WeRead Powered by ReaderPub
Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832

Chapter 35: XXI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

Set during the July insurrection and its aftermath, the narrative opens with an elderly marquis returning to Paris with his devoted servant to reunite with his grown children. Their journey collides with urban insurrection, barricades, wounded men, and the thunder of cannon. The story contrasts aristocratic lineage and Breton rural solidity with a sensitive young son whose frailty recalls his mother. Episodes blend intimate family portraiture, social detail of provincial life, and street fighting, examining loyalty, class obligations, and personal identity as political upheaval reshapes private destinies.

XXI

ROBERT FRANÇAIS

Il y eut un moment de silence entre Robert Français et Fernande avant que la conversation s'engageât.

Tous les deux devinaient qu'elle serait grave, et que l'explication souhaitée par la jeune fille amènerait un résultat important. Fernande s'assit, et, d'un geste plein d'une noblesse sans pareille, elle fit signe à Robert de s'asseoir également.

—Monsieur, dit-elle, mon père m'a appris la recherche dont vous m'honorez. Je sais qu'après m'avoir vue chez des amis communs, vous avez demandé à M. Grégoire de vous accorder ma main…

Elle s'arrêta, et un flot de sang qui afflua à son coeur la fit subitement pâlir. Robert Français comprit cette émotion, et fut lui-même impressionné du trouble que révélait le visage agité de la jeune fille.

—Quand mon père m'eut fait part de sa réponse, quand j'eus examiné la décision qu'il avait prise de vous accepter pour gendre, je lui ai avoué le secret de mon coeur: il ne m'a pas écoutée!

Je respecte et j'aime mon père, monsieur, mais j'ai souvent souffert de son implacable volonté, qui ne tolère ni refus ni résistance. Alors, devant sa résolution formelle de ne pas avoir pitié de moi, je me suis décidée à m'adresser à vous, et à vous dire:

«Monsieur, je ne vous aime pas; monsieur, je ne suis pas libre.»

Robert Français s'attendait peu à cette franchise. Il fronça légèrement le sourcil, car il est toujours pénible de s'entendre dire de pareilles choses.

Pourtant il se contint.

Fernande, elle, avait fermé les yeux, rougissant après cet aveu.

Voyant que M. Français gardait toujours le silence, elle crut devoir continuer:

—Que me reste-t-il à vous apprendre, monsieur? dit-elle d'une voix plus lente. J'aime, et je suis aimée. Je me croyais libre, j'ai engagé ma foi. J'ai juré à celui que j'ai choisi de n'être à nul autre si je n'étais pas à lui. Il a reçu le serment que j'ai fait, serment que Dieu a entendu et a béni. Faut-il que je sois parjure? Faut-il qu'il me méprise et me haïsse?…

Elle s'interrompit encore.

—Son mépris! sa haine! Ah! j'aimerais mieux mourir!

Jusqu'alors Fernande avait parlé avec une froideur calculée..

Mais elle mit tant d'âme, tant de désespoir dans cette dernière phrase, que Robert Français frissonna en l'entendant prononcer.

—Continuez, mademoiselle, murmura-t-il, je vous écoute.

—Que vous dirai-je encore, monsieur? reprit-elle en relevant son front. Après le pénible aveu que vous venez de recevoir, je n'ai plus qu'à me taire et à attendre votre décision.

—Ma décision?

—Oui, monsieur.

—Je ne vous comprends pas, mademoiselle!

—Vous ne me comprenez pas?…

Robert Français se leva et la regarda fixement.

Puis, d'une voix tremblante:

—Vous m'avez fait un aveu; permettez-moi de répondre à votre confiance par un aveu semblable. Vous m'avez dit que vous ne m'aimiez pas, et que vous en aimiez un autre; je vous dis, moi, mademoiselle, que je vous aime profondément, passionnément.

Fernande pâlit et recula instinctivement son fauteuil, comme pour s'éloigner de celui qui lui parlait ainsi.

Mais Robert Français avait deviné la révolte intérieure de la jeune fille. Il reprit avec une dignité suprême:

—Ne craignez rien! Il ne sortira pas un mot de mes lèvres que vous ne puissiez entendre. Je n'ai jamais compris l'amour sans le respect. Comment pourrais-je donc en manquer envers vous? Je vous aime depuis le premier jour où je vous ai vue. Vous ne savez pas cela, vous ne pouvez pas le savoir; votre père l'ignore, car ces mystères du coeur doivent rester cachés à tous.

Je vous ai vue chez des amis communs, croyez-vous? Détrompez-vous!

La nuit de ce bal où M. Ducraissy m'a présenté, je vous connaissais depuis longtemps,—depuis longtemps, six mois, une éternité, quand on aime! Comment pouviez-vous le savoir? je ne m'étais jamais montré à vous!

Vous alliez souvent porter des secours à une pauvre vieille femme, que son fils, tué sur une barricade en 1830, avait laissée sans pain.

Je vous ai rencontrée pendant que vous accomplissiez votre oeuvre d'angélique bonté. J'ai lu sur votre visage tous les dévouements, tous les sacrifices.

Puis, peut-être, j'ai appris à vous aimer… Ceux à qui je parlais de vous me racontaient tous une noble action accomplie.

Le soir où j'ai désiré vous être présenté, vous n'étiez plus une étrangère pour moi, si moi j'étais toujours un étranger à vos yeux.

Je savais que votre vie se passait entre la charité et la prière… Je vous aimais déjà ardemment, quand mon nom a pour la première fois frappé votre oreille, et nous avions des pensées communes que vous ignorez encore…

Voilà l'aveu que je voulais vous faire, mademoiselle, afin de vous montrer que mon amour ne date pas d'hier, et que depuis longtemps mon coeur était entièrement À vous!

Mille sentiments opposés avaient agité Fernande en écoutant Robert.

Elle s'attendait si peu à une révélation pareille!

Elle restait confondue. L'homme qui parlait ainsi, l'homme qui cachait en lui tant de sentiments délicats, devait être une nature élevée, capable de comprendre.

Aussi le premier sentiment qu'elle éprouva fut une joie profonde.

Robert Français ne voudrait pas l'épouser malgré elle.

Elle ne pensait pas que le malheureux devait souffrir. Il y a toujours de l'égoïsme dans le coeur humain, même dans le meilleur.

Le jeune homme sentit qu'après ce qu'il venait de dire, Fernande devait être gênée. Il voulut néanmoins tenter de la toucher davantage.

Car il prenait pour une émotion vraie le trouble qu'il lisait sur le visage de mademoiselle Grégoire.

S'il avait su!

—Oui, je souffre, reprit-il. Vous comprenez maintenant, mademoiselle, quelle torture j'ai endurée quand vous m'avez avoué tout à l'heure la vérité.

Vous brisiez mon rêve sans pitié! Ce que vous me disiez me rejetait brutalement hors de mes espérances.

J'ai toujours été malheureux, mademoiselle. Des fous ceux qui prétendent qu'il faut être riche pour être heureux!

—Le nom que je porte n'est pas le mien; mon père m'a chassé de sa famille, m'a arraché le nom de mes ancêtres parce que je défendais le peuple quand lui défendait le roi!

J'ai un frère… un frère qui vit, et pour lequel je suis mort! Un frère qui m'a oublié et qui a froidement accepté l'héritage de haine que mon père lui a légué en mourant.

Alors, me trouvant seul en ce monde, j'ai regardé autour de moi. J'ai vu des indifférents. L'amitié m'a trahi; je me suis promis de garder toute ma tendresse pour celle qui serait ma femme. Je m'étais promis en même temps que, cette compagne, je la choisirais avec un soin jaloux, et que je pourrais lui vouer toute ma vie…

Ah! c'était la destinée qui me condamnait d'avance. Celle que je désirais me repousse; et je ne peux même plus espérer l'amour.

La figure de Robert Français respirait un abattement qui toucha la jeune fille. Si le premier sentiment avait été de l'égoïsme, le second fut de la pitié.

Pour comprendre ce que souffrait Robert, elle n'avait qu'à s'interroger elle-même: son coeur pouvait répondre.

—Ah! vous avez demandé pitié à votre père, prononça-t-il avec amertume.
Croyez-vous que je n'aie pas le droit de demander pitié moi aussi?

Croyez-vous que le plus à plaindre de nous deux ne soit pas moi?

Est-ce que l'amour d'une jeune fille, d'un enfant, peut se comparer à l'amour d'un homme? Connaît-elle la vie et sait-elle à quels engagements elle se livre le jour où elle devient fiancée?

Il s'interrompit, une animation étrange se lisait en lui. Il se promenait à grands pas à travers le salon, sans même s'apercevoir de la bizarrerie de cette attitude.

Fernande, étonnée d'abord, ne tarda pas à être effrayée.

Robert avait lentement perdu le calme qu'elle lui avait vu dans les premiers instants de leur entretien.

Pourtant, elle fit un effort et dit:

—Monsieur, je vous remercie d'avoir eu confiance en moi, comme moi j'avais eu confiance en vous. Hélas! maintenant je n'ose plus terminer l'aveu que j'avais commencé.

Quand j'ignorais votre secret, je pouvais me décider à vous parler comme je comptais le faire; maintenant, cela ne m'est plus possible…

Robert la regarda étonnée.

—Mademoiselle…

—Vous ne comprenez pas, monsieur?

—Non, mademoiselle, et je vous supplie d'être aussi confiante que vous m'avez déjà fait l'honneur de l'être.

—Je n'ose…

—Je suis un galant homme, mademoiselle, dit-il lentement, et comme tel, vous pouvez tout me dire, et moi je puis tout entendre.

Fernande leva les yeux sur Robert,—bien pâle, mais résolue.

—Eh bien! monsieur, je m'adresse à votre loyauté, pour vous supplier de renoncer à moi.

Le visage de Robert se décomposa.

Une ardente colère se peignit dans ses yeux.

—Renoncer à vous? Jamais! dit-il.

Le tonnerre tombant aux pieds de Fernande l'eût moins épouvantée que l'exclamation furieuse du jeune homme.

Il répéta avec emportement:

—Je ne renoncerai pas à vous! et si vous n'êtes pas ma femme, je ne veux pas, au moins, que vous soyez la femme d'un autre!…

XXII

LE DANGER

Fernande trembla.

L'homme qu'elle avait devant les yeux depuis une heure se révélait sous un jour nouveau.

—Quoi! je vous ai dit que je vous aimais! reprit Robert Français, et vous espérez que je vous abandonnerai! Je vous ai dit que depuis six mois je ne pensais qu'à vous, et vous avez pu croire que je renoncerais à mon rêve!… N'attendez pas de moi une générosité ridicule!… J'aime, voilà tout ce que je sais!

Vous voir à un autre? Je préférerais que vous fussiez morte!

Robert Français mit une telle expression dans la manière de prononcer cette phrase, que Fernande comprit bien que tout était fini pour elle.

—Que vous ai-je donc fait? murmura-t-elle d'une voix brisée. Vous ne m'avez pas comprise. Si c'est moi qui refuse de vous épouser, mon père me poursuivra de sa volonté, de sa colère. Mais vous!… vous pouvez d'un seul mot me sauver et me rendre libre à jamais.

—Comment! vous voulez que, non content d'être refusé par vous, j'aille encore!…

—Vous m'aimez, monsieur, je vous crois. Vos paroles m'ont émue, et des paroles menteuses ne vont pas droit au coeur comme les vôtres ont été au mien! Vous avez souffert… Donc vous savez ce que c'est que la souffrance! Ayez pitié de la mienne!… Vous voyez, toute ma fierté tombe… Je deviens humble… Un mot de vous à mon père, et je suis sauvée!

Robert Français détournait les yeux pour ne pas voir cette belle jeune fille qui l'implorait.

Il sentait qu'une pareille supplication arriverait peut-être à le toucher, et il ne voulait pas être touché.

Voyant que le jeune homme conservait son impassibilité, Fernande sentit sa fierté revenir. Elle eut honte d'être descendue jusqu'à la prière.

—Eh bien, non, dit-elle, je ne vous demande rien! Il y a des âmes que la souffrance élève et purifie, la vôtre est de celles qui s'irritent et s'aigrissent. Soit! je serai victime, mais je ne serai plus humiliée.

Vous m'avez vue venir à vous, suppliante, vous m'avez repoussée! Je ne descendrai pas plus loin. Mon père vous a accordé ma main; mais moi, monsieur, je vous la refuse!

Fernande était redevenue la fière et courageuse jeune fille qui avait sauvé le marquis de Kardigân.

Un sang généreux colorait son visage; son regard brillait, et sa lèvre tremblante indiquait qu'elle subirait tout plutôt qu'une volonté despotique et cruelle.

Robert Français l'admirait.

Mais l'impétueux jeune homme, au lieu d'ouvrir son coeur à la pitié, regrettait encore plus le sacrifice que le refus de Fernande lui imposait malgré lui.

Avant qu'il eût le temps de répondre, la porte s'ouvrit et M. Grégoire entra.

Le vieux conventionnel était souriant; mais son sourire avait cette ironie glaciale des êtres qui ne croient à rien.

Il s'était imaginé que sa fille repoussait le parti qu'on lui proposait, parce qu'elle ne connaissait pas Robert; et, ingénument, avec ce cynisme naïf des hommes comme lui, il était persuadé que M. Français gagnerait rapidement sa cause auprès de Fernande.

Il arrivait donc, persuadé que tout était arrangé selon ses désirs.

Mais le premier coup d'oeil qu'il jeta sur les deux jeunes gens l'avertit qu'il s'était abusé.

—Mademoiselle Grégoire vous a-t-elle fait part de ses intentions? dit-il à Robert en se tournant vers lui.

—Oui, monsieur.

Le regard de M. Grégoire devint interrogateur.

—Elle a refusé la demande que j'avais l'honneur de lui adresser.

Le conventionnel laissa échapper un geste de colère.

—Ayez l'obligeance d'aller m'attendre dans mon cabinet, monsieur, dit-il.

Robert jeta un dernier regard à Fernande, et disparut…

M. Grégoire prit violemment le bras de sa fille.

—Cette comédie a assez duré, mademoiselle; il faut qu'elle ait une fin.
J'entends que vous m'obéissiez.

Fernande redressa de nouveau le front.

—Non! dit-elle.

—Vous refusez?

—Je refuse!

—Alors, malheur à vous!

—J'accepte tout! et je m'attends à tout!

—Non. Vous ne vous attendez pas à ce que je vous réserve.

Elle n'eut pas peur; c'était une nature trop vigoureusement trempée pour céder à ce sentiment vulgaire.

Mais un léger frissonnement agita son corps, quand elle réfléchit aux dangers inconnus qui la menaçaient.

Et Jean n'était pas là! et Jean ne viendrait pas la secourir! Pauvre femme! elle ignorait ce que son fiancé lui avait écrit dans sa nuit d'angoisse, elle ignorait qu'elle était seule désormais, et que celui en qui reposait toute son espérance s'entendait avec ses ennemis pour ne pas l'épouser!

La décision de M. Grégoire était prête; il n'y avait plus à hésiter.

Il jeta un regard suprême à sa fille, regard qui fit trembler la malheureuse Fernande, tant elle y lut de rage froide et concentrée.

M. Grégoire sortit, la laissant seule.

Un instant après, elle quitta le salon à son tour, pour regagner sa chambre à coucher; là au moins elle était libre, libre de prier et de pleurer.

Le cabinet du conventionnel était situé en face du salon.

En passant devant la porte, Fernande entendit des éclats de voix. C'était son père qui parlait. Sans doute, elle allait s'éloigner, quand un mot attira son attention.

—Je l'enlèverai demain!…

Elle comprit tout, et sa pensée embrassa aussitôt la portée de la résolution prise par M. Grégoire.

Sans doute, le vieillard s'était dit qu'il ne pourrait pas dompter ce fier et hautain caractère, et il voulait arracher Fernande à son amour maudit, en l'arrachant à celui qu'elle aimait.

L'instinct de la conservation fut plus fort dans son coeur que la volonté du devoir.

Elle écouta…

Malheureusement, les deux hommes parlaient tantôt à voix haute, tantôt à voix basse. Elle entendit imparfaitement…

—L'aimez-vous? dit M. Grégoire brusquement quand il entra dans la chambre où l'attendait Robert Français.

—Si je l'aime!

—Ah! vous êtes bien dégénérés, vous, les hommes de la génération qui commence! De mon temps, pour accomplir ce qu'on voulait, on ne reculait devant rien!…

Le jeune homme arrêta M. Grégoire du geste.

—Monsieur, dit-il, parlons franc. Quand je vous ai demandé la main de votre fille, je vous ai dit quelle était ma position de fortune: j'ai cent mille livres de rente, pas de famille, pas d'obligations. Enfin, vous me connaissez, ou plutôt, vos frères, ceux qui, comme vous et moi, combattent pour la cause du peuple, me connaissent, et vous ont dit que l'on pouvait compter en tout temps sur mon courage et mon intelligence. Vous comprenez qu'il faut bien que je fasse ressortir ce que je vaux, puisque vous en doutez! Or, ce qui vous a décidé à accepter favorablement ma recherche, ce n'est pas ma fortune, vous êtes riche vous-même; ce n'est pas ma jeunesse, puisque je suis vieux avant l'âge; ni ma famille, puisque je n'en ai pas.

Donc, vous aviez une arrière-pensée. Cette arrière-pensée était celle-ci: votre gendre devait apporter à votre ambition une somme d'influence et de pouvoir qui complétât la vôtre. Vous trouvez que je remplissais votre but: je le conçois.

Mais moi, c'est une autre intention qui m'a guidé… J'aime votre fille! et il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour devenir son mari.

Rien! entendez-vous?

Donc, quoi que vous vouliez, je le ferai.

—Vous êtes l'homme qu'il me faut.

—Mademoiselle Fernande, séparée de celui auquel elle s'est fiancée, cessera de l'aimer.

—Votre idée est la mienne. Je l'enlèverai demain.

—Je n'aurais pas osé vous soumettre ce projet, monsieur, répliqua
Robert Français, mais je l'approuve.

—Demain, dans la nuit, je partirai avec elle.

—Où irez-vous?

—Je l'ignore encore…

Les deux hommes continuèrent à parler bas. Il fut arrêté que Robert Français escorterait la chaise de poste à cheval, afin d'éviter qu'elle ne fût suivie.

Il devait se trouver le lendemain à minuit à la porte de la maison.

Fernande ne put entendre, nous l'avons dit, toute cette conversation.

Elle comprit seulement que le lendemain soir M. Grégoire comptait l'arracher de Paris, comme s'il pouvait aussi l'arracher à ses souvenirs.

Elle sentit alors tout le danger qu'elle courait.

Comment prévenir Jean?

Lui écrire?

Qui porterait la lettre? Une consigne avait été donnée, sans doute, dans la maison. Ensuite, elle préférait ne pas faire connaître au vieillard que celui qu'elle avait choisi comme mari était un de ces royalistes qu'il haïssait de tout son fanatisme.

La pauvre enfant, réfugiée dans sa chambre, réfléchissait avec ardeur. A qui pouvait-elle se fier? A qui pouvait-elle demander du secours?

Elle se jeta sur son prie-Dieu. Elle savait bien que Dieu, ce consolateur des affligés, ne la laisserait pas abandonnée et sans secours.

Tout à coup, elle jeta un cri de joie. Elle avait trouvé. Dieu avait entendu sa prière, sans doute, et lui envoyait la pensée qui la sauverait.

Elle se rappela cet ouvrier qui lui avait dit:

—Si vous avez besoin de Jérôme Hébrard, appelez-le.

Jérôme lui avait donné son adresse, gardée par elle avec soin, comme si elle eût pu avoir la seconde vue de l'avenir.

Il était ouvrier sellier, et demeurait rue Saint-Honoré, n°117.

Elle prit une plume et écrivit:

«Vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous à l'heure du péril. Eh bien! je suis en danger. Venez! je vous appelle!…

FERNANDE GREGOIRE.»

XXIII

LE MESSAGE

Mais la lettre écrite, comment la ferait-elle parvenir?

Là était la difficulté.

Puisque M. Grégoire avait pris ses dispositions pour que sa fille ne pût sortir, sans doute il avait veillé à ce qu'elle ne pût écrire.

Il est vrai qu'une lettre adressée à Jérôme Hébrard, ouvrier, arriverait plus facilement à son adresse qu'une lettre envoyée à Jean de Kardigân.

Fernande n'avait jamais nommé à son père celui qu'elle avait choisi comme fiancé, celui auquel elle avait engagé sa foi; mais M. Grégoire le devinerait aussitôt.

Tandis que nul soupçon ne lui viendrait quand il saurait que sa fille écrivait à un ouvrier connu de lui. Au reste, la pensée de M. Grégoire fut ce qu'elle devait être.

Il s'imagina que Fernande envoyait un secours au jeune républicain. Ses habitudes charitables lui étaient connues, et il savait que nul n'avait jamais imploré en vain la générosité de la jeune fille.

La lettre partit.

Fernande calcula le temps matériel pour qu'elle parvînt à son adresse.

Puis elle attendit impatiemment.

Elle se rendait compte des retards qui pouvaient reculer le moment où elle verrait Jérôme Hébrard.

Peut-être l'ouvrier n'était-il pas chez lui, peut-être ne rentrerait-il qu'à une heure assez avancée de la soirée?…

La journée s'écoula ainsi. La servante qui avait porté la lettre revint au bout de deux heures. En effet, Fernande ne s'était pas trompée dans ses craintes: Jérôme était absent; il fallut qu'elle attendît encore.

Comme tout être humain qui se voit menacé d'un péril prochain, elle s'imaginait que ce péril augmentait à mesure que les heures s'ajoutaient les unes aux autres.

Enfin, à sept heures du soir, on vint lui dire que quelqu'un demandait à lui parler.

Son coeur battit à rompre quand elle entendit annoncer celui qui allait servir de messager à sa douleur.

Elle avait refusé de descendre pour partager le dîner de son père. M. Grégoire ne s'en était pas autrement préoccupé. Sa fille, étant prisonnière, ne pourrait communiquer avec personne. Cela lui suffisait.

Enfin, Fernande se rendit au salon et se trouva en face de Jérôme.

Elle lui tendit la main.

—Je vous remercie, mademoiselle, dit-il. Vous m'avez fait l'honneur de vous rappeler mes paroles. Je suis à vous entièrement.

—Vous pouvez me sauver.

—Vous sauver?

—Oui.

—Quoi, ce danger dont vous me parlez…

—C'est un danger réel et terrible, hélas! Une tempête me menace; il dépend de vous de la détourner de mon front.

—J'écoute, mademoiselle, et veuillez savoir que tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai.

—Vous rappelez-vous, la… la personne que j'avais cachée un jour dans…

—Je me la rappelle.

—C'est vers elle que je vous envoie.

Fernande avait baissé les yeux instinctivement, et légèrement rougi en prononçant cette phrase. Il répugnait à cette exquise créature de livrer ainsi les secrets de son coeur à un étranger. Mais Jérôme Hébrard était un de ces enfants du peuple en qui la loyauté est à la hauteur du courage.

Son visage ne trahit en rien le plaisir ou l'étonnement que Fernande venait d'éveiller en lui. Il se contenta de répondre:

—Je le répète, mademoiselle, je suis à vos ordres.

—Merci! dit-elle une seconde fois.

Voici ce que j'attends de vous, reprit Fernande, M. le marquis de Kardigân demeure à l'hôtel de France, sur le boulevard de Gand. Je vous prie d'y aller et de lui dire…

Elle hésita encore.

La pudeur de la jeune fille souffrait de cette confidence. Pour lui faire achever ce qu'elle avait commencé, il fallait que la pensée du péril vînt lui rendre la volonté d'aller jusqu'au bout:

—M. de Kardigân est mon fiancé, dit-elle à voix haute. Or, on veut m'enlever à lui. Racontez-lui tout.

Alors, d'un ton ferme, elle raconta à Jérôme Hébrard une partie de ce que nous savons, mais en glissant rapidement sur ce qui avait pu se passer entre elle et son père.

Elle en dit assez pour que l'ouvrier pût expliquer au gentilhomme l'imminence du danger et la nécessité d'un prompt secours. Quand elle eut fini:

—Dites à M. de Kardigân, ajouta-t-elle, que je n'ai pas d'instruction à lui donner. Qu'il réfléchisse et qu'il décide.

—J'ai compris, mademoiselle, répliqua respectueusement Jérôme Hébrard, mais…

—Mais…

—M. de Kardigân voudra-t-il me croire?

L'observation de l'ouvrier était juste.

Fernande écrivit quelques lignes où elle recommandait à Jean de croire l'ouvrier..

Jérôme s'inclina respectueusement devant Fernande et sortit.

Suivons-le, et abandonnons pour un instant Fernande, livrée à ses tristesses, à sa préoccupation.

Jérôme Hébrard marcha rapidement.

Quand il arriva à l'hôtel de France, il demanda M. le marquis de Kardigân; on lui répondit qu'il était parti. Malgré le domestique du jeune homme, il s'entêta à rester. Jérôme souffrait du retard apporté par la destinée à la remise de son message.

Onze heures du soir, minuit, une heure du matin sonnèrent. Il attendait toujours.

Pourtant il se dit que l'enlèvement dont Fernande était menacée ne devait avoir lieu que le lendemain. Donc, il avait encore au moins douze heures devant lui pour voir le marquis.

Enfin Jean arriva…

Nous savons le reste.

Quand Jérôme eut répété à son tour le récit qu'il avait entendu de la bouche de Fernande, Jean éprouva une surprise mêlée de colère.

—Quoi! on lui arracherait Fernande!

Puis il réfléchit. Comment, lui qui avait renoncé à elle, pouvait-il s'irriter de ce que M. Grégoire voulût la lui prendre? C'est alors que l'idée lui vint que Fernande pouvait ne pas avoir reçu sa lettre.

Ce fut un coup affreux pour lui. Il avait pu écrire à mademoiselle Grégoire qu'une fatalité implacable se dressait entre eux deux, mais il ne se sentait pas la force de le lui dire à elle-même…

—Allons! pensa-t-il, il ne s'agit pas de me laisser affaiblir. Pour le moment, elle est en danger: il faut que je la sauve!

Quelques mots échangés avaient fait deux amis de ces deux hommes, si séparés l'un de l'autre par une position réciproque.

Il n'y avait plus ni gentilhomme ni ouvrier. Il y avait deux coeurs fiers et honnêtes qui battaient à l'unisson, à la pensée d'un même devoir à remplir, d'une même noble action à faire.

Il fallait, en tous cas, attendre au lendemain avant de prendre une décision.

—Vous êtes ici chez vous, dit Jean à Hébrard. Dormons; demain, au jour, nous préparerons un plan de combat.

A onze heures du matin, les deux nouveaux amis se levèrent et déjeunèrent rapidement.

A midi et demi, ils arrivaient dans la rue de M. Grégoire.

En route, ils avaient décidé de leur conduite.

Un hôtel meublé, situé presque en face de la maison du vieux conventionnel, semblait s'élever là exprès pour qu'on pût s'y établir et surveiller ce qui se passerait.

Ils entrèrent et louèrent deux chambres.

Puis ils se postèrent en observation et attendirent. Somme toute, la journée ne devait pas apporter de complications nouvelles. M. Grégoire et M. Robert Français voulaient enlever Fernande au milieu de la nuit et à l'heure où nul passant ne pourrait entendre les cris d'appel de la jeune fille.

A sept heures du soir, rien n'avait encore paru; à dix, la porte de la maison s'ouvrit, et M. Grégoire parut.

Il regarda à droite et à gauche, comme un homme qui craint d'être aperçu. Ne voyant personne dans la rue, il rentra et ferma la porte.

A onze heures et quart, l'oreille de Jean fut frappée par le bruit sourd d'une chaise de poste courant rapidement sur l'avenue des Champs-Elysées. Il appela Jérôme, occupé à ce moment à préparer une double paire de pistolets et deux épées, qu'il sortait de leur fourreau.

C'étaient les armes dont les jeunes gens avaient cru prudent de se munir.

—Écoutez! dit Jean.

—C'est la voiture…

En effet, une chaise de poste, mais marchant au pas, tourna l'angle de la rue et de l'avenue des Champs-Elysées.

Sans doute le cocher avait trouvé bon de modérer la rapidité de la course, afin de ne pas éveiller ceux qui dormaient. Un homme qui dort est un homme qui ne peut rien voir.

La voiture stoppa à deux mètres environ de la maison; la porte se rouvrit de nouveau, livrant encore passage à M. Grégoire.

Il fit un mouvement de joie en apercevant la chaise de poste.

Cependant la portière de celle-ci s'entre-bâilla, et un homme, enveloppé d'un large et épais manteau, sauta sur le trottoir.

Un chapeau à bords inclinés empêchait de distinguer son visage.

Au reste, le froid vif de cette nuit d'hiver rendait naturel cet excès de précaution.

Il échangea deux mots avec M. Grégoire.

Alors, Jean l'entendit qui disait au cocher:—Suivez-moi.

Jean et Jérôme se regardèrent. Ils s'étaient compris au premier coup d'oeil.

Ce qu'il était important de savoir, c'était où allait la chaise de poste, puisque c'était elle qui devait enlever Fernande.

Ils se partagèrent les armes et descendirent doucement. La voiture tournait la rue. Ils la rejoignirent, marchant à distance.

Elle s'arrêta derrière le jardin de M. Grégoire.

Évidemment le conventionnel préférait que l'enlèvement eût lieu de façon à ce que nul ne pût s'en douter.

Une petite ruelle reliait ce jardin à la rue latérale.

L'homme qui suivait la chaise de poste tira une clef de sa poche et ouvrit la petite porte du jardin.

S'il avait jeté les yeux derrière lui, il aurait vu Jean et Jérôme s'y glisser après lui.

XXIV

L'ENLÈVEMENT

Le gentilhomme et l'ouvrier se cachèrent derrière un épais massif d'arbres dépouillés.

Il régnait une lugubre tristesse dans ce jardin noirci par l'hiver.

Le vent sifflait à travers les branches gercées par le froid, et à l'extrémité de quelques jeunes chênes pendait du givre.

Jean et Jérôme étaient là, immobiles, malgré cette température glacée qui les gagnait peu à peu. Muets, serrés l'un contre l'autre, ils cherchaient à percer du regard l'ombre étendue devant eux.

L'homme qu'ils avaient suivi traversa tout le jardin et arriva devant la porte de la maison.

Cette porte était fermée.

Sans doute, il ne s'y attendait pas, car il laissa échapper un geste de colère.

Jérôme et Jean, qui ne le perdaient pas de vue, aperçurent ce mouvement et devinèrent qu'il y avait un retard dans l'exécution du projet d'enlèvement.

Ce retard pouvait augmenter les chances qu'ils avaient de secourir
Fernande. C'était donc une bonne fortune dont ils devaient profiter.

Ils préparèrent doucement les armes dont ils s'étaient munis.

Jean fit glisser dans sa main les deux épées, pendant que Jérôme examinait l'amorce des pistolets de combat.

D'où venait ce retard?

Le lecteur se rappelle que M. Grégoire avait dit quelques mots à l'inconnu à l'arrivée de la chaise de poste, et s'était hâté lui-même de rentrer dans la maison.

Il alla droit à la chambre de sa fille.

Fernande l'entendit monter lentement l'escalier et frissonna.

Il y avait plus de vingt-quatre heures que son message était parti, et elle n'avait encore aucune nouvelle de M. de Kardigân. Elle tremblait à la pensée que Jérôme pouvait n'avoir pas trouvé le marquis, à la pensée qu'elle serait livrée ainsi, sans défense, à la merci de son père et de Robert Français. Où pourrait-elle trouver du secours, si ceux sur qui elle avait compté lui manquaient tout à coup?

Quand elle entendit le pas de son père, elle se douta que le vieillard venait lui annoncer la résolution prise par lui de l'enlever de Paris.

M. Grégoire entra.

Fernande, assise sur un fauteuil, l'oeil atone, pâle, craintive, se leva quand elle l'aperçut.

Le père resta un instant silencieux devant cette image du désespoir qui se dressait tout à coup devant lui.

Il se rappela que c'était sa fille, à lui, qui souffrait et qui pleurait, l'enfant de celle qui avait été la compagne de sa vie et qu'il avait tant aimée.

Mais l'âme du régicide n'était pas de celles qu'une émotion passagère peut adoucir ou dompter. Il reprit bientôt l'impassibilité de sa nature, toujours muette devant la douleur.

—Fernande, dit-il, je vous ai fait part de ma volonté. Vous l'avez méconnue. Il ne faut donc ne vous en prendre qu'à vous-même si j'en suis réduit contre vous aux dernières extrémités. Je vous emmène.

—Mon père…

—L'air de Paris est malsain pour vous. Vous y avez appris la résistance à mes ordres. Vous refusez d'épouser M. Robert Français, soit! mais comme j'entends que ce mariage se fasse, je vous arrache à votre vie accoutumée, à vos plaisirs, à vos joies…

Les paroles hideuses du régicide étaient prononcées par une voix froide comme le coeur même de cet homme.

Fernande restait calme en apparence, mais torturée au fond du coeur devant cet horrible égoïsme de l'orgueil.

—Je vais vous conduire en un lieu où les caractères comme le vôtre s'assouplissent rapidement; nous partons dans quelques minutes.

—Vous êtes le maître, monsieur, répliqua la jeune fille. Je n'obéis pas: je subis.

—Je suis votre père!

—Non, vous n'êtes pas mon père! Mon père ne me torturerait pas! mon
père ne prendrait pas plaisir à me désespérer, à me tuer, à m'anéantir!
Non, vous n'êtes pas mon père! Je courbe le front, mais je ne cède pas.
Vous pouvez m'écraser: vous ne me ferez pas plier.

—Malheureuse!

—Oh! monsieur, moi aussi j'ai de la volonté! Je suis votre fille, après tout, et le sang qui coule dans mes veines est celui qui coule dans les vôtres! Je vous le jure, j'avais pour vous tendresse et respect. En quelques jours vous avez tué la tendresse; le respect seul est resté. J'ai toujours été une fille selon Dieu…

—Selon Dieu! interrompit M. Grégoire. Vous m'êtes témoin que je ne vous ai jamais gênée dans l'accomplissement ridicule de vos momeries. Il faut une religion aux femmes; mais, dites-moi, est-ce votre Dieu qui enseigne aux filles à mépriser les ordres de leur père?

—Mon Dieu, monsieur, reprit la jeune fille, qui retrouvait tout son calme à mesure que son père perdait le sien,—mon Dieu est celui que ma mère m'a enseigné à prier et à adorer. Il m'ordonne l'obéissance à votre volonté, mais il me défend le parjure.

—Le parjure!

—J'ai engagé ma foi…

—Sans ma permission!

—Ne me laissiez-vous pas libre?

—Allons, assez! Je ne suis pas venu ici pour discuter, mais pour commander. Vous allez partir.

—Je suis prête.

—Vous ignorez où je veux vous conduire?

—Je l'ignore, en effet.

—Quand vous le saurez, il est probable que vous serez moins résignée.

—Vous vous trompez, monsieur, je suis résignée à tout.

—Bien: écoutez, alors. Je vais vous conduire à la maison laïque des
Enfants républicains, près de Tours.

Cette maison est dirigée par d'austères femmes qui vous traiteront selon vos mérites, je vous en préviens. Vous serez prisonnière sans avoir la permission de sortir, jusqu'à ce que vous ayez consenti à m'obéir.

—Ou jusqu'à ma majorité!

Un éclair de rage s'alluma dans les yeux de M. Grégoire, à cette froide réponse de la jeune fille.

—Faites vite, dit-il, j'attends.

Fernande réunit à la hâte quelques objets qu'elle désirait emporter avec elle.

—Ne vous préoccupez pas des choses qui vous seraient nécessaires; j'ai pourvu à tout.

Elle prit le médaillon qui renfermait le portrait de sa mère, et le mit sur sa poitrine. Puis elle s'agenouilla:

—Mon Dieu! murmura-t-elle, donnez-moi, je vous en supplie, la force d'être courageuse, la volonté d'être patiente. Mon Dieu! je vous bénis pour les épreuves que vous m'imposez!

—Hâtez-vous! dit M. Grégoire avec impatience; je suis pressé.

Fernande ne répondit pas.

Elle alla pieusement baiser les pieds d'ivoire de son grand crucifix, cette croix où Jésus pleure éternellement sur les souffrances et les péchés de ce monde.

Puis elle jeta un dernier regard autour d'elle, comme pour dire un suprême adieu à tous ces objets qui l'environnaient et qu'elle avait aimés…

Elle jeta un châle sur ses épaules, puis avec une fermeté triste:

—Partons, monsieur! dit-elle.

Ces quelques mots échangés entre le père et la fille avaient retardé le départ. Robert Français ne croyait pas qu'au point où en étaient venues les choses, ils pussent avoir entre eux une seule parole.

Il était arrivé à l'heure au rendez-vous que lui et le vieillard s'étaient donné.

Enfin, M. Grégoire et Fernande parurent dans le jardin…

Le vent avait augmenté. Il courbait les arbres qui pliaient avec un sourd craquement.

Fernande jeta un coup d'oeil rapide devant elle.

Pauvre enfant!

Sa foi en Jean était si grande, qu'il lui semblait à chaque instant qu'il allait apparaître pour la délivrer!

Robert Français s'inclina et se découvrit.

Mais elle ne le regarda même pas. Elle ressentait un mépris profond pour cet homme qui s'abaissait à de semblables moyens.

Robert comprit ce dédain suprême et en souffrit. C'était un homme d'honneur. Il avait fallu la violence de son amour et de sa jalousie pour le faire descendre à aider M. Grégoire.

Celui-ci prit la main de Fernande, Robert marchait devant.

Ils traversèrent ainsi la moitié du jardin. La jeune fille frissonnait.
Elle avait froid, froid au corps et au coeur.

Tout à coup, deux ombres se détachèrent du massif d'arbres.

C'étaient Jérôme et Jean, armés.

—On ne passe pas! dit lentement Jean.

M. Grégoire poussa un cri de fureur, Robert un cri de colère, Fernande un cri de joie. Tous les trois avaient deviné qui était cet homme, dont on ne voyait pas le visage.

Pour Fernande, c'était le salut; pour les deux hommes, c'était l'ennemi.

—Passage! dit M. Grégoire, ou je vous fais arrêter comme des assassins; je suis ici chez moi!

—Monsieur, reprit Jean, cette jeune fille est violentée. On la menace dans son honneur et dans sa liberté. Je viens l'arracher de vos mains pour la remettre à M. le procureur du roi, qui la défendra…

—Vous êtes un assassin!

—Soit, parce que vous êtes tous les deux des misérables, assez lâches pour torturer une femme!

Robert Français bondit sous l'insulte.

—Ah! il était temps que je pusse faire oeuvre d'homme! il était temps de relever tout ceci par un coup d'épée!…

Il s'élança sur Jérôme, qui tenait les deux épées dans sa main:

—En garde, monsieur! cria-t-il.

Jean avait reculé de façon à masquer la porte et à empêcher M. Grégoire d'entraîner Fernande au dehors.

Lui aussi tenait une épée.

—Monsieur, dit-il, dès que les deux fers se furent croisés, vous êtes un infâme, et comme tel je vais vous marquer au front!

Le marquis de Kardigân rompit de deux pas, puis prenant de biais, il fit, par un coup de fouet, sauter le chapeau de Robert Français.

Au même instant, il recevait un coup d'épée dans l'épaule.

Mais ce ne fut pas la douleur qui lui fit jeter le cri terrible qu'il poussa…

En Robert Français il venait de reconnaître Philippe de Kardigân.

—Philippe! Philippe! mon frère! dit-il.

Puis il roula évanoui…

XXV

SEUL!

A l'exclamation de Jean, un frisson d'horreur avait courbé toutes les têtes de ceux qui assistaient à ce drame.

Le frère venait-il donc de tuer son frère?

Philippe de Kardigân venait-il, nouveau Caïn, d'immoler malgré lui Abel!

Robert Français,—pour lui garder le nom que le jeune homme s'était donné,—se jeta à genoux sur le sol et souleva doucement dans ses bras la tête pâle du marquis:

—Jean! Jean! balbutiait le malheureux d'une voix rauque, Jean, c'est moi, moi, ton frère! ne m'entends-tu pas?…

Fernande, agenouillée elle aussi, priait et pleurait; Jérôme Hébrard se détournait pour cacher ses larmes.

Quant à M. Grégoire, il s'était éloigné, sentant bien que le fratricide était lui, lui qui avait armé ces deux jeunes gens l'un contre l'autre.

C'était déchirant d'entendre les sanglots de Robert Français. Il couvrait de baisers le front pâle de son frère.

—C'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué! et c'est mon frère!

Jean ouvrit les yeux.

Jérôme Hébrard s'élança au dehors, et revint au bout de dix minutes, accompagné d'un médecin qui demeurait heureusement près de là.

Pendant ces dix minutes, Jean avait recouvré connaissance…

Dans quelle situation était ce pauvre coeur infortuné!

Il s'éveillait à la vie entre son frère et sa fiancée, frère qu'il devait haïr, fiancée qu'il ne devait pas aimer.

C'était vraiment un de ces jeux terribles comme en a la fatalité que de réunir ainsi ces trois êtres séparés les uns des autres par tant de choses!

Jean regardait son frère et la jeune fille: ses yeux mornes allaient tristement de l'un à l'autre.

Toute sa vie était la-dedans, et partant toute sa vie était brisée par son devoir.

—Frère, disait tout bas Robert Français, pardonne-moi!… J'étais égaré par la folie de mon amour, par l'exaspération de ma jalousie… Je suis seul, seul au monde, moi! Tu comprends ce que j'ai dû souffrir… Frère, frère, pardonne-moi, car je ne me pardonne pas moi-même!

Un faible sourire erra sur les lèvres du marquis de Kardigân.

Il serra doucement la main de Robert Français.

—Fernande! dit-il.

La jeune fille se rapprocha…

En ce moment le médecin arriva, accompagnant Jérôme Hébrard. Il examina la plaie du marquis.

Robert et Fernande dévoraient des yeux l'homme qui allait prononcer l'arrêt de vie ou de mort du dernier des Kardigân.

—La blessure n'est pas dangereuse, dit-il enfin, après avoir soigneusement examiné le petit trou sans importance qu'avait produit l'épée.

—Sauvé! sauvé! s'écria Robert.

Fernande, elle, s'était agenouillée de nouveau, remerciant Dieu avec ardeur de lui avoir conservé Jean.

Un quart d'heure après, le blessé, escorté de Robert, de Jérôme Hébrard et de Fernande, arrivait à l'hôtel meublé qu'il avait choisi comme observatoire.

M. Grégoire était rentré dans sa maison, sans dire un seul mot.

Il n'osait pas s'opposer à ce que sa fille veillât celui qui venait de tomber pour elle.

Un premier pansement fut fait, pansement qui rafraîchit le blessé.

Il s'endormit d'un profond sommeil aussitôt après. Quand il s'éveilla, au matin, il avait un peu de fièvre, mais le médecin permit qu'on le transportât à l'hôtel de France.

Là, un sommeil lourd et pesant s'empara de nouveau de lui; le second réveil eut lieu à six heures du soir.

Depuis l'instant où il était tombé, Jean avait toujours eu pour gardes Fernande et Robert. Les deux jeunes gens ne se parlaient pas; la fatigue et l'émotion les brisaient.

Jean les trouva changés tous les deux quand il rouvrit les yeux.

Il s'accouda sur le lit, soulevant à moitié son corps endolori, et les contempla:

—Les voilà donc tous les deux! pensa-t-il. Lui, c'est mon frère; elle… c'était ma fiancée. Et entre nous, il y a le devoir, le devoir implacable, dressé comme une montagne que je ne franchirai jamais!

Il eut comme un retour sur lui-même, embrassant d'un seul effort tout le passé vécu et souffert:

—Le devoir? Si ce n'était qu'un mot!… Si je me trompais? Si… Ah! je la connais cette lutte, cette lutte où j'ai vaincu déjà, mais où je pourrais bien être vaincu à mon tour! Que vais-je dire? Que vais-je faire?

Une lampe brûlait dans la chambre. La nuit était venue. Une ombre grise laissait dans une demi-obscurité ces deux têtes du frère et de la fiancée.

—Philippe! appela-t-il doucement.

Robert Français s'éveilla:

—Philippe! Ah! béni sois-tu de me nommer ainsi!

—Frère, dit Jean, nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois. Il a fallu l'ironie de la destinée pour que nous nous retrouvions en face l'un de l'autre. Mais, laisse-moi te le dire. Si j'obéis à la volonté de mon père, en séparant de nouveau ma vie de la tienne, j'obéis en me débattant… O mon frère! Dieu m'est témoin que mon coeur est rempli pour toi d'une vraie et profonde affection…

Ils pleuraient, ces deux hommes, comme eussent pleuré des enfants!

—Tu as mal agi, continua Jean. Pourquoi la torturais-tu, elle? Que t'avait-elle fait?… Ce n'est pas toi qu'elle aimait… et mieux eût valu qu'elle t'eût aimé!…

Fernande entendait.

L'ombre empêchait Jean d'apercevoir la jeune fille.

Quand le marquis dit:

—Mieux eût valu qu'elle t'eût aimé!

Elle sentit un choc violent la frapper au coeur. Qu'est-ce que cela signifiait?

Jean reprit:

—Si tu savais!… Tu souffres, toi? Oh! oui, tu as dû bien souffrir pour en arriver, toi noble de coeur, à accomplir une mauvaise action… Eh bien, tu es moins malheureux, toi qu'elle n'aime pas, que je ne suis malheureux, moi qu'elle aime pourtant! Tu es séparé d'elle par elle-même; je suis séparé d'elle par mon devoir, par l'ordre d'un mourant que j'ai juré de respecter!… Et j'ignorais tout! Son père, Philippe, est un régicide, et… et lis…

Du doigt il indiquait à Robert Français le bureau à moitié fermé où il serrait le testament du vieux marquis.

Il le prit et lut tout haut.

A mesure qu'il lisait, Fernande sentait la vie l'abandonner…

Quand Robert Français eut fini:

—Jean, dit-il, je te jure que j'oublie ma douleur, qui n'est rien auprès de la tienne; Jean, ton père avait bien de la cruauté dans l'âme pour perdre ainsi volontairement le bonheur de ses deux enfants! pour briser le coeur de celle qui t'aime!…

—Adieu, Philippe, répondit Jean, que les larmes étouffaient. Nous ne nous reverrons que morts! Embrasse-moi!

Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

—Adieu!

—Comment lui apprendras-tu l'affreuse vérité à cette pauvre enfant?

—A elle?

—Oui.

—Ne me dis pas cela… Cette pensée m'épouvante!

Qui le lui expliquerait ce devoir sacré? Que me répondrait-elle?

Fernande se leva, chancelante.

—Je vous répondrais, Jean, que vous avez raison, que je vous admire et vous respecte autant que je vous aime!

—Fernande!

—J'ai tout entendu.

—Oh! mon Dieu!

—Pourquoi craignez-vous, ami? Est-ce mon désespoir que vous redoutez? C'est un tort, Jean. Je suis digne de vous, puisque votre coeur m'a choisie. Eh bien! celle qui est digne de vous saura s'en souvenir à l'heure du sacrifice. Vous ne l'avez pas jugé au-dessus de vos forces; pourquoi voudriez-vous qu'il fût au-dessus des miennes?

—Fernande! Fernande!

—Ami, nous eussions été heureux, car notre amour était grand comme notre honneur! Dieu nous avait réunis, Dieu nous sépare, que sa volonté soit faite!

Robert Français cachait sa tête dans ses mains; lui aussi se disait qu'il avait bien choisi, et que c'était une sublime créature, celle qui, le coeur brisé, trouvait encore des accents pour parler ainsi!

—Ah! partez, Fernande, partez, par pitié, vos paroles me tuent… partez!…

—Vous avez raison, grâce…

—Ils s'en vont tous les deux, s'écria Kardigân, que le délire commençait à prendre, ils s'en vont… le frère… la fiancée… ceux que j'aimais… oh! que je suis malheureux! que je suis malheureux! Partez… partez!… cela me déchire de vous voir encore!…

—Jean, la fiancée vous dit adieu, murmura Fernande.

Ils étaient seuls: Robert venait de s'enfuir, pleurant et sanglotant.

Jean attira doucement la jeune fille à lui, et lui mit un baiser au front.

—Nous ne serons jamais l'un à l'autre, dit-il, et pourtant, je vous aimerai toujours…

—Moi aussi! balbutia-t-elle à travers ses larmes…

Elle sortit, pâle, brisée, muette…

—Seul! je suis seul! s'écria Jean! je suis seul! Ah! mon père, sois content! cela coûte cher, l'honneur!…

La plaie se rouvrit, et il retomba sur son lit, baigné dans son sang…