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Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832

Chapter 24: IX
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About This Book

Set during the July insurrection and its aftermath, the narrative opens with an elderly marquis returning to Paris with his devoted servant to reunite with his grown children. Their journey collides with urban insurrection, barricades, wounded men, and the thunder of cannon. The story contrasts aristocratic lineage and Breton rural solidity with a sensitive young son whose frailty recalls his mother. Episodes blend intimate family portraiture, social detail of provincial life, and street fighting, examining loyalty, class obligations, and personal identity as political upheaval reshapes private destinies.

VI

LES RESSOURCES D'AUBIN PLOGUEN

Ainsi que l'avait voulu M. Jumelle, le poste de la place du Panthéon s'était empressé d'envoyer une compagnie de soldats.

Restait à accomplir la besogne.

Le sous-chef de la police politique n'était pas embarrassé.

Il fit cerner la maison par ses agents, se mit lui-même à la tête des soldats, côte à côte avec le sous-lieutenant qui les commandait, et il frappa à la porte de la maison, comme il avait entendu frapper ceux qui y étaient entrés.

Peut-être un malin eût-il réussi, mais pour tromper Aubin Ploguen qui veillait, il fallait être plus que malin.

Pourtant le Breton, au lieu d'aller prévenir immédiatement les conspirateurs, fit une chose qui, pour un moment, étonnera le lecteur.

Il alla purement et simplement éveiller le concierge et lui dit:

—On frappe à la porte. Allez donc voir ce que c'est.

En effet, à l'instant même où Aubin Ploguen prononçait ces paroles, une voix retentissante criait de la rue:

—Au nom du roi, ouvrez!

Cet ordre eut pour effet immédiat de faire jeter à bas de son lit le concierge qui, très-probablement, aurait continué son sommeil.

Quant à Aubin, il traversa la cour, et alla prévenir les conspirateurs de ce qui se passait.

Pourquoi Aubin Ploguen avait-il ainsi fait ouvrir la porte?

Il avait ses raisons, nous allons les connaître.

Les soldats, précédés de M. Jumelle, se précipitèrent dans la cour.

—Fouillez partout, criait celui-ci.

Une lumière brillait à travers les vitres de la chambre où Jean et ses amis étaient réunis.

—Ce ne peut être que là, pensa-t-il.

—Cette chambre a-t-elle plusieurs issues? demanda-t-il au concierge.

—Non, monsieur.

—Très-bien. Alors, pour en sortir, il faut passer par cette porte?

—Oui, monsieur.

Cette réponse était tellement satisfaisante que M. Jumelle se frotta le nez avec joie.

—Eh! mordienne, je les tiens, dit-il.

—Enfoncez! ordonna le sous-chef de la police politique.

Ce fut l'affaire de deux ou trois coups de crosse. La porte vermoulue tenait mal sur ses ais peu solides et s'éventra.

M. Jumelle voyait toujours briller la lumière derrière les rideaux.

Il entendait même ce murmure confus de plusieurs voix qui parlent bas.

—Enfoncez la seconde porte! ordonna-t-il encore.

L'ordre fut exécuté aussi rapidement.

M. Jumelle se jeta en avant, mais il demeura stupéfait en se trouvant en face d'un grand gaillard couché dans un lit, appuyé sur son coude, et qui regardait d'un air stupéfait.

—Est-ce que la maison brûle? demanda le grand gaillard avec un rire niais.

M. Jumelle entra dans une colère bleue.

—Ah çà! on se moque de moi, ici!

Le concierge s'avança.

—Vous cherchez quelqu'un, monsieur?

—Où sont les hommes qui étaient dans cette chambre tout à l'heure?

Le concierge et l'homme couché se regardèrent: l'un hébété, l'autre surpris.

—Quels hommes?

—Les ennemis de la société que je dois livrer à la vindicte de la loi!

M. Jumelle avait pour principe d'effrayer toujours ceux qu'il arrêtait.
De cette façon, prétendait-il, on peut toujours leur arracher des aveux.

Aussi lança-t-il la phrase ronflante qu'on vient de lire, à peu près sûr de l'effet qu'il allait obtenir.

Le concierge se mit à trembler. Mais le dormeur se fâcha.

—Vindicte de la loi? Est-ce que je la connais, cette vindicte? Vous allez me faire le plaisir de me laisser tranquille, d'abord!

La colère de M. Jumelle se changea en rage.

—Fouillez toute la maison! s'écria-t-il. Mais, avant, attachez-moi les deux mains de cet imbécile-là.

Quand le lecteur saura que cet imbécile-là était Aubin Ploguen, et qu'il se laissa faire tranquillement, il comprendra que le Breton devait avoir ses raisons pour agir ainsi.

Cependant le premier ordre de M. Jumelle s'exécuta.

On fouilla les six étages de la maison du haut en bas, sans trouver le moindre personnage suspect.

Le sous-chef de la police politique comprenait qu'il était joué: mais comment, et par qui?

Il réfléchit que, s'il voulait savoir quelque chose, il devait commencer par calmer sa fureur.

—Où diable ont-ils pu passer? murmurait-il dans son désespoir.

Évidemment il y avait là un mystère.

Si encore il n'avait pas entendu un bruit de voix résonner quelques instants auparavant dans la chambre, il aurait pu croire que personne autre que le «gaillard» n'y était.

—Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à Aubin Ploguen, en tirant de sa poche un carnet où il s'apprêtait à écrire les réponses de l'inculpé.

—Nicolas Ferréol.

—Depuis quand habitez-vous ici?

—Depuis six semaines.

—Est-ce vrai? demanda-t-il au concierge.

—Oui, monsieur, c'est vrai.

—A quelle heure êtes-vous rentré ce soir?

—A dix heures.

En effet, Aubin Ploguen n'était pas sorti.

Il attendait les arrivants.

Ces réponses achevèrent de troubler les idées de M. Jumelle.

—Mon garçon, reprit-il, en regardant le prétendu Nicolas Ferréol bien en face, et dans les deux yeux, je vous engage à me dire toute la vérité.

—Quelle vérité? demanda Aubin Ploguen, en donnant à son visage le degré de niaiserie désirable.

—Où sont les hommes qui étaient dans votre chambre?

—Quels hommes?

Le sous-chef de la police politique était mille fois trop intelligent pour se laisser prendre au piège.

Il comprit que quelque part devait se trouver une cachette quelconque, et que si lui, Jumelle, s'obstinait à interroger, Nicolas Ferréol, de son côté, s'obstinerait à ne pas répondre.

—Lieutenant, dit-il à l'officier, vous allez confier ce gaillard à cinq de vos hommes, qui vont me le conduire au poste. Puis, je vous prierai de faire demander par un caporal celui de mes agents qui s'appelle Trébuchet.

Aubin Ploguen ne tenta même pas de résister. Il était couché tout habillé, circonstance remarquée par M. Jumelle, mais que celui-ci n'avait eu garde de souligner. Le Breton sortit de la chambre, les mains toujours attachées et escorté par cinq soldats.

M. Jumelle fit évacuer la pièce par ceux qui s'y trouvaient, et resta seul.

—Voyons, se dit-il, on ne me prend pas sans vert, moi; je suis sûr de mon fait. Le sieur Henry de Puiseux nous a été signalé comme ayant, au bal de l'Opéra de cette nuit, un rendez-vous politique. Je vois que le rapport avait raison. Jacqueline ne s'était pas trompée. Elle l'a suivi de sa demeure à l'Opéra, donc…

Il laissa tomber sa tête dans ses mains, et se gratta obstinément le derrière de l'oreille.

—Ils étaient tous les dix dans cette pièce. Dans dix minutes je saurai où est la cache. Il joue bien son rôle, ce grand coquin que j'ai empoigné! Mais on ne trompe pas le père Jumelle comme un oiseau!

Voilà évidemment ce qui s'est passé. Ce Nicolas Ferréol a loué cette chambre, il y a six semaines, pour son maître.

Cette chambre doit faire partie de celles que les carbonari choisissaient sous la Restauration pour s'y réunir.

Quelque part, à droite ou à gauche, il y a une trappe, et, dès qu'ils ont été surpris, en veux-tu, en voila! ils ont pris leur volée…

Le monologue de M. Jumelle fut interrompu par l'arrivée de Trébuchet.

—Vous m'avez fait demander, monsieur? dit de sa voix mielleuse le gredin.

—As-tu tes instruments, Trébuchet?

—Toujours, monsieur Jumelle.

—Sonde-moi ces murailles-là! Je t'ai fait appeler de préférence à la
Licorne…

—Vous êtes trop bon.

—Non, je ne suis pas bon. Je t'ai fait appeler de préférence à la Licorne parce que tu as eu autrefois des peines de coeur… au tribunal de Niort, à propos de… de quoi donc, Trébuchet?

—De serrures, monsieur Jumelle.

—De serrures, c'est cela. Eh bien! voilà ton affaire. Cherche, mon ami!

Trébuchet se mit à la besogne.

Il prit dans sa poche un petit marteau plat, et se mit à frapper à légers coups, tous les coins de la muraille.

M. Jumelle le regardait.

Et, tout en le regardant, il continuait ses réflexions.

—N'importe, ils ont eu beau s'enfuir, je connais maintenant tous les fils de la petite affaire. Demain, je fais arrêter le sieur de Puiseux, et avec lui et ce Nicolas Ferréol, il faudra bien que j'arrive à un bon résultat.

Il s'interrompit pour dire:

—Trouves-tu, Trébuchet?

—Ça vient, monsieur Jumelle.

L'agent s'était collé ventre à terre, et il frappait avec son marteau contre la muraille, au ras du sol.

S'il y avait une porte secrète, cette porte était évidemment dans la muraille. Or, quand il frapperait sur son extrémité, le son rendu ne serait plus plein comme le son rendu par le mur, mais bien sonore.

Tout à coup, Trébuchet s'arrêta dans ses investigations. Il frappait énergiquement à un endroit où la maçonnerie semblait légèrement déprimée.

—J'ai trouvé, monsieur Jumelle!

Celui-ci allait courir au mur et l'examiner à son tour, quand quatre ou cinq coups de fusil retentirent au dehors à travers le silence de la nuit…

VII

LA PORTE SECRÈTE

M. Jumelle ne tarda pas à avoir l'explication, triste pour lui, de ces coups de fusil qui venaient d'éclater.

Un agent se précipita dans la chambre en s'écriant:

—Monsieur, le prisonnier s'est échappé.

—Tirez dessus.

—C'est ce qu'on a fait.

Décidément, M. Jumelle jouait de malheur. Il est vrai qu'il ne connaissait pas la force prodigieuse d'Aubin Ploguen.

Non content de lui faire attacher les mains, il aurait encore trouvé moyen de lui faire lier les pieds et la tête.

Aubin Ploguen était un homme plein de ressources.

Il s'était laissé lier les mains tranquillement; il s'était laissé arrêter sans résistance, sachant bien que, dès que cela lui plairait, il pourrait recouvrer sa liberté.

Seulement, pour s'enfuir, il lui fallait l'espace.

Quand il arriva dans la rue, la neige avait un peu calmé son intensité première.

Les cinq hommes commencèrent par le faire asseoir sur le trottoir, pour qu'ils eussent le moyen de charger leurs fusils.

Il faisait froid; les mains gelées par la neige tremblaient.

Cela dura dix bonnes minutes.

Au bout de dix minutes, ils prirent le prisonnier par les épaules, et l'entraînèrent dans la direction du poste du Panthéon.

Aubin Ploguen ne bronchait pas.

On eût juré qu'il en était à sa vingtième arrestation.

Seulement, pour souffler dans ses doigts, sans doute, il portait de temps à autre ses mains liées à ses lèvres, mais en réalité, tout doucement, il coupait avec ses dents les cordes qui liaient ses mains.

Un soldat le tenait par l'épaule droite, pendant qu'un autre soldat le tenait par l'épaule gauche.

Ces braves lignards! ils n'y voyaient pas malice! Puis, au surplus, la précaution qu'ils avaient eue de charger leurs fusils sous les yeux même de leur prisonnier devait les rassurer sur toute tentative de fuite.

Bientôt, au coin de la rue d'Ulm et de l'impasse Porniquet, Aubin Ploguen s'arrêta tout à coup et se planta au beau milieu du chemin, aspirant l'air à pleines narines, comme s'il eût voulu prendre le vent.

Un peu à gauche s'ouvrait la rue du Cerf, démolie aujourd'hui, mais qui, à cette époque, gagnait le quartier Mouffetard, en traversant le haut du boulevard Saint-Jacques.

—Allons, en avant, l'ami! dit un des soldats en voulant entraîner
Aubin.

Celui-ci eut un sourire de pitié.

Il se contenta de se secouer tout doucement; mais la secousse ne fut pas si douce qu'il l'aurait probablement voulu, car les deux soldats qui le tenaient roulèrent dans la neige en poussant un formidable juron.

Avant que les trois autres eussent eu le temps de revenir de leur surprise, Aubin Ploguen avait pris sa course.

Avez-vous vu courir les cerfs, dans les halliers, quand un chasseur les surprend? J'estime qu'ils sont moins rapides que le serviteur des Kardigân.

Deux coups de fusil, puis deux autres, puis un dernier, furent tirés par les soldats; mais aucun n'atteignit le fugitif. Quant à le rattraper, c'était impossible, il était déjà trop loin.

M. Jumelle écouta ce récit d'un air tellement comique, que Henry de Puiseux et Jean de Kardigân lui-même n'auraient pu s'empêcher de rire s'ils avaient contemplé en ce moment la figure de M. le sous-chef de la police politique.

—Diable! diable! grommelait-il.

Plus que jamais il se grattait l'oreille avec fureur.

Heureusement, Trébuchet lui gardait une consolation toute prête.

—J'ai trouvé, monsieur Jumelle, répéta-t-il d'un air triomphant.

M. Jumelle sauta sur ses pieds et courut à la muraille.

On distinguait très-bien une petite rainure, étroite comme un fil, qui glissait dans le mur, depuis le parquet jusqu'à une hauteur d'homme environ.

—Passe-moi un ciseau! fit-il.

Trébuchet obéit.

Alors M. Jumelle introduisit le ciseau dans la rainure, et en suivit toute la longueur. Il sentit bientôt une résistance.

—Le marteau, maintenant.

Docile, Trébuchet obéit encore.

M. Jumelle donna un coup sec, mais bien appliqué, au ciseau, qui brisa cette résistance, et la porte s'ouvrit.

—J'en étais sûr, dit-il.

Le lieutenant regardait d'un air satisfait.

—Eh! eh! la manivelle était adroite; mais le père Jumelle ne se laisse pas engluer! Voyons, il y a une demi-heure à peine qu'ils sont partis, donc on peut encore, sinon les arrêter, au moins retrouver leurs traces!…

Le lecteur comprend maintenant ce qui s'était passé.

M. Jumelle ne s'était pas trompé un seul instant. La chambre avait été, jadis, un lieu de réunion pour les carbonari, qui conspiraient.

Comme toutes celles où se tenaient leurs assemblées, elle donnait sur un couloir creusé à même des fondations de la maison, sous lesquelles s'étendaient les catacombes.

Jean de Kardigân l'avait louée en conséquence. Aubin Ploguen y demeura pendant le voyage du jeune homme à Ludworth.

Derrière la porte secrète, il avait placé un lit.

Quand les soldats entrèrent dans la cour, il se hâta de faire jouer le ressort qui ouvrait cette porte, et il transporta le lit dans la chambre.

Les chaises furent en partie cachées, et tous les assistants purent s'enfuir.

Lui, se glissa entre les draps, mais il n'eut pas le temps de se déshabiller.

Il ne s'était pas enfui avec les autres, pour la même raison qui lui avait fait ouvrir l'entrée de la maison. Il espérait détourner les soupçons de la police, et garder le secret de l'issue cachée, qui pouvait être si utile, plus tard.

—Allons, Trébuchet, entrons là-dedans!

L'agent semblait peu disposé à obéir, cette fois; mais M. Jumelle le rassura, en priant l'officier de faire éclairer la marche par un peloton de soldats qui porteraient des torches.

La petite troupe entra.

Le couloir conduisait au milieu des fondations des maisons voisines, par une pente très-douce.

Là, quelques marches de pierre descendaient dans les catacombes.

Quel chemin avaient suivi les fugitifs?

M. Jumelle était trop habile pour ne pas savoir qu'en pareille occurrence, on prend autant que possible la ligne droite. Au reste, la route était toute tracée.

Elle suivait une ligne un peu courbe, cependant, mais où ne donnaient que des impasses perdues.

Ils longèrent cette route pendant une heure environ.

Arrivés à une sorte de clairière, ils demeuraient un peu déconcertés, quand un des soldats ramassa dans l'avenue de gauche un mouchoir tombé au milieu.

Ce mouchoir portait un V et un S, brodés au coin.

Il appartenait à l'infortuné M. Saincaize, qui laissait, dans sa terreur, une trace vengeresse derrière lui!

Ce qui prouve, une fois de plus, qu'il n'arrive jamais rien aux gens courageux, tandis que les lâches sont toujours victimes.

Un second trajet de trente minutes conduisit la petite troupe à l'une des issues des catacombes, dans la plaine de Montrouge.

M. Jumelle fit soulever par les soldats la grille de fer qui obstruait le passage, et ils se trouvèrent bientôt tous en pleine lumière.

Car le jour s'était levé, à mesure que la tourmente de neige décroissait.

M. Jumelle espéra un moment que les pas des fugitifs resteraient marqués sur la neige; mais ceux-ci avaient eu soin de les entrecroiser tellement, qu'on ne pouvait les suivre.

Au reste, il était à peu près certain que, tous, ils avaient dû rentrer dans Paris, mais par des chemins différents.

M. Jumelle fit garder les deux issues, et, laissant là son escorte, s'achemina vers Paris qui s'éveillait au loin.

A mesure qu'il marchait, ses réflexions se condensaient, prenaient corps, et lui montraient clairement tout ce qui avait dû avoir lieu.

Il se hâtait, car il voulait faire son rapport à M. Gisquet, le préfet de police, et discuter avec lui les moyens d'arrêter Henry de Puiseux, par lequel on pouvait arriver peut-être à connaître une partie de la vérité.

Cependant, à mesure qu'il traversait dans toute sa longueur la vaste plaine de Montrouge, la solitude se faisait moins grande. A droite et à gauche, passaient des maraîchers se rendant à Paris ou en revenant.

Il arriva bientôt devant un petit cabaret de bas étage.

Alors son instinct de policier s'éveilla. Il eut l'idée de demander des renseignements aux gens qui tenaient ce cabaret. En s'approchant, il vit un certain nombre de gens qui encombraient la petite salle du cabaret.

Il se mêla à ces groupes, demanda un verre d'eau-de-vie.

—C'est bien, ce qu'il a fait là, disait l'un.

—Ma foi, oui. Le pauvre petit courait risque, sans ce brave monsieur, de crever là comme un chien abandonné.

—Je l'ai vu, lui, dit tout haut une femme, pendant qu'il cherchait à réchauffer l'enfant. Il avait un bel habit noir, et du linge comme en a l'épouse de notre maire de Gentilly.

A ces mots, M. Jumelle dressa l'oreille.

—D'où pouvait-il venir, par ce temps-là, et à cette heure de nuit?

—Je vais vous le dire, ajouta un autre tout bas. J'arrivais d'Arcueil et j'ai vu une bande d'hommes qui portaient des catacombes…

—Eh! eh! grommela M. Jumelle.

—Au reste, nous saurons qui c'est, car Gervais l'a accompagné à Paris.

M. Jumelle se leva:

—Mes bons amis, dit-il, vous allez me donner immédiatement le signalement de celui dont vous parlez, ou je vous arrête, au nom du roi!…

VIII

L'ENFANT DANS LA NEIGE

C'était Jean de Kardigân qui avait recueilli l'enfant.

Voici ce qui s'était passé:

En sortant des catacombes, les serviteurs du Roi déchu se séparèrent.

Ils comprenaient qu'ils ne devaient pas rentrer à Paris ensemble.

Jean, lui, traversa la plaine de Montrouge, à peu près au même endroit que M. Jumelle devait choisir quelques instants plus tard.

Le jeune homme, enveloppé dans un ample et chaud manteau, marchait rapidement. Il réfléchissait à ce qui s'était dit dans la réunion royaliste.

—Tous les partis sont les mêmes, pensait-il. Ils répugnent à la force. Ils se plaisent aux paroles oiseuses, aux discours inutiles. Monck a-t-il discuté avec Lambert pour rétablir Charles II sur le trône d'Angleterre? Charles X, lui-même, a-t-il hésité, quand il a fallu rendre à Ferdinand VII sa couronne, que venaient de lui prendre les Cortès d'Espagne?

Jean de Kardigân était un chaud partisan de cette insurrection de Vendée qui devait éclater six mois plus tard.

Mais il sentait combien il serait difficile d'obtenir du comité de Paris une décision prompte. Malgré leur génie, les deux personnages qui conduisaient ce comité, Chateaubriand et Berryer, étaient des hommes de parole plutôt que des hommes d'action.

Pour l'instant, le danger, selon Jean, était double. Il fallait convaincre le grand orateur et le grand écrivain: et il ne se dissimulait pas que ce serait difficile. Ensuite, il fallait échapper à l'étroite surveillance de la police.

Le marquis ne s'inquiétait même pas du sort d'Aubin Ploguen, qu'il laissait aux mains de ses ennemis.

Le Breton et lui étaient convenus, longtemps à l'avance, de ce qu'ils feraient en pareil cas.

Quand Aubin Ploguen avait loué, dans la maison de la rue du Petit-Pas, la chambre que nous connaissons, il l'avait fait, nous le savons, en prévision de l'avenir.

—Si la police arrive pendant une de nos réunions, monsieur le marquis, vous et vos amis n'aurez qu'à ouvrir la porte secrète.

—Mais toi?

—Moi, je resterai.

—On t'arrêtera.

—Je le sais bien. Mais rassurez-vous, je m'échapperai bien vite.

Puisque Aubin Ploguen avait promis de s'échapper, Jean était tranquille: il tiendrait parole.

A deux cents mètres environ du cabaret dont nous venons de parler dans le précédent chapitre, Jean s'arrêta pour s'orienter.

La neige ne tombait plus.

Mais un fin brouillard et la demi-obscurité qui précède en hiver le lever du soleil, empêchaient de voir briller à l'horizon les lumières des faubourgs.

M. de Kardigân jetait à droite et à gauche des regards indécis, quand il heurta du pied un obstacle placé en travers de son chemin.

Il prit d'abord cet obstacle pour une pierre énorme; mais sa forme bizarre attira son attention.

Il se baissa:

—Ah! mon Dieu! murmura-t-il.

C'était un enfant d'une douzaine d'années environ, qui gisait, enfoui dans la neige, et auquel le froid et la glace avaient fait perdre connaissance.

Le pauvre petit, bleui par la souffrance, était tombé, sans doute, en traversant cette immense plaine de Montrouge. Les forces lui avaient manqué pour se relever. Puis, peu à peu, la neige couvrant son corps, il était resté enfermé dans ce linceul.

Le marquis écarta de sa main la neige amoncelée sur le corps de l'enfant, et appuya l'oreille sur sa poitrine pour savoir s'il respirait encore.

Pas un souffle ne sortait de ses lèvres serrées.

Les yeux étaient fermés, comme si l'éternel sommeil berçait déjà dans ses bras patients ce pauvre être inanimé.

Jean se sentait profondément ému.

Les êtres forts sont toujours des êtres bons, car la méchanceté n'est qu'une perpétuelle irritation de la faiblesse.

Le lecteur se rappelle la plainte jetée par ce noble gentilhomme sur ceux qui souffraient, victimes de la misère et du froid.

Une immense pitié envahit son coeur.

Comment ce malheureux être se trouvait-il ainsi, seul et abandonné, livré à tant de souffrances et à tant d'angoisses!

Il se représentait l'enfant, pliant sous cette triple et impitoyable étreinte de la faim, de la fatigue et de la neige.

Un poëte oriental, à qui on a parlé comme d'un jeu de la nature de cette neige inconnue dans son climat brûlant, s'écrie:

«—Oh! que ces baisers blancs et glacés doivent faire couler la glace mortelle dans le sang et jusqu'au coeur!…»

Qu'aurait dit Jean de Kardigân s'il avait su que la vie de ce malheureux se trouvait liée d'une étrange façon à la sienne? Il n'écouta que sa pitié, que sa charité.

Voyant qu'il tenterait vainement de rappeler un peu de chaleur à ses membres gelés, il serra l'enfant dans ses bras, et l'enveloppa dans son manteau; puis il chercha des yeux une maison où il pût trouver les premiers secours.

Il aperçut alors le cabaret isolé, et s'y dirigea à grands pas.

Les ouvriers qui y prenaient des forces pour le travail de la matinée, bien que ce fût un dimanche, se levèrent tous en voyant cet homme élégant, qui accourait avec ce malheureux enfant dans ses bras.

—Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est mort? s'écria l'un d'eux, en se penchant.

—J'espère que non, répliqua Jean.

—Où l'avez-vous trouvé, monsieur?

—Étendu au milieu de la plaine, et ayant déjà un demi-pied de neige sur le corps.

—Vite, vite! un grand feu! faites chauffer un bol d'eau-de-vie, reprit
Jean.

Un regard lui avait appris qu'il se trouvait chez des gens pauvres.

Il tira sa bourse et y prit deux louis qu'il mit sur la table.

—Tenez, madame, voici pour vous indemniser, dit-il.

L'hôtelière repoussa les deux louis, bien que, certes, elle ne dût pas être fort habituée à en voir souvent.

—Ce n'est pas la peine, monsieur, répondit doucement cette femme.

—Vous êtes bonne, continua le marquis, mais je suis riche et vous êtes pauvre. Il ne serait pas juste que vous dépensiez quelque chose.

Le feu flambait.

On y avait jeté une grande brassée de sarments, qui produisirent cette joyeuse flamme bien claire qui égaye et réchauffe.

Dès que la température de la pièce basse du cabaret fut assez élevée, Jean, aidé d'un des ouvriers, déshabilla entièrement l'enfant et le frotta avec l'eau-de-vie tiède.

Un léger tressaillement vint annoncer bientôt qu'il vivait encore.

On le rapprocha de la flamme salutaire. Alors il fut sensible que le sang circulait avec plus de régularité; le pouls devint perceptible; enfin il ouvrit les yeux.

Mais il les referma aussitôt, comme si la douleur passée le tenait encore.

Enfin, au bout de vingt minutes, l'enfant était revenu à lui.

—Pauvre petit! murmura Jean de Kardigân en le regardant, ému: il ne sera pas dit que je t'aurai arraché à la mort pour laisser ta vie dans la misère!

Il tira une seconde fois deux louis de sa bourse et dit à l'hôtelière:

—Madame, avez-vous des vêtements?

—Oui, monsieur.

—Eh bien, je vous en achète pour couvrir cet enfant. Donnez-moi une veste, un pantalon et une bonne couverture.

La toilette du pauvre petit ne fut pas longue. Complètement revenu à lui, il ne se rendait pas encore entièrement compte du miracle auquel il devait la vie, et jetait autour de lui des regards étonnés.

Le jour s'était levé: ce jour gris, sale, qui couvre à peine d'une teinte triste le toit des maisons ou la cime des arbres dépouillés.

L'enfant, bien enveloppé dans une épaisse et chaude couverture, fut repris par Jean.

—Merci, mes amis, dit-il, je l'emmène.

—Ah! vous êtes un bon b…! s'écria l'un des ouvriers.

Cette phrase fit sourire le marquis.

Il tendit la main à l'ouvrier.

—Vous avez raison, l'ami, je suis un bon b…, répondit-il.

—Tenez, monsieur, c'est dans mon opinion de vous rendre service. Donnez-moi le paquet, je vais le porter jusqu'à la barrière. Vous trouverez des voitures.

—C'est une idée, ça, dit l'hôtelier. Pars avec le monsieur, Gervais.

Gervais prit l'enfant, et tous les trois sortirent. Le petit, «le paquet,» comme l'appelait le brave ouvrier, était retombé dans un sommeil hébété.

La route n'était plus longue.

En un quart d'heure, l'ouvrier et le marquis voyaient apparaître les premières maisons de la chaussée du Maine.

Une place de citadines se trouvait là; Jean en prit une et y monta avec l'enfant. Il voulut donner de l'argent à Gervais pour le remercier de l'avoir aidé:

—Allons donc, monsieur, répondit-il, vous n'y pensez pas! Je ne me fais payer que mon travail, moi. J'aime mieux que vous me donniez la main comme tout à l'heure!

—Je vous demande pardon, l'ami…

—Oh! il n'y a pas de quoi, monsieur!

Le gentilhomme et l'ouvrier se serrèrent la main; puis la citadine partit, entraînant le marquis de Kardigân vers Paris, pendant que Gervais regagnait la plaine de Montrouge.

Quand il arriva au cabaret, un spectacle étrange frappa ses yeux.

Un homme, qui se grattait l'oreille d'une main, était acculé par une quinzaine d'ouvriers contre la muraille et les menaçait de l'autre main d'un petit pistolet de poche, qui semblait, au reste, intimider fort peu les assistants.

Cet individu était M. Jumelle.

Voici ce qui s'était passé.

IX

OU M. JUMELLE JOUE DE MALHEUR

Nous avons laissé le sous-chef de la police politique menaçant les ouvriers du cabaret de les arrêter au nom du roi, s'ils ne lui donnaient pas le signalement de l'homme qui avait relevé l'enfant.

Le premier sentiment que ceux-ci éprouvèrent fut de la stupeur; le second fut de la colère.

Le peuple a la haine de l'agent de police, et il a en partie raison.

Nul plus que nous ne respecte les obscurs et héroïques défenseurs de l'ordre public, ceux qui risquent leur vie à chaque heure pour protéger la nôtre. Mais il y a une grande différence entre l'agent de police qui suit, pas à pas, le meurtrier, pour le livrer à la justice du châtiment, et l'agent de police qui espionne au profit de la politique.

Le premier est un soldat;

Le second a été, avec raison, flétri par la conscience populaire de l'ignoble nom de mouchard.

Et, au premier regard, on devinait en M. Jumelle un agent politique.

Aussi les ouvriers sentirent l'indignation s'emparer d'eux, à la demande de signalement qui leur fut faite.

Peut-être, en toute autre occasion, se seraient-ils contentés de répondre évasivement, évitant ainsi de compromettre soit l'homme poursuivi, soit eux-mêmes.

Mais là, le cas était autre.

La personne à laquelle on en voulait venait d'accomplir sous leurs yeux un acte de charité qui les avait touchés.

Le marquis de Kardigân avait plu à ces âmes rudes et loyales.

Un ouvrier, grand et beau garçon de vingt-cinq ans, retroussa ses manches et s'avança d'un air menaçant sur M. Jumelle.

—Ah! tu manges à la gamelle de la rue de Jérusalem! s'écria-t-il; eh bien, attends un peu, espèce de mouche!

M. Jumelle n'eut qu'à examiner les bras respectables de son adversaire pour comprendre qu'il pourrait bien s'être mis dans une mauvaise affaire.

—Comment, malheureux, dit-il en prenant une mine de souverain blessé dans sa dignité, tu refuses obéissance à la loi et tu oses me menacer?

—La loi? Je ne la connais point, mais je suis sûr qu'elle ne dit pas que tu viendras nous espionner!

—Oui! oui! il a raison! crièrent quelques-uns.

—Sus au mouchard!

—Une correction à la mouche!

Les braves ouvriers avaient une occasion d'administrer une «volée» (terme vulgaire, mais expressif) à l'un de ces hommes qu'ils exécraient. Ils n'avaient donc garde de la laisser perdre.

En cinq minutes, M. Jumelle se trouva entouré d'ennemis.

Il est hors de doute qu'il aurait sauté un mauvais pas, quand l'idée lui vint de se réfugier derrière deux tables placées l'une sur l'autre, et à l'abri desquelles il espérait se défendre.

Aussi il se jeta derrière ces tables, s'en faisant un rempart improvisé.

—Ah! tu crois que tu pourras nous échapper, mouche de malheur! reprit le premier ouvrier. Attends un peu!

Mais M. Jumelle tira de sa poche un petit pistolet qu'il portait toujours sur lui et en fit jouer la batterie:

—Le premier qui avance, dit-il, je le brûle comme un lapin!

La menace, bien que sérieuse, n'aurait certes pas eu un long effet.

Évidemment l'ouvrier, au risque d'être blessé et même tué, allait se jeter sur M. Jumelle, quand Gervais parut.

Il comprit aussitôt une partie de la scène, et un mot du cabaretier acheva de le mettre au courant de la situation.

—Viens donc ici, François, dit-il à l'ouvrier, et laisse-moi causer avec monsieur.

François regarda Gervais, tout étonné:

—Tu ne sais donc pas que c'est une mouche?

—Si, mais si nous ne répondons pas, la mouche nous coffrera, reprit
Gervais.

—Il est intelligent, au moins, celui-là, murmura M. Jumelle, heureux, au fond, de cette diversion inattendue.

—Sois tranquille, va, il ne nous coffrera pas, attendu que je vais l'étrangler!

—Tu seras bien avancé! on te guillotinera au lieu de te coffrer: voilà tout.

—Très-intelligent, décidément, très-intelligent, grommela encore M.
Jumelle.

Gervais jeta un regard expressif à François.

Celui-ci comprit que son ami réservait à l'agent de police un plat de son métier.

—Voyez-vous, monsieur, il faut lui pardonner. Qu'est-ce que vous voulez? Demandez-moi ça, à moi, je vais vous répondre.

—Je veux le signalement de l'homme qui vient de passer ici.

—Son signalement?

—Oui.

—Et si je vous le donne, vous me promettez de ne pas faire de mal à
François?

—Je le promets.

—Eh bien, je vais voir à vous contenter. C'est un jeune homme de trente ans environ, brun, avec toute sa barbe, et qui porte une cicatrice à la joue.

Gervais avait fait cette réponse d'un air tellement assuré, que M.
Jumelle n'eut pas un instant l'idée de douter.

—Où l'as-tu conduit?

—A la barrière.

—Et là, qu'est-ce qu'il a fait?

—Il a pris une voiture qui l'a conduit je ne sais où, mais dans le centre, car le cocher a dit:—Une rude course!

M. Jumelle sortit de son abri.

Il mit le pistolet dans sa poche, et en tira son carnet, où il inscrivit le signalement donné, à côté des réponses d'Aubin Ploguen.

—Et l'enfant?

—Il l'a emporté.

—Bon.

M. Jumelle allait sortir du cabaret.

Gervais l'arrêta, et d'un air niais:

—Il n'y a rien pour boire, monsieur l'agent? dit-il.

M. Jumelle donna à Gervais une pièce de vingt sous, et s'éloigna.

—Enfoncée, la mouche! s'écria celui-ci, en voyant disparaître l'agent de police à travers le brouillard. Tenez, la mère, vous donnerez ces vingt sous-là à un pauvre. Cet argent est sale, il faut le laver!

Mais suivons M. Jumelle, qui gagnait rapidement Paris, ainsi que Jean de
Kardigân l'avait fait quelques instants auparavant.

Il prit une citadine à la même place où Jean avait pris la sienne, et se dirigea vers la préfecture de police.

Il voulait réunir toutes ses notes avant de communiquer au préfet les événements de la nuit. Depuis la veille il jouait de malheur; les conjurés royalistes s'étaient échappés; Nicolas Ferréol—alias Aubin Ploguen—s'était enfui; et enfin, il avait failli payer cher un renseignement, peut-être inutile. Une surprise non moins désagréable l'attendait.

En entrant dans son bureau, il y trouva son secrétaire, qui se leva vivement en l'apercevant.

—Quoi de nouveau, petit? demanda-t-il.

—L'enfant s'est enfui.

—Jacquelin?

—Oui.

—Ah! ah!

M. Jumelle fronça le sourcil. Est-ce que par hasard cet enfant recueilli dans la plaine de Montrouge serait le même que Jacquelin?

—Bast! cela ne fait rien!

—Mais je croyais que vous aviez besoin de lui pour forcer la Jacqueline à vous servir de surveillante?

—Jacqueline fait bien son métier. Mais elle a trop de sentiment. Cette nuit, au bal de l'Opéra, elle a failli se mettre à pleurer. Je l'enverrai promener… Tiens! rédige-moi un rapport avec ces notes.

M. Jumelle lança à son secrétaire ce fameux carnet qui avait si bien travaillé toute la nuit.

Et lui-même se plongea dans ses réflexions.

Qu'était cette Jacqueline dont le nom est revenu deux fois dans notre récit et que nous avons entrevue au bal de l'Opéra?

Nous connaîtrons bientôt cette lamentable histoire. C'était une pauvre créature, admirablement belle, à qui M. Jumelle avait pris son enfant en lui disant:

—Vous vous êtes mêlée de politique, tant pis pour vous! Vous allez travailler pour nous ou vous ne reverrez pas votre fils!

La malheureuse femme s'était mêlée de politique parce qu'elle avait voulu venger son mari tué par la police à l'émeute de Lille.

Cependant le secrétaire avait mis au net le rapport destiné à être présenté par M. Jumelle à M. Gisquet, le préfet de police.

—J'attends trois personnes à huit heures, dit-il. Tu les feras entrer, une ici, la seconde dans ton cabinet, la troisième dans la salle d'attente. Jacqueline viendra, tu lui diras que j'ai à lui parler.

—Bien, monsieur Jumelle.

Celui-ci mit le rapport dans sa poche et s'apprêta à partir.

—Ah! j'oubliais, ajouta-t-il au moment d'ouvrir la porte et de s'éloigner.

Il revint à son bureau et prit dans son tiroir un paquet de fiches qui portaient chacune un nom en tête. Il chercha un instant, et enfin en trouva une qui le contenta, car il se gratta le nez en grommelant:

—C'est cela! faut voir! faut voir!

Cette fiche portait ces lignes:

POISEUX (Henry de)

—Brave.—Royaliste ardent. Chevaleresque.—Empressé auprès des femmes.—A surveiller.

—Ah! il est galant, le gentilhomme! eh bien, je vais lui servir quelque chose qui sera de son goût.

M. Jumelle sortit de son cabinet, et fit demander au préfet s'il pouvait le recevoir. On l'introduisit aussitôt chez M. Gisquet.

Il y resta une heure et demie.

Quand il rentra dans son bureau, les trois personnes qu'il attendait étaient arrivées.

M. Jumelle, tout guilleret malgré la nuit de veille si fatigante qu'il venait de passer, ordonna d'amener Jacqueline auprès de lui.

Cette seconde conférence dura aussi longtemps que la première.

Quand la jeune femme sortit, elle était pâle, mais résolue. Ses yeux brillaient d'un feu étrange.

—Je la tiens toujours! se dit en ricanant le sous-chef de la police politique. Je n'ai plus son enfant, mais elle croit que je l'ai encore: donc cela revient au même!

Et il ajouta philosophiquement en serrant précieusement un papier:

—Au surplus, si elle ne réussit pas, elle… Voilà une petite machinette qui fera la même besogne!

La petite machinette était l'ordre d'arrêter le sieur Henry de Puiseux, «suspect de complot contre la sûreté de l'État.»

X

JACQUELINE MOREL

Quelques mois avant que notre drame se renouât à Paris, M. Jumelle avait été envoyé par M. Gisquet à Lille.

Le préfet de police avait reçu avis qu'une société secrète s'y était installée et préparait une émeute dans la ville.

M. Jumelle savait à quoi s'en tenir sur cette prétendue société secrète. C'était simplement une misère noire qui, jetant sur le pavé les ouvriers de Roubaix et de Tourcoing, faisait bouillonner dans des coeurs aigris une colère toujours grandissante.

A son arrivée à Lille, M. Jumelle recommença son éternel travail: c'est-à-dire qu'il s'arrangea à faire surveiller par des gens à lui les prétendus émeutiers.

Il fut bientôt persuadé que l'intervention de la police devenait inutile, parce qu'elle arrivait trop tard.

Il se contenta de prévenir le général commandant la division militaire et le préfet du département du Nord. Puis il leur conseilla d'attendre que l'émeute éclatât pour la réprimer sévèrement, au lieu de chercher à arrêter la levée en armes des émeutiers.

Il se contenta de faire noter les plus ardents parmi les ouvriers, afin de les retrouver en temps et lieu.

Parmi ceux-là, on lui signala un certain ouvrier drapier du nom de
Maurice Morel.

Maurice Morel avait cinquante ans.

Son âge, la grande honnêteté de sa vie, et une belle instruction lui avaient donné une très-réelle influence parmi ses compagnons et ses amis de l'atelier.

Il était l'un des chefs importants, sinon le plus important, du mouvement qui se préparait.

Il était marié depuis douze ou treize ans avec une jeune fille de Roubaix, admirablement belle, laissée orpheline à quinze ans. Un sentiment de pitié avait ému le coeur de l'ouvrier quand il avait vu cette enfant seule au monde.

La pensée lui vint qu'elle pourrait céder au vice,—la beauté, quand elle est pauvre, est toujours mal conseillée!—Bien qu'il eût pu être le père de Jacqueline, il l'épousa.

Ce mariage disproportionné fut heureux.

Jacqueline avait pour son mari, sinon de l'amour, du moins un respect et une affection que rien ne put effleurer.

Un fils,—un ange blond,—leur était né.

Ils vivaient calmes et tranquilles. L'ouvrier gagnait abondamment de quoi semer l'aisance dans son ménage.

Cela fut ainsi pendant onze ans.

Le fils,—Jacquelin,—avait grandi entre son père et sa mère qui l'adoraient, le choyaient, rêvant de faire de lui un homme.

Puis, la révolution de 1830 arriva, bouleversant l'atelier, comme elle avait bouleversé le salon. La pauvreté survint.

Le ménage Morel dut toucher aux sept mille francs d'économies si péniblement amassées pendant ces onze années de travail.

Maurice sentit que les affaires, dont lui et ses compagnons avaient besoin pour vivre, seraient longues à reprendre.

C'est alors que l'idée folle d'une émeute germa dans ces têtes exaltées par la souffrance et par l'inquiétude.

Puisque le gouvernement de Louis-Philippe les laissait mourir de faim, ils voulurent essayer de renverser ce gouvernement.

Naturellement, le chef désigné d'avance était Maurice Morel.

N'avait-il pas conquis et mérité la confiance de tous ces hommes?

Une distribution d'armes et de poudre fut faite avec soin. La petite troupe pouvait compter sur quinze cents hommes environ. On prendrait la préfecture, l'hôtel de ville et la caserne.

Il n'y avait qu'un régiment à Lille.

Mais les pauvres gens ignoraient que parmi eux, comme toujours, s'était glissé un faux frère qui avait espionné leurs moindres paroles, leurs moindres actions.

Quand le jour de l'émeute fut fixé (ce devait être le 11 avril), la préfecture en fut avisée presque aussitôt, et prit ses mesures en conséquence.

Dans la nuit du 10 au 11, on fit entrer dans la ville une brigade d'infanterie et deux escadrons de dragons, le plus secrètement possible.

Quand, au matin, les ouvriers descendirent en armes des hauteurs de la cité, ils se heurtèrent contre un mur de baïonnettes, qui menaçaient de les éventrer.

Le plus sage eût été de se retirer; mais à ces heures solennelles où la vie de tant d'hommes va se jouer sur un coup de dés, il se trouve toujours un misérable que nul ne connaît, qui vient on ne sait d'où, pour tirer le premier coup de fusil.

Naturellement ce rôle fut confié au traître qui avait révélé le secret de ses compagnons.

—Bas les armes! cria Maurice Morel qui commandait, en voyant que lui et les siens allaient se briser contre une tentative impossible.

Mais le traître arma son fusil, et fit feu sur la troupe qui riposta aussitôt par une décharge générale.

La moitié de la troupe fut tuée ou blessée.

Dès lors il fallait songer, non plus à se battre, mais à mourir.

C'est ce que comprit Maurice Morel.

Dans un dernier éclair, dans une pensée suprême, il revit ses deux bien-aimés, sa femme et son fils.

Puis, il se précipita dans la mêlée ardente.

La bataille, car ce fut une vraie bataille avec toutes ses horreurs et avec tous ses héroïsmes, dura une heure et demie.

Les ouvriers, quatre contre un, se défendaient comme des lions.

Mais une charge de cavalerie termina tout.

Maurice Morel, resté intact, commanda la retraite.

Jusqu'alors, il avait été à l'avant-garde. Pour fuir, il se mit à l'arrière-garde.

Déjà ses compagnons étaient hors de danger, quand il fut cerné par une escouade de dragons.

Pris les armes à la main, son affaire ne fut pas longue. On le mit contre un mur et on le fusilla.

C'était justice. Nul n'a le droit de soulever un peuple.

Maurice Morel tomba comme il avait vécu, c'est-à-dire bravement, en homme qui a la conscience d'avoir accompli son devoir.

Puis on laissa les cadavres dans les rues jusqu'à ce qu'on les vînt ramasser, et les vainqueurs disparurent.

Il y avait une heure à peine que tout était fini, quand une femme, pâle, échevelée, et tenant un enfant par la main, accourut.

C'était Jacqueline.

Elle avait appris la terrible nouvelle!

Son mari était tué! Tué! Son enfant devenait orphelin, et elle devenait veuve du même coup.

Elle trouva bientôt ce corps aimé, couvert de sang, troué au coeur et à la poitrine. Son fils et elle s'agenouillèrent dans la boue rouge sur laquelle reposait le cadavre.

—Prie, Jacquelin, dit-elle.

L'enfant comprenait cette sauvage majesté de la mort, cette douleur mortelle de la perte et de la séparation éternelles!

Tout à coup une vingtaine de dragons passèrent au petit trop de leurs chevaux.

Elle se redressa, effrayante à voir:

—Tiens! n'oublie jamais que ce sont ceux-là qui ont tué ton père! s'écria-t-elle.

Le sous-officier qui commandait les dragons tourna la tête et fit arrêter Jacqueline et Jacquelin.

C'est alors que commença pour elle un supplice de toutes les heures, de tous les instants.

On avait voulu d'abord la remettre en liberté, mais M. Jumelle, au nom du préfet de police, s'y était opposé.

—Amenez-les-moi tous les deux, dit-il.

Dix jours plus tard, Jacqueline et Jacquelin arrivaient à Paris. M. Jumelle avait eu soin de les tenir séparés l'un de l'autre pendant le voyage, si bien qu'ils ignoraient même être si près l'un de l'autre.

Le sous-chef de la police politique ne perdit pas de temps.

Il fit venir Jacqueline dans son cabinet.

—Vous êtes libre, madame, lui dit-il.

La jeune femme eut un mouvement de joie en entendant cette phrase. Elle crut, la pauvre créature, qu'on allait lui rendre Jacquelin.

—Où est-il, lui? demanda-t-elle.

—Votre fils?

—Oui.

—Ici.

—Me le rendrez-vous?

—Euh! euh! Faut voir, faut voir!

Elle pâlit.

—Vous voulez donc le garder!

—Oui.

—Ainsi, vous oseriez ne pas me rendre mon enfant?

—Je vous le rendrai. Seulement… pas maintenant.

—Quand?

—Lorsque je serai content de vous.

Jacqueline crut d'abord que le sous-chef de la police politique allait lui proposer un de ces marchés infâmes qui déshonorent celui qui le propose et celle qui l'accepte.

Mais M. Jumelle avait des préoccupations bien plus importantes que cela, vraiment!

Il reprit:

—Comprenez-moi bien. Je serai content de vous, si vous me servez… comment dirai-je?… de surveillante? Ce mot-là vous convient-il?

—Monsieur…

—Dame! nous avons des agents de police hommes, en veux-tu en voilà, ce n'est pas cela qui nous manque! Mais les agents de police femmes, c'est rare.

—Quoi! vous voulez!…

—Choisissez! dit M. Jumelle d'un ton sec. Servez-nous pendant deux ans, et dans deux ans je vous rendrai votre fils.

—Qu'en ferez-vous?

—Je le mettrai dans un pensionnat. Quant à vous, je me charge de votre existence.

Que Jacqueline pouvait-elle répondre à cela?

M. Jumelle était le plus fort.

Elle courba la tête.

Le sous-chef de la police politique n'avait pas fait une mauvaise affaire. D'ailleurs, frappé de l'admirable beauté de la jeune femme, il avait aussitôt senti de quelle utilité pourrait lui être cette beauté-là.

Depuis six mois qu'elle était l'esclave de M. Jumelle, elle avait travaillé pour le compte de la rue de Jérusalem.

Travaillé avec horreur! Car elle avait honte d'elle même; la vie était un dégoût pour elle; mais elle voulait revoir son enfant.

Le lecteur comprend maintenant dans quelles occasions M. Jumelle se servait d'elle.

Au bal de l'Opéra, elle remplissait une mission qui la déshonorait à ses propres yeux; des bouffées de honte lui montaient au visage quand elle pensait au rôle infâme qu'elle avait accepté.

Le matin où nous la retrouvons, sortant du cabinet de M. Jumelle, Jacqueline partait encore pour remplir une de ces ténébreuses et hideuses missions qui répugnent au coeur.