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Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832

Chapter 29: XIV
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About This Book

Set during the July insurrection and its aftermath, the narrative opens with an elderly marquis returning to Paris with his devoted servant to reunite with his grown children. Their journey collides with urban insurrection, barricades, wounded men, and the thunder of cannon. The story contrasts aristocratic lineage and Breton rural solidity with a sensitive young son whose frailty recalls his mother. Episodes blend intimate family portraiture, social detail of provincial life, and street fighting, examining loyalty, class obligations, and personal identity as political upheaval reshapes private destinies.

XI

JEAN ET HENRY

Jean de Kardigân n'avait pas d'appartement à Paris. Pour endormir les soupçons de la police, à supposer qu'ils dussent être éveillés, il s'était purement et simplement logé à l'hôtel. Quand il revint de l'expédition nocturne, en portant l'enfant dans ses bras, il se fit conduire chez Henry de Puiseux.

Henry de Puiseux demeurait rue de Richelieu, presque au coin de la rue
Neuve-des-Petits-Champs.

Le marquis voulait lui confier le pauvre petit abandonné, et lui demander aide et protection pour lui.

Quand il arriva chez de Puiseux, celui-ci, rentré depuis peu de temps, dormait du sommeil des justes.

Jean l'éveilla impitoyablement.

—Hein? qu'est-ce? que me veut-on? demanda Henry, quand dans l'ombre de sa chambre à coucher, fermée aux rayons d'un pâle soleil d'hiver, il aperçut la silhouette de son ami.

—C'est moi, Henry.

—Toi… Jean… Que le diable t'emporte! je dormais si bien!…

—Réveille-toi.

—Tu me la bailles belle! il y a longtemps que c'est fait… au moins trois minutes.

—Pauvre ami! modula Jean avec un sourire railleur.

—C'est cela, moque-toi de moi maintenant.

—Je ne me moque pas de toi.

—Eh bien! je voudrais savoir alors ce que tu me veux.

—Je t'apporte un cadeau.

—Je te pardonne, en ce cas.

—Tu ne me demandes pas ce que c'est?

—Non.

—Pourquoi?

—Parce que je suis sûr de toi. Ce doit être un présent royal.

—Je te remercie de cette confiance.

—Il n'y a pas de quoi.

Jean allait continuer.

Mais Henry reprit avec volubilité:

—Attends un peu, cher ami.

Il sonna et son domestique entra.

Ce serviteur ne ressemblait guère au brave et fidèle Aubin Ploguen.

Il résumait en lui le gamin parisien avec tous ses défauts; ce domestique, nommé Couriol, était affligé des sept péchés capitaux. Il était menteur, gourmand, luxurieux, orgueilleux, paresseux, colère et envieux. Je dois même ajouter, pour rester dans le vrai, qu'il en possédait un huitième: le vol.

—Couriol, dit Henry, ouvre les rideaux.

La chambre se trouva jetée en pleine lumière.

—Eh bien! qu'est-ce que vous faites là, Couriol? demanda Henry, en voyant que son domestique le regardait, planté curieusement sur ses deux jambes.

Couriol comprit sans doute le reproche contenu dans cette phrase, car il s'éloigna, mais à regret.

—Tu peux parler, maintenant.

—Ce n'est pas malheureux.

—Tu disais donc que tu m'apportes un cadeau?

—Très-bien.

—Tu approuves?

—Tout à fait!

Jean se mit à rire de l'assurance avec laquelle son ami fit cette réponse.

—Et tu me pardonnes de t'avoir éveillé?

—Heu! heu!

—Quoi! malgré mon cadeau…

—Hélas! pourquoi ne me l'as-tu pas apporté quelques heures plus tard!

—Tu n'es donc pas curieux de savoir en quoi il consiste?

—Si.

—Eh bien, cherche un peu.

—C'est un bijou?

—Non.

—Un cheval?

—Non.

—Une arme?

—Non.

—Diable! un mariage, peut-être?

Henry avait pris une mine piteusement comique.

—Rassure-toi: ce n'est pas un mariage.

—Tu veux donc me rendre fou! C'est un vase de Chine, sans doute?

—Pas précisément.

—Une aiguière d'argent?

—Non.

—Alors…

—C'est un compagnon.

—Un chien?

—Non, un enfant!

—Hein? Tu dis? Un enfant?

—Oui.

—Ah ça! tu plaisantes!

—Moi? Nullement.

Le visage sérieux de Jean empêchait Henry de croire à une plaisanterie de son ami. Pourtant il ne comprenait pas encore.

—Un enfant! un enfant! balbutia-t-il à moitié ahuri.

—Ainsi que je te l'ai dit.

—Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?

—Dame! cela te regarde!

—Comment! cela me regarde?

—Mais oui, je te fais un cadeau, c'est à toi et non à moi de décider quel emploi tu feras de ce cadeau.

Jean recula dans le fond de la chambre et fit signe à Henry de se lever.

Le jeune homme sauta à bas de son lit, passa un pantalon à pied, une paire de pantoufles et une robe de chambre.

—Regarde! dit Jean.

Il vit alors, couché sur son canapé, un pauvre être, enveloppé d'une couverture et plongé dans un sommeil réparateur.

—Diable! diable! grommela Henry.

—Cela te gêne?

—Nullement, mais…

—Mais?… Allons, j'ai pitié de toi. Écoute.

Jean raconta à son ami ce que nous connaissons: le pauvre petit réveillé par lui dans la neige, et dont il comptait se charger désormais.

A mesure qu'il parlait, Henry prenait une mine de plus en plus satisfaite.

Quand Jean eut terminé, il sauta à son cou.

—Bravo! Je ne faisais qu'admirer ton intelligence et ton dévouement; mais maintenant j'admire encore plus ton coeur!

—Merci, ami.

—Merci? C'est plutôt à moi de te remercier, misérable, puisque tu as bien voulu m'associer à ton oeuvre de charité!

Une étreinte silencieuse fut la seule réponse de Jean. De Puiseux reprit:

—Voyons, qu'as-tu décidé?

—Que je ferais le bonheur de cet enfant. Cela t'étonne? Ah! regarde ma vie! regarde ce que je souffre! Où sont mes affections, à moi? Je ne peux aimer ceux vers qui mon coeur volerait avec bonheur! Mon frère? perdu à jamais pour moi. Sais-je seulement où il est maintenant? Peut-être m'a-t-il oublié, comme il doit croire que je l'ai oublié moi-même! Celle que j'aime… Fernande…

Il s'arrêta. Une larme glissa lentement sur son visage.

—Amour! amour! je ne te connaîtrai pas! A d'autres qu'à moi tes dévouements sublimes et tes chastes bonheurs. Tiens! plus je vais, plus je l'aime, cet ange apparu un jour dans ma vie. Elle est entrée dans mon coeur, ce matin-là, et n'en est jamais sortie!

—Tu n'es pas un homme, tiens! s'écria Henry avec colère.

—Henry!

—Ah! fâche-toi, si cela te plaît; cela m'est parbleu bien égal! Seulement, je te dirai tout ce que j'ai sur le coeur. Comment, tu aimes, et avec toutes les qualités que tu as, avec ta beauté,—car tu es beau, pendard!—avec ton nom, ta fortune et ta liberté, tu ne cherches même pas à savoir si tu es aimé!

—Qu'en sais-tu?

—Bravo, alors!

—Je te ferai part tout à l'heure de la décision que j'ai prise à cet égard. Pour l'instant, je veux en revenir au sujet important. Voici ce que je compte faire de cet enfant. Je veux l'adopter, pour ainsi dire. Je veux avoir un être sur lequel je puisse absolument compter, et qui soit le frère que j'ai perdu. Dieu a jeté sur ma route cet abandonné: donc, Dieu a voulu que je le recueille!

Comprends-moi bien. Je vais repartir pour Kardigân. Je ne veux pas encore l'emmener avec moi. Mon intention est de le mettre dans un collège, peut-être au lycée Henri IV, où moi-même j'ai fait mes études. Seulement, comme je ne partirai que dans huit jours, et que la santé du pauvre petit a besoin de secours, je te prie de le garder quelque temps, jusqu'à ce qu'il ait pris assez de forces pour supporter la vie de collège.

—C'est convenu, parbleu.

—Merci.

—Regarde un peu comme il dort!

Comme s'il eût voulu donner un démenti immédiat aux paroles d'Henry, l'enfant ouvrit les yeux et poussa un faible soupir. Jean se pencha sur lui.

—Es-tu reposé, mon enfant? dit-il.

Le pauvre abandonné regardait avec surprise autour de lui.

Cette chambre où il était, ces deux jeunes gens qui fixaient sur lui leurs regards émus, tout cela le surprenait, l'épouvantait presque.

—Oh! mon Dieu! murmura-t-il.

—N'aie pas peur, dit Jean, tu es avec des amis.

—Comment t'appelles-tu? demanda Henry.

—Jacquelin Morel.

C'était, en effet, le pauvre fils de cette pauvre Jacqueline Morel dont nous venons de raconter la lugubre histoire.

—D'où viens-tu?

—Je ne sais pas.

—Comment! tu ne sais pas d'où tu viens?

—Non.

—Voyons, cherche un peu.

—J'étais avec maman et père à Lille. Nous vivions tous bien joyeux. Tout à coup, on a tué mon père, puis on nous a arrêtés, maman et moi. On nous a conduits à Paris. Depuis, je n'ai jamais revu ma mère.

—Pourquoi?

—Parce qu'on m'a séparé d'elle.

—Et toi, où t'a-t-on mis?

—Dans une grande salle, avec d'autres enfants de mon âge. Puis, un soir, comme j'appelais toujours ma mère, je me suis dit que, puisqu'on ne voulait pas me la rendre, ce serait moi qui irais la retrouver. Je me suis enfui.

—Bravo!

—Je traversai Paris en courant. Quand j'eus quitté la ville, épuisé, mourant de faim, je fus assailli par la neige. Alors je tombai et je crus que j'allais mourir… C'était dans une grande plaine. Je souffrais affreusement. J'errai toute la nuit, à droite et à gauche, cherchant mon chemin. Enfin, tout à coup, les forces me manquèrent.

XII

LA BARONNE DE SERGAZ

Jacquelin s'arrêta. Le souvenir de son danger et de ses souffrances agissait évidemment sur son esprit d'une façon douloureuse. Jean de Kardigân en profita pour tâcher d'obtenir de lui quelques renseignements.

—Pourquoi a-t-on tué ton père?

L'oeil de l'enfant s'alluma.

—Parce qu'il s'était battu.

—Contre qui?

—Contre les soldats.

—A Lille?

—Oui, à Lille.

Les deux amis se regardèrent. Ils comprenaient la vérité. Le père de Jacquelin était mort sans doute dans cette émeute du département du Nord dont on avait tant parlé.

—Comment se fait-il, reprit Jean, qu'on ait pu te séparer de ta mère?

Jacquelin raconta ce que nous savons déjà, mais, naturellement, en taisant ce qu'il ignorait. Ce récit, ainsi formulé, devenait trop obscur pour que les deux royalistes pussent deviner l'intervention de la police dans ce drame de famille.

—Écoute, mon enfant, dit Jean, c'est moi qui t'ai recueilli ce matin. Tu allais mourir. Dieu t'a jeté dans ma vie. Nous chercherons ensemble ta mère.

Jacquelin saisit la main du marquis et l'embrassa.

—Désormais, je me charge de toi. Tu n'auras plus à souffrir: je te le promets.

—Oh! vous êtes bon, monsieur.

—Tu es encore faible. Il faut que tu prennes beaucoup de repos.
Monsieur est mon ami. Il va te garder chez lui.

Quelques instants après, Jacquelin Morel était couché dans un grand lit tout blanc. Un bon feu brillait dans la cheminée de la chambre que lui avait donnée Henry, et il s'endormait de ce sommeil réparateur qui sauve.

Alors seulement, Jean et Henry purent causer des affaires politiques qui les préoccupaient.

Il fut convenu que les gentilshommes présents à la réunion partiraient dans un bref délai pour leurs provinces, afin de préparer le soulèvement général.

Puis, Jean de Kardigân quitta son ami et se dirigea vers l'église
Saint-Eustache, où il avait habitude de faire ses dévotions.

Resté seul, Henry se remit à sa toilette.

A midi, il déjeuna.

A une heure, il allait sortir à son tour, quand il entendit sonner à la porte de son appartement.

Couriol lui apporta une carte. Henry la prit et lut avec étonnement un nom de femme:

LA BARONNE DE SERGAZ.

—Une femme chez moi, murmura-t-il.

—Faites entrer au salon, Couriol, reprit-il, en s'adressant au valet de chambre, et priez madame la baronne de m'excuser si je ne me rends pas immédiatement auprès d'elle.

En cinq minutes, de Puiseux acheva de s'habiller, et il entra dans le salon où l'attendait l'inconnue.

Il s'arrêta sur le seuil, ému et troublé.

La baronne de Sergaz était assise dans un fauteuil, enveloppée d'un voile noir en dentelles à la façon des Espagnoles.

Elle paraissait très-pâle. Mais cette pâleur faisait ressortir encore plus sa beauté souveraine.

Car elle était belle autant qu'une statue grecque ou qu'une femme du
Corrége.

De grands yeux sombres, gris-bleus, brillaient au milieu d'un visage dont le dessin allongé indiquait une noblesse d'origine indéniable.

Les extrémités fines, la taille mince, complétaient un ensemble charmant.

On voyait un sang bleu courir dans les veines des tempes et celles de la main.

Le seul défaut, peut-être, de cette nature aristocratique, était la dureté du regard, et des lèvres, qui, comprimées au milieu, indiquent, suivant les lois de la phrénologie, une âpreté de pensée souvent méchante.

Henry de Puiseux s'inclina respectueusement devant madame de Sergaz, attendant que celle-ci lui fît signe de s'asseoir.

La baronne répondit au salut du jeune homme par une légère inclinaison de tête, et d'un geste loyal lui indiqua un siége.

—Veuillez m'excuser, monsieur, lui dit-elle d'une voix harmonieuse, si je prends la liberté de vous importuner, mais il n'a rien moins fallu qu'une circonstance grave pour me décider à cette démarche.

—Quelle qu'elle soit, madame, répondit le jeune homme, je me félicite d'une démarche qui m'a procuré l'honneur de vous voir chez moi.

—Voici ce qui m'amène auprès de vous, monsieur, reprit madame de Sergaz. Je suis veuve depuis un an. Mon mari est mort me laissant une fortune indépendante et la jouissance d'un château de la famille en Vendée. Je me trouvais bien seule. Heureusement, un ancien ami de mon père, M. le marquis de Rieux voulut bien être mon protecteur. Avant de mourir, il me donna plusieurs lettres d'introduction auprès de ses amis de Paris, M. Berryer, M. Hyde de Neuville et M. de Puiseux, votre père, dont il ignorait la fin.

Madame de Sergaz s'arrêta.

Henry de Puiseux avait fait un geste d'étonnement en entendant prononcer le nom de M. le marquis de Rieux, l'un de ces purs et loyaux royalistes dont l'amitié seule est un brevet d'honnêteté et de vertu.

Elle reprit:

—J'hésitai longuement avant de faire usage de ces lettres. Vous comprenez sans doute le sentiment qui me faisait agir. Je me plaisais dans ce vieux château de Sergaz. Pour que je me décidasse à le quitter, il a fallu que certains bruits fort graves vinssent jusqu'à moi.

Henry de Puiseux ne perdait pas de vue madame de Sergaz, non qu'il fût attiré invinciblement vers cette radieuse beauté. Mais à une époque comme celle-là, il fallait se méfier de tout et de tous.

Il attendait avant de juger.

—Votre discrétion est trop naturelle, monsieur, pour que je puisse m'en offenser. Veuillez prendre connaissance de la lettre de M. de Rieux. M. votre père étant mort, c'est à vous que je dois la remettre.

Madame de Sergaz tendit la lettre à Henry. Il avait correspondu avec M. de Rieux et il connaissait son écriture.

—Vous permettez, madame? dit-il,

—Je vous en prie, monsieur.

Il décacheta et lut.

C'était une lettre de recommandation très-chaude. M. de Rieux priait son vieil ami, M. de Puiseux, de rendre à madame de Sergaz tous les services que celle-ci pouvait réclamer de lui.

—Le fils fera ce que le père eût été heureux de faire, madame, dit
Henry en saluant la baronne. Que désirez-vous?

—L'adresse de M. Berryer et de M. Hyde de Neuville, pour lesquels je suis porteur d'une lettre également.

Il n'y avait dans tout cela rien que de fort naturel, et Henry n'avait pas à refuser une chose aussi simple qu'une adresse.

Au reste, il était évident que madame de Sergaz pouvait se la procurer autrement, et que si elle s'adressait à lui pour la connaître, c'est qu'elle n'agissait pas avec de mauvaises pensées.

Puis, comment supposer que le marquis de Rieux aurait muni d'une recommandation aussi chaude une personne dont il n'eût pas été absolument sûr?

—M. Berryer, madame, demeure rue Royale n°7, et M. Hyde de Neuville rue
Neuve-des-Petits-Champs, n°23.

La baronne se leva:

—Je suis logée à l'hôtel Richelieu, monsieur, dit-elle. Tous les jours vous me trouverez chez moi de quatre à six heures.

Henry de Puiseux était doué d'un grand fonds de prudence et d'habileté, que sa gaieté habituelle empêchait de soupçonner.

Certes, la méfiance était peu de mise avec une femme comme madame de Sergaz, mais il valait mieux l'exagérer que d'exposer les chefs du parti à un danger réel.

—Veuillez m'excuser, madame, dit-il, si je vous fais une question; mais j'ai cru deviner, dans vos paroles, que nous étions en communauté d'idées. Donc vous pouvez me répondre franchement. Il se peut que vous vous étonniez, mais…

—Votre demande est naturelle, monsieur, et j'ai hâte d'y souscrire. Je suis restée veuve à vingt-sept ans sans enfants, et presque sans parents. Ma fortune est assez grande, et bien supérieure à mes besoins. J'ai entendu parler de certaines éventualités qui rendent le parti royaliste—mon parti—obligé de recourir à un appel de fonds. Je désire voir M. Berryer pour lui remettre un bon de cinquante mille francs.

Somme toute, cela était fort naturel. Berryer était connu partout comme l'un des chefs importants du parti légitimiste. Jamais le gouvernement ne s'était plaint.

Madame de Sergaz voulait lui remettre cinquante mille francs.

Rien ne pouvait compromettre le grand orateur.

La baronne salua une seconde fois et sortit, après avoir jeté un dernier regard à Henry.

—Elle est bien belle, murmura le jeune homme quand elle eut disparu.

Il réfléchit un moment.

—Bah! dit-il.

Il sortit à son tour et prit sa voiture. Quand il rentra, à cinq heures, son domestique lui remit une carte d'invitation et une lettre.

La carte était de M. Saincaize.

Elle le priait de venir dîner le lendemain à six heures du soir, chez lui.

La lettre était de madame de Sergaz.

Voici ce qu'elle contenait:

«Monsieur,

Je tiens à vous remercier de votre aimable accueil. Je sais que demain nous nous retrouverons à dîner chez M. Saincaize. Au cas où vos occupations vous empêcheraient d'accepter, je le regretterais fort.

Croyez à ma haute considération.

BARONNE DE SERGAZ.

—C'est étrange, dit Henry, en regardant la lettre. A-t-elle donc deviné que j'avais déjà hâte de la revoir!

XIII

OU ALLAIT JEAN DE KARDIGÂN?

Le lecteur se rappelle qu'en quittant son ami de Puiseux, Jean se dirigea vers l'église Saint-Eustache.

Il s'agenouilla et pria quelques instants.

C'est qu'il voulait appeler sur lui la bénédiction d'en haut, avant de tenter la démarche à laquelle il venait de se décider.

Nous savons qu'il avait été sur le point de parler de cette démarche à son ami, et que les circonstances seules l'avaient empêché de le faire.

Voici en quoi elle consistait:

Jean, en sortant de l'église, arrêta une voiture et se fit conduire à l'Arc-de-Triomphe.

On se souvient que Fernande Grégoire demeurait dans une petite rue voisine.

Le jeune homme descendit et, malgré le froid vif et piquant, fit quelques pas en réfléchissant dans la direction du bois de Boulogne.

Puis il revint vers l'Arc-de-Triomphe et gagna la rue de Mars où demeurait la jeune fille.

La maison était bien toujours la même, telle qu'elle lui était apparue, en cette journée maudite où sa famille entière s'était dispersée aux quatre vents.

Il laissa retomber la gueule de chien en fer, qui, à cette époque, annonçait l'arrivée d'un visiteur.

La porte s'ouvrit.

—Que désirez-vous, monsieur? demanda une femme de service.

—Parler à mademoiselle Grégoire.

La domestique le fit entrer dans un petit salon.

—Qui annoncerai-je?

—Le marquis de Kardigân.

Cinq minutes après, Fernande s'arrêtait, émue et tremblante, sur le seuil du salon, jetant un regard profond sur le jeune homme.

—Je suis heureuse de vous revoir, monsieur, dit-elle, en lui tendant la main.

Jean prit cette main.

Il lui sembla qu'elle tremblait beaucoup en touchant la sienne.

Un frisson l'agita des pieds à la tête.

Il ne pouvait se lasser de contempler ardemment celle qu'il adorait avec tant de passion sainte.

Comme sa pensée avait souvent volé vers elle pendant les longs mois qui venaient de s'écouler!

Il l'avait revue toujours belle, toujours chaste, avec son beau et ravissant visage…

A la fin, il sentit que ce silence devait gêner la jeune fille.

—Pardonnez-moi, lui dit-il, mais je me suis senti tout ému en vous voyant.

Elle rougit un peu.

—Mademoiselle, continua Jean, pardonnez-moi également la franchise brutale de ce que vous allez entendre, mais j'estime qu'entre nous il faut plus que des banalités: Je vous aime.

Elle fit un pas en arrière avec cette instinctive pudeur de la jeune fille à laquelle on fait un pareil aveu.

—Je vous aime, reprit Jean. Je suis venu pour demander à votre père de m'accorder votre main… Me le permettez-vous?

Il y eut un court silence.

Elle baissait les yeux; lui la regardait de son regard doux et ferme.

Mais ce n'était pas une créature faible. Elle était ignorante des puérilités et des petitesses. Elle releva le front, non sans une certaine fierté:

—Monsieur le marquis, dit-elle, je ne sais pas mentir, je ne mentirai pas. Vous m'aimez… béni soit Dieu, c'était mon voeu le plus cher et ma plus chère espérance… Je vous aime aussi.

—Vous!…

Jean saisit la main effilée de Fernande, et la couvrit de baisers:

—Oh! que ne puis-je vous peindre ce que je ressens, balbutia-t-il, au milieu du trouble profond où le jetait la réponse de la jeune fille. Vous m'aimez! vous m'aimez, Fernande! Jamais je n'aurais osé espérer un pareil bonheur!

Et pourtant, il me semblait que le jour où nous nous étions vus pour la première fois, nous avions échangé nos âmes dans un regard! il me semblait que nous nous étions donnés l'un à l'autre pour toujours. J'avais emporté votre image dans mon coeur et, depuis, je l'y ai toujours gardée. Il n'y a pas une seule de mes pensées qui ne fût pour vous… O Fernande, je vous aime! je vous aime!

Cette douce et pure musique de l'amour impressionnait la jeune fille.

—Jean, dit-elle, depuis que vous êtes entré ici pour votre salut, j'ai deviné que je vous aimerais, et que mon coeur serait à jamais à vous! Je me suis reproché souvent de penser à un inconnu, mais Dieu n'a pas voulu que nous fussions maîtres de notre destinée. Tout à l'heure, quand on m'a annoncé votre présence, j'ai cru que j'allais défaillir: il y avait si longtemps que je vous espérais! Il y avait si longtemps que je vous attendais!

Certaines impressions ne peuvent pas se traduire avec des mots, il faut quelque chose de plus.

Un sentiment chaste et profond porte en lui une telle poésie, une telle grandeur, que c'est le rapetisser que de tenter même de l'exprimer.

Ils s'aimaient. Ils étaient nobles de coeur, jeunes d'années, beaux de visage…

Qu'y a-t-il au monde de plus charmant que ce radieux spectacle de deux êtres unis, sous le regard de Dieu, par l'échange d'un aveu?

—Ami, reprit-elle, ma mère était une sainte. Elle est morte, jeune, trop jeune! Comme elle vous eût chéri, comme elle eût été fière de vous appeler son fils! Mais ses enseignements sont restés en moi et jamais je ne les ai oubliés. Elle m'avait fait jurer de venir prier sur sa tombe et de lui raconter mes pensées à chaque circonstance grave de ma vie. Il lui semblait, à cette pauvre adorée mourante, que son âme reviendrait en ce monde, et que Dieu lui permettrait de répondre à mes confidences. Jamais je n'y ai manqué.

Vous dirai-je plus? Je suis sûre qu'elle m'entend, je suis sûre qu'elle me parle. Entre elle, morte, et moi, vivante, il y a de longues causeries, pendant lesquelles je lui raconte ce que j'espère ou ce que je souffre, et les résolutions que me dicte ma conscience sont pour moi comme des conseils que ma mère me donne…

Eh bien, le jour où j'ai senti que je vous aimais, je suis allée au cimetière.

J'apportais à la tombe chérie son habituelle moisson de fleurs.

C'était par une belle matinée d'automne. Les oiseaux chantaient dans les saules pleureurs et sur la cime verte des ifs réguliers, comme s'ils eussent voulu égayer de leur voix ceux qui dormaient là pour toujours.

Il régnait dans toute la nature une joie et une gaieté qui gagnaient mon être…

Je m'agenouillai sur le tombeau, puis, ma prière faite, je restai longtemps pensive, causant avec ma mère…

Mon ami, ma conscience n'a pas tressailli. Rien en moi ne m'a averti que mon coeur se fût mal donné. C'était à force de songer à vous que j'avais compris que je vous aimais. C'est ce matin-là que j'ai compris que je pouvais vous aimer!

Jean avait écouté, charmé, la jeune fille. Il tenait sa main dans la sienne. Quand elle eût fini, il eût voulu pouvoir lui dire: Encore!

O duo charmant, éternel, toujours le même, et toujours nouveau, que Dieu a mis sur les lèvres de Jacob et de Rachel à la fontaine, comme sur les lèvres de Roméo et de Juliette!

—Fernande, quand puis-je voir votre père?

—A l'instant.

—Pourrai-je lui dire?…

—Dites-lui la vérité, mon ami: dites-lui que vous m'aimez et que je vous aime.

Ils se regardèrent encore longuement.

Fernande sortit et monta dans le cabinet de son père pour le prévenir que M. de Kardigân désirait lui parler.

Par malheur M. Grégoire était sorti.

Ils se résignèrent à attendre.

Une heure, deux heures se passèrent.

Les fiancés se sentaient gênés de cette solitude et de ce tête-à-tête.

Jean se leva:

—Fernande, il ne serait pas convenable que je restasse ici plus longtemps. Je demeure à Paris, sur le boulevard de Gand, à l'hôtel de France. Ayez l'obligeance de me faire dire l'heure à laquelle votre père pourra me recevoir, je reviendrai.

—Vous partez?…

—Ne croyez-vous pas qu'il faut que je parte?

Elle rougit.

—Dieu m'est témoin que c'était pour moi un bonheur sans pareil que d'être là, auprès de vous, ma bien-aimée; mais je ne veux pas que même un seul mot railleur ou méchant effleure celle qui sera ma compagne.

Fernande tendit son front au jeune homme.

Il y mit un premier baiser d'amour, gage de leurs fiançailles, et pur comme leurs âmes.

—A bientôt! dit-il.

—A bientôt!…

Quand Jean eut disparu, elle resta plongée dans de tristes et amères pensées.

Pourquoi?

D'où venait cette angoisse irraisonnée qui peu à peu s'emparait d'elle, au point de lui tirer des larmes?

A mesure que le temps marchait, à mesure que la journée s'écoulait,
Fernande sentait croître en elle un trouble étrange.

Était-ce donc le pressentiment d'un malheur?

A cinq heures du soir, M. Grégoire rentra.

Il était souriant.

Il adorait sa fille. C'était la joie de cet homme, la consolation des crimes commis par lui, crimes que nous connaîtrons bientôt. Il serra tendrement sa fille dans ses bras.

—Chère enfant, dit-il, je viens t'annoncer une grande nouvelle. J'ai promis ta main à l'un de mes jeunes amis, M. Robert Français.

Fernande jeta un cri et tomba presque inanimée sur un siège.

Le réveil était rude.

XIV

LE PÈRE ET LA FILLE

Le citoyen Lucien Grégoire était né à Dijon, vers la fin du règne de
Louis XV. Il avait donc plus de soixante ans.

De sourdes et lentes ambitions couvaient en lui. Du fond de la boutique de drapier où l'enfermait son père, il regardait passer, l'envie et la haine au coeur, les heureux de ce monde auxquels la destinée a donné la fortune et la noblesse.

De quinze à dix-sept ans, sa précoce intelligence souffrit toutes les tortures de l'impuissance.

Arriva le coup de tonnerre de 89.

Le jeune Grégoire avait vingt ans. Il n'hésita pas et se jeta dans les clubs. Il devint bientôt fameux par son éloquence âpre, emportée, fiévreuse, qui enthousiasmait son rude public de vignerons et de paysans.

Quand la Législative, en se séparant, provoqua l'élection d'une Convention nationale, Grégoire fut désigné un des premiers pour devenir représentant du département de la Côte-d'Or.

Il se fit remarquer par sa violence au milieu des violents, par sa cruauté au milieu des cruels.

Il vota la mort du roi sans délai, et en général, toutes les lois de répression quelles qu'elles fussent.

Vers la fin de la Terreur, il eut le tact politique de comprendre que ce régime de sang et de crimes ne pouvait durer. Il fut l'un des aides de Tallien dans cette campagne qui renversa Robespierre et fit le 9 thermidor.

Sous le Directoire il se tint coi. Au reste sa fortune était faite.

Son père, le drapier de Dijon, lui avait laissé en 1793, au plus fort de la Terreur, un héritage évalué à trente mille livres, amassées louis par louis.

L'or, à cette époque de dépréciation des assignats, valait mille fois sa valeur réelle.

Grégoire se fit acquéreur de biens nationaux. Il continua ce commerce lucratif sur une large échelle. Au 18 brumaire, il possédait, vivants et liquides, cent beaux mille écus tout battant neufs, à l'effigie de la République française une et indivisible.

Quatre ou cinq ans se passèrent encore.

Le jour de Marengo, Ouvrard reçut une dépêche apportée par son courrier, qui annonçait la perte de la bataille.

Aussitôt la Rente baissa de cinq francs.

Grégoire se mit à la hausse et acheta tout ce qu'on lui proposa.

Le soir, il avait triplé sa fortune.

Sous la Restauration, il passa en Suisse, d'où il ne revint qu'en 1829.

Sa fille était le seul être qu'aimât ce vieillard égoïste. Il résumait en elle toutes ses joies; mais la tendresse qu'elle lui inspirait ne l'empêchait pas de maintenir son principe d'autorité.

Fernande avait été habituée à obéir toujours. Grégoire aimait à ce que ses ordres fussent respectés.

Le lecteur connaissant le caractère du vieux régicide, comprendra quelle émotion dut agiter le coeur de la jeune fille, quand elle entendit son père lui annoncer qu'il avait disposé de sa main.

N'ayant aucun parti en vue, il l'eût laissée libre d'épouser M. de
Kardigân; mais consentirait-il à abandonner ses projets?

M. Grégoire resta stupéfait en voyant le trouble où ses paroles jetaient sa fille.

Il la souleva dans ses bras:

—Qu'as-tu? voyons, réponds!

Le criminel, qui avait signé sans remords l'assassinat du roi-martyr; le coupable de tant de meurtres, dont le bourreau était l'exécuteur, ressentit une inquiétude cachée, presque du malaise.

Il aimait sa fille, cet homme; il l'aimait, bien qu'il fût prêt à briser son coeur plutôt que de briser sa volonté, à lui.

—Mon père!…

Elle éclata en larmes et retomba assise sur un fauteuil.

M. Grégoire se promenait de long en large dans le salon.

—Explique-toi! Pourquoi es-tu si troublée? Pourquoi l'épouvante s'est-elle emparée de toi?

—Vous me dites que vous avez disposé de moi, au moment où…

Elle s'arrêta.

—Eh bien?

—Au moment où j'allais vous annoncer que j'en aime un autre.

Le père saisit brusquement le bras de sa fille, et la regarda en face.

—Un autre? dit-il lentement.

Il y eut un silence.

—Bah! reprit-il, amourette de jeune personne bien sage! Cela passera. Celui que je te destine t'a vue chez M. Ducroisy il y a un mois. Il t'a aimée, et veut t'épouser. Tu l'épouseras.

M. Grégoire prononça ce mot froidement, avec une rigidité d'expression qui fit passer un frisson dans les veines de la pauvre Fernande.

—Il est riche, jeune et beau, continua M. Grégoire; il n'y a donc rien dans ce mariage qui te doive épouvanter.

—Mais je ne l'aime pas, moi!

—Tu l'aimeras.

—Mon père!

—Tu l'aimeras! te dis-je.

—Ah! vous ne savez pas…

—Je sais que je suis ton père et que je suis le maître. J'ai l'habitude qu'on m'obéisse. Il ne me plaît pas que toi, ma fille, tu manques au respect dû à mes volontés.

Fernande avait repris un peu d'énergie. C'était une nature douce.

Mais la force de son âme donnait à son coeur une puissance qu'elle ne se soupçonnait pas elle-même.

Nous l'avons vue s'exposer pour sauver un inconnu qui lui demandait asile.

Elle retrouva pour son amour son énergie passée.

—Mon père, dit-elle lentement, cet homme que vous voulez me faire épouser, je ne le connais pas, je ne l'aime pas… et je ne l'épouserai pas.

M. Grégoire, qui avait repris sa marche à grands pas à travers la pièce, s'arrêta court.

Quoi! sa fille osait lui résister!

—Vous ne l'épouserez pas?

—Non!

Fernande était très calme.

Son père l'avait toujours vue, jusqu'alors, craintive et timide devant lui. Il éprouva le même étonnement, la même colère qu'un homme accoutumé à voir tout lui céder et devant lequel se dresse soudain une volonté aussi forte que la sienne.

—Vous me manquez de respect, Fernande, dit-il avec hauteur.

—Vous vous trompez, mon père. Je vous respecte et je vous aime, mais je ne crois pas que l'obéissance que je vous dois me force à faire le malheur de toute ma vie.

—Des phrases que tout cela!

—Non, ce ne sont pas des phrases, mais des réalités bien vraies, je vous le jure! Vous avez donné votre parole. Moi, j'ai donné mon coeur, je ne suis pas libre et je suis fiancée à un honnête homme que j'aime et qui m'aime. Je serais lâche en vous obéissant… O mon père! écoutez-moi, comprenez-moi, je l'aime, je l'aime! Ne faites pas le désespoir de ma vie entière. Je suis votre unique enfant, ne la perdez pas, ne la chassez pas de votre tendresse, parce qu'elle ne veut point se résoudre à mourir!

—Mourir!

—Je mourrais si j'étais à un autre que celui que j'ai choisi…

—Des phrases! répéta M. Grégoire dont la colère grandissait à mesure, et pas autre chose.

—Ah! vous êtes cruel.

—Assez! Cette comédie a trop duré. Je veux que vous épousiez M. Robert
Français. Vous l'épouserez!

Fernande avait espéré toucher cet homme implacable, bien qu'elle connût la dureté de sa volonté.

Mais elle comptait à tort sur sa tendresse paternelle. Cette tendresse, bien que réelle, ne pouvait pas arracher M. Grégoire à ses projets.

Puis il ne croyait pas aux sentiments uniques et invincibles.

Fernande aimerait son mari après le mariage, au lieu de l'aimer avant. Voilà tout. Mais quand la jeune fille vit que ses prières n'étaient de rien, et que son père se refusait à les écouter, elle se reprit à son amour, comme un homme qui se noie à une branche d'arbre, pour retrouver l'énergie suffisante à la lutte:

—Mon père, vous vous trompez, si vous me croyez faible. Dieu m'est témoin que j'eusse été heureuse d'être toujours pour vous une fille docile. Mais vous voulez me tuer! J'aime un galant homme. Quelques instants avant que vous vinssiez ici, j'ai laissé tomber une main dans la sienne, en me fiançant à lui. C'est l'époux que je me suis choisi; c'est le seul que j'aurai.

—Malheureuse!

Si M. Grégoire avait gardé son visage colère et emporté, Fernande avait, de même, gardé son énergie.

Mais elle crut lire de la douleur sur les traits de son père.

Elle se jeta à genoux, couvrant sa main de baisers.

—Ayez pitié de moi, mon père, s'écria-t-elle d'une voix que ses larmes rendaient déchirante; ne me forcez pas à vous désobéir. Rappelez-vous que je suis la fille de votre femme, la seule que vous ayez aimée! Ne me désespérez pas, ne me tuez pas! Je l'aime, je l'aime… Ah! ne me séparez pas de lui… Je vous en supplie, mon père!

M. Grégoire la repoussa brusquement.

Elle tomba, dans le choc, le front sur le parquet du salon, et resta la tête couchée, pleurant et sanglotant.

Il eut comme un éclair de remords, comme une lueur de sensibilité, en voyant la prostration de cette belle et chaste créature, sa fille, enfin!

Mais l'orgueil reprit vite le dessus.

—Relevez-vous, dit-il.

Fernande obéit, essuyant les larmes qui inondaient son beau visage.

—Je vous donne jusqu'à ce soir, jusqu'à demain même pour réfléchir.
Mais que demain j'aie votre réponse.

Il sortit, laissant Fernande seule.

* * * * *

Le soir, vers dix heures, la jeune fille jetait une mante sur ses épaules, ouvrait doucement la porte de la maison et se jetait dans la rue…

XV

LE TESTAMENT

Jean de Kardigân demeurait à l'hôtel de France, sur le boulevard de
Gand.

Le lecteur se rappelle sans doute pourquoi le jeune homme s'était décidé à y louer un appartement.

Il conspirait.

Or, un conspirateur doit avant tout éviter d'inspirer des soupçons à la police.

C'est pourquoi il s'était résolu à se mettre lui-même, sous son vrai nom, sous la surveillance de cette police, qui inspecte toujours avec soin le livre des hôtels.

Il rêva quelques instants, troublé, ivre de bonheur, avant de rentrer chez lui.

Il allait, à travers les rues, répétant en lui-même ces paroles bénies:

—Elle m'aime! elle m'aime!

Elle l'aimait! Fernande, cette noble fille, en qui il avait deviné tant de vertus cachées, tant de chasteté, tant de grandeur!

Fernande l'aimait!

Il croyait porter écrite sur son visage l'ivresse intime qu'il éprouvait.

Par instants il se reprochait d'avoir tant tardé à lui avouer ce qu'il ressentait. Puis venaient les projets d'avenir, ces projets qu'il est plus doux de concevoir, peut-être, que de réaliser.

Il ne sentait pas le froid, son coeur battait à rompre sous l'émotion charmante de ce pur sentiment qui rend meilleur, et qui grandit l'âme assez haute pour l'éprouver.

Il revint chez lui vers neuf heures du soir; celui qui lui aurait demandé s'il avait dîné l'aurait fort étonné.

Jean ne comprenait pas, dans cette exaltation première, qu'il pût exister au monde d'autres préoccupations que son amour.

Son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. Il les ouvrit et les lut, sans même déchiffrer les lignes.

Pourtant, un peu de raison lui vint.

Il se dit qu'avant de songer à cet amour qui était toute sa vie, il ne devait pas oublier son devoir.

Il avait une correspondance importante à mettre en ordre. Il voulut s'astreindre au travail; mais ses idées n'étaient pas assez nettes pour que ce travail pût aboutir. Il rejeta ses papiers, et ouvrit une valise de voyage, dans laquelle était enfermé ce qu'il avait de précieux.

Jean se sentait trop absorbé; il lui fallait quelques heures de sommeil pour que son cerveau fût libre de concevoir autre chose que Fernande.

Or, il gardait, comme un livre aimé, qu'on aime à consulter souvent, le testament où son père avait tracé pour lui ses dernières volontés.

Quand il sentait fléchir sa force, quand le doute attaquait son âme, il lisait ce testament, dans lequel le vieux gentilhomme avait laissé l'empreinte puissante de sa foi rigide et de sa croyance forte.

Ce soir-là, Jean était mécontent de lui.

Il s'accusait de négliger la mission sacrée dont il s'était chargé; il avait besoin de se retremper dans son devoir.

Voici quel était le testament de M. de Kardigân, ou plutôt quels enseignements il adressait à son fils, dans ce code d'honneur et de noblesse:

«Mon fils, vous devez avant tout aimer votre patrie. N'oubliez pas que vous avez deux maîtres: le roi de France et Dieu. Vous devez servir ces deux maîtres, car c'est votre devoir.

Aux temps où vous vivrez, un Kardigân ne doit jamais hésiter en face de ce devoir. Vous entendrez parler de vérités nouvelles. On vous dira qu'un gentilhomme a d'autres missions que d'adorer ce qui est vaincu, et qu'il est plus profitable d'adorer ce qui est vainqueur. Ceux qui parlent ainsi mentent, mon fils. Ils mentent deux fois: au passé et à l'avenir.

Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien de commun entre vous et ceux qui ont renversé le roi.

Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de faire commerce avec eux; mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs filles, ni aucun des leurs. Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous maudire!

Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez plus de frère. Qu'il soit chassé de votre coeur, comme je l'ai chassé de notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car Dieu ne pardonne pas,—il oublie. Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne peux pas oublier.»

Jean s'absorba dans la lecture de ces lignes inflexibles, où M. de Kardigân mourant avait voulu tracer pour son fils les vérités humaines, éternelles à ses yeux.

L'heure passait, et le jeune homme ne s'en apercevait pas. Il entendit sonner onze heures du soir, étonné qu'il fût si tard.

Il s'apprêtait à quitter son cabinet de travail pour rentrer dans sa chambre à coucher, quand son domestique vint lui dire qu'une dame voilée demandait à lui parler.

—Une dame?

—Oui, monsieur le marquis. Je l'ai introduite dans le salon: elle prie
M. le marquis de la recevoir.

—Quel est son nom?

—Elle a refusé de le dire.

Jean alla dans son salon, et s'arrêta confondu en se trouvant en face de
Fernande.

La jeune fille était pâle, émue, tremblante.

—Vous! vous! s'écria-t-il. Oh! mon Dieu, que s'est-il donc passé?

En quelques mots elle lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre elle et son père.

Jean écoutait, désespéré. Quel réveil!

—O mon ami, si vous saviez tout ce que j'ai souffert! j'ai cru que j'allais mourir. Enfin, j'ai retrouvé assez de forces pour venir…

—Fernande! Fernande! je vous aimais bien, mais il me semble que maintenant je vous aime mille fois plus encore, puisque vous souffrez!

—Je tremblais en me voyant seule dans la rue. Je n'osais avancer. Enfin j'ai eu l'idée d'arrêter une voiture et de donner l'adresse que vous m'aviez indiquée. Maintenant que je suis ici, écoutez-moi: mon père m'a donné jusqu'à demain pour lui faire ma réponse; cette réponse, c'est à vous de la dicter.

—A moi?

—Oui, à vous. Je viens vous dire: M'aimez-vous assez pour m'épouser malgré mon père? Voudrez-vous pour votre femme d'une fille rebelle?

—Vous, rebelle, quand vous écoutez votre coeur, quand vous m'aimez?

—Réfléchissez, mon ami. Je ne veux pas que vous cédiez à un mouvement de votre coeur. Réfléchissez!

—Réfléchir, moi? A quoi, Fernande? Je vous aime et vous m'aimez: voilà tout ce que je sais. Aujourd'hui nous nous sommes fiancés. Pourquoi irions-nous briser ces fiançailles?

—Vous avez raison, mon ami. Mon coeur me dictait la même réponse qu'à vous; mais avant de la transmettre à mon père, je voudrais être certaine que je ne faillirais pas à vos yeux.

—Vous, faillir à mes yeux, Fernande!

—Merci, ami. Je suis forte maintenant.

Elle se leva.

—Qu'allez-vous faire? demanda Jean.

—Je retourne chez mon père, car je sais ce que je dois lui répondre. J'ai dix-neuf ans. Dans deux ans, je serai majeure. Vous m'attendrez deux ans?

—Je vous le jure!

—Alors, adieu!

—Adieu!

—Oui, car je ne vous reverrai plus avant le jour où nous pourrons être unis à jamais!

O noblesse de ces coeurs purs et loyaux! Ils s'adoraient, et Jean n'avait même pas voulu baiser la main de la jeune fille.

—Si vous voulez me rendre heureux, mon amie, dit-il au moment où elle allait se retirer, écrivez-moi quelquefois, et pensez à moi toujours!

Mais votre père ne cèdera-t-il pas? Faudra-t-il donc que nous perdions deux ans de bonheur!

—Lucien Grégoire n'a jamais cédé. Jadis, quand il était représentant du peuple, on l'appelait l'intraitable… Adieu!

—Adieu, Fernande!

Mais il n'eut pas la force de la laisser partir ainsi. Il mit un genou en terre et lui baisa la main.

—Fernande, je le répète, nous sommes fiancés. Je vous engage ma foi, mon honneur et ma vie!

—J'accepte, dit-elle, car je vous engage mon amour!

Elle disparut, rapide et légère, laissant dans le coeur de Jean une tristesse âpre.

—Deux ans! il faut attendre deux ans!

Eh bien, soit! ne l'attendrais-je pas avec joie sept années comme Jacob?
N'est-ce pas ma vie, tout ce que j'ai de bon et de fort?

Il revint à sa chambre à coucher et s'assit, rêveur, à sa table de travail, où le testament de son père était resté déplié.

On sait que la correspondance du marquis était jetée sur cette table.

Son oeil tomba sur un des journaux à moitié ouverts que son domestique lui avait apportés sur un plateau d'argent.

—Son nom! murmura-t-il.

Il venait de lire dans une colonne du journal le nom du père de
Fernande. Il fit sauter la bande et lut:

«Lucien Grégoire…» Oui, c'est bien lui.

«M. Lucien Grégoire, ancien représentant du peuple, est porté par les
comités de la Côte-d'Or pour les prochaines élections. M. Lucien
Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort de Louis
XVI…»

Jean se leva d'un bond.

Il vit le testament.

—C'est un régicide! s'écria-t-il.