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Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832

Chapter 4: PROLOGUE
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About This Book

Set during the July insurrection and its aftermath, the narrative opens with an elderly marquis returning to Paris with his devoted servant to reunite with his grown children. Their journey collides with urban insurrection, barricades, wounded men, and the thunder of cannon. The story contrasts aristocratic lineage and Breton rural solidity with a sensitive young son whose frailty recalls his mother. Episodes blend intimate family portraiture, social detail of provincial life, and street fighting, examining loyalty, class obligations, and personal identity as political upheaval reshapes private destinies.

The Project Gutenberg eBook of Jean-nu-pieds, Vol. 1

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Title: Jean-nu-pieds, Vol. 1

Author: Albert Delpit

Release date: March 19, 2006 [eBook #18015]

Language: French

Credits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

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Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online

Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

JEAN-NU-PIEDS

PAR
ALBERT DELPIT
TOME PREMIER

PARIS E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR

1876

A MON CHER GRAND MAÎTRE AUGUSTE MAQUET

Souvenir et gratitude pour les temps difficiles

ALBERT DELPIT

Paris, 7 août 1875.

PROLOGUE

FIDÈLE!

I

DEUX CAVALIERS

Vers la fin du mois de juillet de l'année 1830, deux cavaliers traversaient le village d'Ablon, situé à quinze kilomètres de Paris.

Ils paraissaient avoir fourni une longue course, car leurs vêtements poudreux indiquaient de lointains voyageurs.

Ce sont deux rudes hommes, et tels que l'imagination se représente les chevaliers d'autrefois, enfermés dans leurs puissantes armures.

Le plus vieux, auquel on eût aisément donné plus de soixante-cinq ans, porte un sévère costume noir, passé de mode. Un manteau plié, à l'arrière de la selle, rappelle le bagage des officiers de cavalerie; le plus jeune est vêtu d'une simple jaquette grise, et se tient, par déférence, à une demi-longueur en arrière. Le premier s'appelle Huon-Anne, marquis de Kardigân. Il est propriétaire de plusieurs lieues carrées entre Guérande et Savenay.

La second se nomme tout simplement Aubin Ploguen. Il est né sur les terres de Kardigân, et y mourra, si Dieu le veut. Le marquis avait quitté son château, en compagnie de Ploguen, pour aller embrasser ses quatre enfants:

Louis, l'aîné, chef d'escadron dans la garde royale; le second, Philippe, élève à l'École Polytechnique; le troisième, Jean, qui, malgré ses vingt ans, est entré aux gardes-du-corps, et, enfin, Marianne, sa fille chérie, ravissante enfant de dix-sept ans, qu'il va chercher au couvent de la Vierge, rue Saint-Paul, pour en faire la joie et la consolation de ses vieux jours.

Si le marquis de Kardigân est un de ces grands et robustes gentilshommes, comme en a enfantés la Bretagne, cette terre de granit recouverte de chênes, à coup sûr Aubin Ploguen résume à merveille en lui l'idée qu'on peut en faire de la force humaine.

Au reste, la conversation qu'il eut avec son maître, en entrant au service de Kardigân, édifiera pleinement le lecteur sur ce personnage, l'un des principaux de notre récit.

C'était vingt ans environ avant le commencement de cette histoire.

Cibot Ploguen, au moment de mourir, avait supplié le marquis de Kardigân de prendre chez lui son fils Aubin.

Cibot Ploguen, vétéran de toutes les chouanneries, avait sauvé plusieurs fois la vie du gentilhomme pendant leurs éternelles guerres contre les Bleus.

Le marquis répondit seulement:

—Tu peux mourir tranquille, mon gars, je t'engage ma parole.

Et Cibot était mort tranquille.

Le lendemain, M. de Kardigân fit venir Aubin Ploguen.

—Ton père t'a donné à moi.

—Je le sais, monsieur le marquis.

—Quel âge as-tu?

—Vingt ans.

—Eh bien, tu feras chez moi ce que tu voudras. Tu chasseras ou tu pêcheras, tu laboureras…

—Pardon, monsieur le marquis, je sais lire et écrire. Pourquoi monsieur le marquis ne me chargerait-il pas d'inspecter ses biens?

—Diable! tu ferais la besogne de deux intendants, alors?

—De quatre. C'est mon opinion.

—Va, mon garçon!

Peu à peu, le vieux gentilhomme s'aperçut d'une chose: c'est que si Aubin faisait la besogne de quatre intendants, en revanche, il ne le volait pas, ce à quoi un seul eût parfaitement suffi.

Aussi, malgré la distance sociale qui les séparait, une sorte d'intimité et d'affection s'était lentement établie entre eux.

Intimité et affection qui ne firent que s'augmenter quand, ses quatre enfants étant partis pour Paris, le marquis se retrouva seul.

La marquise était morte en donnant le jour à Marianne.

Mais revenons à la suite de la conversation que nous avons commencée:

—Es-tu fort, mon gars? demanda M. de Kardigân, après avoir confié à
Aubin la direction de ses domaines.

—Assez… c'est mon opinion.

—Donne-m'en une preuve.

Aubin Ploguen aperçut une pièce de cinq francs en argent qui flânait sur la cheminée.

Il la prit entre ses doigts, et sans aucun effort apparent la cassa tout net.

—Bravo, mon gars! s'écria le gentilhomme émerveillé.

—Peuh! j'ai fait mieux que ça, monsieur le marquis.

—Bah!

—Si monsieur le marquis veut atteler un cheval à une voiture, je me charge de traîner la voiture en arrière, malgré tous les efforts du cheval pour la traîner en avant.

Pendant les vingt ans qui s'écoulèrent entre l'entrée du fils Ploguen au château et le moment où nous les trouvons au village d'Ablon, le marquis eut tant de preuves de cette force herculéenne, qu'il en était arrivé à y compter comme sur une chose naturelle.

Un jour, une vieille église menaçant ruine, il dit au curé:

—Je vous enverrai Aubin pour la soutenir pendant la messe!

Si j'ajoute que le serviteur adorait son maître, et les enfants de son maître, avec l'admirable solidité des coeurs dévoués, le lecteur le connaîtra aussi bien que nous.

Il n'avait qu'un défaut, c'était de dire souvent après ses réponses:

—C'est mon opinion!

Cependant, malgré l'étouffante chaleur qu'il faisait ce jour-là, sur la grande route, entre Ablon et Paris, les deux cavaliers pressaient leurs montures. On sentait qu'ils avaient hâte d'arriver.

A trois heures de l'après-midi, ils approchaient des murs de la capitale. Il y avait bien dans l'air de sourdes rumeurs, mais le maître et le serviteur ne s'apercevaient de rien.

Ils étaient tout entiers à leur causerie.

—Aubin, mon gars, mon fils Louis est bien beau!

—Et M. Jean? monsieur le marquis.

—Tu aimes mieux Jean. C'est ton préféré, avoue-le.

—Non, mais… c'est mon opinion.

—Chère Marianne! Quel bonheur ce sera de la ramener à Kardigân. J'ai hâte de voir mon Philippe.

—M. le vicomte est tout le portrait de monsieur le marquis.

—Oui, mais Jean est celui de sa pauvre mère. Crois-tu qu'ils s'attendent à me voir?

Avant qu'Aubin ait pu répondre, une formidable rumeur traversa l'air et vint frapper les oreilles des voyageurs.

—As-tu entendu, Aubin? demanda le marquis.

—Oui, monsieur.

Mais comme le vieillard parlait de ses enfants, il devint indifférent aux choses extérieures.

Cependant il devait évidemment se passer quelque chose dans Paris.

—Chers enfants! murmura M. de Kardigân, je sens mon coeur battre à la pensée de les serrer dans mes bras! Sais-tu que voilà cinq ans que je ne les ai vus! Le service du roi avant tout. Ils seront heureux, n'ayant pas, comme moi, à vivre dans des temps de tourmente et de folie!…

Une larme glissa sur la joue ridée du marquis. Mais il se redressa sur son cheval, comme s'il avait honte de ce moment de faiblesse.

—Allons! un temps de galop, Aubin, mon gars; nous les reverrons plus tôt!

Les deux chevaux, vigoureusement éperonnés, franchirent un kilomètre avec la rapidité de l'éclair.

Tout à coup M. de Kardigân entendit à l'horizon un crépitement sourd et continu.

—Holà, Aubin! écoute-moi cette musique-là, dit-il. Est-ce qu'on ne dirait pas d'une fusillade?

—C'est mon opinion, monsieur le marquis.

—Plus vite, alors, plus vite!

Les deux cavaliers se lancèrent à fond de train dans la direction de
Paris.

Bientôt, la route présenta un aspect lugubre et terrible: on voyait passer des blessés sur des civières, et le bruit des coups de fusil, auxquels se mêlait de temps à autre la puissante voix du canon, domina les vociférations et les cris de désespoir.

Ils entraient à ce moment dans Paris. En quelques minutes le faubourg fut traversé.

A l'entrée de la rue Saint-Antoine, le marquis et Aubin s'arrêtèrent court en face d'une barricade qui leur coupait le chemin.

Cette barricade était défendue par une trentaine d'ouvriers qui se battaient comme des lions, et attaquée avec non moins d'héroïsme, par le 17e de ligne. Les balles sifflaient autour du gentilhomme et du paysan.

Mais ni l'un ni l'autre ne savaient ce que c'était que la peur. Ignorants des nouvelles politiques, ils ne comprenaient rien à ce qui se passait.

Tout à coup, un groupe d'ouvriers aperçut les cavaliers.

Aussitôt ils les entourèrent, et l'un d'eux appuyant son fusil sur la poitrine de M. de Kardigân, lui dit:

—Citoyen, crie: Vive la République!

Le vieux gentilhomme fit faire un bond terrible à son cheval.

Aussitôt vingt fusils s'abattirent, prêts à le tuer.

Mais le marquis avait fait un signe énergique à Aubin.

Tous les deux enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux, qui sautèrent la barricade avec rage.

Alors M. de Kardigân souleva son chapeau, et découvrant ses cheveux blancs, où se jouaient de lumineux rayons de soleil:

—Vive le Roi! dit-il lentement.

II

LA PREMIÈRE JOURNÉE.

Trente coups de fusil tirés par les révolutionnaires enveloppèrent les deux royalistes d'un épais nuage de poudre.

Sur l'ordre des officiers, les soldats du 17e cessèrent leur feu.

Quand cette fumée fut dissipée, les deux chevaux étaient tués, Aubin avait une balle dans le bras; mais le marquis demeurait intact.

Le gentilhomme et le paysan jetèrent le même cri:

—Un fusil!

Dès lors l'attaque de la barricade recommença. Rien n'était changé, sinon que le 17e comptait deux soldats de plus. Quand vint le soir, les ouvriers étaient repoussés: vainqueurs et vaincus soignaient indistinctement les blessés, chacun de leur côté, sans s'occuper de savoir s'ils portaient un pantalon rouge, une blouse ou un paletot.

Il sortait de la grande ville, accroupie dans le sang, ce grondement sourd, semblable aux rumeurs d'une colossale ruche d'abeilles; mais on sentait planer sur ces murailles silencieuses ce je ne sais quoi de lugubre que donnent les guerres civiles.

Aubin Ploguen avait enveloppé son bras, soigneusement pansé, dans un foulard attaché à son cou. Sa blessure l'inquiétait à peu près autant qu'une piqûre d'épingle.

Sombre, M. de Kardigân marchait dans la rue, les yeux sur le sol, où la lutte de la journée se lisait en lettres rouges. Il avait vu le 10 août auquel il avait échappé par miracle, et devinait que la royauté allait subir une rude secousse.

—Souffres-tu, mon gars, demanda-t-il à son serviteur.

—De quoi? monsieur le marquis.

—De ta blessure.

—Oh! non!

—Alors pressons le pas, je veux embrasser mes trois fils. Je suis sûr que chacun d'eux, aujourd'hui, aura fait son devoir.

Le lecteur a déjà compris que le vieux Breton était une de ces natures loyales, en qui la fidélité marche de pair avec la naissance. En 90, il était accouru à Paris se battre. Après l'assassinat de Louis XVI, il se refusa à émigrer, et gagna le Bocage, où il chouanna jusqu'au consulat. Pendant l'empire, il resta dans son château, élevant ses enfants jusqu'à l'âge de dix ans, et les envoyant ensuite à Paris, pour leur faire achever leur éducation.

Quand vint la première Restauration, il alla saluer le Roi et revint à
Kardigân, n'ayant rien demandé.

Après le retour de l'île d'Elbe, il partit pour Gand. En 1815, il reçut la croix de Saint-Louis, sans l'avoir sollicitée.

Puis, pendant les quinze années de la Restauration, il demeura enfermé dans ses terres, agrandissant toujours sa fortune par l'agriculture et le travail.

Intelligent, bon et doux, la devise de sa maison achevait de le peindre. Cette devise se composait d'un seul mot: Fidèle! il est vrai que ce mot-là en vaut bien d'autres! Aussi avait-il ressenti une amère souffrance en assistant, dès son arrivée à Paris, au prélude d'une révolution.

* * * * *

Les deux hommes marchaient vite: le père avait hâte d'arriver auprès de ses enfants.

Une voiture passait; le marquis l'arrêta.

—A la caserne Babylone! dit-il.

Le régiment de son fils aîné y tenait garnison.

Il fallut une heure au cocher pour conduire le fiacre rue de Babylone.

Paris se faisait désert.

Cependant, par intervalles, on voyait passer, muettes et tristes, de longues files de soldats, sac au dos.

En entrant dans la caserne, le marquis la trouva vide. On lui dit que le régiment, replié sur l'Arc-de-Triomphe, camperait probablement sur l'avenue de Neuilly ou aux Champs-Elysées.

Les cuirassiers de la garde, où le comte de Kardigân était chef d'escadron, s'étaient battus toute la journée.

Malgré sa force d'âme, le père frissonna, si le Breton resta impassible: il songea qu'il avait trois fils, soldats tous les trois…

De la rue de Babylone à l'Arc-de-Triomphe, il fallut encore une heure.

Enfin, ils arrivèrent.

En effet, les cuirassiers campaient sur l'avenue de Neuilly.

—Savez-vous où est le commandant de Kardigân? demanda le vieillard à un soldat qui passait.

—Il est blessé, monsieur.

—Blessé!

—Oh! peu de chose, m'a-t-on dit.

Le marquis respira.

Son coeur était impressionné par de si tristes pressentiments qu'il craignait un malheur.

—Où l'a-t-on transporté?

—A l'hôpital de la Charité.

Il fallut reprendre encore ce terrible voyage au milieu de la ville. Enfin, au bout de la troisième heure, la voiture s'arrêta, rue Jacob, devant la Charité. Une religieuse guida le marquis à travers une longue suite de dortoirs.

A la porte d'une chambre, elle s'arrêta.

—Entrez, monsieur, dit-elle.

Pauvre père!

Le comte Louis de Kardigân était blessé à mort: il avait reçu une balle en pleine poitrine; l'agonie était proche.

—Louis! Louis! s'écria le marquis, qui croyait que son fils était peu dangereusement blessé.

Le jeune homme resta immobile à cette voix qu'il avait tant aimée.

—Hélas! monsieur, répondit la soeur qui veillait au chevet de l'officier, il ne peut plus nous entendre.

—Il ne peut plus!…

Le vieillard ne comprenait pas encore. Il est de ces vérités auxquelles il est si épouvantable de croire!

—Il dort? demanda-t-il tout bas, comme s'il eût craint d'éveiller le blessé.

Aubin Ploguen avait compris, lui, et pleurait silencieusement.

Au même instant, le jeune homme eut un brusque tressaillement. Il se dressa à demi sur sa couche sanglante, puis il retomba immobile, déjà glacé.

La religieuse fit un long signe de croix, comme pour accompagner d'une prière cette âme que Dieu venait de rappeler à lui.

—Oui, il dort, reprit-elle… pour toujours!

—Dieu! mon enfant! mon enf…!

Le père chancela.

Aubin Ploguen le retint dans ses bras.

M. de Kardigân releva bientôt la tête.

Il s'avança près du lit, et s'agenouilla:

—Seigneur, dit-il, mon fils a rempli son devoir. Que ta volonté soit faite!

Puis il déposa un long baiser sur le front du mort.

Mais cet homme énergique était atteint au plus profond de son être, comme un arbre robuste auquel le bûcheron vient de porter un premier coup de cognée.

Il resta anéanti dans sa douleur, les yeux fixés sur ce cadavre, se rappelant sans doute combien de souhaits, combien d'espérances avaient entouré celui qui gisait là, sur cet humble lit d'hôpital.

Il regardait ce mâle et fier visage, où la mort avait mis son empreinte fatale, et dont les yeux, grands ouverts, immobiles, vitreux, ne pouvaient plus le voir…

Alors il éclata en sanglots, et, saisissant la main du jeune homme, l'embrassa à plusieurs reprises.

—Monsieur le marquis!… monsieur le marquis!… dit Aubin Ploguen d'une voix suppliante et coupée par les larmes.

—J'embrasse la main qui a tenu l'épée! répliqua le vieillard avec un sourire navrant.

La porte de la chambre s'ouvrit, un officier supérieur entra. C'était le colonel du régiment de cuirassiers.

En apercevant M. de Kardigân, il sentit qu'il était en face du père.

—Monsieur, dit-il, le commandant de Kardigân est mort en héros. Entouré d'assaillants, il a refusé de se rendre.

Le père ne dit qu'un mot, un mot qui pour lui résumait tous les devoirs humains:

—Fidèle! murmura-t-il en regardant son fils aîné.

—Ma soeur, reprit-il, j'ai d'autres enfants, soldats eux aussi. Je veux les voir; dans la nuit je reviendrai. C'est à moi de veiller mon enfant.

Aubin Ploguen fit un geste que le marquis comprit aussitôt.

—Oui… oui… reste!

Le serviteur s'assit au chevet du lit.

Le maître, lui, se tenait debout, les bras croisés, abîmé dans sa souffrance. Il semblait qu'il n'eût pu s'arracher à ce douloureux spectacle.

«L'homme qui souffre aime sa douleur,» a écrit un poëte.

—Monsieur, dit le colonel, j'ai mon coupé à la porte. Voulez-vous me permettre de vous mener?

—Il est bien tard… n'importe!… Veuillez me conduire au couvent de la Vierge, rue Saint-Paul, il me semble que cela me fera du bien d'embrasser ma fille…

En effet, la nuit était fort avancée. Mais M. de Kardigân voulait faire éveiller sa fille, sa Marianne chérie.

Cette dernière enfant était sa préférée, autant qu'un père peut avoir de préféré. En naissant, elle avait coûté la vie à sa femme, qu'il adorait.

On s'attache aux siens en raison des douleurs qu'ils vous causent.

Pendant que la voiture marchait lentement à travers les rues barricadées, le vieux Breton pleurait, la tête entre ses mains.

—Pauvre Marianne! comme elle sera malheureuse! pensait-il.

Le colonel souffrait de la souffrance de ce père frappé si douloureusement. Ah! si ceux qui font les guerres civiles savaient les deuils qu'ils jettent et les coeurs qu'ils brisent!

La voiture s'arrêta rue Saint-Paul.

Le couvent de la Vierge dressait sa muraille grise dans l'ombre.

—Adieu, monsieur le marquis! dit le colonel d'une voix triste.

—Ah! c'est la première fois que les baisers de ma fille ne pourront me consoler! murmura le gentilhomme en hochant sa tête blanchie…

III

LA SECONDE JOURNÉE

Quand, le matin, avaient retenti les premiers coups de fusil, beaucoup de familles s'étaient effrayées à la pensée de voir leurs filles exposées à la révolution.

En effet, le couvent de la Vierge est situé rue Saint-Paul, au milieu de la fournaise.

Les mères s'étaient donc empressées de retirer les pauvres enfants et de les emmener chez elles.

Marianne de Kardigân alla chez une de ses tantes, la chanoinesse de
Riom.

Aussi, quand le marquis la demanda au parloir, il lui fut répondu que depuis le matin elle n'était plus au couvent.

La nuit était trop avancée pour que le gentilhomme pût se rendre chez madame de Riom; et, en même temps, le jour trop proche pour qu'il ne dût pas se résoudre à ne pas retourner à l'hôpital de la Charité.

En effet, la circulation devenait de plus en plus difficile dans Paris.

Les barricades sortaient de terre par enchantement; et les insurgés, comme s'ils eussent pressenti leur victoire, commençaient à interroger les passants, retenant ceux qui n'étaient pas de leur bord.

Néanmoins M. de Kardigân se dirigea vers la rue de Varennes, en quittant le couvent de la Vierge.

Des hommes armés montaient la garde au bout de chaque rue.

La lutte s'annonçait comme devant être plus acharnée que celle de la veille.

Mais nul ne songea à arrêter ce vieillard encore droit et ferme, malgré son coeur brisé, qui portait sur ses traits dévastés tout un poëme de désespoir.

Le marquis marchait, l'oeil fixe, la pensée immobile, comme ces Indiens concentrés dans une même idée.

Il voulut d'abord remonter la rue Saint-Paul, gagner la rue du Loir et suivre le bord de la Seine.

Mais il lui fallut renoncer à ce projet.

Il dut passer par la place de la Bastille et prendre la ligne des boulevards.

Le jour était levé.

Des flots de soleil inondaient les pavés rougis. Les mines résolues annonçaient que le combat serait proche.

M. de Kardigân arriva rue de Varennes vers huit heures du matin seulement.

L'hôtel où demeurait madame de Riom était déjà ouvert.

Il entra; des tentes élevées à la hâte encombraient la cour.

Sous ces tentes étaient couchés des blessés, que soignaient deux femmes, la chanoinesse et sa nièce Marianne.

La jeune fille aperçut son père et jeta ce joli petit cri des fillettes de dix-sept ans, qui rappelle le chant d'un oiseau. Le père ouvrit ses bras, et elle vint s'y précipiter avec bonheur.

—O père, père chéri!

—Ma pauvre enfant!

Il y avait tant de douleur dans la voix du marquis, que Marianne, ignorant l'arrivée de son père, la veille, prit cette douleur pour de l'inquiétude.

—Rassurez-vous, dit-elle, mes frères sont tous sains et saufs…

Il frissonna.

—Louis a reçu une égratignure… Vous savez que je l'adore, mon commandant!

Et elle riait, ne se doutant pas qu'elle perçait le coeur de M. de
Kardigân.

—Quant à Philippe, un ordre du ministre défend aux élèves de l'École polytechnique de sortir.

—Et Jean?

—Il est venu nous voir hier au soir.

—Marianne, dit le père, votre frère Louis a été tué.

—Louis… tué!…

La jeune fille tressaillit violemment et chancela.

Mais c'était une vraie enfant de preux. Le ton rosé de sa figure fut remplacé par une pâleur mate; un cercle noir se forma autour de ses yeux.

Elle alla au fond de la cour de l'hôtel s'agenouiller devant une madone en pierre, et pria.

—Oh! mon pauvre père, comme vous devez souffrir! s'écria-t-elle en se relevant et en entourant de ses bras le cou du vieillard.

Elle ne pensait pas à sa souffrance à elle.

Cependant les heures marchaient.

M. de Kardigân, rassuré sur le compte de ses enfants, voulait retourner à la Charité. Mais, au moment où il allait sortir de l'hôtel, une vive fusillade éclata dans la rue de Varennes.

Le vieux Breton sentit l'odeur de la poudre et respira longuement, comme un cheval de bataille.

Des soldats, enfermés dans la rue et bloqués par des insurgés trois fois plus nombreux, se défendaient avec acharnement.

M. de Kardigân embrassa une dernière fois sa fille et se jeta dans la lutte.

Un soldat frappé au front était tombé au milieu du trottoir, tenant encore son fusil dans sa main crispée.

Il ramassa l'arme et se battit.

L'hôpital improvisé de la chanoinesse de Riom s'encombrait rapidement.

La bataille devenait de plus en plus sanglante. A chaque instant on apportait les blessés.

Il vint même un moment où il ne resta plus une seule place vide dans la cour de l'hôtel.

Alors madame de Riom fit jeter des matelas dans la rue même, sur lesquels on mettait les blessés.

Il y eut, pendant ces trois funèbres journées, bien des dévouements ignorés, bien des sacrifices inconnus.

Mais, parmi ces dévouements et ces sacrifices, il faut compter ceux de ces femmes qui n'hésitaient pas à braver la mort pour panser les malheureux qui tombaient.

Marianne et sa tante allaient les relever sous la grêle des balles, trouvant de bonnes paroles et de doux encouragements pour ces infortunés.

Le père, entre deux coups de feu, contemplait sa fille avec orgueil.

Son sang parlait dans ce dévouement simple et sublime.

Les heures passaient rapides.

Tout à coup, celui qui dirigeait le mouvement des insurgés comprit qu'il était temps d'achever l'écrasement de cette poignée d'hommes.

Des secours pouvaient leur arriver; il ordonna aux siens de faire une attaque générale.

Dès lors, ce ne fut plus une bataille, mais un égorgement. L'histoire a consacré le souvenir de quelques-unes des atrocités qui y furent commises.

A mesure qu'ils conquéraient une maison, les insurgés y entraient et poursuivaient à travers les étages les malheureux soldats.

C'est dans cette rue de Varennes qu'on jeta par les fenêtres du cinquième étage des Suisses et des gardes-du-corps.

Au milieu de ce tourbillon de fer, Marianne et madame de Riom étaient restées impassibles, continuant, sans reculer, leur oeuvre pieuse.

Tout à coup M. de Kardigân crut entendre sa fille jeter un cri déchirant.

Il se retourna et l'aperçut, les genoux sur le sol, pâle, presque livide.

Il se précipita en arrière, sans s'occuper des insurgés qui gagnaient du terrain.

Marianne se releva péniblement; une balle venait de lui traverser le bras.

Elle vint en chancelant se réfugier sur la poitrine de son père.

La fière héroïne redevenait femme: la douleur refaisait d'elle une enfant.

—Père! père! je souffre, murmura-t-elle en laissant pencher son front sur l'épaule du marquis.

Au même instant, à trente mètres de là, un insurgé parut à la fenêtre d'une maison.

—Ah! les femmes s'en mêlent! cria-t-il. Eh bien, attends un peu!

Il abattit son fusil dans la direction de Marianne.

M. de Kardigân voulut arracher au danger son bien-aimé fardeau.

Mais il était trop tard.

Marianne eut un tressaillement intérieur qui tendit son corps dans un spasme suprême… puis ses bras retombèrent inertes.

—Père… père! balbutia-t-elle encore.

Elle était morte.

M. de Kardigân se jeta dans l'hôtel, et, là, déposa la pauvre enfant sur un de ces lits improvisés par sa généreuse charité.

Puis lui-même, accablé par ce nouveau coup, perdit connaissance et s'évanouit.

* * * * *

La seconde journée s'acheva comme la première. Quel chemin de croix pour cet homme, qui venait à Paris pour embrasser ses enfants, et qui sur son chemin ne rencontrait que des tombes!

Quand il revint à lui, la nuit—la seconde!—couvrait la ville.

Le sentiment de la réalité, se réveillant en lui avec la douleur, lui rappela ces deux deuils qui l'écrasaient.

On avait transporté Marianne dans la chambre de sa tante. Elle reposait sur le lit, revêtue encore de son uniforme de soeur de charité.

M. de Kardigân, vieilli de cent ans, courbé en deux par l'angoisse et le désespoir, tenait sa tête cachée dans les draps du lit.

La balle avait traversé le coeur. La jeune fille semblait dormir: son visage, laissé calme par ce grand repos de la mort, souriait encore.

Le père regardait; ses yeux étaient secs. Il avait tant pleuré qu'il n'avait plus de larmes!

—Elle aimait les fleurs… dit-il.

Alors il alla péniblement, se traînant plutôt que marchant, vers une serre naturelle où croissaient, sous le chaud soleil de juillet, des plantes embaumées.

Il fit une abondante moisson, qu'il jeta sur le lit, donnant à la pauvre morte aimée un linceul de clématites, de camélias et de roses.

Puis il reprit sa prière.

Quand madame de Riom, presque folle, eut recouvré un peu de raison, elle supplia son cousin de quitter cette chambre.

—Ne soyez pas injuste, dit-elle; ceux qui ne sont plus doivent être aimés d'un amour égal. Louis attend!

M. de Kardigân se rappela qu'un autre cadavre l'attendait, en effet.

Il voulut s'éloigner; mais comme un aimant invincible l'attachait à ce lit; il se précipita sur le corps de Marianne, couvrant de larmes et de caresses ce front glacé.

—Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, qu'avait fait cette enfant pour que tu me la prisses!

IV

LA TROISIÈME JOURNÉE

M. de Kardigân eut une idée pieuse pendant qu'il quittait sa fille morte pour aller retrouver son fils mort.

Il voulut réunir dans la même tombe ces deux êtres, dont l'aîné n'avait pas vingt-six ans, comme ils avaient été réunis dans la vie.

Aubin Ploguen était resté à la même place.

—Lève-toi, mon gars, dit le marquis d'une voix sourde. Prends mon fils dans tes bras, et viens!

Le directeur de l'hôpital voulut s'opposer à la volonté du gentilhomme.

Mais celui-ci le regarda en disant:

—Je suis le père, monsieur!

Au reste, Aubin Ploguen avait déjà obéi.

Le corps du jeune comte pesait à ses bras comme une plume à la main d'un enfant.

Ce fut une marche lugubre à travers cette cité sombre et agitée.

M. de Kardigân restait muet.

—Mademoiselle Marianne se porte bien? monsieur le marquis, demanda le serviteur, qui croyait adoucir ainsi la plaie saignante de son maître.

—Oui… bien… très-bien… elle repose.

Puis il retomba dans ses pensées.

Aubin ne connut l'affreuse vérité de cette réponse qu'en arrivant à l'hôtel de Riom.

Il demeura tout tremblant devant cette terrible catastrophe qui, par deux fois, torturait ainsi le coeur du vieillard.

Dieu est le souverain consolateur.

Pas une plainte, pas une imprécation n'étaient sorties de ces coeurs loyaux et religieux.

M. de Kardigân plaça côte à côte le frère et la soeur sur le même lit.

Au jour levé, il commanda deux cercueils en chêne, où il renferma lui-même ces deux êtres, qu'il avait tant aimés.

Les cercueils de chêne furent soudés ensuite dans des boîtes en plomb.

Il trouvait une sorte de volupté âpre à remplir lui-même ces douloureuses fonctions.

Puis, quand tout fut terminé:

—Viens les venger, maintenant! dit-il.

Les Mémoires de 1830 ont conservé le souvenir de deux hommes qui firent des merveilles d'énergie et de bravoure, pendant la troisième de ces journées maudites.

Enfermés dans une maison du quai Voltaire, ils se battirent comme des furieux, seuls contre quatre cents insurgés.

Exaspérés d'être décimés par ces deux héros, qui abattaient un homme à chaque coup, ceux-ci résolurent de mettre le feu à la maison.

Mais les deux hommes ne cessèrent pas leurs meurtrières attaques.

Des trous sanglants se faisaient dans la colonne révolutionnaire.

Quand les flammes dominèrent le toit de la maison, la porte cochère, barricadée jusque-là, s'ouvrit, et ils s'élancèrent au dehors, portant, l'un une hache, l'autre une poutre enflammée, avec lesquelles ils se frayèrent un passage à travers des poitrines humaines.

Ces deux hommes étaient le marquis de Kardigân et Aubin Ploguen.

Un livre, publié en 1837, raconte ce fait unique.

Toute la journée, les Bretons s'étaient battus.

Quand ils eurent élevé un holocauste héroïque à ceux qui n'étaient plus,
M. de Kardigân se dirigea, toujours suivi d'Aubin, vers la caserne de la
Place, où les gardes-du-corps avaient leur poste.

Naturellement les gardes-du-corps étaient à Saint-Cloud avec le roi.

Pourtant on lui dit que M. le duc de Raguse, maréchal Marmont, ayant envoyé à M. de Salis, colonel commandant les Suisses, son aide de camp M. de Guise, M. de Salis avait expédié de son côté un officier des gardes-du-corps au maréchal.

Cet officier devait coucher à la caserne, et ne repartir pour
Saint-Cloud que le lendemain au soir.

—Quel est son nom? demanda le marquis.

—Le baron de Kardigân.

C'était son fils en effet.

Le Breton laissa Aubin Ploguen à la caserne, avec ordre d'annoncer à Jean son arrivée, mais de ne lui rien dire des deux catastrophes qui venaient de fondre sur la famille.

Puis lui-même gagna l'École polytechnique.

Il n'y arriva qu'à une heure avancée.

—C'est le troisième de mes enfants que je vais voir, pensa le vieillard. Vais-je le trouver mort comme les autres?

Il cherchait bien à se rassurer, en se disant que les élèves de l'École n'avaient pu désobéir à l'ordre du ministre qui les consignait.

Mais il ne croyait plus qu'au malheur.

Son coeur se serra quand il entra dans la cour de l'École.

Elle paraissait vide; de temps à autre, un polytechnicien traversait le préau en courant, les vêtements déchirés, l'oeil hagard.

Un groupe d'hommes causait vivement dans un coin.

Le marquis prêta l'oreille pour écouter ce qu'ils disaient.

—Il est mort? demandait une voix.

—Pas encore.

—Où a-t-il été blessé?

—D'un coup de baïonnette dans le ventre.

—Mais est-ce sûr?

—Très-sûr. C'est Charras et Lothon[1] qui ont apporté la nouvelle.

En entendant ces quelques mots, le gentilhomme frissonna dans tout son être. Il fut obligé de se cramponner à la muraille pour ne pas tomber.

Était-ce de son fils qu'on parlait? Allait-il perdre aussi celui-là, comme il avait déjà perdu les autres? Philippe après Marianne, comme Marianne après Louis!

La justice de Dieu a ses bornes, pourtant.

Il n'osa pas questionner…

Il est de ces questions qu'on n'ose pas faire, tant on redoute la réponse.

La cour de l'École, éclairée avec des torches, laissait quelques coins dans l'ombre. Là, s'était réfugié M. de Kardigân.

Il y gagnait de n'être pas aperçu et de pouvoir entendre.

La conversation continuait.

—Comment les élèves ont-ils fait pour sortir?

—Le général a voulu s'y opposer, mais ils l'ont presque renversé.

—Est-ce le seul qui ait été tué?

—Jusqu'à présent, on n'a pas d'autres nouvelles.

Une demi-heure—un demi-siècle!—se passa, pendant laquelle le marquis de Kardigân passa par toutes les angoisses, par toutes les tortures.

Enfin, il entendit bientôt un bruit de pas et des murmures à la porte de l'École.

On apportait un mort sur une civière. Un manteau de cavalerie le recouvrait entièrement; quatre soldats faisant partie des régiments qui avaient trahi, la portaient.

Sur le chemin de cette civière, à travers la cour, ceux qui étaient là se découvraient.

Livide, M. de Kardigân se leva en chancelant, et regarda ce manteau qui cachait le visage du mort.

Puis il marcha vers la civière et l'enleva brusquement.

—Ah! ce n'est pas lui! dit-il.

Ce cadavre était celui de l'élève Vanneau.

Le père, si frappé, put encore trouver un peu de joie au fond de son coeur.

Son fils était vivant, puisque nul autre que celui-là n'avait été tué.

De nouveau, les bruits de pas et les murmures recommencèrent.

Une vingtaine d'élèves rentraient, le fusil encore fumant sur l'épaule, ayant cet aspect sombre de gens qui se sont battus toute une journée.

—Ah! j'aurai de ses nouvelles! murmura M. de Kardigân.

Ceux qui étaient déjà dans la cour serrèrent la main des nouveaux venus.

Le Breton s'avançait déjà pour les questionner sur son fils, quand une voix dit:

—Eh bien, où est Philippe?

—Il va venir, reprit une autre.

Philippe! Il devait y avoir plusieurs Philippe à l'École.

Pourquoi celui dont on prononçait le nom eût-il été le sien?

Néanmoins son coeur battit…

Tous ces jeunes gens venaient de faire cause commune avec la rébellion. Mais, dans la loyauté suprême de son âme, le marquis croyait qu'ils avaient lutté pour le roi.

Ce gentilhomme de grande race n'eût jamais supposé qu'un uniforme français eût pactisé avec la révolution.

Aussi, rassuré sur son fils, il se félicitait en lui-même de ce qu'un de ses enfants avait pu remplir son devoir sans être frappé.

Oh! quelle ivresse pour lui de serrer son Philippe dans ses bras, encore chaud d'une lutte où il avait, sans le savoir, vengé son frère et vengé sa soeur! Philippe et Jean, c'était tout ce qui lui restait de sa famille.

Un des professeurs de l'École aperçut enfin le vieillard, courbé et brisé. Il s'approcha de lui et lui demanda poliment s'il attendait quelqu'un.

—Oui, monsieur, j'attends mon fils.

—Philippe est un héros! continua le premier qui avait déjà parlé.

—Combien Kardigân en a-t-il descendu? dit le second.

Kardigân! Il ne s'était pas trompé.

—On ne sait pas, reprit la même voix. Il s'est trouvé avec Lothon au Carrousel. Cela rappelait le 10 août, comme le raconte M. Thiers. Quand nous avons brisé la grille des Tuileries, Kardigân s'est jeté, en tête de la foule, sur les Suisses et y a fait une trouée. Puis nous sommes entrés aux Tuileries où la bataille a recommencé de chambre en chambre… C'était affreux. Sans Kardigân, qui a fait sauter la cervelle d'un Suisse, j'étais tué net…

Aux premiers mots de celui qui parlait, le marquis avait frémi de joie, en entendant faire l'éloge de son fils. Puis il reçut un choc terrible, en comprenant que Philippe s'était battu contre le roi…

En entendant la phrase de l'élève, il bondit, et s'élança dans le groupe:

—Vous mentez! s'écria-t-il, mon fils n'est pas un traître! Vous mentez! mon fils n'est pas un assassin! Il a tiré l'épée pour le roi, pour son roi: je lui ai donné ma devise: Fidèle!

Au milieu de la stupeur générale, où jeta cette exclamation furieuse, un jeune homme, très-beau de visage, de haute taille, à l'allure fière et décidée, entra dans la cour. C'était Philippe de Kardigân.

—Allons, dit-il joyeusement, la bataille est finie… Vive la
République!

Alors le vieux gentilhomme pâlit comme si on venait de le frapper au visage. Il se redressa, et s'avançant vers son fils:

—Misérable! dit-il…

V

LE PÈRE ET LE FILS

Tous les assistants demeurèrent consternés. Ils comprirent qu'il allait se passer quelque chose de solennel entre ce père et ce fils, mis ainsi face à face…

Tous les deux sortaient de la fournaise: le vieillard et le jeune homme avaient leurs habits déchirés par les mêmes balles, leurs visages souillés par la même poussière.

Ils se regardaient…

Philippe de Kardigân s'était demandé souvent ce que dirait son père quand il apprendrait que lui, vicomte de Kardigân, s'était mis du côté du peuple.

Les élèves et les professeurs de l'École virent briller la croix de Saint-Louis sur la poitrine du gentilhomme, et devinèrent la signification de cette scène.

Comme ils voulaient discrètement se retirer, le marquis se tourna à demi vers eux, pendant que Philippe restait muet, tremblant et le regard baissé; puis étendant son bras vers le jeune homme:

—Moi, Huon-Anne, marquis de Kardigân, gentilhomme français, je vous maudis, vous qui avez commis cette traîtrise et cette honte, étant sorti de moi!

Un frisson traversa ces groupes d'hommes comme une houle puissante.

—Et maintenant que vous avez entendu la malédiction, messieurs, sortez ou demeurez, peu m'importe: je pars.

—Mon père! s'écria Philippe d'une voix suppliante.

—Je ne suis pas votre père!…

—C'est moi qui vous implore, moi… votre fils… votre Philippe…

—Je ne vous connais plus!

Cette scène ne manquait pas d'une grandeur sauvage et poétique.

Le ciel, illuminé d'étoiles, brillait au-dessus des acteurs du drame humain qui se jouait après le drame sanglant.

La lueur fumeuse des torches prêtait des reflets rougeâtres à ces têtes impressionnées.

Philippe pleurait…

Les élèves et les professeurs se retirèrent.

Le père et le fils étaient seuls.

—Par pitié, monsieur, écoutez-moi, balbutia le jeune homme… Si vous saviez!… Je vous aime et je vous respecte… mais la vie a ses entraînements et ses volontés. Le serment que vous aviez fait à votre roi, nul ne me l'a imposé…

—Assez!

—Oh! écoutez-moi!…

—Qu'auriez-vous à me dire? Vous êtes le seul félon qu'il y ait jamais eu dans ma famille! Je vous ai enseigné l'honneur; qu'avez-vous fait de votre honneur? Je vous ai enseigné la loyauté; qu'avez-vous fait de votre loyauté? Vous les avez flétris, souillés, déshonorés, quand ils n'étaient pas à vous, mais à ces aïeux dont vous venez, et vers qui je retourne!

—Ah! vous êtes cruel! Vous m'avez envoyé à Paris… Est-ce ma faute à moi si je n'ai pas vu la vérité où vous la voyez? si je crois à d'autres dieux que ceux que vous adorez?… Mon père, je suis coupable peut-être, mais je ne suis pas un félon! Rendez-moi votre estime, au moins, si vous ne me pardonnez pas!

—Je vous ai maudit!

—Souvenez-vous de ma mère… de ma mère qui m'a porté dans ses flancs! Je suis votre sang, comme je suis son sang, votre chair, comme je suis sa chair… Faut-il que je me jette à vos genoux, que j'implore mon pardon… Vous voyez, je pleure, mon père!…

Le marquis regardait son enfant.

Un violent combat se livrait dans son âme. Cet homme éprouvé par des tortures si diverses, fléchissait sous le poids de tant de souffrances.

Philippe le vit pâlir et chanceler.

Il crut que son père cédait et pardonnait.

—Demandez-moi tout, continua le jeune homme d'une voix tremblante, tout, excepté l'abjuration de mes croyances, et je vous jure que j'obéirai!… Aujourd'hui, mon père, je ne crois plus aux vérités que vous m'avez enseignées… Si vous aviez été là, je vous aurais tout avoué: le mensonge me révolte vous le savez bien!

M. de Kardigân découvrit son visage qu'un moment il avait caché de ses mains.

—Répondez-moi. Vous vous êtes battu?

—Mon père…

—Je veux que vous m'appreniez tout vous-même. Vous vous êtes battu?

—Oui, monsieur.

—Contre votre roi?

—Oui, monsieur.

—Vous avez tué quelques-uns de ses défenseurs?

—Oui, monsieur.

Philippe trembla, en prononçant cette réponse pour la troisième fois.

—Eh bien, parmi ces défenseurs se trouvaient vos deux frères. Votre soeur, elle, s'est fait soldat! Soldat de l'héroïsme et de la charité. Que me répondriez-vous si je vous disais: On a tué ton frère!

—Je répondrais: Je vais venger mon frère!

—Et si je vous disais: On a tué ta soeur!

—Je répondrais: Je vais venger ma soeur!

—Ah! vous me répondriez cela, monsieur! Alors écoutez-moi. Ces hommes, dont vous étiez, ces hommes qui sont vos compagnons, vos amis, vos alliés, ont tué votre frère Louis, ont tué votre soeur Marianne!

—Louis!… Marianne!…

—Vengez-les donc, maintenant, si vous pouvez!

Philippe tomba à genoux sur le sol.

Il sanglotait.

Enfin, il embrassa les genoux du vieillard:

—Mon père, dites-moi que ce n'est pas vrai! Mon père, dites-moi que cette chose terrible n'a pas eu lieu… mon père!… Oh! mon Dieu!…

—Depuis quand m'a-t-on vu mentir, moi? Laissez-moi passer: je n'ai plus rien à faire ici, maintenant!

—Jean… Oh! parlez-moi de Jean…

—Il vit… Adieu!

—Non, ne partez pas encore… ne me quittez pas ainsi, désespéré, anéanti…

—Adieu!

—Il ne vous reste que deux de vos quatre enfants, et vous me tuez!

—Vous vous trompez, monsieur. Il ne m'en reste plus qu'un…

—Je serai donc à jamais chassé de votre coeur, moi, l'aîné de la maison!

M. de Kardigân s'avançait déjà vers la porte du préau. A cette phrase de son fils, il s'arrêta et revint vers lui.

—Vous avez bien fait de dire ce mot. J'allais oublier. Vous, l'aîné de ma race! Jamais! Je préférerais briser mon écusson et en arracher ma devise! Demain, vous m'écrirez que vous renoncez à votre droit d'aînesse. Je ne veux pas que le marquis de Kardigân soit un traître à sa famille et à son roi!

Philippe redressa son front et répondit d'une voix douce, mais ferme:

—Ce que vous ordonnez sera accompli, monsieur le marquis. J'ai embrassé vos genoux pour implorer mon pardon… vous êtes resté sans pitié. C'était votre droit.

—C'était mon devoir!

—Mais, quoi que vous ordonniez, j'obéirai!

—Je vous défends de reparaître jamais à mes yeux… Je ne vivrai pas bien longtemps, d'ailleurs. Vous m'avez porté le dernier coup. Comme je ne veux pas qu'il y ait rien de commun entre mon fils unique et vous, je ferai deux parts de ma fortune. Vous hériterez de moi de mon vivant, car je suis mort pour vous, comme, pour moi, vous êtes mort.

—Je ferai mieux, monsieur le marquis, dit Philippe avec une fierté triste. Je comprends ce que vous souffrez. Un Kardigân vous irrite dans les rangs du peuple? Je quitterai mon nom…, mais, en retour, laissez-moi vous adjurer une dernière fois… Oui, il y a des fatalités humaines; oui, c'est affreux de penser que j'étais avec ceux qui ont tué Louis… qui ont assassiné Marianne… Mon pauvre frère! lui si beau et si bon!… ma pauvre Marianne que j'aimais tant, et pour qui j'espérais tant de joies!…

Il s'arrêta un instant.

Puis il reprit plus bas:

—Ah! c'est là mon châtiment, mon père! si vous pouviez lire dans mon coeur, vous y verriez un tel désespoir, que vous auriez pitié de moi!…

M. de Kardigân fit un mouvement comme pour s'avancer vers Philippe.

Mais il retomba dans son immobilité.

—Eh bien! je n'hésite pas à vous obéir, continua le jeune homme. Tous vos ordres seront respectés, parce qu'ils viennent de vous. Mais ne laissez point peser sur mon front cette malédiction qui me tue… Tenez! ce n'est plus même le pardon que j'implore, c'est l'oubli. Je comprends qu'il est de ces traditions de fidélité qui ne doivent pas être brisées… Mais pensez que je perds le même jour mon père, mon frère et ma soeur!… Je reste orphelin et seul…

L'émotion du marquis grandissait à cet appel déchirant qui frappait à son coeur.

Il se disait que ce jeune homme était son enfant et qu'il pleurait.

S'il l'eût trouvé orgueilleux devant lui, rebelle à sa volonté, peut-être fût-il resté implacable.

—Mais au moins pitié pour le reste! acheva faiblement Philippe… Pardonnez-moi, mon père! L'oubli ne me suffirait plus! et n'enseignez pas à Jean à me haïr!

M. de Kardigân était vaincu.

—Mon Dieu, dit-il, ma parole a été plus rapide que mon coeur… Ne fais pas retomber ta colère sur la tête de cet enfant.

Philippe s'était agenouillé.

—Me permettez-vous d'assister au convoi de nos pauvres morts, mon père?

—Non!

—Oui… ils sont les victimes des miens.

—Je pardonne, parce que vous n'êtes plus rien pour moi. J'accepte ce que vous m'avez offert. Vous quitterez votre nom. Les Kardigân ont toujours été fidèles!

Il fit de nouveau quelques pas vers la porte.

—Si je mourais, mon père, vous ne me laisseriez pas m'en aller sans un dernier adieu! Puisque je suis mort pour vous… que l'adieu soit le même!

Le marquis regarda ce jeune visage, où les larmes avaient creusé leur sillon.

Il eut pitié…

Lentement, d'un geste noble et triste, il tendit sa main à Philippe, qui l'embrassa à plusieurs reprises.

—Dieu vous garde! dit-il.

Et il s'éloigna rapidement.