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Jean-Jacques Rousseau

Chapter 15: CINQUIÈME CONFÉRENCE
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About This Book

A sequence of ten lectures offers a moral biography that interweaves the author's reading of the subject's life with close analysis of his major writings, especially the Confessions, the Discourses, La Nouvelle Héloïse, Émile, and the Contrat social. The commentator traces how temperament, recollection, and personal suffering shaped attitudes and arguments, weighing sympathy with critical scrutiny, and explores recurring themes such as education, the arts and sciences, inequality, religion, and solitude. The tone aims for clarity and conversational intimacy while assessing coherence across works and the author's evolving sensibility.

Je la revis. Dans quel état, mon Dieu! Quel avilissement! Que lui restait-il de sa vertu première?... Je lui réitérai vivement et vainement les instances que je lui avais faites plusieurs fois dans mes lettres de venir vivre paisiblement avec moi, qui voulais consacrer mes jours et ceux de Thérèse à rendre les siens heureux.

Quel charmant tableau! Et plus loin, il nous fait ce petit récit, où il apparaît que Thérèse aussi était une «femme sensible»:

Durant mon séjour à Genève, madame de Warens fit un voyage en Chablais et vint me voir à Grange-Canal. Elle manquait d'argent pour achever son voyage; je n'avais pas sur moi ce qu'il fallait pour cela; je le lui envoyai une heure après par Thérèse. Pauvre maman! Que je dise un trait de son cœur. Il ne lui restait pour dernier bijou qu'une petite bague; elle l'ôta de son doigt pour la mettre à celui de Thérèse, qui la remit à l'instant au sien en baisant cette noble main qu'elle arrosa de larmes.

Et je ne vous dirai pas si cela est touchant ou comique—attendu que je n'en sais rien. Mais nous retrouverons dans la Nouvelle Histoire ce galvaudage des idées de morale et cette espèce de sécurité béate dans les situations équivoques.

A Genève donc il est fort bien reçu. Il se sent chez les siens. Il retrouve en lui-même son premier fond protestant et républicain. Il revient très content. C'est vers cette époque (1755) qu'il commence à traiter Thérèse comme une sœur; soit (car avec lui on ne sait jamais) parce que sa santé ne lui permettait plus de la traiter autrement, soit pour cette autre raison, fort honorable, qu'il nous donne: «Je craignais la récidive (c'est-à-dire de nouveaux enfants), et, n'en voulant pas courir le risque, j'aimai mieux me condamner à l'abstinence». Il jouit de son héroïsme, il jouit de ses singularités, il jouit de la beauté de son masque qu'il ne distingue plus lui-même de son visage. Il vit dans un état d'exaltation, d'enthousiasme moral, qui dura «quatre ans au moins», dit-il d'abord, ou «près de six ans», dit-il à la page suivante.

Écoutez ce morceau magnifique:

Jusque-là j'avais été bon: dès lors je devins vertueux ou du moins enivré de la vertu...

(Oh! que ce n'est point la même chose! et que l'ivresse et la vertu vont mal ensemble! Boileau, ce parfait Honnête homme, se dit seulement «ami de la vertu», ce qui est déjà bien joli.)

Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée. Je ne jouai rien, je devins en effet tel que je parus, et pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence dans toute sa force, rien de beau et de grand ne peut entrer dans un cœur d'homme dont je ne fusse capable entre le ciel et moi. Voilà d'où naquit ma subite éloquence, voilà d'où se répandit dans mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui m'embrasait...

J'étais vraiment transformé; mes amis, mes connaissances ne me reconnaissaient plus. Je n'étais plus cet homme timide et plutôt honteux que modeste, qui n'osait ni se présenter, ni parler, qu'un mot badin déconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir. Audacieux, fier, intrépide, je portais partout une assurance d'autant plus ferme qu'elle était simple et résidait dans mon âme plus que dans mon maintien. Le mépris que mes profondes méditations m'avaient inspiré pour les mœurs, les maximes et les préjugés de mon siècle, me rendait insensible aux railleries de ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec mes sentences comme j'écraserais un insecte entre mes doigts. Quel changement! Tout Paris répétait les âcres et mordants sarcasmes de ce même homme qui, deux ans auparavant et dix ans après, n'a jamais su trouver la chose qu'il avait à dire ni le mot qu'il devait employer.

Tudieu! quel homme! Et que va-t-il faire, ce terrible auteur des deux Discours, ce contempteur les mœurs, des maximes et des préjugés de la civilisation, ce fanatique de vertu, de sincérité et d'indépendance, et enfin cet amant de la solitude et cet adorateur de la nature? Il pourrait vivre dans son austère petite patrie retrouvée; il pourrait accepter la place de bibliothécaire que lui offrent ses vertueux concitoyens. Il serait bien là. L'ancien petit ami de la grosse Warens, l'amant de Thérèse, oublieux de ses cinq infanticides probables, enseignerait la morale à l'univers entier, du pied même de la chaire de Calvin. Mais voilà! Il serait trop loin de Paris et de ce beau monde qu'il méprise. «Tout Paris» ne pourrait plus «répéter ses âcres et mordants sarcasmes».—Au moins, s'il lui faut à la fois le voisinage de la grande ville et la solitude, la banlieue de Paris à cette époque est charmante et encore toute campagnarde. Il pourrait y louer une maisonnette et un jardin, dont il paîrait le loyer de ses propres deniers, et où il serait chez lui, et où il ne devrait rien à personne. Ce serait le bon sens, ce serait la sagesse.

Mais, parmi les grandes dames chez qui il continue de fréquenter,—et qui pourtant pratiquent les maximes, étalent les mœurs et mènent la vie qui lui sont le plus en horreur,—il y en a une, madame de la Live d'Épinay, une petite femme noiraude, raisonneuse, esprit fort, écrivailleuse et sensuelle, femme d'un de ces fermiers-généraux dont le métier même devrait paraître particulièrement infâme à l'auteur des deux Discours. Il va souvent chez elle, au château de la Chevrette, où il rencontre la plus brillante et frivole compagnie, et où il lui est arrivé de jouer lui-même un rôle dans sa comédie de l'Engagement téméraire. Cette petite femme ardente est curieuse de Rousseau. Elle dit de lui, dans ses Mémoires, après leurs premières rencontres:

Il est complimenteur sans être poli ou au moins sans en avoir l'air (j'ai déjà cité ce mot pénétrant). Il paraît ignorer les usages du monde; mais il est aisé de voir qu'il a infiniment d'esprit. Il a le teint brun; et des yeux pleins de feu animent sa physionomie. Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il paraît joli; mais lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. (Il est vrai qu'elle le déteste au moment où elle écrit ses Mémoires.) On dit qu'il est d'une mauvaise santé, et qu'il a des souffrances qu'il cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanité; c'est apparemment ce qui lui donne, de temps en temps, l'air farouche... On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce n'est pas peu.

Et plus loin:

Vous n'imaginez pas combien j'ai trouvé de douceur à causer avec lui.

Bref, madame d'Épinay en tient un peu pour Jean-Jacques. C'est surtout, semble-t-il, curiosité et vanité. Elle veut avoir «son grand homme». Elle l'appelle déjà «mon ours».

Un jour qu'ils se promenaient tous deux, ils avaient poussé jusqu'au réservoir des eaux du Parc, qui touchait la forêt de Montmorency, et où était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on appelait l'Ermitage. «Ah! madame, avait dit Rousseau, quelle habitation délicieuse, voilà un asile tout fait pour moi!» Madame d'Épinay n'avait pas relevé le propos. Mais, quelque temps après, Jean-Jacques, refaisant avec elle la même promenade, trouve, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entièrement neuve. «Mon ours, voilà votre asile; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre.»—Je ne crois pas, raconte Rousseau, avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému: je mouillai de pleurs la main bienfaisante de mon amie.

Madame d'Épinay nous dit qu'il y avait cinq chambres (fort proprement meublées par elle), une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une source, et la forêt pour jardin. Jean-Jacques ne payait pas de loyer. Il payait les gages du jardinier, mais avec l'argent que madame d'Épinay lui remettait pour cela. Seulement, il dut plusieurs fois avancer l'argent. N'importe: le grand ennemi des inégalités sociales, l'homme qui se disait si jaloux de son indépendance restait, même financièrement, l'obligé et l'on peut bien dire le parasite d'une femme de traitant.

D'autre part, le petit monde, le cercle de madame d'Épinay offrait,—comme eût dit Rousseau de tout autre cercle du même genre,—le spectacle des plus mauvaises mœurs. M. d'Épinay, toujours chez quelque fille d'Opéra, avait, paraît-il, communiqué à sa femme une maladie que celle-ci avait transmise à Francueil. Après avoir été la maîtresse de Francueil, elle allait être celle de Grimm. Sa belle-sœur, madame d'Houdetot était la maîtresse de Saint-Lambert. Sa cousine mademoiselle d'Ette était la maîtresse de Valory, etc., etc... C'est dans l'intimité de ce monde, aussi élégant et cultivé que vicieux, qu'allait vivre le dénonciateur de l'influence corruptrice des sciences et des arts, l'homme qui se disait «enivré de vertu»; et l'homme enfin qui avait écrit, vous vous en souvenez: «Il faut de la poudre à nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain.»

Il s'installe à l'Ermitage le 9 avril 1756, avec Thérèse et la mère Levasseur, après s'être beaucoup fait prier, assure-t-il. Mais enfin il s'installe.

Pourquoi? Parce que, bien qu'orgueilleux, il est vaniteux aussi; parce qu'il est étrangement faible; parce qu'il n'a jamais eu de volonté; parce qu'il rêve sa vie au lieu de la vivre; parce qu'il se rêve lui-même au lieu de se connaître, et parce qu'il a le don de ne pas voir les réalités comme elles sont.

Donc, il s'installe à l'Ermitage. Et il a grand tort. Il y eut mille ennuis (beaucoup par sa faute) et ce fut là que commença à se développer en lui, de façon inquiétante, la folie de la persécution.

Sur le séjour de vingt mois que fit Rousseau à l'Ermitage, nous avons le livre IX des Confessions, les Mémoires de madame d'Épinay et les Mémoires de Marmontel passim, notamment le début du livre VIII, où Marmontel est l'interprète de Diderot.

Quand on a lu tout cela, on s'y embrouille un peu. J'ajoute que les Mémoires de madame d'Épinay sont «romancés» et suspects, et que Marmontel, quand il rapporte ce qu'il ne sait pas directement, m'inspire beaucoup de méfiance.

Enfin, voici l'essentiel et, je crois, le vrai.

Lorsque Rousseau était arrivé à Paris, et ensuite à son retour de Venise, il avait été très bien accueilli par les hommes de lettres. Les encyclopédistes voyaient en lui une recrue; puis, le sachant malade, très sensible, très susceptible, ils étaient assez disposés à le ménager. Peut-être s'amusaient-ils entre eux de ses bizarreries. Mais ils n'y mettaient, je crois, nulle malveillance. Voici une page de Marmontel qui semble bien donner là-dessus la «note juste»:

Ce fut là[8] que je connus Diderot, Helvétius, Grimm, et Jean-Jacques Rousseau, avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm nous donnait chez lui un dîner toutes les semaines, et à ce dîner de garçons régnait une liberté franche, mais c'était un mets dont Rousseau ne goûtait que fort sobrement... Il n'avait pas encore pris couleur, comme il a fait depuis, et n'annonçait pas l'ambition de faire secte. Ou son orgueil n'était pas né, ou il se cachait sous le dehors d'une politesse timide, quelquefois même obséquieuse et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyait de la défiance; son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse attention. Il n'en était pas moins amicalement accueilli: comme on lui connaissait un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il était choyé, ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on aurait usé à l'égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine, à qui l'on aurait voulu plaire. Il travaillait alors à la musique du Devin du Village et il nous chantait au clavecin les airs qu'il avait composés. Nous en étions charmés. Nous ne l'étions pas moins de la manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en éloquence était écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne et que notre estime pour ses talents.

(Cela doit être vrai, on le sent. Nous avons vu cela. Il nous est arrivé à tous d'être particulièrement gentils pour un confrère de talent à qui nous savions un sale caractère.)

Telles étaient encore, ce semble, les dispositions de ses amis, lorsque Jean-Jacques vint à l'Ermitage.

Rousseau dit que, tout de suite après le Devin ils avaient été jaloux de lui parce qu'ils n'auraient pas su, eux, faire un opéra-comique. Il dit aussi qu'ils lui en voulaient de sa réforme morale, qu'ils ne lui pardonnaient pas sa vertu. Cela est bien peu croyable. Sa célébrité subite a pu les ennuyer un moment; mais je crois qu'ils ne lui furent ennemis que plus tard, après qu'il les eut lassés par ses défiances et ses noires humeurs, et surtout après qu'il se fut déclaré nettement et solennellement contre le parti des philosophes.

Mais, auparavant, ils pouvaient bien le taquiner quelquefois comme d'Holbach qui se divertissait à le faire «monter à l'échelle» parce que c'est seulement dans ces moments-là que Rousseau était éloquent: ils n'avaient point encore de mauvais sentiments pour lui. Je me figure qu'ils se disaient simplement:—Voilà un homme bizarre, mais d'un beau talent. Sa tête va achever de se détraquer l'hiver dans cette solitude. Et quelle compagnie pour lui que Thérèse et sa mère! Si on pouvait le détacher de Thérèse, ou tout au moins le ramener à Paris!

Or, la mère Levasseur avait soixante-dix ans et était impotente. Ils imaginèrent de dire que c'était conscience d'obliger cette vieille femme à passer l'hiver dans un isolement complet, loin de tout secours. Ils pensaient sans doute que Thérèse voudrait suivre sa mère et que Rousseau viendrait lui-même à Paris, dont le séjour serait meilleur pour son cerveau, et où il aurait d'autre société que celle des deux «gouverneuses».

Mais ils s'y prirent mal. Ils eurent avec les deux femmes des conférences secrètes dont Jean-Jacques eut vent. Avec lui, Diderot se montra indiscret et despotique, à son ordinaire. Jean-Jacques fut vivement blessé. Dès lors, il croit à un complot formé par ses amis (Grimm, Diderot, d'Holbach) pour le rendre odieux. Plus tard il fera entrer tout l'univers dans ce complot.

Il entendait vraiment trop peu la plaisanterie. Une fois,—toujours pour le décider à rentrer l'hiver à Paris,—Diderot lui écrit:

Le Lettré[9] a dû vous écrire qu'il y avait sur le rempart vingt pauvres qui mouraient de faim et qui attendaient le liard que vous leur donniez. C'est un échantillon de notre petit babil.

La plaisanterie était amicale et gentille puisque c'était une allusion aux habitudes aumônières de Jean-Jacques. Il l'accueillit de la façon la plus rogue et répondit fort lourdement:

Il y a ici un vieillard respectable qui, après avoir passé sa vie à travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours. Ma conscience est plus contente des deux sous que je lui donne tous les lundis que des cent liards que j'aurais distribués aux gueux des remparts... C'est à la campagne qu'on apprend à servir l'humanité: on n'apprend qu'à la mépriser dans les villes.

De même, Diderot ayant écrit par hasard dans ses Entretiens sur le Fils naturel: «Il n'y a que le méchant qui soit seul», Rousseau prit cela pour lui et cria comme un assassiné. Ah! ce n'était pas un monsieur commode.

L'autre épisode de son séjour à l'Ermitage, ce sont ses amours avec madame d'Houdetot.

Les études sur ce sujet sont abondantes. La dernière est le livre précis et solide de M. Eugène Ritter: J.-J. Rousseau et madame d'Houdetot. Mais voici, je crois, tout ce qu'il vous importe de savoir, et ce qui me semble la vérité.

En l'absence de son amant Saint-Lambert, qui est à l'armée, madame d'Houdetot, belle-sœur de madame d'Épinay, trente ans, brune, beaucoup de cheveux, louche et marquée de la petite vérole, agréable avec cela, libre, gaie, très bonne femme, fait des visites à Rousseau dans son Ermitage—(la première fois, crottée comme un barbet). Lui, va la voir à son château d'Eaubonne. Il s'enflamme, il croit aimer pour la première fois, et que c'est la grande passion. Il nous parle de son «tendre délire», et de ses «érotiques transports». Il écrit à madame d'Houdetot des lettres brûlantes. Elle s'amuse de ses entreprises auxquelles elle n'a pas de peine à se dérober. En somme, Rousseau la chauffe pour Saint-Lambert.

Cependant on se doute de quelque chose dans le petit cercle de la Chevrette. A table, on se moque de lui à mots couverts. Madame d'Épinay est un peu jalouse. Elle déteste d'ailleurs madame d'Houdetot. Elle «potine» avec Thérèse, que Jean-Jacques, je l'ai dit, ne traite plus que comme une sœur, et qui souffre probablement, elle aussi, de cette aventure. Thérèse détourne des lettres de madame d'Houdetot et les montre à madame d'Épinay.

Puis, Saint-Lambert est averti, soit par une lettre anonyme de Thérèse, ou simplement (selon M. Ritter), par une indiscrétion de Grimm. Saint-Lambert est un sage, un homme qui «ne se frappe pas». Il sait du reste que Jean-Jacques n'a pu aller très loin. Néanmoins, il lui bat froid à son retour, et madame d'Houdetot aussi: de quoi (détail charmant) Jean-Jacques se plaignit à Saint-Lambert lui-même. Tout ce qu'il a gagné à cette vaine excitation, il nous apprend que c'est une «descente» qui vient s'ajouter à ses autres maux.

Là-dessus, madame d'Épinay devant aller à Genève, consulter Tronchin (peut-être sur une grossesse que sa maladie rendait dangereuse), dit un jour à Rousseau: «Ne viendrez-vous pas avec moi, mon ours?» Rousseau n'en a nulle envie. Déjà, il s'est aperçu qu'il s'est donné des chaînes. Combien de fois a-t-il été appelé à la Chevrette au moment où il avait envie d'écrire, ou de rêver dans les bois, ou simplement de rester chez lui! Diderot, indiscret et impétueux comme toujours,—ce bourdonnant Diderot dont le style même vous tutoie et vous tape sur les cuisses,—le somme de payer sa dette à sa bienfaitrice en l'accompagnant. Grimm,—l'Allemand profiteur et sournois, l'amant de madame d'Épinay,—l'en presse de son côté. Rousseau lui répond par une longue lettre explicative, gauche et fière, d'où j'extrais ce passage délicieux:

...Madame d'Épinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que je lui tinsse compagnie. C'était pour cela qu'elle m'avait retenu... Il faut être pauvre, sans valet, haïr la gêne et avoir mon âme, pour savoir ce que c'est pour moi que de vivre dans la maison d'autrui. J'ai pourtant vécu deux ans dans la sienne, assujetti sans relâche avec les plus beaux discours de liberté, servi par vingt domestiques et nettoyant tous les matins mes souliers, surchargé de tristes indigestions et soupirant sans cesse après ma gamelle...

Il aurait dû s'en aviser plus tôt. Dès qu'il s'en avise, il devrait partir, coûte que coûte. Mais il reste sur les prières de madame d'Houdetot, qui craint des «histoires». Et il attend que, sous l'influence de ce mauvais chien de Grimm, madame d'Épinay, qui est déjà à Genève, lui signifie son congé.

Et, le 15 décembre 1757, en plein hiver et par la neige, il déménage,—beaucoup trop tard pour sa dignité. Où va-t-il? A Paris, où l'on peut si bien vivre seul? Dans quelque maisonnette de la banlieue, dont le propriétaire serait un bourgeois inconnu, à qui il n'aurait nulle obligation? Non, mais à Montlouis, près de Montmorency, dans une maison que lui loue M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé, et tout proche du château du maréchal et de madame de Luxembourg, dont il sera encore, et quoi qu'il fasse, l'obligé, et qui lui feront du mal sans le vouloir. Mais quoi! On dirait que cet ami des sauvages et cet homme d'une indépendance si farouche ne peut absolument pas se passer de la compagnie et de la protection des grands.

C'est donc à Montmorency que nous le retrouverons,—à Montmorency où il continuera à devenir meilleur à mesure qu'il deviendra plus fou.


CINQUIÈME CONFÉRENCE

la «lettre sur les spectacles.»
rousseau à montmorency.

Voilà donc Rousseau installé, en plein hiver, dans la maisonnette de M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé. Je crois que, là du moins, il payait un petit loyer:

M. Mathas me fit offrir une petite maison qu'il avait à son jardin de Montlouis à Montmorency. J'acceptai avec empressement et reconnaissance. Le marché fut fait.

Tout d'abord il fut très malade. Il nous le raconte, comme toujours, avec une précision voulue dans le détail rebutant. Il y met, je pense, une sorte de bravade et de coquetterie amère:

A peine fus-je installé dans ma nouvelle demeure, que de vives et fréquentes attaques de mes rétentions se compliquèrent avec l'incommodité nouvelle d'une descente qui me tourmentait depuis quelque temps sans que je susse que c'en était une. Je tombai bientôt dans les plus cruels accidents. Le médecin Thierry, mon ancien ami, vint me voir et m'éclaira sur mon état. Les sondes, les bougies, les bandages, tout l'appareil des infirmités de l'âge[10] rassemblé autour de moi, me fit durement sentir qu'on n'a plus le cœur jeune impunément quand le corps a cessé de l'être. La belle saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l'année 1758 dans un état qui me fit croire que je touchais à la fin de ma carrière.

Et voici une lettre, encore plus douloureuse, adressée à un médecin inconnu (probablement Thierry) et datée du 10 mai 1758 (ce qui prouve que Jean-Jacques se trompe quelquefois sur les dates, puisque tout à l'heure il plaçait la crise quatre mois plus tôt).

L'eau de chaux ne m'ayant rien fait, je l'ai quittée. Le lait ayant tout à fait supprimé les urines, j'ai été forcé de le quitter aussi. Il s'est formé depuis quelque temps une enflure dans le bas-ventre, un peu au-dessus de l'aîne gauche. Cette enflure est en ligne droite et dans une direction oblique. Elle rentre quand je suis couché et reparaît à l'instant que je me lève. Ce n'est point une descente[11]. Elle n'a que la douleur sourde et légère qui, depuis quelques années, ne me quitte point dans cette région. Du reste l'urine diminue en quantité de jour en jour, et sort plus difficilement, excepté quand elle est tout à fait crue et couleur d'eau claire: alors elle sort avec un peu plus d'abondance et de facilité. Mais en quelque état que ce soit, il faut toujours presser le bas-ventre pour la faire sortir. Je vous dis cela, persuadé que mon mal n'a jamais été connu de personne et qu'on en pourrait peut-être tirer quelques observations utiles à la médecine. Je ne vous consulte point d'ailleurs; je n'attends ni ne veux plus aucune espèce de soulagement de la part des hommes, mais seulement de Celui qui sait consoler les maux de cette vie par l'attente d'une meilleure.

Je prends soin de noter souvent, à la rencontre, ses maladies et ses infirmités parce qu'il ne faut jamais oublier qu'il fut en effet toute sa vie un malade et un infirme, et de façon cruelle et humiliante. Cela nous conseille l'indulgence dans les moments où nous sommes tentés de nous irriter contre lui. Et cela explique en lui bien des choses: ses humeurs, ses brusqueries, et son goût de la solitude, et les diversions qu'il cherchait dans l'occupation mécanique de copiste; l'excès même de son orgueil, la conscience de son génie lui étant une revanche de ses misères physiques; ses frémissements passionnés d'ermite et d'abstinent; le refuge qu'il demande au rêve. Et, aussi, cela rend ses sentiments religieux plus vrais et plus touchants, et presque héroïques, dans son parti-pris, son optimisme quand même.

Il revint de cette crise, comme de tant d'autres. Et il avait le soulagement d'être débarrassé de la mère Levasseur. Avant de quitter l'Ermitage, il l'avait fait partir pour Paris avec quelque argent et s'était engagé à lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, et à ne jamais la laisser manquer de pain, tant qu'il en aurait lui-même. (Il faut dire que Grimm et Diderot faisaient déjà à madame Levasseur une petite pension, si on en croit madame d'Épinay).

Peu de temps après son arrivée à Montlouis, il reçut le volume de l'Encyclopédie qui contenait l'article de d'Alembert sur GENÈVE. Dans cet article, «concerté avec des Genevois du plus haut étage», et où Voltaire avait mis la main, d'Alembert conseillait l'établissement d'un théâtre à Genève.

Le sang de Rousseau ne fit qu'un tour. Il sentait Voltaire là-dessous, Voltaire magnifiquement installé aux portes de Genève, qui attirait chez lui les principaux de la ville pour leur donner la comédie sur son petit théâtre, et qui avait évidemment entrepris de corrompre la cité de Calvin. Or cette cité était aussi celle de Rousseau. Il y avait reçu, quatre ans auparavant, l'accueil le plus flatteur. Il résolut donc de défendre la pudeur de Genève, et écrivit sa Lettre à d'Alembert.

Les relations de Rousseau avec Voltaire remontaient au temps (vous vous en souvenez) où Rousseau arrangeait la Princesse de Navarre sous le titre de Fêtes de Ramire. Ils s'étaient ensuite rencontrés dans quelques salons de Paris; et il est bien clair qu'ils n'avaient pas dû «s'accrocher».

Puis, en 1756, Rousseau avait un jour reçu le poème de Voltaire sur le Désastre de Lisbonne (la ville à moitié détruite en 1755 par un tremblement de terre et un incendie; trente mille hommes écrasés ou brûlés). Voltaire avait écrit là-dessus deux cent cinquante vers élégants et fluides.—d'ailleurs convenablement spiritualistes,—où il se refusait à reconnaître que «tout fût bien», même au sens de Leibnitz et de Pope, et concluait qu'il ne faut pas dire: «Tout est bien», mais: «Un jour, tout sera bien».

Ce pessimisme, quoique mitigé, avait paru odieux à Rousseau: et alors (chose vraiment admirable), Rousseau, pauvre, infirme et malade, avait écrit à l'auteur une longue lettre qui contient déjà plusieurs des principaux éléments de la Profession de foi du Vicaire Savoyard,—et où il démontrait que «de tous les maux de l'humanité, il n'y en avait pas un dont la nature ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses facultés plus que dans la nature elle-même».—Il soutenait même expressément que la destruction de Lisbonne et de ses habitants, c'était encore la faute des hommes, puisque c'était la faute de la civilisation. Il faisait remarquer que ce n'était pas la nature qui avait rassemblé à Lisbonne vingt mille maisons de six à sept étages et que, si les habitants eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été moindre et peut-être nul: «Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que si rien n'était arrivé.»

Voltaire répondit à Rousseau, en peu de lignes, qu'étant malade et garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse. Cette réponse devait être le délicieux et pervers Candide (1759).

Dans les pages des Confessions où il raconte cet incident, Rousseau nous dit, avec plus d'esprit qu'il n'a coutume d'en montrer:

Frappé de voir ce pauvre homme[12] accablé pour ainsi dire de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire rentrer en lui-même, de lui prouver que tout était bien. Voltaire en paraissant toujours croire en Dieu n'a réellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt.

On sent bien ici l'abîme qui sépare ces deux hommes. N'y eût-il pas eu entre eux rivalité littéraire, Voltaire représente justement ce que Rousseau déteste le plus: la vie sociale dans ce qu'elle a de plus artificiel et de plus corrupteur, l'ironie et l'impiété; Voltaire, aimable et méchant, Rousseau, désagréable et bon; Voltaire, riche et aristocrate, Rousseau pauvre et plébéien; Voltaire spirituel et léger, Rousseau grave et même solennel; Voltaire réaliste en politique, Rousseau chimérique; Voltaire despotiste et qui se contenterait de réformes prudentes, Rousseau républicain du pays d'Utopie; Voltaire impie, Rousseau religieux; Voltaire ami de l'ordre avant tout,—mais voulant ruiner, du moins dans les hautes classes, la religion qui soutient l'ordre; Rousseau menaçant cet ordre,—mais défendant le sentiment religieux: si bien que, chacun d'eux ne réussissant que dans la partie négative de sa tâche, l'un portera à la religion, et l'autre à l'ordre social nécessaire, des coups que, pour ma part, je déplore avec simplicité.

Mais revenons à la Lettre sur les spectacles ou Lettre à d'Alembert. C'est un des ouvrages les plus connus de Rousseau. Il ne manque guère de figurer dans les programmes de la licence et de l'agrégation. Dieu seul sait le nombre des dissertations qui ont été composées par de bons jeunes gens sur le «paradoxe du Misanthrope». Et c'est pourquoi je me contenterai presque de résumer la Lettre sur les spectacles. Voici.

Le théâtre est le plus artificiel de tous les arts, celui où il y a le plus de feinte et de simulation, puisque, d'abord, l'écrivain dramatique prétend y faire une représentation directe de la vie, et que l'acteur y fait un personnage qu'il n'est point dans la réalité, et plie à ce jeu son corps même et son âme. Bref le mensonge y est complet. L'homme y est aussi loin que possible de l'état de nature. Le théâtre est l'extrême fleur de la civilisation. Sur cela seul Rousseau pourrait le condamner, mais il lui plaît d'entrer dans le détail.

La tragédie est mauvaise. Le spectateur y dépense inutilement sa provision de pleurs et de pitié, et il n'en a plus pour les souffrances réelles. Ou bien il admire les beaux scélérats, et il s'accoutume aux horreurs.

La comédie est mauvaise. Sa morale, ce n'est point qu'il ne faut pas être vicieux, c'est qu'il ne faut pas être ridicule. Elle conserve les conventions et les préjugés mondains. Elle enseigne les manières du monde, qui ne sont que mensonges; elle ne parle que d'amour et de galanterie; elle consacre le règne des femmes; elle abaisse les mœurs et amollit les cœurs.

On objecte Molière. Ah! oui, parlons-en! Son théâtre est une école de vices. La bonté et la simplicité y sont constamment raillées. Les sots y sont les victimes des méchants. On y tourne en dérision les droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs, etc.

Voyez le Misanthrope même, son chef-d'œuvre. Cette comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son théâtre. Son objet n'est pas de former un honnête homme, mais un homme du monde:

Par conséquent (écrit Rousseau), il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules; et il a trouvé dans le vice même un instrument très propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualités de l'homme aimable, de l'homme de société, après avoir joué tant de ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu. C'est ce qu'il a fait dans le Misanthrope.

Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une, qu'Alceste dans cette pièce est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. (Sous-entendez: «Donc l'auteur ridiculise la vertu».) C'en est assez pour rendre Molière inexcusable.

C'est un syllogisme. Mais il cloche. On n'a qu'à dire (et des milliers de candidats à la Licence ès lettres l'ont répété depuis cent ans) qu'Alceste est sans doute un homme vertueux et qu'il est aussi un personnage parfois ridicule; mais qu'il n'est pas ridicule en tant qu'il est vertueux. Il n'est ridicule qu'en tant que certaines de ses colères sont excessives dans la forme et disproportionnées avec leur objet. Mais ce n'est rien dire: car, justement, Rousseau ne souffre point cette idée, qu'Alceste puisse paraître ridicule, même dans ses exagérations. Que dis-je! il ne reconnaît même pas qu'Alceste exagère.

Il ne veut pas que nous nous permettions de sourire d'Alceste tout en l'aimant bien. Il ne veut pas, il ne peut pas admettre ce tour et cette attitude d'esprit qui font qu'on raille parfois ce qu'on respecte, et qu'on prétend le respecter tout de même. Il la connaît, cette attitude-là. Ses meilleurs amis l'ont eue envers lui, Jean-Jacques. Ils l'aimaient et le respectaient, mais en s'amusant de lui imperceptiblement. Et Jean-Jacques en a conclu qu'ils étaient des hypocrites, et qu'ils le haïssaient, et qu'ils conspiraient contre lui. Au fond, il se reconnaît avec complaisance dans Alceste. Or, qu'Alceste soit ridicule, et par conséquent Jean-Jacques, Jean-Jacques n'admet pas ça. Ou, si cela est, c'est donc que le siècle est bien infâme.

Notons ici un assez curieux exemple de la diversité des jugements humains. Rousseau a fait au théâtre de Molière à peu près le même reproche d'immoralité que, de nos jours, Brunetière (et aussi Faguet, et avant eux Louis Veuillot): mais pour des raisons si différentes,—du moins verbalement!

Molière paraît condamnable à Rousseau, parce qu'il a eu pour idéal, dans son théâtre, l'homme de société. Mais, au contraire, Molière inquiète Brunetière parce qu'il a été le disciple de la nature. En sorte qu'on ne sait pas s'il faut reprocher à Molière d'avoir adoré la nature ou de l'avoir dédaignée. C'est apparemment que la «nature» n'est pas tout à fait la même chose pour Jean-Jacques et pour notre contemporain. Toute bonne pour l'un, elle ne vaut pas le diable, ou plutôt elle est le diable, pour l'autre... Ô nature, qu'es-tu donc? Nous voudrions bien le savoir. Mais si tu es tout, comme il est probable, nous n'en serons pas plus avancés. En tout cas Rousseau, qui a tant parlé de toi, aurait bien dû songer un jour à te définir.

Continuons le résumé très sommaire de la Lettre sur les spectacles.

«Donc, le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les mœurs, peut beaucoup pour les altérer.»

En outre, le théâtre avilit et corrompt les comédiens et les comédiennes par leur métier même, qui est un travestissement de leur être véritable, et qui est, en outre, pour les femmes, une prostitution de leur personne physique.—Et tout cela est quelquefois vrai, et tout cela ne l'est pas toujours. Et Rousseau se rencontre ici avec Bossuet, comme il s'était rencontré avec Pascal à propos des effets de la représentation dramatique des «passions de l'amour».

Encore, continue Rousseau, le théâtre peut-il être un moindre mal dans l'affreuse corruption des grandes villes. Mais quel divertissement funeste pour les petites cités!

Et il se ressouvient de sa patrie; et il évoque la vie pastorale, patriarcale, idyllique, simple et parfaite des vertueux «Montagnons», qui sont une tribu des environs de Neuchâtel.—Après quoi, il explique en combien de façons et à combien de points de vue (moral, social, civique, économique) l'établissement d'un théâtre à Genève,—petite ville de vingt mille âmes,—nuirait à Genève. Et ici, il ne me paraît pas qu'il ait si grand tort.

Mieux valent encore pour Genève, continue-t-il, ses petites «sociétés» ou «coteries» traditionnelles: sociétés d'hommes et sociétés de femmes (car Rousseau juge bon que les deux sexes, en général, vivent séparés l'un de l'autre). Dans les cercles de femmes, on médit un peu: mais les femmes y font en quelque sorte la police morale de la ville; dans les cercles d'hommes, on boit abondamment, mais avec innocence. Et ici se place un éloge du vin, qui a de la grâce et quelque chose d'attendrissant, venant d'un homme qui buvait surtout de l'eau et du lait, et n'a jamais bu plus de sa demi-bouteille de vin.

—Mais quoi! s'écrie Rousseau, ne faut-il donc aucun spectacle dans une république?—Au contraire, il en faut beaucoup. Les Genevois ne sont pas encore assez vertueux pour que Rousseau leur propose les danses nues des jeunes filles de Sparte, et il le regrette. Mais ils ont déjà des revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la navigation. Il faut multiplier les fêtes de ce genre.

Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence et l'inaction; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu'affligeantes images de la servitude et de l'inégalité. (Que vient faire ici l'inégalité? Oh! que voilà déjà bien une phrase de 93!)

—Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur... Que vos plaisirs ne soient pas efféminés ni mercenaires; que rien de ce qui sent la contrainte et l'intérêt ne les empoisonne; qu'ils soient libres et généreux comme vous; que le soleil éclaire vos innocents spectacles: vous en formerez un vous-même le plus digne qu'il puisse éclairer.

Tout ça, pour des espèces de fêtes de comices agricoles ou de fanfares de pompiers,—fêtes dont je ne dis point de mal, et où il m'est arrivé de prendre part non sans plaisir, mais où l'on sait bien enfin que l'important est de boire.

Pour l'hiver, Rousseau imagine d'autres divertissements. Il propose notamment des bals entre jeunes gens et jeunes filles à marier, que présiderait un magistrat nommé par le Conseil.

Je voudrais qu'on formât dans la salle une enceinte commode et honorable, destinée aux gens âgés de l'un et de l'autre sexe, qui, ayant déjà donné des citoyens à la patrie, verraient encore leurs petits enfants se préparer à le devenir.

Et, là-dessus, il s'exalte d'une manière bien surprenante:

Je voudrais que personne n'entrât sans saluer ce parquet, et que tous les couples de jeunes gens vinssent, avant de commencer leur danse et après l'avoir finie, y faire une profonde révérence pour s'accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne donnât à cette assemblée un certain coup d'œil attendrissant, et qu'on ne vît quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie et de souvenir, capables d'en arracher à un spectateur sensible... Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant les précédents, se serait comportée le plus honnêtement et aurait plu davantage à tout le monde, fut honorée d'une couronne par la main du magistrat, et du titre de reine du bal, qu'elle porterait toute l'année. Je voudrais qu'à la clôture de la même assemblée on la reconduisît en cortège, etc..

(Holà! et l'égalité, monsieur, et l'égalité!)

Ô Sparte! ô Lycurgue! ô Plutarque! Ô présence du «magistrat» là où il n'a que faire! Ô publicité et réglementation des sentiments intimes et des scènes familiales!

Comme Rousseau, par ses deux premiers Discours donnera son vocabulaire à la Révolution, par la Lettre sur les spectacles il donnera à la Révolution ses fêtes,—de même qu'il lui donnera, par le Contrat social, sa conception de l'État.

Sur le fond même de la Lettre sur les spectacles, je crois bien, comme Rousseau, que le théâtre ne peut rien, ou ne peut pas grand'chose, pour corriger les mœurs; mais peut-il tant que cela pour les corrompre? Je ne sais, personne ne sait. Oh! que de distinguo il faudrait ici! Généralement, le théâtre ne réussit qu'en se conformant à la morale du public assemblé; et c'est presque toujours ce qu'il fait. Il ne vaut que ce que vaut le public lui-même.—Rousseau, qui croit les choses mauvaises à proportion qu'elles s'éloignent de l'état de nature, estime le théâtre le plus dangereux des divertissements parce qu'il en est le plus artificiel; mais ce jugement ne repose que sur l'excellence présumée de ce mystérieux «état de nature».

Le théâtre est un plaisir qu'on prend en public et en commun. Or, il paraît bien que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent que des mœurs et une morale moyennes. Il est donc probable que le théâtre ni ne corrompt les mœurs ni ne les améliore.—On a dit cent fois ces choses, et mieux que je ne saurais faire.

En tout cas la condamnation prononcée par Rousseau paraît bien stricte si l'on considère le théâtre de son temps, le théâtre antérieur à 1758. Elle semblerait peut-être moins injustifiée si l'on songeait à certaines pièces d'aujourd'hui: et encore on ne peut pas dire qu'elles dépravent le public, puisqu'elles se conforment simplement à sa dépravation.—Mais le théâtre qu'on jouait du temps de Rousseau? Le théâtre avant 1758?—Je ne parle point de Corneille, de Racine, de Molière, ni même de Regnard. Le goût d'entendre les trois premiers vaut tout de même autant que l'ivrognerie ou que les libertés des danses populaires; et quant à Regnard, il n'y a que Jean-Jacques pour prendre au tragique l'immoralité du Légataire. Mais peut-on dire que les tragédies de Campistron, de Lagrange-Chancel, de Longepierre, de Lafosse, de Dauchet, de Duché, de Lamotte, de Lefranc de Pompignan, de Lanoue, de Marmontel, de Crébillon, et de Voltaire lui-même, fussent si dangereuses à entendre? Et les comédies de Lesage, de Legrand, de Dufresny, de Dancourt, de Destouches, de Marivaux, de Gresset! Vous n'y trouverez pas un adultère consommé, et la courtisane n'y est encore désignée que par de décentes périphrases...

Chose à noter: le moment où Jean-Jacques brandit ses foudres contre le théâtre est un des moments les plus chétifs et les plus inoffensifs de la comédie en France. Après Lesage, Dancourt et Marivaux, qui avaient de la saveur, la comédie se traîne dans de fades portraits, dans de petites satires de mœurs et dans de petites intrigues amoureuses! Elle est menue et galante. Et il est vrai qu'elle parle beaucoup d'amour, et qu'elle conseille tout au moins une sensualité légère. Mais on ne voit pas bien pourquoi Rousseau s'insurge là contre, et nous retrouvons ici une de ses habituelles contradictions ou équivoques.

Pascal, et Bossuet, et Bourdaloue, et bien d'autres docteurs chrétiens, avaient défini et réprouvé le pouvoir amollissant et corrupteur de la comédie. Ils le faisaient au nom d'un dogme. Les «passions de l'amour», ils les appelaient «concupiscence». Mais, lui, Jean-Jacques, au nom de quoi condamne-t-il les trop douces impressions qu'on peut recevoir au théâtre? Au nom de la nature, dont le théâtre, assure-t-il, nous éloigne? Mais il paraît pourtant bien que le désir et la volupté sont dans la «nature», puisque, précisément, pour les prédicateurs, «combattre la nature» veut souvent dire «combattre les désirs des sens». De quelle «nature» nous parle donc Rousseau? Jamais, jamais nous ne le saurons.

(Lui-même, en réalité, ce n'est pas au nom de la «nature», mais c'est, au contraire, au nom de son vieux protestantisme hérité qu'il condamne le théâtre.)

Avec tout cela, la Lettre sur les spectacles se lit encore avec plaisir. Cela est tout genevois et tout protestant, mais d'un Genevois presque souriant et d'un protestant détendu. Ce n'est plus l'exagération folle et sombre du Discours sur l'inégalité. Tout n'y est pas paradoxe; et les paradoxes mêmes y contiennent une part de raison. C'est d'ailleurs celui de ses livres que Rousseau a écrit avec le moins d'effort (en trois semaines). Il se répand en vingt digressions; il se joue, autant qu'il peut se jouer. On sent que cela a été écrit entre deux «parties» de la Nouvelle Héloïse.

L'ouvrage eut beaucoup de succès et provoqua des réponses; notamment une de Marmontel et une de d'Alembert.

La réponse de Marmontel est une réfutation sensée et un peu superficielle, un morceau d'honnête professeur. Mais la réponse de d'Alembert est distinguée et fine, et pleine de ces malices sournoises qu'on appelle aujourd'hui des «rosseries». Ce n'est pas mon objet de les recueillir. J'en veux pourtant citer une,—atroce, celle-là, si, comme je le crois, c'est une allusion à l'abandon des enfants de Rousseau. Et ce doit bien être cela; car, si on lit la page qui précède, on reconnaît que le trait est préparé de loin, qu'il ne venait point nécessairement, qu'il a été voulu et prémédité. Voici: D'Alembert vient de reprocher à Rousseau d'avoir adopté et défendu, dans sa Lettre, le préjugé du temps sur l'éducation des femmes. Et là-dessus il s'écrie: