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Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832

Chapter 52: XI
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About This Book

Set during the July insurrection and its aftermath, the narrative opens with an elderly marquis returning to Paris with his devoted servant to reunite with his grown children. Their journey collides with urban insurrection, barricades, wounded men, and the thunder of cannon. The story contrasts aristocratic lineage and Breton rural solidity with a sensitive young son whose frailty recalls his mother. Episodes blend intimate family portraiture, social detail of provincial life, and street fighting, examining loyalty, class obligations, and personal identity as political upheaval reshapes private destinies.

Puis deux grosses larmes roulèrent sur son visage.

—Qu'avez-vous, madame? demanda M. de Villeneuve.

—Ah! il a pris non-seulement le trône de mon fils… mais encore les prières que son peuple devait faire pour lui!

Il y avait tant de coeur, tant de loyauté choquée, tant de tendresse maternelle blessée dans cette exclamation, que les compagnons de l'illustre voyageuse se turent…

Pauvre princesse! hélas! on lui avait tout pris, en effet… tout, même les prières de la France!

Quelques heures plus tard, M. de Villeneuve arrivait, accompagné de la princesse, de M. de Ménars et de M. de Lorge, à la grille du château du marquis de Dampierre.

Le marquis était de retour.

M. de Lorge sonna; le concierge qui demeurait à côté de la grille, dans une petite maison de garde, vint ouvrir.

—Nous voudrions parler à M. le marquis, dit le gentilhomme.

—Oh! je crains que monsieur ne puisse vous recevoir, répondit le concierge.

—N'importe, conduisez-nous au château.

—Qui annoncerai-je à monsieur?

—Des amis: allez!

On introduisit les voyageurs dans un salon du rez-de-chaussée, pendant que le concierge transmettait à un valet de chambre la phrase de l'étranger.

On entendit un grand bruit dans tout le château, semblable à celui que produirait une légion de valets.

—Je suis sûre que nous tombons mal, observa la princesse.

Elle était un peu cachée par l'ombre des rideaux du salon. Aussi, quand
M. de Dampierre entra, ne l'aperçut-il pas tout d'abord.

—Bonjour, cher ami! dit M. de Villeneuve en tendant la main au marquis.

—Comment toi!… toi! qui arrives à l'improviste? C'est mal.

Le marquis avait prononcé cette phrase avec une telle conviction, que M. de Lorge se détourna pour cacher le sourire qui naissait sur ses lèvres.

M. de Villeneuve continua négligemment:

—Mon Dieu! cher ami, il ne faut pas m'en vouloir. Je passais à Saintes avec ma femme, et…

—Ta femme!…

—Oui. Et elle a désiré que je te présentasse à elle.

M. de Dampierre distingua seulement alors une dame dissimulée dans l'ombre des tentures. Il salua et reprit:

—Tu es donc marié?

—A ce qu'il paraît.

Madame s'avança. Le marquis la reconnut.

—Dieu!

—Monsieur le marquis de Dampierre, Madame, dit M. de Villeneuve. Et toi, cher ami, pardonne-moi cette petite comédie; mais Son Altesse est triste depuis ce matin, et j'ai voulu l'égayer un peu.

—Je suis heureux et fier, Madame, dit le marquis, que Votre Altesse…

—Assez d'Altesse, marquis! reprit Madame, qui jusqu'alors avait gardé le silence. Je suis ici, sur la route et sur le passeport, madame de Villeneuve.

—Alors, je remercie madame de Villeneuve, riposta le marquis en saluant de nouveau, de l'honneur qu'elle fait à ma maison, en s'arrêtant sous mon toit.

—Marquis, nous avons faim et nous sommes las, dit de Lorge.

—Vous avez faim!… Ah! quel malheur! j'ai justement à dîner, ce soir, vingt personnes.

—Tant mieux!…

—Parmi lesquelles le sous-préfet de Saintes et le lieutenant de gendarmerie de l'arrondissement.

—Qu'importe! dit la duchesse: ils ne me connaissent pas, et… d'ailleurs, je suis madame de Villeneuve.

En effet, M. de Dampierre présenta les nouveaux venus à ses hôtes, comme des amis attendus par lui.

Personne ne reconnut la princesse, personne excepté le brave curé.

Le matin, en entonnant l'Ite missa est, il avait déjà vu Madame. Il eut un tressaillement en la retrouvant dans le salon du marquis.

Nous passerons rapidement sur les détails de ce dîner, malgré le comique de la situation. Le lieutenant de gendarmerie et le sous-préfet de Saintes rivalisaient d'amabilités pour Madame.

S'ils avaient su!…

A onze heures du soir on se sépara; mais au moment de regagner son presbytère, le curé demanda à madame de Villeneuve de vouloir bien lui accorder quelques instants d'entretien.

La duchesse, un peu étonnée, y consentit.

—Madame, murmura le curé, ce matin, à la messe… j'ai laissé les autres dire à leur façon. Moi j'ai chanté: Domine salvum fac regem nostrum HENRICUM.

—Merci! monsieur l'abbé, dit-elle.

Ce pauvre curé de campagne n'avait-il pas deviné l'émotion profonde dont ce coeur de princesse et de mère avait dû être secoué?

Seul, quand ses ouailles oubliaient, seul il s'était souvenu. Il est vrai que celui qui reste fidèle à son Dieu sait rester fidèle à son roi.

* * * * *

Le lendemain, dès l'aube, ils repartaient. A Saintes, M. de Bonnechose les rejoignait et montait dans la chaise de poste.

Puis, par un crochet fait à travers champs, Madame revenait chez M. de
Dampierre.

Il était important que, dans le pays, on crût repartis les voyageurs de la veille.

Au reste, Madame était brisée de fatigue, et, à la veille de s'exposer à des fatigues plus grandes encore, elle sentait le besoin de prendre quelques jours de repos.

Puis, la princesse voulait se faire précéder de ses ordres en Vendée et en Bretagne. Elle resta donc chez le marquis de Dampierre.

Son premier mot à M. de Bonnechose avait été:

—Où est le maréchal?

M. de Bonnechose l'ignorait, et tous l'ignoraient encore. M. de Bourmont se tenait, avec raison, caché dans quelque retraite. Mais Madame devinait que sa présence était indispensable.

En effet, M. de Bourmont pouvait seul empêcher de se reproduire le fait désastreux qui avait tant nui à la première guerre de Vendée.

Les chefs de 1794, comme ceux de 1832, étant tous égaux entre eux, celui qui obtenait le commandement en chef blessait, par cela même, la susceptibilité des autres. Hélas! même dans le dévouement, il y a des côtés humains, donc des petitesses. Or, le maréchal, par son nom, par son grade, par l'éclat des services rendus, était plus qu'un autre l'homme désigné pour être généralissime. Tous accepteraient avec joie pour premier un maréchal de France.

Ensuite, Madame envoya aux principaux chefs la lettre suivante:

«Que mes amis se rassurent: je suis en France. Bientôt, je serai en Vendée. C'est de là que vous parviendront mes ordres définitifs; vous les recevrez avant le 25 de ce mois. Préparez-vous donc. Il n'y a qu'une méprise dans le Midi. Je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra ses promesses. Mes fidèles provinces de l'Ouest ne manquent jamais aux leurs. Dans peu, toute la France sera appelée à reprendre son ancienne dignité et à retrouver son ancien bonheur.

M-C. R.

15 mai 1832.»

Cet ordre collectif fut bientôt suivi d'une proclamation que Madame fit tirer à plusieurs milliers d'exemplaires à l'aide d'une presse portative.

Voici ce document:

PROCLAMATION
DE MADAME LA DUCHESSE DE BERRY

Régente de France

«Vendéens! Bretons! Vous tous habitants des fidèles provinces de l'Ouest!

Ayant abordé dans le Midi, je n'ai pas craint de traverser la France au milieu des dangers, pour accomplir une promesse sacrée: celle de venir avec mes braves amis, et de partager leurs périls et leurs travaux.

Je suis enfin parmi ce peuple de héros! Ouvrez à la fortune de la France! Je me place à votre tête, sûre de vaincre avec de pareils hommes. Henri V vous appelle. Sa mère, régente de France, se voue à votre bonheur.

Répétons notre ancien et notre nouveau cri: Vive le Roi! Vive Henri V!

MARIE-CAROLINE.

Imprimerie royale de Henri V.»

Comme la circulaire, cette proclamation fut datée du 15 mai.

Quand, le lendemain, après huit jours de repos, Madame quitta le château du marquis de Dampierre, elle était précédée de ces lignes chaleureuses et enthousiastes.

Pour la suivre maintenant, nous ne pouvons mieux faire que de copier l'écrivain militaire auquel nous devons une partie de ces renseignements[8]:

«Les chevaux de M. de Dampierre conduisirent Madame jusqu'à la première poste, où elle prit des chevaux et continua sa route par Saint-Jean d'Angély, Niort, Fontenai, Luçon, Bourbon et Montaigu.

Madame la duchesse de Berry traversait en plein jour, et en voiture découverte, le pays que quatre ans auparavant elle avait traversé à cheval, allant de château en château, et entourée des populations accourues sur son passage. Quant à M. de Ménars, propriétaire dans le pays, habitué de toutes les élections, comme électeur et éligible, ayant présidé le grand collége de Bourbon, c'était un miracle qu'il ne fût point reconnu à chaque pas.

Sans doute, les voyageurs furent protégés par leur imprudence même. Il est vrai que Madame avait une perruque brune, mais elle avait oublié de noircir ses sourcils blonds.

Elle fut obligée de les teindre avec du charbon, pour harmoniser leur couleur avec celle de sa perruque noire…»

… Au relais de Montaigu, M. de Lorge, habillé toujours en domestique, fut obligé, pour ne pas mentir à son costume, de manger avec les domestiques, et d'aider à atteler les chevaux.

M. de Lorge se tira de son rôle, comme s'il eût joué la comédie en société.

Le 17 mai, à midi, Madame descendait, accompagnée de M. de Ménars, au château de M. de N… Les deux voyageurs changèrent aussitôt de costume avec le maître et la maîtresse de la maison, qui montant dans leur voiture, continuèrent la route en leur lieu et place.

Le postillon, que les valets avaient grisé dans la cuisine, tandis que les maîtres changeaient de vêtements au premier, ne s'aperçut de rien; il enfourcha son porteur, à moitié ivre, et prit la route de Nantes, ne se doutant pas qu'on lui avait changé ses voyageurs, ou plutôt qu'ils s'étaient changés eux-mêmes.

La Duchesse avait donné rendez-vous à ses amis dans une maison située à une lieue à peu près du château, et appartenant à M. X… Vers cinq heures de l'après-midi, elle prit le bras de M. O… et gagna cette maison à pied, où MM. de Charette et de Ménars, vêtus de blouses, et chaussés de souliers ferrés, ne tardèrent pas à les rejoindre.

Le soir, Madame partit pour gagner une cachette qu'on lui avait ménagée dans la commune de Montbert. Elle était accompagnée en outre, par un gentilhomme du pays, M. de la R…e.

Quelques paysans escortaient les voyageurs.

On demanda à la princesse si elle voulait faire un détour ou passer la Maine à gué. Comme si elle eût voulu s'habituer du même coup à tous les périls, Madame préféra le danger à la lenteur.

On hésita pour savoir où l'on passerait la rivière. On se décida pour
Romainville, où la Maine est moins profonde.

Un paysan qui connaissait les localités, prit la tête de la colonne, sondant le chemin avec un bâton qu'il tenait de la main droite, tandis que de la gauche, il tirait à lui la Duchesse. Arrivés au tiers de la rivière, le paysan et Madame sentirent s'écrouler sous leurs pieds la pile sur laquelle ils avaient cru pouvoir s'aventurer.

Tous les deux trébuchèrent et tombèrent à l'eau.

Madame, tombée à la renverse, avait disparu, entièrement submergée. M. de Charette s'élança aussitôt, saisit la princesse par le bras, et la tira de la rivière. Mais elle était restée cinq ou six secondes sous l'eau, et avait failli perdre connaissance.

Les compagnons de Madame ne voulurent pas lui permettre d'aller plus avant. On la ramena à la maison d'où elle était partie. Elle changea de vêtements, et décidée, dès lors, à changer de route, monta en croupe derrière un paysan. En raison du détour, elle n'arriva que le 18 mai au village de Montbert. Elle y coucha…

Cependant, des gendarmes ayant été aperçus aux environs, il fut décidé que, pour plus de sûreté, Madame se réfugierait ailleurs. On approchait du moment décisif, et il ne fallait pas risquer de tout perdre par une imprudence inutile.

Aussi le lendemain, 20 mai, Madame se rendit dans une ferme voisine.

Ce ne fut que le 21 au soir, que Son Altesse repartit pour gagner la commune de Legé, où devaient se rendre M. de Breulh, et, à son défaut, M. Berryer.

Ce fut en effet ce qui arriva.

Les royalistes de Paris étaient de plus en plus surveillés. Les ministres de Louis-Philippe devinaient que cette insurrection vendéenne serait sérieuse, et faisaient tous leurs efforts pour arrêter, sinon supprimer, ce qui leur était impossible, tout échange de correspondances entre Paris et la Vendée.

Aussi les royalistes de Paris se dirent que si l'un d'eux se risquait à faire le voyage, il serait aussi surveillé étroitement.

Une imprudence pouvait amener la découverte de la retraite de Madame, et par conséquent son arrestation.

Il y eut un moment d'embarras et d'ennui très-réel pour eux.

Heureusement survint une circonstance fortuite qui sauva tout.

Berryer reçut avis qu'un assassin de La Charente-Inférieure, qui devait être jugé aux assises de la Rochelle, demandait à être défendu par lui.

Le motif d'un voyage était tout trouvé.

Le grand orateur cachait l'homme politique sous la robe de l'avocat.

Il n'allait plus en Vendée pour aider à l'insurrection, mais bien au contraire pour défendre un assassin.

Pour en finir une bonne fois avec ces détails historiques qui, bien qu'arrêtant la marche de notre action, sont rigoureusement nécessaires, voici ce qui se passa:

Berryer partit de Paris le 20 mai au matin et arriva à Nantes le 22.

L'homme de confiance de la Duchesse l'y attendait. Il vint prendre l'illustre voyageur, et tous deux s'éloignèrent de Nantes à cheval.

Au milieu de la nuit seulement, et après de nombreuses et émouvantes péripéties, les deux hommes parvinrent à la retraite que la princesse avait choisie.

Que se passa-t-il dans cette entrevue?

Hélas! elle n'est que trop connue!

Berryer et le comité de Paris étaient entièrement opposés à une action par les armes, action que les hommes énergiques, et réellement dévoués du parti, réclamaient et espéraient.

M. Saincaize, M. de Breulh, M. Hyde de Neuville, M. de Chateaubriand lui-même, ne se rendaient pas bien compte de la situation, et craignaient de se jeter dans ce qu'ils appelaient une «aventure.»

Berryer usa donc de son influence, influence doublée encore de son éloquence personnelle et de l'avis de ses collègues, pour combattre le projet de Madame.

La conférence dura une partie de la nuit.

La princesse refusait au nom de son fils, au nom de son devoir, au nom de la mission sacrée qu'elle avait reçue, et qu'elle devait accomplir.

A cinq heures du matin, Berryer l'emportait.

Madame était vaincue. Elle pouvait résister, refuser, quand on lui parlait des dangers qu'elle courait…

Mais Berryer mit en oeuvre des raisons qu'une âme élevée et forte comme celle de la princesse devait écouter avec émotion. Il lui parla de son fils, dont elle pouvait compromettre la couronne dans une insurrection; puis de ceux qu'elle ferait orphelins, de celles qu'elle ferait veuves.

Madame céda…

Elle écrivit une lettre qui suspendait les préparatifs faits pour le 24 mai.

Ce fut une faute et une grande faute!

A qui doit en incomber la responsabilité?

A Berryer d'abord, aux royalistes de Paris et un peu à Madame.

Ce fut la seule. Elle manqua de promptitude dans la décision, la force de la volonté et la rapidité dans l'exécution étant un des traits distinctifs de cette puissante nature.

Dès que Berryer eut reçu des mains de Madame la lettre qui donnait contre-ordre, il s'éloigna rapidement pour rentrer à Nantes.

La princesse renonçant à soulever la Bretagne et la Vendée, devait naturellement quitter la France, où sa présence devenait non-seulement inutile, mais encore dangereuse.

Elle comptait rejoindre à grande vitesse Nantes, dans une maison isolée, prendre là un passeport sous un nom supposé, qui l'y attendait, et sortir de France.

Mais Berryer ne devait pas voir arriver la princesse.

Dès que le fatal conseiller eut disparu, Madame se rappela la mission qu'elle avait reçue: mission sainte, qu'elle tenait de Dieu encore plus que des hommes, parce que Dieu seul donne aux rois l'hérédité de leurs droits.

Elle se rappela tout ce qui s'était fait déjà, tout ce qui se ferait encore, sans doute.

Peut-être revit-elle les ombres héroïques de Charette, de Lescure et de la Rochejacquelein venir l'adjurer, au nom de leur mort, de continuer l'oeuvre qu'elle avait commencée…

Elle prit la plume, et, au lieu de partir, envoya à Berryer une lettre où elle lui annonçait que, au lieu d'éclater le 24 mai, la guerre commencerait du 3 au 4 juin.

En effet, le 25, M. de Bourmont reçut la lettre suivante:

«Ayant pris la ferme résolution de ne pas quitter les provinces de l'Ouest, et de me confier à leur fidélité si longtemps éprouvée, je compte sur vous, mon cher maréchal, pour prendre toutes les mesures nécessaires à la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4 juin. J'appelle à moi tous les gens de courage. Dieu nous aidera à sauver la patrie!

Aucun danger, aucune fatigue ne me découragera. On me verra toujours aux premiers rassemblements.

Vendée, 25 mai 1832.»

Le lecteur comprend maintenant combien avait été funeste le conseil de
Berryer.

La plupart des chefs ayant fait leurs préparatifs pour le 24 mai, reçurent heureusement le contre-ordre qui remettait la levée de boucliers au 4 juin. Mais quelques-uns de ceux d'en deçà de la Loire ne purent être prévenus, ce qui amena des soulèvements partiels facilement écrasés.

Or, à cette date du 25 mai où nous sommes parvenus, une dizaine de chefs avaient reçu des ordres pour attendre.

Nous savons que Jean de Kardigân et Henry de Puiseux attendaient, eux, avec leurs hommes, dans les bois de Machecoul.

Le 26 au matin, un paysan, le front couvert d'un large et épais chapeau campagnard, se présenta aux avant-postes, derrière lesquels se tenait Madame.

Il montra une passe signée du maréchal de Bourmont.

—Votre nom? demanda le factionnaire au paysan.

—Jean-Nu-Pieds.

Ils ne s'appelaient, les uns et les autres, que par des faux noms.

—Bien.

Jean-Nu-Pieds fut introduit dans une chambre où se trouvait un jeune gars d'environ dix-huit ans, qui mangeait un potage aux choux.

Au bruit des pas il se retourna.

—Bonjour, marquis! dit-il.

C'était Madame, ou plutôt Mathurine.

X

LES BOIS DE MACHECOUL

Jean de Kardigân et ses amis avaient été fidèles au rendez-vous. Le 4 mai, toutes les troupes placées sous son commandement, et qui, sans compter les non-valeurs, se composaient de douze cents hommes, se trouvèrent réunies dans les bois de Machecoul.

Mais revenons de quelques pas en arrière.

Le lecteur a, nous l'espérons, gardé le souvenir de cette nuit agitée où le marquis, la Pâlotte, Jacquelin et Aubin Ploguen avaient fait leur expédition à la crique de Bel-Râch.

Au retour, Henry du Puiseux, arrivé sur le brick hollandais l'Espérance, avait remis au marquis les dépêches et les ordres de Madame.

Puis, deux paysans, un jeune, Pinson, un vieux, Leneguy, étaient venus frapper à la porte du vieux manoir pour demander l'hospitalité.

Nul n'avait soupçonné que Pinson était cette Fernande, dont le marquis s'était brusquement séparé. Seul, Aubin Ploguen s'était douté de quelque chose; seul, le Breton fidèle avait pressenti qu'un mystère était caché sous le déguisement de la jeune fille.

A son réveil, Pinson éprouva ce double et contraire sentiment de la crainte et de la joie.

La joie… car elle était près de Jean.

La crainte… car le jeune homme pouvait tout deviner et s'éloigner d'elle encore une fois.

Le marquis ne s'aperçut de rien. A peine donna-t-il un regard à ce petit paysan qui lui était envoyé; sur la lettre du vieux Gouësnon, il l'avait purement et simplement accepté dans son état-major; état-major, hélas! dont les fatigues dépassaient souvent celles des simples soldats!

Madame appelait à elle tous ses fidèles pour le 4 mai.

Le marquis de Kardigân, qui ne pouvait savoir qu'à cette date Madame était à peine au milieu de son périlleux voyage, commanda tous ses hommes pour qu'ils fussent arrivés avec lui dans les bois de Machecoul au jour indiqué.

Le voyage de Kardigân à Machecoul se fit par des chemins détournés, nuitamment; les douze cents hommes divisés en petites bandes marchaient isolément.

Il est vrai que les autorités des communes savaient parfaitement à quoi s'en tenir. A mesure que le moment de la prise d'armes approchait, les maires dans les cantons, les lieutenants de gendarmerie dans les arrondissements se tenaient préparés à tout événement.

Fernande n'avait naturellement pas quitté Jean de Kardigân.

Aubin Ploguen, depuis le départ, suivait silencieusement des yeux cet enfant. Il était ravissant, ce petit Pinson!

Le costume des paysans bretons de la côte est d'une élégance inconsciente à charmer Neuville ou Stevens, ces maîtres peintres.

Figurez-vous une veste étroite s'arrêtant à la taille, et attachée par devant par des boutons de cuivre. Le col de couleur est rabattu, laissant apercevoir le cou bien attaché et ferme de la jeune fille. Sur ses cheveux bruns elle a mis une perruque blonde, cette longue chevelure que les paysans du Morbihan et de l'Ille-et-Vilaine laissent pendre au milieu des épaules.

Ces cheveux blonds changeaient l'expression de la physionomie de
Fernande au point de la rendre méconnaissable.

Malgré les quelques regards que le marquis de Kardigân avait indifféremment jetés sur elle, il ne s'était pas un seul instant douté que ce petit Pinson cachait ce qu'il adorait par-dessus tout au monde.

Dans la nuit qui suivit le départ, ils arrivèrent aux bois de Machecoul.

La troupe prit son cantonnement sous les fourrés épais.

Aubin s'était écarté de ces cantonnements pour aller chercher des approvisionnements nécessaires.

Leneguy, la Pâlotte, Henry de Puiseux, Jean, Pinson, M. Lambquin et deux autres paysans formaient l'état-major.

Leneguy tailla à pleines branches et eut bientôt construit un petit bûcher derrière lequel vinrent se chauffer les combattants futurs.

Il faisait un vent sec qui passait en sifflant à travers les branches.

Le pauvre Pinson grelottait.

Jean s'en aperçut, et, détachant son manteau, le jeta sur les épaules de l'enfant.

—Merci, monsieur, murmura-t-il.

Le marquis ne reconnut pas la voix.

Et pourtant Dieu sait que sa pensée ne se détournait pas de cette radieuse image qui restait pour lui comme un paradis perdu.

Le feu flambait joyeusement. La flamme grimpait à mi-hauteur des arbres, et nos héros s'étaient couchés à terre, tournés vers cette douce chaleur.

Jacquelin dormait, M. Lambquin dormait, les trois paysans dormaient.

Il n'y avait d'éveillés que ceux que secouait une passion humaine.

—Remarques-tu la tristesse de la Pâlotte? demanda Henry à Jean.

—Oui.

—Sais-tu d'où cela vient?

—Non.

—Mon cher, il y a dans cette femme quelque chose qui m'intrigue. Le romanesque de sa vie a un côté séduisant. Quand on pense que cette paysanne si belle sous sa robe de laine, qu'elle semble être encore une grande dame, a été la baronne de Sergaz! Et la baronne de Sergaz n'était elle-même qu'une obscure ouvrière de Lille!

—Où veux-tu en venir?

—Tu me traiteras de rêveur.

—Va toujours.

—Eh bien! je suis convaincu qu'il y a en elle quelque chose que nous ne connaissons pas: je viens de te le dire, et je suis sûr de ne pas me tromper.

—Quoi?

—Eh! si je le savais, je ne te le demanderais pas!

—Enfin…

—Écoute. Ses yeux ont parfois une fixité qui m'inquiète…

Pinson était placé à côté d'Henry de Puiseux. A mesure que le jeune homme parlait, il se tournait doucement, afin de prêter une attention plus grande à ce qu'il disait.

Il eut un léger tressaillement, et jeta involontairement les yeux sur la Pâlotte; en effet, la jeune femme, assise devant le feu, la tête appuyée dans la main, semblait rêver profondément. Son regard fixe, dardé sur la flamme, paraissait y contempler la suite d'un roman, le spectacle d'un drame.

—Dieu! murmura Pinson, elle aime!

Était-ce l'amour?

Henry continua:

—Mon cher Jean, la vie a des fatalités étranges. Plus je vais, plus je le sens. Elle est faite de soubresauts et de hasards. Qui nous aurait dit, il y a quatre ans, quand la flotte du roi de France partait pour Alger, quand il racontait avec joie à LL. AA. RR. Madame la duchesse de Berry et Madame la Dauphine, les premiers triomphes de ses soldats, qui nous aurait dit qu'une heure viendrait, heure rapprochée, où ce roi vainqueur souffrirait en exil, où l'une de ces mêmes princesses viendrait partager notre existence de périls et de privations?

Eh bien! ami, je sens qu'un drame va se jouer autour de nous. Il est là, dans l'ombre, près de ce feu où nous nous chauffons, près de ce bois où nous nous sommes réfugiés.

—Tu rêves!

—Qu'avais-je dit? Tu ne me crois pas!… Tiens! as-tu remarqué ce petit
Pinson?

—Le fils de Gouësnon?

—Ah! c'est le fils du fameux Gouësnon?

—Oui.

—C'est étonnant…

—Pourquoi?

—Oh! rien.

—Mais que voulais-tu me raconter sur cet enfant?

—Rien, te dis-je…

Pinson avait écouté la suite des paroles d'Henry de Puiseux avec une attention aussi grande que le commencement.

Seulement, une crainte vague s'était emparée de son coeur.

Pauvre Fernande!

N'avait-elle donc pas encore fini son dur apprentissage de la souffrance?

Henry et Jean avaient cessé de causer. Tous les deux s'étaient enveloppés dans leurs manteaux et dormaient. Les deux femmes, seules, ne trouvaient pas le sommeil.

Ah! si la Pâlotte avait su!

Mais elle ne pouvait pas savoir. Pinson essuya doucement une larme qui coulait sur sa joue.

—Il est là! et il me croit bien loin de lui, pourtant! murmura-t-il.

C'était la seconde fois que cette idée-là lui venait…

Tout à coup, la Pâlotte se redressa. Elle jeta un regard autour d'elle.

Elle crut, sans doute, que personne ne pouvait la voir, car elle se pencha vers Jean, comme pour contempler son visage.

Ses yeux brillaient, et la pâleur de son front avait augmenté.

Ce fut une révélation pour Pinson.

—Grand Dieu! dit-il à voix basse, est-ce que M. de Puiseux aurait eu raison? Est-ce que?…

Elle n'acheva pas. Une angoisse sourde l'oppressait.

XI

LA PALOTTE ET PINSON

Quand vint le matin, tous les soldats rangés sous les ordres du marquis de Kardigân étaient réunis dans les bois de Machecoul. Dès lors une vie nouvelle commençait pour nos héros.

Madame cessait de s'appeler madame; on ne devait plus la nommer que Mathurine ou ma Tante, quand elle resterait en paysanne; que Petit-Pierre, quand, ainsi que Fernande, elle deviendrait un jeune gars de Bel-Râch ou d'Erqui.

Le marquis de Kardigân devenait Jean-Nu-Pieds, et Henry de Puiseux, Petit-Bleu.

Jean-Nu-Pieds ordonna de commencer aussitôt les travaux de défense.

Ces travaux étaient fort importants; car il ne fallait pas s'exposer à se laisser tourner par les troupes de Louis-Philippe.

Voici en quoi ils consistaient:

Le marquis fit abattre à chaque sentier débouchant de la forêt dans la plaine une centaine d'arbres. Ces arbres, placés en travers de la sente, formèrent un obstacle infranchissable devant lequel devaient s'arrêter les soldats, pendant que les chouans feraient feu, abrités derrière leurs palissades.

Ce travail dura toute la matinée, et chacun y prit part, Pinson et
Jacquelin comme les plus grands.

A midi, les chouans commencèrent à visiter leurs armes à feu.

Puis, le marquis fixa à chaque escouade son cantonnement particulier.

Les onze ou douze cents hommes placés sous son commandement étaient divisés en dix bataillons de cent quinze hommes chacun environ; cinq bataillons avaient pour chef Henry de Puiseux; les cinq autres Jean-Nu-Pieds. A son tour, chaque bataillon formait quatre escouades de vingt-cinq à trente hommes.

Au milieu des bois de Machecoul s'élèvent des grottes vastes, qui ont dû être autrefois des dolmens, ces autels où les prêtres druidiques offraient des sacrifices humains à leurs dieux sanglants. Là étaient emmagasinés des cartouches et des vivres. Il y en avait pour deux mois. Et quand ces provisions seraient épuisées, la mer se chargerait, par le vaisseau l'Espérance ou un autre, d'en apporter de nouvelles.

Le soir de ce second jour, on distribua des vedettes.

Jean et Henry avaient à peine une heure à eux pour causer. Tout leur temps était absorbé par les soins de leurs commandements.

Une huitaine de jours s'écoulèrent ainsi: on était au 13 mai.
Jean-Nu-Pieds commençait à devenir inquiet du retard éprouvé par Madame.

Il savait cependant que Son Altesse était en France, et que la tentative de Marseille avait échoué.

Toutes ces préoccupations avaient naturellement empêché le marquis de remarquer Pinson. Mais si, lui, n'avait pas prêté son attention au prétendu fils du vieux Gouësnon, il n'en était pas de même d'Aubin Ploguen et de la Pâlotte.

Le Breton et la jeune femme, pour des raisons différentes, il est vrai, voyaient plus clair que les autres. Seulement, Aubin était arrivé à une certitude presque complète, tandis que la Pâlotte ne faisait encore que soupçonner.

Fernande semblait ne pas se douter ni s'apercevoir de la surveillance dont elle était l'objet. Comment la pauvre enfant se serait-elle méfiée?

Il est vrai que le regard calme d'Aubin Ploguen la gênait quand il s'arrêtait sur elle.

Mais la loyauté qu'elle lisait dans cet oeil clair ne lui inspirait aucune crainte.

Quant à Henry de Puiseux, il avait oublié presque entièrement les soupçons qui lui étaient venus tout d'abord.

Vers le 17 mai, Jean-Nu-Pieds reçut la proclamation et la circulaire écrites par Madame au château de M. de Dampierre, proclamation et circulaire que le lecteur connaît déjà.

Dès lors, en calculant l'arrivée probable de Madame, il pouvait fixer le jour où il se rendrait auprès d'elle.

D'un autre côté, comme naturellement plus approchait le moment de la lutte, plus il fallait augmenter la surveillance, il fit faire de nouveaux travaux de défense.

Les bois de Machecoul ne pouvaient être attaqués que sur leur versant nord. Il résolut de les enceindre de ce côté-là par un long fossé circulaire qui formerait une espèce de contrefort.

Il fut arrêté que les travailleurs partiraient dès l'aube, pendant que la Pâlotte, Jacquelin et Pinson iraient à Nantes aux nouvelles.

La Pâlotte accepta cette mission avec joie; mais quand elle sut que Pinson devait l'accompagner, elle ordonna à son fils de rester dans les bois.

Elle désirait sans doute rester seule avec ce singulier paysan qui avait les pieds si petits et les mains si blanches.

Ils partirent tous les deux au matin, emportant des provisions pour la journée.

Fernande, loin de dépérir dans cette vie de fatigues et de dangers, prenait chaque jour de nouvelles forces. Il y a de ces natures que l'existence active grandit et réconforte.

—Viens, petit, dit la Pâlotte en prenant le bras de la jeune fille.

Pinson dégagea son bras tranquillement, sans brusquerie, et suivit la
Pâlotte qui avait pris le sentier de la plaine.

—C'est étrange, pensa la Pâlotte.

Les deux femmes descendaient le petit chemin tout vert, ombragé par des arbres épais, dans lesquels chantaient les oiseaux, qui fêtaient le printemps.

De temps en temps, elle jetait un regard curieux sur son compagnon, non qu'elle eût deviné une femme dans Pinson: elle était à mille lieues de cette idée, mais elle avait la prescience qu'on lui cachait un mystère, peut-être même un danger menaçant pour Jean de Kardigân.

Fernande se taisait. Quand le coeur est rempli de pensées, les lèvres restent muettes.

Arrivées au tiers de leur course, la Pâlotte tira de son bissac le déjeuner et proposa à Pinson de prendre des forces:

—Au reste, petit, tu dois connaître le pays, dit-elle.

—Oui.

—Est-ce que tu n'es pas de Savenay?

—En effet.

—Ton père, le vieux Gouësnon, chez lequel nous arriverons à la nuit, car n'oublie pas que nous ne devons pas nous montrer de jour, ton père, le vieux Gouësnon, pourra bien nous offrir l'hospitalité?

—Certainement…

Il y eut un silence.

La Pâlotte avait fait deux parts de la viande froide et du pain emportés par elle.

—Tiens, prends, petit.

Et elle lui tendit sa part du déjeuner.

—Merci.

—Sais-tu que tu n'es pas bavard? continua la Pâlotte.

—C'est que je parle mal le français, répondit Pinson, avec un léger embarras et en traînant un peu sur ses mots, comme s'il eût fait un effort pour les trouver.

—Tu connais mieux le bas-breton, n'est-il pas vrai?

—Dame!…

—Eh bien! veux-tu m'en dire quelques mots? C'est une vraie musique, votre langage de ces côtés-ci, et je n'aime rien tant que l'entendre.

Fernande avait été élevée aux environs de Savenay, nous l'avons dit. Elle connaissait donc à merveille le patois breton, et rien ne lui était plus facile que de contenter la Pâlotte.

Celle-ci vit que cette première épreuve échouait. Elle remit à plus tard la suite.

—Allons, en route, petit, dit-elle.

Toutes les deux reprirent leur marche. Au reste, elles n'avaient pas à se hâter; de Machecoul à Nantes il y a à peine une demi-journée de marche. Elles devaient seulement entrer à la nuit tombante dans la capitale de la Loire-Inférieure, où le vieux Gouësnon était venu de Savenay, exprès pour les recevoir et leur donner des nouvelles.

Elles tournèrent donc à droite, laissant sur la gauche le lac de
Grandlieu, et dépassèrent bientôt Château-Thibaut.

—Avons-nous des amis ici? demanda la Pâlotte, qui montra à son compagnon le village assis à leurs pieds au bas de la colline.

Cette demande augmenta encore la gêne de Pinson, qui de rouge qu'elle était devint blanche.

—Mais…

—Tu ne le sais pas?

—Si… je le sais…

—Aussi… je me disais que c'eût été trop étonnant. Comment! toi…—toi qui es du pays…—car tu es du pays…—ne connaîtrais-tu pas ce château?

—Mais je le connais, je le connais.

—En bien! à qui appartient-il?

En faisant cette question, la Pâlotte ne se doutait pas de l'effet qu'elle produisait sur Fernande.

—Il appartient à un bleu, murmura-t-elle d'une voix étranglée.

—A un bleu?

—Oui.

—Et comment s'appelle-t-il? Tu dois le savoir, puisque tu es… puisque tu es du pays.

—Il s'appelle…

Elle s'arrêta et ajouta plus bas:

—Monsieur Grégoire…

En effet, la maison était un bien de son père.

XII

OU LA PALOTTE GUETTE

Le reste du voyage fut silencieux jusqu'à Nantes. Elles y arrivèrent à la nuit tombée. La Pâlotte réfléchissait aux étrangetés de Pinson; Pinson s'effrayait des questions réitérées de la Pâlotte.

Celle-ci était de plus en plus persuadée que son compagnon lui cachait la vérité. Mais elle ne le soupçonnait pas d'être une femme.

Non. Aubin Ploguen seul avait eu comme une arrière-pensée de la réalité; mais la Palôtte croyait que Pinson était un espion envoyé par les autorités de Louis-Philippe.

Comment M. de Kardigân eût-il pu se méfier de cet enfant?

Le vieux Gouësnon les attendait dans une petite maison, à l'extrémité des ponts de Cé.

Il vint les bras ouverts à Pinson, et l'embrassa en disant:

—Bonjours, mon gars!

—Il le connaît donc! pensa la Pâlotte, alors il n'aurait pas menti.

En effet, il était bien difficile de se méfier du vieux Gouësnon, un austère chouan, le seul vivant de ceux qui avaient fait toutes les guerres de Vendée depuis 1793.

On citait avec orgueil, dans la lande, un mot de Charles X, qui avait dit:

—Le paysan Gouësnon est un bon gentilhomme.

Gouësnon conduisit les deux femmes aux deux couchettes qui leur avaient été préparées.

Ces deux couchettes étaient placées dans des mansardes attenantes l'une à l'autre. Pinson avait l'air d'être brisé de fatigue. La Pâlotte allait s'étendre sur son lit, quand il lui sembla entendre un bruit de pas au dehors.

Elle ouvrit la petite fenêtre de sa mansarde et regarda.

En effet, la chambre de Jacqueline était au premier étage, et de là, on pouvait facilement voir et entendre dans la rue.

Elle se pencha.

Il faisait nuit. Une clarté douce s'épandait sur tous les objets, colorant de ses reflets mats les murailles de la maison. Or, contre cette muraille se tenait appuyé un homme, enveloppé d'un manteau, et dont un chapeau couvrait le visage.

Cet homme ne pouvait se douter de l'espionnage dont il était l'objet. Au reste, il n'eût pu apercevoir la Pâlotte, à demi cachée derrière les contrebas de la mansarde.

Il attendit là pendant un quart d'heure.

Cependant la ruelle était déserte. Personne, en ce temps troublé, ne se serait risqué si tard en un quartier isolé.

Au delà du cercle des maisons, on voyait l'enfilade des ponts de Cé, déserts eux aussi.

Quand un quart d'heure se fut écoulé, l'homme se retourna, et ramassant un petit caillou sur le sol, le jeta contre les vitres de la mansarde occupée par Pinson. La Pâlotte avait éteint sa chandelle. Celle du petit gars se reflétait encore derrière les fenêtres. Était-ce donc un signal?

Jacqueline retenait son souffle pour ne pas trahir sa présence, elle se croyait en face d'une machination infâme: qui sait si elle n'était pas sur la trace d'un complot d'espionnage?

Deux fois de suite l'homme embusqué jeta des pierres contre les vitres. La fenêtre de Pinson ne s'ouvrit pas. Enfin, il se mit à frapper cinq fois dans ses mains, à intervalles inégaux.

Aussitôt la fenêtre s'ouvrit.

—Est-ce vous? dit la voix de Pinson.

—Oui.

—Quand êtes-vous arrivé de Paris?

—Hier matin.

—Que m'apportez-vous?

—Une lettre.

—Ah!

Pinson prononça ce mot d'une voix étouffée.

—Comment ferez-vous pour me l'envoyer?

—Avez-vous une corde?

—Oui.

—Laissez-la pendre. J'y attacherai la lettre.

Pinson fit glisser le long de la maison une ficelle assez forte. Elle se releva bientôt tirée par la main émue de la jeune fille, et la Pâlotte aperçut distinctement un morceau de papier blanc à son extrémité.

—Si je pouvais m'en emparer? pensa-t-elle. Comment faire?

—Merci, ami, murmura Pinson. Vous avez été bon et dévoué, merci!

—J'ai quelque chose à vous demander?

—A moi?

—Oui.

—Parlez vite. Si cela est en mon pouvoir…

—Je veux pénétrer dans les bois de Machecoul.

—C'est impossible!

—Impossible? N'importe! il le faut.

—Hélas! Jérôme, que me demandez-vous là? Je sens qu'on se méfie de moi là-bas. Le vieux Gouësnon m'a pourtant fait passer pour son fils, ce devrait être un titre suffisant. Mais non. Je devine aux regards qu'on me lance qu'on me redoute: un enfant!

—Ils sont donc soupçonneux?

—Oh! oui.

—Comment faire?

—Pourquoi teniez-vous à pénétrer dans les bois de Machecoul?

—Ce serait trop long à vous raconter. Attendez que je puisse causer longuement avec vous.

—Avez-vous vu mon père?

—Oui.

—Écoutez-moi aussi, je veux absolument vous parler. Demain soir nous serons, ma compagne et moi, dans la cabane de Jozon le pêcheur, au bord du lac de Grandlieu. Allez au château de M. Grégoire, à Château-Thibaut. Vous direz que vous venez de ma part et on vous ouvrira. Demain soir, à onze heures, j'irai vous attendre dans une barque, qui est à cent mètres environ de la cabane de Jozon. La barque est cachée sous des arbres très-feuillus; on ne pourra nous voir.

—Bien. A demain!

—A demain. Vous n'oublierez rien?

—Non…

La fenêtre se referma, et la Pâlotte n'entendit plus que le bruit des pas d'un homme qui s'éloignait.

Elle rentra dans sa mansarde, et, haletante, émue jusqu'au fond de l'âme, elle se mit à réfléchir à la portée, à la signification de la scène nocturne qu'elle venait de surprendre.

—J'avais bien deviné, pensait-elle. Ce Pinson est un espion, un traître! Il veut vendre le maître… Mais je suis là, moi!

Elle marchait dans l'étroite chambre, les bras croisés sur sa poitrine; un feu sombre brillait dans ses yeux.

—Et tous ces hommes qui sont les amis du maître n'ont rien vu! Ils ont cru à ce Pinson! Oui, mais eux, ce ne sont que les amis, tandis que moi… tandis que moi!…

Elle s'arrêta.

Puis, elle reprit avec une animation croissante:

—Je garderai ce secret pour moi seule. Je veux être seule à veiller… Quand il saura que je l'ai sauvé, peut-être son coeur s'amollira, et alors!…

Un sourire vint effleurer la lèvre de cette splendide créature.

Elle resta quelques instants encore à rêver; puis elle s'étendit sur sa couchette. Mais elle ne put dormir.

Le lendemain, dès l'aube, elle était debout, n'ayant pu réussir à fermer l'oeil de la nuit.

Elle avait réfléchi. La complicité de Gouësnon dans une trahison lui paraissait inadmissible. Le mieux était de croire, selon elle, que la religion du vieux chouan avait été surprise.

En tous cas, elle était frappée de ce qu'avait dit Pinson.

—Vous irez de ma part à la maison de M. Grégoire, à Château-Thibaut, et l'on vous ouvrira.

Or, quand la veille, elle avait demandé à Pinson qui était ce M.
Grégoire, Pinson lui avait répondu: C'est un bleu.

Au reste, l'enfant avait dit vrai. Gouësnon les envoya au lac de Grandlieu. Sa maison du pont de Cé était observée. Il valait mieux ne pas exposer les dépêches à être surprises.

La journée s'écoula entièrement, sans que ni l'une ni l'autre ne sortissent. La Pâlotte feignait de ne rien savoir. Au rebours de la veille, où elle s'était montrée méfiante avec son compagnon, elle fut plus pleine d'entrain et de gaieté en lui parlant.

Puis, à quatre heures du soir, Gouësnon fit atteler une petite charrette. On la remplit de foin et de paille, comme pour simuler le retour d'un marché, les deux femmes montèrent sur le petit banc, et Gouësnon prit place à côté d'elles.

En deux heures ils arrivèrent à Château-Thibaut. Sur la route, ils rencontrèrent des soldats. A une lieue et demie du village, un groupe d'hommes sur la route.

—Arrête, la voiture, cria une voix mâle.

Gouësnon retint son cheval. Celui qui avait crié s'approcha.

C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, haut en couleur, de grande taille et d'expression énergique. Il portait les insignes de général de brigade. Le cordon de commandeur de la Légion d'honneur brillait à son cou.

Cet homme était le général Dermoncourt, récemment envoyé de Paris pour commander la subdivision de la Loire-Inférieure.

Gouësnon le reconnut sans doute, car il porta béatement la main à son béret, en prenant cette mine niaise que savent si bien se donner les Bretons dans les circonstances difficiles. Que voulez-vous? La Bretagne est si près de la Normandie!

—Où vas-tu? demanda le général.

—Où je vas, monsieur?

Il y eut un silence. Dermoncourt observait attentivement le paysan.

—Ah! mon gaillard, je te connais! dit-il. Holà! deux hommes, pour m'empoigner celui-là!…

XIII

BLANCS ET BLEUS

A l'ordre du général Dermoncourt, deux chasseurs à cheval s'élancèrent.

Avant que Gouësnon ait pu se défendre, il était jeté à bas de la charrette et conduit au milieu d'un groupe de soldats.

Le paysan ne dit pas un mot. Il se contenta de jeter un coup d'oeil à
Pinson, coup d'oeil énergique, qui contenait un monde de paroles.

Pinson-Fernande feignit de n'avoir rien vu. Mais se tournant vers le général Dermoncourt:

—Comment, général, vous arrêtez mon ami Gouësnon?

—Tais-toi, blanc-bec! Et toi, le vieux, avance à l'ordre. Dis-moi, te rappelles-tu le capitaine républicain commandant l'escouade qui prit Charette?

—Oui, répondit Gouësnon d'une voix grave et sombre.

—L'as-tu reconnu?

Le paysan darda sur l'officier son regard farouche:

—Oui…

Il y eut un silence, pendant lequel ces deux hommes, ennemis éternels l'un de l'autre, se regardèrent attentivement.

—Ah! tu le reconnais? reprit Dermoncourt de sa voix sèche et vibrante. Eh bien, tu as bonne mémoire. Je ne t'ai pas oublié, mon gars! Tu étais dans le bois, à cinq mètres de la place où Charette gisait, blessé à mort; ce qui n'a pas empêché les gredins de Nantes de le fusiller… lui, un soldat… lui, un héros!… Moi, j'étais le capitaine. Quand je me suis avancé vers lui, pour le relever, tu t'es adossé contre un arbre… Je te vois encore! et tu m'as tiré un coup de fusil. Est-ce vrai?

—C'est vrai!

—Tu vois que j'ai la mémoire bonne, mon gars. Tes cheveux et ta barbe ont blanchi comme les miens. N'importe: les événements et les années ont passé sur nous sans nous changer tous les deux…

Gouësnon s'était redressé.

Un feu sombre luisait dans son oeil. Il se croisa les bras et se postant en face du général:

—Je ne sais pas mentir! dit-il. Oui, je vous reconnais, moi aussi! je vous l'ai avoué. Vous êtes le bleu qui a relevé Charette… J'ai tiré sur vous… je vous haïssais… je vous hais encore! Et après? Il n'y a rien de changé, comme vous dites: vous à gauche, moi à droite. Empoignez-moi, si bon vous semble; faites-moi fusiller, par rancune: je m'en soucie comme d'une noix verte. Que j'aie le temps de me recommander à la bonne Dame-d'Auray, et je serai content. Allons, faites vite! Vous êtes bleu, je suis blanc: ni vous, ni moi, n'aimons à attendre!

Rien ne saurait rendre l'énergie sauvage avec laquelle Gouësnon prononça ces paroles. Les soldats de Dermoncourt se regardaient, émus malgré eux par le courage de cet homme qui, adossé à la mort, se retournait comme le sanglier pour se défendre encore.

Le général mâchait sa moustache grise avec acharnement. Lui aussi était impressionné. C'était un honnête homme, fort dans le danger, calme dans le repos.

A quarante ans de distance, il retrouvait les mêmes haines, les mêmes colères. Et lui, le républicain convaincu, lui, qui avait traversé l'épopée impériale en gardant sa conviction pure et entière, il se demandait quel pouvait bien être ce principe qui faisait si grands, si fermes dans leur foi, ces hommes, toujours les mêmes.

—Écoute bien, vieux, reprit-il. Je t'ai fait arrêter, non pour le passé, mais pour le présent… Jadis, en venant au secours de ton général et en tirant sur moi comme sur un lapin, tu as fait ton devoir: exactement comme je fais le mien aujourd'hui. Mais, comprends-moi: tu m'es suspect. On m'a dit que les blancs s'étaient réfugiés dans les bois de Machecoul… Je te rencontre sur le chemin de Machecoul… Tu saisis, hein? Explique-toi, allons!

Pinson avait suivi cette scène impressionnante avec une évidente émotion. Il s'avança vers Dermoncourt.

—Général, dit-il…

—Ah! c'est encore toi, blanc-bec?

—Oui, c'est encore moi. J'ai à vous dire une chose importante.

—Eh bien! parle…

—Non.

—Tu ne veux pas parler?

—A vous, si; mais devant tous vos soldats, jamais!

Dermoncourt savait qu'en temps de guerre il ne faut rien négliger. Il poussa son cheval sur le côté, et fit signe à Pinson de s'approcher.

Quand le jeune gars fut à portée, il le saisit par la ceinture et, le hissant jusqu'à lui, l'assit sur le devant de sa selle.

—Allons, que veux-tu?

—Général, dit Pinson à voix basse, et de façon à n'être entendu que de l'officier général, me reconnaissez-vous?

—Toi!

—Oui, moi.

—Non!…

—Je suis Fernande Grégoire.

Dermoncourt fit un tel soubresaut que son cheval recula.

—La fille de votre ami M. Grégoire, continua Pinson, le républicain, comme vous.

—Vous, Fernande!…

En effet, Dermoncourt était un des meilleurs amis du conventionnel. Bien souvent il avait fait sauter Fernande sur ses genoux quand elle était enfant.

—Oui, je comprends, dit-elle, vous ne reconnaissez plus votre Fernande.
Ces cheveux blonds la changent plus que les cheveux blancs n'ont changé
Gouësnon…

—Comment êtes-vous ici?

—Vous ne comprenez pas encore?

—Sous ce costume?…

—J'étais à Château-Thibaut, chez mon père, quand le mouvement vendéen a éclaté. Je suis sûre des paysans de chez nous. Mais les autres, ceux des paroisses d'à côté, pouvaient m'arrêter. Alors, quand je suis obligée d'aller à Nantes, je me déguise, et Gouësnon me conduit. Son royalisme est connu: nul n'oserait me prendre avec lui.

L'explication était tellement simple que le général Dermoncourt n'hésita pas.

—Allons, descends, mon petit gars, fit-il tout haut à Fernande.

Pinson se laissa glisser le long de la selle et courut remonter en voiture.

—Quant à toi, vieux, dit-il à Gouësnon, tu es libre. Lâchez-le, vous autres.

Le chouan reprit sa place dans la charrette.

—A vous revoir, mon général! dit-il.

—Bah! je ne te souhaite pas de me revoir! répondit l'officier. Bon voyage, les enfants.

La carriole reprit sa route dans la direction du lac de Grandlieu, pendant que Dermoncourt et son escorte retournaient à Nantes.

A mesure que Gouësnon avançait, il comprenait la portée des paroles du général. Comme on savait les blancs dans les bois de Machecoul, des patrouilles nombreuses circulaient autour de Château-Thibaut et du lac.

A six heures ils arrivaient au village. A sept heures, en suivant de nombreux détours, ils débouchaient sur le lac, et Gouësnon conduisait ses voyageurs à la petite cabane du garde.

La Pâlotte, depuis la rencontre faite sur la route, était plus que jamais convaincue que Pinson était un espion. S'il en était autrement, comment expliquer que Dermoncourt aurait rendu le chouan si vite à la liberté? Elle se répétait tout bas les paroles que l'inconnu de la nuit avait dites à Pinson:

—Il faut que je pénètre dans les bois de Machecoul.

Et la réponse du petit gars:

—Demain, à onze heures du soir, j'irai vous attendre dans une barque qui est à cent mètres environ de la cabane de Jozon. La barque est cachée sous des arbres très-feuillus; on ne pourra nous voir!

Quand ils furent enfermés tous les trois dans cette cabane, Gouësnon mit sur le banc de pierre, qui servait de lit à Jozon, un dîner composé de pain et de figues sèches. Après «le dîner», il alluma sa pipe et se plongea dans ses songes.

La Pâlotte, elle, ne perdait pas des yeux Pinson, qui feignait de dormir.

Quand la jeune femme crut que le petit gars dormait, elle se leva doucement. Elle ouvrit avec précaution la porte de la cabane et se dirigea vers la route.

Fernande ne prêta qu'une attention médiocre à ce départ. Un instant après, la Pâlotte rentra; dans un coin de la cabane, Jozon avait entassé les outils de menuiserie qui lui servaient à radouber sa barque ou à réparer les dommages que le vent faisait à sa maisonnette.

Elle prit un vilbrequin et sortit. Mais elle avait eu le temps de s'emparer de l'outil et de le cacher sous sa robe, avant que Fernande s'en aperçût.

Au reste, la jeune fille dormait presque. Les fatigues physiques et morales de son être l'épuisaient.

La Pâlotte avait quitté la cabane à huit heures; à dix heures, elle revint.

Pinson attendait avec impatience l'heure du rendez-vous qu'elle avait donné à Jérôme, car l'homme embusqué de la nuit précédente n'était autre que notre ancienne connaissance, l'ouvrier Jérôme Hébrard.

Fernande avançait doucement, sous la nuit étoilée, vers la barque qui attendait sous son dôme de feuillage. Elle l'aperçut bientôt. Mais la barque était vide. Jérôme n'y était pas…