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Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832

Chapter 16: I
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About This Book

Set during the July insurrection and its aftermath, the narrative opens with an elderly marquis returning to Paris with his devoted servant to reunite with his grown children. Their journey collides with urban insurrection, barricades, wounded men, and the thunder of cannon. The story contrasts aristocratic lineage and Breton rural solidity with a sensitive young son whose frailty recalls his mother. Episodes blend intimate family portraiture, social detail of provincial life, and street fighting, examining loyalty, class obligations, and personal identity as political upheaval reshapes private destinies.

PREMIÈRE PARTIE

LES FRÈRES ENNEMIS

I

UN BAL DE L'OPÉRA EN 1831

Seize mois environ après la mort de M. le marquis Huon-Anne de Kardigân, c'est-à-dire vers le milieu du mois de décembre de l'année 1831, notre drame recommence à Paris.

Paris s'amuse.

Ou plutôt, pour être plus juste, Paris cherche à s'amuser.

Il vient de passer par de rudes secousses. D'abord le choléra.

M. Gisquet, préfet de police, avait dû placarder une affiche défendant le gouvernement contre l'accusation portée par le peuple de jeter du poison dans les fontaines et dans les brocs des marchands de vin.

Cette proclamation, datée du 2 avril, montre combien le nouveau régime était impopulaire.

Pendant tout le temps que dura l'invasion du choléra, Paris fut transformé en un immense tombeau.

Un seul homme eut de l'esprit: M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui fit insérer dans les journaux une réclame ainsi conçue:

—«On a remarqué avec ÉTONNEMENT que les salles de spectacle étaient les seuls endroits publics où, quel que fût le nombre des spectateurs, aucun cas de choléra ne s'était encore manifesté. Nous livrons ce fait INCONTESTABLE à l'investigation de la science et de l'Institut!!!»

Puis le choléra disparut, après avoir emporté quatre-vingt mille victimes.

Après lui, vinrent les émeutes.

Émeute à Grenoble, émeute à Lyon, émeute à Lille, émeute partout!

On voit que ce pauvre Paris et ces pauvres Parisiens avaient été durement secoués pendant l'année, et que vraiment il était tout naturel qu'ils songeassent à s'amuser.

Comme distractions, ils avaient eu Alexandre Dumas d'abord, le lion de cette époque.

On ne s'était occupé, douze mois durant, que du grand bal d'Alexandre Dumas; ensuite de la première représentation du Mari de la Veuve, d'Alexandre Dumas; troisièmement, de la Tour de Nesles, d'Alexandre Dumas; et, enfin, des discussions d'Alexandre Dumas avec M. Frédéric Gaillardet, toujours à propos de cette même Tour de Nesles, qui faisait florès.

La seule chose qui pût distraire un moment l'attention publique du plus grand de nos romanciers, fut le bal de l'Opéra, alors dans toute sa splendeur:

Quantum mutatus ab illo!

Il en résultait que, par suite de l'incroyable succès dont jouissait le drame en vogue, tous les costumes du bal de l'Opéra de l'année 1831 étaient des Buridan par centaines, des Marguerite de Bourgogne par trentaines et des Gaultier d'Aunay par vingtaines.

Car, à cette époque, les hommes du monde dédaignaient d'employer à leur usage le vulgaire habit noir, dont se servaient de nos jours les habitués de M. Strauss.

La plupart d'entre eux venaient costumés au bal de l'Opéra.

Or, le samedi 17 décembre, une foule nombreuse envahissait la rue Le Peletier, débordant presque sur le boulevard. C'étaient des huées, des cris, des applaudissements et des éclats de rire.

Un flot de voitures entrait dans la rue: et les élégants coupés, ou les voitures de place, les citadines, jetaient les arrivants sur le pavé de l'Opéra.

Une bouquetière se tenait à droite, portant son étalage suspendu à son cou.

Cet étalage se composait de roses rouges et de roses blanches, ces malheureuses fleurs pâles, écloses, à force d'art, dans une serre d'industriel: et les pauvrettes, se sentant sans parfum, regrettaient d'être nées.

Un lion—le mot du temps—fit son emplette en passant, et demanda à la jeune bouquetière:

—Êtes-vous contente, ce soir?

—Pas beaucoup, monsieur.

—Les affaires ne vont pas?

—Je n'ai vendu que trois bouquets de roses blanches et rouges.

—Je ferai le quatrième.

—Et tous ceux qui me les ont achetés étaient costumés en Buridan et masqués.

Le lion, déguisé lui-même en Palikare, se mit à rire et s'éloigna.

Il comprenait encore, jusqu'à un certain point, qu'on se déguisât en Buridan pour venir au bal de l'Opéra, bien que l'extrême abondance de ces costumes eût dû faire reculer un homme du monde.

Mais qu'on se masquât!

Voilà ce qui était impardonnable.

A peine eut-il disparu, qu'un jeune homme, enveloppé d'un manteau épais, s'arrêta à son tour devant la bouquetière.

—Un bouquet mêlé, dit-il.

Un bouquet mêlé signifiait union égale de roses blanches et de roses rouges.

—Voici, monsieur.

Le jeune homme, en voulant prendre un louis dans sa poche, entr'ouvrit son manteau et laissa voir sa cotte de mailles de Buridan.

—Encore un Buridan!… pensa la bouquetière en riant.

L'inconnu était masqué.

Il mit un louis sur l'étalage et s'engouffra sous le portail.

Cinq minutes après, nouveau Buridan, également masqué.

—Un bouquet mêlé, dit-il aussi.

Il fut suivi d'un troisième Buridan semblable aux autres, qui prit le même bouquet mêlé, donna un louis et passa.

—C'est bien curieux! murmura-t-elle; voilà six Buridans, tous masqués, qui m'ont demandé la même chose.

Puis, comme, somme toute, c'était de peu d'importance, elle ne s'en occupa plus.

Cependant suivons la foule, pour nous servir de l'expression en usage auprès de messieurs les bateleurs de place publique. L'Opéra, brûlé naguère, ouvrait au public ses deux grands escaliers du bas, par lesquels on arrivait au premier étage, où se trouvaient les loges, l'amphithéâtre et le foyer.

Ce foyer, sans être aussi grand que celui que nous avons connu, tenait toute la largeur des panneaux du fond.

Les groupes y étaient si compacts, qu'à peine pouvait-on s'y promener.

Il y avait de tout dans cette cohue: des costumes, des habits et des dominos multicolores qui se heurtaient, se parlaient, s'appelaient se répondaient tous ensemble, de manière qu'il en résultait pour les oreilles une cacophonie épouvantable.

Les Buridans étaient en nombre.

Ils portaient tous le même uniforme, si bien qu'il eût été vraiment difficile de s'y reconnaître.

Pourtant, une femme, enveloppée d'un ample domino noir, semblait s'être donné pour mission de les dévisager, car elle regardait attentivement tous ceux qui passaient devant elle.

Un homme, couvert d'une robe flottante, la figure couverte d'un loup, examinait à son tour cette femme qui se tenait debout, les bras croisés, appuyée contre un chambranle à la porte du foyer.

Il hésitait à l'aborder. Pourtant, dans un mouvement que fit ce domino, il démasqua un imperceptible noeud violet attaché à son bras.

Aussitôt l'homme s'approcha et lui toucha l'épaule.

La femme se retourna:

—Charles! dit celui-ci.

—Marie! répondit-elle.

Évidemment c'était un mot de passe, car autrement l'homme n'eût pas appelé la femme: Charles, et la femme n'eût pas appelé l'homme: Marie.

Elle tressaillit légèrement et prit le bras de l'inconnu.

—Eh bien! l'avez-vous vu? demanda l'homme déguisé.

—Oui.

—Lui avez-vous parlé?

—Non.

—Peut-être n'est-ce pas lui!

—C'est lui, j'en suis certaine.

—A quoi l'avez-vous reconnu?

—Je ne l'ai pas reconnu, mais je l'ai suivi depuis sa maison jusqu'ici.

—A merveille.

—Comment est-il costumé?

—En Buridan.

—Diable! il faudra le reconnaître au milieu de la centaine d'imbéciles qui se sont affublés de cette peau-là!

—Non, heureusement pour nous, le ciel a voulu qu'il portât un signe qui le distinguât des autres.

L'homme masqué gratta vivement le nez de son loup de carton.

Ce devait être chez lui une habitude, peut-être un signe de joie, car il fit entendre un petit rire intérieur plein de gaieté.

—Ah! il porte un signe?

—Oui.

—Et quel est ce signe?

—Un bouquet de roses mêlées rouges et blanches, à l'épaule droite.

—Très-bien.

Il reprit après un léger silence:

—Est-il venu seul?

—Oui, seul.

—N'a-t-il parlé à personne?

—A personne.

—Vous en êtes sûre?

—Oh! parfaitement. Il est entré chez lui, rue de *** à dix heures du soir. J'étais déjà toute prête pour le bal, dans ma voiture, en face de la maison. Il est ressorti, habillé comme je viens de vous le dire, vers minuit et demi. Aussitôt j'ai donné ordre au cocher de suivre son coupé. Il est venu directement ici.

—Diable! diable!

—Cela vous gêne?

—Pas mal, en effet.

L'homme avait changé de mouvement. Au lieu de gratter le nez de carton dont ne l'avait pas doué la nature, il grattait obstinément le derrière de son oreille.

Le premier geste était un signe de joie, le second était ou devait être un signe de mécontentement.

—Est-ce que je me serais trompé dans mes calculs? pensa-t-il tout haut.

Pendant cette conversation, le flot des promeneurs du foyer s'était dispersé du côté de la salle où se faisait entendre une assourdissante musique; puis, à leur tour, avaient été remplacés dans le foyer par d'autres promeneurs.

Il en résultait que l'homme masqué et le domino pouvaient examiner de nouveaux visages.

Tout à coup celui-ci serra fortement le bras de son cavalier.

—Attention, le voici! dit-elle.

Et, en effet, elle montrait à son interlocuteur un Buridan, lequel portait à l'épaule droite des roses blanches et des roses rouges mêlées.

II

ROSES BLANCHES ET ROSES ROUGES

En apercevant le Buridan, l'homme masqué renouvela son geste premier.

C'est-à-dire qu'il frotta fortement son nez en carton.

—Faut voir! faut voir! murmura-t-il.

Quant à la femme, elle semblait retombée dans une apathie profonde.

Peut-être, si on eût soulevé son loup de velours noir, eût-on vu des larmes couler sur son visage.

L'homme avait fait un signe imperceptible: aussitôt un débardeur, appuyé contre une des colonnes, s'était détaché d'un groupe compact pour s'approcher de lui.

—Suis-moi ce gaillard! lui dit-il tout bas..

Le Buridan, escorté de son débardeur, s'enfonça de nouveau dans la foule.

—Je suis content de vous, reprit l'homme en s'adressant au domino, et j'en ferai bon témoignage.

—Alors vous tiendrez votre promesse? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

—Oui.

—Partons, alors!

—Partir, pourquoi?

Le domino, qui avait ressaisi le bras de son cavalier, laissa retomber sa main avec accablement.

—Mais vous m'aviez dit que, si je vous servais, vous me rendriez…

—Plus bas! plus bas, que diable! interrompit l'homme d'une voix dure.

Il ajouta plus doucement:

—Oui, certes, je vous ai promis de vous rendre votre… Mais, faut voir! faut voir! Vous comprenez bien que vous ne nous avez pas encore suffisamment servi.

—Oh! mon Dieu!

—Allons! allons! ne nous désolons pas! Est-ce de ma faute? Pourquoi vous êtes-vous mise dans ce hourvari? Nous vous tenons, tant pis pour vous.

Une larme brilla à travers la barbe de dentelle qui couvrait le bas du visage, attaché au masque.

—Bon! des larmes maintenant! Mais, malheureuse que vous êtes, vous voulez donc vous perdre et nous perdre?

Un sanglot étouffé fut la seule réponse du domino.

—Je vous demande un peu si c'est raisonnable de se conduire comme cela, et au bal de l'Opéra encore! Si ja…

L'homme s'interrompit brusquement. Il venait d'apercevoir son Buridan, qui se promenait tranquillement, n'ayant à ses trousses aucune espèce de débardeur.

—Est-ce que la Licorne l'aurait perdu? murmura-t-il.

Il fit de nouveau le signe imperceptible auquel était arrivé le premier débardeur, et un second s'approcha de lui, costumé en bohémien.

—Suis… dit-il, J'attends ici.

Quant à vous, ma chère, reprit-il en s'adressant au domino, vous allez vous mêler adroitement à cette foule. Vous reviendrez dans une demi-heure. Je vous attends ici.

La femme obéit et disparut.

Resté seul, l'étrange personnage commença par gratter son nez; puis il frotta vigoureusement ses deux mains l'une contre l'autre, et ensuite il s'assit sur un de ces rebords en velours rouge, qui longeaient le foyer.

—Je ne pouvais pas causer plus longtemps avec elle, pensa-t-il. On nous aurait remarqués. Et il faut de la prudence, beaucoup de prudence dans toute cette affaire! Où diable a pu passer ma Licorne! Faut voir! Faut voir!

Un troisième Buridan se montra à ce moment dans la galerie.

Le bohémien qui avait suivi le second ne marchait pas derrière lui.

—Ah! par exemple, voilà qui est trop fort!

Il allait se frotter l'oreille, quand sans doute une idée soudaine illumina son esprit.

—Que je suis bête! Ils sont plusieurs! Plusieurs Buridans portant tous le même signe de reconnaissance à l'épaule droite. Je comprends tout maintenant! La Licorne et Trébuchet n'ont pas quitté leur homme… le mystère s'explique. Ah! mais non, pas encore… Combien sont-ils?

Laissons l'homme masqué s'abîmer dans ses réflexions, et pour que le lecteur puisse saisir aussitôt la signification des scènes qui vont suivre, disons tout de suite quel était ce personnage mystérieux.

Il n'était autre que le fameux M. Jumelle, sous-chef de la police politique et l'un des meilleurs collaborateurs de M. Gisquet, le préfet régnant alors à la rue de Jérusalem.

Nous avons dit, dans le chapitre précédent, combien était grande l'opposition faite au gouvernement de Louis-Philippe.

Cette opposition venait de trois côtés bien différents: des légitimistes, des républicains et des bonapartistes.

Il est vrai que ceux-ci se confondaient à cette époque-là avec les républicains.

Le ministère, en butte à tant d'ennemis, se sentait peu solide, et comme il tremblait bien plus encore pour ses portefeuilles que pour le trône, il avait résolu de mettre tout en oeuvre pour les conserver.

Il en résultait que la police politique était doublée. On lui avait donné pour sous-chef M. Jumelle, l'homme masqué qui vient d'entrer dans notre récit, et avec lequel nous aurons meilleure occasion de faire plus ample connaissance.

Comme M. Jumelle ne se dérangeait lui-même que dans les grandes occasions, il fallait que le cas présent fût grave.

Aussi concentrait-il toutes ses idées, toute son intelligence, pour résoudre ce problème de la multiplication des Buridans portant des bouquets à l'épaule.

—Ce sera bien le diable, si en les faisant suivre, je n'arrive pas à savoir leurs noms. Je connais déjà l'un d'entre eux. Maintenant, est-ce le chef?

Le domino reparut.

M. Jumelle lui fit signe de venir à lui et lui offrit son bras.

Avant qu'ils eussent eu le temps d'échanger une parole, l'horloge du foyer sonna trois heures du matin.

Le bal était dans tout son éclat. Les danses et la musique faisaient un bruit infernal qui ébranlait les voûtes sonores de l'Opéra.

Aussitôt, le Buridan suivi par la Licorne, rentra dans la galerie, et marcha vers la loge n° 32.

M. Jumelle se promenait de long en large avec sa compagne, mais, en réalité, tout en paraissant rire aux éclats et causer avec elle, il ne perdait pas de vue la loge où le premier Buridan venait d'entrer.

Cinq minutes après, un deuxième, puis un troisième entrèrent dans la loge.

Il fallut attendre dix minutes pour voir arriver le quatrième.

Enfin, à trois heures et demie, il en était entré six.

—Je voudrais bien savoir «si c'est tout!» pensa l'agent de police.

Il paraît que «ce n'était pas tout,» car un jeune homme de taille moyenne, légèrement pâle, blond, et d'allure distinguée vint frapper à la porte de la loge.

Ce jeune homme était démasqué et il portait un habit de ville.

—Ouais! voilà qui se corse! prononça M. Jumelle avec satisfaction. Je n'ai pas ce signalement-là sur mes tablettes… Mais, si j'en crois mes pressentiments, ce doit être le chef.

—Avez-vous encore besoin de moi, monsieur? demanda le domino. Je suis bien lasse et je voudrais me retirer.

—J'ai toujours besoin de vous, riposta sentencieusement M. Jumelle; et maintenant plus que jamais!

—Parlez… j'obéirai.

—Dame! je l'espère, pour vous… Vous pensez bien que si vous n'obéissez pas, on ne vous rendra pas votre…

La jeune femme eut un frissonnement qui l'agita de la tête aux pieds.

—Oh! vous êtes un monstre! dit-elle d'une voix sourde.

—Mais non… mais non…

Il gratta son nez de carton et ajouta:

—Ecoutez-moi très-attentivement. Vous voyez bien cette loge, n°32? J'ai besoin de savoir si les gens qui y sont iront quelque part en sortant d'ici. Donc, voilà ce que vous allez faire. La loge n°34 qui est à coté, est occupée par lord H…, sur lequel je vais vous donner quelques renseignements…

Il lui parla bas quelques instants à l'oreille.

—N'oubliez pas, surtout! Vous entrerez au n°34, et grâce à ce que je viens de vous apprendre, vous intriguerez à votre aise le pauvre lord. Seulement, vous aurez soin de vous accouder contre la loge voisine, de façon à vous en rapprocher, et vous vous efforcerez d'entendre ce qui s'y dira.

La jeune femme hocha la tête en signe d'obéissance.

Elle frappa à la porte de la loge où se tenait le grand seigneur anglais, et s'effaça derrière le rideau de soie rouge qui cachait l'entrée.

M. Jumelle ne perdit pas de temps.

Il réunit ses hommes qui étaient dans le bal, au nombre de vingt environ, et leur donna des ordres.

La Licorne et Trébuchet (tels étaient, en effet, les noms des deux honnêtes fonctionnaires en qui M. Jumelle avait une confiance particulière), furent chargés d'une mission spéciale.

Nous saurons bientôt laquelle.

Pendant ce temps-là, le domino était entré dans la loge de lord H…

Une femme est toujours libre de faire ce qu'il lui plaît au bal de l'Opéra. Cependant le noble Anglais resta stupéfait, quand il entendit les premières phrases de la nouvelle venue.

Elle lui parla d'un secret de famille qu'il croyait bien ignoré.

Entraîné par cette intrigue extraordinaire, lord H… supplia le domino de rester dans la loge.

Elle obéit aux instructions qu'elle avait reçues.

Elle s'accouda contre la frêle cloison, parlant seulement des lèvres à lord H…, et écoutant avec toute son attention ce qui se disait dans la loge voisine.

Cela dura un quart d'heure.

Rien ne l'avait encore frappée dans ce qu'elle entendait; quand, tout à coup, le jeune homme en habit de ville dit:

—Nous sommes d'accord?

—Oui, répliqua l'un des Buridans.

—Eh bien, dans une heure, je serai rue du Petit-Pas, n°3.

—Nous y serons…

Le domino termina hâtivement sa conversation, malgré les supplications de lord H…, et se jeta hors de la loge.

M. Jumelle attendait.

—Ils vont rue du Petit-Pas, n°3, murmura-t-il.

L'agent de police se frotta les mains.

—Pour le coup, je crois que je les tiens! dit-il..

III

LA MAISON DE LA RUE DU PETIT-PAS

Le jeune homme en habit de ville, qui venait de donner rendez-vous aux six Buridans, sortit à son tour de la loge[3]. Il était accompagné d'un de ces messieurs toujours masqué.

Tous les deux descendirent le large escalier, prirent leurs pelisses fourrées au vestiaire, et sautèrent dans un petit coupé bas qui attendait.

Le Buridan se jeta dans les bras de son compagnon et l'embrassa.

—Ah! mon cher Jean, comme je suis heureux de te voir.

C'était, en effet, le marquis Jean de Kardigân; le Buridan avait nom Henry de Puiseux, et nous ferons en quelques mots le portrait de ce personnage important.

Henry de Puiseux était alors âgé de vingt-cinq ans. Blond et fin, de petite taille, d'une élégance suprême, il ressemblait à son ami Jean de Kardigân.

Seulement Jean était un peu triste de nature.

Tandis que de Puiseux, toujours gai, joyeux et spirituel, rappelait ce type du soldat de Fontenoy qu'un grand peintre a immortalisé.

—Mon bon Henry, répondit Jean en rendant à son ami sa chaleureuse accolade, comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus!

—Comptons: c'était le 31 juillet au matin. Tu reçus l'ordre d'aller trouver M. de Raguse. Tu vins m'embrasser et tu partis pour Paris. Depuis nous avons été séparés…

—J'ai vécu vingt ans, ami, pendant les seize mois qui viennent de s'écouler.

—Tu as souffert?

—J'ai souffert… j'ai aimé… et j'ai pleuré.

Un silence triste s'établit entre les deux jeunes gens. Enfoncés dans l'ombre du coupé, ils regardaient fuir les maisons à droite et à gauche.

—Où sommes-nous maintenant? demanda Jean, sortant de ses pensées.

—Au pont des Saints-Pères.

—Et toi, qu'es-tu devenu, pendant notre séparation?

—Moi? je ne sais pas.

—Tu es bien heureux!

—Ne me cache rien, mon ami. Tu aimes, m'as-tu dit? Qui aimes-tu!

—Une jeune fille… Je ne te ferai pas son portrait. Il n'y a pas de mots humains qui pourraient te la peindre telle qu'elle est, ou telle que la vois. Le premier jour où je l'ai connue, elle m'a sauvé la vie.

—Peste!

—Depuis…

—Eh bien!

—Je ne l'ai plus revue.

—Tu sais où elle demeure, pourtant?

—Oui.

—Quoi! tu es à Paris depuis deux jours, et tu n'as pas encore couru auprès d'elle!

—Est-ce que mon temps est à moi? Tu sais bien quelle sainte mission j'ai reçue!

—Certes! mais l'amour!

—Il y a quelque chose qui passe avant l'amour, Henry.

—Bah! Et quoi donc, s'il te plaît!

—Le devoir.

—Tiens, tu as raison. Tu vaux mieux que moi, décidément.

—Je ne vaux pas mieux que toi, mais j'ai souffert plus que toi, ce qui est pire.

—Pauvre Jean!

—Je suis seul au monde. De notre belle et radieuse famille, il n'y a plus que moi de vivant. Louis, Marianne, Philippe sont morts…

—Oui, j'ai su le drame terrible dont tes frères et ta soeur ont été les héros. Tu n'as plus revu Philippe?

—Non, et je ne le reverrai jamais!

Un nouveau silence suivit ces paroles.

—Tu es mon meilleur ami, de Puiseux, reprit Kardigân avec force. A toi je peux tout dire. Dans les derniers temps de sa vie, et avant notre voyage à Cherbourg, j'ai juré à mon père de ne jamais écrire à Philippe. Lui mort, j'ai ouvert son testament: il me défendait de le revoir… Si je désobéissais, j'étais maudit par lui. Comprends-tu l'effrayante menace de cette malédiction posthume! Ce mort qui se relèverait pour m'atteindre!…

Il se tut un moment.

—Mon père avait fait de sa fortune deux parties égales. Chacun de nous hérita de cent mille livres de rente environ. Et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que ce frère, que je ne puis revoir, dont je suis pour toujours séparé, ce frère, malgré sa trahison, malgré sa jalousie, je l'aime!

—Ah! tu es bien malheureux!

—Malheureux? Nul autre que toi ne saura jamais combien je souffre!

—L'amour console, ami. Tu aimes… Je voudrais en dire autant!

—L'amour console… quand il ne torture pas.

—Est-ce qu'elle t'aime, elle?

—Elle ignore même que je l'adore.

—Elle t'aimera. Tu es jeune, tu es beau, tu es riche, tu portes un grand nom: quelle famille ne serait pas heureuse de te voir devenir sien?

Le coupé tournait alors l'angle de la place du Panthéon.

A cette époque, il existait dans ce quartier un dédale de petites rues, que les constructions modernes ont démolies.

La rue du Petit-Pas partait du quartier Mouffetard, touchant presque à la barrière d'Italie.

Jean n'avait pas répondu à son ami, parce qu'il regardait à droite et à gauche, à travers les vitres de la voiture, l'endroit où ils se trouvaient.

—Eh bien, nous sommes arrivés, je crois? dit-il à de Puiseux, qui avait allumé une cigarette et fumait tranquillement.

—En effet.

Le coupé s'arrêta.

De Puiseux leva le nez en l'air et examina la maison.

C'était une de ces vieilles masures à six étages, comme les architectes d'autrefois en ont bâti à la douzaine.

—Peuh! voilà qui ressemble passablement à un bouge, fit Henry.

—Tu ne te trompes pas de beaucoup.

—Et nous allons entrer là-dedans?

—Oui.

—Enfin… Je m'abandonne à toi.

Les deux amis levèrent un loquet en fer, qui résonna avec bruit contre la porte cochère: elle s'ouvrit aussitôt.

—Est-ce toi? demanda Jean qui entra le premier.

—Oui, monsieur le marquis, répondit une voix dans l'ombre.

La voix partait d'un corps, lequel corps avait des bras, lesquels bras ouvrirent une lanterne sourde, dont les rayons éclairèrent un corridor obscur et sale.

Les premiers regards de M. de Puiseux se portèrent sur l'individu qui tenait la lanterne sourde.

—Diable! dit-il, voilà un gaillard bien bâti! Ça fait plaisir à voir.

En effet, le gaillard bien bâti paraissait être doué d'une force herculéenne.

—Tout est-il préparé? reprit Jean.

—Oui, monsieur le marquis.

—En avant, alors.

Les trois hommes traversèrent une cour à droite: à cette heure avancée de la nuit tout le monde dormait.

Il commençait à neiger et le froid devenait plus intense.

—Diable! prononça de Puiseux, voilà qui nous annonce un triste temps.

—C'est mon opinion, dit gravement le porteur de la lanterne.

A cette phrase, le lecteur reconnaît, sans doute, notre ami Aubin Ploguen qui avait gardé pour le maître nouveau la même affection, le même culte que pour le maître ancien.

Au bout de cette cour se trouvait une petite porte en bois.

Aubin tira de sa poche une clef et l'ouvrit. Une seconde porte fut poussée, et les trois hommes se trouvèrent dans une grande chambre qui n'avait pas d'autre issue, et où brillait un feu clair allumé dans la cheminée.

—Jamais les agents de M. Gisquet ne viendront nous attraper jusqu'ici! s'écria de Puiseux, subitement ranimé par la vue du feu et la sensation douce de la chaleur.

—Rien n'est impossible, dit Aubin Ploguen.

—Peste! c'est un philosophe, celui-là!

—Mais s'ils viennent… ils ne nous surprendront pas, ajouta sentencieusement le Breton.

—Bah! et pourquoi?

—Parce que… Mais s'ils nous surprenaient, cela ne ferait rien.

—Vraiment?

—Oui, ils ne pourraient pas nous dénoncer.

—En vérité?

—Je les aurais assommés avant.

Henry de Puiseux éclata de rire en présence de la sérénité avec laquelle
Aubin Ploguen prononçait cette phrase.

Il tendit la main au serviteur breton, qui la serra avec respect.

—Tu as raison, Henry, dit Jean, Aubin n'est pas mon serviteur, il est mon ami.

—Tu es bien heureux d'avoir des amis comme celui-là!

—Je serai le vôtre, monsieur, sauf votre permission, répliqua naïvement
Aubin.

—Conclu, camarade! Maintenant, mon ami Jean, il s'en faut d'une demi-heure que nos Buridans n'arrivent. Si tu le permets, je vais m'offrir une demi-heure de sommeil.

—Dors, Aubin veille.

En effet, Aubin quitta les deux jeunes gens pour aller s'installer dans le corridor.

Il devait y attendre la venue des cinq autres personnes.

Pendant ce temps-là, une scène d'un tout autre genre se passait dans la rue.

Une dizaine d'hommes, cachés dans des encoignures de maisons, sortirent à un coup de sifflet qui résonna sitôt que la voiture se fut éloignée.

Un individu enveloppé d'un large manteau était assis sur la borne, dans la rue voisine, ayant l'air de s'occuper très-peu de la neige qui tombait de plus en plus forte.

Cet individu était M. Jumelle.

Il se grattait le nez, signe de joie.

Seulement, comme son nez de carton avait disparu, il se livrait à cet exercice sur l'appendice nasal que la nature avait planté au beau milieu de son visage.

—Combien sont entrés, la Licorne? demanda-t-il à l'un des hommes.

—Deux.

—Restent cinq: attendons.

Les dix hommes se replacèrent dans leurs encoignures, et M. Jumelle resta sur sa borne, en dépit des flocons de neige qui tombaient sur lui.

IV

LA SOURICIÈRE.

Henri de Puiseux dormait depuis une demi-heure quand il s'éveilla.

—Où diable suis-je donc? dit-il.

Tout en se frottant les yeux, il aperçut Jean accoudé sur une table et plongé dans de graves réflexions.

—Bon! je me rappelle, fit-il.

—As-tu bien dormi?

—Une demi-heure, ce n'est pas la peine d'en parler.

—Ils n'arrivent pas.

—Oui, on dirait que nos amis sont en retard.

—Ne nous impatientons pas: ils ont sans doute été retardés par une cause inconnue.

—Devaient-ils venir ensemble?

—Non.

—Bonne précaution.

—Deux d'abord, puis un, puis deux ensuite.

—De cette façon, on ne pourra rien soupçonner.

—Oh! je ne crains pas que nous soyons surpris ici, dit Jean.

—Sommes-nous même surveillés? J'en doute un peu.

—Mais regarde donc cette neige qui blanchit le pavé de la cour! Il fait un temps à ne pas laisser un ennemi coucher dehors!

—Pauvres gens!

—Qui plains-tu ainsi? demanda de Puiseux à son ami.

—Je plains ceux qui n'ont pas d'asile, qui souffrent la faim, le froid et la misère. Je plains cette légion d'infortunés qui sont dehors par cette nuit glacée!

—Oui, cela est atroce, répliqua Henry, dont l'éternelle gaieté fut rembrunie par la phrase de son ami.

Il reprit au bout d'un moment.

—Tu arrives de Ludworth?

—Oui.

—Tu comprends par quel motif de discrétion je n'ai pas voulu te faire encore aucune question à cet égard, mon cher Jean. Puisque tu nous as réunis ici, c'est que tu as quelque chose d'important à nous dire.

—Tu en jugeras tout à l'heure.

—M. de Breulh[4] est-il prévenu?

—Oui.

—Il viendra ici?

—Cette nuit.

—Alors, je vois que l'assemblée sera sérieuse.

—Il va en sortir la paix ou la guerre.

—Et Berryer?

—Berryer de même.

—Diable! Tu n'en as pas encore un troisième à m'annoncer?

—Si.

—Tout est à craindre, ami.

—Lequel, s'il te plaît?

—M. Saincaize.

Henry de Puiseux avait écouté avec respect les noms de MM. de Breulh et de Berryer. Il fit une légère grimace en entendant prononcer celui de M. Saincaize.

—Tu ne l'aimes pas? dit Jean.

—Ma foi, si tu désires connaître mon opinion bien sincère, je te dirai très-franchement que je me méfie de lui. Retiens bien mes paroles: cet homme-là n'est pas franc!

—Il me produit aussi un peu cet effet-là, à moi-même.

—Tu vois? M. de Breulh, bravo! c'est un loyal gentilhomme, fier comme son nom, et brave comme son épée. Mais le Saincaize! Cet homme-là nous jouera un vilain tour.

—Sois tranquille: je le surveille.

—Vois-tu, quand j'étais enfant, j'avais la terreur du serpent. Cet animal rampant m'aurait fait fuir à cent lieues… et je crois, ma parole d'honneur, qu'il m'en est resté quelque chose… car, chaque fois que je prononce, ou que j'entends prononcer son nom, j'éprouve une sensation analogue…

Henry de Puiseux fut interrompu par le bruit de la porte cochère qui se refermait.

—Voilà deux des Buridans! dit-il.

Aubin Ploguen veillait.

Quand il entendit résonner le loquet en bas, sur la porte, il s'avança dans l'ombre et ouvrit la serrure.

Deux hommes entrèrent.

Donnez-nous la clef, M. Benoist, dit l'un d'eux.

La porte est là, répondit Aubin.

C'étaient les mots de passe.

Dix minutes s'écoulèrent encore.

Puis le troisième arriva.

Donnez-moi la clef, M. Benoist, dit-il de même.

La porte est là, répliqua encore Aubin Ploguen.

En vingt minutes, non-seulement les cinq Buridans arrivèrent, mais encore Berryer, M. de Breulh et M. Saincaize.

Le Breton les introduisit à mesure dans la chambre où attendaient déjà
Jean et Henry.

Berryer, que nous avons connu vieillard seulement, était, en 1831, un vigoureux homme qui portait sur son visage la mâle beauté de son génie.

Un livre de Mémoires intitulés «De 1830 à 1835» fait son portrait en quelques lignes:

«Berryer n'est pas un orateur éloquent, c'est l'éloquence elle-même. Il est peut-être beau: je l'ignore, ne l'ayant jamais vu, mais l'ayant toujours écouté.»

M. de Breulh, lui, ressemble à Louis XIII, et affectionne l'allure de
Charles Ier, telle que l'a peinte Van-Dyck.

Quant à M. Saincaize, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân l'avaient bien jugé. Il portait sur sa figure l'empreinte de son âme tortueuse et fausse.

Comment avait-il pu trouver place dans le parti royaliste, si difficile d'accès et si méfiant?

Ce n'est pas à nous de répondre.

Nous dirons plus: M. Saincaize y jouissait d'une certaine influence, due surtout à sa prodigieuse habileté.

Quand les dix hommes furent réunis, Jean de Kardigân se tourna vers
Berryer et le pria de présider la petite assemblée.

Le grand orateur prit place derrière la table: chacun des assistants s'assit, et Berryer dit, au milieu du silence général:

—La parole est à M. le marquis de Kardigân…

* * * * *

M. Jumelle n'était pas resté inactif; dès que les arrivants eurent, au nombre de sept, pénétré dans la maison du numéro 3, il siffla de nouveau ses hommes.

—Attention, mes mignons, leur dit-il. Il s'agit de prendre les oiseaux.
Il y aura une bonne récompense.

Un grognement significatif fut la réponse de la petite troupe.

Elle approuvait évidemment ce genre d'exorde en fait de discours.

Seuls, Trébuchet et la Licorne, principaux acolytes de M. le sous-chef de la police politique, restèrent muets.

M. Jumelle, qui les guettait du coin de l'oeil, s'aperçut aussitôt de leur silence.

—Eh bien, mon bon la Licorne, et toi, mon doux Trébuchet, nous n'approuvons donc pas la conduite de notre chef?

—Non, répondirent les deux agents d'une seule et même voix.

Ils étaient pourtant rarement d'accord, se trouvant presque chaque jour en rivalité constante.

Aussi, la coïncidence de leur opinion ne laissa-t-elle pas d'étonner, voire même d'inquiéter M. Jumelle.

La Licorne et Trébuchet étaient… étaient… car, hélas! la Parque cruelle a depuis longtemps tranché leurs jours! d'anciens bandits entrés rue de Jérusalem sur le tard.

Ils connaissaient toutes les ruses, toutes les audaces et tous les pièges.

Aussi, M. Jumelle, lequel, soit dit en passant, était doué d'une rare intelligence et d'une finesse pour le moins égale à cette intelligence, les consultait dans les circonstances graves.

—Et pourquoi ne m'approuvez-vous pas, chers amis? reprit M. Jumelle, qui se servait des deux bandits tout en les méprisant parfaitement. Réponds d'abord, mon bon la Licorne.

—Parce que nous avons laissé les oiseaux entrer dans la cage, au lieu de les arrêter à mesure qu'ils arrivaient.

—A toi, maintenant, mon doux Trébuchet.

—Mon opinion est celle de mon cher camarade.

La Licorne salua Trébuchet, qui rendit son salut à la Licorne.

—Faut voir! faut voir! grommela M. Jumelle en se grattant l'oreille.

Signe de préoccupation.

Au même instant parurent les trois derniers personnages dont nous avons déjà parlé.

M. Jumelle, qui ne les attendait pas, fut assez étonné.

—Comment! il y en a encore? dit-il. Ma foi tant mieux!

Cette conversation avait lieu dans une rue voisine de la rue du
Petit-Pas, et sous une neige qui augmentait toujours.

—Savez-vous ce que c'est que les souricières? continua le sous-chef de la police politique. C'est une petite prison de bois où on prend les souris, les rats et les autres animaux. Eh bien! cette maison est une souricière.

—Bien, fit la Licorne.

—Bien, fit Trébuchet.

—Maintenant qu'ils sont dans la souricière, ajouta M. Jumelle, évidemment flatté de cette double approbation, ils sont pris.

—Holà! Galimard! cria-t-il.

Galimard s'avança à l'ordre.

—Tu as ta carte d'agent?

—Oui, monsieur.

—Eh bien, mon garçon, tu vas courir au poste de soldats du Panthéon, et tu diras au lieutenant qui commande que moi, M. Jumelle, je lui demande trente hommes. Va vite!

Et il ajouta, en se grattant le nez avec satisfaction:

—Voyez-vous, ils sont là-dedans une dizaine. Eh bien! quarante hommes avec des fusils, ce ne sera pas encore de trop pour arrêter dix royalistes désarmés.

V

LES DERNIERS CHEVALIERS

Nous avons laissé Jean, Henry de Puiseux et leurs amis dans la chambre cachée, au moment où Berryer venait de dire:

—La parole est à monsieur le marquis de Kardigân.

Tous les yeux se portèrent vers le jeune homme, qui se leva et s'inclina respectueusement devant les assistants.

—Messieurs, dit-il, j'avais besoin de vous consulter. Comme la police de M. le duc d'Orléans nous surveille, j'ai dû user de ruses. J'ai prié MM. Henry de Puiseux, Pierre Prémontré, Louis Surville, Henri de Bonnechose, Jacques Dervieux et Maurice de Carlepont de se rendre au bal de l'Opéra, avec un signe de reconnaissance à leur épaule. Ce signe était composé de roses: blanches, couleur de notre drapeau; rouges, couleur du sang que nos frères ont versé pour le roi!

—Et que nous verserons encore! dit Henry de Puiseux d'une voix forte.

—Je l'espère! répondit Jean de Kardigân.

Il reprit:

—Je les ai priés de revêtir un costume de Buridan, parce que c'est le plus commun et celui qui devait le moins attirer l'attention. Puis il rappelle une époque, époque sainte! où ce n'étaient pas les gentilshommes qui faisaient un trône à leur roi, mais où c'était le roi qui faisait une noblesse à ses gentilshommes.

L'exorde chevaleresque du marquis avait impressionné les auditeurs.

Seul, M. Saincaize souriait.

Vous connaissez ce sourire, celui que l'homme vil a toujours aux lèvres quand il entend proclamer de nobles vérités ou prononcer de nobles paroles.

—Vous, messieurs, continua Jean en s'adressant à Berryer, à M. de Breulh et à M. Saincaize, votre présence ici était indispensable, puisque vous êtes membres du comité légitimiste de Paris. Maintenant que nous sommes réunis, je vais vous transmettre les ordres de S. M. Charles X, qui a daigné me recevoir.

—Les ordres? hasarda M. Saincaize en plissant dédaigneusement les lèvres.

—Oui, monsieur, les ordres, insista froidement Jean. Le roi ne nous demande pas des conseils, il nous demande de l'obéissance. Le comité fera ses observations et le roi appréciera.

En me recevant, Sa Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon opinion sur l'état des esprits en France. Je lui ai répondu ce que je crois être la vérité: le gouvernement de M. le duc d'Orléans a crû, depuis sa naissance, en impopularité. A Lyon, à Grenoble, à Lille, l'émeute; à Paris, un trouble profond, ce trouble qui précède souvent les grands bouleversements humains.

J'ai dit au roi que je croyais l'heure venue de tenter une restauration.

—Par quels moyens? demanda M. de Breulh, qui, jusqu'alors, avait écouté silencieusement, mais respectueusement, les paroles du marquis.

—Par les armes.

—C'est impossible! s'écria M. Saincaize.

Berryer étendit la main.

—Veuillez attendre, monsieur Saincaize, dit-il. M. de Kardigân n'a pas terminé. Avant de discuter son projet, il faut le connaître.

—Je continue, messieurs. Sa Majesté, après avoir entendu mes paroles, a fait appeler madame la duchesse de Berry. Son Altesse Royale m'a ordonné de répéter mes paroles.

—Ma fille, dit le roi, M. de Kardigân est de votre avis, vous le voyez: j'étais déjà convaincu par vous avant de l'être par lui.

—Ainsi le roi consent à une tentative de restauration à main armée?

—Oui, monsieur, répliqua Jean à M. de Breulh, qui venait de faire cette interruption.

—Et le comité de Paris? dit M. Saincaize.

—Je vous avais répondu, monsieur, continua Jean, que Sa Majesté s'attendait à notre obéissance et non à nos conseils: j'avais tort. C'était mon opinion que je formulais ainsi, non la sienne. Sa Majesté écoutera les conseils du comité de Paris. Seulement, permettez-moi de vous expliquer les ressources que nous avons à notre disposition.

Je vous ai priés, messieurs Berryer, de Breulh et Saincaize, de venir ici, parce que votre opinion entraînera celle du comité légitimiste. De même que les six gentilshommes qui sont là pourront agiter leurs provinces bretonnes si la guerre est décidée.

Le projet est celui-ci: soulever la Vendée, y former un noyau armé, et si Dieu nous donne la victoire, marcher immédiatement sur Paris. En même temps nos amis du Midi soulèveront Marseille et Lyon. Les républicains et les bonapartistes ne tireront pas l'épée pour défendre un gouvernement qu'ils exècrent, quittes à nous attaquer, nous, si nous sommes vainqueurs.

Avec l'aide de deux divisions de l'armée, dont les généraux et les officiers sont à nous, nous arriverons à Paris.

—Et après? dit encore M. de Breulh.

—Après? Si nous sommes vainqueurs…

—Vous serez grands. Mais si vous êtes vaincus?

—Nous mourrons, voilà tout!

—Bravo! Kardigân, s'écria de Puiseux.

—Nous pouvons jeter en Vendée dix mille fusils et de la poudre. Nous avons sept millions de francs. Comme général en chef, M. le maréchal de Bourmont, le vainqueur d'Alger; comme généraux, MM. de Charette, d'Autichamp, Hébert, Cadoudal, Terrien, Cathelineau et de Coislin. Il y aura cinq grandes divisions militaires à Paris, à Nantes, Angers, Rennes et Lyon. Ces divisions seront partagées chacune en cinq cantons; et ce n'est pas exagérer que de croire qu'en chacun de ces cantons nous aurons trois mille hommes. Cela fait donc une première armée de soixante-quinze mille hommes; diminuons d'un tiers, il reste encore cinquante mille.

—Quand aurait lieu le mouvement?

—Du 1er au 15 mai, parce que, dans cette quinzaine, les travaux de la campagne donnent vacances aux paysans. J'ajoute un nom, messieurs, & ceux que je vous avais annoncés comme étant ceux de nos chefs: celui de Madame.

—Madame viendrait! s'écria Berryer.

—Oui.

—Comme soldat?

—Comme chef pour ordonner, comme soldat pour se battre.

Un frémissement courba toutes ces têtes.

Il y eut un assez long silence.

—Répondez, monsieur de Breulh, dit Berryer.

M. de Breulh se leva.

—Une décision aussi grave ne peut pas être prise sur-le-champ, dit-il. Pourtant, je crois être l'interprète de ces messieurs du comité, en déclarant que nous nous contenterons d'exposer au roi de simples observations. Mais monsieur le marquis de Kardigân voudra bien me permettre de discuter.

—Je vous écoute, monsieur.

—Croyez-vous à la réussite d'un pareil plan?

—Oui, j'y crois.

—Sur quoi basez-vous cette opinion?

—Sur ceci: d'abord, l'impopularité du gouvernement; ensuite, sur la lassitude des esprits, qui, ne pouvant prendre au sérieux une royauté faite par 221 parlementaires affolés, attendent et espèrent quelque chose de définitif.

—Je le reconnais. Mais nous défendons une cause autant qu'une dynastie: un principe autant qu'un homme. Nous sommes, parce que nous sommes. N'est-ce pas, selon vous, attaquer la vertu même de ce principe, que d'en réclamer l'exécution par la force? Remarquez, monsieur le marquis, que je ne discute pas: j'interroge.

—Eh bien, monsieur, je vous répondrai de même: franchement. Un droit a besoin d'être affirmé. On nous a attaqués par l'épée, c'est par l'épée que nous devons attaquer à notre tour. Ah! nous vivons dans un triste temps! Tout ce qui est grand s'en va: tout ce qui est noble dégénère. Charette, Lescure, La Rochejaquelein, n'ont pas songé à se demander s'ils seraient vainqueurs. Ils se sont battus! La société moderne a deux moyens de prouver son droit ou d'affirmer sa volonté: la parole et le fusil. La parole? on nous l'a retirée; nos journaux doivent se taire. M. Thiers, M. Casimir Périer ont peur! Reste le fusil. C'est lui qui doit parler quand les lèvres des hommes sont muettes!

M. Saincaize faisait de vains efforts pour garder son calme.

Il s'agitait avec angoisse sur sa chaise, et, de temps à autre, en écoutant les paroles de Jean, il jetait un regard effaré sur la porte, comme s'il devait voir apparaître le tricorne galonné d'un gendarme.

—Pardon… pardon… monsieur, dit-il. Peste! comme vous y allez! La guerre civile! rien que cela, et du premier coup! On donne aux gens le temps de réfléchir et on ne leur met pas ainsi le couteau sous la gorge! Un soulèvement en Vendée, un soulèvement dans le Midi! Mais ce serait effroyable!

—Pourquoi, monsieur, ce serait-il effroyable?

—Nous ruinons le commerce, nous arrêtons le mouvement des affaires!

—Lesquelles? demanda Jean froidement.

—Comment, lesquelles?

—Oui, celles du peuple français, ou bien les vôtres?

—Monsieur le marquis!…

—Pourquoi venez-vous parler intérêt, quand nous parlons destinée d'une nation et d'un roi? Ceux qui ont fait le 10 août, le 2l janvier, le 9 thermidor, le 12 germinal et le 18 brumaire, pensaient-ils au mouvement des affaires? Ceux qui ont fait les journées de juillet y songeaient-ils davantage?

—Permettez! permettez!

—Ce n'est pas l'heure de discuter, monsieur Saincaize, dit Berryer; M. de Kardigân vient de nous soumettre un plan. Nous le communiquerons à MM. Hyde de Neuville et de Chateaubriand nos collègues, et nous vous donnerons notre réponse.

Pendant ces quelques paroles du grand orateur, Henry de Puiseux avait consulté ses amis:

—Monsieur le marquis, dit-il à Jean, ces messieurs partagent tous le même avis: ils sont aux ordres de Sa Majesté; prêts à vivre ou à mourir. Vive le Roi!

Au même instant, Aubin Ploguen entra:

—Messieurs, dit-il, voilà les soldats.

M. Saincaize jeta un glapissement de terreur.

Le Breton avait prononcé cette phrase avec une sérénité sans pareille.

Tout le monde se regarda.

—Quels soldats? demanda M. Saincaize de plus en plus effaré.

—Ceux du gouvernement.

—Ah! mon Dieu! hurla le même Saincaize en se laissant choir.

—Qu'est-ce qu'ils viennent faire?

—Nous arrêter, dit Jean.

En effet, un murmure sourd arrivait du dehors; on entendit enfoncer la première porte, et les crosses de fusil résonnèrent sur le pavé blanc de neige.