XXVI
LA VOLEUSE DE NUIT
Combien de temps resta-t-il plongé dans cet évanouissement? Il ne s'en rendit pas compte lui-même.
Il revint à lui, étendu dans les bras de Henry de Puiseux qui attendait, depuis de longues heures, que le visage pâle de son ami reprît une teinte colorée.
Henry comprit que ce malheureux, gisant là, avait dû être secoué par une de ces effrayantes tempêtes morales qui brisent un homme comme la tempête maritime brise un vaisseau.
Jean poussa un profond soupir et se souleva à demi sur sa couche.
—Partons! dit-il.
—Tu veux partir?
—Oui.
—Mais c'est de la folie!
—Folie ou non, peu importe! je ne resterai pas un jour de plus dans cette ville maudite qui a décimé ceux que j'aimais, qui m'a torturé, qui m'a désespéré!
—Jean!
—Partons! te dis-je. J'étouffe ici. J'ai besoin de respirer un peu ce grand air de mes landes incultes. J'ai besoin de vivre et d'oublier.
—Mais, malheureusement, ta blessure s'est rouverte; le chirurgien qui l'a pansée t'a ordonné un repos absolu… Si je n'étais pas venu ici, par hasard, tu serais mort, là, seul, abandonné, sans secours!
—Je veux partir!
—Tu ne partiras pas!
—Henry!
—Ah! morbleu! fâche-toi, irrite-toi, crie, hurle, à ta volonté: je suis le plus fort. Tu es malade, je suis bien portant, donc c'est à toi de m'obéir. Tu obéiras!
Les yeux de Jean lancèrent des éclairs.
—Ah ça! il paraît que ce n'était pas assez de perdre ma fiancée et mon frère: il faut encore que je perde mon ami.
—Malheureux!…
—Eh bien! soit, va-t'en!
—Tu es fou!
—Fou? oui, je suis fou, de douleur, de désespoir. Va-t'en, va-t'en!
—Tu vas te tuer.
—Crois-tu donc me faire peur en me parlant ainsi? Mais la mort, je l'appelle, je l'attends!
—Tu as le devoir de vivre!
—Le devoir de vivre? Mon devoir, à moi, sera donc toujours de souffrir?
Jean s'élança hors du lit, malgré les mains de Henry, qui s'efforçait de le retenir.
Une pâleur livide, mortelle, couvrit ses traits.
Il fut obligé de s'appuyer à la muraille, sans quoi il serait tombé.
—Que te disais-je? s'écria Henry. Tu as à peine la force de te tenir debout…
—La force! l'âme saura la trouver si le corps ne peut pas l'avoir!
Henry ne reconnaissait pas son ami.
Sans doute, le délire était pour quelque chose dans cette frénésie furieuse; mais il fallait que la secousse eût été bien rude pour que rien ne pût rappeler à la raison cette nature froide et fine du marquis de Kardigân.
Jean s'habilla lentement.
Quand il fut prêt à sortir:
—Viens, dit-il…
Henry lui donna son bras, sur lequel il s'appuya.
Le blessé semblait se soutenir avec peine. Mais la résolution ardente qui se lisait dans ses yeux indiquait que de lui-même il ne renoncerait pas aisément à livrer la lutte à la souffrance physique.
—Où veux-tu aller? dit Henry.
—Chez toi.
De Puiseux ignorait encore comment et où son ami avait été blessé.
Mais il ne voulait pas l'interroger, comprenant qu'il fallait détourner de son esprit le souvenir de la scène fatale qu'il devinait.
Henry donna l'ordre au cocher de la voiture de marcher lentement.
Il ne voulait pas que les cahots du chemin pussent envenimer la plaie.
Il était neuf heures du soir quand ils arrivèrent rue de Richelieu.
Les deux jeunes gens payèrent le cocher et le renvoyèrent.
Arrivés à l'entresol, Henry prit la clef de son appartement et l'introduisit dans la serrure.
—Où est donc Couriol? pensa-t-il.
L'antichambre était déserte.
Ils entrèrent dans le salon.
La porte qui donnait du salon dans la chambre à coucher était ouverte, et une bougie était allumée dans la chambre.
Ils allaient y pénétrer, quand Henry s'arrêta stupéfait. La glace du salon reflétait ce qui se passait dans la salle voisine.
Lentement, il montra la glace à Jean…
Une femme, penchée sur le coffre-fort où M. de Puiseux serrait ses papiers et ses objets précieux, fouillait avidement comme un voleur de nuit.
Les deux royalistes restèrent quelques instants muets, retenant leur souffle, témoins invisibles de ce crime.
Enfin, cette femme, comme si elle eût trouvé ce qu'elle cherchait, serra rapidement dans son corset un papier, referma le coffre, et, prenant la bougie, se dirigea vers le salon.
La lueur de cette bougie la frappa en plein visage.
Henry poussa un cri sourd…
C'était la baronne de Sergaz!
Il s'élança en avant, et la saisissant par le bras:
—Ah! voleuse et espionne! dit-il.
Jacqueline s'arracha à l'étreinte d'Henry par un effort désespéré.
—Oui, voleuse et espionne! prononça-t-elle d'une voix nette et métallique.
Cette émotion terrassa Jean qui se laissa tomber assis sur un fauteuil.
—Qu'êtes-vous venue faire ici? demanda Henry. Vous refusez de me répondre? Je le sais, moi, et je vais vous le dire! Vous êtes une de ces infâmes qu'on lance sur nous! Vous avez voulu gagner le prix de votre crime, et vous avez pu croire que je vous laisserais ainsi tuer les premiers gentilshommes de France? Vous allez me rendre ce papier, ou, foi de Puiseux! je vous tue comme un chien!
Madame de Sergaz éclata de rire:
—Vous, me tuer? Allons donc! je vous en défie!
Henry fit encore un pas:
—Je devine ce que vous avez volé! Vous avez voulu avoir la liste de nos noms, de nos plans, pour la vendre à la police…
—Oui, c'est vrai! dit-elle insolemment..
—Misérable!
Elle ne plia pas le front sous l'insulte.
—Croyez-vous donc que je ne le sache pas? dit-elle. Mais on m'a enlevé mon bien le plus cher. Pour que je pusse le recouvrer, il fallait que je trahisse: j'ai trahi…
Tout cela s'était passé si rapidement, que Henry était resté l'esprit un peu en dehors de la réalité des faits.
Il s'avança encore près de madame de Sergaz quand il rentra en possession de lui-même.
—Rendez-moi ce que vous avez volé! dit-il.
—Vous ne voulez donc plus me tuer?
—Je suis de sang-froid, maintenant. Il ne me plaît pas de faire entrer la police dans nos affaires. Rendez-moi ce que vous avez volé.
Madame de Sergaz suivait de l'oeil la marche des aiguilles de la pendule.
Quelques minutes les séparaient encore de dix heures.
—Jumelle sera exact, pensa-t-elle… Il n'y a plus que peu de minutes à gagner.
—Rendez-moi ce que vous avez volé! dit Henry pour la troisième fois.
—Non!
—Vous refusez?
—Je refuse.
La colère, plus même que la colère, la rage, s'empara de M. de Puiseux.
Avec cette rapidité de conception que possède la pensée aux heures mortelles, il se dit que cette femme tenait entre ses mains le sort de tant de loyaux et fidèles gentilshommes qui s'étaient fiés à lui.
Il saisit une hache d'armes moyen âge qui pendait à la muraille, au milieu d'un trophée.
Madame de Sergaz le regardait, impassible, l'oeil brillant, immobile, les bras serrés sur sa poitrine comme pour défendre le papier précieux dont elle s'était emparée.
Henry leva la hache d'armes et la brandit au-dessus de la tête de
Jacqueline…
Mais Jean s'était dressé.
Chancelant comme un homme ivre, il s'avança vers son ami:
—Jette! dit-il en lui touchant le bras.
—Tu veux!…
—Jette! je suis ton chef.
Henry obéit.
—On ne doit jamais frapper une femme, ami, même avec une fleur.
La hache d'armes tomba sur le parquet.
—Cette femme est ici, avec nous, reprit le marquis de Kardigân; elle n'en sortira qu'après nous avoir rendu ce papier.
—Tu as raison, dit Henry.
Jacqueline eut besoin de contraindre sa figure à ne pas trahir sa pensée, sans quoi elle n'eût pu cacher aux deux amis ce sourire de triomphe qui lui venait aux lèvres.
—Jumelle va venir… à dix heures! murmura-t-elle.
—Passez, madame, dit Jean, en indiquant à la jeune femme la chambre à coucher d'Henry.
Il voulait l'y retenir prisonnière.
Au même instant, une sourde rumeur monta de l'escalier.
Puis on entendit le bruit distinct de plusieurs pas d'hommes qui ébranlaient les marches.
Jean et Henry se regardaient interdits.
Jacqueline poussa un long cri, cri de joie folle.
—Vous êtes perdus! s'écria-t-elle… Dans un instant vous serez arrêtés… dans un instant on vous conduira en prison, mes insolents gentilshommes…
—Je comprends tout! s'écria Henry.
—Henry! saisis-la!
De Puiseux s'élança sur Jacqueline.
Elle s'échappa de leurs mains, et, sortant de la chambre, se réfugia de nouveau dans le salon.
La poursuite commença.
Ils essayaient de s'emparer d'elle; mais elle parvenait à éviter leur approche.
Pendant ce temps-là, les arrivants cherchaient à ébranler la porte de l'escalier.
—Au nom de la loi, ouvrez! dit une voix.
—Vous êtes perdus! s'écria Jacqueline.
Et, prenant son élan, elle bondit à travers le salon, et ouvrit la porte de la chambre où Henry avait fait dresser un lit pour l'enfant confié à lui par Jean.
L'enfant, éveillé au bruit, sauta à bas de son lit et alla se jeter dans les bras de Jacqueline.
—Maman!… maman!… dit-il.
—Dieu vivant! mon fils!…
XXVII
LA FUITE
Les agents de police et M. Jumelle continuaient d'ébranler la porte.
Jacqueline serrait avec ivresse sur son coeur cet enfant pour lequel elle avait consenti à devenir espionne.
—Toi! toi! mon fils bien-aimé! murmurait-elle à travers ses larmes.
Larmes de joie, de bonheur, qui rachètent tant de douleurs et tant de crimes.
Le petit Jacquelin regardait, étonné, ces deux hommes qui semblaient menacer sa mère.
Il aperçut Jean de Kardigân et se précipita vers lui.
—Vous! dit-il.
—Oui, mon enfant.
—Vous qui m'avez sauvé!
Jacqueline bondit.
—Cet homme t'a sauvé?
—Oui, maman.
—Mais alors…
—J'allais mourir, gelé, étouffé par la neige. C'est lui qui m'a relevé, qui m'a réchauffé sur son sein.
Jacqueline contemplait le marquis.
—Vous l'avez sauvé?
—Oui, madame.
—Vous!
Les coups des agents retentissaient plus forts et plus violents contre la porte. Il était évident que, quelques instants encore, et tout serait fini.
Jacqueline se redressa, fière et énergique. Ce coup imprévu l'avait abattue un moment.
Mais elle était de celles qui, en face du danger, retrouvent aussitôt la plénitude de leurs moyens.
—Restez là et ne bougez pas! dit-elle.
Elle s'élança sans attendre la réponse des deux jeunes gens.
Elle referma la porte qui donnait du salon dans l'antichambre et ouvrit celle de l'escalier.
—Elle nous trahit donc? pensa Henry.
Mais Jean étreignait la main de son ami dans la sienne.
—Tais-toi, dit-il.
—Mais…
—Tais-toi… et attends!
On pouvait entendre les paroles échangées entre les agents de police et
Jacqueline.
—Partez, disait la jeune femme, ou tout est perdu…
—Partir! exclama avec stupeur une voix, la voix de M. Jumelle.
—Oui.
—Quand nous pouvons!…
—Malheureux, ils n'y sont pas…
—Mais le papier…
—Je ne l'ai pas encore.
Il y eut un moment de silence, silence solennel pour les deux royalistes.
—Comprenez donc, à la fin, reprit la voix de la fausse baronne de Sergaz. M. de Puiseux ne peut se méfier de moi. Si vous mettez le pillage chez lui, quelle excuse lui donnerai-je à son retour?…
—Mais ce papier, comment l'aurons-nous?
—Attendez, restez dans la rue…
—Dans la rue!
—Semez vos hommes à droite et à gauche; dès que M. de Puiseux et son ami paraîtront…
—Ah!…
Ce «Ah!» n'était pas une exclamation de défiance. Comment M. Jumelle se fût-il méfié de Jacqueline, qu'il croyait tenir par son fils? Seulement, le sous-chef de la police politique réfléchissait.
—Allons, dehors, et vite! dit-il.
Jean et Henry entendirent les pas lourds des agents résonner sur les marches de l'escalier.
Dès qu'ils eurent disparu, elle rentra au salon.
—Je vous avais perdus, je vous ai sauvés… murmura-t-elle.
—Madame!…
—Ah! ne me remerciez pas. C'est à moi de vous bénir, de vous adorer! Vous avez arraché mon fils, mon bien-aimé, mon Jacquelin, à cet atroce supplice de mourir de froid. Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir.
—Pourquoi nous avoir vendus?
—Vous ne devinez donc pas encore? Mon enfant, le seul être qui me reste, cet homme, ce monstre me l'avait enlevé. Il me disait: «Si vous voulez le revoir, il faut qu'il soit des nôtres, et pour cela, nous le garderons jusqu'à ce que vous nous ayez servis…» Si vous pouviez sentir tout ce que j'ai souffert! les désespoirs auxquels j'étais en proie, quand je me représentais la honte qui me couvrait… Pardonnez-moi… j'ai bien souffert… bien supplié… bien pleuré!…
Ce n'était pas à Henry que Jacqueline s'adressait: c'était à Jean, Jean, l'homme à qui son fils avait dit:
—Vous m'avez sauvé!
Ces quatre mots avaient suffi pour qu'elle se retournât sur elle-même et voulût délivrer ceux qu'elle avait vendus.
Mais si M. Jumelle et ses hommes étaient partis, ils pouvaient revenir d'un instant à l'autre.
En tous cas, il ne fallait pas laisser perdre un temps précieux.
—Avez-vous confiance en moi? dit Jacqueline à Jean.
—Oui, madame, dit le jeune homme.
M. de Kardigân comprenait tout.
Il comprenait que la jeune femme serait aussi ardente à les sauver qu'elle l'avait été à les combattre.
—Avez-vous une autre issue à cet appartement? reprit-elle en regardant avec inquiétude la porte d'entrée.
—Une autre issue? demanda Henry.
—Oui.
—Diable!
M. de Puiseux jeta un cri.
—Bah! dit-il, essayons…
Jean semblait être une statue grecque, immobile dans sa majesté.
Seulement lui était immobile dans sa souffrance.
Tant d'émotions accumulées épuisaient ce malheureux. Il ne se tenait plus debout que par un miracle de volonté et de courage. De Puiseux sentait qu'il fallait trouver une solution avant que les forces fissent défaut à leur ami.
—Bah! essayons! répéta-t-il.
—Essayer? quoi?
—Venez, dit-il.
—Ah! ne vous occupez pas de moi, dit Jacqueline.
—Au contraire, madame, nous devons nous occuper de vous, reprit Henry. Vous abandonner ici, c'est vous faire retomber entre les mains de ces hommes qui vont venir.
—Eh! qu'importe?
—Vous, peut-être; mais votre fils?
—Oh! par pitié, sauvez-le!
—Madame, dit Jean gravement, votre fils nous a raconté comment on l'avait séparé de sa mère. Les quelques mots que vous nous avez dits suffisent pour me faire entrevoir toute la vérité.
—Monsieur…
—J'ai adopté votre enfant… Kardigân ne revient jamais sur sa parole!…
Le projet de Henry était bien simple. L'ombre de cette nuit d'hiver devait en assurer encore l'exécution.
—Venez, ajouta-t-il.
Il conduisit ses amis sur le derrière de la maison qui donnait sur une cour intérieure. Cette cour, fort grande, donnait sur la rue de la Sourdière, rue très étroite, on le sait, et où, sans doute, M. Jumelle n'avait pas songé à poster des agents.
Qu'ils puissent fuir jusqu'à l'hôtel des Rois-Mages, séant place Royale, au Marais, et les royalistes étaient sauvés.
Ceci demande quelques mots d'explication.
En effet, le parti légitimiste savait à quelle surveillance, à quels dangers de tous les instante il était soumis. Pour mettre ses membres compromis à l'abri de cette surveillance et de ces dangers, il avait imaginé d'établir, à l'hôtel des Rois-Mages, au Marais, un service de chaises de poste et de chevaux de selle, qui permettait à ceux qu'on poursuivait de s'enfuir presque instantanément de Paris.
Henry de Puiseux s'élança dans la chambre occupée par Jacqueline.
Cette chambre donnait sur la cour. Il se pencha. La cour était déserte.
—Vite! vite! dit-il.
Le lit de l'enfant fut promptement défait; on enleva les draps, qui furent attachés à l'anneau de fer de la fenêtre, en guise d'échelle de corde.
—Descendez, dit-il à Jacqueline.
La jeune femme se pendit au drap et se laissa glisser dans la cour.
—A ton tour! dit-il à Jacquelin.
L'enfant s'enfuit comme sa mère.
Jean de Kardigân allait les imiter, quand Henry l'arrêta.
—Pardon, cher ami, je passe avant toi.
—Avant moi?
—Oui.
—Mais…
—Attends! je t'expliquerai ensuite pourquoi.
De Puiseux ne tarda pas à suivre dans la cour Jacqueline et Jacquelin.
—Va! cria-t-il à Jean, quand il sentit sous ses pieds le pavé de la cour.
M. de Kardigân chancelait de plus en plus. Évidemment, jamais il n'aurait eu la force de se soutenir suspendu.
Il tenta néanmoins la périlleuse descente.
Henry le suivait d'un oeil inquiet.
Arrivé au tiers du drap, Jean ferma les yeux, détendit les mains et se laissa aller.
L'évanouissement recommençait.
Mais Henry le reçut dans ses bras. Tous les deux roulèrent sur le pavé. De Puiseux était dessous. Sa jambe gauche était contusionnée, mais Jean demeurait sauf.
—Comprends-tu pourquoi j'ai voulu passer le premier? dit Henry.
—Ah! sans toi…
—Veux-tu bien te taire!
Il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, M. Jumelle n'avait point placé d'agents rue de la Sourdière. Les quatre fugitifs arrêtèrent une voiture et se firent conduire au Marais. Il fallut une demi-heure à peine pour qu'une chaise de poste fût attelée, prête à emmener les fugitifs. Jacqueline, son fils, Henry et Jean y prirent place.
Au moment où ils allaient franchir la barrière d'Orléans, de Puiseux éclata de rire.
—Qu'as-tu? demanda Jean.
—Je pense à cet idiot qui attend là-bas! dit le jeune homme.
En effet, la situation ne manquait pas de comique.
M. de Kardigân était sombre:
—Allons, console-toi, ami, dit Henry, nous allons en Vendée, nous allons remplir notre devoir… Le passé s'oublie, va, dans ces luttes de chaque heure… Tu oublieras, nous allons en Vendée pour vaincre…
—Non, dit Jean en hochant la tête, nous y allons pour mourir!…
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE
LA LUTTE
I
LE DOCTEUR LAMBQUIN
Vers la fin du mois d'avril de cette même année 1832, c'est-à-dire le 28 ou le 29, une animation inaccoutumée régnait au château de Kardigân.
Depuis quelques jours, les palefreniers passaient de longues heures à bouchonner les chevaux; les écuries étaient vides, et les dix ou douze coursiers dont les boxes excitaient l'admiration des paysans, piaffaient en plein air.
Au reste, ces paysans semblaient peu s'étonner du remue-ménage auquel ils assistaient.
Une semaine auparavant, la diligence de Rennes à Guérande avait amené un homme d'une quarantaine d'années, à la mine réjouie, lequel portait à la main une grande caisse de cuir.
Le maire de Kardigân, philippiste enragé, lui ayant demandé son nom, cet individu répondit:
—Je suis le docteur Lambquin.
Et cela, avec un bon gros rire joyeux, qui sonnait comme une crécelle.
—Et que venez-vous faire ici, monsieur Lambquin?
—Soigner les malades.
—Il n'y en a pas!
—Il pourrait y en avoir.
Cette réponse philosophique ne laissa pas de frapper beaucoup le maire de Kardigân, qui fit, en à parte, cette réflexion naturelle:
—Voilà un gaillard très-fort.
—Mais pourquoi êtes-vous venu précisément vous installer à Kardigân? répliqua le maire.
—Hum! hum!
—Vous dites?
—Je dis: «hum! hum!»
—Je ne comprends pas.
—C'est bien compréhensible, pourtant.
—Comme vous voudrez; seulement…
—Vous désireriez une autre réponse?
—En effet…
Il faut savoir, pour comprendre cet interrogatoire, que des bruits vagues couraient depuis quelque temps, annonçant une prochaine levée de boucliers.
On se racontait tout bas, sous le chaume, qu'une insurrection se préparait, insurrection bretonne, qui devait arborer, haut et ferme, le drapeau d'Henri V.
Il en résultait que chaque fonctionnaire de Louis-Philippe rêvait de se distinguer, et faisait subir un véritable examen à tous les individus qui traversaient leur commune.
Ce docteur Lambquin ayant l'intention non-seulement de traverser la commune de Kardigân, mais encore de s'y installer, le maire, naturellement, frémissait rien que d'y penser:
Il renouvela donc sa demande.
—Pourquoi êtes-vous venu vous loger à Kardigân?
—Écoutez bien, monsieur le maire: il y a un médecin à Savenay, n'est-ce pas?
—Oui.
—Il y en a un autre à Guérande?
—Comme vous le dites.
—Eh bien, moi, j'aurai la clientèle des malades des environs qui n'auront le temps d'aller ni à Guérande, ni à Savenay.
—Ah! je comprends!
—Ce n'est pas malheureux!
—Qu'est-ce que c'est que cette caisse de cuir que vous tenez à la main?
—C'est ma trousse.
—Votre trousse? bravo!
L'honnête maire n'avait jamais entendu parler d'une trousse; mais le mot lui en imposa.
Il autorisa le docteur Lambquin à séjourner à Kardigân.
Celui-ci ne se le fit pas répéter deux fois: il commença par s'installer à l'auberge et par demander à déjeuner.
Comme on lui servait du cidre, il fit la grimace et demanda du vin.
On remarqua qu'il buvait sec et dru.
Néanmoins, le bruit se répandit en quelques heures qu'un fameux médecin était arrivé tout exprès de Rennes pour soigner le canton.
Aussi, de quatre à six heures du soir, ce fut une vraie promenade. Tous les paysans défilèrent devant l'auberge.
L'un, disait-il, venait montrer sa langue.
Le docteur Lambquin regardait la langue et inscrivait sur un carnet le chiffre 1.
Le nom du second était suivi du chiffre 2, et ainsi de suite.
La paroisse de Kardigân fournit ainsi trente individus.
Après la paroisse de Kardigân, vint la paroisse de Bel-Râch: celle-là contenait vingt-deux malades.
—Trente et vingt-deux! grommela M. Lambquin. Bravo! cela fait cinquante-deux!
A cinq heures commença l'examen des malades de la paroisse de Garigny.
Elle n'en contenait que onze:
—Diable, cela baisse, murmura le docteur. Enfin cela donne encore soixante-trois.
Bref, à sept heures du soir, M. Lambquin, rien que dans l'arrondissement de Guérande, avait ausculté trois cents malades.
La consternation était peinte sur tous les visages.
—Qui aurait dit que nous étions si malades que ça! s'écriait avec terreur M. Lourson, le maire de Kardigân.
Et lui-même s'examinait avec soin.
Peut-être, sans s'en douter, avait-il en lui le germe d'une terrible indisposition. Il pria sa femme d'examiner si ses yeux n'étaient pas trop rouges, sa langue trop blanche ou son teint trop jaune.
Au reste, ce devait être la journée des événements, car on apprit à la nuit close que monsieur le marquis de Kardigân avait fait une chute de cheval et s'était cassé la jambe.
En effet, on vit bientôt, descendant le grand sentier qui mène les piétons au château, une jeune femme de trente ans environ, qui tenait par la main un petit garçon de douze ans.
Cette jeune femme était bien connue des paysans, qui l'avaient vue souvent entrer dans leurs chaumières pour leur apporter du pain, du vin ou de l'argent.
Ils la surnommaient la Pâlotte.
La Pâlotte portait le costume des paysannes riches, ce costume charmant et poétique que nos peintres ont popularisé et qu'on ne retrouve plus guère aujourd'hui qu'au bourg de Batz, depuis que le Croisic et Pornic sont devenus des plages parisiennes.
Elle était arrivée au château avec le marquis de Kardigân, cinq mois auparavant.
Elle remplissait les fonctions de gouvernante. Seulement, elle et l'intendant Aubin Ploguen mangeaient à la table du maître, et étaient des amis plutôt que des serviteurs.
En la voyant si belle et dans une position un peu fausse, les mauvaises langues avaient voulu gloser.
Or, ces mauvaises langues se réduisaient à deux: M. Lourson, le maire, et Sertaboire, l'aubergiste. En effet, Lourson et Sertaboire étaient des «libéraux». Naturellement, ils surveillaient les menées, disaient-ils, de môssieu le marquis.
Heureusement que ledit maire et ledit aubergiste étaient aussi prudents que libéraux et avaient reçu d'Aubin Ploguen un avis tellement énergique de se taire… qu'ils s'étaient tus.
Donc, ce jour-là, ou plutôt cette soirée-là, la Pâlotte descendit du château et vint demander à l'auberge le fameux médecin.
—Est-ce que quelqu'un est affligé à la maison? lui demanda un paysan.
—Oui, mon gars, M. le marquis a fait une chute de cheval et s'est cassé la jambe.
On se hâta de prévenir M. Lambquin.
Il prit sa trousse et descendit rejoindre la Pâlotte.
—Partons vite, docteur, dit la jeune femme. Cela presse.
Tous les deux traversèrent le village et s'engagèrent bientôt dans le sentier dont nous avons parlé.
Ce sentier contourne une colline sur laquelle le château est bâti, et d'où il domine la mer.
C'est un magique spectacle.
L'Océan des côtes de Bretagne, au commencement du golfe de Gascogne, a une majesté sublime.
L'oeil n'aperçoit à l'horizon que les vagues et le ciel éternellement confondus. C'est l'immensité.
La Pâlotte avait ramené son fichu bleu sur sa poitrine, car la brise était forte.
Au loin, la nuit trouée d'étoiles s'étendait sur la mer comme un large manteau brun.
Ils arrivèrent au château.
Aubin Ploguen les attendait.
—Ah! comme on vous espérait, monsieur Lambquin, dit-il.
—Bien, mon garçon, dit le docteur. Mène-moi vite auprès de ton maître.
Jean attendait M. Lambquin dans une grande salle où le souper était préparé.
Ils prirent place tous les quatre au repas du soir.
M. Lambquin semblait peu étonné de trouver debout, et se portant bien, le marquis, lequel, disait-on, venait de se casser la jambe.
Jean avait un peu vieilli depuis l'heure où nous l'avons quitté.
Des rides précoces creusaient un sillon sur son front.
Le repas fut rapide et silencieux. Jean, Aubin Ploguen et la Pâlotte étaient préoccupés.
Quant au docteur Lambquin, il se taisait, parce qu'ayant faim, il gardait toujours la bouche pleine.
—Quel chiffre, docteur? dit Jean.
—Trois cents. En aurez-vous assez?
—Nous en aurons de trop.
—Bravo! Eh bien! faites-moi voir mes malades.
Le brave médecin éclata de rire en prononçant cette plaisanterie.
On le conduisit auprès de «ses malades» qui, tous les trois cents, remplissaient une seule chambre.
Ces malades étaient tout simplement des fusils. Ce bon M. Lambquin était peut-être médecin, mais à coup sûr, et avant tout, il était armurier…
II
L'EXCURSION MYSTÉRIEUSE
Le marquis de Kardigân ne s'était pas trompé. Il y avait dans son commandement, situé dans l'arrondissement de Savenay, trois cents hommes valides. Or, les fusils étaient au nombre de quatre cent cinquante.
Car le lecteur a déjà compris que les prétendus malades qui venaient soumettre au docteur Lambquin leur langue, leur tête ou leur jambe, étaient tout simplement quelques-uns de ces héroïques enrôlés qui s'apprêtaient à recommencer la chouannerie de 1793.
Il fallait se méfier du gouvernement de Louis-Philippe, et les chefs n'avaient rien trouvé de mieux que de se servir de ce stratagème.
—Eh bien, monsieur Lambquin? dit Jean, quand il eut installé le prétendu médecin en face du tas de fusils.
—Eh bien… quoi? mon lieutenant?
—Comment trouvez-vous cette ferraille?
—Eh! eh! ce n'est pas en si mauvais état que je le craignais.
M. Lambquin était maître-armurier de la garde royale.
Après la révolution de Juillet, il avait donné sa démission; Jean de
Kardigân s'était empressé de recommander ce royaliste ardent.
C'est pour cela qu'il appelait toujours le marquis «mon lieutenant.»
—Eh bien! monsieur Lambquin, je vous laisse à votre travail. J'ai affaire ailleurs.
—Une bouteille de vin, une pipe, du tabac, une lampe et des allumettes, voilà tout ce que je vous demande!
Jean donna l'ordre qu'on obéît à M. Lambquin comme à lui-même.
Puis, quand celui-ci eut déficelé «sa trousse,» laquelle était pleine d'instruments beaucoup plus aptes à remonter des fusils qu'à couper des jambes, le marquis sortit.
Comme il le disait, il avait affaire. Trois serviteurs attendaient dans la grande cour du château, tenant par la bride des chevaux attelés à des charrettes.
Ces charrettes étaient au nombre de trois.
Aubin Ploguen et la Pâlotte—ou, pour l'appeler par son vrai nom, Jacqueline Morel,—portaient, suspendue à leur épaule, une de ces fortes lanternes sourdes qui éclairent à distance, mais ne projettent qu'un rayon lumineux très-étroit.
—Comment, vous vous êtes obstinée à venir, Jacqueline? dit Jean en voyant la jeune femme.
—Oui, monsieur.
Jacquelin montra sa figure éveillée et charmante.
Il était habillé en matelot.
—Toi aussi? s'écria Aubin Ploguen en l'apercevant.
Jacqueline allait défendre à son fils de les suivre dans l'expédition mystérieuse, quand Jacquelin saisit la main de Jean.
—Vous avez dit qu'il y aurait peut-être du danger cette nuit, monsieur, dit-il, je dois être avec vous. Et chaque fois qu'il en sera ainsi, vous permettrez que je ne vous quitte pas.
La mère jeta un regard humide à son enfant. Elle était un peu de cet avis-là, elle aussi.
Jacqueline, Aubin Ploguen et Jean étaient armés tous les trois d'un fusil de munition. La jeune femme avait ramené sa mante en sautoir autour de son corps.
—Quant à moi, monsieur, dit-elle à Jean, il a été convenu que je ne quitterais pas mon fils.
—Venez alors, mes amis, répliqua Jean en souriant tristement.
La fameuse excursion devait être dangereuse, en effet, si on mesurait le danger par les précautions prises.
—Quelle heure est-il, Aubin? demanda Jean.
—Neuf heures, maître.
—Et tu crois qu'en deux heures nous pourrons être à la crique de
Bel-Râch?
—Oh! facilement. Nous arriverons là-bas à onze heures. Deux heures de travail, peut-être trois: vous voyez que nous serons de retour pour le milieu de la nuit.
La petite troupe se glissa hors du château, afin d'inspecter le chemin vicinal qui se déroulait au bas de la colline, éclairé par une belle lune de printemps.
Puis ils rentrèrent, et les préparatifs de départ se firent.
Les serviteurs remplirent de foin une des trois charrettes; les deux autres restèrent vides. Puis Aubin, Jean et Jacqueline se placèrent sous le foin qui les recouvrit presque entièrement.
Jacquelin devait marcher à pied avec les conducteurs des chevaux.
On ouvrit la grille du château, et les trois charrettes se mirent à descendre le chemin qui conduisait au village.
Un quart d'heure après, elles suivaient la route de Savenay.
La marche fut silencieuse.
Ces hommes ne laissaient pas que d'être impressionnés malgré eux par ce qu'ils allaient faire. Et pourtant, c'étaient de fortes et énergiques natures, auxquelles il ne manquait rien pour affronter sans pâlir de mortels dangers.
Élevés dans le culte du Seigneur, ils avaient grandi sur la terre de
Kardigân où ils étaient nés. Certes, ils ne reculeraient devant rien.
Ainsi que l'avait dit Aubin Ploguen, il suffit de deux heures pour voir poindre dans le ciel le coq de fer qui surmonte la pauvre église de Bel-Râch.
Mais les charrettes, au lieu de suivre encore le chemin vicinal qui les eût fait, en droite ligne, traverser le village, entrèrent en pleins champs.
Le mugissement de la mer annonçait que ces landes sablonneuses où s'engageaient les conducteurs, aboutissaient à la côte.
Le vent était assez violent. Par instants, une forte rafale secouait la membrure de bois des voitures.
Un peu à droite s'élevait un petit bouquet de bois, accident commun sur le littoral breton.
Ce bouquet de bois ne touche pas à la mer: il en est séparé, au contraire, par un espace de trente ou quarante mètres. Les conducteurs y firent entrer les voitures.
Alors, Jean, Aubin Ploguen et Jacqueline sortirent de leur cachette.
—Le plus difficile reste à faire, dit Jean. Mes amis, vous allez demeurer ici. Jacquelin, la Pâlotte et Aubin vont m'accompagner.
—Mais, monsieur le marquis… hasarda un des paysans.
—S'il y a des coups à donner… reprit un autre.
—Rassurez-vous, il n'y aura rien aujourd'hui, je vous le promets.—Jacquelin!
L'enfant s'avança.
—Tu connais la falaise?
—Oui, monsieur.
—Eh bien; mon enfant, tu vas descendre prudemment à travers les rochers, et tu regarderas, quand tu seras en bas, où sont postés les douaniers.
Jacquelin ne se fit pas répéter cet ordre. Il descendit le petit monticule où poussait le bouquet de bois, et parvint à la cime des rochers.
Un homme se fût brisé à vouloir suivre ce chemin, impossible à tout autre qu'à un chamois.
Mais le courageux enfant n'hésita pas. Il se pendit à une anfractuosité de granit et se laissa glisser.
Arrivé sur la plage, il se coucha à plat ventre et regarda.
A droite et à gauche tout était silencieux. Pourtant, il lui sembla qu'un point noir s'agitait au bas d'une haute falaise qui surplombe entièrement la mer.
L'enfant rampa sur le sable, faisant aussi peu de bruit qu'un goëland qui rase la surface des flots.
Ce point noir était un douanier.
Jacquelin put parvenir à quelques pas de lui et le reconnaître.
Le douanier, enfermé dans un épais caban, dormait, ou semblait dormir.
Il tenait son fusil entre ses jambes.
Jacquelin se glissa derrière les rochers et regagna un autre coin de la plage.
Un second douanier veillait là.
L'enfant explora une longueur de côte d'environ deux cents mètres et y compta dix douaniers, lesquels, par conséquent, étaient placés à vingt mètres les uns des autres.
Quand il eut accompli sa mission, au lieu de regagner les rochers par lesquels il était descendu, il opéra sa montée en s'accrochant aux falaises qui s'élevaient derrière lui.
Une demi-heure après son départ, il était de retour auprès de ses compagnons.
—Eh bien? demanda vivement le marquis de Kardigân.
—Il y en a dix.
—Dix?
—Oui, monsieur.
—As-tu examiné l'horizon?
—Je n'ai rien vu.
—La mer est-elle forte?
—Assez; mais pas trop.
—Par où peut-on descendre?
—A gauche. Ce point-là n'est pas gardé. Les douaniers n'ont surveillé que la crique.
Cette réponse ne faisait pas le compte de Jean. Évidemment elle dérangeait un plan conçu.
—Quel est ton avis, Aubin? dit-il.
—Mon avis, maître, est que les oiseaux verts auront déniché la barque. Ils l'ont laissée en place, mais ils nous empêcheront de nous en servir.
—Comment faire, pourtant?
—Ne donnez pas le signal.
—Si je ne donne pas le signal, nos amis n'aborderont pas.
—Monsieur? dit Jacquelin.
—Quoi! mon enfant?
—J'ai une idée… Si je gagnais le navire à la nage?
—Tu es fou, c'est impossible…
Au même instant, Aubin Ploguen dont les yeux interrogeaient l'horizon, toucha en tressaillant le bras de son maître.
—Regardez, dit-il.
Un trois-mâts apparaissait en mer à un kilomètre de la côte.
En même temps une voix partant du bas des rochers, cria:
—Attention!
C'était la voix d'un douanier.
II
EN MER
Jean et ses amis se regardèrent.
Il ne fallait plus penser à éviter la surveillance des douaniers. Ils avaient l'éveil.
Que ferait-on?
Nous avons dit que le navire n'était pas à plus d'un kilomètre de la côte: il s'en rapprochait insensiblement.
Ce trois-mâts devait être d'un faible tonnage; puis la mer est profonde en cet endroit.
—Il suivra les instructions données, dit Jean, et tâchera de mouiller le plus près possible.
En effet, le navire faisait des bordées et gagnait insensiblement.
Évidemment les douaniers l'avaient aperçu. De temps en temps, l'un deux poussait un: Qui vive! auquel tous les autres répondaient.
—Maître, dit Aubin Ploguen, il ne faut pas penser à faire opérer le débarquement ici. Il faudrait que les matelots fussent prévenus.
—C'est impossible.
—Non, hasarda Jacquelin. Écoutez, monsieur, je nage comme un poisson.
En une heure, je puis aller…
—Tais-toi, dit Jean. Et quand même les matelots seraient prévenus, où iraient-ils?
—A l'anse d'Erqui, répondit Aubin.
—Ils n'en forceront pas l'entrée.
—S'ils ont un pilote, oui.
—Mais qui leur servira de pilote?
—Moi. L'enfant a raison. Il faut gagner le navire à la nage. J'irai avec lui.
Jacquelin jeta un cri de joie, en voyant qu'en acceptait son aide.
Jacqueline, elle, saisit son enfant par le bras, comme si elle eût voulu l'empêcher d'accomplir cet acte de témérité.
Mais elle ne prononça pas une parole.
Seulement, la pâleur de son visage, doucement éclairé par la lune, annonçait sa triste appréhension…
—Allez, mes amis, dit Jean.
Aubin Ploguen et Jacquelin disparurent dans les rochers…
L'anse d'Erqui est une espèce d'entonnoir formé par les caprices de la nature, qui s'ouvre à cinq ou six cents mètres de la crique de Bel-Râch.
Imaginez-vous un demi-cercle, extrêmement effilé à l'une de ses parties, et présentant à la mer un étroit goulet par lequel un navire a juste assez de quoi passer.
L'anse est d'une grande profondeur. Des vaisseaux à trois ponts pourraient y mouiller. Mais on ne cite pas deux navires, en cinq ans, qui osent s'y aventurer.
La passe est étroite et de plus formée par des rochers à pic contre lesquels un trois-mâts même, malgré son exiguïté, courrait le risque de se briser impitoyablement.
Les bâtiments en détresse n'osent jamais se lancer dans cette passe: car un caprice de la lame peut les faire dévier à droite ou à gauche, et une déviation d'un mètre suffit à les faire sombrer.
Aubin Ploguen savait que jamais les rochers de l'anse d'Erqui ne sont garnis de douaniers, qui considèrent comme inutile de la surveiller.
Il voulait donc aborder le navire et le diriger vers ce goulet. Il connaissait la côte et avait chance d'atterrir.
Jean et Jacqueline suivaient l'homme et l'enfant des yeux.
Mais heureusement ils les perdirent bientôt de vue: heureusement, car la lune voilée n'éclairait plus la mer, et, par conséquent, cachait aussi les nageurs à la vue des douaniers.
—A l'eau! dit Aubin, quand ils arrivèrent tous les deux sur la plage.
Jacquelin ne se fit pas répéter l'ordre, et entra résolument dans la vague.
—Diable! c'est froid, dit-il.
L'eau était froide, en effet.
La lame avançait avec force, soulevée par la brise d'ouest.
—Bon vent, dit Aubin, qui marchait encore n'ayant pas perdu pied, et soutenait son jeune compagnon par la ceinture, pour qu'il n'usât pas ses forces en nageant aussitôt.
—Bon vent! la marée monte et la brise vient de l'ouest: tout pousse à la côte.
Brave Aubin Ploguen!
Le vent était bon pour le navire, mais mauvais pour les nageurs, puisqu'ils avaient à lutter à la fois contre la brise, la lame et la marée.
Un silence se fit.
Ils nageaient vigoureusement tous les deux. Jacquelin n'avait pas exagéré ses mérites: c'était un vrai poisson.
Il fendait la vague avec une netteté et une précision étonnantes. De temps à autre une lame plus haute le couvrait entièrement, semant d'écume ses cheveux bruns.
Aubin, lui, ressemblait à un dieu marin.
—Vois-tu, petit, dit-il, j'aurais pu faire le voyage tout seul, mais j'avais besoin de toi.
—Grand merci!
—C'est mon opinion. Moi, je serai le pilote. Mais toi…
Le Breton eut la parole coupée par une vague, qui l'aveugla.
Il se secoua et ajouta;
—Nous causerons plus tard. Es-tu fatigué?
—Non.
—Va toujours!
La distance entre eux et le navire ne semblait guère diminuer. Ils demeuraient silencieux, les yeux fixés sur ce but immobile. Immobile, car le trois-mâts devait avoir jeté l'ancre, attendant un signal promis.
—Es-tu fatigué?
—Non.
—Va toujours!
Pauvre Jacquelin!
Il n'avait pas besoin d'encouragement, il allait toujours avec la même énergie.
A ce moment la brise augmenta. Les vagues commencèrent à s'enfler, à grimper à des hauteurs plus considérables.
On eût dit de vraies montagnes, montagnes noires, sombres comme des abîmes.
Et la marée, doublant sa force, par cela même, opposait aux nageurs une résistance de plus en plus périlleuse.
—Chien de temps! formula Aubin.
La fatigue glissait sur ce corps robuste. Le Breton semblait être un dieu marin impassible au milieu des lames, et se jouant des dangers.
—Le petit faiblit, pensa-t-il, en jetant un regard sur Jacquelin.
En effet, l'enfant était très-pâle. Sa figure, assombrie par la nuit, grimaçait.
—Fais la planche! dit Aubin.
Et joignant le geste au conseil, le fils de Cibot Ploguen fit tourner Jacquelin, et quand celui-ci fut couché sur le dos, se mit à le pousser comme une bouée.
Ils nageaient depuis une heure dix minutes.
La brise se changeait en grain.
De larges gouttes de pluie tombaient, et des sifflements aigus, interrompus quelquefois, ajoutaient au dramatique de cette scène.
—Ça se gâte! murmura Aubin.
Le trois-mâts s'était sensiblement rapproché. On distinguait nettement à travers la nuit sa masse brune qui sautait au milieu des vagues.
Vingt minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Aubin poussa devant lui Jacquelin, qui faisait la planche. L'enfant n'avait pas senti le froid, tant qu'il nageait; les mouvements le réchauffaient. Mais la circulation du sang était interrompue par la sorte d'inaction éprouvée.
—J'ai froid, dit-il.
—Alors, nage, petit! Seulement appuie une de tes mains sur mon dos.
—Non… j'aurais trop… froid…
—Soit!
Aubin Ploguen dut ralentir la rapidité de la nage pour ne pas laisser derrière lui Jacquelin, très-pâle, et dont la respiration sifflante annonçait l'énorme lassitude.
Ils continuèrent ainsi pendant une autre demi-heure. Il y avait deux heures qu'ils étaient partis.
Mais aussi le trois-mâts n'était plus qu'à une quarantaine d'encablures.
Pour la première fois, Aubin Ploguen eut peur que Jacquelin ne pût aller jusqu'au bout. L'enfant donnait des signes évidents d'une lassitude extrême.
Il ne disait rien, mais le pauvre petit sentait ses membres raidis par le froid et l'épuisement. Sa respiration se faisait rare. Il avait, par instants, des frissons qui le secouaient des pieds à la tête.
La vague était haute comme une maison.
Elle arrivait, lancée comme un cheval emporté qui brise le mors dans sa bouche, et, derrière elle, une autre vague plus effrayante encore.
La marée et la rafale!
Jacquelin serait englouti avant de toucher le navire.
Aubin Ploguen, toujours aussi calme, s'arrêtait de temps en temps pour soutenir son jeune compagnon.
Mais l'enfant ne voulait pas arrêter ses mouvements, car il comprenait que le froid ne tarderait pas à l'envahir.
Le Breton se souleva sur la lame, sortant à moitié son corps de l'eau:
—Ohé! du vaisseau! cria-t-il.
Mais ils étaient encore trop loin. On n'entendit pas. Aubin voulait héler une barque.
—Es-tu fatigué? dit-il.
—Non…
—Va toujours.
—Ohé! du vaisseau! appela encore Aubin Ploguen.
En dix minutes ils arriveraient. Mais dix minutes sont aussi longues qu'un siècle, en pleine mer, par une nuit de tourmente comme celle-là!
Jacquelin était enfoncé dans l'eau jusqu'aux oreilles. Aubin le soutint par la ceinture.
—Es-tu fatigué, petit?
—Non… non…
Mais en même temps qu'il répondait ainsi, Jacquelin jeta un cri et disparut.
La ceinture s'était brisée, et, entraîné par la lame, le pauvre enfant épuisé venait de disparaître dans les profondeurs de l'Océan…