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Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 1 / chronique de 1832

Chapter 55: XIV
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About This Book

Set during the July insurrection and its aftermath, the narrative opens with an elderly marquis returning to Paris with his devoted servant to reunite with his grown children. Their journey collides with urban insurrection, barricades, wounded men, and the thunder of cannon. The story contrasts aristocratic lineage and Breton rural solidity with a sensitive young son whose frailty recalls his mother. Episodes blend intimate family portraiture, social detail of provincial life, and street fighting, examining loyalty, class obligations, and personal identity as political upheaval reshapes private destinies.

XIV

LA JALOUSIE DE L'UNE ET L'AMOUR DE L'AUTRE

Fernande regarda attentivement à droite et à gauche. Elle espérait apercevoir Jérôme. Rien ne paraissait.

Alors elle se glissa dans le feuillage, entra dans la barque et attendit.

Quand elle était seule, la pauvre enfant aimait à donner libre essor à ses rêves. Elle aimait à reporter sa pensée sur celui qu'elle avait choisi entre tous, et dont elle se sentait bien à jamais séparée.

Combien de temps dura cette sorte de rêve?

Il lui eût été impossible de le dire.

Elle avait d'abord pensé à cette étrange disparition de Jérôme. Comment et pourquoi l'ouvrier n'était-il pas au rendez-vous donné?

Puis la lassitude reprit le dessus. Elle attendit avec une impatience moins fébrile, et enfin, elle s'endormit de nouveau, épuisée, comme dans la cabane.

* * * * *

Il faisait une radieuse nuit de printemps. De douces effluves remplissaient l'air.

Par instants, la barque inclinée légèrement au gré des vagues invisibles du lac, s'agitait et semblait s'éloigner du rivage.

Une tête de femme, pâle et triste, parut dans l'encadrement des feuilles tombantes. Cette femme s'arrêta un instant, examinant avec soin l'étendue de l'eau.

C'était la Pâlotte.

Quand elle se fut assurée que le petit Pinson dormait, elle se glissa dans la barque et détacha l'amarre qui la retenait à la rive.

L'esquif entraîné commença de s'éloigner doucement, et prit le large.

La Pâlotte n'était pas reconnaissable. Un long et épais manteau la recouvrait entièrement.

Assise à l'arrière on n'eût pu reconnaître son sexe. Était-ce un homme on une femme, cette statue sombre qui se tenait là immobile?

La barque filait toujours, entraînée par le remous caché.

La Pâlotte regardait fixement le petit gars. Un éclair d'orgueil se lisait dans son regard.

De temps à autre, elle reportait les yeux sur la côte, et ne pouvait cacher sa joie en la voyant fuir du regard.

Quand l'esquif fut parvenu au milieu du lac de Grandlieu, la Pâlotte étendit la main et toucha Pinson à l'épaule.

La jeune fille souriait tristement dans son rêve. Elle murmurait encore le refrain de la naïve chanson bretonne:

Je ne peux pas me consoler,
Mon ami vient de s'en aller!

—Pourquoi chante-t-il cela? pensa la Pâlotte.

Une seconde fois elle éveilla Pinson.

L'enfant ouvrit les yeux, et aperçut devant lui cette ombre assise.

—C'est vous, Jérôme? dit-il.

La Pâlotte entr'ouvrit son manteau. Un rayon de lune tombant d'aplomb sur elle l'enveloppa de clarté.

—C'est… c'est vous!… balbutia Fernande.

—Oui, c'est moi.

—Pourquoi? Dieu! Pourquoi?…

—Pourquoi je suis ici? Parce que je me méfiais de vous. J'ai tout entendu la nuit dernière; et je suis sûre, maintenant, de ce que je ne faisais encore que soupçonner.

—Je… je ne… comprends pas.

—Vous allez comprendre, reprit la Pâlotte de sa voix glacée. Ah! vous avez cru que je vous laisserais trahir le maître, le vendre? Allons donc!

Fernande se souleva à moitié sur le banc vermoulu de la barque.

—Trahir le maître! le vendre! moi! Trahir Jean?… Oh!

Elle se cacha la figure avec un mouvement d'horreur tel, que la conviction de la Pâlotte fut un moment ébranlée.

—Je veillais, continua-t-elle bientôt, je veillais et je sais tout maintenant. Vous êtes venu parmi nous pour deviner nos secrets et les livrer; pour connaître le fort et le faible de vos prétendus amis et les livrer. Ne niez pas… j'ai tout entendu la nuit dernière, je vous le répète.—Vous n'êtes pas le fils de Gouësnon. Qui êtes-vous donc, sinon un espion? vous qui d'un mot calmez la colère d'un général et faites rendre la liberté à un chouan?

Et comme Pinson, écrasé de stupeur, ne répondait pas elle ajouta:

—Je vais vous le dire, vous êtes un espion! Tu es un de ces maudits qui viennent…

La Pâlotte ne put continuer.

Comprenait-elle le passé? Comprenait-elle qu'elle avait joué, elle aussi, ce rôle odieux qu'elle reprochait à Pinson?

—N'importe! je te tiens là et tu vas mourir!

—Mourir!

—Oui.

—Mais…

—Tais-toi. Tu ne saurais m'émouvoir. Tu vas mourir. Ton Jérôme, ce complice de ton crime, est prisonnier des nôtres à l'heure qu'il est. Ah! tu te croyais en sûreté chez ce Grégoire, dont tu lui avais ouvert la maison? Eh bien, moi, je l'ai dénoncé aux chouans, et, à cette heure, il est transporté dans les bois de Machecoul… Tu vas mourir!

—Madame, dit doucement Fernande, il y a un secret en moi, c'est vrai…

—Ton secret? Les vagues du lac de Grandlieu vont l'étouffer! Puissent-elles être assez fortes pour en laver la souillure. Pendant que tu dormais… là-bas… dans la cabane… j'ai pris une vrille, et patiemment, pendant deux heures, j'ai creusé le fond de cette barque. Que j'ôte le tampon de feuilles placé dans cette plaie de l'esquif, et…

Fernande poussa un cri sourd.

Elle comprenait!…

En effet, l'eau commençait à entrer dans la barque; elle perçait à travers les feuilles vertes que la Pâlotte avait mises dans le trou fait par la vrille.

—Malheureuse! s'écria Pinson. Vous ne saviez pas qui j'étais!… et vous avez cru!… Jérôme, que vous croyiez un complice, Jérôme est un ami de Jean, comme moi. Il voulait pénétrer dans les bois de Machecoul pour voir le maître… Ah! votre haine nous a bien servis: il l'aura vu… Savez-vous d'où il venait? M. de Chateaubriand l'envoyait à Machecoul prévenir M. de Kardigân d'une trahison qu'il a surprise…

—Après? et vous?

—Moi?…

Fernande hésita un moment.

Puis, d'un brusque geste, comme si elle eût deviné qu'elle était entre la vie et la mort et qu'il n'y avait pas à hésiter, elle arracha sa perruque blonde.

La Pâlotte resta stupéfaite.

Elle avait une femme devant elle.

—Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas? dit Fernande avec hauteur.

—Vous… une femme!

—Oui.

—Pourquoi ce déguisement?

—Ceci est mon secret.

—Alors gardez votre secret; moi, je garde mon soupçon. Une femme qui se déguise et vient pour nous… c'est un espion! Je me rappelle la légende qui m'a été contée, la légende de 93. Ce chef vendéen que le Directoire ne pouvant écraser par les armes, fit vaincre par une femme à lui!

—Malheureuse!

—Écoutez. Je sais ce que peut ce pouvoir occulte de la rue de Jérusalem. J'en ai trop souffert pour ne pas le connaître et le redouter. Vous allez me dire, me prouver qui vous êtes, ou sinon…

Fernande secoua la tête.

—Je ne vous le dirai pas.

—Alors…

—Vous me tuerez?

—Comme un chien! comme un animal dangereux qu'on noie pour se débarrasser de lui! Je n'ai qu'à ôter ces feuilles, et…

Un violent combat se livrait en Fernande. Mourir quand elle vivait auprès de Jean, quand elle pouvait le voir, lui parler peut-être, et ne pas être reconnue par lui… Non! non! ce serait trop affreux.

Ah! si la mort était venue quand elle se trouvait à Paris, souffrante et malheureuse, oh! comme alors elle l'eût acceptée avec joie!

Elle voulut vivre.

D'un mouvement rapide, elle se leva.

—Madame, vous me tueriez si je ne parlais pas… Je parlerai.

—Enfin!…

—Je suis une femme qui aime M. de Kardigân et qui est aimée de lui. Un crime nous sépare… Mais j'ai voulu pouvoir veiller sur lui… J'ai voulu respirer le même air que lui. Comprenez-vous?

Si elle comprenait!

Un frémissement fiévreux agitait le corps de la Pâlotte. Son visage était devenu soudainement d'une pâleur mortelle.

—Ah! vous l'aimez… et il vous aime?…

Elle se dressa de toute sa hauteur.

—Vous voyez où nous sommes ici! murmura-t-elle d'une voix stridente. Eh bien, jamais vous ne pourrez regagner la rive… Jamais! c'est impossible. Moi, je suis forte, j'ai joué avec les vagues tout enfant… Moi, je vivrai et vous, vous allez mourir.

—Grand Dieu!

—Regardez-moi! Vous n'aviez donc pas lu dans mes yeux comme moi j'avais lu dans les vôtres? Vous l'aimez et il vous aime… Eh bien! c'est pour cela que vous allez mourir!

—Par pitié!

—Je l'aime, moi aussi, dit-elle.

Et elle arracha le tampon de feuilles qui empêchait l'eau de pénétrer dans la barque.

Le trou fait par l'outil n'avait guère que dix millimètres de diamètre, aussi l'eau ne pénétrait que lentement.

Fernande laissa tomber son front sur sa poitrine. Si elle avait faibli un instant, si tout en elle s'était révolté à la pensée de la mort, elle retrouvait sa force en présence du danger.

La Pâlotte n'avait pas bougé.

Elle regardait, avec étonnement cette fois, la créature qui une minute auparavant, implorait sa pitié, et qu'elle voyait maintenant impassible…

… L'eau entrait. Elle était au tiers de la barque qui penchait légèrement.

Fernande répéta:

Je ne peux pas me consoler,
Mon ami vient de s'en aller.

Puis levant les yeux sur Jacqueline Morel:

—Une dernière grâce, dit-elle froidement. Vous pourrez gagner la rive à la nage, m'avez-vous dit. Eh bien, partez, laissez-moi au moins mourir seule!…

La barque s'arrêta court dans le mouvement d'évolution où l'entraînait le remous du lac; l'eau entrait, entrait toujours et l'alourdissait au point de la rendre immobile.

—Partez!… répéta Fernande.

Elle se leva toute droite.

—Vous ne me craindrez plus bientôt, murmura-t-elle avec un sourire triste.

Elle ajouta d'une voix plus basse:

—Mon Dieu, ayez pitié de moi! mon Dieu, pardonnez-moi… comme je lui pardonne, à elle qui me tue!

Au même moment la barque sombra, et les deux femmes disparurent dans les flots…

Mais le pardon suprême de sa victime avait bouleversé le bourreau.

Dès que la Pâlotte reparut à la surface de l'eau, elle saisit Fernande par le bras et la soutint un moment.

—Voulez-vous donc prolonger mon agonie? râla la pauvre enfant.
Laissez-moi, laissez-moi!

—Non…, je ne commettrai pas ce crime… Au secours! au secours!

La Pâlotte serrait nerveusement le bras de Fernande. La jalousie, la haine qui gonflaient son coeur quelques minutes auparavant disparaissaient.

Elle avait honte du crime commis.

Mais si elle était forte nageuse, en effet, jamais elle ne pourrait atteindre le rivage, ayant ce fardeau à traîner, car la jeune fille était évanouie.

—Eh bien, soit! pensa-t-elle, au moins nous mourrons toutes les deux!

En effet, elles allaient mourir toutes les deux, si Dieu n'avait pas veillé.

Gouësnon, au réveil, s'aperçut de la disparition de ses deux compagnes de voyage.

Il ouvrit la porte de la cabane. Il pouvait être minuit. Le ciel resplendissant inondait d'une clarté vague le lac qui miroitait.

Il aperçut au loin la barque qui dérivait lentement; tout à coup il la vit s'arrêter, tourner sur elle-même et sombrer.

Alors, il se jeta à l'eau, nageant vigoureusement dans la direction des deux formes blanches qu'il distinguait.

Il arriva à temps.

La Pâlotte, épuisée, se soutenait à peine.

—Vivante! s'écria-t-il, en voyant Fernande, la tête appuyée sur l'épaule de la Pâlotte.

—Allez… sauvez-la!… murmura Jacqueline; j'ai assez de force pour moi seule… Sauvez-la!…

Gouësnon la saisit, et la Pâlotte allégée par ce secours inespéré, put le suivre. Mais au moment où elle se laissa tomber sur le rivage, elle roula évanouie à côté de sa victime.

Le vieux chouan était fort embarrassé, ayant devant lui deux femmes sans connaissance.

Mais, heureusement, il était homme de ressource. Il courut à
Château-Thibaut et demanda du secours.

Quand les paysans surent qu'il s'agissait de Fernande, leur providence,
ce fut à qui s'offrirait pour transporter la jeune fille et la Pâlotte.
Puis, personne dans le village n'aurait osé refuser quelque chose à
Gouësnon.

Une heure après, Fernande et Jacqueline sortaient de leur évanouissement au château de M. Grégoire, dans une chambre bien chauffée et couchées dans des lits improvisés.

La jeune fille reconnut aussitôt où elle était.

Mais la Pâlotte jetait autour d'elle des regards indécis et étonnés.

—Où suis-je? balbutia-t-elle.

—Chez moi, madame.

—Chez vous?…

Jacqueline se voila le visage de ses deux mains.

—Ne vous ai-je pas dit que je vous pardonnais, quand j'ai cru que j'allais mourir?

—Oh!

—Puis n'avez-vous pas voulu me sauver?…

Une paysanne veillait au dehors. Entendant parler dans la chambre, elle entra. Fernande se tut.

—Ah! c'est toi, la Huberte, dit-elle en reconnaissant la paysanne.

—Oui, mam'selle.

—Eh bien, Huberte, tu sais où est la chambre que j'occupe, quand je viens à Château-Thibaut avec mon père?

—Oui, mam'selle.

—Va chercher du linge pour mon amie et moi…

Mon amie!

La Pâlotte resta silencieuse en entendant ces deux mots. Comme elle lui était supérieure, cette enfant qu'elle avait voulu tuer!

Fernande s'habilla rapidement; puis allant s'asseoir au chevet de
Jacqueline:

—Vous n'avez rien répondu tout à l'heure, dit-elle. Ne voulez-vous donc pas être mon amie?

—Ah! vous demandiez pardon à Dieu, là-bas… C'est à moi de vous demander pardon… Je suis une misérable! J'ai voulu vous tuer… je vous haïssais.

—Écoutez, reprit Fernande; vous avez réparé votre crime en voulant me sauver, en risquant de mourir vous-même. Vous souffrez comme moi… vous souffrez moins! Vous êtes séparée de lui par son amour pour moi… moi, je suis séparée de lui par un serment, serment solennel auquel il n'a pas le droit de faillir. Et vous avez été jalouse de moi? On n'est pas jalouse d'une morte, et je suis morte pour lui…

Alors, d'une voix frémissante, Fernande raconta à la Pâlotte quel obstacle s'était soudainement dressé entre elle et le marquis de Kardigân.

A mesure qu'elle parlait, son visage devenait plus pâle, comme si le souvenir du passé achevait de la torturer.

La Pâlotte écoutait, les yeux baissés. Ce récit naïf et troublé lui rappelait quelques-unes des impressions qu'elle avait elle-même ressenties.

—Oui, vous êtes encore plus malheureuse que moi, dit-elle; oui, l'abîme qu'il y a entre lui et vous, est plus profond encore que l'abîme creusé entre lui et moi. Vous m'avez appelée votre amie… je serai plus que votre amie, je me ferai votre chose et votre bien. J'ai été criminelle; je ne pourrai oublier mon crime que par le dévouement. L'acceptez-vous, ce dévouement? et voulez-vous que je sois vôtre?… Voulez-vous n'avoir qu'à prononcer un mot qu'à faire un geste pour me trouver prête à vous obéir?

Fernande sourit.

Elle attira doucement la Pâlotte vers elle, et la serra sur son coeur.

Elles achevaient à peine cette causerie, quand on frappa à la porte.

Gouësnon entra, accompagné d'un paysan.

C'était un grand gaillard, aux épaules carrées, au teint coloré, aux yeux profondément enfoncés dans le visage. Un mélange de finesse, de loyauté et de force.

—Mam'selle Fernande, dit Gouësnon, voila le gars Jean-Marie qui vous demande.

—Ah! c'est toi, mon Jean-Marie, parle.

—Eh bien! voila, mam'selle, il est venu ici, l'autre jour, un gars qui venait de votre part. C'est-y vrai?

—Oui.

—Il a demandé qu'on le fît entrer au château.

—En effet, je le lui avais permis.

—Alors, ce n'était donc pas un vilain homme?

La Pâlotte rougit et détourna la tête.

—Un vilain homme, lui? repartit Fernande, certes non, mais un bon et brave coeur.

—Ah!

—Eh bien?…

—Eh bien, mam'selle, on est venu me prévenir que ce gars-là pourrait bien être un espion des bleus. Alors, nous l'avons enlevé d'ici et conduit là-bas au maître, dans les bois de Machecoul.

—Tu as eu tort, Jean-Marie. Un homme qui venait de ma part devait être le bienvenu ici…

—C'est que…

—Parle, allons!…

—Votre père est bleu, mam'selle, et…

Fernande pâlit.

—Tu ne me connais donc pas, toi, Jean-Marie, vous ne me connaissez donc pas, vous autres ici? Depuis quand avez-vous eu le droit de soupçonner Fernande Grégoire? Est-ce que vous ne m'avez pas vue toujours la même? Qui allait voir vos pères et vos enfants pauvres? qui soignait vos femmes et vos filles malades? Tu diras aux tiens, Jean-Marie, que je leur en veux et que je ne les aime plus. Va-t'en!

Le robuste paysan tournait gauchement son béret entre ses doigts calleux.

Il était consterné.

—Mam'selle!…

—Va-t'en!

—Je vous en prie, mam'selle…

—Va-t'en! te dis-je.

Jean-Marie sortit à reculons.

Quant à la Pâlotte, elle pleurait…

XV

TRAHISON

Ainsi que Jean-Marie l'avait dit, Jérôme Hébrard était arrivé à
Château-Thibaut, demandant qu'on le conduisît à la maison de M.
Grégoire.

Le premier paysan qu'il rencontra s'offrit à lui servir de guide.

Le jeune ouvrier se proposait d'y prendre un peu de repos, et d'aller ensuite au rendez-vous que Fernande lui avait donné.

Mais il avait compté sans la Pâlotte.

A sept heures, le même soir où se passaient les événements que nous venons de raconter, quatre chouans arrivaient à Château-Thibaut, enlevaient l'ouvrier et le conduisaient «au maître» dans les bois de Machecoul.

Le maître, c'était Jean de Kardigân.

Aussi, le lecteur devine quelle réception le gentilhomme fit à l'ouvrier. Il se hâta de le mettre en liberté; et, pour plus de sûreté, il lui donna un laisser-passer écrit et signé de sa propre main. Mais cela ne suffisait pas à Jérôme.

Sans trahir le secret du déguisement de Fernande, il expliqua à Jean-Nu-Pieds que c'était pour lui qu'il venait de Paris. Cet aveu étonna fort le marquis. Mais il lut sur le visage d'Hébrard une préoccupation telle, qu'il le prit par le bras et l'entraîna à l'écart.

—Est-ce personnel, ce que vous avez à me dire? demanda-t-il

—Oui et non, monseigneur.

—Pardon, ami. Je veux savoir si c'est une chose relative au but que nous poursuivons?

—Oui; mais pourquoi me faites-vous cette question-là?

—Parce que je pense avoir besoin d'un conseil, d'un avis, et…

—Vous avez raison. Ce que j'ai à vous révéler est grave. Agissez comme vous l'entendrez.

Jean appela Henry de Puiseux. Il présenta les deux hommes l'un à l'autre; mais, malgré la différence des situations sociales, ils s'étaient compris et estimés au premier regard.

Est-ce que les êtres loyaux et fiers ne se comprennent pas aussitôt?

—Voici, dit Jérôme. Nous autres, les républicains de Paris, nous préparons aussi un mouvement insurrectionnel. Seulement, nous avons résolu d'attendre que la Vendée ait commencé, pour que le gouvernement ait affaire à deux ennemis au lieu d'un. Or, un des nôtres a réussi à s'introduire à la préfecture de police. Là, il a entendu parler des troubles de Bretagne…

Jean et Henry prêtaient une oreille attentive à ces paroles. On comprend de quelle importance elles étaient pour eux.

—Malgré l'importance des armements, malgré même la présence de Madame la duchesse de Berry, qui ne fait plus un doute pour personne, un employé supérieur expliqua que le ministère avait un moyen de s'emparer de Madame, quand il voudrait

Jérôme souligna ces trois derniers mots de manière à bien faire comprendre aux deux amis toute leur importance.

—Quel est ce moyen? je l'ignore, mais il y a là-dessous quelque trahison. Vous êtes prévenus. Agissez.

Henry et Jean réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre.

Certes, il n'était pas impossible que le roi Louis-Philippe voulût laisser éclater l'insurrection en Vendée pour l'étouffer après plus grandement.

C'était la politique suivie à Marseille, et l'événement venait de prouver qu'elle était bonne.

Pourtant, bien qu'en tout temps, hélas! la trahison ait été l'arme commune, il semblait impossible que dans les rangs de l'armée royaliste il pût se trouver un Judas capable de vendre sa reine.

Saint Jean disait la même chose, et pourtant le Christ fut vendu pour trente deniers!

Jean de Kardigân se leva.

—Merci, ami, dit-il à Jérôme. M. de Puiseux et moi nous ne pouvons croire à une pareille infamie. Que le roi Louis-Philippe nous combatte à main armée… soit! mais qu'il envoie contre nous, non plus des soldats, mais un traître, voilà ce que je n'admettrai jamais. Puis, ce traître il faudrait le trouver. Où peut-il être? Dans nos rangs? C'est impossible! Ami, ceux qui se jettent coeur et âme dans une entreprise comme la nôtre savent ce qu'ils font.

Ils apportent leur vie entière, sans arrière-pensée, et ne demandent rien en échange. Ils donnent leur sang: cela suffit. Qu'il y ait un misérable parmi nous, je ne le crois pas!

—Et s'il n'est pas parmi vous?

—Comment?

—S'il est à côté, dans l'ombre, préparant son piège et son infamie?

—Que voulez-vous dire?

—Je veux dire qu'il y a un danger pour vous, je vous le jure!

—Eh bien, soit! reprit tristement Jean-Nu-Pieds. Quand on risque une guerre comme la nôtre, on n'a pas le droit de rien négliger. Je partirai demain matin pour la résidence de Madame…

—Et moi, répliqua Jérôme, je partirai demain pour Paris.

—Déjà!

—J'ai mon devoir là-bas, comme vous avez le vôtre ici.

—Adieu, alors…

Les deux hommes étaient émus en se quittant. En de pareilles aventures, l'un était-il sûr de revoir l'autre?

Henry de Puiseux n'avait pu parler devant Jérôme Hébrard, qui pour lui était un étranger.

Mais quand l'ouvrier se fut retiré, il entraîna Jean-Nu-Pieds dans une promenade sous bois.

—Écoute, dit-il, tu étais le chef, je n'avais pas le droit de formuler une opinion contraire à la tienne; mais maintenant que nous sommes entre nous, veux-tu me laisser te la faire connaître?

—Parle.

—Eh bien! j'estime que ce que nous a appris Jérôme est beaucoup plus grave que tu ne le penses.

—Quoi! tu craindrais!…

—Je crains tout! repartit froidement Henry. Toi, tu es un peu… comment dirais-je?… un peu chevaleresque, un peu Don Quichotte. Tu répugnes à admettre les vilenies. Tu as tort. Ce qui est mal doit toujours être considéré comme possible. Mon cher, M. le duc d'Orléans, que tu appelais tout à l'heure le roi Louis-Philippe… (et tu lui faisais beaucoup trop d'honneur), M. le duc d'Orléans n'a pas été pour rien professeur de mathématiques. Il sait compter, et il sait surtout que 2 et 2 cela fait 4. Or, je te prie de croire qu'il a, à cette heure, la plus grande peur de ce qui se passe en Vendée. La petite résistance que nous lui jetons dans les jambes doit passablement l'effrayer, sois-en sûr. On lui a raconté, M. Thiers et autres, que nous préparions une Vendée. Or, c'est là un nom qui doit lugubrement tinter à ses oreilles. Vendée! pour lui, cela signifie Charette, la Rochejacquelein, de Lescure, Cathelineau, d'Autichamp, Stofflet, Cadoudal et Maulévrier, c'est-à-dire des noms qui lui rappellent sa trahison et l'épouvantent. Donc, il doit être peu rassuré.

—Je le crois, mais après?

—Après? Ma conclusion est pourtant bien simple. L'armée française, avec ses généraux, ses colonels et ses soldats, ne doit pas tout à fait lui sembler suffisante, quand il se rappelle que nos pères ont vaincu cent fois les armées victorieuses de la République. Donc, il ne sera pas fâché de se débarrasser de nous… Comprends-tu?

—Tu as raison!

—Ce n'est pas malheureux! Tu as de la peine à croire les choses; mais c'est une justice à te rendre, quand on te les explique, tu deviens raisonnable comme un mouton. Eh bien! M. le duc d'Orléans, qui est très-intelligent… (car il est très-intelligent!) aura trouvé infiniment plus simple d'enlever Madame; car Madame enlevée, il n'y a plus de Vendée possible.

—Certes.

—Et quand il n'y aura plus de Vendée possible, ledit duc d'Orléans dormira tranquille. Tu es convaincu?

—Oui.

—Bravo! Alors, je vais faire la même chose, moi aussi.

—Dormir?

—Un peu.

—Bonne nuit.

—Tu pars demain matin?

—A cinq heures.

—Je t'escorterai une heure ou deux.

Les deux amis se séparèrent.

Le lendemain, dès l'aube, ils montaient à cheval, vêtus en paysans qui vont vendre leur blé ou leur avoine au marché. Les chevaux étaient forts et trapus, et ne semblaient pas indiquer qu'ils portaient des cavaliers de race.

Chose extraordinaire! Aubin Ploguen n'accompagnait pas son maître; lui-même avait désiré rester, sous prétexte que sa présence était nécessaire au camp.

Jean-Nu-Pieds se dirigeait vers le bourg de Legé, où il présumait trouver Madame.

Nous savons qu'il ne se trompait pas. Henry de Puiseux le quitta à trois lieues de Machecoul, et le marquis continua sa route en prenant avec soin des chemins détournés, au lieu de suivre la ligne droite, toujours dangereuse dans une pareille guerre.

Nous l'avons vu parvenir aux avant-postes qui gardaient Madame.

Dès qu'il eut dit son nom, on le fit pénétrer auprès d'un petit paysan.

Ce petit paysan était Petit-Pierre, autrement dit la régente de France.

XVI

LE CONSEIL DE GUERRE

—Soyez le bienvenu! mon cher marquis, dit Madame en tendant la main au jeune homme.

Elle s'arrêta et reprit en riant:

—Bon! j'oublie ma consigne! Je vous appelle: marquis. Vous n'êtes plus marquis, vous êtes Jean-Nu-Pieds; et moi je ne suis plus Altesse Royale: je suis Petit-Pierre.

Et comme Jean s'inclinait.

—Qu'aviez-vous à me dire? ajouta Petit-Pierre.

—Madame…

—Encore!

—Eh bien, ma Tante

—Petit-Pierre!

—Eh bien, Petit-Pierre, continua Jean-Nu-Pieds en souriant, voilà ce qui m'amène auprès de vous. Hier, un ami de Paris est venu à mon cantonnement. Il m'apportait de graves nouvelles. Les républicains de Paris,—il est républicain,—préparent un mouvement qui doit correspondre avec le nôtre, de manière à jeter le gouvernement dans un double embarras.

—Bon, cela.

—Attendez, Mada…

—Encore!

—Petit-Pierre! Or, mon ami est un coeur loyal, un homme incapable de trahir et de comprendre la trahison. Il a su que le ministère préparait une trahison contre vous.

—Contre moi?

—Oui.

Petit-Pierre était devenu sérieux.

—Continuez, dit-il.

—D'où doit venir ce coup qui vous menace? Il l'ignore; mais il a pensé que vous deviez être avertie, et il est venu tout m'apprendre.

Petit-Pierre réfléchissait profondément. Il s'avança vers la petite fenêtre de la chaumière et l'ouvrit.

Il faisait nuit. Le paysage était magnifique. Au loin, le dôme de feuillage des bois de Legé, environnés à droite et à gauche de champs cultivés. Çà et là quelques chaumières.

Puis, au milieu de tout cela, disséminés ainsi que des abeilles dans un champ, des points lumineux, semblables à des étincelles d'or.

C'étaient les lumières du bivouac.

—Regardez, ami! dit Petit-Pierre, en montrant ce tableau à
Jean-Nu-Pieds.

Le marquis de Kardigân regarda Petit-Pierre, étonné.

—Vous ne comprenez pas ce que j'ai voulu dire, mon ami. Il y a là-dedans des hommes prêts, sur un signe de moi, à mourir pour mon fils, mon fils, un enfant qu'ils n'ont jamais vu, pour la plupart. N'importe! le jour où je leur crierai: En avant! ils s'élanceront, et pas un seul d'entre eux ne restera en arrière. C'est que mon fils, pour eux, est plus que le descendant de saint Louis, plus que le petit-neveu de Louis XVI, le roi-martyr, plus que le roi de France: mon fils, pour eux, c'est la Royauté!

La princesse s'animait en parlant.

Jean-Nu-Pieds regardait, ébloui.

—Trahir! un de ceux-là! continua Petit-Pierre, c'est impossible, je ne le croirai jamais! Trahir! Non, ceux dans le coeur de qui Dieu a mis cette foi sacrée qui fait les héros et les martyrs, ceux qui ont tout quitté pour apporter à Henri V le tribut de leur sang, ceux-là ne trahiront pas!

—Dieu me garde d'accuser ou de soupçonner personne! repartit Jean en hochant douloureusement la tête; mais dans une partie aussi aventurée que celle que nous jouons, il ne faut jamais s'endormir sur l'apparence. Ah! il m'en coûte de le dire! Mais qui a livré Charette aux républicains? Qui a livré Stofflet? Qui a livré tous ceux qui sont morts, fusillés comme des assassins, et non tués comme des soldats?

Petit-Pierre ne répondit rien d'abord, puis avec une amertume profonde:

—Peut-être avez-vous raison, Jean. Ce m'est affreux à penser, et pourtant, malgré moi, je vous approuve. Mais il faut que je consulte nos amis. Eux et vous, érigés en conseil de guerre, me serez les plus sûrs garants de ce que nous devons décider.

Petit-Pierre fit quelques pas vers la porte et donna un ordre.

Louis Renaud, Gaspard et Marchand entrèrent peu après.

Le lecteur sait que sous ces humbles noms se cachaient les noms glorieux de MM. de Charette, de Coislin et d'Autichamp.

—Expliquez-vous, maintenant, dit Petit-Pierre à Jean-Nu-Pieds, et répétez à ces messieurs ce que vous venez de me dire.

Jean recommença le récit que lui avait fait la veille Jérôme Hébrard.

Tous les trois furent également frappés de son importance.

—Le fait, en lui-même, peut être exagéré, dit Louis Renaud, mais il importe de ne pas le négliger.

—Certes, reprit Gaspard; seulement je crois que ce traître ne peut pas être dans nos rangs. C'est impossible!

—Tel est aussi mon avis, dit Marchand. Quelle est l'opinion de
Petit-Pierre?

—La même.

—Il faut donc le chercher ailleurs, déclara Jean-Nu-Pieds, c'est-à-dire en dehors de nos soldats. Mais à qui avons-nous confié nos secrets? A personne. Excepté ceux qui se battent et qui meurent, nul ne connaît notre organisation, nos moyens d'armement.

—Pardon, répondit la princesse, il y a au moins une personne qui est au courant de tout.

—Une personne?

—Oui.

—Laquelle?

—Mon filleul.

Les quatre Vendéens se regardèrent étonnés.

—Vous ne comprenez pas, et vous êtes bien étonnés, continua la duchesse. Je vais m'expliquer davantage. Il y a quelque temps, j'étais à Rome, quand le bruit se répandit qu'un israélite demandait à se convertir à notre sainte religion. Le cardinal G… me parla de cet événement et me dit combien le Saint-Père était heureux. Puis, je restai quelques jours sans en avoir de nouvelles. Un matin, le cardinal G… se présenta chez moi, accompagné d'un jeune homme et me fit demander si je pouvais le recevoir. Quand j'eus donné l'ordre d'introduire auprès de moi Son Éminence et la personne qui était avec lui, j'appris le motif de cette visite: le jeune homme était le néophyte…

Celui-ci se jeta à mes pieds, me suppliant de lui accorder ce qu'il me demanderait. Je regardai le cardinal: il souriait.

—Je joins ma prière à la sienne, me dit-il, et je fais des voeux pour que Votre Altesse ne refuse pas.

—Quelle est donc cette demande?

—Madame, répondit le jeune homme, les vérités augustes de l'Église m'ont touché. C'est un grand bonheur pour moi. J'ai résolu d'abandonner le culte trompeur dans lequel je suis né, dans lequel j'ai été élevé. Son Éminence a bien voulu m'instruire. Je serai bientôt baptisé, et…

Il s'arrêta comme intimidé.

Je l'encourageai, et il ajouta:

-… Et je venais demander à Votre Altesse si elle voudrait bien me faire l'honneur de me tenir sur les fonts baptismaux.

Le cardinal G… appuya chaudement la demande et je cédai.

Le baptême était fixé à huit jours de là.

Le jeune homme sollicita et obtint la permission de me voir pendant les quelques jours qui le séparaient encore de cette auguste cérémonie. Je pus l'observer. Il me parut doux et honnête. Il m'exprimait sa reconnaissance par des paroles chaudes et dévouées qui me touchaient. Ah! dans les souffrances de l'exil, c'est une consolation que de trouver des coeurs dévoués!

Enfin, le jour du baptême arriva. Sa Sainteté daigna s'y faire représenter. Toute la ville de Rome était présente, émue, devant ce jeune néophyte que la parole éloquente du cardinal G… avait convaincu.

Il était vêtu de blanc, symbole de cette virginité spirituelle qu'il retrouvait dans les eaux du baptême.

Ce fut une imposante cérémonie, et je me souviens encore combien je priai Dieu avec ardeur pour mon fils, pour la France ingrate et égarée, pour vous tous, mes féaux. Il me semblait que Dieu ne pouvait rien me refuser, le jour où je devenais la marraine d'une âme qui s'élançait vers lui.

En quittant l'église, je me sentis l'espérance au coeur, il me semblait que ma prière était exaucée d'avance.

Et voilà comment j'ai un filleul.

Les quatre Vendéens avaient écouté avec émotion le court récit de
Petit-Pierre.

Jean-Nu-Pieds prit la parole:

—Pardonnez-moi, dit-il, si je fais encore une question, mais je voudrais savoir si Votre Altesse…

—Encore!…

—Si Petit-Pierre a mis son filleul au courant de nos opérations?

—Il est venu me dire qu'il savait tout, et me suppliait de me servir de lui, j'ai eu confiance…

—Et vous avez eu raison, Madame… pardon! Petit-Pierre. Celui-là qui a eu la force de venir à Dieu, en étant si loin de lui, doit être un noble coeur.

—Je le crois. Il connaît le mouvement que nous commençons en Vendée, et bien souvent il m'a servi de courrier.

—Comment se nomme-t-il, demanda Louis Renaud, afin qu'on puisse l'introduire auprès de vous, s'il se présente aux avant-postes?

Petit-Pierre regarda Louis Renaud, et répondit tranquillement:

—Mon filleul s'appelle Deutz.

XVII

LE 5 JUIN!

… Il fait cette clarté douteuse qui n'est pas encore le jour et qui n'est plus la nuit…

Si quelque diable boiteux, suspendu dans les airs, comme Asmodée, avait plané au-dessus de la Bretagne et de la Vendée, voici ce qu'il aurait vu à travers le crépuscule, le 5 juin 1832.

Des masses d'hommes armés partant tous de points séparés, convergeaient vers un centre commun; dans le département de la Loire-Inférieure, on eût dit une toile d'araignée gigantesque. Le corps de l'araignée est à Nantes et ses pattes sont à Clisson, Machecoul, Guérande, Savenay, Pont-Château, Guinravet, Avessac, Derval, Châteaubriand, Saint-Jullien et les Touches. Comme sur une pression immédiate, les pattes se resserrent et reviennent au corps.

En effet, ces hommes armés se levaient au signal général.

Ils ont pris leurs fusils, et s'élancent; dans leurs rangs flotte le drapeau blanc; ce sont des paysans ou des gentilshommes confondus tous ensemble.

Le matin, le général Dermoncourt avait quitté Nantes sur l'ordre du général Solignac. Pendant que les chouans convergent vers Nantes, les troupes de ligne s'en éloignent. Où aura lieu le choc? Il suffit d'une étincelle.

Jean-Nu-Pieds et Henry, de Puiseux,—Petit-Bleu, comme disaient les paysans,—se sont couchés à minuit, leurs postes inspectés.

À trois heures du matin, ils sont sur pied.

—J'ai bien dormi, s'écrie Henry au moment où il s'éveilla, enveloppé dans son manteau.

—Comme Turenne! répondit Jean.

—Hélas! quel dommage que nous n'en ayons pas un avec nous!

Les deux amis devaient se mettre à la tête de leurs soldats, et ne pas se séparer.

En effet, dans toute la profondeur du bois de Machecoul, on entendait des bruits étranges, comme ce murmure sourd et continu qui annonce et devance la tempête.

De temps à autre, on voyait passer un homme, le fusil sur l'épaule, qui rejoignait son escouade.

Une ombre s'estompa à l'entrée de la hutte où avaient passé la nuit les deux chefs.

—C'est toi, Aubin? dit Jean. Entre.

Aubin Ploguen avait revêtu un costume de chasseur. La guêtre montante, la blouse bleue serrée à la taille par la cartouchière. Au chapeau le coeur sanglant attaché.

C'était un souvenir de la grande Vendée. Cibot Ploguen, son père, avait porté ce coeur sanglant pendant les rudes campagnes sous le vieux marquis de Kardigân.

—Eh bien! qu'en dis-tu, Aubin? s'écria Henry. Une belle matinée pour se battre!

—C'est mon opinion, murmura le Breton impassiblement.

—As-tu vu nos hommes?

—Tous.

—Déjà?

—Oh! j'ai passé mon inspection sans en avoir l'air.

—Sont-ils en train?

—De vrais terriers! ils vous poursuivront le bleu au fond des enfers!

—Bravo!

Un à un arrivèrent les chefs de bataillon et les chefs de compagnie. Ils firent leur rapport. Chacun de leurs hommes avait sur lui soixante cartouches et un jour de vivres.

Jean leur donna l'itinéraire.

Il fallait partir à cinq heures. On irait jusqu'au delà du lac de
Grandlieu, entre Château-Thibaut, et la Maine.

Puis, là, on attendrait ceux de Clisson. Probablement que les gens de Clisson arriveraient à midi. Alors, si on battait les bleus, on pouvait marcher droit sur Nantes, l'objectif général.

Dans ces guerres de buissons, où l'avantage n'est pas toujours au nombre, le tambour et la trompette sont trop bruyants: on ne s'en sert pas. Aussi, les chefs d'escouades donnaient leurs ordres par de légers coups de sifflet.

À cinq heures et quart, Henry et Jean-Nu-Pieds, à cheval, sortaient du bois.

La première étape se fit tranquillement. De temps à autre, le marquis de Kardigân jetait un regard étonné à ses côtés. Aubin Ploguen n'y était pas.

Un peu avant d'arriver à Château-Thibaut, le Breton parut.

—Enfin, te voilà! lui dit son maître.

Il n'était pas seul.

Pinson l'accompagnait.

—J'étais avec ce petit, maître, répondit Aubin. Son père me l'a confié. C'est à côté de moi, et à côté de vous, si vous le permettez, qu'il tirera son premier coup de feu…

Nous le répéterons, car la chose pourrait paraître invraisemblable.

Jusqu'alors, jamais Jean-Nu-Pieds n'avait remarqué le petit Pinson. Il est vrai que le jeune garçon se tenait avec soin hors de la portée du regard du marquis.

Pourtant, ce matin-là, Jean l'aperçut, et ne put s'empêcher de tressaillir.

—Dieu! balbutia-t-il.

—Hein! qu'as-tu donc? demanda Henry de Puiseux.

—Rien!… rien.

Petit-Bleu jeta un regard à son ami, et pensa:

—Pauvre Jean! il pense à elle!

Par un mouvement brusque, le cheval d'Henry bondit et se trouva à côté de Pinson; ils marchèrent ainsi l'un près de l'autre.

—Ma parole! murmura le jeune homme, mes soupçons de l'autre nuit me reviennent en foule ce matin… Il est bien drôle, ce petit Pinson?

Mais Henry n'eut pas le loisir d'approfondir la question.

Deux éclaireurs des chouans arrivaient au petit galop, annonçant que les troupes de ligne, au nombre de douze cents hommes, et commandées par le général Dermoncourt en personne, paraissaient au loin sur la côte.

—On va en découdre, dit Aubin Ploguen. C'est mon opinion.

—Préparez vos armes! commanda Jean.

L'ordre se répéta dans toute la colonne.

—Dis donc, mon gars Aubin, prononça gravement Petit-Bleu, nous ne sommes qu'un contre deux, on pourra les battre.

—C'est mon opinion…

Dans un coin de ce qu'on appelait «l'état-major», se trouvaient deux de nos connaissances: la Pâlotte et son fils.

Bien qu'ils ne portassent pas de fusils, leur rôle ne devait pas être moins glorieux, ni moins important. Jacquelin et sa mère traînaient une petite charrette à bras, contenant de la charpie et des médicaments.

Aller chercher des blessés sur le champ de bataille, c'est aussi beau que de se battre.

Les bleus arrivaient en masses serrées par la route montante qui va de Nantes à Pornic et passe par Château-Thibaut, en faisant un coude vers la Maine.

Quand ils furent arrivés au sommet de la montée, on put apercevoir briller au loin les canons des fusils, aux reflets des rayons du soleil.

—Allons! dit Henry, dans une demi-heure, le bal commencera.

Jean-Nu-Pieds disposa sa petite armée en deux corps: l'un, commandé par Henry, alla se poster à l'est du lac de Grandlieu; l'autre resta sur la route, échelonné en petites bandes serrées.

Le premier devait prendre les bleus de côté, pendant que le second attaquerait de face.

Aubin Ploguen avait détourné son attention des troupes de ligne pour examiner Pinson.

Pauvre Pinson! Il semblait bien en peine d'armer son fusil, et même de glisser une cartouche dans le canon.

Le Breton sourit:

—Ma foi, pensa-t-il, il faut que je lui montre, au petit, que j'ai tout deviné.

Il s'avança vers Pinson, et lui dit tout bas:

—Mademoiselle, vous allez vous faire tuer, si vous restez là à rien faire.

Fernande devint pâle.

—Bah!… Tenez! je vous aime, moi, parce que vous l'aimez, lui! Et puis, il faut que vous soyez brave, et bonne comme vous êtes belle, pour risquer votre vie comme cela.

—Vous savez donc?

—Tout!… mais chut!… D'abord comprenez-moi bien, voilà ce que vous allez faire. Savez-vous tirer? Non. Eh bien, la Pâlotte vous fait des signes, là-bas; elle aura besoin de vous, c'est un poste de combat, allez! que le sien! Si le maître vous voyait si gauche, il soupçonnerait…

—Oh! merci! merci!

Pinson ne se le fit pas répéter: il se glissa à travers les chevaux et rejoignit la Pâlotte.

… Les bleus avançaient. Encore trois minutes, et ils seraient à portée de fusil. Jean avait défendu qu'on tirât un seul coup de fusil avant qu'il eût donné le signal en levant son épée.

Il se tourna vers ses hommes:

—La prière! dit-il.

Ce fut un merveilleux spectacle.

L'ennemi était là… et, chose horrible! l'ennemi est le Français, un frère!—et pas un de ceux que menaçait le danger prochain, ne pensa à se défendre avant d'avoir prié Dieu.

Sur l'ordre des chefs, répété de rang en rang, ils mirent tous un genou en terre.

Le vieil aumônier prononça:

In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti… Amen!…

Les bleus étaient à vingt mètres.

—Feu! cria Dermoncourt.

… Et pas un chouan ne bougea.

Qu'importaient les coups de fusil, qu'importaient la mitraille et la mort! La prière n'était pas terminée!

Amen! répondirent-ils tous d'une seule voix, quand l'aumônier acheva la bénédiction…

On entendit Dermoncourt qui répétait:

—Feu!

Une seconde décharge vint faire tourbillonner le plomb et le fer au milieu des héros pensifs et calmes.

—Debout! dit Jean-Nu-Pieds, debout, et en avant!

Puis se découvrant comme jadis son père à Paris:

—Vive le Roi! prononça-t-il lentement.

Ce fut une trombe.

Les paysans bondissaient comme de jeunes étalons longtemps enfermés dans une clairière, et qu'on lâche soudain à travers la prairie.

Ils s'étaient jetés en avant, d'un mouvement tellement irrésistible que les premières lignes des bleus cédèrent.

Ce fut pendant un quart d'heure un combat presque corps à corps. Quand, à travers la fumée, on distinguait une éclaircie, on voyait s'entremêler furieusement la blouse et le veston bleu du lignard.

Dermoncourt se multipliait. C'était un lion. Pâle, anxieux, mais calme, la bride au bras, le sabre pendu au poing et le pistolet fumant à la main, le général se rappelait, sans doute, ses charges héroïques de Jemmapes, d'Austerlitz et d'Iéna.

Hélas! ce jour-là, c'étaient des Français qui se battaient contre des
Français!

Jean-Nu-Pieds savait être à la fois le soldat et le chef: le soldat pour faire sa trouée, le chef pour commander.

Les chouans tiraient au hasard, sans ordre. Les lignards au contraire, faisaient feu les uns après les autres, lentement, méthodiquement, pour ainsi dire.

Pendant que le petit corps d'armée de Jean supportait le gros de l'attaque, Henry de Puiseux harcelait les bleus sur la gauche. Dermoncourt eut peur d'être tourné, et fit former à ses hommes un triangle énorme, dont la pointe portait à droite; la base répondait aux chouans de Petit-Bleu, les deux autres côtés, angles aigus, tiraient sur ceux de Jean. On n'entendait que les coups de fusil innombrables et les commandements hâtifs.

Trois fois les Vendéens brisèrent les lignes ennemies, trois fois celles-ci se reformèrent. Mais, malgré la supériorité de leur nombre, les soldats de Dermoncourt furent obligés bientôt de reculer.

Ils reculèrent, mais lentement, en ordre, ainsi que le sanglier qui s'accule contre un fourré pour s'élancer mieux. Le plan de Dermoncourt était d'entraîner derrière lui les chouans dans le village de Bersaunes. Bersaunes était alors un hameau de trente feux. Sa petite église se projette en avant, et fait angle droit avec la route.

Le combat se continua ainsi, en tirailleurs de part et d'autre, les chouans avançant et les lignards reculant toujours.

Au milieu du village de Bersaunes, les deux corps se réunirent.

Henry était noir de poudre; ses vêtements déchirés comme ceux de Jean-Nu-Pieds montraient que lui aussi savait aussi bien se battre que commander.

Quant à Aubin Ploguen, chacun de ses coups abattait un homme.

—Allons! la partie est gagnée, pensa-t-il, en voyant que le mouvement de retraite des bleus continuait à s'effectuer.

La Pâlotte, Pinson, et Jacqueline ne chômaient pas.

Hélas! les blessés tombaient, les hommes mouraient!

C'était merveille de les voir tous les trois allant relever, panser, transporter en lieu sur ceux qui restaient en chemin.

Tout à coup, après une décharge furieuse des bleus, Pinson jeta un grand cri. Jean-Nu-Pieds venait de tomber. Il s'élança. Le jeune chef avait eu son cheval tué, et sa jambe était prise sous la selle. Pinson l'aida à se dégager.

—Merci!… balbutia Jean.

Pinson mit la main sur son coeur.

—S'ils l'avaient tué? se dit-il.

Puis, en souriant, il ajouta:

—Eh bien! s'ils l'avaient tué, la mort n'était pas loin…

Le village de Bersaunes était franchi, les bleus reculaient toujours.

Par bonheur, Jean-Nu-Pieds aperçut sur la gauche un bouquet de bois. Il eut la prudence de deviner que là se cachait un danger.

—Halte! cria-t-il.

En effet, derrière le bouquet de bois, Dermoncourt avait masqué trois batteries de campagne. Il cria un commandement d'une voix de tonnerre, qui domina le fracas des coups de fusil, et les canons furent pointés…

Il y eut un instant d'arrêt terrible parmi les chouans. Eux n'avaient pas d'artillerie. Ces gueules de bronze menaçantes les épouvantèrent pendant quelques secondes… Mais Jean cria:

—Enfants! nous n'avons pas de canons; prenons ceux-là pour en avoir!

Les Vendéens répondirent par une acclamation, et le combat recommença…

La première partie de la bataille avait duré de neuf heures à onze. Pour Jean-Nu-Pieds, il fallait tenir bon jusqu'à midi, au besoin une heure du soir, pour donner le temps à ceux de Clisson de les rejoindre.

Mais la chance avait tourné. Les canons faisaient grand mal. Jean fit s'éparpiller tous ses hommes, en leur ordonnant de tirailler. Ils couvraient ainsi un espace considérable. C'était presque annihiler la portée meurtrière de l'artillerie.

La tactique était bonne, et avait réussi maintes fois en Vendée, pendant les grandes guerres contre la République, alors que Henri de La Rochejacquelein disait à ses chouans:

—Egaillez-vous, mes gars!

En ordonnant ce mouvement, le seul qui pût sauver sa petite armée, Jean-Nu-Pieds savait parfaitement que c'était compromettre le succès de la journée, jusque-là obtenu.

Mais, au point où on en était arrivé, il ne s'agissait plus de vaincre; seulement, il fallait tenir, tenir jusqu'à l'arrivée des Vendéens de Clisson.

Dermoncourt fit cesser le canon. Lui aussi avait fait la guerre, jadis, en 1799, et il savait que le canon ne peut rien contre des hommes disséminés à droite et à gauche.

Ce fut la deuxième phase du combat.

Il pouvait être midi.

Midi, et les gens de Clisson ne venaient pas!

Cette seconde partie de la bataille dura deux heures pleines, de midi à deux heures du soir. De chaque côté les pertes étaient énormes. Mais, de chaque côté aussi, on continuait à se battre avec le même acharnement. Les hommes tombaient.

La Pâlotte, Jacquelin et Pinson couraient çà et là sans s'occuper des balles qui sifflaient à leurs oreilles.

Petit-Bleu et Jean-Nu-Pieds, démontés tous les deux, faisaient le coup de feu comme le premier venu de leurs paysans.

Jean-Nu-Pieds était pâle.

—Est-ce qu'ils ne viendront pas? murmurait-il.

Ils ne venaient pas!

—Maître, dit Aubin Ploguen en s'approchant du chef, si on faisait le signal!

—Tu crois qu'ils entendraient?…

—C'est mon opinion.

—Alors, soit… mais pas toi. Holà! un homme pour mourir? appela-t-il.

Il s'en présenta cent.

Qu'était-ce donc que le signal?

Jean ne s'était pas trompé en demandant un homme pour mourir:

Il s'agissait de monter tout en haut du clocher de Bersaunes, et de recommencer ce qu'avait fait M. de Carlepont à Marseille, c'est-à-dire de sonner le tocsin.

C'était entreprise folle.

Le clocher se détachait net et clair dans le ciel. Celui qui se hasarderait à y monter servirait de point de mire aux fusils des bleus…

Déjà un chouan grimpait. Il grimpait du côté qui regarde le lac de
Grandlieu.

La fusillade, en bas continuait. Parce qu'un homme va mourir entre ciel et terre, d'autres hommes peuvent bien mourir en même temps…

Le son des cloches commença à tinter légèrement, cloches de petit clocher. Le chouan frappait de la crosse de son fusil sur le bourdon et lui arrachait une plainte lente, désolée, lugubre…

Dermoncourt frissonna à ce réveil-matin. Le tocsin! Il se rappelait la terrible signification que ce signal avait autrefois, quand il appelait les chouans à la lutte, à travers les bruyères et les genêts!

—Abattez-moi celui-là! cria-t-il, en montrant du doigt le Vendéen qui frappait sur la cloche.

Déjà un second chouan grimpait à son tour dans la petite tourelle. Au moment où celui-ci mettait le pied sur la plate-forme de bois, le premier qui sonnait recevait une balle en plein coeur et tombait du haut en bas.

La cloche ne s'arrêtait pas. Le vivant prenait la place du mort, voilà tout. Les cent hommes «pour mourir» étaient prêts. Ce fut à qui monterait.

Les bleus avaient dans leurs rangs de merveilleux tireurs. En trois coups, ils abattaient le sonneur.

Les Bretons se relayaient sans hésiter à ce poste sublime…

Tous savaient ce qui les attendait là-haut. Mais il n'y avait pas un silence d'un instant. Le bourdon résonnait. La cloche ne s'arrêtait pas.

Le huitième sonneur de cloches ne parvint pas jusqu'au sol dans sa chute. Il resta accroché en chemin.

Le neuvième bondit sur lui-même, et, quoique déjà mort, vint se briser le crâne sur le chemin.

Le dixième resta sur place.

Les bleus visaient le sonneur, et les sonneurs arrivaient en foule pour le remplacer. Il fallait bien donner le signal à ceux de Clisson! La cloche ne s'arrêtait pas.

Le vieil aumônier s'était remis à genoux, et à chaque chouan qui tombait du haut en bas de l'église, il disait, les bénissant:

In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen!

Et la cloche ne s'arrêtait pas!…