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Jean-Jacques Rousseau

Chapter 18: la «nouvelle héloïse»
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About This Book

A sequence of ten lectures offers a moral biography that interweaves the author's reading of the subject's life with close analysis of his major writings, especially the Confessions, the Discourses, La Nouvelle Héloïse, Émile, and the Contrat social. The commentator traces how temperament, recollection, and personal suffering shaped attitudes and arguments, weighing sympathy with critical scrutiny, and explores recurring themes such as education, the arts and sciences, inequality, religion, and solitude. The tone aims for clarity and conversational intimacy while assessing coherence across works and the author's evolving sensibility.

Philosophes, c'est à vous de détruire un préjugé si funeste, c'est à ceux d'entre vous qui éprouvent la douceur ou le chagrin d'être pères d'oser les premiers secouer le joug d'un barbare usage, en donnant à leurs filles la même éducation qu'à leurs autres enfants... On vous a vus si souvent, pour des motifs très légers, par vanité ou par humeur, heurter de front les idées de votre siècle: pour quel intérêt plus grand pouvez-vous les braver que pour l'avantage de ce que vous avez de plus cher au monde, pour rendre la vie moins amère à ceux qui la tiennent de vous?...

(Notez que d'Alembert devait connaître l'abandon des enfants, puisque Rousseau l'avait raconté quelques années auparavant à Grimm, à Diderot, à madame d'Épinay, à madame de Francueil, etc.)

Je passe d'autres sournoiseries moins envenimées. Mais d'Alembert ne pouvait manquer d'opposer l'auteur du Devin à l'auteur de la Lettre sur les spectacles; et c'est ce qu'il fait en termes bien spirituels:

La plupart de nos orateurs chrétiens, en attaquant la comédie, condamnent ce qu'ils ne connaissent pas: vous avez au contraire étudié, analysé, composé vous-même, pour en mieux juger les effets, le poison dangereux dont vous cherchez à nous préserver; et vous décriez nos pièces de théâtre avec l'avantage non seulement d'en avoir vu, mais d'en avoir fait... Oh! je sais bien, les spectacles, selon vous, sont nécessaires dans une ville aussi corrompue que celle que vous avez habitée longtemps; et c'est apparemment pour ses habitants pervers, car ce n'est pas certainement pour votre patrie, que vos pièces ont été composées: c'est-à-dire, monsieur, que vous nous avez traités comme ces animaux expirants qu'on achève dans leurs maladies de peur de les voir longtemps souffrir. Assez d'autres sans vous auraient pris ce soin; et votre délicatesse n'aura-t-elle rien à se reprocher à notre égard? Je le crains d'autant plus que le talent dont vous avez montré au théâtre lyrique de si heureux essais comme musicien et comme poète, est du moins aussi propre à faire au spectacle des partisans que votre éloquence à lui en enlever. Le plaisir de vous lire ne nuira point à celui de vous entendre; et vous aurez longtemps la douleur de voir le Devin du Village détruire tout le bien que vos écrits contre la comédie auraient pu nous faire.

C'est d'un joli persiflage, et qui devait enrager Rousseau. Et sans doute il peut répondre, et il avait à peu près répondu, en effet, dans la préface de Narcisse: «J'ai fait du théâtre, mais qui ne pouvait plus nuire à des êtres aussi corrompus que vous; et d'ailleurs je n'en fais plus. Et puis, d'avoir manqué à mes préceptes, cela doit-il m'empêcher de les proclamer si je les crois vrais? N'importe, il reste que cet homme qui condamne le théâtre, a fait des comédies, et précisément de ce tour artificiel et galant qu'il blâme si fort; il reste qu'il a fait le Devin, qui, par sa musique, ses danses et ses belles filles exposées, a dû conseiller la sensualité et amollir les cœurs un peu plus peut-être que le Misanthrope; il reste qu'il a écrit le Discours contre les arts au moment où il faisait du théâtre; la Lettre à d'Alembert tout de suite après en avoir fait; le Discours sur l'inégalité au moment où il était le protégé des grands,—et son traité de l'Éducation quelques années après avoir abandonné son cinquième enfant... Et tout cela est gênant, et je ne sais si jamais vie humaine s'est passée dans de telles contradictions, et divisions contre soi-même. Et si Jean-Jacques n'en avait que faiblement conscience, c'est donc bien, comme je le crois, qu'il était né avec «le coup de marteau».


Mais rejoignons-le dans sa petite maison de Montlouis.

Il y mène une vie assez tranquille les premiers mois. Il fait des connaissances dans le voisinage. Il se lie avec le Père Berthier, oratorien, et surtout avec M. Maltor, curé de Groslay. Encore un bon prêtre, et qui est charmant pour lui. Au reste Jean-Jacques, de son propre aveu, n'en a guère rencontré que de tels.

Cependant madame d'Épinay regrette de l'avoir si durement traité. Saint-Lambert et madame d'Houdetot ne lui en veulent plus. Ils l'invitent à dîner à Paris. Tout se passe très bien. Jean-Jacques est lui-même étonné qu'après de tels orages de passion cette entrevue le laisse si paisible. Il s'avise de trouver Saint-Lambert admirable. Il voit déjà madame d'Houdetot entre Saint-Lambert et lui, comme il verra Julie d'Étanges entre Wolmar et Saint-Preux.

Il fait la connaissance de Malesherbes, qui lui facilite beaucoup l'impression de la Nouvelle Héloïse (parue en 1760 chez Rey, à Amsterdam) et qui indique lui-même les corrections à faire pour que l'ouvrage ait libre cours en France.—Malesherbes lui offre une place de rédacteur au Journal des Savants. Rousseau refuse. Il ne saurait pas écrire à jour fixe et sur un sujet donné. «On s'imaginait, dit-il, que je pouvais écrire par métier comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais écrire que par passion.»

Il commence l'Émile tout de suite après la Nouvelle Héloïse.

On vient le voir de Paris, mais pas trop: juste ce qu'il faut pour le laisser mieux jouir ensuite de sa solitude. Cependant, pour la vingtième fois, il fait des projets de retraite définitive et de renoncement. Il est déterminé, dit-il, «à renoncer totalement à la grande société, à la composition des livres, à tout commerce de littérature, et à se renfermer pour le reste de ses jours dans la sphère étroite et paisible pour laquelle il se sentait né...»

Il est surtout dégoûté de vivre avec et chez les gens du monde. Il se souvient de tous les ennuis que cela lui a valus à la Chevrette ou à Eaubonne, et il nous donne là-dessus des détails d'une franchise amusante:

Vivant avec des gens opulents sans tenir maison comme eux, j'étais obligé de les imiter en bien des choses; et de menues dépenses, qui n'étaient rien pour eux, étaient pour moi non moins ruineuses qu'indispensables... Seul, sans domestique, j'étais à la merci de ceux de la maison, dont il fallait nécessairement capter les bonnes grâces pour n'avoir pas beaucoup à souffrir... Les femmes de Paris, qui ont tant d'esprit, n'ont aucune idée juste sur cet article et à force de vouloir économiser ma bourse elles me ruinaient. Si je soupais un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir que j'envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre les chevaux pour me ramener; elle était fort aise de m'épargner les vingt-quatre sous du fiacre; quant à l'écu que je donnais au laquais et au cocher, elle n'y songeait pas. Une femme m'écrivait-elle de Paris à l'Ermitage ou à Montmorency; ayant regret aux quatre sous de port que sa lettre m'aurait coûté, elle me l'envoyait par un de ses gens, qui arrivait à pied tout en nage, et à qui je donnais à dîner, et un écu qu'il avait assurément bien gagné. Me proposait-elle d'aller passer huit ou quinze jours avec elle à sa campagne, elle se disait en elle-même: ce sera toujours une économie pour ce pauvre garçon et pendant ce temps-là sa nourriture ne lui coûtera rien. Elle ne songeait pas aussi que durant ce temps-là je ne travaillais point et que mon ménage et mon loyer, et mon linge et mes habits n'en allaient pas moins; que je payais mon barbier à double et qu'il ne laissait pas de m'en coûter chez elle plus qu'il ne m'en aurait coûté chez moi... Je puis assurer que j'ai bien versé vingt-cinq écus chez madame d'Houdetot à Eaubonne, où je n'ai couché que quatre ou cinq fois, et plus de cent pistoles tant à Épinay qu'à la Chevrette, pendant les cinq ou six ans que j'y fus le plus assidu. Ces dépenses sont inévitables pour un homme de mon humeur qui ne sait se pourvoir de rien, ni s'ingénier sur rien, ni supporter l'aspect d'un valet qui grogne et qui vous sert en rechignant.

Non, non, il n'ira plus chez les gens du monde. Il a enfin reconquis sa liberté et il la gardera. Son éternel dessein de réforme morale paraît sérieux cette fois. On dirait qu'il va devenir capable de «vie intérieure». Le libraire Rey le pressant d'écrire les «Mémoires de sa vie», il raille la «fausse naïveté» de Montaigne, qui a soin de ne se donner que des défauts aimables, «tandis que je sentais, dit-il, moi qui me suis cru toujours et qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur des hommes, qu'il n'y a point d'intérieur humain, si pur qu'il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux». Et cette fin de phrase impliquerait quelque connaissance de soi et quelque humilité, s'il n'y avait tant d'orgueil,—ou peut-être simplement de gageure,—dans le commencement. N'importe, il n'a jamais paru si sage, et est bien décidé à vivre dans son coin.


Mais, au commencement de l'été, le maréchal et la duchesse du Luxembourg arrivent à leur château, qui est proche de la maisonnette de Montlouis, et voilà ses projets de retraite renversés. Le duc et la duchesse lui font quelques avances, et presque aussitôt il reprend ses chaînes. Chaînes moins lourdes, il est vrai, que celles de la Chevrette, Jean-Jacques fait ses conditions: on ne le recevra que dans l'intimité; on ne l'obligera pas à être des soupers. Il semble d'ailleurs que monsieur et madame de Luxembourg aient été beaucoup moins indiscrets avec lui que naguère madame d'Épinay. Mais, tout de même, ce n'est déjà plus la liberté. Notre faux Huron ne pouvait s'empêcher ni de la désirer, ni de l'abdiquer en des mains aristocratiques. Et tant de récidives nous feraient croire que, dans le fond, il aimait cette servitude-là.

Il est vrai qu'il était tombé, cette fois, sur des gens qui ne la lui faisaient pas trop sentir.

Le maréchal de Luxembourg était un excellent homme, de façons simples et cordiales. Il prit tout de suite Jean-Jacques par sa bonhomie. Il l'appelait son cher ami. Jean-Jacques se mit à l'adorer, car il allait toujours, pour commencer, jusqu'à l'adoration. Mais tout de même le rang du maréchal lui en imposait. Il paraît, dans ses lettres, songer à ce rang plus que n'y songeait le bon maréchal lui-même. Et cependant Jean-Jacques veut garder l'allure d'un homme libre, que les grandeurs n'éblouissent point. Et de là bien des embarras:

Vos bontés, écrit-il au maréchal, m'ont mis dans une perplexité qui augmente le désir de n'en être pas indigne. Je conçois comment on rejette avec un regard froid et repoussant les avances des grands qu'on n'estime pas: mais comment, sans m'oublier, en userais-je avec vous, monsieur, que mon cœur honore, avec vous que je rechercherais si vous étiez mon égal? N'ayant jamais voulu vivre qu'avec mes amis, je n'ai qu'un langage, celui de l'amitié, de la familiarité. Je n'ignore pas combien, de mon état au vôtre, il faut modifier ce langage: je sais que mon respect pour votre personne ne me dispense pas de celui que je dois à votre rang... Je suis toujours dans le doute de manquer à vous ou à moi, d'être familier ou rampant...

Et ça continue. Mon Dieu, que d'histoires! et que cela est lourd!—Dans une autre lettre:

Ah! monsieur le maréchal, vous ne songez pas combien il m'est doux de voir que l'inégalité n'est pas incompatible avec l'amitié, et qu'on peut avoir plus grand que soi pour ami.

Encore? Il passe son temps à rappeler au bonhomme qu'il est maréchal et duc. (Ah! nous sommes loin, ici, de la jolie attitude si aisée de Voltaire avec les grands seigneurs.)

Un jour, le Genevois Coindet étant venu montrer au maréchal des projets d'estampes pour la Nouvelle Héloïse, le maréchal le retint à dîner, et, comme Coindet était obligé de retourner à Paris de bonne heure, il dit à la compagnie: «Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis; nous accompagnerons monsieur Coindet». Le maréchal ne pensait faire là rien de sublime. Mais, après nous avoir raconté le fait, Jean-Jacques ajoute: «Pour moi, j'avais le cœur si ému, que je ne pus dire un seul mot. Je suivais par derrière, pleurant comme un enfant, et mourant d'envie de baiser les pas de ce bon maréchal.» Cela est d'un bon cœur; mais c'est trop, décidément, c'est trop.

Quant à la maréchale, vous la connaissez. Besenval, parlant du temps où elle était duchesse de Boufflers, nous la peint comme un monstre de débauche, d'ivrognerie et de méchanceté. Vous en penserez ce que vous voudrez. Et il est vrai que Besenval ajoute: «Je ne lui connais qu'un seul mérite, c'est la manière dont elle a élevé la duchesse de Lauzun sa petite-fille... On ne peut disconvenir qu'elle ne soit un chef-d'œuvre d'éducation et la femme la plus parfaite qu'on ait connue.» (Quant au maréchal, Besenval nous le donne pour un homme extrêmement «borné»).

La maréchale avait cinquante et un ans quand Rousseau entra dans sa quasi-intimité. Elle avait eu publiquement le maréchal pour amant avant de l'avoir pour mari. Elle était encore belle, très spirituelle, et d'un esprit mordant, mais qui commençait à s'adoucir. Après la mort du maréchal (1764) elle devint, paraît-il, tout à fait bonne, d'une bonté faite d'une longue expérience. Sous Louis XVI, elle fut considérée comme l'oracle du bon ton et de l'urbanité, comme celle qui maintenait les règles de la «parfaitement bonne compagnie».—«Le genre de madame Geoffrin était une espèce de police pour le goût, comme la maréchale de Luxembourg pour le ton et l'usage du monde.» Ainsi s'exprime le prince de Ligne. La maréchale eut l'esprit de mourir en 1787.

Son rôle mondain impliquait une rapide intelligence des hommes, beaucoup de tact et de souplesse. Elle n'eut aucune peine à prendre Jean-Jacques, et elle lui fut bien meilleure que n'avait été l'inquiète et tourmentante madame d'Épinay, d'ailleurs grande dame de second ordre. Avec l'ombrageux Jean-Jacques, la maréchale fut toute simplicité, toute sérénité, toute tolérance, montra une admiration qui semblait absolument involontaire et se garda d'avoir trop d'esprit.—L'agréable portrait qu'il nous fait d'elle se termine ainsi: «Je crus m'apercevoir, dès la première visite, que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je ne lui déplaisais pas.»

Il ne lui déplaisait pas. Il avait pour lui sa bizarrerie, sa réputation d'ours de génie, son étrange talent (et de tout temps les belles dames ont aimé avoir chez elles leur homme célèbre). Mais en outre il faut bien admettre que sa personne avait, non seulement de la saveur, mais un charme réel: car nous voyons que jamais les enthousiastes de ses livres ne se sont refroidis sur lui quand ils l'ont connu,—ou que le refroidissement n'est venu qu'à la longue.

Voilà donc, encore une fois, Rousseau captif et obligé d'un grand seigneur et d'une grande dame. Il accepte de loger dans un délicieux petit château du parc de Montmorency pendant qu'on répare sa maisonnette de Montlouis. Il va tous les jours chez le maréchal et madame de Luxembourg. Il y va dès le matin; il y dîne; il y passe l'après-midi; souvent il y soupe. «Je ne la quittais presque point», dit-il. Il lit tous les matins, à la maréchale couchée, le manuscrit de la Nouvelle Héloïse; et ça dure longtemps. Il en écrit pour elle une belle copie calligraphiée, «à tant la page». Quand la lecture de la Nouvelle Héloïse est terminée, il se met à lui lire l'Émile.

Madame de Luxembourg s'engoua de la Julie et de son auteur; elle ne parlait que de moi, ne s'occupait que de moi, me disait des douceurs toute la journée, m'embrassait dix fois le jour. Elle voulut que j'eusse toujours ma place à côté d'elle; et quand quelques seigneurs voulaient prendre cette place, elle leur disait que c'était la mienne, et les faisait mettre ailleurs.

La petite maison de Montlouis réparée, il y rentre, mais en gardant la jouissance, à son gré, du délicieux petit château.—Soit au petit château, soit à Montlouis, monsieur et madame de Luxembourg lui amènent leurs visiteurs. Ce sont les plus grands seigneurs, et toujours ce sont les plus grandes dames. Car, ne nous y trompons pas, Rousseau a été infiniment plus choyé par ces gens-là que Voltaire. Et Thérèse leur donne à goûter, et les grandes dames embrassent Thérèse, après avoir mangé ses fraises à la crème.

Jean-Jacques vit dans l'enchantement. Mais il tient à nous faire savoir que tout cet éclat ne l'éblouit point et qu'il garde, au milieu de tant de gloire, sa simplicité. (La même note un peu niaise se retrouvera dans Chateaubriand.)

J'interpelle, dit Jean-Jacques un peu solennellement, tous ceux qui m'ont vu durant cette époque, s'ils se sont jamais aperçus que cet éclat m'ait un instant ébloui; que la vapeur de cet encens m'ait porté à la tête; s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manières, moins liant avec le peuple, moins familier avec mes voisins, etc..

Et il se sait un gré extrême de souper quelquefois avec son voisin le maçon Pilleu après avoir dîné chez les Luxembourg. Il trouve cela admirable, il n'en revient pas.

Donc, jamais il n'a été plus heureux. Mais il va le payer, et bientôt.

Et les seigneurs et les dames qui l'applaudissent, le choient et l'embrassent, le paieront aussi,—plus tard.


La Nouvelle Héloïse, imprimée à Amsterdam, paraît en France au début de 1761 avec un succès prodigieux. Émile est prêt quelques mois après. Rousseau voudrait, par prudence, le faire imprimer et publier, comme la Julie, seulement à l'étranger. Mais, prenant ses intérêts plus que lui-même, madame de Luxembourg et Malesherbes veulent que l'Émile soit publié régulièrement en France en même temps qu'en Hollande. Malesherbes propose lui-même les corrections nécessaires. Et, comme l'impression traîne et que Rousseau ne sait pas ce qui se passe, il meurt d'inquiétude. Mais quoi! Malesherbes, directeur de la librairie, la maréchale et même le prince de Conti se sont chargés de tout, lui répondent de tout.

Tout de même, cette impression traîne bien! Rousseau retombe malade. Cette fois il croit avoir la pierre. Le maréchal lui amène le célèbre frère Côme. Le frère Côme (Rousseau, je le répète, n'a jamais eu qu'à se louer des prêtres ou religieux catholiques) parvient à le sonder, et déclare «qu'il n'y avait point de pierre, mais que la prostate était squirreuse et d'une grosseur surnaturelle, et que Rousseau souffrirait beaucoup, mais qu'il vivrait longtemps».

Et l'impression de l'Émile traîne toujours!... Il paraît enfin, en mai 1762. Mais des bruits inquiétants circulent. Le 8 juin, dans la nuit, au moment où Rousseau, selon sa coutume, lisait la Bible avant de s'endormir, il est averti qu'il est décrété de prise de corps. Il faut qu'il file: il ne résiste pas. Adieux attendrissants. La maréchale, madame de Boufflers, madame de Mirepoix qui se trouvent là, l'embrassent en pleurant, et le bon maréchal le conduit lui-même jusqu'à une chaise de poste déjà prête.

Pourquoi Rousseau était-il décrété? Par ce que le Parlement préparait alors l'expulsion des Jésuites et qu'on voulait accorder aux dévots une petite compensation en frappant un philosophe déiste. «Politique de bascule.»

On n'avait pas alors la liberté de la presse. Nous avons la liberté de la presse, mais nous n'avons pas la liberté de conscience, ni la liberté d'association, ni la liberté d'enseignement. On ne peut pas tout avoir.

Voilà donc le pauvre Rousseau en fuite. Cette fuite allait le condamner à huit années nouvelles de vie errante, et à la folie définitive.

Madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes étaient responsables vis-à-vis de Jean-Jacques de cette cruelle aventure. Mais ils durent être fort embarrassés. Évidemment il n'avait pas dépendu d'eux d'empêcher le décret du Parlement.—Au moins, direz-vous, auraient-ils dû le prévoir.—C'est bien mon avis. Mais, maintenant que c'était chose accomplie, que pouvaient-ils faire? Rien, sinon conseiller à Rousseau la fuite, lui en laisser le temps et lui en procurer les moyens. C'est ce qu'ils firent; et c'est probablement aussi ce que le Parlement désirait.

Rousseau ne pouvait se défendre sans découvrir madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes. Il ne se défendit point. Il se conduisit en fort honnête homme. Dans cette circonstance, ses puissants amis furent bien réellement ses obligés. Ils étaient tenus de lui rester fidèles et même reconnaissants. Ils le furent, oui,—mais pas assez peut-être, et pas assez longtemps. Mais l'éloignement, les années, la défiance croissante de Jean-Jacques leur sont peut-être une excuse.

Au surplus, c'est bien sa faute!

Écoutez cette phrase, qu'on sent avoir été écrite avec un sensible plaisir:

...Cette terrasse me servait de salle de compagnie pour recevoir monsieur et madame de Luxembourg, monsieur le duc de Villeroy, monsieur le prince de Tingry, monsieur le marquis d'Armentières, madame la duchesse de Montmorencey, madame la duchesse de Boufflers, madame la comtesse de Valentinois, madame la comtesse de Boufflers, et d'autres personnes de ce rang (il faudrait ajouter le prince de Conti) qui, du château, ne dédaignaient pas de faire, par une montée très fatigante, le pèlerinage de Montlouis.

Diable! c'est encore mieux qu'à l'Ermitage. Mais qu'est-ce que Jean-Jacques va faire dans ce monde-là?

Ils ont des façons parfaites, c'est vrai, et personne ne sait mieux qu'eux et mieux qu'elles tourner un compliment. Mais enfin ces seigneurs et ces dames sont des privilégiés entre les privilégiés. Ils représentent tout ce que Rousseau, dans ses premiers ouvrages, dit exécrer le plus: les mensonges et la corruption mondaine et l'inégalité la plus insolente. Ce luxe, ce raffinement, cette «vie inimitable» ne peut que rappeler à Jean-Jacques l'amas prodigieux d'injustices et de misères qu'elle suppose au-dessous d'elle et dont elle se nourrit. Et pourtant, il ne peut plus vivre, dirait-on, qu'avec ces coûteux aristocrates, ces scandales de richesse et ces scandales d'inégalité... Il est permis à un pauvre sceptique de voir tout le monde: mais à un apôtre!

Nous sommes de faibles créatures, et nous devons tâcher de comprendre toutes les contradictions. Mais il y en a aussi de trop «voyantes», de trop éhontées, et que, vraiment, un peu de probité et de bon goût devrait faire éviter! Je n'aime pas plus Rousseau chez les Luxembourg que je n'aime un socialiste millionnaire, un gentilhomme anarchiste ou un prêtre qui fait le badin et l'émancipé.

Mais eux, de leur côté, ces princes, ces ducs et duchesses, ces comtesses et ces marquis,—dans un temps où ces noms signifiaient quelque chose,—qu'ont-ils affaire avec Jean-Jacques? Rien que pour vivre, pour rester ce qu'ils sont, ils ont besoin de l'ordre social et politique d'alors, et ils ont besoin de l'Église. Qu'ils se soucient du bien public, qu'ils soient, politiquement, avec Voltaire, avec Montesquieu, plus tard avec Turgot, c'est bien. Mais cet excentrique, ce détraqué les menace directement et dans ce qu'ils ont de plus précieux; il menace la vie élégante; il menace, de loin, la propriété même, et tout l'ordre existant, et l'Église et l'éducation traditionnelles et nationales. Et ils le trouvent bizarre, mais sympathique, et ils l'accablent de caresses.—Est-ce donc qu'ils poussent la générosité et l'abnégation jusqu'à se vouloir détruire eux-mêmes? Non; mais, n'ayant plus de foi, ils ne savent pas. Ce sont des snobs, et qu'on a revus. Ils se piquent de liberté et de hardiesse d'esprit. Ils croient d'ailleurs n'applaudir qu'à des phrases amusantes, qui les brusquent agréablement. Ils ne savent pas que dans une trentaine d'années les plus grossières de ces phrases, après avoir pénétré dans les cerveaux des avocats, des procureurs, des professeurs, des hommes de lettres, descendront dans des têtes plus obscures et se traduiront par des actes aveugles.

L'excellent, le vertueux M. de Malesherbes, qui s'est donné tant de peine pour faire imprimer la Julie et l'Émile, sera envoyé à l'échafaud par des scélérats ivres de Jean-Jacques.

En 1760, Amélie de Boufflers, petite-fille de la maréchale, future duchesse de Lauzun, avait onze ans. «Elle avait une figure, une douceur, une timidité virginale...» Un jour Rousseau la rencontra seule dans l'escalier du petit château... Faute de savoir que lui dire, il lui proposa un baiser que, dans l'innocence de son cœur, elle ne refusa pas.—Trente-trois ans après, la duchesse de Lauzun, la plus pure et la plus douce parmi les femmes connues du XVIIIe siècle, était condamnée à mort par des hommes qui étaient de fervents adorateurs de Rousseau.

Si l'on se remémore rapidement l'enchaînement mystérieux et fatal des effets et des causes, serait ce pure déclamation que de dire:—Ce baiser donné à la petite Amélie de Boufflers par Jean-Jacques,—qui, lui non plus, ne savait pas,—c'était déjà le baiser de la guillotine?


SIXIÈME CONFÉRENCE

la «nouvelle héloïse»

Ceux qui veulent absolument ramener à une seule et même théorie tous les livres de Rousseau, nous assurent que le sens de la Nouvelle Héloïse est celui-ci: «Si nous ne pouvons revenir à l'état de nature, corrompu par la société, chacun de nous peut, même dans l'état actuel de la civilisation, refaire en lui l'homme naturel.» Et ils pensent que Rousseau devait forcément, après le Discours sur l'inégalité et la Lettre sur les spectacles, écrire la Nouvelle Héloïse, comme il devait nécessairement écrire ensuite l'Émile et le Contrat social.

Je le veux bien, mais je n'en suis pas sûr. Il me semble (et nous l'avons vu jusqu'ici) que les livres de Rousseau ne découlent point d'un même système préconçu (quoi qu'il en dise, après coup, dans ses Dialogues), mais qu'ils sont tous des œuvres de circonstances, j'entends des circonstances de sa vie individuelle. Le même tempérament, la même espèce de sensibilité et, en général, les mêmes sentiments et les mêmes rêves se retrouvent bien, plus ou moins, dans tous ses ouvrages; cela était inévitable. Ses livres sortent de la même source profonde et trouble: mais je ne vois pas bien qu'ils s'engendrent logiquement l'un l'autre. (Je reviendrai là-dessus dans mes conclusions.)

Voyons comment est née Julie ou la Nouvelle Héloïse. Il nous le raconte au livre IX des Confessions, abondamment et un peu confusément.

C'était au mois de juin. Il était à l'Ermitage. Il faisait de longues promenades dans les bois. Il rêvait. Il lui semblait, dit-il, que «la destinée lui devait quelque chose qu'elle ne lui avait pas donné». Quoi? L'amitié et l'amour, surtout l'amour. «Comment se pouvait-il qu'avec des sens si combustibles, avec un cœur tout pétri d'amour, je n'eusse pas du moins une fois brûlé de sa flamme pour un objet déterminé?» Il revoyait toutes les femmes qui lui avaient donné de l'émotion dans sa jeunesse, «mademoiselle Galley, mademoiselle de Graffenried, mademoiselle de Breil, madame Basile, madame de Larnage, mes jolies écolières, et jusqu'à la piquante Zulietta». (Il oublie carrément madame de Warens.)

Hélas! il a beau évoquer tous ses souvenirs d'amour. Cela est assez maigre, et il le sait bien. Ces aventures ont à peine été des ébauches. Il n'y a qu'avec la facile madame de Larnage, qui avait tant de bonne volonté... Mais ce n'a guère été qu'une rencontre d'auberge.—«J'ai passé ma vie, dit-il quelque part, à convoiter et à me taire auprès des personnes que j'aimais le plus.» Oh! avoir enfin un bel amour! Mais Jean-Jacques a quarante-cinq ans; il est trop tard; et puis il ne voudrait pas faire de peine à Thérèse.

Alors, dit-il, l'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères; et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur... J'imaginai deux amies... Je fis l'une brune et l'autre blonde, l'une vive et l'autre douce, l'une sage et l'autre faible, mais d'une si touchante faiblesse que la vertu semblait y gagner. (Parbleu!) Je donnai à l'une des deux un amant dont l'autre fut la tendre amie, et même quelque chose de plus... Épris de mes deux charmants modèles, je m'identifiais avec l'amant et l'ami le plus qu'il m'était possible; mais je le fis aimable et jeune, en lui donnant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais.

Après quoi il leur cherche un séjour, songe pour eux aux Iles Borromées, et finalement les place à Vevey, au bord de son cher lac. Il se mit alors, dit-il, à écrire au hasard, rien que pour «donner l'essor au désir d'aimer qu'il n'avait pu satisfaire et dont il se sentait dévoré». Il assure que les deux premières parties de Julie ont été écrites de cette manière, «sans qu'il eût aucun plan bien formé, et même sans prévoir qu'un jour il serait tenté d'en faire un ouvrage en règle».

Il considère si peu son roman commencé comme un développement ou une application de sa doctrine, qu'il le regarde, au contraire, comme une sorte de démenti à son rôle public:

Après les principes sévères que je venais d'établir avec tant de fracas,... après tant d'invectives mordantes contre les livres efféminés qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvait-on rien imaginer de plus inattendu, de plus choquant que de me voir tout à coup m'inscrire parmi les auteurs de ces livres que j'avais si durement censurés? Je sentais cette inconséquence dans toute sa force.

Cela paraît bien prouver que Rousseau n'avait d'abord conçu que les deux premières parties de Julie, qu'il ne les avait conçues que comme un roman d'amour, et que les intentions moralisatrices ne lui vinrent qu'après coup.

En attendant il revoit à la Chevrette, puis à l'Ermitage, madame d'Houdetot. Immédiatement son idéal se concrète en elle. Il se figure Julie sous ses traits. Quelle occasion de s'essayer à ces sentiments exaltés qu'il veut exprimer dans son livre! Dans leurs rendez-vous mystérieux, dans leurs conversations brûlantes (du moins de sa part à lui) tandis que madame d'Houdetot s'amuse et qu'elle se distrait de l'absence de Saint-Lambert, Jean-Jacques, en réalité, travaille à son roman. Et cela explique qu'il se soit si vite consolé de l'échec de cette grande passion. Ce n'était que de la littérature.

Cependant, ce qu'il a écrit jusqu'ici de la Julie, au hasard et sans suite, ne fait même pas une histoire. Mais, «à force, nous dit-il, de tourner et retourner mes rêveries dans ma tête, j'en formai enfin l'espèce de plan dont on a vu l'exécution». Et alors il nous dit qu'il se propose, dans son roman, deux objets. Le premier, c'est de montrer à un siècle corrompu, en se mettant à sa portée, qu'on peut se relever d'une chute, et que même une erreur d'un moment peut être la source d'actes sublimes. «Si Julie eut été toujours sage, dira-t-il dans sa Seconde Préface, elle instruirait beaucoup moins, car à qui servirait-elle de modèle?»—Et son second objet, c'est de rapprocher les croyants et les athées dans une estime réciproque; d'apprendre à ceux-ci qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite, et aux croyants qu'on peut être incrédule sans être un coquin. Julie dévote est une leçon pour les philosophes, et Wolmar athée en est une pour les intolérants.—Le reste, et notamment le rappel à la vie simple, à la vie rurale et familiale, et à la pureté du foyer domestique, ne serait donc venu que subsidiairement.

Voilà ce que dit Rousseau au livre IX des Confessions. Cela est plausible. Mais je crois que le roman de Julie s'est formé dans son esprit plus simplement encore.

Tout ce que je retiendrai de son récit, c'est qu'il a conçu Julie au printemps, parmi les fleurs et les arbres, pendant des mois de rêverie et d'exaltation sentimentale, et que c'est avant tout son propre roman qu'il a rêvé.

Dans ces promenades à travers bois, il se souvient de sa jeunesse vagabonde, qui se transfigure à ses yeux. Or, un des rêves qu'il avait fait le plus souvent dans ce temps-là,—et qu'il a réalisé avec madame d'Houdetot tant bien que mal, et trop tard, à quarante-cinq ans,—c'est d'être aimé d'une belle aristocrate. Évadé de Genève, errant par la Savoie et le Piémont, il ne pouvait presque rencontrer un château dans la campagne sans faire ce rêve:

J'entrais avec sécurité dans le vaste monde... Mon mérite allait le remplir... En me montrant j'allais occuper de moi l'univers... Mais il ne me fallait pas tant... Un seul château bornait mon ambition: favori du seigneur et de la dame, amant de la demoiselle, ami du père et protecteur des voisins, j'étais content; il ne m'en fallait pas davantage.

Un peu plus tard, à Turin:

Mon hôtesse me dit qu'elle m'avait trouvé une place et qu'une dame de condition voulait me voir. A ce mot je me crus tout de bon dans les hautes aventures, car j'en revenais toujours là.

Mais surtout il se souvient de mademoiselle de Breil, chez les Gouvon, où il était laquais:

Mademoiselle de Breil était une jeune personne à peu près de mon âge, bien faite, assez grande, très blanche, avec des cheveux très noirs et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon cœur n'a jamais résisté. L'habit de cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille, dégageait sa poitrine et ses épaules, et rendait son teint encore plus éblouissant par le deuil qu'elle portait alors. On dira que ce n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces choses-là (phrase pénible)... A table, j'étais attentif à chercher l'occasion de me faire valoir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, à l'instant on m'y voyait établi: hors de là, je me tenais vis-à-vis d'elle, je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot! Mais point; j'avais la mortification d'être nul pour elle; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là.

Une fois pourtant, et une autre fois encore, il attire son attention, et dans des conditions flatteuses pour lui: «Elle jeta les yeux sur moi. Ce coup d'œil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter.» Et la seconde fois:

Ce moment fut court, mais délicieux, à tous égards... Quelques minutes après, mademoiselle de Breil, levant derechef les yeux sur moi, me pria, d'un ton de voix aussi timide qu'affable, de lui donner à boire. On juge que je ne la fis pas attendre; mais en approchant, je fus saisi d'un tel tremblement qu'ayant trop rempli le verre, je répandis une partie de l'eau sur l'assiette et même sur elle. Son frère me demanda étourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas à me rassurer, et mademoiselle de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux.

Ruy Blas... c'est bien Ruy Blas, Ruy Blas sous son vrai nom, dans sa première condition et non encore déguisé en don César... Mais sans doute la mère avait remarqué quelque chose et elle parla à la petite. Jean-Jacques eut beau, ensuite, s'attarder quand il pouvait dans l'antichambre de madame de Breil: il n'obtint plus une seule marque d'attention de la part de la fille. Même, deux fois, madame de Breil lui demanda d'un ton fort sec «s'il n'avait rien à faire»—«Il fallut, dit-il, renoncer à cette chère antichambre.» Et il conclut: «Ici finit le roman.»

Eh bien, il me paraît clair que les deux premières parties de la Nouvelle Héloïse, c'est l'achèvement de ce roman, du roman de toute sa jeunesse, et que ce n'est pas autre chose, et qu'il le conçoit et même l'écrit d'abord, pour son plaisir, et sans s'inquiéter de la suite.

Il faut que Jean-Jacques soit aimé de ce qu'il appelle dans les Confessions la «demoiselle du château»; et il faut qu'il la possède. Après, on verra. Et voici comment cela s'arrange dans sa tête.

Personnages: lui, Jean-Jacques, sous le nom de Saint-Preux; Julie d'Étanges; le baron d'Étanges son père, gentilhomme plein de préjugés (cela est impliqué par la donnée même de l'histoire); la baronne d'Étanges, mère indolente et effacée (pour faciliter et expliquer certains faits). Enfin, comme personnages accessoires: la piquante Claire, en contraste avec la tendre Julie; l'énergique et froid lord Édouard, en contraste avec le faible et ardent Saint-Preux.—Cadre: le paysage que Jean-Jacques aime et connaît le mieux: les bords du lac Léman.

Le roman sera par lettres, pour plus de commodité, pour que l'auteur y puisse déborder à son gré, et parce que la forme oratoire ou lyrique (discours ou effusions) est celle qui lui est le plus naturelle. Le roman procédera un peu de la Clarisse Harlowe de Richardson, et un peu, très peu, de la Marianne de Marivaux. Ajoutez, si vous voulez, de vagues et très indirects souvenirs des romans du XVIIe siècle qu'il lisait, enfant, avec son père.

Mais, pour que la séduction de Julie soit plus vraisemblable, l'auteur prête à Saint-Preux une condition sociale un peu plus relevée que n'était celle de Jean-Jacques à Turin. Saint-Preux est un jeune bourgeois, d'état civil incertain,—instruit, intelligent,—d'ailleurs seul au monde, comme Ruy Blas, Didier et leurs frères romantiques; plébéien juste assez pour que le préjugé social s'oppose à ce qu'il épouse Julie.—D'autre part, Julie a été élevée par une servante qui était une commère assez cynique.—En l'absence du baron, la baronne d'Étanges, étrangement imprudente, a prié Saint-Preux de donner des leçons à Julie. Saint-Preux à vingt ans, Julie en a dix-huit. On prévoit ce qui arrivera.

Cela ne tarde pas beaucoup. Après quelques lettres fort longues et une résistance assez courte, Julie, avec la complicité de son amie la piquante Claire, va retrouver, un soir, Saint-Preux dans un bosquet, lui applique un baiser sur la bouche, et s'enfuit. Après quoi (et ici je copie simplement les titres de quelques chapitres) «elle exige que son amant s'absente pour un temps, et lui fait tenir de l'argent pour aller dans sa patrie vaquer à ses affaires.—L'amant obéit, et, par un motif de fierté lui renvoie son argent.—Indignation de Julie sur le refus de son amant. Elle lui fait tenir le double de la première somme.—Son amant reçoit la somme, et part.» Eh bien, quoi? Les arguments de Julie sont fort persuasifs, je vous assure; et puis, Jean-Jacques n'a-t-il pas été jadis, sans nul embarras, l'obligé de madame de Warens?... Et pourquoi soulève-t-il ici cette question inattendue sinon parce qu'il se souvient?...

Pendant l'absence de Saint-Preux, le baron d'Étanges revient à la maison. On lui parle des mérites de Saint-Preux. Il déclare à ce propos qu'il ne donnera jamais sa fille à un roturier, mais qu'il veut la marier à un gentilhomme de ses amis. Julie tombe malade, rappelle secrètement Saint-Preux, et «elle perd son innocence».

Elle donne un second rendez-vous à son amant. Mais elle le remet ensuite et oblige Saint-Preux à s'absenter deux jours pour une bonne action qu'il serait inutile de vous expliquer. Le ciel les récompense d'ailleurs de ce sacrifice, car l'absence de Saint-Preux les sauve d'un grave péril.

Et Julie à son tour le récompense de sa vertu par un rendez-vous nocturne et tout à fait sérieux. Je passe quelques épisodes.—Puis Julie est enceinte, puis elle fait une fausse couche, tout cela secrètement.—Puis, mylord Édouard, l'ami de Saint-Preux, ayant conseillé au père de Julie de la marier avec son maître d'étude, le baron fait une scène terrible à sa femme et à sa fille; et la subtile Claire parvient à faire filer Saint-Preux, qui se rend à Paris. Julie, auparavant, lui a juré que sans doute elle ne l'épouserait pas sans le consentement de son père, mais qu'elle ne sera jamais à un autre sans le consentement de Saint-Preux.

Et voilà le roman,—tant refait depuis,—du maître d'étude et de la jeune noble. Je n'en ai retenu que les faits essentiels: car, dans cette surabondante Julie qui contient douze cents pages, il n'y en a pas quatre cents qui se rapportent à l' «histoire» elle-même; et je viens de vous en analyser le premier tiers.

Ce premier tiers est, de beaucoup, le plus ennuyeux (sauf les digressions: le voyage de Saint-Preux dans le Valais et les lettres qu'il envoie de Paris).—Et pourtant c'est probablement la partie de son livre que Rousseau a écrite avec le plus de fièvre. C'est de ce premier volume de l'Héloïse que madame d'Épinay a dit dans ses Mémoires: «Après le dîner nous avons lu les cahiers de Rousseau. Je ne sais si j'étais mal disposée, mais je ne suis pas contente. C'est écrit à merveille, mais cela est trop fait et me paraît sans vérité et sans chaleur. Les personnages ne disent pas un mot de ce qu'ils doivent dire. C'est toujours l'auteur qui parle.» Et madame du Deffand pensait à peu près de même, et madame de Choiseul, et même Diderot (alors encore ami de Jean-Jacques). Dans toute l'œuvre de Rousseau ce volume est, avec certains chapitres de l'Émile, celui sur lequel il est le plus facile de s'égayer. L'excitation y est purement verbale. On y remarque trois choses déplaisantes (au moins): l'abus du mot de vertu et l'équivoque continuelle sur ce mot; l'indélicatesse des sentiments; l'avènement définitif du style déplorable des «hommes sensibles».

1º Il est inouï qu'un garçon et une fille qui font ce que font Saint-Preux et Julie, et qui ne pensent qu'à ça, parlent de vertu à ce point.—Ils disent quelque part que, pour avoir eu une défaillance, ils n'en sont pas moins vertueux sur le reste et n'ont pas perdu pour cela le droit d'aimer la vertu. Évidemment: mais leur faute n'est pas seulement une faiblesse de la chair, à quoi nous pourrions être indulgents; elle se complique d'un assez lâche abus de confiance, Saint-Preux étant le précepteur de Julie: et c'est ce dont ils n'ont pas l'air de se douter. Cela rend plus fâcheuses encore leurs éternelles invocations à la vertu et leur donne un air, soit d'hypocrisie, soit d'inconscience, également regrettable... Oui, c'est vraiment désobligeant, cette manière de fourrer la vertu où elle n'a que faire. C'est chose de Rousseau et du XVIIIe siècle. Rien de semblable au XVIIe siècle, ni dans l'antiquité.

En somme, c'est toujours la grande équivoque de toute la vie de Rousseau, équivoque que j'ai déjà signalée. Saint-Preux et Julie se croient vertueux parce qu'ils «adorent» la vertu et qu'ils se sentent un bon cœur. Ils sont bien à l'image de leur père: de beaux sentiments, de beaux discours, et une vilaine vie (du moins jusqu'à quarante ans).

2º En second lieu, Julie manque étrangement de délicatesse morale. Elle paraît d'abord beaucoup trop informée de ce qu'elle va faire; elle appelle trop les choses par leur nom. Elle dit lourdement: «Ma vertu,... mon innocence,... mon déshonneur...» Elle parle de ses «désirs» vaincus, des «plaisirs du vice». Elle dit à Saint-Preux (avant la chute): «Tâche, cher ami, de calmer l'ivresse des vains désirs.» Elle dit, en parlant de sa virginité: «Nous autres jeunes filles, nous nous trouvons dès le premier âge chargées d'un si dangereux dépôt!...» Il n'est pas non plus délicieux de la voir écrire à son amant en lui donnant rendez-vous dans un chalet: «Oh! la nature!... C'est là qu'on n'est que sous ses auspices et qu'on peut n'écouter que ses lois». Et il est moins délicieux encore de l'entendre disserter avec Saint-Preux sur certaines erreurs des sens:

Je me souviens des réflexions que nous faisions, en lisant ton Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ces tristes plaisirs n'auraient que de n'être pas partagés, c'en serait assez, disions-nous, pour les rendre insipides et méprisables... Malheureux! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir! Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes.

Cela est vraiment extraordinaire sous la plume d'une jeune fille de dix-huit ans![13]

Mais là encore elle est bien à l'image de son père. L'impudeur de Julie nous fait ressouvenir que celui qui la fait parler n'est venu qu'après de longues souillures à l'amour normal et qu'il l'a connu pour la première fois dans des conditions tranquillement cyniques et avec une femme pour qui l'amour n'était qu'un geste comme un autre.

3º Enfin, dans les deux premières parties de la Julie, plus que partout ailleurs, c'est l'affreux épanouissement de l'abominable style des «hommes sensibles». Ce style implique cette convention, que toujours, partout, en toute occasion, les sentiments naturels, affections de famille, tendresse maternelle, paternelle, filiale, conjugale, amour, amitié, pitié, humanité ne peuvent être éprouvés qu'avec une extrême intensité, ni exprimés que dans le style le plus noble, le plus solennel, le plus emphatique, coupé quelquefois d'exclamations, d'apostrophes, de suspensions, de frémissements, de silences... Ce style, à vrai dire, préexistait à Jean-Jacques. Il se trouvait un peu dans les romans de l'abbé Prévost, et surtout dans Diderot. Mais Jean-Jacques en a fait, dans le premier tiers de la Julie, un triomphal et effarant abus. Voici quelques courts exemples de ce style, pris véritablement au hasard, car on le trouve presque à chaque page.

Julie vient de revoir son père (qu'elle ne doit pas aimer autrement, d'après ce que nous savons):