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Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832

Chapter 46: V
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About This Book

Set during the July insurrection and its aftermath, the narrative opens with an elderly marquis returning to Paris with his devoted servant to reunite with his grown children. Their journey collides with urban insurrection, barricades, wounded men, and the thunder of cannon. The story contrasts aristocratic lineage and Breton rural solidity with a sensitive young son whose frailty recalls his mother. Episodes blend intimate family portraiture, social detail of provincial life, and street fighting, examining loyalty, class obligations, and personal identity as political upheaval reshapes private destinies.

IV

LE DÉBARQUEMENT

Aubin Ploguen poussa un cri sourd, mais il n'était pas de ceux qui se lamentent; il était de ceux qui agissent.

Il plongea.

Jacquelin revint à la surface.

Le Breton saisit l'enfant par les cheveux et le hissa sur ses puissantes épaules.

—Ohé! du vaisseau! cria-t-il pour la troisième fois.

Il y a en mer, par les temps de tourmente, des accalmies soudaines. On dirait que la rafale s'arrête pour respirer et reprendre des forces.

Ce fut pendant un de ces silences de l'Océan qu'Aubin jeta son appel désespéré.

Aussitôt une lumière s'agita à bord du trois-mâts et une voix cria:

—Qui va là?

—Ami! dit Aubin.

—Un canot à la mer! ordonna la même voix qui venait de se faire entendre.

Le commandement fut exécuté en quelques minutes. Un canot glissa le long des flancs du navire, ainsi qu'un oiseau blanc qui s'abat sur les vagues.

Puis une échelle de corde pendit du sabord. Trois matelots descendirent et la barque s'avança vers l'homme qui nageait et l'enfant évanoui.

Il était temps: non pour Aubin Ploguen, dont la force herculéenne était de taille à supporter de plus rudes fatigues, mais pour Jacquelin qui avait besoin de repos, et surtout de secours.

En quelques minutes ils arrivèrent dans les eaux du trois-mâts, et l'échelle de corde les hissait tous les cinq à bord.

Un homme, enveloppé d'un manteau et la tête couverte d'un chapeau de toile goudronnée, causait avec le capitaine.

Il se retourna en voyant les nouveaux venus et laissa échapper un geste de surprise:

—Aubin et Jacquelin! dit-il.

C'était Henry de Puiseux.

—Vite! vite! ranimez l'enfant! dit le Breton.

Ce ne fut pas long.

Il n'était qu'étourdi par la fatigue et la force des lames.

—Capitaine, deux mots, je vous prie, continua Aubin Ploguen; et vous, monsieur de Puiseux, ayez la bonté de m'entendre.

—Parlez, mon brave Breton; seulement je dois vous prévenir que le capitaine n'entend pas le français. Mais ne vous en inquiétez pas; c'est moi qui suis le vrai chef à bord.

—Bon! alors, cela ira mieux.

Aubin expliqua à Henry la situation. Il ne fallait pas songer à débarquer où il avait été convenu.

Seulement, en voulant pénétrer dans l'anse d'Erqui, le trois-mâts courait risque de se briser.

—Peu importe!

—Que dira le capitaine?

—L'Espérance n'est pas à lui: elle est à nous. Donc… tu comprends,
Aubin?

Aubin comprenait si bien qu'il alla s'emparer du gouvernail, et se mit à commander la manoeuvre.

—Ah çà, tu es donc aussi marin? demanda Henry.

—Nous autres, les paysans de la côte, monsieur Henry, nous sommes un peu amphibies…

—Virez de bord! cria Aubin.

L'Espérance s'inclina gracieuse et légère comme une hirondelle, et s'avança vers la côte.

Le capitaine causait tout bas avec de Puiseux, en anglais, ou plutôt écoutait le jeune homme qui parlait.

Lui, les yeux fixés sur la côte, contemplait impassiblement le résultat de la manoeuvre. Ce pilote arrivé à l'improviste ne laissait pas que de le surprendre.

En réalité, il ne comprenait pas encore.

Il croyait naïvement qu'Aubin Ploguen, connaissant la profondeur des eaux, voulait rapprocher davantage l'Espérance. Jamais il ne lui serait venu à l'idée qu'un homme sain d'esprit eût voulu faire entrer un trois-mâts dans l'étroit goulet de l'anse d'Erqui.

Pourtant il fallut bientôt se rendre à l'évidence. L'Espérance marchait droit au goulet. C'était de la folie!

Il toucha le bras d'Henry:

You see?

Yes[5].

—Ah!

—Va, Aubin, cria le jeune homme.

—Toutes voiles dehors! ordonna le Breton.

Les matelots sont trop habitués à l'obéissance passive pour hésiter dans l'exécution d'un commandement.

Mais, eux aussi, crurent que leur nouveau pilote était fou.

Mettre toutes voiles dehors quand on est à cinq cents mètres de la côte, et qu'on marche vers des brisants, poussé par cette double hélice du vent et de la marée!

Les voiles se tendirent rapidement.

L'Espérance s'arrêta court, comme un cheval qui se cabre, plia sur elle-même, et s'élança avec une rapidité effrayante.

Cela dura à peine cinq minutes.

Le capitaine s'attendait si bien à voir le navire s'entr'ouvrir qu'il ordonna aux matelots de se tenir prêts à se jeter à la mer. L'Espérance n'était plus qu'à cinquante mètres de la passe. Le capitaine toucha de nouveau le bras de de Puiseux.

The end[6]! murmura-t-il.

Henry ne répondit pas.

L'Espérance fila comme une flèche, et traversa le goulet sans effleurer même le rocher.

C'était merveilleux à voir.

Dès lors le débarquement était facile.

Jean de Kardigân et la Pâlotte avaient assisté de loin à ce drame.

Leur coeur battit à rompre quand ils aperçurent l'Espérance se diriger droit vers l'anse d'Erqui.

Tout était sauvé!

La barque jeta sur le sable Henry de Puiseux qui tomba dans les bras de son ami.

—Tu ne m'attendais pas, hein?

—D'où viens-tu? qu'apportes-tu?

—D'où je viens? d'Angleterre. Ce que j'apporte?… on est en train de le débarquer, tiens! Mais d'abord prends connaissance de cette lettre.

Les deux jeunes gens s'assirent derrière un rocher, pendant que les matelots débarquaient de grandes caisses.

—Aubin, la lanterne! dit Jean.

Le Breton projeta sur son maître la clarté de sa lanterne sourde, pendant que Jean décachetait un grand papier scellé de cire bleue.

Ce papier contenait la lettre suivante, écrite à l'encre ordinaire, et une feuille de papier blanc.

La lettre écrite à l'encre ordinaire était ainsi conçue:

«Jean-Nu-Pieds, 2 2 1 2 Je serai ut Voltgu à la fin oo kpnt. Grlvussu, Gpnient 2 11 1 2 22 3 1 2 1 et O'Losngrlnr sont prévenus. Roniuor apporte et rpoovu 3 1 2 us eui glvspogrui. Quinze gllqti sont commandés en 13 1 1 1 1 33 Lteeusuvvuu. Je débarquerai à Nlviuneeu.

M.-C. R.»

Les mots importants étaient écrits, on le voit, d'après une clef commune.

Cette clef, nous la connaissons, car Jean l'avait communiquée aux royalistes à Paris.

C'était la phrase:

Le gouvernement provisoire,

substituée aux vingt-quatre lettres de l'alphabet.

Voici comment.

On écrivait ainsi:

L e g o u v e r n e m e n t p r o v i s o i r e,

en un seul mot de vingt-quatre lettres. Puis, en dessous, on plaçait l'alphabet réel, ce qui donnait ceci:

+++++++++++++++++++++++++
 L|e|g|o|u|v|e|r|n|e|m|e
 A|B|C|D|E|F|G|H|I|J|K|L
+++++++++++++++++++++++++
 n|t|p|r|o|v|i|s|o|i|r|e
 M|N|O|P|Q|R|S|T|U|V|X|Y
+++++++++++++++++++++++++

C'est-à-dire que l signifiait A, e, B, et ainsi de suite.

Seulement on numérotait les lettres répétées.

Par exemple ces deux mots: le gouvernement provisoire, renfermant quatre fois la lettre e et trois fois la lettre o, alors on écrit la première e naturellement, mais la seconde porte le chiffre 1, la troisième le chiffre 2, et toujours de même.

Ainsi, l'alphabet réel est celui-ci:

+++++++++++++++++++++++++++++
       | 1| 1|
 A — L|G — e|M — n|S — i
       | | |
 B — e|H — r|N — t|T — s
       | | | 2
 C — g|I — n|O — p|U — o
       | 2| 1| 1
 D — o|J — e|P — r|V — i
       | | 1| 2
 E — u|K — m|Q — o|X — r
       | 3| 2| 4
 F — v|L — e|R — v|Y — e
+++++++++++++++++++++++++++++

Jean traduisit bien vite la lettre indéchiffrable pour d'autres que pour les initiés.

Elle venait de S. A. R. Mme la duchesse de Berry:

A monsieur le marquis de Kardigân.

Je serai en France à la fin du mois. Charette, Coislin et d'Autichamp sont prévenus. Puiseux apporte la poudre et les cartouches. Quinze canons sont commandés en Angleterre. Je débarquerai à Marseille.

Signé: MARIE-CAROLINE, régente.

Nous avons souligné les mots importants dans la traduction comme dans l'original.

On voit que toutes les précautions étaient bien prises.

A supposer que cette dépêche fût tombée entre les mains de la police de
Louis-Philippe, la police n'y comprendrait rien.

Restait la feuille de papier blanc.

Jean la serra précieusement.

—Ne la lis que dans ta chambre, celle-là! lui souffla de Puiseux à l'oreille.

Jean répondit à son ami par une énergique pression de main.

Tous les deux se levèrent pour examiner le débarquement.

Il s'avançait rapidement.

Vingt ou trente caisses couvraient déjà la plage hors de l'atteinte de l'eau.

—Les charrettes, maintenant! dit Jean. Et pendant que l'ordre s'exécutait:

—A propos, dit Henry, tu sais que je reste avec toi; nous irons à la bataille ensemble!

V

LES DÉPÊCHES

Le retour s'effectua rapidement et tranquillement.

Les douaniers n'avaient rien vu. Comment eussent-ils pu croire que l'anse d'Erqui ouvrirait un abri miraculeux aux contrebandiers?

Jean et Henry se tenaient par le bras et causaient. M. de Kardigân avait bien des choses à apprendre, et de Puiseux bien des choses à raconter.

Les deux amis étaient séparés depuis de longs mois. Chacun d'eux avait fait de son côté son devoir.

—Mais nous ce nous quitterons plus maintenant, disait Henry. Je vais demeurer à Kardigân jusqu'au commencement de la fête. Mon brave Jean, je tirerai mon premier coup de fusil avec toi!

Pas un mot ne fut échangé entre eux sur les événements antérieurs.

Jean voulait oublier, et Henry n'avait garde de le faire se souvenir.

Quand ils entrèrent au château, M. Lambquin fumait sa pipe sur le perron, les deux mains enfoncées dans ses poches.

Il vint à leur rencontre:

—Bonjour, mon lieutenant, dit-il.

Henry et M. Lambquin se saluèrent.

Jean fit la présentation.

Le maître armurier guignait de l'oeil les grandes charrettes couvertes de foin.

—Hum! hum! dit-il. M'est avis qu'il ne faudrait pas mettre ce foin-là dans l'auge des chevaux.

Henry éclata de rire.

—Vous savez donc?…

—Je ne sais pas, mais je me doute. Diable! voilà qui est clair. Vous apportez là-dedans de quoi donner à manger à mes malades.

Ce fut au tour de M. Lambquin d'éclater de rire.

Jean expliqua à son ami de quelle manière le maître armurier s'y était pris pour dérouter la curiosité dangereuse de M. Lourson, le maire, et de M. Sertaboire, ces farouches libéraux!

Cependant, Jean avait hâte de terminer la lecture des dépêches.

Dans l'enveloppe qui contenait la lettre cryptographe, on sait que le marquis avait trouvé une feuille de papier blanc. Il monta dans son cabinet avec Henry, et plaça cette feuille sur une plaque de cuivre.

Puis il prit dans son coffre-fort un petit flacon contenant une liqueur brune. C'était un acide.

Il fit courir l'acide sur la feuille de papier blanc.

Aussitôt elle se couvrit de caractères écrits à l'encre noire.

Il lut:

«Vous devez être maintenant bien établie dans votre bonne et jolie petite ville d'Aix. J'ai appris avec grand plaisir que les eaux passaient bien et que vous étiez déjà mieux. Soyez donc exacte à suivre votre régime. Nous serons si heureux d'apprendre votre entier rétablissement.

J'espère que dans votre première vous me donnerez des détails sur cette santé qui m'est si chère et sur l'emploi de votre temps. Pour moi, ma chère amie, mes occupations sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit d'habitude et de souvenir.

Je ne vous écris pas longuement. Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en toutes choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque fois que j'en aurai l'occasion.

Vous devinez cette lettre à demi-mots. Si elle n'est pas plus compréhensible, c'est que je tiens à ne pas être découverte. Je vous embrasse.

Veuve RENAUD.»

Lorsque Jean avait vu apparaître l'encre sympathique sur le papier, il avait cru naïvement qu'il allait trouver ou des instructions ou des recommandations dans ces lignes cachées.

Et il se tenait en face d'une lettre incompréhensible.

Henry et lui restaient aussi penauds, quand tout à coup Puiseux se mit à rire:

—Ah! j'y suis, parbleu!

—Quoi?

—Mon cher, les lettres à l'encre sympathique, c'est un moyen usé.

—Après?

—Madame la duchesse de Berry a imaginé la double lettre.

—Bravo! s'écria Jean. Je comprends.

—Oui, mais comment la faire ressortir?

—Attends!

Le marquis réfléchit un instant, puis il reprit:

—Je devine tout, cher ami, dit-il. Madame a écrit à l'encre sympathique la première lettre, celle que nous venons de lire. Si ce papier avait été surpris par la police, sois bien sûr que la police aurait eu la même idée que nous, et l'aurait soumise à l'opération d'un acide. Seulement, fais attention à ceci; tous les acides peuvent arriver au même résultat. Celui qui est contenu dans ce flacon a été composé avec soin, et il nous a été ordonné à tous de n'user que de celui-là pour déchiffrer les caractères: pour moi, c'est qu'il devait avoir évidemment une double action: l'une sur la lettre fausse, l'autre sur la lettre réelle. Sans quoi quelques gouttes d'un acide commun, du vinaigre ou de l'acide sulfurique par exemple, auraient suffi. Donc, il y a encore sur cette feuille de papier quelque chose à déchiffrer.

—C'est clair.

—Madame a écrit la première missive avec une encre soumise à l'action immédiate de notre acide; la seconde, avec une encre soumise seulement à l'action de ce même acide après une contre-épreuve.

—Laquelle?

—Je crois la deviner. Son Altesse a compté sur notre intelligence.

—Grand merci!

—Fais bien attention à cette phrase.

Jean reprit le papier et lut:

«J'ai appris avec plaisir que les eaux passaient bien…»

—Je comprends!

Ce ne fut pas long.

Jean versa dans une terrine un peu d'eau et trempa la lettre dans cette eau.

Aussitôt des lignes bleues se tracèrent sous les lignes noires:

Voici ce que présentait dès lors la feuille de papier:

Vous devez être maintenant bien établie dans votre Tout est décidé. Je serai à Marseille le 28, ou si je bonne et jolie ville d'Aix. J'ai appris avec plaisir que les subis un retard, dans la nuit du 28 au 29 avril. Mon cher eaux passaient bien, et que vous étiez déjà mieux. Soyez marquis, je compte sur vous pour que l'armement des hommes donc exacte à suivre votre régime. Nous serons si heureux de votre commandement soit terminé à cette époque. Je tiens d'apprendre votre entier rétablissement. J'espère que à ce que le signal du combat soit donné du 5 au 15 mai. dans votre première vous me donnerez des détails, sur C'est l'époque où les paysans sont libres et par conséquent cette santé qui m'est si chère, et sur l'emploi de votre ont fini leurs semailles. Notre ami de Puiseux vous remettra temps. Pour moi, ma chère amie, mes occupations cette dépêche. Agissez sans retard. Envoyez immédiatement sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit d'habitude trois mille livres de poudre à Clisson, sur les quinze et de souvenir. Je ne vous écris pas longuement. _mille que vous aura apportées l'_Espérance. Le bruit a Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par couru que je ne viendrais pas. C'est un mensonge de mes le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en toutes ennemis. Je descends à Marseille pour surveiller le mouvement choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler du Midi. Mais je n'y compte pas. Soyez le 4 mai l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque dans les bois de Machecoul avec vos hommes. Dieu nous fois que j'en aurai l'occasion. Vous devinez cette lettre à garde et nous protège. Nous sommes entre ses mains. demi-mots. Si elle n'est pas plus compréhensible, c'est que je tiens à ne pas être découverte.

Je vous embrasse, Le 4 mai!

Veuve Renaud. Marie-Caroline, Régente.

Les lignes bleues sont écrites en italiques. Le lecteur peut donc se faire immédiatement une idée de la disposition typographique de cette lettre.

Les deux jeunes gens se regardaient interdits.

—Quoi! Madame est en France!

—Oui, répondit gravement Henry.

—Le 4 mai! murmura le marquis. Le 4 mai! C'est donc ce jour-là que nous lèverons le drapeau d'Henri V!

—Combien faut-il de temps pour aller d'ici au bois de Machecoul?

—Vingt-quatre heures en se cachant et en ne marchant que la nuit par des chemins détournés.

Au moment où Jean faisait cette réponse, la grosse cloche du portail sonnait.

Cela annonçait un arrivant.

—Qu'est-ce que cela? demanda Jean inquiet.

La réponse ne tarda pas à lui venir.

Aubin Ploguen vint frapper à la porte de la chambre:

—Entre! cria Jean.

—Maître, dit-il, un petit paysan blessé, accompagné de Leneguy, un de nos soldats de Savenay, arrive et demande l'hospitalité.

—Tu connais Leneguy?

—Oui, maître.

—Un homme sûr?

—Un ancien chouan.

—Eh bien, donne-leur un lit à chacun et fais-les souper…

VI

PINSON

En effet, quelques instants auparavant, Leneguy, accompagné d'un jeune paysan, s'était présenté au château.

Il savait que ceux qui ont faim et n'ont pas d'abri trouvent toujours une place au foyer des Kardigân.

D'ailleurs, bien qu'on fût en pleine nuit, des lumières brillaient aux fenêtres du château.

Aubin Ploguen redescendit et fit entrer les deux Bretons dans la haute et vaste cuisine. Il alluma dans l'âtre un feu de sarments pétillant et joyeux.

Puis il mit sur la table des plats de viande et de légumes et un fort pichet de cidre.

—Prenez et mangez, mes gars, dit-il. Après, je vous conduirai dans vos chambres.

Si Aubin Ploguen avait été un observateur, il eût remarqué que le petit compagnon de Leneguy avait les mains bien fines pour un paysan.

—Comment s'appelle ce petit gars, monsieur Leneguy? demanda-t-il.

Celui-ci regarda le fils de Cibot Ploguen d'un air naïf.

—Quoi! tu ne le reconnais pas?

—Non.

—C'est le dernier du vieux Gouësnon, mon camarade à la chouannerie sous
Charette.

—Le fils de Gouësnon?

—Oui.

—Quel âge as-tu, l'enfant?

—Seize ans.

La voix de l'enfant était douce et harmonieuse comme un chant d'oiseau.

—Et comment t'appelles-tu?

—Pinson.

—Tu chantes donc?

—Oui… je chante… dit Pinson en rougissant…

Aubin le regardait.

Pinson avait une charmante figure, et gentille comme une figure de femme.

—Eh bien! veux-tu me chanter une chanson du pays, petit?

Pinson repoussa du doigt son verre de cidre encore plein, et commença:

Mon ami vient de s'en aller…
J'en ai le coeur tout en peine.
Vint un gars sous le grand chêne,
Qui voulut me consoler;
Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi!…
Hélas il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»
Je ne peux pas me consoler,
Mon ami vient de s'en aller!

Pinson chanta cette naïve plainte d'une voix tellement émue, qu'Aubin
Ploguen se sentit tout troublé.

—Eh quoi! tu pleures, mon petit gars? dit-il en voyant des larmes couler sur le visage de l'enfant.

—Oh! ce n'est rien, monsieur Aubin.

—Monsieur Aubin? Tu connais donc mon nom?

Pinson restait un peu interdit. Ce fut Leneguy qui repartit vivement:

—S'il te connaît, mon Aubin? Par la croix d'Auray, en voilà une demande! Est-ce que je ne lui ai pas souvent parlé de toi?

—Il est étrange, cet enfant, pensa le Breton.

Le paysan avait fini son souper.

—Allons, allez dormir, dit-il.

Leneguy et Pinson traversèrent l'aile droite du château qui conduisait à la chambre du paysan et à celle de l'enfant.

Pour y arriver, il fallait passer devant le cabinet où causaient Henry et Jean.

Au moment même où ils frôlaient la porte de ce cabinet, Jean parlait.

Pinson chancela en entendant la voix du marquis.

Il fut obligé de s'accrocher au bras de Leneguy pour ne pas tomber.

—Hum! hum! grommela Aubin.

Mais il ne dit rien encore, car il se réservait de causer avec Leneguy.

En effet, quand Pinson fut entré dans sa chambre, Aubin pénétra dans celle du paysan.

—Tu as quelque chose à me conter, mon Aubin? demanda celui-ci.

—Oui, l'ami.

—Parle.

Leneguy s'accroupit sur le carreau et alluma sa pipe.

—D'où viens-tu, maintenant?

—De Savenay.

—Et tu allais?

—Ici.

—Ah! et pourquoi?

—Pour savoir le jour de la prise d'armes. Les gars s'impatientent, vois-tu. Il est temps de commencer.

—Pourquoi n'es-tu pas venu seul?

—Comment, seul?

—Oui… Pinson… ce petit qui t'accompagne…

Leneguy frappa à petits coups le fourneau de sa pipe contre son soulier pour en faire tomber la cendre.

—Est-ce que tu te méfierais de moi? demanda-t-il tranquillement.

—Si je me méfie de toi?

—Oui.

—Un vieux chouan, c'est impossible!

—Alors dis-moi un peu, mon Aubin, pourquoi tu m'interroges avec autant de soin.

Ce fut au tour d'Aubin Ploguen d'être embarrassé.

—C'est le petit qui t'étonne, pas vrai?

—Oui.

—Je vais t'expliquer la chose. Tu connais le vieux Gouësnon, bien sûr, et tu le respectes comme tous ceux de ces côtés-ci. Eh bien, le vieux Gouësnon a douze enfants forts comme des taureaux. Celui-là, qui est le treizième, a été élevé à Guérande, à la pension… Une folie de sa mère, quoi! qui voulait en faire un savant, un curé. Il n'était déjà pas bien fort; ça l'a séché encore plus. Alors le vieux Gouësnon a voulu qu'il fût du mouvement.—Puisqu'on se bat, a-t-il dit, le petit se battra. Seulement, je vais l'envoyer au seigneur, en le priant de le prendre auprès de lui, où le service sera moins dur qu'avec nous autres. Voilà sa lettre, tiens.

—Pardonne-moi, mon bon Leneguy, mais j'en ai tant vu, tant vu à Paris, que je me méfiais du petit…

—Il n'a donc pas l'air franc?

—Oh! si.

—Eh bien, moi, Leneguy, qui en ai tué deux cent sept, de ces bleus, et de ma main, je garantis que mon Pinson est aussi brave qu'il est franc et doux.

Une voix chanta dans la chambre voisine:

Mais je lui dis: «Celui que j'aime…
Beau gars, ce n'est pas toi!
Hélas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»

—Ce n'est pas une voix d'homme, ça!

—Une voix de femme peut-être!

—Tiens, je déraisonne.

—Ma foi, oui…

—Bonne nuit, mon Leneguy…

Les deux paysans se serrèrent la main, il y avait longtemps qu'ils ne s'étaient vus.

* * * * *

Pinson ne s'était pas couché.

A peine entré dans sa chambre, il avait ôté son chapeau-béret, et enlevé la perruque blonde qui encadrait son visage. Une profusion de cheveux bruns se déroulèrent…

Elle se mit à rêver un instant; puis lentement elle marcha vers la fenêtre et l'ouvrit.

Le vent s'était calmé à l'approche du matin. La nuit brillait calme et limpide. Les étoiles brillantes trouaient le ciel, et un blanc rayon de lune argentait la cime des grands arbres.

Au loin pleurait la mer. Son lent et éternel gémissement arrivait à la jeune fille accompagné d'un chant de rossignol.

Fernande était accoudée, et contemplait cet immense repos de la nature:

—Je suis donc près de lui, murmura-t-elle.

Près de lui! Ah! je m'étais juré de ne pas le suivre, de ne pas mêler encore ma vie à la sienne. Mais j'ai été lâche… je ne pouvais pas!… Je serais morte!

Elle se tut, regardant passer les nuées blanches qui tachaient un moment le bleu mat du ciel.

—Il est là! O mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas prêté la force d'oublier? Pourquoi m'avez-vous imposé le combat, si vous ne deviez pas en même temps me donner l'énergie?

J'ai essayé de lutter… mais je suis retombée, vaincue.

Il est là, près de moi!… Il pense à moi, et ne sait pas que je respire le même air que lui, que mes yeux voient le même horizon que les siens, que je souffre à côté de sa souffrance! Sa pensée va me chercher bien loin, et je suis là!

Il ne m'était pas permis de vivre avec lui; mais avec lui, du moins, je pourrai mourir!…

Elle se tut encore, et reprit, chantant:

Mon ami vient de s'en aller,
J'en ai le coeur tout en peine:
Vint un gars sous le grand chêne,
Qui voulut me consoler.
Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi…
Hélas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»
Je ne peux pas me consoler.
Mon ami vient de s'en aller!

Fernande avait été élevée en Bretagne, nous le savons.

Gouësnon et Leneguy, ces deux vieux chouans, l'adoraient et avaient consenti avec joie à la pieuse ruse de la jeune fille. Elle leur avait tout conté, à ces braves coeurs loyaux.

Elle avait quitté son père, et était venue. La lutte était trop rude pour elle. Elle aimait!

Fernande referma la fenêtre, et se coucha.

Quand le sommeil la prit, elle murmurait encore les deux derniers vers de sa chanson:

Je ne peux pas me consoler:
Mon ami vient de s'en aller…

VII

LE COMMENCEMENT

Laissons la Bretagne, et descendons vers le Midi de la France.

Traversons Tours, Vendôme et Orléans, si nous passons par Paris;—Toulouse, Agen et Montpellier, si nous passons par Bordeaux, et arrivons à Marseille.

Dans la nuit du 28 au 29 avril,—pendant cette même nuit où l'Espérance jetait vingt mille livres de poudre sur les côtes bretonnes,—une émotion profonde semblait s'être emparée de la vieille Phocée.

Le préfet des Bouches-du-Rhône était prévenu.

Il savait qu'une insurrection légitimiste se préparait, et il avait mis sur pied les deux régiments de ligne, l'escadron de gendarmerie et les agents de police.

On ne précisait rien, mais on sentait vaguement que les royalistes allaient jouer une importante partie.

De huit heures à dix heures du soir, un calme complet régna dans la cité. On eût dit que Marseille s'apprêtait à s'endormir comme d'habitude, accroupie dans la Méditerranée.

Tout à coup, à onze heures, dix hommes du peuple, ou paraissant tels, arrivèrent devant l'église Saint-Laurent.

Ces hommes portaient leur fusil en bandoulière: à la ceinture était attachée une poudrière pleine de cartouches.

Celui qui paraissait être le chef s'avança de quelques pas sur ses camarades et frappa à la porte de l'église.

Le sacristain parut.

Il voulut s'enfuir, en se trouvant seul, à une pareille heure, en face d'un inconnu armé.

Mais celui-ci le retint par le bras.

—Mon ami, dit-il, je suis M. Pierre Prémontré, sujet de Sa Majesté le roi de France Henri, cinquième du nom. Je vous prie de me donner les clefs du clocher.

Le sacristain détacha, en tremblant, les clefs qui pendaient à son côté et les mit entre les mains de M. Prémontré.

Le jeune homme fit un signe.

Un de ses soldats déplia un drapeau blanc enfermé dans un étui de goudron:

—Trois hommes, dit le chef.

Trois soldats sortirent du rang.

—Vous allez rester devant le portail, continua Pierre, le fusil chargé. Si vous voyez une ou deux, ou plusieurs personnes se diriger du côté de l'église, vous crierez deux fois: au large! Si on n'obéit pas à la seconde injonction, feu immédiatement.

—Et si c'est une troupe de soldats?

—Vous vous ferez tuer!

—Bien.

Prémontré trouvait tout naturel de donner cet ordre, et ses hommes trouvaient tout aussi naturel de l'exécuter sans réplique.

Ah! ce fut une grande époque!

—Quant à vous, mes enfants, dit Pierre à trois autres de ses compagnons, vous allez faire votre besogne, pendant que nous quatre allons faire la nôtre.

Les deux petites troupes entrèrent dans l'église. L'une monta sur le sommet de l'édifice, et, arrivée sur la plate-forme, planta le drapeau blanc, qui se déroula lentement et majestueusement au souffle frais de la nuit.

Prémontré et ses amis, pendant ce temps-là, grimpaient l'escalier en colimaçon qui conduit au clocher.

Au moment où minuit commença de sonner:

—Attention! cria Pierre.

Chacun de ces cinq hommes tenait par le battant une des cloches de Saint-Laurent. Quand le son lugubre des douze coups s'éteignit, le chef fit un signe…

Le tocsin commença.

Qui n'a été souvent impressionné par cet appel déchirant du tocsin éclatant soudainement au milieu de la nuit? Les cloches semblent gémir et sangloter. Elles sont comme des voix d'en haut apportant à l'âme humaine des pensées tristes et pieuses.

Cependant, à travers la ville, le bruit se répandait que le signal de l'insurrection était sonné.

En effet, un quart d'heure à peine après le commencement du tocsin, un rassemblement d'hommes armés traversa le coeur de la cité. Ce rassemblement portait un drapeau blanc et criait: «Vive Henri V!»

Le préfet et le général de division, après une longue et importante conférence, avaient décidé de laisser l'insurrection éclater, et de ne pas l'étouffer en germe.

Ils y gagnaient de connaître le nom des agitateurs, s'ils étaient vainqueurs. Si, au contraire, ils étaient vaincus, ils pouvaient se targuer, auprès du nouveau pouvoir, d'une sorte de complicité tacite.

Tous les deux ayant trahi Charles X pour Louis-Philippe Ier, étaient prêts à trahir Louis-Philippe Ier pour Henri V. C'était mathématique.

La préfecture de police avait expédié de Paris un de ses agents supérieurs. Ne disait-on pas, en effet, que madame la duchesse de Berry devait opérer, cette nuit-là même, son débarquement sur les côtes de Marseille?

Or, cet agent supérieur, nous le connaissons, c'est notre ami M.
Jumelle.

M. Jumelle n'a pas changé pendant les quelques mois où nous l'avons perdu de vue.

Il a toujours cette finesse de jugement, ce flair de chien courant qui ne l'a trompé qu'une fois: dans l'affaire de la rue du Petit-Pas.

Tel qu'un bon bourgeois qui se promène après un plantureux souper, l'honnête M. Jumelle, enveloppé d'une douillette de soie puce, passe en souriant, ses lunettes sur son nez, à travers les rassemblements les plus tumultueux. De temps en temps, il imite les insurgés qui le coudoient et pousse un formidable: Vive Henri V!

Un jeune homme remarquait depuis quelques instants ce doux et inoffensif promeneur.

Il s'approcha de M. Jumelle et lui tendit la main.

—Je vois que vous êtes des nôtres, monsieur, lui dit-il.

—En effet, monsieur, riposta l'agent de police.

Et il pensait tout bas:

«Ce sera bien le diable si ce gaillard-là ne m'apprend pas quelque chose qu'il sera bon de savoir.»

—Seulement, permettez-moi une simple question, continua l'agent de police. Moi, voyez-vous, je suis un bon vieillard, bien calme et bien doux. Je ne m'attendais nullement à ce qui se passe. Je dormais ma nuit quand j'ai entendu crier: Vive Henri V! Aussitôt, ce cri, cher à mon coeur, m'a arraché au sommeil, et je suis venu me mêler à vous, à vous, mes braves amis!

En disant ces mots, M. Jumelle, dont les yeux versaient des larmes de joie, tendit les deux mains au jeune homme qui les serra avec non moins d'émotion.

—A bas Louis-Philippe! cria un groupe d'hommes qui passaient.

—A bas Louis-Philippe! répéta M. Jumelle avec conviction.

—Vive Henri V! ajouta le même groupe.

—Vive Henri V! ajouta également le sous-chef de la police politique.

—Vous savez que c'est pour cette nuit? dit tout bas le jeune homme.

—Parbleu!

—Ah! vous étiez prévenu?

M. Jumelle se gratta le derrière de la tête, ce qui était son signe habituel quand il était embarrassé..

—Prévenu… heu! heu!.. prévenu… non pas officiellement… mais.., heu! heu!… vous savez, officieusement.

—Parbleu!

—Alors…

—Alors?…

—Heu! heu!… je m'attendais au reste… seulement… je connaissais l'arrivée de…

—De…?

—… C'est cela!… mais j'ignore encore le point de débarquement…

En causant ainsi, le jeune homme et M. Jumelle étaient arrivés sur le port.

—Venez! dit celui-ci.

Les choses tournaient si bien pour le sous-chef de la police politique, qu'il avait changé son signe. Au lien de se gratter le derrière de la tête, il se frottait obstinément le bout du nez. Signe de joie, celui-là!

En passant devant l'esplanade de la Tourette, le jeune homme montra à M.
Jumelle une masse de monde qui regardait du côté de la mer.

—Ils attendent! répéta consciencieusement M. Jumelle, Et ils regardent! ajouta-t-il.

—Oui, mais ils regardent… quoi? Le savez-vous?

—Heu! heu!

—Tenez!… apercevez-vous au loin ce navire?…

—Attendez donc!…

M. Jumelle se fit une longue-vue de ses deux mains, et aperçut au loin, en effet, un petit navire à vapeur qui tirait des bordées.

Quand je dis aperçut, je devrais dire qu'il distingua les feux rouges et verts du vaisseau, attendu qu'à travers la nuit, il était impossible de rien préciser.

—Eh bien! continua le jeune homme, ce navire s'appelle le Carlo-Alberto.

—Beau nom.

—Et il a à son bord madame la duchesse de Berry et le maréchal de
Bourmont…

M. Jumelle ne se le fit pas dire deux fois.

—Ah! il faut que je monte aussi sur l'esplanade. Adieu, mon jeune ami.

Et il disparut tout courant, se dirigeant non vers l'esplanade, mais vers la préfecture.

Le jeune homme le suivit des yeux quelques instants et murmura:

—Monsieur Jumelle, vous êtes un imbécile!

VIII

MADAME

Le jeune homme, qui n'était autre que Maurice de Carlepont, ce royaliste entrevu par nous dans l'assemblée de la rue du Petit-Pas, avait en effet joué ce pauvre M. Jumelle.

De Carlepont et ses amis connaissaient la présence à Marseille du sous-chef de la police politique.

C'était un danger pour leurs projets. En conséquence, ils avaient résolu de détourner l'attention de l'agent.

On a vu que Maurice de Carlepont avait réussi.

Mais que se passait-il à bord du Carlo-Alberto?

La mer est grosse. Les lames balayent le pont du navire et le jettent par instant de côté, comme un cheval effrayé qui ferait des bonds de terreur.

A l'arrière, une jeune femme, enveloppée d'un de ces manteaux qu'on nommait des tartans, se tient debout, la main placée sur un cordage, qui l'aide à résister au roulis.

C'est S. A. R. madame la duchesse de Berry, mère du roi Henri V et régente de France.

Dès le mois de juin 1831 elle avait quitté l'Angleterre, accompagnée de la petite cour qui lui était restée fidèle. Arrivée en Hollande, elle ne s'y arrêta que pour y prendre quelques jours de repos.

En août, et au commencement de septembre, elle est à Francfort et à
Mayence, où elle règle les pensions de la liste civile.

Vers la fin de ce même mois de septembre, elle traverse la Suisse, entre dans le Piémont, et enfin s'installe, sous le nom de comtesse de Sagana à Sestri. Sestri est une petite ville située dans les États du roi Charles-Albert, à douze lieues de Gênes.

Quelques mots d'histoire sont ici nécessaires pour faire comprendre aux lecteurs par quelles routes semées d'épines passait cette héroïque princesse, qui rentrait en France, armée de son droit, forte de son courage.

Madame, en arrivant à Sestri, n'avait déguisé que son nom.

Le dimanche, elle se rendait à l'église, située à un quart de kilomètre de son château, à pied, et entourée de curieux. Tous voulaient voir cette fille, cette femme et cette mère de rois, qui devait errer de ville en ville, de pays en pays.

Il y a une majesté plus grande que celle du trône: la majesté du malheur!

Or, Madame sortait la tête presque nue, et couverte seulement d'une dentelle. Le bruit ne tarda donc pas à se répandre de sa présence à Sestri.

M. de Cases, consul de France à Gênes, en fut informé, comme les autres, par la rumeur publique; mais il n'avait pas le droit de se plaindre. Il était tout naturel que le roi de Sardaigne offrît un asile à la belle-fille de Charles X.

Seulement, la situation se compliqua. Comme Madame préparait de longue main le double soulèvement de la Bretagne et du Midi, elle était en correspondance quotidienne avec les chefs royalistes de ces provinces.

De la correspondance, on en vint à la conférence.

Si bien, qu'un beau jour, Gênes se trouva peuplée de Français voyageant sous des noms d'emprunt étrangers.

Celui-ci était, sur son passe-port, Russe, et faisait viser ses papiers au consulat de Russie; celui-là était Anglais, et rendait chaque jour de fréquentes visites au consulat anglais.

Par conséquent, ils échappaient tous à l'action de M. de Cases, qui enrageait.

Le consul de France avisa son gouvernement de ce qui se passait et lui demanda des ordres.

Aussitôt une lettre partit des Tuileries, adressée au cabinet sarde, se plaignant de l'asile offert par Charles-Albert à une conspiration tramée contre Louis-Philippe[7].

Charles-Albert écrivit alors à Madame une lettre expliquant le système politique adopté par les étrangers à l'égard de la France. C'était une invitation polie, mais réelle, d'avoir à quitter le pays sarde.

Madame était faite au malheur. Pourtant, elle ressentit un coup pénible de cette déloyauté, de ce manque de générosité d'un prince de la maison de Savoie.

C'était même une ingratitude, car ce même roi Charles-Albert avait reçu jadis à la cour de France une hospitalité qu'il n'eût pas dû oublier.

Elle partit; mais, avant de quitter Sestri, elle dit un de ces mots profonds qui la vengeaient:

—Décidément, la noblesse des rois s'en va!—Mon aïeul a fait bâtir des palais, mon grand-père des maisons, mon père des bicoques et mon frère des nids à rats. Dieu aidant, mon fils rebâtira des palais!

Elle traversa Gênes et Modène, puis gagna Rome.

Elle partit de Massa, vers le milieu du mois d'avril 1832, et s'embarqua sur le Carlo-Alberto. Le 26, elle fit relâche à Gênes et, le surlendemain, elle était en vue de Marseille.

Il avait été convenu qu'un signal avertirait la princesse du moment précis où elle devait opérer son débarquement.

Ce signal était une fusée rouge qui devait être lancée à quelque distance du phare de Planier.

En même temps que M. Pierre Prémontré mettait en branle le tocsin de l'église Saint-Laurent, on lançait la fusée.

Quand nous montons à bord du Carlo-Alberto, Madame et son escorte avaient vu la fusée et attendaient qu'une barque préparée à cet effet vînt les chercher.

La nuit était noire et la mer soulevée, nous le savons.

Il fallut à la barque deux heures pour lutter contre les vagues, et toucher au navire.

Après de grandes difficultés, Madame put descendre du Carlo-Alberto dans l'esquif; il fallut encore deux heures pour atterrir.

Une cabane de pêcheurs servit d'asile cette nuit-là à celle qui avait vu l'Europe, la France et Paris à ses pieds.

Quand elle se trouva dans cette masure, fouettée par le vent de la mer, seule, en face de sa destinée, en face de ce royaume qu'elle venait reconquérir, elle dut réfléchir longuement sur le néant des choses humaines.

Marie-Thérèse, vaincue et fuyant, sa fille entre les bras, dut penser ainsi, avant qu'elle entendît ses fidèles Maggyars s'écrier en la saluant:

Moriamur pro rege nostro, Marià Theresà.

Madame ne put dormir.

Comment aurait-elle trouvé le sommeil quand, à deux lieues de là à peine, se jouait le commencement de cette redoutable partie?

A sept heures du matin, elle apprenait que le mouvement de Marseille avait échoué.

Ce fut pour son Altesse Royale une violente douleur.

Le mouvement de Marseille échoué, il fallait renoncer à toute espérance de soulever Lyon et Toulouse.

Mais si elle était profondément affligée de ce premier échec, Madame n'était pas découragée. Ainsi qu'elle l'avait écrit au marquis de Kardigân, elle comptait peu sur le Midi. Pour elle, toute la foi royaliste, cette foi qui ne se contente pas d'espérer, mais qui agit, s'était réfugiée en Bretagne.

Il semble que ces landes arides soient, en ce siècle, le dernier refuge des sentiments chevaleresques d'autrefois. Bertrand Duguesclin est né en Bretagne. Charette était digne d'y voir le jour; il y est mort.

Aussitôt deux partis bien opposés se formèrent autour de la princesse.

L'un était pour la retraite. Il engageait Madame à remonter à bord du Carlo-Alberto et à regagner Massa.

L'autre était pour la lutte, puisque aussi bien elle était commencée.

—Ecoutez, mes amis, dit la duchesse après avoir réfléchi, reculer maintenant ne serait pas seulement une faiblesse, mais une lâcheté.

Quelques-uns de mes serviteurs se sont compromis pour moi; ils ont risqué leur vie, leur liberté, pour avoir eu confiance dans ma parole royale. Cette parole ne leur fera pas défaut. Une princesse de Bourbon ne ment pas. Je suis en France: j'y reste.

M. de B…lh tenta vainement de prouver à Madame qu'elle devait partir.
Toute la froide raison du conseiller s'émoussa contre cette phrase:

—J'ai promis à mes soldats de me battre avec eux!

L'important était de quitter au plus vite la masure.

Évidemment, l'autorité devait être prévenue de la présence de Madame, et ne tarderait pas à la faire arrêter.

Elle s'enveloppa de nouveau de son tartan, et la petite escorte entoura la princesse qui partit à pied, pendant que M. de B…lh allait à la recherche d'une voiture.

Sur la route, pas le moindre tricorne de gendarme; tricorne menaçant, c'est-à-dire, car ceux qui rencontraient le cabriolet de la princesse saluaient avec respect.

Madame ne laissait pas que d'être intriguée.

Comment se faisait-il qu'on ne la surveillât pas davantage?

Elle en eut bientôt l'explication.

Au moment de quitter l'étroit chemin pour gagner la route de Marseille à Toulouse, les fugitifs arrivèrent sur le flanc d'une petite colline dominant la mer. Madame aperçut de loin le Carlo-Alberto qui fuyait à toute vapeur en prenant chasse devant une frégate de la marine:

—Ah! je comprends tout! dit-elle en riant.

IX

LE VOYAGE

Maurice de Carlepont avait bel et bien joué ce pauvre M. Jumelle, en lui disant que Madame et le maréchal de Bourmont étaient à bord du Carlo-Alberto.

Le sous-chef de la police politique se hâta d'aller prévenir le préfet du département, pendant qu'on ordonnait à une frégate de se préparer à donner la chasse au petit vapeur, dès que celui-ci ferait mine de s'enfuir.

Si l'autorité croyait Son Altesse sur mer, elle ne penserait pas à la chercher sur terre.

C'est, en effet, ce qui arriva.

Quelques minutes après la rencontre comique avec le gendarme, Madame vit la route de Marseille à Toulouse se dérouler à peu de distance.

—Votre Altesse veut-elle continuer sa route? demanda M. de B…lh.

—Si je le veux!

—Cependant… j'avais espéré…

—Qu'est-ce que vous aviez espéré, je vous prie?

—Que Votre Altesse renoncerait à aller plus loin.

—Une fois pour toutes, de B…lh, répondit gravement la princesse, je ne veux plus qu'on me parle de cela. Je fais ce que je crois être, ce qui est mon devoir.

Monsieur de B…lh s'inclina.

Madame reprit avec animation:

—Quoi! des hommes jeunes, riches, heureux, aimés, n'ont pas hésité à quitter famille, bonheur et richesse, pour se battre sur un signe de moi,—peut-être pour mourir. Et moi je ne les suivrais pas! Non, je fais ce que ferait mon fils à ma place; et je n'exposerai plus un prince français à recevoir une seconde lettre comme celle qu'écrivit Charette!

Le cabriolet arrivait sur la route.

—A gauche! ordonna Madame.

A gauche!… le sort en est jeté.

Le cabriolet partit.

Vers les quatre heures du soir, les voyageurs entraient dans un petit bourg.

Par le plus grand des hasards une calèche s'y trouvait à vendre.

Quand je dis: le plus grand des hasards, je parle du sentiment qu'éprouva la princesse; car au fond, bien qu'elle l'ignorât, c'était une chose très-naturelle.

M. de Bonnechose, ce noble et courageux jeune homme, qui gagna, dans cette campagne, l'immortalité du dévouement, avait pris les devants et fouillé le bourg jusqu'à ce qu'il eût trouvé cette calèche.

M. de Bonnechose ne devait plus abandonner la princesse jusqu'en Vendée.

Le transbordement se fit donc d'une voiture dans l'autre.

A la nuit close, Madame, très-fatiguée, voulut s'arrêter pour souper et coucher.

—Où sommes-nous ici? demanda-t-elle.

—A X…, Madame.

—A X…? Tant mieux, nous avons un ami ici.

—Lequel?

—M. de…

M. de Bonnechose fit un mouvement.

—Il est absent.

—Oui, dit M. de B…lh, mais son frère peut le remplacer.

—Son frère, dit M. de Bonnechose, est non-seulement républicain, mais encore maire de cette commune.

—Est-ce un honnête homme? demanda Son Altesse.

—Oui, madame.

—Eh bien, je me risque!

Elle alla frapper à la porte du gentilhomme républicain.

Une servante vint ouvrir.

—Je voudrais parler à monsieur de ***, dit Madame.

La servante alla chercher son maître.

—Monsieur, dit la princesse, vous êtes républicain; mais je me suis rappelée Charles Stuart fugitif. Je suis la duchesse de Berry, et je viens vous demander asile.

M. de *** salua respectueusement:

—Ma maison est aux ordres de Son Altesse, dit-il.

Madame passa chez cet ennemi une nuit calme.

Au matin arrivèrent deux amis: M. de Ménars et M. de Villeneuve, parent de M. de B… qu'ils devaient remplacer. M. de Villeneuve avait pris un passeport en son nom, lequel portait: «voyageant avec sa femme et son domestique.»

—Je vois bien la femme, dit son Altesse en riant, mais je ne vois pas le domestique.

—Nous allons le trouver sur la route, dit M. de Villeneuve.

On partit.

Il faisait un vent piquant et sec. Les chevaux marchaient bien, trop bien même; car, à une descente un peu rapide, ils prirent tout à coup le mors aux dents.

En vain M. de Ménars et M. de Villeneuve essayèrent-ils de les arrêter: la calèche descendait avec une rapidité effrayante.

De plus, cette voiture était vieille et menaçait à chaque soubresaut de se briser en deux.

Elle se contenta de verser.

Tout le monde était sain et sauf, mais la calèche était cassée.

—Comment allons-nous faire? demanda Madame.

—Rien n'est perdu, dit M. de Villeneuve. Est-ce que mon domestique n'attend pas sur la route?

—Oui, mais où?

—A deux kilomètres d'ici.

Madame prit le bras de M. de Villeneuve et fit bravement les deux kilomètres à pied.

En effet, le domestique, venu de Marseille dans un char-à-bancs, se tenait assis au bord du chemin.

Il se leva en apercevant les voyageurs. C'était un jeune homme d'une trentaine d'années, qui portait une élégante livrée noir et or.

M. de Villeneuve lui serra la main.

—Vous êtes bien familier avec vos gens, de Villeneuve! dit Madame en riant.

—J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. de Lorge, dit M. de
Villeneuve.

—Humble serviteur de Son Altesse! riposta M. de Lorge.

—Bravo! Partons, continua la princesse. Seulement, messieurs, une simple observation. A partir de cette heure, supprimez, je vous prie, des appellations dangereuses. Une Altesse courant les routes pourrait bien sembler extraordinaire. Je suis tout simplement madame de Villeneuve. Ne l'oubliez pas.

Le 5 mai, à sept heures du soir, Madame entrait à Toulouse.

Personne ne faisait attention à ce char-à-bancs, car les propriétaires des environs sont accoutumés à venir souvent en ville.

Pourtant un officier de la ligne se trouvait, par hasard, assis à la porte de l'hôtel devant lequel le char-à-bancs était arrêté.

M. de Villeneuve avait pris les devants pour acheter une chaise de poste.

Il devait continuer à petits pas jusqu'à ce que le char-à-bancs le rejoignît.

Cet officier regardait attentivement la princesse, qui sentait le danger, mais n'osait faire un mouvement ni ordonner le départ de peur d'appeler une dénonciation.

—Voyez donc, de Lorge, comme cet officier me regarde? dit-elle.

En effet, l'officier ne quittait pas des yeux le petit groupe formé par les voyageurs. Tout à coup il se leva et vint à M. de Lorge.

Il lui mit la main sur l'épaule.

Le gentilhomme croyait tout perdu, quand l'officier lui dit tout bas:

—Engagez votre maîtresse à acheter un autre chapeau, celui-là ne lui couvre pas assez le visage.

Puis, soulevant son képi, il salua la princesse en mettant dans cette action un respect caché que la prudence l'empêchait d'accentuer davantage.

—Brave coeur! murmura Madame. Ah! mes Français! mes Français!…

M. de Ménars avait accompagné M. de Villeneuve.

Un jeune homme de Toulouse, fort connu dans la ville, M. Neychens, aujourd'hui rédacteur de l'Union, devait les remplacer pour quelques heures.

Il fallait, autant que possible, éviter les soupçons. Or, M. Neychens avait l'habitude de faire souvent, en chaise de poste, le voyage de Toulouse à Bordeaux.

M. de Villeneuve fut rejoint à onze heures du soir. On quitta le char-à-bancs et le voyage se poursuivit avec une rapidité d'autant plus grande que le temps pressait. Ainsi que Madame l'avait écrit au marquis de Kardigân, elle voulait que le soulèvement de la Vendée eût lieu du 1er au 15 mai. Or, on était déjà au 5, presque, au 6. Elle était donc en retard.

Aussi fut-il résolu d'activer le voyage. A Agen, au lieu de continuer droit sur Bordeaux, par Marmande et La Réole, elle se dirigea vers Saintes, par Villeneuve-sur-Lot, Sainte-Foy et Libourne.

Aux environs de Saintes, M. de Villeneuve avait un ami. Cet ami était M. le marquis de Dampierre. Par malheur, il n'était pas chez lui. Il ne devait rentrer que le soir.

Or, ce jour-là était un dimanche.

Madame voulut assister à la messe du village, elle s'y rendit.

Naturellement personne ne la connaissait. Elle passa donc inaperçue.

Pourtant, vers la fin de l'office, au moment où le curé se retourna pour prononcer l'Ite missa est, il resta tout à coup interloqué. Heureusement personne ne fit attention à cet incident, que pas même la duchesse n'avait remarqué.

Les voyageurs allaient sortir de l'église, quand Madame s'arrêta.

Elle venait d'entendre entonner le Domine salvum fac regem nostrum
Ludovicum Philippum

Elle écouta la tête baissée.