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Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832

Chapter 33: XIX
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About This Book

Set during the July insurrection and its aftermath, the narrative opens with an elderly marquis returning to Paris with his devoted servant to reunite with his grown children. Their journey collides with urban insurrection, barricades, wounded men, and the thunder of cannon. The story contrasts aristocratic lineage and Breton rural solidity with a sensitive young son whose frailty recalls his mother. Episodes blend intimate family portraiture, social detail of provincial life, and street fighting, examining loyalty, class obligations, and personal identity as political upheaval reshapes private destinies.

XVI

LE COMBAT DE L'AMOUR ET DU DEVOIR

Il y eut un moment de violente stupeur, pendant lequel Jean crut être le jouet d'un rêve affreux.

—Non! c'est impossible! murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur le journal où il venait de déchiffrer les lignes révélatrices. Je me trompe: j'aurai mal lu…

Il reprit:

«M. Lucien Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort du roi…»

—Un régicide!… et c'est son père!…

Cinq minutes se passèrent, pendant lesquelles le marquis de Kardigân fut la proie d'un trouble profond.

Mais à la fin, comme un homme qui secoue soudain l'étreinte d'une hallucination, il se leva, et jetant la feuille publique loin de lui, avec colère:

—Et que m'importe! Sais-je seulement si ce journal dit vrai? Un régicide? Le crime a été commis par le père et non par la fille! De quel droit irais-je la rendre responsable? Pourquoi ferais-je porter à cet ange le poids de ce lourd héritage? D'ailleurs, je l'aime! J'ai toujours accompli mon devoir; quand j'étais soldat, mes chefs n'ont jamais eu qu'à faire mon éloge. Qui oserait dire que je ne suis pas un honnête homme, parce que j'épouserais la femme que j'aime, la femme dont je suis aimé?

Puis elle se mariera contre la volonté de cet homme. Ce n'est pas lui qui me la donne, c'est elle qui se donne librement et volontairement.

C'est dit: je l'épouserai. Tous ces maudits qui ont vendu leur roi comme Judas a vendu son Dieu, sont bien oubliés aujourd'hui. Nul n'y songe: personne ne connaît plus les noms qu'ils ont portés. Ils ont disparu, écrasés sous l'infamie qu'ils avaient commise!

Un régicide! Mais la France entière est régicide!

N'a-t-elle pas permis que son roi fût détrôné, fût exilé? N'a-t-elle pas permis qu'on brisât les traditions du passé?

J'épouserai Fernande: je l'aime!

Il se tut, secoué par l'angoisse qui, peu à peu, étreignait son coeur.

—Oui, je l'épouserai! J'ai donné ma vie à la cause sainte que je défends: je n'ai pas donné mon amour! J'ai promis de répandre mon sang: je n'ai pas promis de torturer mon coeur. Qu'on prenne cette vie, qu'on fasse couler ce sang; mais mon amour est à moi: je le garde!»

Il se tut une seconde fois.

La pâleur envahissait son visage. Celui qui l'aurait vu eût compris qu'il démentait en lui-même les paroles prononcées par ses lèvres.

Un rude combat se livrait dans ce coeur déchiré: l'éternel combat de l'amour et du devoir.

—Elle m'a sauvé, murmura-t-il. Je me rappelle ce jour-là. Son premier regard m'a conquis. J'ai compris, en la quittant, que j'étais irrémédiablement à elle. Depuis, jamais ma pensée n'a tenté de s'échapper, quand elle se portait sur ce doux visage à peine entrevu quelques heures.

J'ai rêvé d'elle, je me faisais une vie dont elle aurait la moitié, et jamais je n'ai espéré un bonheur dont elle n'eût pas eu sa part. Elle seule m'a soutenu dans mes découragements. Je n'avais plus rien: mon père, mes frères, ma soeur… ils étaient tous morts!…

Assez de phrases. Ma décision est prise irrévocablement.

Cet homme veut qu'elle en épouse un autre. Je n'aurai donc pas la honte de voir son nom au bas de l'acte qui m'unira pour toujours à sa fille.

D'ailleurs, j'attendrai: il faut que j'attende. Elle a dix-neuf ans. Qu'il vive ou qu'il meure, pour moi ce n'est de rien. Je ne le connais pas, je ne veux pas le connaître!

Jean était debout. Il semblait avoir de la répugnance à rester assis à cette table où il travaillait d'habitude.

Pourtant, un aimant invincible l'y ramenait sans cesse.

Le testament de M. de Kardigân était ouvert comme il l'avait laissé.

Il prit machinalement le papier et lut tout haut ce qu'il avait lu tout bas une heure auparavant:

«Vous ne devez jamais vous livrer aux concessions du siècle. Il est des hommes que vous devez haïr…

Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de faire commerce avec eux. Mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs filles, ni aucun des leurs.

Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous maudire!»

«—O mon père! homme inflexible, coeur de bronze! ô mon père, si tu voyais les tortures de ton enfant, tu aurais pitié de lui!»

Il se laissa retomber, assis et la tête dans ses mains, brisé par sa douleur.

Mais cette faiblesse fut passagère. Il se releva, reprenant avec amertume:

«De quel droit a-t-il engagé ma vie? De quel droit m'a-t-il condamné à la solitude, à la souffrance? J'aime Fernande, et je n'en aime pas une autre. C'est à elle que je veux lier ma destinée!…

Pourquoi discuterais-je tant avec moi-même? Si je me sentais réellement dans le vrai, pourquoi me soumettrais-je à cette torture de lutter contre mon père mort?

Si j'ai raison, pourquoi irais-je chercher des arguments auxquels je ne crois pas? Pourquoi oserais-je me mentir à moi-même, au point de renier tout mon passé?

Je suis lâche!

La vérité est une: pas de détours! Ce serait une faute que d'épouser
Fernande… Une faute? Peut-être un crime!

Le commettrai-je, ce crime? Je ne veux plus ergoter avec ma conscience!
Elle n'est pas en repos. Elle me parle; dois-je l'écouter?»

Il se tut de nouveau, puis, il reprit avec un désespoir croissant:

«—J'ai bien dit! j'étais lâche! En l'épousant, je suis frappé de la malédiction de mon père: je deviens criminel. Notre famille a toujours porté le front haut. Et pour que ce nom n'eût aucune souillure, le jour où mon frère a déshonoré ce nom, on le lui a arraché comme à un indigne!

Mieux vaut les paroles franches!

Épouserai-je Fernande malgré mon serment, malgré mon père, malgré ma conscience? Faillirai-je à la tâche que je me suis imposée?

Ah! j'aurai beau plaider avec moi-même, ma cause est mauvaise, je ne la gagnerai pas!»

Les larmes le suffoquaient. Il éclata en sanglots. Sa douleur contenue éprouva ce soulagement qui commence le repos.

«—Non, je ne t'épouserai pas, Fernande! dit-il d'une voix sourde. Non, je ne te donnerai pas un époux déshonoré à ses propres yeux, ô ma douce fiancée!

Tu ne sauras jamais jusqu'à quel point je t'ai aimée! Tu ne sauras jamais de combien d'adoration et de respect était faite ma tendresse pour toi!

Et toi, mon père, sois content de ton fils. Tu lui appris, quand tu vivais, qu'un homme de ma maison doit sacrifier, non-seulement sa vie, mais encore son bonheur!

Je donnerai ce bonheur à la cause à laquelle tu m'as voué. De ce jour-là, je ne m'appartenais plus, et je n'avais pas le droit de m'arracher à la terrible logique des faits accomplis…»

Les larmes le reprirent.

«Je suis bien faible devant ma souffrance! murmura-t-il; je devrais plutôt penser à la sienne… penser au désespoir de cette pauvre enfant qui m'aime et qui avait reçu ma parole…

Haut le coeur, Kardigân! cela a trop duré. Il faut que demain tout soit rompu entre nous… demain, car le devoir l'emporte, cette nuit… et demain l'amour serait le plus fort peut-être!»

Il prit la plume et recopia entièrement le testament de son père.

Puis, il résolut de briser le dernier lien qui le tenait encore attaché à cette passion funeste.

Il regarda une feuille de papier blanc et se dit que quelques lignes de lui allaient creuser entre Fernande et son amour un fossé qui ne serait jamais comblé.

«—Fernande, je vous envoie les derniers renseignements que m'a laissés mon père mourant.

Lisez, mon amie. Quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le courage de vous raconter le malheur qui nous frappe… Je vous aime, Fernande. En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et j'ai des sanglots au coeur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon amour ne m'ordonnait aussi de vivre.

Je n'ai eu que votre image dans le coeur, que votre nom sur les lèvres depuis le premier jour où je vous ai vue…

Aujourd'hui tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que mon sang à ceux que je sers: je me dois tout entier. Mon père m'a donné, je n'ai pas le droit de me reprendre.

Adieu, Fernande… Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le veut pas… Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous écrivant, je m'étais promis!… Non, je vous aime, Fernande, je vous aime, et je me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini… Soit! mais sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où j'ai mis tout ce que j'ai en moi!

Adieu!

JEAN.

Quand le jeune homme eut terminé cette lettre, il la mit sous enveloppe, en y joignant la copie qu'il avait faite du testament de son père. Il ferma l'enveloppe et y apposa son cachet.

Puis il sonna son valet de chambre:

—Vous porterez cette lettre demain matin, dit-il.

Quand il se retrouva seul, seul, en face de son espoir adoré, qui n'était plus qu'une ombre, et de son avenir noir, il tomba à genoux:

—Seigneur, mon Dieu, s'écria-t-il, vous m'avez donné la force de me désespérer: donnez-moi celle de supporter ce désespoir!

Dieu l'exauça.

Jean aperçut les lettres qu'on lui avait apportées, et qu'il avait négligé de lire.

—Ah! tu te révoltes, coeur faible, dit-il. Je te dompterai par la fatigue et par le travail.

Et il s'enfonça dans son labeur, encore saignant des coups du combat terrible dont il était sorti vainqueur.

XVII

L ESPIONNE

Le dîner de M. Saincaize était des plus brillants. Quand les convives se trouvèrent réunis autour de la table du maître de la maison, il eût fallu être bien blasé sur les joies de ce monde pour ne pas admirer la réunion d'hommes distingués qui y avaient pris place.

En dehors des principaux chefs du parti légitimiste, quelques illustrations littéraires étaient présentes.

Mais celle qui attirait tous les regards était madame de Sergaz.

Elle rayonnait.

Sa toilette, fort simple, était une robe de velours noir uni, décolletée; sur ses épaules nues étincelait une rivière de diamants.

Tous les yeux étaient fixés sur elle, car l'empire de la beauté est et sera toujours irrésistible.

On eût dit que madame de Sergaz ne s'apercevait pas des hommages muets et de l'admiration des personnes qui l'entouraient. Elle restait froide et silencieuse comme une statue grecque impassible devant ses adorateurs.

Henry de Puiseux, son voisin, obtenait seul quelques paroles d'elle.

Encore étaient-ce des paroles banales, sans importance.

Au reste, le jeune gentilhomme s'occupait fort peu du plus ou moins d'importance des phrases prononcées par madame de Sergaz. Il ne l'écoutait pas, se contentait de la regarder parler, quand d'aventure elle daignait desserrer les lèvres.

Il était absolument sous le charme.

Un observateur attentif eût remarqué le léger frémissement qui agitait la belle baronne à certains moments.

L'un des convives, le célèbre M. de Balzac, alors dans tout l'éclat de ses débuts, ne perdait pas de vue madame de Sergaz, et notait chacun des mouvements instinctifs qui trahissaient l'émotion de la belle créature.

Il n'y avait guère de silencieux autour de cette table, en dehors d'Henry de Puiseux, d'Honoré de Balzac et de madame de Sergaz. Henry, parce qu'il regardait; Balzac, parce qu'il pensait; la baronne, parce qu'elle réfléchissait.

A la fin du dîner, les convives passèrent dans les salons. Henry donnait le bras à sa voisine. A cette époque, il y avait encore «des salons.» Cette expression aura bientôt disparu de la langue, aujourd'hui que les hommes ont l'habitude de quitter les femmes en sortant de table pour aller au fumoir.

Ce qui est à la fois poli et agréable: le progrès!

—Vous m'avez autorisé à aller vous voir, madame la baronne, dit Henry.
J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop si j'use de la permission?

Madame de Sergaz fixa sur le jeune homme son regard clair et froid:

—Je ne puis que vous répéter la phrase de ma lettre, monsieur, reprit-elle. Je serai toujours heureuse de vous voir.

Ou avait remarqué la cour assidue faite par Henry à la baronne; et même, l'un des convives observa que madame de Sergaz pourrait bien ne pas y être indifférente.

—Eh bien! cher romancier, dit Berryer à Balzac, que pensez-vous de cette belle dame?

—Ma foi, cher monsieur, vous m'interrogez sur une chose qui me préoccupe depuis le commencement du dîner.

—Vraiment!

—C'est comme cela.

Deux ou trois personnes s'approchèrent du grand écrivain et du grand orateur. Une causerie entre Balzac et Berryer, ce devait être merveilleux!

L'auteur de la Comédie humaine baissa un peu la voix, subitement. Mais la baronne avait d'un mouvement rapide rapproché son fauteuil du cercle formé à quelques pas d'elle; et, tout en paraissant prêter une attention soutenue à ce que lui disait de Puiseux, elle ne perdait, en réalité, aucune des paroles d'Honoré de Balzac.

—Vous serez bien étonné quand je vous communiquerai mon opinion, continua celui-ci.

—Étonné?

—Certes, oui!

—Et pourquoi?

—Parce qu'elle est, évidemment, tout à fait l'opposé de la vôtre.

—Allez toujours!

—Selon moi, le corps seul de madame de Sergaz est parmi nous ce soir.
La pensée, l'âme sont ailleurs.

—En vérité!

—Vous raillez? vous avez tort. Je ne me trompe pas. Regardez cet oeil froid, qui ne s'allume que par éclairs; regardez cette lèvre comprimée, et le sourire glacial qui glisse sur elle sans l'éclairer! Enfin, vous pourriez compter les paroles qu'elle a prononcées! Or, quand une femme est muette, c'est qu'elle a au coeur ou une crainte, ou une angoisse, ou une ambition.

Madame Saincaize se mit à rire.

—Et autrement? demanda-t-elle.

—Autrement, madame, répliqua de Balzac en s'inclinant devant la maîtresse de la maison, il n'y a pas d'exemple qu'une femme se taise!

On se récria, on contredit, on approuva: bref, l'idée du romancier célèbre fut vivement discutée.

Madame de Sergaz, l'objet de cette étrange théorie, était demeurée impassible.

Cependant, elle eut comme une lueur de colère quand Balzac ajouta:

—Maintenant, auquel de ces trois sentiments est-elle livrée?
Choisissez!

—Votre avis, à vous?

—Oh! mon avis…

—Nous vous en prions…

—Eh bien, selon moi, ce n'est sûrement pas l'amour.

—Pourquoi?

—Encore un «pourquoi?» dit Balzac en riant.

—Dame! mon cher, vous nous parlez par énigmes: or, le rôle des énigmes est d'être toujours interrogées.

—Vous avez raison.

—Alors, parlez: nous écoutons.

—Ce n'est pas l'amour, continua Balzac, presque à voix basse, attendu que l'amour donne aux visages humains une douceur, une sérénité qu'on ne voit pas sur celui de la baronne. Une femme qui aime a des émotions subites, irraisonnées. Examinez madame de Sergaz, vous n'en lirez pas une sur ses traits…

A ce moment, madame de Sergaz se retourna.

—Vous avez parfaitement raison, M. de Balzac, dit-elle.

On se regarda. Elle avait tout entendu.

—Je n'aime pas, continua-t-elle; mon mari est mort. Maintenant, vous avez parlé de crainte et d'angoisse? La crainte, je ne la connais pas; quant à l'angoisse, c'est possible. J'ai perdu un enfant que j'adorais, et j'y pense toujours.

La baronne avait prononcé cette phrase avec une vérité de diction que lui eût enviée une comédienne de profession.

Elle impressionna ceux qui l'entendirent.

Madame de Sergaz se leva:

—Excusez-moi, chère madame, dit-elle à madame Saincaize, je suis forcée de me retirer.

Au moment où elle allait sortir du salon, elle entendit une personne qui disait:

—Il y a une réunion ici, ce soir?

—Oui, lui répondit-on.

Elle n'eut pas l'air d'avoir saisi la pensée de cette demande et de cette réponse.

Madame Saincaize l'accompagna dans l'antichambre, où la baronne s'enveloppa de sa sortie de bal et rabattit le capuchon sur sa tête.

—Jacques, dit la maîtresse de la maison, faites avancer sous la marquise la voiture de madame la baronne.

Madame Saincaize salua une dernière fois la jeune femme et rentra au salon. Alors madame de Sergaz toucha le bras du laquais qui s'appelait Jacques et qui l'escortait respectueusement dans l'escalier.

Cet homme s'arrêta, étonné.

Charles! murmura-t-elle.

Marie, répondit le valet, qui comprenait à peine ce qui se passait.

—Allez m'attendre au coin de la rue, dit-elle.

Trois minutes après, madame de Sergaz faisait signe au domestique, resté dans l'ombre d'une porte cochère, de s'approcher du coupé qui stationnait au coin de la rue.

—Vous savez que vous devez m'obéir?

—Oui, madame.

—Bien. Dans trois quarts d'heure je serai de retour ici. Vous m'attendrez et vous m'introduirez dans l'hôtel.

—Oui, madame.

—Il y aura ce soir une réunion. Où est le cabinet de votre maître?

—Au premier étage.

—Où pouvez-vous me placer pour que j'entende tout ce qui s'y dira?

—Dans la bibliothèque.

—Personne n'y entrera?

—Je la fermerai à clef, et je la garderai. Si on me la demande, je dirai qu'elle est perdue.

—Bien; mais n'oubliez pas: dans trois quarts d'heure.

La baronne,—ou plutôt Jacqueline Morel (car le lecteur l'a déjà reconnue sans doute), fit un geste, et le coupé partit. Quarante-cinq minutes plus tard, une voiture jetait sur le trottoir une femme vêtue d'un costume d'ouvrière. C'était elle.

Jacques était au rendez-vous. Il l'accosta.

—La réunion a-t-elle commencé?

—Non, madame.

—Bien. Allons vite.

Le valet fit entrer l'espionne dans la cour de l'hôtel, et prit l'escalier de service. Jacqueline le suivait.

Parvenu au premier étage, il s'arrêta, prêtant l'oreille pour entendre le moindre bruit. Mais cette partie de la maison était déserte. L'escalier de service était désert. Il ouvrit une porte qui conduisait à l'appartement de M. Saincaize.

—Venez, dit-il.

Tous les deux se glissèrent à travers deux chambres inhabitées, où M.
Saincaize serrait ses livres et ses papiers.

—Voici la bibliothèque, dit Jacques.

—Bien.

Il introduisit Jacqueline Morel dans cette pièce attenante, en effet, au cabinet où devaient se réunir ceux qu'elle devait espionner.

Elle attendit une demi-heure environ; puis un jet de lumière passa entre les fentes de la porte; elle distingua le bruit des paroles et des pas…

La réunion allait commencer.

XVI

EXPLICATIONS

La réunion fut longue.

En effet, Jean de Kardigân était arrivé quelques instants après le départ de Jacqueline Morel, apportant un message qui lui était parvenu le matin même.

Le jeune homme avait passé une nuit sans sommeil: c'était la seconde.

Enfoncé dans son travail, il avait forcé son esprit à se distraire de sa pensée constante en l'astreignant à un rude labeur.

Au matin seulement, il s'était endormi.

A midi, il avait reçu à son réveil le document dont il venait d'apprendre la teneur à ses amis.

Ce document, qui n'a jamais été publié en France, croyons-nous, était la minute de l'acte de régence, qu'un mois plus tard, le 27 janvier 1832, Charles X devait dater d'Edimbourg.

Le voici:

«M…, chef de l'autorité civile dans la province de…, se concertera avec les principaux chefs pour rédiger et publier une proclamation en faveur de Henri V, dans laquelle on annoncera que Madame, duchesse de Berry, sera régente du royaume pendant la minorité du roi, son fils, et qu'elle en prendra le titre à son entrée en France; car telle est notre volonté.

Signé CHARLES.»

Cette pièce, dont tous les assistants comprenaient la haute signification et l'extrême gravité, fut accueillie par deux opinions bien opposées.

Ainsi que trois jours auparavant, dans la maison de la rue du Petit-Pas, M. Saincaize, aidé cette fois de MM. de Breulh et Hyde de Neuville, se prononça carrément pour l'attente.

Berryer resta neutre.

Comme la réunion avait plutôt l'aspect d'une causerie que d'une assemblée politique, personne ne présidait.

Il en résultait que les conversations étaient générales, et que l'on s'entendait difficilement.

Pourtant M. Saincaize, en sa qualité de maître de maison, réclama un peu de silence.

Le digne homme avait une observation à présenter:

—La guerre est donc décidée? dit-il.

—Oui, monsieur, répliqua Jean.

Henry de Puiseux ne put retenir un mouvement de mauvaise humeur.

M. Saincaize avait le don de toujours l'exaspérer.

—Définitivement? appuya-t-il.

Le marquis de Kardigân s'inclina de nouveau d'une manière affirmative.

—Cependant, l'avis du comité de Paris…

—Sa Majesté a cru devoir passer outre.

—Pourtant, l'avis du comité de Paris!

Henry de Puiseux laissa échapper une exclamation:

—Il me semble, monsieur, qu'on vous avait expliqué que telle était la volonté du roi! dit-il avec hauteur.

M. Saincaize ne se tenait pas pour battu.

—Pardon, pardon…, comme vous y allez. Il me semble, à moi, que l'avis du comité de Paris…

Il n'avait qu'un argument, mais il le répétait, par exemple!

Berryer fit un pas en avant.

—Nous avons arrêté, dit-il, que nous accepterions la décision de Sa Majesté, comme devant trancher le différend. Le roi veut la guerre. Va pour la guerre!

Somme toute, ce n'était pas là le but de la réunion.

Les principaux légitimistes qui la composaient voulaient s'entendre avant de partir chacun pour leurs provinces.

Le lecteur se rappelle qu'un double soulèvement devait avoir lieu: l'un à Lyon et dans le midi en général; l'autre dans l'ouest.

Or, comme l'insurrection devait éclater du 1er au 15 mai, il fallait qu'on eût le temps de la préparer des deux côtés.

Ces chefs comptaient effectuer leur départ dans la semaine, de Puiseux et Pierre Prémontré pour la Vendée; Henri de Bonnechose pour les départements situés au-dessus de la Loire; Jacques Dervieux pour Angers, et Maurice de Carlepont pour Toulouse et Marseille.

Or, Jean de Kardigân avait, en outre, la mission de leur remettre, avant qu'ils quittassent Paris, la clef des noms dont ils devaient s'appeler entre eux, et le mot de passe des correspondances.

Voici quelle était cette clef que nous donnons entièrement, afin de ne pas égarer le public, quand, dans le cours de cette histoire, nous serons obligé d'y avoir recours:

                                               Ma tante.
MADAME…………………………………. Mathurine.
                                               Petit-Pierre.

                                               Le voisin.
Le maréchal de Bourmont………………….. Laurent.

N. de Maquillé………………………….. Bertrand.

M. Terrien……………………………… Coeur-de-Lion.

Marquis de Kardigân……………………… Jean-Nu-Pieds.

Henry de Puiseux………………………… Petit-Bleu.

Pierre Prémontré………………………… Pascal.

Louis Surville………………………….. Feuille-de-Chêne.

H. de Bonnechose………………………… Vol-au-Vent.

M. Clouët………………………………. Saint-Amand.

Jacques Dervieux………………………… Antoine.

Cadoudal……………………………….. Bras-de-Fer.

Cathelineau…………………………….. Le Jeune.

Charette……………………………….. Gaspard.

Maurice de Carlepont…………………….. Achille.

M. Hébert………………………………. Doineville.

Mademoiselle Stylite de Kersabiec (demoiselle d'honneur et amie de la princesse)………… Françoise.

D'Autichamp…………………………….. Marchand.

De Coislin……………………………… Louis Renaud.

Dans les lettres qu'ils s'adresseraient entre eux, les soldats d'Henri V avaient ordre de s'appeler toujours les uns les autres par leurs noms de guerre.

Quant à la clef diplomatique, elle était dans les vingt-quatre lettres de ces deux mots: le gouvernement provisoire.

Jacqueline Morel entendait tout cela.

Elle surprenait un à un tous les secrets de ces héros qui allaient risquer leur vie dans un élan sublime, ignorant que la police était là, aux aguets, épiant leurs moindres paroles, leurs moindres gestes!

Une chose surtout frappa Jacqueline Morel: c'est que les deux clefs, celle des noms de guerre et celle des lettres, furent remises à Henry de Puiseux.

Le jeune gentilhomme devait les conserver jusqu'à son départ.

Quelques minutes avant la fin de la réunion, Jacques, le valet de chambre traître, vint dire tout bas à l'espionne:

—Partez, madame, on pourrait vous surprendre.

En effet, il était prudent peut-être de se retirer.

Mais au lieu de suivre Jacqueline pendant qu'elle s'enfuit à travers les corridors de l'hôtel Saincaize, expliquons en quelques mots à nos lecteurs comment la veuve de l'ouvrier de Lille avait pu jouer son rôle de baronne.

A la mort de M. le marquis de Rieux, décédé quelques mois auparavant, la police avait mis la main sur les papiers qu'il laissait.

On ne sait jamais ce qui peut arriver. Puis, M. de Rieux ayant joué un certain rôle politique, il pouvait être bon de se prémunir contre des accusations posthumes.

M. Jumelle ayant à dresser une batterie anti-légitimiste, n'avait pas hésité.

Il résolut de construire un roman de toutes pièces, par lequel il arriverait à introduire parmi les légitimistes un traître sans qu'ils s'en doutassent.

Le traître devint une traîtresse, parce que le sous-chef de la police politique avait Jacqueline Morel sous la main et tenait à l'utiliser.

Puis il vaut toujours mieux agir au moyen d'une jolie femme, surtout quand elle est douée de grands moyens de séduction.

Voici donc comment s'y prit l'intelligent M. Jumelle pour arriver à ses fins.

Il fit copier l'écriture du marquis de Rieux par un faussaire auquel on promit sa grâce, et il composa un certain nombre de lettres qui recommandaient chaudement madame la baronne de Sergaz à plusieurs amis du feu marquis.

Il poussa le soin et l'habileté jusqu'à faire faire du papier semblable à celui dont se servait le vieux gentilhomme, papier à couronne et à chiffre identiques.

Puis il lança en avant Jacqueline Morel.

La ruse était grossière, mais simple.

Et en police, comme en toutes choses, ce qui est simple réussit fatalement.

M. Jumelle avait une seule carte contre lui dans cette partie qu'il jouait si délibérément: c'était que la veuve de l'ouvrier manquât de la distinction nécessaire pour remplir le personnage d'une grande dame.

Mais M. Jumelle connaissait ce mot de Rivarol, ce Gustave Claudin du
XVIIIe siècle:

«Toute femme, si humble qu'elle soit, saura toujours monter ou descendre, selon que vous la conduirez en haut ou en bas.»

Il savait que, s'il affublait Jacqueline d'un nom aristocratique, d'une rivière de diamants et d'une robe de velours, il ne viendrait à personne l'idée de croire que la baronne de Sergaz n'existât point.

Surtout, si elle se présentait dans le parti légitimiste, apportant généreusement son offrande à la guerre.

Or, les cinquante mille francs que la jeune femme avait remis à Berryer avaient été pris, purement et simplement, sur les fonds particuliers du ministère de l'intérieur, au chapitre: Dépenses secrètes.

Quant à Jacques, c'était un de ces agents de sous-ordre comme, durant tout le règne de Louis-Philippe, la police en eut dans les maisons qu'elle craignait.

On pourrait retrouver dans les pièces politiques de 1830 à 1835 environ, et de 1844 à 1848, un certain nombre de dénonciations faites contre leurs maîtres par des domestiques que la police avait attachés à leur service.

Il fallait donner ces explications au lecteur pour qu'il pût saisir, sans être arrêté désormais, les divers incidents de notre drame.

Les royalistes se séparèrent.

Au moment où Jean de Kardigân et Henry de Puiseux allaient quitter l'hôtel, il fut convenu entre eux et leurs amis que toutes les communications relatives à l'insurrection de Vendée seraient transmises à celui-ci, puis, qu'il devait se rendre, sous peu de jours, dans cette province.

—Grand Dieu! qu'as-tu? demanda Henry à son ami, quand ils furent seuls, et qu'il vit la figure ravagée du marquis.

—Ah! si je te disais!

—Mais quoi?

—Attends, tu sauras tout.

XIX

UN AMI INATTENDU

Mais Henry de Puiseux ne voulait pas attendre.

Il était impatient de savoir quel drame nouveau envahissait l'existence de son ami.

—Mon cher Jean, dit-il, j'en suis bien fâché, mais tu vas me faire le plaisir de me conter immédiatement ta petite histoire.

—Henry!

—Fâche-toi si tu veux! cela m'est, parbleu! bien égal. J'entends que tu n'aies pas de secrets pour moi.

—Des secrets!

—Tu en as, et de terribles, encore, continua Henry, dont la voix devint plus douce, de mordante qu'elle était d'abord.

—Tu as raison.

—Eh! mon Dieu, ne t'ai-je donc pas deviné facilement? Je connais la vie, Jean; je la connais plus que toi, car elle m'a éprouvé souvent, et sous mon masque de gaieté, je cache des angoisses dont nul ne sait le compte. Aussi, je peux te consoler et te conseiller. Parle, ami, parle sans crainte; et laisse-moi être un peu ton frère, puisque tu as perdu les tiens!

Les deux jeunes gens avaient quitté à pied l'hôtel de M. Saincaize. Ils marchaient lentement et gagnaient l'appartement de de Puiseux, qui était voisin de M. Saincaize.

Ils ne rompirent de nouveau le silence que lorsqu'ils furent assis, au coin du feu, dans cette chambre, où nous avons déjà introduit le lecteur.

—Couriol, dit Henry à son valet de chambre, comment va l'enfant?

On sait que, jusqu'à sa guérison, Jacquelin Morel devait demeurer chez
M. de Puiseux.

—Bien, monsieur.

—Il dort?

—Oui, monsieur.

—Vous pouvez vous retirer.

Couriol sortit.

—Parle, maintenant, reprit Henry, nous sommes seuls; personne ne peut nous entendre, et nous avons toute une nuit à nous.

Bien que Jean eût déjà parlé à son ami de cette jeune fille qu'il aimait, il l'avait fait avec peu de détails.

Le marquis de Kardigân reprit les choses de haut.

Il raconta cette pure histoire d'amour que nous connaissons, commencée par un jour d'émeute et finie par une nuit de désespoir.

De Puiseux était violemment ému.

Ce drame si simple et en même temps si poignant lui tirait des larmes des yeux.

Quand Jean en vint à ce combat de l'amour et du devoir, où il avait dû subir de si terribles assauts, de Puiseux se leva, et, par un mouvement spontané, il se jeta au cou du marquis:

—Bravo, Jean! dit-il.

—Tu m'approuves?

—Si je t'approuve? Je t'admire! Tu es grand par le coeur comme par la loyauté; par le courage comme par l'honneur! Crois-tu donc que beaucoup de gens seraient capables d'un pareil sacrifice, si fort au-dessus de l'énergie humaine? Je t'admire, et je te le répète, parce qu'il est beau, à une époque comme la nôtre, de voir un gentilhomme français jeter le gant ainsi à tout ce qui est tortueux et bas!

Henry s'arrêta.

Le visage de Jean s'était contracté sous l'effet de la cuisante douleur qu'il ressentait.

—Ah! tu es bien malheureux!

—Malheureux? Affreusement. Je vois noir! J'ai l'âme tordue! Pense à cela! Ceux que j'aime, je n'ai pas le droit de les aimer! Ceux qui m'aimaient sont morts! Je me demande par instants si je n'ai pas une fatalité implacable acharnée après moi. Si je n'avais pas ma foi en mon Dieu, ma foi en mon roi, qui me soutient et me réconforte, j'en arriverais au désespoir!

—Ami, dit Henry, je te demande pardon. Je t'ai promis de te consoler, j'ai eu tort. Tu es inconsolable.

—Oh! oui, inconsolable!

—Dieu est bon, Dieu est juste, vois-tu. A chaque créature humaine, il a donné sa part de souffrances à subir. Mais à côté de ces souffrances, il a mis ce baume souverain qu'on appelle le temps. Espère.

—Je suis las de l'espérance.

—Pleure, alors.

—Je n'ai plus de larmes.

—Il ne te reste plus qu'un secours: la prière. Prie!

—Oui, et que Dieu m'entende!

Il se faisait tard.

Cette confidence avait pris deux heures environ.

Au moment où Jean allait quitter son ami pour revenir à son hôtel, il eut comme une arrière-pensée.

—Conduisez-moi auprès de l'enfant, dit-il.

Henry le regarda, étonné.

Mais, sans le questionner, il ouvrit la porte qui donnait de sa chambre à coucher dans le salon, et le traversa pour entrer avec le marquis dans la pièce où Jacquelin était couché.

L'enfant dormait.

Il était réellement beau à voir, avec ses longs cheveux, que sa mère avait laissé grandir par coquetterie.

Il tenait sa tête appuyée sur son bras replié, et il souriait dans son sommeil.

Peut-être rêvait-il à celle à qui on l'avait brutalement arraché.

—Pauvre petit! murmura Jean.

Et il l'embrassa au front.

«—Laissez venir à moi les petits enfants!» a dit le Christ.

Il a voulu ainsi enseigner aux hommes tout ce que l'enfance a de grand et de sacré.

Jean ressentit le contre-coup de ce charme qu'exhale ce qui est jeune, frais et pur.

L'innocente créature était comme une consolation vivante que Dieu jetait sur les pas du marquis.

Il le devina.

—Je l'aimerai, lui, au moins, pensa-t-il.

Cette âme, toute sevrée de tendresse, ce coeur dévoué privé de dévouement, rêva de se faire un compagnon de cette innocente créature abandonnée.

Il rêva de l'emmener avec lui, dans la lande bretonne, au bord de cet océan qui pleure éternellement.

—Tiens… je pars, dit-il tristement; je ne voudrais pas rester trop longtemps ici…

Vingt minutes après, le marquis arrivait à son hôtel.

Une surprise l'y attendait.

Son valet de chambre lui dit qu'un homme était là, qui voulait lui parler.

—Un homme?

—Oui, monsieur.

—Vous ne deviez pas le recevoir. Comment! à trois heures du matin!…

—Que monsieur le marquis m'excuse, reprit le domestique, mais cet homme est venu plusieurs fois dans la soirée. Quand je lui ai dit que monsieur ne rentrerait que très-avant dans la nuit, il a déclaré qu'il attendrait.

—Ah! comment se nomme-t-il?

—Je lui ai demandé son nom; il a refusé de me le dire, sous prétexte que M. le marquis ne le connaissait pas.

—Quelle personne est-ce?

—Un ouvrier.

Jean faisait toutes ces questions, parce qu'il se méfiait, avec raison, de ce que la police pouvait diriger contre lui.

Ses méfiances furent encore excitées par les quelques paroles que venait de dire le valet de chambre.

Néanmoins, il se résolut à entrer dans le salon, où était l'inconnu.

Celui-ci était assis au coin de la cheminée où brûlaient les restes d'un feu presque éteint.

Jean lui jeta un rapide regard.

Il ne l'avait jamais vu.

Pourtant, cet ouvrier (il était facile de le reconnaître à sa blouse de travail) inspirait de la confiance par sa mine ouverte, ses yeux clairs et intelligents.

M. de Kardigân devina qu'il était en face d'un homme, et que, si cet homme était son ennemi, il serait, en tout cas, un ennemi loyal.

—C'est à monsieur le marquis de Kardigân que j'ai l'honneur de parler? dit l'ouvrier en apercevant le marquis.

—Oui, monsieur; et je suppose que, pour que vous m'ayez ainsi attendu jusqu'à une pareille heure de nuit, il faut que vous ayez à me faire part de choses graves.

—Très-graves, en effet.

L'ouvrier parlait d'une voix ferme.

Le domestique, un peu inquiet de laisser son maître à trois heures du matin, seul avec un homme inconnu, était resté debout à la porte du salon.

—Je voudrais parler… à vous seul, continua l'ouvrier.

Tout cela intriguait Jean.

Au reste, son visiteur inconnu lui plaisait, par un je ne sais quoi de franc qui se devinait en lui à première vue.

Puis qu'importait?

Jean n'était pas de ceux qu'une crainte ou un danger peut arrêter.

—Laissez-nous, dit-il au domestique.

Il s'éloigna.

Les deux hommes, l'homme de la noblesse, l'homme du peuple, étaient seuls, en face l'un de l'autre: et c'eût été un spectacle curieux que d'examiner ainsi ces deux types des deux grandes expressions de la société moderne.

Lamartine a parlé, dans un vers fameux, de la différence qui existe entre ces races distinctes d'origine, l'une portant dans ses veines le sang rouge du Gaulois, l'autre le sang bleu du Franc.

Le Gaulois et le Franc étaient en présence.

Chacun d'eux combattait les dieux de l'autre; et cependant ils sentaient réciproquement que quelque chose de caché les unissait déjà.

En effet, si l'ouvrier et Jean ne se connaissaient pas de visage, le premier avait joué un rôle influent dans la vie du second.

—Vous rappelez-vous, monsieur le marquis, dit-il, cet ouvrier qui se trouvait, le 30 juillet 1830, chez le citoyen Grégoire?

—Si je me le rappelle? Il m'a sauvé la vie! Il se nomme Jérôme Hébrard.

—C'est moi.

Jean serra la main de Jérôme.

—Avez-vous besoin de moi, par bonheur?

—Non, monsieur, je vous remercie. Je vous apporte une lettre de mademoiselle Fernande.

—Dieu! Elle est donc en danger?

—Oui… en danger, mortel…

XX

LE COMMENCEMENT DE LA LUTTE

L'avant-veille, en quittant son fiancé, Fernande était rentrée chez elle un peu rassurée.

Elle venait de voir Jean. La vue de celui qu'elle aimait suffisait à lui donner des forces.

Et pourtant elle tremblait à la pensée de la lutte qu'elle allait être obligée de supporter contre son père, non à cause des violences qu'elle avait à craindre, mais parce que son père devenait son ennemi, et que, par devoir, elle l'aimait et le respectait.

La voiture qui l'avait amenée au boulevard de Gand traversait rapidement
Paris pour la conduire à l'Arc de Triomphe: elle songeait.

Dans sa loyauté native, dans sa pureté immaculée, elle n'avait même pas eu l'idée qu'elle pût commettre une action répréhensible en allant chez celui qu'elle considérait comme devant être son mari. D'ailleurs, les dangers n'existent que pour ceux qui les connaissent.

Comment, elle qui avait grandi dans l'ignorance du mal, pouvait-elle le craindre?

Elle s'attendait à trouver la maison endormie.

Son père l'avait élevée à sa façon, la laissant parfaitement libre. Il s'était trouvé que l'enfant à qui il avait donné toute licence, était une honnête créature. Mais une femme vicieuse eût été perdue et jetée dans la mauvaise voie.

Donc, Fernande devait croire que son retour passerait inaperçu, comme son départ.

Elle ouvrit la porte cochère avec la clef qu'elle avait sur elle et monta rapidement à sa chambre.

Quelle ne fut pas sa surprise en y voyant son père qui l'attendait!

M. Grégoire se leva froidement en apercevant Fernande.

—D'où venez-vous, dit-il, à une pareille heure, seule, dans les rues?

Le vieux conventionnel savait parfaitement que sa fille ne pouvait rien avoir fait de mal. Il connaissait trop la pureté de Fernande pour la soupçonner. Mais il devinait en partie ce qui avait eu lieu, et cette résistance ouverte à ses ordres le révoltait.

Elle ne mentait jamais.

Souvent, quand elle était enfant, elle avait mieux aimé être punie que de se sauver par un mensonge.

Et Dieu sait que la punition était sévère pour elle: sa mère ne venait pas l'embrasser, le soir, dans sa chambre!

Aussi, M. Grégoire savait que sa fille lui répondrait la vérité.

Si elle ne voulait pas lui raconter ce qui s'était passé, elle se tairait; mais à coup sur elle ne mentirait pas.

Fernande pâlit un peu à cette demande de son père.

Mais elle comprit que, dans la voie douloureuse où elle était entrée, elle ne devait reculer devant rien.

—Je viens de voir celui à qui je me suis fiancée, mon père, dit-elle.

Bien que M. Grégoire fût préparé à cette réponse, il ne s'attendait pas à ce qu'elle fût aussi catégorique.

—Vous avez osé me désobéir!…

—Mon père, continua doucement la jeune fille, je vous ai averti de ce que je croyais mon devoir. Je vous respecte trop pour vous mentir. J'ai voulu parler à l'homme dont je porterai le nom, après l'arrêt inflexible qui est sorti de votre bouche.

—Et que lui avez-vous dit?

Elle se tut.

—Vous ne m'entendez pas?…

—Mon père…

—Répondez, je le veux!

—Je lui ai raconté tout ce qui s'était passé entre nous, et je l'ai prié d'attendre deux ans, parce que dans deux ans je serai libre.

M. Grégoire sentit que, s'il restait encore quelques instants auprès de sa fille, et surtout s'il continuait à l'interroger, il ne pourrait pas rester maître de lui.

—C'est bien, dit-il.

Et il sortit.

Fernande s'agenouilla sur ce prie-Dieu que Jean de Kardigân avait remarqué lorsqu'elle l'avait enfermé dans sa chambre, pour l'arracher à la fureur des révolutionnaires, et elle éleva sa douleur vers Dieu, puis elle se coucha.

Mais le sommeil ne venait pas.

Elle avait devant les yeux l'image de son père courroucé; des frissons inconscients s'emparaient d'elle, la secouant de la tête aux pieds. Elle eut cette espèce de délire qu'on ressent pendant la crise, alors que les idées ne sont pas effacées complètement par le sommeil et gardent, au contraire, ce vague des choses indéfinies.

C'était l'heure où Jean se trouvait en face de son terrible sacrifice; l'heure où celui qu'elle aimait luttait avec la douleur, comme Jacob avec l'ange, cette image éternelle de l'homme terrassant ses passions.

Ah! si elle avait pu savoir qu'au moment où elle se débattait contre l'insomnie, où elle cherchait en vain à trouver un sommeil qui la fuyait, sa vie, sa destinée se jouaient dans le coeur de l'homme qu'elle avait choisi!

Aux premières lueurs du soleil, vers huit heures du matin, elle put prendre un peu de repos. A dix heures, elle s'éveilla.

Elle se hâta de se lever et de s'habiller, brisée par cette nuit d'insomnie.

Son habitude, chaque jour, était de se lever à la première heure. Elle employait sa matinée à entendre la messe d'abord et ensuite à visiter les pauvres.

Voyant l'heure avancée, elle craignit d'arriver trop tard; mais, néanmoins, elle voulut accomplir ses devoirs quotidiens.

Elle fit demander à son père s'il pouvait la recevoir.

M. Grégoire lui fit répondre qu'il l'attendait.

—Vous allez sortir lui dit-il, en voyant qu'elle avait mis un mantelet et un chapeau.

—Oui, mon père, comme d'habitude. Mais je venais vous souhaiter le bonjour.

—Je vous remercie. Vous pouvez quitter votre chapeau. Vous ne sortirez pas.

—Vous avez besoin de moi?

—Non.

—Alors, mon père, je vous demanderai la permission d'aller faire mes prières accoutumées.

—Je vous la refuse.

Fernande ne comprenait pas encore.

Elle crut naïvement que son père voulait reprendre avec elle la conversation brutale commencée la veille. Ne lui avait-il pas, d'ailleurs, donné vingt-quatre heures de réflexion! Il voulait une réponse, sans doute.

—Vous ne sortirez pas aujourd'hui.

—Vous ne voulez pas?…

—Ni demain, ni les autres jours.

—Mon père!…

—Je vous fais savoir ma décision. Assez!

—Je vous en supplie… Mon père!…

—Assez, vous dis-je! Suis-je le maître, oui ou non? Il me semble que j'ai le droit de faire dans ma maison et de ma fille ce qu'il me convient.

Elle salua le vieillard et remonta chez elle.

A l'heure du déjeuner, elle descendit.

—Il est venu une lettre pour vous, Fernande, lui dit-il. La voici.

C'était la lettre de Jean.

M. Grégoire n'avait pas voulu l'ouvrir.

—Vous me connaissez, continua-t-il. Il ne m'a pas plu de savoir ce qu'elle contenait; seulement, vous ne la lirez qu'après me l'avoir donnée vous-même. Il ne me convenait pas de briser le cachet d'une lettre à vous adressée.

—Cette lettre… vous voulez!…

—Je la lirai, ou vous ne la lirez pas.

—J'obéis, mon père.

Elle s'approcha du feu qui brillait dans la cheminée, et y brûla la lettre.

Pauvre enfant! si elle s'était doutée de ce que contenait ce frêle papier!

Elle versa quelques larmes en regardant la flamme monter joyeusement dans l'âtre à cet aliment nouveau qui lui était jeté.

Mais elle ne voulut pas qu'on pût voir cette faiblesse d'un instant.
Elle se détourna et en effaça toutes traces sur son visage.

Le repas fut silencieux.

Au moment où il allait se terminer, la porte cochère de la maison résonna sur ses gonds.

Un domestique vint annoncer à M. Grégoire qu'une personne le demandait.

—Restez ici, Fernande, dit le conventionnel à sa fille; j'aurai besoin de vous tout à l'heure.

Elle frémit, devinant que la personne qui venait d'arriver était l'homme auquel son père voulait la marier.

Tout la confirmait dans cette idée, d'abord cette prison où on l'enfermait, ensuite le sourire de joie que M. Grégoire avait emporté aux lèvres en la quittant.

En effet, dix minutes plus tard, elle fut invitée par son père à se rendre au salon.

Debout, appuyé sur la cheminée, elle aperçut un jeune homme de vingt-quatre ans, de haute taille, pâle et distingué, qui tressaillit faiblement en la voyant.

—Monsieur Robert Français, ma fille, dit M. Grégoire.

Elle chancela presque, mais sa force lui revint aussitôt.

Elle allait à la bataille. Si elle était victorieuse, son bonheur était sauf; si elle se laissait vaincre, sa vie entière était perdue.

M. Robert Français avait une figure belle et énergique, bien qu'un peu triste.

Une fine moustache brune couvrait sa lèvre, et la bouche découvrait, quand il souriait, des dents très blanches.

Il paraissait, sinon bon, au moins loyal et homme d'honneur.

Les yeux foncés et brillants indiquaient une nature habituée à regarder en face.

Fernande résolut d'aller droit au danger. Au reste, son père semblait vouloir laisser l'explication inévitable se faire librement entre les deux jeunes gens.

Il sortit.

Alors elle s'avança vers M. Robert Français et lui dit d'une voix ferme:

—Monsieur, on veut que je sois votre femme. J'ai besoin de vous parler sans détours.

Le jeune homme s'inclina:

—Mademoiselle, répondit-il, je suis à vos ordres…