils font paraître le vice plus humain que la vertu.
Ainsi pensait Christophe; et, dans son désir de blesser qui l'avait blessé, il ne s'apercevait pas qu'il était aussi injuste que ceux dont il parlait.
Sans doute, ces pauvres gens étaient à peu près tels qu'il les voyait. Mais ce n'était pas leur faute: c'était celle de la vie ingrate, qui avait fait leurs figures, leurs manières et leurs pensées ingrates. Ils avaient subi les déformations de la misère,—non de la grande misère qui tombe d'un seul coup, et qui tue, ou qui forge,—mais de la mauvaise chance, constamment répétée, de la petite misère qui s'épand goutte à goutte, du premier jour au dernier... Grande tristesse! cars sous ces enveloppes rugueuses, que des trésors en réserve, de droiture, de bonté, de silencieux héroïsme!... Toute la force d'un peuple, toute la sève de l'avenir.
Christophe n'avait pas tort de croire que le devoir est exceptionnel. Mais l'amour ne l'est pas moins. Tout est exceptionnel. Tout ce qui vaut quelque chose n'a pas de pire ennemi,—non pas que ce qui est mal (les vices ont leur prix),—mais que ce qui est habituel. L'ennemi mortel de l'âme, c'est l'usure des jours.
Ada commençait à se lasser. Elle n'était pas assez intelligente pour savoir renouveler son amour dans une nature abondante, comme celle de Christophe. Ses sens et sa vanité avaient extrait de cet amour tout le plaisir qu'elle y pouvait trouver. Il ne lui restait plus que celui de le détruire. Elle avait cet instinct secret, commun à tant de femmes, môme bonnes, a tant d'hommes, même intelligents, qui ne créent pas des œuvres, des enfants, de l'action—n'importe quoi: de la vie,—et qui ont pourtant trop de vie pour supporter leur inutilité. Ils voudraient que les autres fussent inutiles comme eux, et ils y travaillent de leur mieux. Parfois, c'est malgré eux; et quand ils s'aperçoivent de ce désir criminel, ils le repoussent avec indignation. Mais souvent, ils le caressent; et ils s'appliquent, dans la mesure de leurs forces,—les uns modestement, dans leur petit cercle intime,—les autres tout à fait en grand, sur de vastes publics,—à détruire tout ce qui vit, tout ce qui aime à vivre, tout ce qui mérite de vivre. Le critique qui s'acharne à rabaisser à sa taille les grands hommes et les grandes pensées, la fille qui s'amuse à avilir ses amants, sont deux bêtes malfaisantes de la même sorte.—Mais la seconde est plus aimable.
Ada eût donc voulu corrompre un peu Christophe, afin de l'humilier. À la vérité, elle n'était pas de force. Il y eût fallu plus d'intelligence, même dans la corruption. Elle le sentait; et ce n'était pas un de ses moindres griefs cachés contre Christophe, que son amour ne pût lui faire aucun mal. Elle ne s'avouait pas le désir qu'elle avait de lui en faire; elle ne lui en eût peut-être pas fait, si elle avait pu. Mais elle trouvait impertinent de ne le point pouvoir. C'est manquer d'amour envers une femme que ne pas lui laisser l'illusion de son pouvoir bien ou malfaisant sur celui qui l'aime; et c'est la pousser irrésistiblement à en faire l'épreuve. Christophe n'y prenait pas garde. Lorsque Ada lui demandait, par jeu:
—Laisserais-tu ta musique pour moi?
(bien qu'elle n'en eût aucune envie), il répondait franchement:
—Oh! cela, ma petite, ni toi, ni personne n'y peut rien. J'en ferai toujours.
—Et tu prétends m'aimer? s'écriait-elle, dépitée.
Elle haïssait cette musique,—d'autant plus qu'elle n'y comprenait rien, et qu'il lui était impossible de trouver le joint pour atteindre cet ennemi invisible, pour blesser Christophe dans sa passion. Si elle essayait d'en parler avec mépris, ou de juger dédaigneusement les compositions de Christophe, il riait aux éclats; et, malgré son exaspération, Ada prenait le parti de se taire; car elle se rendait compte qu'elle était ridicule.
Mais s'il n'y avait rien à faire de ce côté, elle avait découvert chez Christophe un autre point faible, où il lui était plus facile d'atteindre: c'était sa foi morale. En dépit de sa brouille avec les Vogel, et malgré l'enivrement de son adolescence, Christophe avait conservé une pudeur instinctive, un besoin de pureté, dont il n'avait pas conscience, mais qui devait d'abord frapper, attirer et charmer, puis amuser, puis impatienter, puis irriter jusqu'à la haine, une femme comme Ada. Elle ne s'y attaquait pas de front. Elle demandait insidieusement:
—M'aimes-tu?
—Bien sûr!
—Combien m'aimes-tu?
—Autant qu'on peut aimer.
—Ce n'est pas beaucoup... Enfin!... Qu'est-ce que tu ferais pour moi?
—Tout ce que tu voudras.
—Ferais-tu une malhonnêteté?
—Singulière façon de t'aimer!
—Il ne s'agit pas de cela. Le ferais-tu?
—Ce n'est jamais nécessaire.
—Mais si moi, je le voulais?
—Tu aurais tort.
—Peut-être... Le ferais tu?
Il voulait l'embrasser. Mais elle le repoussait.
—Le ferais-tu, oui ou non?
—Non, mon petit.
Elle lui tournait le dos, furieuse.
—Tu n'aimes pas, tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer.
—C'est bien possible, disait-il avec bonhomie.
Il savait bien qu'il était capable, tout comme un autre, de commettre, dans un instant de passion, une sottise, une malhonnêteté peut-être, et,—qui sait?—davantage; mais il eût trouvé honteux de s'en vanter froidement, et dangereux de l'avouer à Ada. Un instinct l'avertissait que la chère ennemie se tenait à l'affût et prenait acte de ses moindres propos: il ne voulait pas lui donner prise contre lui.
D'autres fois, elle revenait à la charge; elle lui demandait:
—M'aimes-tu parce que tu m'aimes, ou parce que je t'aime?
—Parce que je t'aime.
—Alors, si je ne t'aimais pas, tu m'aimerais encore?
—Oui.
—Et si j'aimais un autre, tu m'aimerais toujours?
—Ah! cela, je ne sais pas... Je dc crois pas... En tout cas, tu serais la dernière personne à qui j'irais le dire.
—Qu'est-ce qu'il y aurait de changé?
—Beaucoup de choses. Moi, peut-être. Sûrement, toi.
—Qu'est-ce que cela fait, que moi, je change?
—Cela fait tout. Je t'aime comme tu es. Si tu deviens une autre, je ne réponds plus de t'aimer.
—Tu n'aimes pas, tu n'aimes pas! Qu'est-ce que ces ergotages? On aime, ou on n'aime pas. Si tu m'aimes, tu dois m'aimer, telle que je suis, quoi que je fasse, toujours.
—Ce serait t'aimer comme une bête.
—C'est comme cela que je veux être aimée.
—Alors, tu t'es trompée, dit-il en plaisantant, je ne suis pas ce que tu cherches. Je le voudrais, que je ne le pourrais pas. Et je ne le veux pas.
—Tu es bien fier de ton intelligence! Tu aimes mieux ton intelligence que moi.
—Mais c'est toi que j'aime, ingrate, plus que tu ne t'aimes toi-même. Je t'aime d'autant plus que tu es plus belle et meilleure.
—Tu es un maître d'école, dit-elle avec dépit.
—Que veux-tu? J'aime ce qui est beau. Ce qui est laid me dégoûte.
—Même chez moi?
—Surtout chez toi.
Elle tapa rageusement du pied:
—Je ne veux pas être jugée.
—Plains-toi donc de ce que je te juge et de ce que je t'aime, dit-il tendrement, pour l'apaiser.
Elle se laissa prendre dans ses bras, et daigna même sourire, et permettre qu'il l'embrassât. Mais après un moment, quand il croyait qu'elle avait oublié, elle demanda, inquiète:
—Qu'est-ce que tu trouves de laid en moi?
Il se garda bien de le lui dire; il répondit lâchement:
—Je ne trouve rien de laid.
Elle réfléchit un moment, sourit, et dit:
—Écoute un peu, Christli, tu dis que tu n'aimes pas le mensonge.
—Je le méprise.
—Tu as raison, dit-elle, je le méprise aussi. Du reste, je suis tranquille, je ne mens jamais.
Il la regarda: elle était sincère. Cette inconscience le désarmait.
—Alors, continua-t-elle, en lui passant les bras autour du cou, pourquoi m'en voudrais-tu si j'aimais un autre, et si je te le disais?
—Ne me tourmente pas toujours!
—Je ne te tourmente pas: je ne te dis pas que j'aime un autre; je dis même que non... Mais plus tard, si j'aimais...?
—Eh bien, n'y pensons pas.
—Moi, je veux y penser... Tu ne m'en voudrais pas? Tu ne peux pas m'en vouloir?
—Je ne t'en voudrais pas, je te quitterais, voilà tout.
—Me quitter? Pourquoi donc? Si je t'aimais encore?...
—Tout en aimant un autre?
—Sans doute. Cela arrive.
—Eh bien, cela n'arrivera pas pour nous.
—Pourquoi?
—Parce que le jour où tu aimeras un autre, je ne t'aimerai plus, mon petit, plus du tout, plus du tout.
—Tout à l'heure, tu disais: peut-être... Ah! tu vois, tu n'aimes pas!
—Soit. Cela vaut mieux pour toi.
—Parce que?...
—Parce que si je t'aimais, quand tu aimerais un autre, cela pourrait mal tourner pour toi, moi, et l'autre.
—Voilà!....Tu es fou maintenant. Alors, je suis condamnée à rester avec toi, toute ma vie?
—Tranquillise-toi. Tu es libre. Tu me quitteras, quand tu voudras. Seulement, ce ne sera pas au revoir, ce sera adieu.
—Mais si je continue de t'aimer, moi?
—Quand on aime, on se sacrifie l'un à l'autre.
—Eh bien, sacrifie-toi!
Il ne put s'empêcher de rire de son égoïsme; et elle rit aussi.
—Le sacrifice d'un seul, dit-il, ne fait que l'amour d'un seul.
—Pas du tout. Il fait l'amour des deux. Je t'aimerai beaucoup plus, si tu te sacrifies pour moi. Et pense donc, Christli: comme, de ton côté, tu m'aimeras beaucoup, puisque tu te seras sacrifié, tu seras très heureux.
Ils riaient, contents de se donner le change sur le sérieux de leur dissentiment.
Il riait, et il la regardait. Au fond, comme elle le disait, elle n'avait nul désir de quitter maintenant Christophe; s'il l'irritait et l'ennuyait souvent, elle savait ce que valait un dévouement comme le sien; et elle n'aimait personne autre. Elle parlait ainsi par jeu, moitié parce qu'elle savait que cela lui était désagréable, moitié parce qu'elle trouvait plaisir à jouer avec des pensées douteuses et malpropres, comme un enfant qui se délecte à tripoter dans l'eau sale. Il le savait. Il ne lui en voulait pas. Mais il était las de ces discussions malsaines, de la lutte sourde engagée contre cette nature incertaine et trouble, qu'il aimait, qui peut-être l'aimait; il était las de l'effort qu'il devait faire pour se duper sur son compte, las parfois à pleurer. Il pensait: «Pourquoi, pourquoi est-elle ainsi? Pourquoi est-on ainsi? Comme la vie est médiocre!»... En même temps, il souriait, en regardant le joli visage qui se penchait vers lui, ses yeux bleus, son teint de fleur, sa bouche rieuse et bavarde, un peu sotte, entr'ouverte sur l'éclat frais de sa langue et de ses dents humides. Leurs lèvres se touchaient presque; et il la regardait, comme de loin, de très loin, d'un autre monde; il la voyait s'éloigner de plus en plus, se perdre dans un brouillard... Et puis, il ne la voyait plus. Il ne l'entendait plus. Il tombait dans une sorte d'oubli souriant, où il pensait à la musique, à ses rêves, à mille choses étrangères à Ada. Il entendait un air. Il composait tranquillement... Ah! la belle musique!... si triste, mortellement triste! et pourtant bonne, aimante... ah! que cela fait du bien!... c'est cela, c'est cela... Le reste n'était pas vrai...
On le secouait par le bras. Une voix lui criait:
—Eh bien, qu'est-ce que tu as? Décidément, tu es fou? Pourquoi est-ce que tu me regardes comme cela? Pourquoi ne réponds-tu pas?
Il revoyait les yeux qui le regardaient. Qui était-ce?...—Ah! oui...—Il soupirait.
Elle l'examinait. Elle cherchait à savoir à quoi il pensait. Elle ne comprenait pas; mais elle sentait qu'elle avait beau faire: elle ne le tenait pas tout entier, il y avait toujours une porte, par où il pouvait s'échapper. Elle s'irritait en secret.
—Pourquoi est-ce que tu pleures? lui demanda-t-elle une fois, au sortir d'un de ces voyages étranges dans une autre vie.
Il se passa la main sur les yeux. Il sentit qu'ils étaient mouillés.
—Je ne sais pas, dit-il.
—Pourquoi ne réponds-tu pas? Voilà trois fois que je te dis la même chose.
—Que veux-tu? demanda-t-il doucement.
Elle reprit ses sujets de discussions saugrenues.
Il fit un geste de lassitude.
—Oui, dit-elle, je finis. Plus qu'un mot!
Et elle repartit de plus belle.
Christophe se secoua avec colère.
—Veux-tu me laisser tranquille avec tes saletés!
—Je plaisante.
—Trouve des sujets plus propres!
—Discute au moins. Dis pourquoi cela te déplaît.
—Point du tout! Il n'y a pas à discuter pourquoi le fumier pue. Il pue, et voilà tout! Je me bouche le nez, et je m'en vais.
Il s'en allait, furieux; il se promenait à grands pas, respirant l'air glacé.
Mais elle recommençait, une fois, deux fois, dix fois. Elle mettait sur le tapis tous les objets qui pouvaient choquer et blesser sa conscience.
Il pensait que ce n'était qu'un jeu malsain de fille neurasthénique, qui s'amusait à l'agacer. Il haussait les épaules ou feignait de ne pas l'écouter: il ne la prenait pas au sérieux. Il n'en avait pas moins envie parfois de la flanquer par la fenêtre; car la neurasthénie et les neurasthéniques étaient fort peu de son goût...
Mais il lui suffisait de dix minutes loin d'elle, pour avoir oublié tout ce qui lui déplaisait. Il revenait à Ada avec une provision d'espoirs et d'illusions nouvelles. Il l'aimait. L'amour est un acte de foi perpétuel. Que Dieu existe ou non, cela n'importe guère: on croit parce qu'on croit. On aime parce qu'on aime: il n'y faut pas tant de raisons!...
Après la scène que Christophe avait faite aux Vogel, il était devenu impossible de rester dans la maison, et Louisa avait dû chercher un autre logement pour son fils et pour elle.
Un jour, le plus jeune frère de Christophe, Ernst, dont on n'avait plus de nouvelles depuis longtemps, tomba brusquement chez eux. Il était sans place, s'étant fait chasser successivement de toutes celles qu'il avait essayées; sa bourse était vide, et sa santé délabrée: aussi avait-il jugé bon de venir se refaire dans la maison maternelle.
Ernst n'était en mauvais termes avec aucun de ses deux frères; il était peu estimé des deux, et il le savait; mais il ne leur en voulait pas, car cela lui était indifférent. Ils ne lui en voulaient pas non plus. C'eut été peine perdue. Tout ce qu'on lui disait glissait sur lui, sans laisser aucune trace. Il souriait de ses jolis yeux câlins, tâchait de prendre un air contrit, pensait à autre chose, approuvait, remerciait, et finissait toujours par extorquer de l'argent à l'un ou à l'autre de ses frères. En dépit de lui-même, Christophe avait de l'affection pour cet aimable drôle, qui, de traits, ressemblait, comme lui, plus que lui? â leur père Melchior. Grand et fort comme Christophe, il avait une figure régulière, l'air franc, les yeux clairs, un nez droit, une bouche riante, de belles dents, et des manières caressantes. Quand Christophe le voyait, il était désarmé, et il ne lui faisait pas la moitié des reproches qu'il avait préparés: au fond, il éprouvait une sorte de complaisance maternelle pour ce beau garçon, qui était de son sang, et qui, physiquement du moins, lui faisait honneur. Il ne le croyait pas mauvais; et Ernst n'était point sot. Sans culture, il n'était pas sans esprit; il n'était même pas incapable de s'intéresser aux choses de l'esprit. Il goûtait une jouissance à entendre de la musique; et, sans comprendre celle de son frère, il l'écoutait curieusement. Christophe, qui n'était pas gâté par la sympathie des siens, avait eu plaisir à l'apercevoir, à certains de ses concerts.
Mais le talent principal de Ernst était la connaissance qu'il avait du caractère de ses deux frères, et son habileté à en jouer. Christophe avait beau savoir son égoïsme et son indifférence, il avait beau voir que Ernst ne pensait à sa mère et à lui que quand il avait besoin d'eux: il se laissait toujours reprendre par ses façons affectueuses, et il était bien rare qu'il lui refusât rien. Il le préférait de beaucoup à son autre frère, Rodolphe, qui était correct et rangé, appliqué à ses affaires, hautement moral, qui ne demandait pas d'argent, qui n'en eût pas donné non plus, et qui venait voir sa mère régulièrement, tous les dimanches, pendant une heure, ne parlait que de lui, se vantait, vantait sa maison et tout ce qui le concernait, ne s'informait pas des autres, ne s'y intéressait pas, et s'en allait, l'heure sonnant, satisfait du devoir accompli. Celui-là, Christophe ne pouvait le souffrir. Il s'arrangeait pour être sorti, à l'heure où Rodolphe venait. Rodolphe le jalousait: il méprisait les artistes, et les succès de Christophe lui étaient pénibles. Il ne laissait pas cependant de profiter de leur petite notoriété dans les milieux commerçants qu'il fréquentait; mais jamais il n'en disait un mot à sa mère, ni à Christophe: il feignait de les ignorer. Par contre, il n'ignorait jamais le moindre événement désagréable qui arrivait à Christophe. Christophe méprisait ces petitesses, et feignait de ne point les remarquer; mais ce qui lui eût été plus sensible, ce qu'il n'eût jamais pensé, c'est qu'une partie des renseignements malveillants que Rodolphe avait sur lui, venaient de Ernst. Le petit gueux faisait fort bien la différence entre Christophe et Rodolphe: nul doute qu'il ne reconnût la supériorité de Christophe, et que peut-être même, il n'eût une sympathie, un peu ironique, pour sa candeur. Mais il se gardait de n'en pas profiter; et, tout en méprisant les mauvais sentiments de Rodolphe, il les exploitait honteusement. Il flattait sa vanité et sa jalousie, acceptait ses rebuffades avec déférence, et le tenait au courant des potins scandaleux de la ville, en particulier, de ceux qui concernaient Christophe,—dont il était toujours merveilleusement informé. Il en arrivait à ses fins; et Rodolphe, malgré son avarice, se laissait carotter par Ernst, comme Christophe.
Ainsi, Ernst se servait et se moquait des deux, impartialement. Aussi, tous deux l'aimaient.