J'ai lu Rousseau tout entier, disait Tolstoï à l'un de nos compatriotes; j'ai lu ses vingt volumes, y compris le dictionnaire de musique. Je l'admirais avec plus que de l'enthousiasme; j'avais un culte pour lui. A quinze ans je portais à mon cou, au lieu de la croix habituelle, un médaillon avec son portrait. Il y a des pages de lui qui me sont si familières qu'il me semble les avoir écrites.
Et enfin (et je l'ai souvent senti dans cette longue promenade à travers son œuvre), soit par lui-même, soit par les écrivains qui ont subi son influence, il agit aujourd'hui encore sur beaucoup d'entre nous, même à notre insu. Il agit encore sur la part la plus aveugle de nous-mêmes, sur notre sensibilité: car lui-même est un être sensible prodigieusement, et d'une sensibilité sans règle, c'est-à-dire très distincte de la bonté, souvent ennemie de la raison, et souvent maîtresse d'erreur et instigatrice de révolte.
Avant de le quitter, je le considère dans le plus complaisant des nombreux portraits qu'il a laissés de lui-même: ses quatre Lettres à M. de Malesherbes. (Et cette manie d'«expliquer éternellement son caractère» a vraiment quelque chose de peu viril, et est signe, déjà, de faiblesse mentale.)—Lorsqu'il compose ces quatre Lettres, il est dans son plus beau moment; il vient d'écrire la Julie, le Contrat et l'Émile; et sa folie n'est que commençante. Or, comment se voit-il? et comment se définit-il?
Dans ce portrait,—qu'il veut pourtant aussi avantageux que possible,—il oublie, ou néglige, ou dédaigne les parties les plus saines de lui-même, celles où se seraient sans doute reconnus ses aïeux parisiens et catholiques; il oublie le Jean-Jacques qui a écrit des choses si raisonnables sur le patriotisme, par exemple (dans l'article Économie politique), ou sur le naïf Projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre; celui qui a écrit l'admirable troisième partie de la Nouvelle Héloïse, et, dans l'Émile, la Profession de foi du Vicaire et les chapitres délicieux sur l'éducation de Sophie, et certaines pages des Lettres de la Montagne et, dans sa correspondance privée, tant de lettres pleines de raison (car c'est surtout pour le public qu'il osait ses folies).
Il oublie, dis-je, ce qu'il eut de meilleur; et voici comme il se peint.
Après avoir exprimé son «dégoût des hommes», il en cherche la cause. «Elle n'est autre, dit-il, que cet indomptable esprit de liberté que rien n'a vaincu» (car, naturellement, il donne aux choses de favorables noms). Il continue en disant que «personne au monde ne le connaît que lui seul». Il assure connaître ses défauts et ses vices, mais il ajoute aussitôt: «Avec tout cela, je suis très persuadé que, de tous les hommes que j'ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi.»
Il se définit lui-même «une âme paresseuse qui s'effraie de tout soin, un tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter, et sensible à l'excès à tout ce qui l'affecte». Il proclame son mépris absolu de l'opinion. (Or l'«opinion», comme il l'entend, peut être le sentiment des sots, mais peut être aussi la plus respectable et la plus nécessaire des traditions.) Il écrit fièrement: «Je hais les grands», lui qui a si longtemps paru ne pouvoir se passer d'eux.—Son plus grand plaisir, c'est de rêver. Il raconte les orgies silencieuses de sa sensibilité et de son imagination à travers les bois de Montmorency:
Et cependant, dit-il, au milieu de tout cela, le néant de mes chimères venait quelquefois me contrister tout à coup. Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalités, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement du cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas l'idée, et dont pourtant je sentais le besoin.
Qu'est-ce que tout cela, sinon l'éclatant portrait d'un poète lyrique—et d'un révolté? (Et c'est par ce second trait qu'il a séduit beaucoup d'hommes, car la révolte plaît d'abord.)
Poète, grand poète, âme de désir, tempérament du même ordre que celui d'un Byron, d'un Léopardi ou d'un Musset,—mais dont la poésie tout individuelle s'est, par une série de hasards, principalement exercée sur des objets qui ne souffrent point la poésie, surtout celle-là, et qui veulent de l'observation et de la raison. Et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que ces théories, qu'édifiaient son imagination et sa sensibilité servies par une brillante et décevante dialectique, ces théories qui devaient être si malfaisantes après lui,—de son propre aveu il n'y croyait pas au sens exact du mot: il les rêvait; et c'est par des «chimères» dont il a confessé «le néant» qu'il devait ravager l'avenir.
Car ce n'est pas seulement le poète lyrique dont il trace le portrait dans ses Lettres à M. de Malesherbes: c'est encore,—avec le rêveur ivre et engourdi de songes,—le solitaire orgueilleux, l'autodidacte outrecuidant, l'indiscipliné, le révolutionnaire par instinct, l'insociable qui réforme tous les jours la société, l'homme qui date tout de lui, qui ramène tout à lui et subordonne tout à son rêve ou à son caprice; qui fait à chaque instant table rase de toute l'œuvre humaine, et qui croit faire avancer les hommes en rompant la continuité entre les générations; l'homme qui peut bien faire complices de ses imaginations les anthropoïdes ou les Spartiates, mais qui, en réalité, ne tient nul compte des morts de sa race, «plus nombreux que les vivants»;—bref, exactement le contraire d'un Bossuet ou d'un Auguste Comte.
J'ai adoré le romantisme, et j'ai cru à la Révolution. Et maintenant je songe avec inquiétude que l'homme qui, non tout seul assurément, mais plus que personne, je crois, se trouve avoir fait chez nous ou préparé la révolution et le romantisme, fut un étranger, un perpétuel malade, et finalement un fou.
Mais on l'a aimé. Et beaucoup l'aiment encore; les uns, parce qu'il est un maître d'illusions et un apôtre de l'absurde; les autres, parce qu'il fut, entre les écrivains illustres, une créature de nerfs, de faiblesse, de passion, de péché, de douleur et de rêve. Et moi-même, après cette longue fréquentation dont j'ai tiré plus d'un plaisir, je veux le quitter sans haine pour sa personne,—avec la plus vive réprobation pour quelques-unes de ses plus notables idées, l'admiration la plus vraie pour son art, qui fut si étrangement nouveau, la plus sincère pitié pour sa pauvre vie,—et une «horreur sacrée» (au sens latin) devant la grandeur et le mystère de son action sur les hommes.
FIN
Imprimerie L. Pochy, rue Vieille-du-Temple, Paris.—1215-3-07.
DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18
les rois, roman.................1 vol.
théâtre
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l'aînée, comédie en quatre actes. l'âge difficile, comédie en trois actes. la bonne hélène, comédie en deux actes, en vers. le député leveau, comédie en quatre actes. flipote, comédie en trois actes. mariage blanc, drame en trois actes. la massière, comédie en quatre actes. le pardon, comédie en trois actes. révoltée, pièce en quatre actes. les rois, drame en cinq actes. bertrade, comédie en quatre actes. |
En cours de publication:
théâtre complet
Déjà parus, tomes I et II.................2 vol.
NOTES:
[1] J'ai reçu de M. Aug. de Montaigu une brochure intitulée: Démêlés du comte de Montaigu, ambassadeur à Venise, avec son secrétaire, J.-J. Rousseau (Plon-Nourrit, 1904). M. Aug. de Montaigu y démontre, par des pièces des archives de Venise, que Rousseau a chargé injustement son ambassadeur, qu'il ne fut pas un secrétaire irréprochable, qu'il fit, notamment, de la contrebande, et qu'il fut congédié par le comte de Montaigu.
[2] Cette découverts est due à madame Macdonald. J'ignore ce qu'elle en a conclu.
[3] Dans un Recueil des airs, romances et duos de J.-J. Rousseau publié par souscriptions en 1871, on lit cette note à la suite de la liste des souscripteurs: «L'éditeur a cru devoir à sa délicatesse de présenter cette liste, pour rendre notoire le montant de tout et bénéfice qu'il a destiné à l'Hôpital des Enfants-Trouvés.»
[4] Voyez dans quelle mesure cela peut excuser Rousseau.—Un «abonné du Temps» me présente ces observations: «...Dans les milieux les plus honnêtes et les plus cultivés les rapports des parents et des enfants étaient plus distants (au XVIIIe siècle) qu'ils ne le sont de nos jours; si les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de force que ceux que nous éprouvons, ils étaient aussi plus simples, moins nuancés, et il s'y mêlait plus de rudesse... Il ne semble pas que l'opinion se soit alors émue de faits qui révolteraient notre conscience. Ce qui le prouve, c'est qu'un homme de la valeur de Rousseau, après ses aveux, ne trouverait pas aujourd'hui un ami pour lui tendre la main... Or, tous les salons s'ouvraient pour l'auteur du Devin et des Discours.» (Mais quelques-uns seulement de ses amis savaient sa faute, et la savaient par lui.) «... Il n'est pas juste ni humain de le juger au nom d'une morale qu'il a ignorée.» (Alors, à quoi se réduit son rôle de moraliste? Ou pourquoi s'est-il tant repenti? Et «l'abonné du Temps» ne disait-il pas lui-même, tout à l'heure, que «les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de force qu'aujourd'hui?» Enfin, jugez vous-mêmes.)
[5] Le vrai texte porte: Si le rétablissement...
[6] Madame de Warens.
[7] Buffon et Piron étaient membres de cette Académie, mais n'assistaient presque jamais aux séances.
[8] Chez d'Holbach, vers 1750.
[9] C'était le surnom qu'on donnait au fils de madame d'Épinay.
[10] Il n'avait pourtant que quarante-six ans.
[11] Il dit ailleurs que c'en était une.
[12] Voltaire.
[13] Voir aussi la lettre où Saint-Preux raconte à Julie qu'il a été entraîné chez les filles, et la réponse de Julie.
[14] Remarquons cependant que le mouvement syndicaliste, si obscur encore, semble aller contre la démocratie absolue. Certains syndicalistes traitent Rousseau de «théoricien de la servitude démocratique».
[15] Il ne faut pas oublier que la rédaction primitive du Contrat social est antérieure au premier Discours de Rousseau et à sa théorie de la bonté de la nature.
[16] Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire.