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Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832

Chapter 14: IX
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About This Book

Set during the July insurrection and its aftermath, the narrative opens with an elderly marquis returning to Paris with his devoted servant to reunite with his grown children. Their journey collides with urban insurrection, barricades, wounded men, and the thunder of cannon. The story contrasts aristocratic lineage and Breton rural solidity with a sensitive young son whose frailty recalls his mother. Episodes blend intimate family portraiture, social detail of provincial life, and street fighting, examining loyalty, class obligations, and personal identity as political upheaval reshapes private destinies.

VI

FERNANDE

On sait que M. de Salis, colonel des Suisses, avait envoyé Jean de
Kardigân au maréchal Marmont.

Le troisième fils du marquis étant le héros de ce roman, le lecteur nous permettra de faire, en quelques lignes, son portrait.

Louis et Philippe tenaient de leur père.

Jean, comme Marianne, ressemblait à sa mère. La forte race des Kardigân ne se retrouve pas dans cette frêle nature, presque féminine. La taille est moyenne. Les cheveux blonds couvrent un front où la pensée a mis son empreinte. C'est un adolescent de vingt ans, avec tout le charme et toute l'élégance d'une nature fine.

Les yeux sont noirs, un peu trop enfoncés dans la tête pourtant. La lèvre rouge cache des dents très blanches. Les extrémités sont petites; une moustache et une royale blondes achèvent de donner à cette charmante figure une ressemblance frappante avec le portrait de Jean de l'Aigle, aïeul des Kardigân, qu'on peut voir à Versailles. Mais c'est une âme indomptable qui vit dans ce corps.

Quand il était arrivé au régiment avec son allure un peu timide, Jean avait commencé par faire sourire ses camarades qui le surnommèrent en riant: Mademoiselle.

Le premier qui s'avisa de dire en face ce mot au jeune homme, reçut en plein visage le gant du baron.

Il s'appelait Aymond de Chelles.

Le lendemain, ils se rencontrèrent au bois de Boulogne, dans une allée écartée.

Aymond, grand et beau garçon, très fort, semblait ne devoir faire qu'une bouchée de son adversaire.

De plus, il avait une réputation de tireur à l'épée qui en imposait aux plus résolus.

Or, pendant les dix minutes que dura le combat, Jean joua avec l'épée de son adversaire comme l'eût fait un Saint-Georges.

Quand il eut suffisamment montré sa force aux témoins stupéfaits, le jeune baron prit de tierce le fer de M. de Chelles et l'envoya sauter à dix pas.

Irrité, celui-ci ne fit qu'un bond jusqu'à son épée, la ramassa, et se remit en garde.

La seconde passe dura quelques instants. Aymond reçut un coup droit qui lui perça l'épaule de part en part.

—Dis donc, camarade, la demoiselle est en acier! prononça Jean d'une voix vibrante.

Ce fut le premier mouvement.

Le second fut de relever avec douceur son compagnon d'armes blessé et de le panser lui-même.

Or, le lendemain, Jean eut un second duel. Voici comment.

Dans un bal au ministère de la guerre, le jour même, il entendit un jeune homme parler de cette rencontre en se moquant de M. de Chelles. Le garde-du-corps s'avança, et lui dit:

—Monsieur, je suis le camarade de M. de Chelles, et je vous prie de parler de lui en d'autres termes.

—Monsieur, j'en parle comme il me plaît.

—C'est ce que nous verrons.

—Quand vous voudrez.

—J'allais vous le proposer.

—Aimez-vous le bois de Vincennes?

—Je ne le connais pas, riposta Jean, toujours avec le même sang-froid.

—Voulez-vous me permettre de vous en faire les honneurs?

—J'en serai très-flatté.

—L'honneur sera tout pour moi…

Etc., etc.

Le résultat fut que le jeune homme, nommé Henry Delsarte, demeura stupéfait en voyant qu'il avait affaire au propre adversaire de celui qu'il attaquait.

—Comment! vous défendez votre ennemi! s'écria-t-il.

—Un homme n'est jamais mon ennemi, quand je me suis battu avec lui! répondit Jean.

Le second duel ressembla au premier, avec cette différence que M. de Chelles avait eu l'épaule droite traversée, et que M. Delsarte reçut son coup à l'épaule gauche.

Aymond apprit l'aventure, et devint l'inséparable de «Mademoiselle.»

—Au fond, j'abhorre le duel, dit le baron de Kardigân. Mais si je n'avais pas fait une bonne fois mes preuves, on ne m'aurait jamais laissé tranquille!

Avec un pareil caractère, Jean n'avait pas tardé à être adoré de ses compagnons.

Ils disaient de lui:

—C'est le dernier chevalier.

Et, en effet, le jeune homme était profondément chevaleresque.

Or, le matin où nous faisons connaissance avec notre héros, il galope ventre à terre sur la route de Saint-Cloud à Paris.

Il ignore encore les catastrophes qui se sont abattues sur sa famille. S'il est désespéré, c'est de la chute de cette royauté que, comme son père, il aime d'un ardent amour.

Jean réfléchissait tout en courant.

Il était si bien absorbé dans ses pensées, qu'il ne vit pas, à mesure qu'il s'approchait de Paris, des groupes d'hommes armés qui le regardaient passer d'un oeil menaçant.

On reconnaissait son uniforme royal.

Jean ne s'aperçut de ces dispositions hostiles qu'en sortant de l'avenue de Neuilly, pour entrer dans une des rues qui, à cette époque-là, avoisinaient l'Arc de Triomphe.

Il y fit juste autant d'attention qu'un lion à une meute de chiens aboyant après lui.

Pourtant, dans une rue étroite, il se trouva cerné par dix ou douze hommes, le fusil à la main, qui arrêtèrent son cheval.

—Holà! écartez-vous! s'écria le jeune officier, en mettant la main dans une de ses fontes.

—On ne passe pas!

—Bah! Et au nom de qui parlez-vous?

Il sortit le pistolet de la fonte.

—Au nom du peuple!

—Au nom du roi, passage! dit lentement le baron de Kardigân.

Un cri de colère lui répondit.

Le vaincu bravait les vainqueurs.

Les combattants de Juillet étaient trop rapprochés de lui pour qu'ils pussent faire feu. Mais l'un d'eux lança à Jean un violent coup de baïonnette.

Celui-ci fit faire une volte rapide à son cheval qui reçut le coup.

Il tomba sur ses deux jambes, livrant l'officier sans défense à ses ennemis.

D'un bond Jean se dégagea.

Il commença par décharger ses deux pistolets, puis, tirant son sabre, il se colla contre la porte d'une maison, afin de ne pas être pris par derrière.

—Fusillons-le! dit un des hommes.

—Chargez vos fusils! reprit un second, moi, je vais m'amuser à le larder de petits trous avec ma baïonnette.

Heureusement, il n'eut pas le temps de s'amuser. Jean lui fendit la tête d'un revers de sabre.

Mais il n'en était pas plus avancé.

Déjà les fusils étaient chargés.

—Portez armes! cria le chef des révolutionnaires.

Jean appuya sa main crispée, tâtant la serrure, contre la porte placée derrière lui. Elle était fermée.

—En joue!…

Au même instant, le jeune baron se sentit tomber à la renverse. La porte venait de s'ouvrir brusquement.

—Feu! ordonna le chef.

Les sept balles trouèrent le bois.

La porte se referma. Jean était sauvé… Sans écouter les cris de rage de ses ennemis, sans s'occuper des coups de crosse qu'ils frappaient, il allait s'élancer dans la maison, quand une douce main prit la sienne, et une voix émue lui dit:

—Chut! venez!

Alors il comprit que ce chemin de salut lui avait été ouvert par celle qui lui parlait ainsi.

Il regarda…

Imaginez-vous la Juliette de Shakespeare, avec ses longs cheveux bruns, ses yeux bleus et son front pâle. C'était en effet la plus adorable créature que jamais poëte ait pu rêver ou peindre.

Tout entier à son admiration, Jean ne s'était pas aperçu que son inconnue le conduisait à travers un large escalier, et le faisait entrer dans une délicieuse chambre de jeune fille.

—Restez là! et ne bougez pas, dit-elle.

Elle l'enferma à clef et redescendit.

Aussitôt elle ouvrit la porte cochère.

—Que voulez-vous? demanda-t-elle aux hommes qui se présentèrent.

—Un brigand qui est entré ici.

—Es-tu une bonne citoyenne, au moins?

Un vieillard, haut de taille, vert et solide, parut, attiré par le bruit.

—Que se passe-t-il? Je suis le citoyen Grégoire, chef de section, dit-il.

A ce nom, le chef révolutionnaire se découvrit.

—Oui, vous êtes un bon, vous, citoyen! Nous cherchons un brigand qui est entré dans cette maison.

—Un brigand?

—Oui, un garde du roi.

Le vieillard se mit à rire.

—Bon gibier pour vous, grommela-t-il d'un air féroce. Cherchez, mes enfants.

—Pardon, excuse, citoyenne, reprit le chef, mais l'avez-vous vu cet assassin?

—Non, j'étais dans ma chambre.

—Vous n'avez rien entendu?

—Si, j'ai entendu des bruits de pas rapides dans l'allée qui mène au jardin. Mais je ne m'en suis pas inquiétée, parce que j'ai cru que c'était une personne de la section qui venait parler à mon père.

—Eh bien! si vous le permettez, mademoiselle, continua le chef, impressionné comme ses compagnons par la souveraine beauté de la jeune fille, nous allons chercher.

—Faites! dit-elle froidement.

Et, bien qu'une angoisse violente l'eût saisie au coeur, elle resta impassible.

La maison du sieur Grégoire se composait d'un rez-de-chaussée, d'un premier et d'un second étage.

On visita d'abord le rez-de-chaussée.

Naturellement, on n'y trouva rien.

Pourtant, pour pousser l'enquête jusqu'au bout et n'avoir rien à se reprocher, le chef ouvrit les armoires avec soin.

Grégoire et même la jeune fille les aidèrent dans cette perquisition.

Ensuite il passa au second étage, toujours suivi de ses hommes, moins un, laissé de faction en bas.

La jeune fille frissonna. Pourtant elle réfléchit qu'ayant dit être dans sa chambre, on n'aurait pas l'idée d'y entrer.

Par hasard, ce fut la dernière qu'on visita. Toutes étaient vides.

L'un des hommes aperçut cette porte fermée, quand les autres étaient ouvertes:

—Tiens! nous n'avons pas encore fouillé celle-là, dit-il.

—Eh bien! entrez-y, dit Grégoire…

Jean n'avait rien entendu de ce qui se disait. Seulement le bruit de la perquisition l'avertissait du danger.

Quand Grégoire dit:

—Eh bien, entrez-y…

Il comprit que tout était fini, qu'il allait être découvert et qu'il ne lui restait plus qu'à vendre chèrement sa vie.

Pourquoi, quand sa pensée embrassa tous ceux qu'il aimait, donna-t-il un regard à cette jeune fille qu'il n'avait fait qu'entrevoir un instant?

Il entendit distinctement ce qui se passa. Après l'autorisation du citoyen Grégoire, le chef des révolutionnaires s'apprêtait à ouvrir la porte.

Elle était fermée.

—Enfoncez-la, dit une voix.

Mais la jeune fille se jeta en travers.

—Vous n'entrerez pas! prononça-t-elle d'une voix ferme.

Un murmure d'étonnement accueillit ces paroles.

Le père lui-même ne comprenait pas.

—J'ai la clef, reprit-elle, mais je ne vous la donnerai pas. C'est ma chambre… Nul n'y entrera…

Elle dit cette phrase d'un air tellement pudique, avec tant de chasteté révoltée, que ces rudes hommes qui venaient de se battre avec fureur restèrent émus devant cette noblesse de la beauté et de l'innocence.

C'étaient des ouvriers. La plupart d'entre eux, tous travailleurs, avaient pris le fusil pour un principe faux, égarés par les discours de ces gens qui savent soulever le peuple, et, quand ils l'ont soulevé, le laissent mourir, pendant qu'ils se cachent prudemment.

Ceux-là étaient braves: ils devaient être bons. Le peuple est comme l'Océan. Il en a les rages cruelles et les apaisements imprévus.

Puis la tête radieuse de la jeune fille les impressionnait.

Le chef s'inclina devant elle.

—Mademoiselle, dit-il, nous ne pouvons pas soupçonner de royalisme la fille du citoyen Grégoire…

Un bruit léger se fit entendre dans la chambre. Elle pâlit.

Mais l'ouvrier continua.

—Nous nous retirons. Excusez-nous de vous avoir dérangés. Holà! les amis, redescendons, cria-t-il.

La petite troupe, Grégoire en tête, redescendit. L'ouvrier qui avait parlé était en queue.

Il revint auprès de mademoiselle Grégoire qui demeurait debout contre la porte, les bras étendus.

—Il est là, murmura-t-il à son oreille. Vous voulez sauver un homme… Peut-être avez-vous tort… mais il sera fait comme vous le désirez. Ne dites pas non! J'ai entendu tout à l'heure… Faites-le changer de vêtements, et qu'il s'enfuie par le jardin. Adieu!

Elle resta émue devant cet acte de générosité si simplement accompli.

—Voulez-vous me donner la main, monsieur? dit-elle à l'ouvrier, les yeux humides, je suis des vôtres, vous le savez… mais, je l'ai vu jeune… et j'ai pensé à ceux qu'il aimait.

Le chef embrassa légèrement la blanche et fine main qu'on lui tendait.

—Si vous avez besoin de Jérôme Hévrard, reprit-il, appelez-le. Je suis ouvrier sellier et je demeure rue Saint-Honoré, n° 117.

—Merci.

Quand le bruit des pas eut disparu dans l'escalier et qu'elle se vit bien seule, elle tira la clef de sa poche et l'introduisit dans la serrure.

Le danger était passé.

Pourquoi tremblait-elle?

C'est qu'elle allait se trouver seule dans sa chambre avec un jeune homme.

Mais ce n'était pas une nature frêle. Le sang rouge du Franc coulait dans ses veines. Elle rentra et ferma la porte.

Jean se fût cru un misérable d'adresser un seul mot de galanterie à celle qui venait de le sauver.

Puis, avec cette seconde vue du coeur que possèdent les créatures fines et distinguées, il devinait que la pudeur de la jeune fille avait besoin d'être rassurée.

—Mademoiselle, dit-il, j'ai tout entendu.

Elle rougit.

—J'ai une soeur qui vous ressemble; voulez-vous me dire votre nom? Elle priera pour vous.

—Je m'appelle Fernande Grégoire.

Il mit un genou en terre.

—Mademoiselle, reprit Jean, avec son beau et fier sourire, je ne sais pas quel avenir Dieu me garde; en des temps comme ceux-ci, la vie humaine est si peu de chose! mais laissez-moi vous dire que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, et que je vous respecte comme si vous étiez ma femme ou ma soeur.

La noble phrase du jeune homme rassura Fernande.

Puis, il lui suffisait de le regarder pour qu'elle comprît qu'elle ne courait aucun danger avec lui.

—Je suis le baron Jean de Kardigân. Si cet ouvrier, qui s'appelle Jérôme Hévrard, a besoin de moi jamais, faites-moi signe. Lui aussi a été généreux.

—Pourquoi veniez-vous à Paris, monsieur, quand vous y saviez votre vie menacée?

—Le devoir, mademoiselle.

—Si l'on vous avait tué?

—J'aurais été pleuré.

—Oh! vous me faites frissonner.

—Je n'ai pas encore accompli ma mission. Il faut que je parte.

—Maintenant, c'est impossible!

—Il le faut!

—Mais c'est impossible, vous dis-je!

—Il le faut!

—Eh bien! moi, monsieur, je ne vous le permettrai pas. D'abord, il faut que vous changiez de vêtements. Ensuite, vous ne pouvez fuir que par le jardin. Or, la chambre de mon père donne vue sur les allées. Il vous apercevrait…

—Mais il faut que je parte, cependant!

—Attendez, mon père sortira dans une heure, après déjeuner, pour se rendre à sa section.

—Une heure…

Jean pâlit beaucoup en prononçant ces deux mots. Un léger filet de sang parut sur le revers de son uniforme troué.

—Dieu! êtes-vous blessé?

—Oh! rien, mademoiselle…

—Je vous en supplie, monsieur!

—Ce doit être une égratignure; quand, dans la rue, j'ai dû me défendre contre les coups de baïonnette de ces enragés, il m'a bien semblé…

Mais Fernande n'écoutait plus.

Sans s'occuper du plus ou moins de convenance de ce qu'elle faisait, elle déchira la manche de l'uniforme, après l'avoir entamée avec des ciseaux.

Ce n'était qu'une égratignure.

Une pointe de baïonnette avait percé le gras du bras de deux centimètres.

Le sang coulait un peu.

Elle ouvrit son armoire, et prit deux mouchoirs. Puis elle lava la blessure avec un mélange d'eau et d'arnica.

Jean la regardait, et une émotion charmante s'emparait de lui.

Il admirait l'élégance innée, la beauté souveraine de cette jeune fille qui entrait si brusquement dans sa vie.

Mais il ne voulut rien laisser voir de ce qu'il ressentait. Il eût considéré comme une infamie de troubler ce jeune coeur. Rougissante, elle attacha la compresse improvisée sur le bras du baron. Puis, quand le pansement fut terminé, elle s'éloigna instinctivement de quelques pas.

—Je vous quitte, monsieur, dit-elle. Sur votre âme, ne parlez pas et ne bougez pas…

Elle disparut, laissant la chambre remplie du parfum idéal que semblent posséder la jeunesse et la beauté.

* * * * *

Resté seul, Jean regarda autour de lui.

C'était bien la chambre de jeune fille, élégante et chaste.

Dans un coin, à gauche, le lit virginal entouré de ses rideaux blancs, qui le cachaient entièrement.

A la muraille, un grand Christ d'ivoire pleurant sur sa croix blanche. Le citoyen Grégoire ne devait pas empêcher sa fille d'être pieuse. Une gravure représentait la première entrevue de Roméo et de Juliette, au bal des Montaigus. Avait-on dit à Fernande qu'elle ressemblait à l'héroïne de Shakespeare?

* * * * *

Jean ne pouvait détacher ses regards de ces objets qui parlaient si éloquemment à son esprit.

Le charme pénétrant, qui se dégage des choses matérielles, quand elles ont un sens pour l'âme et pour le coeur, le gagnait lentement…

Il rêvait… sans s'apercevoir que l'heure passait, rapide.

Il n'entendit même pas la robe de la jeune fille qui frôlait le mur du corridor. Elle entra, rieuse, apportant un plateau.

—J'ai pensé que vous auriez faim peut-être, dit-elle avec gaieté.

C'était la fin du rêve. Le prosaïsme de la vie reparaissait.

Jean fit honneur au déjeuner en homme de vingt ans, qui est à jeun et qui a faim.

—Maintenant, déguisez-vous, dit-elle.

Le baron de Kardigân secoua la tête.

—Non. Mon uniforme est mon drapeau. Je ne le cacherai pas!

—Je vous en supplie…

—N'insistez pas.

Un regard de Fernande obtint une concession.

D'autant plus que Jean réfléchit que, peut-être, s'il ne quittait pas son uniforme, il n'accomplirait pas sa mission. Il se contenta de retirer la veste d'ordonnance, et de la remplacer par un paletot noir.

De même, il quitta le shako pour un chapeau vulgaire.

—Maintenant, suivez-moi, reprit Fernande, mon père est sorti, et j'ai éloigné ceux qui nous servent.

Elle le conduisit dans l'escalier et à travers le jardin.

Par cette superbe matinée d'été, une brise douce les enveloppait. Les fleurs brillaient, les oiseaux chantaient.

Au moment de se séparer, ils se regardèrent, inconsciemment, émus et troublés…

Chacun d'eux emportait avec lui le coeur de l'autre.

VII

DÉPART

Jean de Kardigân apprit, sur le soir, l'arrivée de son père à Paris.

Son premier mouvement fut une joie profonde. Il adorait le vieillard, et sa tendresse n'avait d'égale que son respect pour lui.

Il trouva Aubin Ploguen à la Place.

Nous savons, en effet, que le marquis l'y avait laissé.

Le Breton avait un faible pour Jean.

Le jeune homme comprit, au premier regard jeté sur le fidèle serviteur, que quelque chose de grave, de terrible, peut-être s'était passé.

Il voulut interroger Aubin; mais celui-ci ne répondit que vaguement. Son maître ne lui avait-il pas recommandé le silence?

—Où est mon père? dit Jean.

—A l'École polytechnique, monsieur.

—Il ne tardera pas à revenir?

—En effet… c'est mon opinion.

Jean ne put jamais tirer autre chose d'Aubin Ploguen.

Ils attendirent ainsi de longues heures.

Le baron de Kardigân avait le coeur serré par de vagues épouvantes, quand il contemplait le visage attristé du Breton.

On y lisait de sombres angoisses.

Pour détourner son esprit des idées noires, il le reporta sur cet ange qui lui était apparu le matin, à une heure de danger mortel.

Sans qu'il s'en doutât, l'image de Fernande restait gravée en lui.

Il revoyait son beau visage, ses yeux purs et rayonnants.

Se rendait-il compte, seulement, du lent travail qui se faisait en lui?

Non: quand l'amour vrai, c'est-à-dire l'amour chaste et sincère naît dans une âme humaine, cette âme ne le sent pas: elle le devine.

Vers une heure du matin, le marquis arriva.

Jean chassa loin de lui toute pensée importune et courut se jeter dans les bras du vieillard.

Il lui sembla que son père l'embrassait avec plus de tendresse que d'habitude.

Mais il hésita avant d'avoir le courage de l'interroger. La figure dévastée, presque livide, du marquis, parlait.

—Mon père, qu'avez-vous? s'écria-t-il avec angoisse.

Monsieur le comte, répondit le marquis, vous êtes le seul enfant que Dieu m'ait laissé.

—Le seul enfant? Ciel! que voulez-vous dire, mon père?

—Hélas!

—Mon frère Louis?

—Il est tué!

—Ma soeur Marianne?

—Elle est tuée!

—Mon frère Philippe?

—Il est mort!…

Jean ne comprit pas d'abord le sens affreux de cette réponse impitoyable. Cette nouvelle le terrifiait, le désespérait. Il cacha sa tête dans ses mains et pleura.

—Pleure, pleure, enfant bien-aimé, murmura le vieillard en serrant son dernier-né sur sa poitrine; pleure, car Dieu te garde sans doute de rudes épreuves!

—Ah! je vous aimerai pour nous tous, dit Jean en embrassant son père.
Comment Louis et Marianne ont-ils été tués?

—En défendant le roi.

—Comment Philippe a-t-il été tué?

—Je n'ai pas dit que votre frère Philippe eût été tué.

—Mon père…

—J'ai dit qu'il était mort.

—Je ne vous comprends pas.

—Mon fils, pour la première fois, depuis que notre aïeul Kardigân mourut à Saint-Jean-d'Acre, notre devise fidèle a reçu un sanglant démenti. Celui qui était votre frère a trahi son nom, a trahi sa cause, a trahi son roi! Je l'ai chassé de ma famille, et désormais j'entends qu'il n'existe plus ni pour vous ni pour moi.

Jean connaissait son père; il connaissait l'implacabilité de cette nature loyale quand elle se trouvait placée en face de son devoir.

Rien ne le ferait plier.

Il courba le front sous cet arrêt, pleurant tout bas ces morts qui lui brisaient le coeur, cette trahison qui le laissait seul.

—Venez, dit M. de Kardigân.

Et les trois hommes allèrent passer le reste de la nuit auprès des cercueils de Louis et de Marianne.

Le lendemain, l'enterrement eut lieu.

C'était en vérité quelque chose de navrant que ces deux convois blancs qui marchaient lentement dans la rue.

M. de Kardigân, Jean et Aubin Ploguen suivaient, tête nue; derrière eux, quelques parents éloignés, les seuls qu'on eût pu prévenir par ce temps troublé.

Sur les draperies blanches qui couvraient le cercueil de Louis brillait le ruban rouge de la Légion d'honneur; sur celui de Marianne, les mains pieuses du père et du frère avaient jeté de belles fleurs… ces fleurs que la jeune fille aimait tant.

Les passants regardaient émus.

—Qui est-ce? demandait-on.

—Un père et un frère qui conduisent leurs chers aimés au tombeau!

—Tués, tous les deux?

—Tués, l'officier et la fille!

Et on se découvrait sur le passage de cette grande douleur qui arrachait des larmes à tous.

Jean portait son uniforme de garde-du-corps. Le peuple ne grondait plus en le voyant. Que sont les haines politiques en face de pareils deuils?

La cérémonie fut courte et silencieuse.

Une chaise de poste et deux chevaux sellés attendaient à la porte. Le marquis y monta, après avoir fait placer les deux cercueils dans la voiture. Jean et Aubin Ploguen sautèrent en selle.

Le duc d'Angoulême ayant accordé un congé au baron pour rendre les derniers devoirs à ceux qu'il avait perdus, Jean était libre d'accompagner son père à Kardigân.

On comprend combien fut triste un voyage accompli dans de pareilles conditions.

La seule joie du jeune homme était d'apercevoir à travers les portières de la voiture la tête pensive de son père.

Ils arrivèrent à Kardigân par une belle matinée du mois d'avril.

L'inhumation eut lieu dans le cimetière de la famille.

Puis tous les deux reprirent leur vie d'autrefois, quand Jean n'était pas encore parti pour Paris.

M. de Kardigân se courbait tous les jours de plus en plus. Sa tête blanche prenait des teintes verdâtres, par instants, qui inquiétaient la tendre sollicitude de son fils. Aubin Ploguen lui-même restait muet. On sentait qu'un vent de désolation soufflait sur cette maison naguère si fortunée, si enviée.

Un matin, Jean reçut une lettre de Paris. Il tressaillit en reconnaissant l'écriture de Philippe.

La lettre était déchirante.

Philippe avait consenti à perdre son nom, mais il ne consentait pas à perdre l'affection du vieillard. Il suppliait Jean d'obtenir son pardon, d'implorer pour lui.

Le jeune homme se sentit remué jusqu'au fond de l'âme en lisant ces lignes, où Philippe lui peignait sa souffrance.

Il entra dans la chambre de son père. M. de Kardigân, accoudé à sa table de travail, contemplait les portraits de ses deux enfants qui n'étaient plus.

Jean crut l'heure favorable.

Il s'avança près de lui.

—Vous avez à me parler, mon fils? demanda le marquis en relevant le front.

—Lisez, mon père.

M. de Kardigân prit la lettre; mais dès qu'il eut reconnu l'écriture, il la déchira et en jeta froidement les morceaux au vent.

—Père! père! il souffre et demande pardon!

—De qui me parlez-vous?

—De mon frère, de Philippe, de votre fils.

—Ce n'est pas votre frère, et ce n'est pas mon fils, ne l'oubliez pas!

—Monsieur le marquis, ayez pitié.

—Celui pour lequel vous m'implorez est mort: je vous l'ai déjà dit.

La voix du vieillard était nette et inflexible.

Jean comprit qu'il serait inutile d'insister davantage. Il se retira et raconta à son frère ce qui s'était passé.

Il le blâmait, lui aussi; mais il était jeune, et l'âge ne lui avait pas donné cette rigidité de conscience qui rendait le marquis impassible dans ses volontés.

Le soir, M. de Kardigân lui dit:

—Jean, vous allez me jurer de ne jamais lire une lettre comme celle de ce matin, et de n'y jamais répondre sans ma permission.

—Vous le voulez?

—Je le veux.

—Soit. Je vous le jure, mon père.

—Bien, mon enfant.

Quelques jours se passèrent encore.

Enfin, Jean vit, un matin, à son réveil, les équipages du marquis qui attendaient dans la cour du château.

Au même instant, son père entra dans sa chambre en costume de voyage.

—J'aurais voulu te prévenir plus tôt, mon enfant, dit celui-ci, mais je n'ai reçu la nouvelle que cette nuit.

—Nous partons?

—Oui.

—Quand?

—Dans deux heures.

Jean se hâta de faire ses derniers préparatifs. En vérité, sa vie était si pleine d'événements depuis la révolution de Juillet, qu'il ne s'étonnait plus de ce qui pouvait y survenir d'imprévu.

Aubin Ploguen restait au château.

L'affection qu'il portait à Jean avait doublé. Il sentait que la fin du marquis était proche, et que le comte resterait seul, n'ayant plus que lui.

—Ne trouvez-vous pas M. de Kardigân bien changé? lui demandait une fois le curé du bourg.

—Oh! oui… c'est mon opinion.

Le père et le fils montèrent à cheval.

—Où allons-nous, monsieur? demanda Jean à son père, au moment où ils passaient sous la verte allée du parc.

—Mon fils, nous allons saluer le roi de France. Il est bon de renouveler son serment de fidélité aux souverains qui partent en exil…

VIII

LE SERMENT

Charles X s'embarquait à Cherbourg.

M. de Kardigân et son fils gagnèrent Savenay et arrivèrent à Rennes par
Redon.

A Rennes, deux routes les conduisaient à Cherbourg: l'une suit le littoral de la mer, à l'extrémité ouest de la presqu'île de Cotentin; l'autre, la plus courte, passe à Avranches, à Pont-l'Abbé et à Valognes.

C'est celle-ci que prirent les voyageurs.

Le roi était annoncé quand ils entrèrent dans la ville.

Le lendemain, en effet, le bâtiment sur lequel devait s'embarquer
Charles X attendait en rade.

Il y a une chose qu'on n'a pas assez dite: c'est la profonde différence qui existe entre le départ de Charles X et celui de Louis-Philippe.

L'un fut un voyage, l'autre une fuite.

Le chef de la Maison de Bourbon quittait la France, entouré des siens, escorté de ses fidèles; le chef de la famille d'Orléans la quitta en se cachant.

Le marquis et Jean étaient des premiers sur la jetée, quelques heures avant l'embarquement.

Quand le roi parut, M. de Kardigân s'avança respectueusement au-devant de lui.

Le souverain connaissait son serviteur.

Il eut un sourire triste en apercevant cet ami des jours malheureux, qui fut toujours absent pendant les jours heureux.

Il tendit la main au vieux gentilhomme, qui la baisa respectueusement.

—Sire, dit le marquis, je sollicite de Votre Majesté quelques instants d'audience.

Cette phrase, prononcée en face de ce vaisseau qui allait emporter le fils de saint Louis au milieu de cet abandon du malheur et de l'infortune; cette phrase où vibrait tant de respect, où la fidélité de trente générations résumait son culte et sa croyance, impressionna profondément ceux qui l'entendirent.

Une audience!

Où étaient le Louvre et les gardes-du-corps; et ceux qui, après avoir mendié un sourire du maître, le trahissaient à cette même heure pour adorer le soleil levant?

Une audience!

L'Océan était l'huissier, attendant que le roi eût écouté son sujet pour exécuter les ordres reçus et emporter le souverain loin de cette terre de France qu'il avait tant aimée!

Charles X comprit le sens sublime de ce mot:

—Parlez, monsieur, dit-il.

—Sire, continua le vieillard en redressant son front, sire, mon père a été guillotiné à Nantes; ma mère a été exécutée à Nîmes. L'un de mes oncles fut tué à la bataille du Mans, le second fusillé avec Charette; sire, j'ai été blessé trois fois en Vendée; mon frère cadet mourut de fatigue et d'épuisement sous Maulévrier; mon fils aîné a été tué le 30 juillet à Paris,—pour le roi; ma fille a été tuée à Paris, pour le roi; le second de mes enfants n'existe plus… Je lui ai arraché son nom, sa devise, son écusson: ainsi disparaissent et soient punis les traîtres! Il me reste un fils…

Il s'arrêta, les pleurs étouffaient ses paroles.

Il continua plus lentement encore, répétant les dernières paroles qu'il avait prononcées:

—Il me reste un fils… Je le voue au service de Votre Majesté et de sa race! Je jure en son nom qu'il sera toujours parmi ces hommes braves et loyaux, prêts à lever l'étendard du roi sur la terre de France!

Une larme glissa sur la joue du vieux roi.

—J'accepte ce serment, mon serviteur.

Puis il tendit la main à Jean, qui fit comme son père et la baisa.

—Dieu vous garde! dit-il.

Le souverain acceptait le serment avec la même simplicité que le sujet en avait mis à l'offrir.

L'embarquement commença.

Jean, les bras croisés, pâle, l'oeil brillant et résolu, suivait du regard cette scène solennelle et grandiose.

En quelques minutes, son père venait de vouer toute sa vie à une cause.
Il lui avait même semblé inutile d'ajouter une parole.

Ils restèrent là tous les deux, muets, immobiles, contemplant ce vieillard découronné, plus grand encore sur ce pont de vaisseau, son dernier royaume, qu'au Louvre, sur son trône.

Le capitaine du navire fit hisser les voiles, et l'on vit le corps souple et effilé du bâtiment glisser sur la cime des vagues, comme un de ces gigantesques albatros qui font une lieue en quelques coups d'ailes.

Quand les voiles blanches eurent disparu à l'horizon, quand le ciel, le vaisseau et l'océan semblèrent ne plus former qu'un, M. de Kardigân prit le bras de son fils et le serra fortement.

—Salut à la majesté tombée! dit-il.—N'oubliez jamais cela, comte!

Ils revinrent silencieux à leur hôtel, où les attendaient leurs équipages.

Ils retournèrent à Kardigân à petites journées. On eût dit que le marquis, ayant terminé ce qu'il avait à accomplir sur la terre, n'avait plus qu'à mourir.

Des symptômes d'affaiblissement commencèrent à s'emparer de lui.

De Valognes à Pont-l'Abbé, il resta encore bien droit et ferme sur sa selle.

Mais plusieurs fois, entre Pont-l'Abbé et Avranches, il trahit son malaise par de sourdes plaintes qui sortaient malgré lui de ses lèvres.

En approchant de Rennes, le marquis dut quitter le cheval pour la voiture.

Jean suivait d'un regard navré ces progrès d'un affaiblissement qui présageait une proche fin. La pâleur devenait de la lividité.

Nous avons comparé une fois M. de Kardigân à un chêne robuste auquel le bûcheron vient de donner son premier coup de cognée.

Le chêne ayant perdu sa sève, à mesure que ses branches étaient tombées une à une, courbait son front et mourait.

En arrivant à Kardigân, le marquis se coucha.

En passant à Rennes, Jean avait demandé à un célèbre praticien de la ville de lui indiquer un de ses confrères de Savenay ou de Guérande, dans lequel il pût avoir confiance. Le praticien lui nomma le docteur Hérault, que connaissaient bien les pauvres et les souffrants de la côte bretonne.

M. Hérault fut appelé par Jean.

—Je suis un homme, docteur, lui dit-il; donc traitez-moi en homme: ne me cachez rien de la vérité, quelle qu'elle soit.

—Soit, monsieur! Dans trois jours votre père sera mort!

Bien que préparé à ce rude coup, Jean chancela.

—Trois jours!

—Peut-être moins… Tenez, monsieur, je serai franc. Il y a deux choses chez l'homme: le corps et l'âme. Les maladies du corps, nous les connaissons, et nous pouvons en triompher quelquefois, quand Dieu le veut bien.

Mais l'âme!

Qui peut analyser les souffrances inconnues qui l'épuisent? Votre père est frappé là. J'ai appris comme tout le monde le rude coup dont votre maison a été atteinte. Ne cherchez pas ailleurs la maladie de M. de Kardigân. Sa vie s'en va par les blessures à travers lesquelles le sang des siens a coulé!

Jean serra la main du docteur.

Il devinait, lui aussi, que tout remède pour tenter une guérison serait inutile.

Le marquis reposait dans son lit, pendant que son fils causait avec le médecin.

C'était le soir.

Aubin Ploguen, assis au chevet du lit, veillait le moribond, comme là-bas, à l'hôpital de la Charité, il avait veillé le mort. M. de Kardigân dormait.

Sa figure amaigrie gardait l'empreinte d'une souffrance intérieure morale; et en même temps on y voyait ce je ne sais quel rayonnement plus qu'humain que donne une conscience pure.

La fenêtre ouverte laissait parvenir jusqu'à lui le souffle chaud de la soirée, tiédi par les brises salines qu'apporte la mer à ces côtes de Bretagne.

Quand il s'éveilla, son oeil regarda autour de lui, et un pâle sourire erra sur sa lèvre en apercevant Aubin Ploguen.

—Mon fils… balbutia-t-il.

Aubin se hâta de prévenir Jean, qui arriva auprès du malade.

—Comment êtes-vous, père? demanda le jeune homme.

—Mieux, merci, mon enfant.

—Vous ne désirez rien?

—Si…

Le marquis tendit la main vers le tiroir de sa table de travail.

—Ouvre ceci, dit-il.

Jean obéit et interrogea le marquis du regard, comme pour lui demander quel ordre il désirait lui donner.

—Prends une grande enveloppe scellée que tu trouveras, mon enfant.

Jean prit l'enveloppe.

—Écoute, mon enfant, dit le vieillard, cette nuit ou demain matin je mourrai… Tu as fait venir un médecin… ce n'est pas ce médecin-là qu'il me faut, c'est l'autre, celui qui parle de Dieu… Je te prie d'envoyer chercher le curé de Kardigân…

Jean frissonna devant l'assurance avec laquelle son père parlait.

M. Hérault disait: trois jours. Le moribond, lui, disait: demain.

Le marquis reprit:

—Quand M. le curé me quittera, tu reviendras auprès de moi; j'aurai un suprême entretien avec toi. Emporte ceci… c'est mon testament.

Une demi-heure après, l'abbé Raymond, curé de Kardigân, arriva, et reçut la confession du mourant; puis on introduisit toute la maison, les valets et les paysans qui, agenouillés derrière Jean et Aubin Ploguen, assistaient à la communion dernière du maître.

—Je meurs dans ma religion catholique, apostolique et romaine, dit le vieillard. Le ciel me pardonnera peut-être mes péchés en faveur de mon repentir!

Cette scène, impressionnante au plus haut degré, se passait au milieu du recueillement de tous et du silence de cette nuit d'été.

Tout le monde se retira quand le curé de Kardigân laissa seul le marquis.

—Restez, Jean, dit celui-ci.

Jean, qui s'apprêtait à s'éloigner, s'arrêta.

—Venez vous asseoir près de moi, mon fils.

Le jeune homme obéit.

—Je vais mourir, dit lentement le marquis… Écoutez-moi, mon fils…

IX

LA LÉGENDE DE KARDIGAN[2]

Le marquis resta un moment les yeux fixes dans le vide, puis commença ainsi:

—Vous savez, Jean, que, sous le roi Philippe Auguste, la branche cadette de notre famille quitta la France et s'installa en Portugal.

Or, un siècle environ après, Alonzo de Kardigâne,—notre nom français avait subi une altération,—jouissait de l'amitié du roi Jean.

Alonzo était bon, brave et loyal.

Son souverain faisait cas de lui comme du meilleur et du plus dévoué de ses gentilshommes.

Un jour, un officier se présenta au palais de Kardigâne, situé aux environs de Lisbonne, et vint dire à Alonzo que le roi le mandait auprès de lui.

Le comte de Kardigâne se hâta d'obéir aux ordres de son maître.

Il arriva au palais royal et le trouva plongé dans les réjouissances.

La reine Christine-Amélie venait d'accoucher, et le nouveau-né avait été salué prince-infant par la cour assemblée.

On introduisit Alonzo dans la chambre même de l'accouchée.

En l'apercevant, le roi se leva et lui dit:

—Comte, je t'ai fait venir parce que j'ai besoin de toi.

—Je suis aux ordres de mon Sire, répondit le gentilhomme.

Mais, à la même minute, la pauvre Christine-Amélie jeta un cri suprême et mourut.

Le roi Jean était à la fois veuf et père.

L'infant dormait, couché sur le lit de dentelles, à côté de la morte; il dormait, car l'enfance ayant beaucoup à vivre, ne se lasse pas de sommeil.

Jean prit la main de Kardigâne et la plaça sur la tête du petit infant.

—Devant Dieu, en souvenir de la reine qui n'est plus, et sur ton épée de chevalier, tu vas me jurer, comte, d'être toute ta vie fidèle à celui que Dieu te donnera pour maître après moi.

—Je le jure!

—Dieu a reçu ton serment. Je n'ai plus besoin de toi.

Et des années passèrent. Le comte de Kardigâne vieillissait; jamais le roi Jean ne lui avait rappelé son serment de fidélité éternelle.

Un jour, un moine, comme l'officier longtemps auparavant, se présenta chez lui:

—Messire, dit-il, notre roi est à l'agonie. Le Ciel ait son âme! Il vous appelle.

Le comte sauta à cheval et courut au palais. On l'introduisit dans cette même chambre où la reine était morte, où l'infant était né.

A son tour, le roi était couché sur le lit; on eût cru qu'il était déjà trépassé. Lorsque le comte entra, il tourna péniblement la tête, et bien qu'il n'eût pas bougé depuis des heures, il saisit la main du gentilhomme, et de sa lèvre décolorée prononça ces deux mots: Souviens-toi!

Kardigâne se mit à genoux, baisa la main du roi et sortit en faisant le signe de croix.

Le jeune prince fut couronné roi le lendemain, sous le nom de dom Sanche. Les gentilshommes, les officiers et les soldats lui jurèrent fidélité. Seul, le comte de Kardigâne s'y refusa, et quand la raison lui en fut demandée, il répondit:

—On ne peut pas prêter deux fois le même serment.

Cette réponse, que nul ne comprenait, fut rapportée à dom Sanche, qui, conseillé par son cousin et son favori dom Alphonse, marquis d'Algarac, voulut exiler le comte. Seulement, en souvenir de l'amitié que son père avait éprouvée pour le vieillard, il se contenta de l'éloigner de la cour en lui donnant le commandement de la ville forte d'Oporto.

Quinze autres années se passèrent pendant lesquelles dom Sanche sembla prendre à tâche de soulever son peuple contre lui. Il mécontenta son armée, doubla les impôts et fit alliance avec les Maures.

Alphonse, le mauvais conseiller du roi, crut le moment venu de démasquer sa traîtrise.

Il prit le palais de vive force, déclara dom Sanche indigne et l'enferma au monastère des Bénitès.

Le Portugal laissa faire. Il était las de son ancien maître.

Seul, le comte de Kardigâne refusa de reconnaître l'usurpateur et de lui rendre la place d'Oporto.

—J'ai de l'honneur plein ma vie, dit-il au député d'Alphonse, qui le sommait de lui donner les clefs de la ville. Je ne deviendrai pas infâme à soixante-dix ans!

Quand le député fut parti, Kardigâne rassembla ses troupes,—trois cents hommes!—il fit lever les herses, remplir les fossés d'eau et les magasins de nombreuses provisions.

Un mois après, il était assiégé.

Le siége dura cinq ans.

Kardigâne avait une trop petite armée pour prendre l'offensive et tenir la campagne. Il se contentait de repousser les assauts qui étaient donnés à la citadelle.

Le chef des assiégeants ne se lassait pas, car il se disait que, s'il ne pouvait dompter Kardigâne par la force, il aurait, un jour, raison de lui par la faim.

En effet, les vivres étaient presque épuisés.

Le comte en fit une distribution plus rare; puis il ne donna plus que des demies et des quarts de ration.

Un matin, l'intendant de la citadelle lui déclara qu'il n'y avait pas, dans toute la ville, de quoi faire un pain d'enfant.

Alors on tua les chevaux et on les mangea.

Après les chevaux, on poursuivit les chiens, les chats et les rats.

Les animaux disparus, Kardigâne fit bouillir les harnais et les selles; mais la peste décimait la garnison. Pendant ces cinq ans, les deux tiers avaient été tués.

Des cent derniers, la maladie en prit soixante.

Alors le comte fit venir les quarante qui avaient résisté et leur dit:

—Vous n'avez pas fait de serment de fidélité, donc vous êtes libres. Si, après-demain, Dieu n'a pas accompli un miracle en notre faveur, les portes de la ville vous seront ouvertes.

Des quarante soldats restés vivants, trente-trois désertèrent; sept seulement demeurèrent.

Le lendemain; un chevalier vint frapper de sa lance le fer de la herse, et dit qu'il s'appelait dom Eyriès, officier supérieur du roi Alphonse, et qu'il voulait parler au comte de Kardigâne.

Dom Eyriès fut introduit dans la chambre où Kardigâne dormait habillé dans son armure de fer. Le vieillard avait alors quatre-vingts ans. Son sommeil, calme comme celui d'un enfant, exprimait la tranquillité de son âme.

Dom Eyriès mit un genou en terre devant cet emblème vivant de la fidélité humaine, et quand le vieillard fut éveillé, il lui dit:

—Messire comte, le roi dom Sanche vient de mourir, sans enfants. Alphonse n'est donc plus un usurpateur, puisque c'est à lui que le trône revenait de droit. Vous êtes délié de votre serment. Remettez-moi les clefs de la ville.

Kardigâne lui répondit:

—Je veux m'assurer de cette mort. Suivez-moi.

Les deux gentilshommes partirent d'Oporto et allèrent au couvent des Bénitès. La, le comte demanda où était le roi dom Sanche. On lui répondit qu'il était mort.

—Menez-moi à son tombeau, dit-il.

On le conduisit à la chapelle du couvent où étaient écrits ces deux mots sur une large dalle:

SANCHE, ROI

—Ouvrez le tombeau! reprit le comte.

On ouvrit le tombeau, et le corps embaumé du roi défunt apparut dans son cercueil.

Alors Kardigâne s'agenouilla, et, baisant la main glacée du cadavre, il dit:

—Mon Sire, c'est toi qui m'as donné les clefs de la ville; c'est à toi que je dois les rendre!

Et, mettant les clefs dans le cercueil, il fit fermer le tombeau et s'éloigna.

Deux jours après, il arrivait à la cour.

—Je viens vous saluer, dit-il à Alphonse; car, maintenant, c'est vous qui êtes mon roi.

—Jure-moi fidélité, comme tu l'as jurée à mon cousin, répliqua
Alphonse, et je te fais le second du royaume.

Kardigâne hocha la tête, et dit d'une voix triste:

—Monseigneur, j'ai fait un serment de fidélité dans ma vie, mais il m'a coûté trop cher pour que j'en veuille faire un second…»

* * * * *

Jean avait écouté le long récit de son père, impressionné par la loyauté sublime de son aïeul.

Le vieillard reprit faiblement, car ces paroles l'avaient épuisé:

—Mon fils, la fille de celui dont je t'ai conté l'histoire a épousé un Kardigân de France, son cousin. Tu es donc doublement son descendant. Pense que c'est en souvenir de lui que notre devise: Toujours prêt, a été changée pour celle qui brille aujourd'hui sur notre écusson: Fidèle! Je vais mourir, mais je n'ai pas d'autre enseignement à te donner…

Le marquis retomba sur le lit.

Jean se mit à genoux, priant et pleurant.

Tout à coup le vieillard se redressa:

—Fais entrer tout le monde! dit-il. Je veux que tout le monde me voie mourir!

Les valets et les serviteurs rentrèrent pour l'agonie, comme ils étaient venus pour la communion.

Il semblait que ce fils des chevaliers d'autrefois voulût donner, en exemple, la fin d'une belle vie:

—Monsieur le marquis de Kardigân, dit le moribond d'une voix encore ferme, vous êtes désormais le chef de la maison. Que tous n'oublient pas qu'ils vous doivent obéissance et respect!

Puis, il appuya sa tête sur l'oreiller et sembla dormir.

Un sourire voltigeait sur sa lèvre; un frémissement agitait par instant ce corps usé par la vieillesse et la douleur.

—Jean! Jean! murmura-t-il soudain.

Le jeune homme se pencha sur le lit du vieillard, comme pour recueillir sa dernière pensée.

Celui-ci mit son doigt sur le front de Jean:

—Fidèle! dit-il.

Ce fut son dernier mot.

FIN DU PROLOGUE