Ô toi que j'aime le mieux au monde après les auteurs de mes jours, écrit-elle à Saint-Preux, pourquoi tes lettres, tes querelles viennent-elles contraster mon âme?... Tu voudrais que mon cœur s'occupât de toi sans cesse; mais, dis-moi, le tien pourrait-il aimer une fille dénaturée, à qui les feux de l'amour feraient oublier les droits du sang, et que les plaintes d'un amant rendraient insensible aux caresses d'un père!
Et que dites-vous de ce délire de Saint-Preux:
Quelle taille enchanteresse!... Au devant deux légers contours... Ô spectacle de volupté!... La baleine a cédé à la force de l'impression... Empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois!... Dieux! dieux! que sera-ce quand...
Et la phrase ne s'achève pas.—Du même Saint-Preux:
Oh! si bientôt tu pouvais tripler mon être!... Si bientôt un gage adoré... Espoir trop tôt déçu, viendras-tu m'abuser encore?... Ô désirs! ô crainte! ô perplexités!...
De Julie (tableau de famille):
...Je feignis de glisser; je jetai, pour me retenir, un bras au cou de mon père; je penchai mon visage sur son visage vénérable, et dans un instant, il fut couvert de mes baisers et inondé de mes larmes; je sentis à celles qui lui coulaient des yeux qu'il était lui-même soulagé d'une grande peine; ma mère vint partager nos transports. Douce et paisible innocence, tu manquas seule à mon cœur pour faire de cette scène de la nature le plus délicieux moment de ma vie!
Et cætera, et cætera.
Je crois, pour moi, que ce style emphatique et pleurard est sincère chez Rousseau; que ce style sans naturel lui est naturel. Pourquoi? Parce qu'il était malade, atteint d'une profonde névrose; parce qu'il avait, au sens exact du mot, une sensibilité morbide; parce que lui-même fondait réellement en larmes à la moindre occasion. Mais hélas! on l'imita, et ce fut affreux.
Au temps de Louis XVI, et plus encore sous la Révolution, presque toute la littérature fut infestée de cette sensibilité à la Rousseau. Elle n'avait guère de la sensibilité que le nom: c'était surtout l'application à paraître éprouver jusqu'à l'excès les émotions altruistes, parce qu'on tenait cet excès pour honorable. Il y entrait donc beaucoup d'artifice et de vanité et, par suite, très peu de bonté réelle, puisque cette préoccupation d'être, aux yeux des autres et à ses propres yeux, dans une posture qui vous fit honneur, était contradictoire à la vraie bonté qui suppose justement l'oubli de soi ou du moins l'effort de s'oublier. Et c'est pourquoi leur «sensibilité» n'empêcha nullement les hommes de la Révolution d'être sans pitié.—Puis, cette sensibilité étant une mode et, par suite, étant affectée par les êtres les plus médiocres, avait rapidement revêtu une forme d'une exprimable sottise.—Et enfin, comme cette sensibilité passait pour noble, elle entraîna la «noblesse du style», telle que la concevaient les sots, c'est-à-dire la plus emphatique et la plus niaise phraséologie, un charabia sans nom. Par là, quelques-uns des écrivains de la seconde moitié du XVIIIe siècle nous paraissent plus éloignés de nous, plus étrangers, plus iroquois que les «précieux» ou les «burlesques» du XVIIe siècle ou les pédants du XVIe. Lisez un peu, pour voir, le théâtre de Sébastien Mercier, ou la correspondance amoureuse ou même familiale de certains Conventionnels, et certains romans oubliés du temps de la Terreur.—Rousseau n'a pas seulement légué à la Révolution son vocabulaire politique, ses fêtes et sa conception de l'État: il lui a transmis le style bête.
Voilà donc terminée la première période des amours du maître d'étude et de la jeune fille noble. Cela est glacial (Jean-Jacques ne l'ayant écrit qu'avec sa tête, et d'après l'amour artificiel, livresque et voulu qu'il avait conçu pour madame d'Houdetot); et cela est souvent ridicule, et cela est souvent ennuyeux. Et je suis content d'en être sorti: car ce qui viendra après sera fort beau d'abord, et ensuite un peu fou, mais toujours intéressant.
Les deux amants séparés, l'un à Paris, l'autre à Vevey, Rousseau se demande ce qu'il va faire de Julie. Notez que, précisément à ce moment-là, son artificielle passion pour madame d'Houdetot est fort calmée.—Je ne pense pas que l'idée lui soit venue un seul instant de marier, après quelques péripéties, Saint-Preux et son élève: ce dénouement serait par trop fade.—Non: mais, arrivé là, il se ressouvient de son rôle de réformateur des mœurs et de professeur de vertu. Et pourquoi disons-nous «son rôle»? Il n'était pas modeste, il se connaissait lui-même très incomplètement, mais il avait fini par être sincère dans son projet de réforme et de perfectionnement intérieur. Sa propre vie, quand nous l'embrasserons dans son ensemble, nous apparaîtra comme une évolution, comme un effort, souvent plein d'illusions, mais enfin comme un effort vers la vertu, comme une lente sortie hors de sa fange première, comme une montée que n'arrêtera point sa folie peu à peu croissante; au contraire.
Et alors (j'en suis persuadé) il a l'idée de rapprocher la vie de Julie de la sienne. Julie aussi est un être malheureux et faible, qui a mal commencé. Eh bien, sa vie, comme celle de Rousseau, sera l'histoire d'une évolution morale, d'une «conversion» (c'est le vrai mot). Et même il s'avisera (après coup, je le crois) qu'il n'a fait Julie d'abord coupable que pour la convertir.
«Je sens deux hommes en moi», dit Saint-Paul dans son Épitre aux Romains. Je vous ai dit qu'il y avait bien plus de deux hommes dans Jean-Jacques. C'est le vagabond plein de désirs, l'amoureux qui n'a jamais été rassasié, l'ancien laquais épris de la fille de la maison, c'est cet homme-là qui a écrit les deux premières parties de la Julie. C'est l'amant de la nature et de la vie simple qui décrira la vie qu'on mène dans la maison de Clarens. C'est le rêveur orgueilleux et romanesque qui nous racontera le ménage compliqué Wolmar-Saint-Preux-Julie-Claire.—Et, en attendant, c'est le Genevois, c'est le protestant attendri de catholicisme, c'est l'homme profondément religieux qui «convertit» Julie d'Étanges.
Il la convertit en la mariant à M. de Wolmar.
Les faits sont assez habilement arrangés pour nous faire accepter ce mariage. Madame d'Étanges meurt; elle meurt des duretés de son mari, mais surtout de la faute de sa fille, et du secret qu'elle garde et qui l'étouffe. Julie, désespérée, se fait rendre sa parole par Saint-Preux. Après un temps convenable,—et avec l'assentiment de Saint-Preux absent, qui à la vérité ne peut le lui refuser,—elle se résigne à épouser M. de Wolmar, cet ami dont son père lui avait parlé. Ce qui la décide, c'est que son père l'avait promise à Wolmar riche, et que maintenant Wolmar est ruiné. Mais enfin elle va au mariage comme à un sacrifice.
C'est ici que Rousseau a une idée admirable (C'est peut-être l'endroit de son œuvre où émerge de la façon le plus inattendue son fond traditionaliste, offusqué le plus souvent par son âme de révolte).—La cérémonie du mariage opère sur l'âme sérieuse de Julie à la manière d'un sacrement comme le signe sensible de quelque chose de profond, de sacré, de nécessaire, de conforme aux destinées et aux intérêts de l'humanité. La cérémonie du mariage fait comprendre à Julie le mariage.
Elle ne l'avait point prévu:
Dans l'instant même, écrit-elle à Saint-Preux, où j'étais prête à jurer à un autre une éternelle fidélité, mon cœur vous jurait encore un amour éternel, et je fus menée au temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où l'on va l'immoler.
Mais,—douloureuse comme elle est, et préparée par la douleur,—elle sent, en entrant dans l'église, une sorte d'émotion qu'elle n'avait jamais éprouvée... Puis, le jour sombre de l'église, le profond silence des spectateurs, le cortège de ses parents... tout donne à ce qui va se passer un air de solennité qui l'excite à l'attention et au respect:
La pureté, la dignité, la sainteté du mariage, si vivement exposées dans les paroles de l'Écriture, ses chastes et sublimes devoirs, si importants au bonheur, à l'ordre, à la paix, à la durée du genre humain, si doux à remplir pour eux-mêmes: tout cela me fit une telle impression que je crus sentir intérieurement une révolution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections et les rétablir selon la loi du devoir et de la nature.
Et encore:
Je crus me sentir renaître, je crus recommencer une autre vie.
Puis, rentrée à la maison:
A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étais délivrée et de l'état d'honneur et de sûreté où je me sentais rétablie, je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'Être qui soutient ou détruit, quand il lui plaît, par nos propres forces, la liberté qu'il nous donne. Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont, toi seul es la source. Je veux aimer l'époux que tu m'as donné. Je veux être fidèle, parce que c'est le premier devoir qui lie la famille et la société. Je veux être chaste, parce que c'est la première vertu qui nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte à l'ordre de la nature que tu as établi, et aux règles de la raison que je tiens de loi. Je remets mon cœur sous ta garde et mes désirs en ta main. Rends toutes mes affections conformes à ta volonté constante; et ne permets plus que l'erreur d'un moment l'emporte sur le choix de toute ma vie.
—Mais, direz-vous, les théories de Rousseau?—Quelles?—L'opposition de la nature et de la société, et que la société a corrompu la nature. Le mariage est bien, je pense, une institution sociale, et cependant le mariage épure Julie. Elle dit elle-même qu'une puissance inconnue a rétabli ses affections «selon la loi du devoir et de la nature». «La nature et le devoir», qui ne peut être ici qu'un devoir social: Rousseau y songe-t-il? La nature et la société ne sont donc plus ennemies? Une institution sociale peut donc être bienfaisante? La société ne corrompt donc pas nécessairement la nature?—Eh bien, quoi? Rousseau se contredit, c'est évident. Et c'est pour cela que cette troisième partie de la Nouvelle Héloïse est une si belle chose. Et elle renferme bien d'autres contradictions encore aux théories habituelles de Jean-Jacques.
Julie aime son mari parce qu'elle est sa femme et qu'elle veut l'aimer. Telle, la Pauline de Polyeucte. Et ainsi, pour une fois, Rousseau se rencontre avec Corneille. L'amour de Julie pour Wolmar n'est peut-être que de l'amitié et de la tendresse. Mais elle dit ce mot d'un bon sens éminent: «L'amour n'est pas nécessaire pour former un heureux mariage», et cet autre mot d'une sagesse plus haute encore, et qui ruine la «morale du sentiment», et qui condamne toute la vie de Rousseau lui-même, et les trois quarts de son œuvre:
Malgré la sécurité de mon cœur, je ne veux plus être juge en ma propre cause, ni me livrer étant femme, à la même présomption qui me perdit, étant fille.
Et de quelle magnifique façon, dans cette troisième partie, les sophismes et les impures sentimentalités du premier volume,—chères pourtant à Jean-Jacques quand il les écrivit,—sont balayées comme par un vent fort et salubre! Déjà, on voyait poindre, dans les premières lettres de Saint-Preux et même de Julie, la théorie de la fatalité de l'amour et presque du droit souverain de la passion: «N'as-tu pas, disait Saint-Preux, suivi la plus pure loi de la nature? Comment veux-tu qu'une âme sensible goûte modérément des biens infinis?» Et encore: «Connaissez-le enfin, ma Julie; un éternel arrêt du ciel nous destina l'un pour l'autre: c'est la première loi qu'il faut écouter». Et, Julie tombée, il recommençait à parler de vertu, et elle aussi.—Mais écoutez Julie mariée:
Je frémis quand je songe que nous osions parler de vertu. Savez-vous bien ce qui signifiait pour nous un terme si respectable et si profane, tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel? C'était cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un et l'autre qui déguisait nos transports sous ce saint enthousiasme, pour nous le rendre encore plus cher et nous abuser plus longtemps... Il est temps que l'illusion cesse.
Et Julie dit encore à Saint-Preux:
Quand, avec les sentiments que j'eus pour vous et les connaissances que j'ai maintenant, je serais libre encore et maîtresse de choisir un mari, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar.
Et elle lui dit même ce mot définitif: «Si le ciel m'ôtait cet époux, ma ferme résolution est de n'en prendre jamais un autre.»
Pourtant (et cela est fort bien vu), Julie n'atteint pas tout d'un coup à la parfaite sagesse. Elle a l'imprudence de dire: «Soyez l'amant de mon âme», parole dangereuse qui se répercutera dans des centaines et des milliers de romans du XIXe siècle. Ce n'est pas tout. Quand elle s'est laissée marier, n'ayant encore qu'une conscience hésitante et divisée, elle avait juré à son père de ne pas avouer sa conduite passée à M. de Wolmar. Maintenant qu'elle réfléchit et qu'elle a trouvé sa lumière, ce secret lui pèse cruellement. «Car, dit-elle, une sincérité sans réserve fait partie de la fidélité que je dois à mon mari.» Elle croit devoir consulter là-dessus Saint-Preux lui-même. La question est du plus haut intérêt. Elle est du même ordre (malgré les différences de détail), que celle qui est agitée dans Monsieur Alphonse, dans le Jacques de George Sand, dans la Dame de la Mer d'Ibsen, même dans la Princesse de Clèves.
Saint-Preux déconseille à Julie l'aveu, pour des raisons spécieuses. Elle répond, il réplique. La discussion est très serrée et fort belle. Julie, incertaine encore, attendra. Mais elle a le courage de donner à Saint-Preux un congé définitif: «Il est temps de devenir sage. Voilà la dernière lettre que vous recevrez de moi, je vous supplie de ne plus m'écrire.» Saint-Preux veut se tuer. Il ne se tue pas, mais il s'embarque pour trois ans.
Julie a maintenant vingt-huit ans. Voilà six ans qu'elle est mariée. Son secret lui pèse de plus en plus. Ce qui lui ferme la bouche, c'est la crainte d'affliger trop son mari. Mais elle a un enfant; cela lui rend du courage. Elle avoue tout à Wolmar. Mais la «scène de l'aveu», que nous attendions, est malheureusement esquivée; et nous ne l'apprenons que par cette étonnante lettre «de M. Wolmar à l'amant de Julie»:
Quoique nous ne nous connaissions pas encore, je suis chargé de vous écrire. La plus sage et la plus chérie des femmes vient d'ouvrir son cœur à son heureux époux (c'est-à-dire de lui raconter, je pense, qu'elle a reçu Saint-Preux dans sa chambre et dans son lit de jeune fille, qu'elle a été enceinte de lui et qu'elle a fait une fausse couche). Il (l'heureux époux) vous croit digne d'avoir été aimé d'elle, et il vous offre sa maison. L'innocence et la paix y règnent; vous y trouverez l'amitié, l'hospitalité, l'estime, la confiance. Consultez votre cœur, et, s'il n'y a rien là qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne partirez point d'ici sans y laisser un ami.—Post-scriptum de Julie:—Venez, mon ami, nous vous attendons avec empressement. Je n'aurai pas la douleur que vous me deviez un refus.
Et ainsi, après cent cinquante pages de lumière presque pure, de raison émue et, somme toute, de vérité humaine, nous rentrons dans la chimère, et dans la plus désobligeante.
Pourquoi? C'est que Rousseau aime Saint-Preux, qui est lui-même faible, passif, plaintif, incertain et passionné. Qu'est-ce qu'il va faire de Saint-Preux? Il ne peut pas le renvoyer faire le tour du monde; il n'a pas le courage de le faire mourir; il ne veut pas le guérir d'une passion qui se doit à elle-même d'être incurable... Alors?—S'il le ramenait à Clarens, près de Julie, près de Wolmar? Pourquoi pas? Tout le monde serait content. Nous n'avons pas affaire à des gens ordinaires. Jean-Jacques se rappelle l'imperturbable Saint-Lambert. Est-ce que Saint-Lambert, les premiers jours passés, se sentait gêné entre madame d'Houdetot et lui, Jean-Jacques? ou madame d'Houdetot entre Jean-Jacques et Saint-Lambert? ou Jean-Jacques entre Saint-Lambert et madame d'Houdetot? Et lui-même, autrefois, s'est-il senti gêné entre madame de Warens et Claude Anet? ou Claude Anet entre lui et madame de Warens? ou madame de Warens entre lui et Claude Anet? Est-ce qu'on ne s'accommode pas de toutes les situations, quand on est sincère et vertueux?—Il oublie que ni lui ni Anet n'était le mari de la dame des Charmettes. Il oublie, pour l'autre trio, que lui, Jean-Jacques, n'était pas et n'avait pu être l'amant de madame d'Houdetot, et que Saint-Lambert était bien rassuré sur ce point. N'importe. Pourquoi Wolmar ne serait-il pas un Saint-Lambert supérieur, Saint-Lambert tel qu'il aurait pu être?
C'est dit. Il réunira, pour qu'ils soient heureux, et pour arroser leur bonheur de ses larmes, tous ceux qu'il aime: Julie, son mari, son amant,—et plus tard, Claire d'Orbe, sa confidente et sa complice. Et tous ces gens vivront très bien ensemble, car tout est pur aux purs, et, parmi les devoirs de la vertu, Jean-Jacques omet délibérément la fuite des tentations.
Et alors ce qui arrive est vraiment inouï.
Si M. de Wolmar a été si peu troublé par l'aveu de Julie, c'est qu'il savait déjà tout,—tout—lorsqu'il l'a épousée. Dès qu'il apprend d'elle-même qu'elle a eu un amant, il lui dit (comme vous avez vu): «Faisons-le venir.» Saint-Preux revient donc. A peine une nuance d'embarras à la première entrevue. Mais bientôt Julie se remet à parler de son passé avec Saint-Preux devant son mari. Et, comme l'ancien amant se tient un peu sur la réserve: «Embrassez-la, dit Wolmar, appelez-la Julie. Plus vous serez familier avec elle, mieux je penserai de vous.»
Ils vivent tous trois dans de continuels attendrissements, dont voici un exemple (extrait d'une lettre de Saint-Preux à mylord Édouard). Saint-Preux, au cours d'une conversation, a dit tristement à Julie: «Madame, vous êtes épouse et mère, ce sont des plaisirs qu'il vous appartient de connaître.»
Aussitôt, continue-t-il, M. de Wolmar, me prenant par la main, me dit en la serrant: Vous avez des amis; ces amis ont des enfants; comment l'affection paternelle vous serait-elle étrangère? Je le regardai, je regardai Julie; tous deux se regardèrent, et me rendirent un regard si touchant que, les embrassant l'un après l'autre, je leur dis avec attendrissement: «Ils me sont aussi chers qu'à vous!»
Et, peu de temps après, Wolmar demande à Saint-Preux d'être le précepteur de ses enfants.
Une autre fois, comme ils visitent ensemble un nouveau jardin que les Wolmar ont fait aménager: «Je n'ai qu'un reproche à faire à votre Élysée, dit Saint-Preux en regardant Julie: c'est d'être un amusement superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant de l'autre côté de la maison des bosquets si charmants et si négligés?» (Vous vous rappelez le baiser échangé jadis dans un de ces bosquets?). Alors M. de Wolmar intervenant: «Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les pieds dans les bosquets dont vous parlez. J'en sais la raison, quoiqu'elle me l'ait toujours tue. Vous qui ne l'ignorez pas, apprenez à respecter les lieux où vous êtes; ils sont plantés par les mains de la vertu.»—Quelle «santé», ce Wolmar!
Wolmar en donne d'autres témoignages. Un jour, il leur annonce qu'il va s'absenter une semaine, et qu'il lui plaît qu'ils restent ensemble.
Pendant son absence, au cours d'une promenade en barque, les deux amants subissent une assez forte tentation, dont ils triomphent, naturellement. A part cela, ils passent leur temps à déplorer ensemble l'incrédulité de Wolmar, homme parfait, mais athée. Et ce souci commun de l'âme de Wolmar est encore un lien de plus de Julie avec son ancien amant, et qui pourrait devenir dangereux si, à ce moment-là, ils avaient des corps...
Ici, Rousseau se trouve, pour la quatrième fois, assez embarrassé. Que va-t-il faire maintenant de son trio?... Voici: il va le renforcer en quatuor; créer une situation morale encore plus compliquée, et dont il puisse extraire encore des attendrissements et encore des discours. La «piquante» Claire, qui avait épousé un monsieur d'Orbe, est devenue veuve. Elle revient à Clarens. C'est d'abord toute une journée d'effusions et de transports à quatre.
Cependant,—pour changer un peu,—Saint-Preux est parti pour Rome, où l'appelle mylord Édouard. Wolmar, ayant vu Saint-Preux désespéré au moment de partir, lui donne de loin ces conseils délicats: «...Faites votre sœur de celle qui fut votre amante... Pensez le jour à ce que vous allez faire à Rome: vous songerez moins la nuit à ce qui s'est fait à Vevey.»
Mais Saint-Preux est bientôt de retour. La piquante Claire, à force d'avoir été la confidente et la complice des amours de Julie, s'est brûlée à la flamme. Julie s'aperçoit que Claire aime Saint-Preux. Elle veut les marier, car elle sent elle-même que «ça ne peut pas durer comme ça». Elle en fait d'abord la proposition à Claire, qui fait des façons, qui «ne veut pas d'un cœur usé par une autre passion».—Puis, elle tâte Saint-Preux; elle craint, dit-elle, que, s'il n'épouse pas Claire, il ne se rabatte sur les bonnes de la maison. Saint-Preux se dérobe, alléguant qu'il n'est pas encore assez sûr de lui: «La blessure guérit, mais la marque reste.»
Vous avez remarqué que, dans toute la seconde moitié du roman (six cents pages), tous les personnages sont dans une situation fausse, et cela par leur volonté: Julie entre son mari, son ancien amant, et son amie finalement amoureuse de cet amant; Saint-Preux entre son ancienne maîtresse, le mari d'icelle, et son amie devenue amoureuse de Saint-Preux; Wolmar entre sa femme, l'ancien amant de sa femme, et l'ancienne complice de sa femme; Claire, enfin, entre son amie et l'ancien amant de cette amie, duquel elle est amoureuse... Et ils vivent tous quatre, serrés les uns contre les autres, dans la plus étroite intimité.
Oh! je sais bien que tout arrive dans le monde des sentiments, et que la psychologie n'est pas une science exacte. Mais, tout de même, tandis qu'ils se promènent, mangent, conversent et s'attendrissent à journée faite, inévitablement les mêmes images précises, concrètes, s'éveillent sous leurs fronts; et chacun d'eux sait que ces images s'éveillent aussi dans l'esprit des trois autres. Je ne parle pas de l'excellent Wolmar, qui recule les limites connues de l'excentricité philosophique: mais il est bien à craindre que Saint-Preux, rappelé, ne redevint d'abord l'amant de Julie, ou qu'il ne fût l'amant de Claire, ou qu'il ne descendit aux servantes, comme le redoute la prévoyante Julie,—et peut-être tout cela successivement,—si ces gens-là étaient dans l'humanité moyenne. Mais justement ils n'y sont point (et Rousseau a voulu que ce fût leur marque à tous dans ce troisième volume); justement ils s'en distinguent avec éclat; justement, dans leurs souffrances mêmes, ils jouissent de se sentir exceptionnels et d'être follement romanesques, et «tiennent infiniment, partie orgueil, partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme les autres» (Faguet).
Bref, ils ressemblent à leur père Jean-Jacques. Jean-Jacques aime, comme eux, et pour eux comme pour lui-même, les situations bizarres... D'abord, parce qu'il en a l'habitude, ayant été souvent amoureux toléré de femmes qui avaient des amants; puis, parce que nous l'avons toujours vu étrangement exempt de jalousie charnelle (et j'ai essayé de dire pourquoi); enfin, parce que ces situations anormales et compliquées donnent lieu à des sentiments rares, qui par là lui semblent sublimes.
Et c'est ainsi qu'il a conduit ses personnages dans une impasse... Arrivé à ce point, il ne sait décidément plus que faire d'eux. Les faire faillir? Mais alors à quoi bon tout le sublime qui est avant?—Les laisser vieillir, s'apaiser, se détendre? Fi!—«La situation ne comporte pas de dénouement logique» (Faguet).
Julie donc se jette à l'eau pour sauver son petit garçon. Elle y gagne un mal que l'auteur ne spécifie pas, et qui est apparemment une pleurésie. Sur son lit de malade elle s'attendrit, devant son mari, sur son premier amour; elle débite d'avance l'essentiel de la Profession de foi du Vicaire Savoyard, et elle meurt.
Voilà, je crois bien, comment cette histoire s'est formée et développée dans l'imagination de Jean-Jacques, s'est pour ainsi dire nourrie de Jean-Jacques lui-même, presque au jour le jour, et sans un plan bien arrêté d'avance. Je ne sais pas si j'ai su vous le faire voir.
Je n'ai considéré que l'action même du roman,—«l'histoire». Elle serait intéressante sans les déclamations, qui nous semblent aujourd'hui bien surannées, du premier volume. L'action est simple; les situations et les faits y sont produits par les sentiments.—Wolmar paraît bien n'avoir jamais pu exister: mais Claire est assez vivante; Saint-Preux est un des premiers types du héros romantique, faible, inquiet, plein de désirs et d'impuissance; et Julie, sermonneuse, mais charmante, offre l'exemple, assez rare dans les romans, d'un personnage qui évolue, puisque c'est une jeune fille passionnée et déraisonnable, lentement transformée par sa fonction d'épouse et de mère. Tout cela, on l'a dit bien souvent. Si la Nouvelle Héloïse se réduisait à l'histoire passionnelle de Julie, de Saint-Preux, de Wolmar et de Claire, la Nouvelle Héloïse aurait quatre cents pages, et serait un livre plus parfait, et d'aspect plus classique en dépit d'une composition peu serrée.
Mais la Nouvelle Héloïse a douze cents pages; la Nouvelle Héloïse est un énorme livre, éloquent et désordonné, où l'auteur a déversé tout ce qui lui est venu. Outre «l'histoire» elle-même, il y a les discours, descriptions et digressions de toute sorte: le voyage de Saint-Preux dans les montagnes du Valais; l'épisode du mariage de Fanchon; la dissertation sur la musique française et la musique italienne; la discussion sur le duel; les lettres de Saint-Preux sur les mœurs parisiennes; la discussion sur le suicide; la description de la vie qu'on mène chez Wolmar, qui est un véritable traité d'économie domestique (en cent vingt pages et deux parties); la discussion sur l'art des jardins; la description de vendanges; les considérations sur l'éducation des enfants, sur le caractère des Genevois, sur la prière, sur la liberté; la profession de foi spiritualiste de Julie à son lit de mort, etc., etc.. (je ne retiens ici que les faits réellement extérieurs à l'action elle-même)—et enfin le récit des Amours de mylord Édouard, où l'on voit une fille galante refuser d'épouser son amant et se racheter par le sacrifice, ce qui est donc encore une histoire de relèvement,—et comme un premier crayon de toutes les «dames aux camélias» qu'on a vues depuis.
Tout cela éloquent, harmonieux, et tout cela sincère et presque ingénu; et dans tout cela bien des choses que nous remarquons à peine, à moins d'être avertis, mais qui étaient neuves alors: un roman qui n'est pas parisien; l'amour, le mariage, l'adultère pris au sérieux; un roman plein de pensées (les personnages y étant tous des raisonneurs) et plein de paysages (les personnages vivant dans la plus belle nature) et plein de lyrisme (les personnages, et surtout l'amant, qui est le plus souvent passif, s'y complaisant à des effusions sur les thèmes de l'absence, du désir, du regret, du souvenir, de la nature indifférente ou consolatrice, etc.).
Et c'est pourquoi,—quelque tendresse qu'on ait pour la Princesse de Clèves ou Manon Lescaut,—il faut bien dire que, tout de même, la Nouvelle Héloïse est d'un autre ordre et qu'elle renouvelle le roman, tant elle le hausse, l'élargit et le diversifie.
Nous ne pouvons plus bien concevoir l'effet que produisit la Julie. Comparez-la seulement aux Égarements du cœur et de l'esprit, ou même à Marianne. La littérature du temps était, avouons-le, un peu desséchée. Le vagabond, le rêveur, le solitaire Rousseau y rouvrit de larges sources neuves.
De la Julie se répandirent dans toute la société d'alors le goût de la nature, de la vie campagnarde (ce qui est fort bien), le culte de la sensibilité (ce qui ne serait pas mal), mais de la sensibilité se croyant une vertu (ce qui est dangereux). On fut plus touché, j'en ai peur, des sophismes du premier volume et des paradoxes psychologiques du troisième que de la morale excellente et traditionnelle qui se rencontrait dans le tome du milieu. Et il arriva bientôt que les formes du roman auparavant en faveur, le roman naïvement romanesque et le roman franchement libertin (qui du moins étaient faciles à distinguer) cédèrent le pas au roman à la fois sérieux et menteur. Et ainsi, au cours des âges suivants, tous les romans où sont affirmés la fatalité et le droit de la passion, tous les romans de mésalliances sociales ou morales, tous ceux où l'amour triomphe, souvent contre la raison, des préjugés ou des convenances de classes, et ceux où le vice parle le langage de la vertu, et ceux où abondent les courtisanes touchantes, et ceux où les personnages se font une morale particulière, supérieure à la morale commune, prennent le sentiment pour la conscience et commettent des actions douteuses avec des discours et des gestes avantageux, tous ces romans où règne ce que j'appellerai «l'illusion sur la moralité des actes», les Indiana, les Lélia, les Jacques et leurs innombrables petits... on peut dire que, directement ou non,—et sans que peut-être ce soit «la faute à Rousseau»,—ils découlent de la Nouvelle Héloïse, mère gigogne des sophismes romantiques et des rêves orgueilleux.
Mais, pour ne point finir sur ces mots trop maussades, pour vous faire sentir au bout d'un siècle et demi quel accent nouveau apportait la Julie, je veux vous lire un de ces morceaux que j'appelais «lyriques», une page qui semble un thème tout prêt pour les vers de quelque poète de 1830,—qui d'ailleurs n'auraient pas valu cette prose. (C'est, dans la sixième partie, une lettre de Saint-Preux à madame de Wolmar, dans un moment où il est amoureux à la fois de Julie et de Claire):
Femmes! femmes! objets chers et funestes, que la nature orna pour notre supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont la haine et l'amour sont également nuisibles, et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunément! Beauté, charme, attrait, sympathie, être ou chimère inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés! beauté, plus terrible aux mortels que l'élément où l'on t'a fait naître, malheureux qui se livre à son charme trompeur! C'est lui qui produit les tempêtes qui tourmentent le genre humain. Ô Julie! ô Claire! que vous me vendez cher cette amitié cruelle dont vous osez vous vanter à moi! J'ai vécu, dans l'orage, et c'est toujours vous qui l'avez excité. Mais quelles agitations diverses vous avez fait éprouver à mon cœur! Celles du lac de Genève ne ressemblent pas plus aux flots du vaste océan. L'un n'a que des ondes vives et courtes dont le perpétuel tranchant agite, émeut, submerge quelquefois, sans jamais former de long cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent élevé, porté doucement et loin par un flot lent et presque insensible; on croit ne pas sortir de la place, et l'on arrive au bout du monde.
SEPTIÈME CONFÉRENCE
émile.
Nous avons vu que, en 1758 probablement, Rousseau, ayant terminé la Nouvelle Héloïse, se mit à écrire Émile ou de l'Éducation.
Qu'il l'ait écrit, on peut penser que cela était à peu près inévitable.
On s'occupait de plus en plus, depuis une soixantaine d'années, des choses de l'éducation. Pour ne citer que les principaux livres écrits sur ce sujet, il y avait eu l'Éducation des filles de Fénelon; Télémaque (1699); le Traité des Études du bon Rollin; les Pensées sur l'éducation, de Locke (traduction française, 1728); les Avis d'une mère à son fils et les Avis d'une mère à sa fille de madame de Lambert (1734). Les mères philosophes, comme madame d'Épinay et madame de Chenonceaux, consultaient continuellement Jean-Jacques sur ces questions.
Dans les Mémoires de madame d'Épinay, il y a un chapitre amusant où cette dame visite, avec Duclos, le précepteur de son fils, le doux et paresseux M. Linant, et où l'on voit, par les propos de Duclos, que les plus raisonnables «hardiesses» de l'Émile étaient, comme on dit, «dans l'air».
—Monsieur, dit Duclos au précepteur, peu de latin, très peu de latin; point de grec, surtout... De quoi cela l'avancerait-il, votre grec?... Il ne s'agit pas ici d'en faire un Anglais, un Romain, un Égyptien, un Grec, un Spartiate,... mais un homme à peu près bon à tout.—Mais, monsieur, objecte le pauvre Linant, ce n'est pas là une éducation ordinaire... Il faut réformer et refondre, pour ainsi dire, un caractère...—Qui diable vous parle de cela? reprend Duclos... Gardez-vous-en bien, il ne faut pas vouloir changer le caractère d'un enfant; sans compter qu'on n'y réussit jamais, le plus grand succès qu'on puisse s'en promettre, c'est d'en faire un hypocrite... Non, monsieur, non; il faut tirer tout le parti possible du caractère que la nature lui a donné; voilà tout ce qu'on vous demande, etc.
Une autre fois, dans le temps que Rousseau habite l'Ermitage, madame d'Épinay a avec lui un entretien où nous voyons déjà poindre l'idée de l'Émile (Mémoires de madame d'Épinay, tome III, lettre à Grimm.)
Joignez à cela, dans la Nouvelle Héloïse (Partie V, lettre 3), à propos des enfants de Julie, une quarantaine de pages, qui sont presque une première version du premier volume de l'Émile mise dans la bouche de monsieur et de madame de Wolmar,—version moins systématique et plus vraie. On y trouve déjà, toutefois, des axiomes tels que ceux-ci:
Tous les caractères sont bons et sains en eux-mêmes, selon M. de Wolmar. Il n'y a point, dit-il, d'erreur dans la nature; tous les vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes qu'il a reçues. Il n'y a point de scélérat dont les penchants mieux dirigés n'eussent produit de grandes vertus, etc.
Rousseau lui-même avait été précepteur (chez M. de Mably, à Lyon, pendant une année environ). Il aimait enseigner. Depuis que la gloire lui était venue, il était, aux yeux de tous les agités, le professeur public de vertu, le réformateur de la société. Or la société peut être réformée surtout par l'éducation. Rousseau devait donc faire son traité de l'éducation; il n'y pouvait guère échapper. Et il devait nécessairement concevoir l'éducation comme l'art de respecter chez l'enfant la nature, de la laisser se développer à l'aise, en se contentant de la défendre contre la pernicieuse influence des conventions sociales. Il y était obligé par ses premiers livres.
Et il y était obligé aussi par sa propre expérience. Lui-même s'était développé tout seul, non pas, il est vrai, tout à fait en dehors de la société, mais un peu en marge et, dans tous les cas, en dehors de la famille et en dehors du collège. Il n'avait reçu l'enseignement ni des parents, ni des maîtres, sauf pendant les deux années passées chez le pasteur Lambercier, et d'ailleurs en jeux et en promenades beaucoup plus qu'en leçons. Depuis l'âge de dix ans, il n'avait lu que ce qui lui plaisait. Il n'avait reçu de leçons que des choses. Ses propres sottises l'avaient formé, lui avaient appris la morale et la vie. Et de cette éducation sans famille, ni collège, ni précepteur, était sortie cette merveille de sagesse, de vertu, de sensibilité: lui, Jean-Jacques. C'est donc cette éducation-là qu'il donnera à son disciple imaginaire; mais, ces leçons des choses que Rousseau enfant et adolescent a reçues du hasard, c'est lui-même qui les ménagera méthodiquement à son élève. On verra, pour ainsi dire, Jean-Jacques à cinquante ans précepteur de Jean-Jacques à dix ans, à quinze ans, à vingt ans; et ce sera très beau; et tout portera; et Jean-Jacques aura l'infini plaisir, là encore, d'être toujours en scène, et à tous les âges, et de ne jamais sortir de lui-même.
Entrons maintenant dans l'analyse de l'Émile.
(Je ne dois pas omettre que vers la trentième page du livre I, Jean-Jacques a le courage de faire allusion à ses propres enfants.)
Celui, dit-il, qui ne peut remplir les devoirs de père, n'a point le droit de le devenir. (Il avait écrit le contraire, en 1751, dans sa lettre à madame de Francueil.) Il n'y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteur, vous pouvez m'en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu'il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n'en sera jamais consolé.
Et là-dessus on peut également dire, selon qu'on lui est ennemi ou indulgent, que c'est grande impudence à lui d'écrire un traité de l'éducation après avoir abandonné ses cinq enfants,—ou qu'il l'écrit dans une pensée d'expiation.
Commençons.—L'objet de l'éducation est de former non un citoyen, ni l'homme de telle ou telle profession,—mais un homme. (Je ne sais pas s'il ne serait pas plus simple et plus sûr de former d'abord l'homme d'un pays, d'une religion, d'une profession, et si «l'homme» tout court ne viendrait pas par surcroît: mais passons.)
Dans l'ordre naturel, dit Rousseau, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l'état d'homme; et quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s'y rapportent... Vivre est le métier que je veux apprendre à mon élève. En sortant de mes mains, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre; il sera premièrement homme: tout ce qu'un homme doit être, il saura l'être au besoin aussi bien que qui que ce soit; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne... Celui d'entre nous qui sait le mieux supporter les biens et les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé, d'où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu'en exercices.
Mais cet objet de l'éducation, comment le réaliser?
Dans l'article: Économie politique écrit pour l'Encyclopédie (en 1745, je crois), Rousseau pensait que l'objet de l'éducation est de former des citoyens, et il réclamait l'éducation en commun, et l'éducation par l'État. Mais il paraît qu'il a réfléchi. Dans une société corrompue, l'éducation publique ne peut être que corruptrice. Rousseau décrira donc l'éducation d'un seul enfant par un seul maître. Chose assez vaine, et d'où il n'y aura pas grandes conclusions à tirer,—l'auteur, d'une part, imaginant un cas exceptionnel, et l'éducation, d'autre part, devant évidemment être applicable à des ensembles d'individus nombreux, réels et divers.—Ici, encore, passons, et voyons l'éducation idéale selon Rousseau.
Il y faut d'abord certaines conditions: 1º pour l'élève; 2º pour le maître.
L'élève que Rousseau choisit, Émile, est né sous un climat tempéré. Il est vigoureux et sain; riche («parce que nous serons sûrs au moins d'avoir fait un homme de plus, au lieu qu'un pauvre peut toujours devenir homme de lui-même»); noble (parce qu'Émile n'aura pas le préjugé de la naissance et que ce sera toujours «une victime arrachée à ce préjugé»); orphelin (Émile a encore son père et sa mère; mais il est orphelin en ce sens que ses parents remettent tous leurs droits aux mains de son précepteur).
Sa mère doit le nourrir elle-même. Si sa santé ne le lui permet absolument pas, Rousseau donne ses conseils sur le choix de la nourrice, sur son alimentation, etc. Pas d'emmaillotement; beaucoup d'eau froide. L'enfant doit habiter la campagne: «Les hommes ne sont pas faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre qu'ils doivent cultiver... Les villes sont les gouffres de l'espèce humaine.»
«Pour qu'un enfant pût être bien élevé, a dit Jean-Jacques dans le passage des Mémoires de madame d'Épinay que je rappelais tout à l'heure, il faudrait commencer par refondre la société.» Or, on ne le peut pas. Donc, pour empêcher que la société ne corrompe en lui la nature, il n'y a qu'un moyen: c'est de l'isoler de la société,—et même de ses parents, nécessairement imbus de préjugés sociaux,—et de le confier totalement à un précepteur, avec qui il devra passer sa vie.
Ceci nous amène aux conditions requises pour le précepteur ou «gouverneur».
Un gouverneur! s'écrie Rousseau. Oh! quelle âme sublime!... En vérité, pour faire un homme, il faut être père ou plus qu'homme soi-même.
Le gouverneur doit être jeune, pour devenir, à l'occasion «le compagnon de son élève». Il ne sera pas appointé. Ce sera un ami des parents, célibataire et de loisir, qui, par goût, se chargera de l'éducation de l'enfant, et consacrera à cette tâche la meilleure partie de son existence.
Pour moi, je lis ces choses-là avec un peu d'inquiétude. On ne peut pas dire ici: «C'est sans doute un système idéal d'éducation, mais duquel on peut rapprocher, dans une certaine mesure, l'éducation de tous les enfants.» On ne peut pas le dire, puisque ce système implique,—essentiellement et pour commencer,—l'isolement et la richesse.—C'est donc un rêve pur. Mais quel rêve? Celui d'une éducation plus qu'aristocratique. De telles conditions y sont requises qu'il n'y aurait, dans tout le royaume de France, que quelques centaines d'enfants qui pussent recevoir une éducation de cette sorte. Applicable seulement à une si petite minorité, cette éducation, si elle réussit, donnera une espèce de «surhommes»,—de surhommes sensibles et pleurards selon la conception de Rousseau, mais guéris du mensonge social et fidèles à la nature,—et dont le petit groupe, produisant d'autres surhommes, arrivera peut-être lentement à réformer la société elle-même.—Est-ce là la pensée de Rousseau? Je ne sais pas. Lui non plus. Même, on s'aperçoit dans la suite que ces conditions posées avec tant de rigueur et de solennité (isolement complet, gouverneur volontaire et perpétuel), ne sont pas indispensables aux parties les plus sensées de son plan. Mais quoi! Il rêve, et cela l'amuse.
Donc, l'enfant ainsi isolé, il s'agit de laisser la nature agir sur lui, et seulement d'en protéger le développement contre les influences funestes.
Mais la nature, qu'est cela?—Nous l'avons souvent demandé à Rousseau. Cette fois enfin il nous répond; et c'est, je crois, la seule fois dans toute son œuvre.
Mais peut-être, dit-il lui-même, ce mot de nature a-t-il un sens trop vague; il faut tâcher de le fixer... Nous naissons sensibles, et, dès notre naissance, nous sommes affectés de diverses manières par les objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons pour ainsi dire la conscience de nos sensations, nous sommes disposés à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent, d'abord selon qu'elles nous sont agréables ou déplaisantes, puis selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin selon le jugement que nous en portons sur l'idée de bonheur ou de perfection que la raison nous donne. Ces dispositions s'étendent et s'affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles et plus éclairés; mais, contraintes par nos habitudes, elles s'altèrent plus ou moins par nos opinions. Avant cette altération, elles sont ce que j'appelle en nous la nature.
Je ne vous donne pas cela pour une merveille de clarté et de précision, mais enfin on en peut extraire ceci: «La nature, c'est la disposition à rechercher ce qui nous est agréable, ce qui nous convient, et, ce que nous croyons être le bonheur ou la perfection, et à fuir le contraire de tout cela.»
Mais alors, pourquoi, après avoir dit (première ligne de l'Émile): «Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses», Rousseau ajoute-t-il: «Tout dégénère entre les mains de l'homme», entendez: de l'homme vivant en société? Il est pourtant bien clair que l'homme est naturellement social; que la vie en société s'explique elle-même (pour reprendre la définition de Jean-Jacques) par une «disposition à rechercher le bonheur» et qu'elle est donc, elle aussi, naturelle.
C'est (dit Rousseau, et il est revenu vingt fois sur cette distinction), c'est que le désir de se conserver et d'être heureux, bref l'égoïsme naturel à l'homme est forcément inoffensif quand l'homme vit isolé, dans l'état sauvage. Mais cet innocent égoïsme devient malfaisant lorsque les hommes vivent ensemble: car alors l'égoïsme de chacun se heurte à celui des autres et se transforme en amour-propre, vanité, orgueil, cupidité, haine, envie, etc. Et c'est ainsi que la nature est corrompue par la société.
—Mais, reprendrons-nous, il n'en est pas moins vrai que la société est dans la nature; que la société est la nature encore. Lorsque les théologiens parlent des suites du péché originel; lorsque les moralistes parlent des instincts égoïstes et de l'animalité qui est en nous; et lorsque les uns déclarent la nature mauvaise, et lorsque les autres la jugent fort mêlée, il est bien évident qu'ils ne parlent pas de l'homme préhistorique, vivant (si toutefois il y a jamais vécu) dans un état d'isolement dont nous ne savons rien, mais, de l'homme vivant avec ses semblables, car c'est là seulement que nous pouvons observer la «nature». Et, là, nous ne pouvons vraiment pas dire que la nature est bonne: mais nous sommes bien obligés de reconnaître qu'elle est plus ou moins bonne ou mauvaise selon les individus,—et que, justement, l'objet de l'éducation est et a toujours été de la combattre sur certains points, de la réformer, de l'épurer.
Mais Rousseau dirait sans doute: Cela m'est égal. J'appelle naturel ce qui est bon, ce qui me ressemble. Je dis que ce qui n'est pas bon n'est pas naturel. La nature est bonne; la société n'est pas naturelle puisqu'elle n'est pas bonne; j'éléverai Émile selon la nature.—A quoi l'on n'a plus rien à répondre, puisque tout cela n'est plus que jeu et abus de mots, et que Rousseau appelle les choses comme il lui plaît.
Reprenons l'histoire de l'éducation d'Émile; nous aurons peut-être quelques surprises.
Pour que l'enfant se développe «selon la nature», c'est bien simple, il ne faut rien lui apprendre, Rousseau appelle cela l'«éducation négative».
Il faut, d'une part, le laisser libre autant que possible, le laisser jouir du bonheur propre à son âge. Mais il faut aussi, d'autre part, le soumettre directement à la leçon des choses, en sorte qu'il apprenne lui-même, à ses dépens, ce qu'il doit rechercher ou éviter. Les choses sont souvent hostiles. Il est excellent qu'il en pâtisse, qu'il s'habitue tout seul à resserrer sa vie, à distinguer ce qui dépend de lui et ce qui n'en dépend pas, à accepter la nécessité. Ainsi, à l'enfant élevé selon la nature, la première leçon muette est une leçon de résignation.