XVIII
APRÈS LA BATAILLE
A cinq heures du soir, le tocsin n'avait pas cessé un instant de se faire entendre, et cependant rien n'annonçait à l'oeil qui examinait l'horizon que les secours promis fussent sur le point d'arriver.
Bleus et blancs avaient subi des pertes considérables. Le général Dermoncourt, vainqueur, puisqu'il avait empêché les chouans de passer, donna l'ordre aux siens de se replier dans la direction de Nantes.
Jean-Nu-Pieds voulait continuer à occuper le village de Bersaunes. Est-ce que son devoir n'était pas de faire enterrer en grande cérémonie ceux qui avaient succombé en héros?
A six heures, les lignards commencèrent à exécuter leur marche en arrière, protégés par deux bataillons de tirailleurs. A sept heures, ils avaient disparu.
Alors Jean ordonna que les morts fussent relevés. Cette lugubre besogne dura assez longtemps. Ceux qui gisaient étendus, déjà glacés, perdant leur sang par vingt blessures, étaient si nombreux!
Ce ne fut qu'à la nuit close que ce triste labeur fut terminé. Les Vendéens avaient perdu environ cinquante hommes tués et quatre-vingt-dix blessés, en tout cent quarante hommes hors de combat: chiffre énorme, eu égard surtout au total de l'armée.
Les cinquante cadavres étaient étendus côte à côte, couverts de leurs manteaux. On avait arraché les fusils, que leurs doigts crispés par l'agonie serraient avidement.
Les uns, l'oeil ouvert encore, semblaient menacer leur ennemi vainqueur. Les autres, étendus sur le ventre, avaient été ramassés dans la posture affreuse des êtres frappés de mort violente.
Chez tous se lisait le suprême et douloureux orgueil du devoir accompli. Les traits, violemment contractés, conservaient je ne sais quelle terrible expression de volonté!
Toute la petite troupe était sous les armes.
C'est-à-dire que les chouans portaient leurs fusils renversés, la gueule du canon à terre.
En tête marchaient Jean et Henry, précédés de l'aumônier.
Dix civières portaient chacune cinq corps, et le tambour frappait sourdement derrière.
De temps à autre, l'aumônier disait:
—Dominus recipiet eos in vitam æternam.
Et les chouans répondaient:
—Amen!
Dix tombes avaient été creusées dans un champ pour recevoir ces héros.
Quel grandiose et sublime spectacle!
Il faisait nuit complète; des torches éclairaient cette funèbre cérémonie et le pas lourd des soldats résonnait sur la route.
L'aumônier répétait:
—Dominus recipiet eos in vitam æternam.
—Amen!
Au-dessus de ces têtes inclinées, un ciel troué d'étoiles et la clarté rouge pâle de la lune estompaient d'une lueur fauve ces figures fatiguées.
Les vêtements étaient poudreux, déchirés; les visages noircis par la bataille. Plus d'un portait son bras en écharpe, qui semblait ne pas s'apercevoir qu'il était blessé…
Il fallait marcher pendant un kilomètre environ pour arriver aux tombes creusées; mais les chouans mirent près de quarante minutes pour le franchir, tant ils avançaient lentement.
Et le profond silence qui régnait n'était interrompu, de cinq minutes en cinq minutes, que par le roulement sinistre du tambour, et la lente psalmodie du prêtre:
—Dominus recipiet eos in vitam æternam.
—Amen!
Enfin on arriva aux tombes.
Tout le monde s'agenouilla: seul, l'aumônier resta debout et bénit les morts, à mesure qu'on les enterrait.
Avant que les fossoyeurs jetassent les pelletées de terre qui devaient à jamais couvrir ces nobles martyrs, Jean-Nu-Pieds se releva et fit quelques pas en avant.
Puis, étendant la main:
—Enfants, dit-il, ceux qui sont là sont tombés pour Dieu, pour le Roi. C'est au nom de Dieu que M. l'aumônier les a bénits: c'est au nom du Roi que je les remercie.
Dieu et le Roi: ce sont les deux Seigneurs que doit servir un bon
Vendéen, et pour lesquels il doit mourir! Ceux-là sont morts…
Enfants, Dieu a leurs âmes, car ils ont fait ce qu'ils devaient faire!
Puis les pelletées de terre tombèrent l'une après l'autre, et tous restèrent là, muets et respectueux, jusqu'à ce que ce fût terminé.
Les torches fumeuses éclairaient la route au retour comme au départ.
Ils reprirent le chemin de Bersaunes.
Là, on recommença l'appel. Jean-Nu-Pieds ordonna qu'on recueillît les noms des quinze chouans tués au clocher, ou fracassés dans leur chute, et que désormais, à l'appel, chaque matin et chaque soir, le voisin répondrait:
—Mort pour le Roi!
Presque aussitôt la petite armée s'éloigna dans la direction des bois de
Machecoul, d'où elle sortirait de nouveau le lendemain.
La Pâlotte et Jacquelin avaient pris les devants avec Aubin Ploguen et
Pinson.
Depuis la fin de la bataille, le pauvre Pinson tremblait. Elle se rappelait toujours ce regard que lui avait jeté Jean, quand il l'avait fixée sur la route. Si elle était reconnue? Rien que cette seule pensée l'effrayait.
Car, reconnue, elle devrait partir; et partir, c'était le quitter, lui qu'elle aimait par-dessus tout! Partir, c'était recommencer sa vie désespérée, sans bonheur possible et attendu!
La jeune fille marchait un peu en avant, laissant pencher sa tête sur sa poitrine: elle rêvait.
Déjà elle avait perdu de vue le lac de Grandlieu, et suivait la sente étroite et rapide qui mène aux bois de Machecoul.
Tout à coup, il lui sembla entendre derrière elle le pas rapide d'un cheval lancé au galop sur la route. Alors, elle, qui venait de montrer tant d'énergie et tant de courage, éprouva comme le pressentiment d'un danger. Elle eut peur…
Peur, parce qu'elle se trouvait seule, la nuit, au milieu de ces champs déserts.
Elle s'arrêta un moment et prêta attentivement l'oreille… Le bruit du cheval ne se faisait plus entendre.
—Je me serai trompée, murmura-t-elle.
Elle continua de marcher. La route faisait un léger coude qui la rapprochait un peu de la grande route.
Le bruit du cheval qui l'avait frappée une première fois se renouvela.
Elle jeta les yeux derrière elle et aperçut, à cinquante mètres environ, un cavalier de haute taille, enveloppé d'un manteau, malgré la saison, et dont le visage disparaissait presque sous les rebords épais d'un chapeau de feutre.
Elle voulut courir et prit à travers champs: le cavalier la suivit.
Alors, sa peur d'un instant déraisonnée devint une terreur réelle.
Elle s'élança, franchissant les taillis et se déchirant les pieds aux racines de bruyères éparses dans la lande.
Le cavalier prit le galop de chasse pour se maintenir toujours à la même distance d'elle.
Puis, à dix mètres environ d'un bouquet de peupliers, derrière lesquels elle espérait pouvoir se cacher, le cavalier donna de l'éperon à son cheval, qui bondit.
Arrivé près de Pinson, il se pencha, la saisit à la taille et l'enleva sur son cheval.
Fernande poussa un cri terrible, cri d'angoisse et de désespoir.
L'inconnu voulut essayer de lui mettre sa main sur la bouche, mais elle se débattit et appela:
—Aubin!… mon Aubin, au secours! au secours!
L'inconnu avait lancé son cheval dans la direction de Bersaunes. Il devait croire que les chouans, la bataille perdue, avaient regagné leurs retraites cachées.
Le cheval galopait furieusement, franchissant par bonds terribles les quartiers de rochers. Fernande, affolée, essayait d'appeler, mais la main nerveuse du ravisseur étouffait désormais ses cris.
—Au secours!… put-elle cependant balbutier une dernière fois.
Tout à coup, dans l'ombre du chemin, une masse noire se dressa, qui saisit le cheval à la bride, et mit un pistolet sur la poitrine du cavalier.
—Lâche, ou je te tue! prononça la voix d'Aubin Ploguen.
—Aubin! pensa Fernande. Je suis sauvée.
Une lutte violente s'était engagée entre l'étranger et le Breton. Tous les deux étaient d'égale force, et il fallait évidemment que tous deux eussent une raison cachée pour ne pas faire usage de leurs armes.
Le cavalier avait des pistolets dans ses fontes; Aubin Ploguen ne déchargeait pas les siens.
Nous saurons bientôt pourquoi.
La lutte restait indécise entre eux deux, malgré Fernande qui, en se débattant, devait annihiler les efforts de son ravisseur.
Mais une circonstance particulière devait bientôt la terminer.
Au loin parut l'avant-garde des chouans.
L'inconnu tressaillit en l'apercevant.
—Fuis! dit tranquillement Aubin Ploguen.
Celui-ci n'hésita pas.
Aubin prit Fernande dans ses bras et la déposa sur le gazon qui bordait la route.
Le son des binious vendéens se faisait déjà entendre, léger et charmant.
—Fuis! répéta le Breton, ou ceux-ci ne te feront pas quartier comme moi!
Fernande était évanouie.
Le cavalier jeta un dernier regard sur Fernande, et, se tournant vers
Aubin:
—Nous nous retrouverons!… dit-il.
Il disparut au tournant du coteau.
—Ce n'est pas son père, alors? murmura le Breton en regardant s'effacer dans le lointain la double silhouette du cheval et de l'homme. Ce n'est pas son père alors, car je connais cette voix…
Quel était donc cet homme?
XIX
AUBIN PLOGUEN A UN PLAN
Aubin Ploguen chargea tranquillement Pinson sur son épaule, et continua sa route dans la direction du camp.
Il eût semblé, à voir la figure si parfaitement calme du chouan, que rien ne s'était passé de grave.
—Si ce n'est pas son père, quel est son nom? qui est-il?
Et il ajoutait à voix basse:
—Je connais sa voix pourtant…
Cette simple circonstance renversait tous les plans du brave Aubin. Quel autre homme que M. Grégoire aurait pu vouloir enlever Fernande?
Mais il avait beau tourner et retourner cette question dans sa cervelle, il n'arrivait pas à trouver quelque chose de satisfaisant.
Quand il parvint au campement des Vendéens, il étendit Pinson sur un lit de fougères, et attendit avec impatience le retour de la Pâlotte.
Ce rude Breton comprenait dans sa naïveté première que la jeune fille avait surtout besoin des secours d'une femme.
—Ah! te voilà, mon Aubin, dit le marquis en apercevant son fidèle serviteur; qu'étais-tu donc devenu?
—Maître, j'ai porté dans mes bras, jusqu'ici… le petit Pinson… vous savez?… le dernier fils au Gouësnon?
En faisant cette réponse, Aubin Ploguen ne perdait pas de vue son maître. Il semblait guetter en lui une émotion ou une gêne.
En effet, Jean rougit légèrement quand il entendit prononcer le nom de
Pinson.
—Pauvre petit! continua Aubin… c'est faible et délicat… délicat comme une femme!… Ce n'est pas fait comme nous, pour la grande vie sans toits, pleine de luttes et de fatigues.
Jean cherchait à comprendre si Aubin mettait une intention dans ses paroles, mais le visage du serviteur restait impassible. Ses yeux regardaient dans le vague.
Il reprit, plus bas:
—Vous ne savez pas l'idée qui m'est venue, maître? J'ai pensé que ce devait être une femme.
—Une femme!
—Pourquoi pas? Gouësnon peut bien avoir une fille vaillante et résolue, comme si elle était un garçon. Est-ce que nos gars de Bretagne n'en avaient pas beaucoup comme cela pendant les grandes guerres?
—Mais c'est impossible!
—Impossible! Oh! non, maître. L'avez-vous bien regardé, cet enfant?
Jean éprouva une gêne cachée; il ne se rendait pas compte de ce qu'il éprouvait.
—Oui, je l'ai regardé, murmura-t-il.
Je l'ai regardé deux fois… quand j'étais près de lui avant la bataille, et quand il est venu à mon secours au milieu des balles… Je l'ai regardé et je me suis souvenu… ce que je tâche d'oublier!
Il y eut un court silence.
Évidemment Aubin Ploguen avait son projet. Il voulait le faire réussir.
En toute autre circonstance, il eût quitté son maître, car il le connaissait trop pour ne pas sentir que Jean, le coeur tout entier à ses souvenirs, avait besoin de solitude. Mais il continua:
—Je vous disais donc, maître: Pinson est une femme, j'en jurerais! et d'ailleurs… c'est mon opinion; mais quand j'y songe, je pense qu'il ne peut pas être au Gouësnon, c'est une de la ville.
—Aubin!
—Oh! de la ville!… Je ne crois pas me tromper. Les mains sont trop fines et les pieds trop petits pour être les mains et les pieds d'une paysanne. Puis… elle cache ses cheveux noirs sous sa perruque blonde, et voilà une idée qui ne serait jamais venue à une femme de la campagne.
—Va-t'en, va-t'en, Aubin, laisse-moi, s'écria Jean, bouleversé. Par pitié, mon vieil ami, va-t'en!… Tu ne sais pas combien tu me fais souffrir! Tu ne sais pas… non, tu ne peux pas savoir!
Aubin contempla son maître, et un sourire triste effleura sa lèvre:
—Comme il l'aime! pensa-t-il, et comme il est malheureux!
Il sortit de la hutte.
Resté seul, Jean laissa tomber sa tête entre ses mains, et éclata en sanglots.
—Ah! je suis faible et je suis lâche! s'écria-t-il… Pauvre Aubin! s'il savait combien il m'a torturé! Est-ce que je ne sais pas qui se cache sous le nom de Pinson, et depuis le premier jour? Est-ce que je pouvais ne pas la reconnaître, est-ce que je ne savais pas que c'était elle, elle, ma bien-aimée?
J'espérais pouvoir me mentir à moi-même, et trahir mon devoir! J'étais fou! Fernande, nom adoré, image chérie, je t'avais reconnue, et je forçais mes yeux à ne te pas regarder! car il me semblait ainsi ne pas manquer à ce que je devais. Mais comme je te regardais, de loin! comme je me glissais souvent sur tes pas, pour apercevoir un instant l'ombre de ton corps au milieu du chemin!
Il s'arrêta, puis, reprenant, pensif:
—Pourquoi m'a-t-il dit tout cela? Craint-il donc que je trahisse mon devoir et a-t-il voulu me rappeler à moi-même?
Aubin Ploguen n'avait pas laissé deviner à son maître sa pensée intime. Non, il ne voulait pas le rappeler à son devoir. Ce qu'il voulait, au contraire, c'était de rendre encore un peu de joie à ce pauvre déshérité du coeur.
Il avait un plan, ce brave Breton, nous le savons, et quand nous le verrons, nous serons obligés de reconnaître qu'il ne manquait pas d'habileté.
Jean-Nu-Pieds sortit à son tour de la salle, comme Aubin quelques instants auparavant.
Devant la hutte s'élevait une clairière; deux sentiers, au nord et au sud, se perdaient dans la feuillée: puis, partout, la forêt, avec son imposante masse verte, et les arceaux de lierre et de chèvrefeuille.
Jean allait droit devant lui. Il se dirigeait vers le campement où logeaient la Pâlotte, Jacqueline et Pinson.
Mais tout à coup il s'arrêta un peu interdit. Il avait vu Pinson quitter à pas lents la clairière et s'engager dans un des sentiers.
Aucun bruit ne se faisait entendre; les chouans, fatigués par cette rude journée de combat, dormaient profondément. C'était le silence et presque la solitude.
Fernande suivait lentement le petit sentier. Elle venait de s'éveiller et de sortir de ce rêve, de cet évanouissement où l'avait jetée la brusque attaque dont elle venait d'être l'objet. Sa poitrine oppressée avait peine à respirer l'air de la nuit. Elle se leva pour marcher..
Jean s'avançait derrière elle, se dissimulant avec soin sous les feuilles et les branches tombantes des grands arbres. Cette majesté de la nuit l'impressionnait. Il contemplait de loin cette gracieuse et charmante créature, qui portait avec elle toute sa destinée.
Ah! si elle avait su!
Fernande marchait, légère, la tête inclinée, rêveuse comme Juliette, sa soeur, pensant à Roméo…
Un moment elle s'arrêta dans sa promenade: un rossignol chantait au sommet d'un hêtre. Elle s'arrêta pour l'entendre chanter; la mélodie ravissante sortait du gosier du musicien ailé comme une gamme de notes perlées.
Quand l'oiseau se tut, elle reprit sa marche, sans se douter que Jean était derrière elle.
Le sentier faisait quelques détours dans la forêt, puis, par une pente très-douce, descendait lentement vers la lisière. Fernande aperçut bientôt le ciel de la plaine à travers les branches entre-croisées.
Elle s'avança vers la lisière et s'assit sur le rebord du fossé.
—Encore un jour écoulé, murmurait-elle; encore un jour disparu!… Ah! j'aurais cru pourtant qu'il me reconnaîtrait. Lui, je l'aurais reconnu malgré tout. Est-ce que mon coeur ne pense pas à lui toujours? est-ce que, toujours mes lèvres ne prononcent pas son nom? J'aurais cru qu'il me reconnaîtrait!…
Elle se tut, l'oeil fixé sur l'étendue de la plaine.
Quelques lumières couraient à l'horizon, et de loin, semblaient se confondre avec les étoiles. Il montait de la vallée une vague odeur d'herbes mouillées et de fruits verts, qui se mélangeait à la forte senteur des arbres.
—M'aurait-il oubliée? Non, c'est impossible! Deux êtres qui s'aiment comme nous nous aimons ne connaissent pas l'oubli. L'oubli est le lot de ceux dont le coeur est faible. Notre coeur à nous est fort, puisqu'il n'a pas tremblé devant le devoir qui parlait… Notre devoir, c'était presque la mort pour nous, c'était le désespoir!…
Jean s'était glissé à dix pas derrière la jeune fille. Encore caché par l'ombre des derniers arbres de la forêt, il écoutait, haletant, les paroles qu'elle prononçait. Il frémit quand il s'entendit accuser d'oubli. Oublier! lui!
—Ah! je suis certaine qu'il souffre, murmura Fernande, et qu'il souffre autant que moi… Dieu juste! quand finira ce martyre qui nous tue! Ne commande pas à la mort de ne pas vouloir de moi!…
Elle reprit, après un nouveau silence:
—J'ai raison de vouloir partir. La vie me pèse ici. Être à la fois si près de lui et en être si loin!… J'ai raison… Je vais partir.
Elle se levait déjà, quand Jean dit doucement:
—Fernande, je ne veux pas que vous partiez…
XX
AMOUR
La jeune fille chancela et, bouleversée, vint s'appuyer à l'épaule de
Jean.
—Amie, dit-il à voix basse, Dieu n'ordonne pas à l'homme un sacrifice au-dessus de ses forces. J'ai lutté, j'ai été vaincu. Que le ciel me pardonne!
—O Jean, que je suis heureuse!
—Et vous m'accusiez de vous oublier! vous oublier, vous, chère créature! quand il n'est pas une seule de mes pensées qui ne soit vôtre; quand je n'ai pas cessé un instant de maudire la fatalité qui nous séparait! Vous oublier, vous, à qui j'avais fiancé ma vie, à qui j'avais donné mon coeur! Je vous aime comme jamais femme n'a été aimée, et, je le jure, Fernande, il n'est pas une seule des minutes de mon existence où je n'aie vu votre image se dessiner à mes yeux!…
Fernande écoutait, muette et charmée.
Un ineffable bonheur se peignait sur son visage.
—Mon Dieu, fais que ce ne soit pas un rêve! murmura-t-elle, en levant au ciel son regard humide.
—Si je vous racontais tout, Fernande! Le premier jour où j'ai vu Pinson, j'ai tout deviné… Méchante enfant, c'était vous qui doutiez de moi. Pouviez-vous donc penser que je ne vous reconnaîtrais pas! Tenez! un soir, je vous ai suivie de loin, comme cette nuit… Vous avez traversé la forêt, en allant du côté de Guérande. Moi, je m'étais glissé à travers les arbres, et j'apercevais votre ombre remuer doucement dans le cadre des branches. Vous vous êtes assise, toujours ainsi que ce soir, sur un tertre élevé, et vous chantiez…
Elle le regarda, souriant, et chantant à mi-voix:
Mon ami vient de s'en aller;
J'en ai le coeur tout en peine;
Vint un gars sous le grand chêne,
Qui voulut me consoler;
Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi…
Hélas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»
Je ne peux pas me consoler!
Mon ami vient de s'en aller!
—Il y a un second couplet, Jean!
Mais déjà il s'était mis à genoux, devant elle, et disait ardemment:
—Fernande, je me suis demandé souvent, pendant mes longues heures d'angoisses, si un père pouvait enchaîner la volonté de son fils, même après sa mort. Je me suis demandé si un homme disparu, eût-il même été adoré et respecté de son enfant, comme M. de Kardigân, pouvait briser toute une vie, et… et ma conscience hésitait…
Il s'arrêta, et ne vit pas une larme de désespoir qui coulait sur le visage de Fernande.
—Oui, chère femme, ma conscience hésitait; et quand elle ne me crie pas hautement: Voilà ton devoir, c'est que mon devoir n'est pas là, peut-être!
Ce fut elle qui rompit la première le silence qui suivit ces paroles:
—Jean, êtes-vous sûr que ce que vous dites soit sincère?
—Sincère!
—Oui.
—Fernande!…
—Mon ami, quel âge avez-vous? vous et moi, faisons à nous deux l'âge d'un homme mur. Il y a dans nos coeurs bien des hésitations et bien des doutes. C'est que nous ne savons pas être entiers dans la vérité. La vérité est absolue, cependant! Ami, ami, deux êtres comme nous n'ont pas le droit de faillir au milieu du chemin tracé! Dieu bon! Jean, aurions-nous souffert pour rien, et ce que nous avons cru être le devoir était-il donc un mensonge? Nous faudra-t-il revenir sur nos pas, et dire: Notre coeur a menti! notre volonté a menti! notre conscience a menti!
Il la regardait, étonné, ébloui de la hauteur et de l'éloquence de son langage. Comme il l'avait bien choisie! Un jour, elle lui avait dit:
—Si nous étions séparés jamais, j'en mourrais!
Et elle plaidait maintenant pour être séparée de lui!
—C'est moi qui suis coupable, ami. J'aurais dû rester loin de vous; j'aurais dû souffrir seule et triste, au lieu de chercher un adoucissement à ma souffrance, en me rapprochant de vous. J'ai été lâche, lâche! Dieu m'en punit en me faisant vous désespérer.
—Me désespérer? Ne croyez-vous donc pas que je souffrais aussi, moi!
—Ami, notre destinée est là-dedans: séparés! Nous sommes séparés par le crime qui tua jadis un roi, comme le bien est séparé du mal. Je vous aime et vous m'aimez… Mais tant qu'il n'y aura pas entre nous un abîme plus grand que la volonté, nous serons en butte à une tentation plus rude encore que la réalité. Cet abîme, c'est à moi de le creuser.
Jean cacha sa tête dans ses mains.
—Pensez-vous donc que je ne vous aie pas compris tout à l'heure? Votre conscience, que vous invoquiez, vous condamnait à l'heure même où vous parliez! Mais le coeur est faible devant la passion, et vous me disiez: Nous sommes libres! Libres? Non, Jean, nous ne le sommes pas; nous sommes les esclaves du devoir et du serment. Tant que je pourrai être à vous, vous aurez de ces retours faibles sur vous-même. Le jour où vous aurez l'impossible entre votre coeur et votre conscience, la conscience ne sera plus vaincue…
—Grand Dieu! que voulez-vous dire?
—Je veux dire, Jean, que celle qui vous a été fiancée, ne peut être, même involontairement, à nul autre époux humain. Mais puisque je ne puis me donner à vous, je me donnerai…
—Fernande!
—A Dieu!
Il éclata en sanglots.
—Oui, Fernande, ma soeur, oui, vous avez deviné le secret qui me tue. Je suis un homme, hélas! c'est-à-dire un être faible. J'ai de violents combats à livrer à mon âme; et si je n'étais pas fort, j'aurais déjà succombé… Tout à l'heure encore!… oh! je rougis d'y penser, maintenant que vous m'avez rappelé à moi-même!… tout à l'heure encore, j'étais prêt à céder… Eh bien, soit! partez, Fernande, partez pour toujours! Ce n'est pas vous qui demandez asile à Dieu: c'est moi qui vous donne à lui!
—Adieu, mon frère! dit-elle en lui tendant son front.
—Adieu, ma soeur!
Ils échangèrent un long baiser, pur comme eux, à ce moment de se quitter à jamais, au moment de rompre pour la vie les liens qui les unissaient l'un à l'autre… Ils étaient debout, dans ce cadre merveilleux d'une splendide nuit de printemps. Un rayon de lune les entourait comme une auréole sainte mise à leur front.
Ce fut lui qui s'éloigna le premier. Fernande ne voulait même pas revenir au camp. Elle oubliait déjà l'attaque nocturne dont elle avait été la victime.
—Adieu! s'écria-t-il une dernière fois avant de disparaître au détour du chemin.
Elle n'eut pas la force de lui répondre et se laissa retomber assise.
Le ciel eut pitié d'elle et lui donna des larmes.
—Oui, adieu à ma jeunesse, à mon bonheur, à mon espérance, dit-elle amèrement; adieu à tout ce que j'aime, à tout ce qui m'a aimé… adieu à la vie que j'aurais eue si belle! O ma pauvre maman, que tu aurais été malheureuse de me voir ainsi!
Elle n'entendit pas un bruit de feuillage derrière elle: ou, si elle l'entendit, elle le prit pour la fuite soudaine d'un chevreuil effrayé.
Quelques minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Fernande resta ainsi, absorbée dans l'amertume de sa vie perdue.
Tout à coup le feuillage s'écarta et un homme parut.
C'était Aubin Ploguen. Son visage inondé de larmes prouvait qu'il avait tout entendu. Il toucha légèrement Fernande du doigt.
Elle eut un instant d'effroi, mais elle reconnut vite le fidèle serviteur des Kardigân.
—J'ai entendu ce qui s'est passé entre vous, mademoiselle, dit-il.
—Aubin…
—Pardonnez-moi! c'est pour votre bien, ce que j'en ai fait.
Fernande ne comprenait pas.
—Mademoiselle, continua le Breton, je suis un pauvre homme sans grande instruction; mais il y a des choses que je comprends, ou que je devine. Vous souffrez tous les deux, malheureux enfants que vous êtes. Il y a une fatalité entre vous: la pire de toutes, hélas! Vous vous aimez, et tout vous sépare. Mais je suis là, moi, et j'ai juré de vous rendre votre bonheur perdu.
Elle croyait rêver.
Certes, il lui faisait battre le coeur en parlant ainsi; mais quoiqu'elle ne pût croire à la réalité de ce qu'il disait, la pauvre Fernande ne pouvait s'empêcher de se sentir au coeur une lueur d'espérance.
—Écoutez, continua Aubin Ploguen, écoutez, mademoiselle…
Il se pencha vers elle et lui parla à voix basse quelques instants.
A mesure qu'il expliquait son idée à la jeune fille, les larmes de
Fernande se tarissaient, et un rayon de joie l'illuminait.
Quand Aubin eut terminé:
—Ah! vous nous sauvez, s'écria-t-elle. J'allais à Dieu, mais j'en serais morte… et lui aussi en serait mort.
Elle reprit le chemin du camp, au lieu de se rendre à Château-Thibaut.
Désormais, elle avait foi dans l'avenir.
Quel pouvait donc être le mot sauveur que le chouan avait murmuré à son oreille?
Ils arrivèrent à la hutte occupée par la Pâlotte et Jacquelin, en compagnie de Fernande.
—Nous partirons demain, lui dit Aubin Ploguen.
XXI
OU SE DESSINE LE PLAN D'AUBIN PLOGUEN
Fernande s'attendait à partir le lendemain dès l'aube avec Aubin
Ploguen. Mais, pendant la nuit, survint un chouan qui arrivait de
Vieillevigne.
Madame, Charette, Coislin, la Roberie et les autres principaux chefs vendéens s'y trouvaient réunis. Madame envoyait à Jean-Nu-Pieds l'ordre de venir l'y rejoindre.
Les chouans préparaient une bataille pour le lendemain, 6 juin. Or, Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux devaient faire en sorte d'arriver à Vieillevigne vers neuf heures du matin. Là, ils donneraient à leurs hommes deux heures de repos environ, et, un peu avant midi, prendraient part à l'action avec des troupes fraîches.
Cette décision était bonne.
D'abord, on ne laisserait pas aux paysans vendéens le temps de se démoraliser par suite de l'échec subi à Château-Thibaut.
Ensuite on dégageait le Morbihan.
C'est qu'en effet les nouvelles étaient mauvaises. Le retard apporté au commencement des opérations, le contre-ordre que les tergiversations du comité de Paris avaient obligé la Duchesse de donner, tout cela avait disséminé un peu les forces royalistes, si bien que quelques corps, au lieu d'agir en commun, s'étaient laissé battre séparément.
Mais tout pouvait encore se réparer.
Marseille, comme si elle avait eu honte de sa faiblesse, ne demandait qu'à lever, à son tour, l'étendard de l'insurrection.
De même dans les provinces de la Gascogne, où l'on signalait déjà des symptômes graves de mécontentement.
Au reste, le gouvernement semblait disposé à agir avec vigueur.
On avait envoyé à Nantes, comme préfet de la Loire-Inférieure, un certain Maurice Duval qui devait mériter dans cette guerre un renom peu enviable.
Ce Maurice Duval arrivait en droite ligne de Grenoble, d'où il était parti poursuivi par les éclats de rire de toute la population.
Furieux de son échec dans l'Isère, il ne demandait qu'à prendre sa revanche, et celui qui l'expédiait à Nantes savait bien ce qu'il faisait.
Il était sûr d'avance que M. Maurice Duval voudrait rentrer en grâce auprès du gouvernement, et ne s'arrêterait devant rien.
La suite de notre histoire prouvera que nous n'exagérons pas.
En même temps que se produisait ce changement dans l'administration civile de la Loire-Inférieure, il s'en produisait un autre dans l'administration militaire.
Le comte d'Erlon remplaçait comme général divisionnaire M. Solignac. Le ministre de la guerre, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, se connaissait en hommes et trouvait excellent le général Dermoncourt, mais bien piètre M. Solignac.
Tout cela annonçait que le gouvernement s'apprêtait à redoubler de violence. En effet, les juste-milieu, cette plaie de toutes nos Assemblées nationales depuis 1780, commençaient à murmurer contre ce qu'ils appelaient le spectre blanc.
Le spectre blanc leur avait d'abord paru très-réjouissant. Il était si drôle, en effet, de renouveler une Vendée au tiers du dix-neuvième siècle!
Puis, peu à peu, l'effroi était venu. Quatre départements s'agitaient, menaçant de se soulever. On savait que le légitimisme avait des rameaux puissants qui s'étendaient à travers ces provinces. Le premier succès des chouans pouvait mettre le feu à cette traînée de poudre, et alors adieu à toutes ces bonnes choses si particulièrement adorées des braves juste-milieu; c'est-à-dire adieu au siège de pair de France, donné par Louis-Philippe! adieu aux grasses sinécures! adieu aux broutages à même le budget! toutes récompenses distribuées si complaisamment par le gouvernement aux fidèles bourgeois qui l'avaient proclamé sur les barricades fumantes de 1830!
Ce rapide exposé de la situation fera comprendre au lecteur l'extrême importance prêtée par Madame et ses conseillers à une action rapide.
Voilà pourquoi le plan de bataille, après avoir été conçu avec soin, demandait à être exécuté encore plus soigneusement.
… A quatre heures du matin, les bois de Machecoul retentissaient de coups de sifflet qui donnaient le signal du départ. Déjà Fernande était inquiète, ignorant la cause de tout ce bruit qui se faisait autour d'elle.
Elle se demandait si Aubin Ploguen l'abandonnait, et n'allait pas venir la chercher pour l'expédition dont il lui avait parlé la veille.
Ah! c'est que cela lui tenait au coeur!
Une joie ineffable s'emparait d'elle quand elle venait à penser que là était le salut pour elle et pour lui; non pas le salut, peut-être, mais le salut, sûrement.
Elle se disait tout cela, quand la Pâlotte, déjà éveillée et sortie, vint l'avertir que le Breton la demandait.
Elle se hâta de quitter la hutte.
Elle trouva Aubin qui l'attendait au dehors. Un instant elle avait craint que ce ne fût pour lui donner une mauvaise nouvelle; mais le visage souriant du chouan la rassura aussitôt.
—Il faut partir, mademoiselle, dit-il.
—Enfin!
—Je vais vous indiquer le chemin.
—Comment! le chemin?…
—Oui, mademoiselle.
—Tu ne viens donc pas avec moi?
—C'est impossible.
—Impossible? Mais hier…
—Hier, il ne se passait pas ce qui se passe aujourd'hui. Ne perdons pas de temps, l'heure presse.
—L'heure presse? Tu m'effrayes, Aubin!…
—Ne vous effrayez pas, mademoiselle. M. le marquis part avec nous autres justement pour aller où nous… où vous deviez aller vous-même.
—Mon Dieu!…
—Je ne peux pas le quitter, moi, c'est impossible. Il est habitué à m'avoir à ses côtés, et aujourd'hui plus que jamais, je dois être avec lui et le préparer…
Un regard humide de la jeune fille fut la seule réponse qu'elle donna à cette phrase d'Aubin. Mais pour être muette, cette réponse n'en était que plus éloquente. Elle prit la main d'Aubin Ploguen et la serra.
—Venez, dit-il.
Ils s'engagèrent à travers les bois.
—Voyez-vous, mademoiselle, dit Aubin, nous prenons le plus long, mais il faut que M. le marquis ne nous aperçoive pas. Pensez que pour lui vous n'êtes plus au camp, à l'heure qu'il est. Il doit même ignorer que vous y avez passé la nuit.
—Tu as raison… viens, viens!…
C'était elle qui marchait la première; elle avançait si rapidement, que le Breton avait presque peine à la suivre; et nous savons pourtant que c'était un rude marcheur que notre ami Aubin Ploguen!
Fernande n'avait qu'un sujet de causerie sur les lèvres et dans le coeur: le but de son expédition.
—Tu crois que je réussirai?
—J'en jurerais!… C'est mon opinion.
—Ah! ne me dis pas cela!… Si j'allais échouer!…
Elle prononça cette parole d'une voix si vibrante que le Breton en tressaillit.
—Échouer! reprit-elle. Pense que ce serait bien plus affreux pour moi, maintenant que tu m'as mis cette espérance folle au coeur. Tant que je voyais l'abîme creusé à jamais entre lui et moi, je pouvais être résignée. Les grandes douleurs ne sont pas celles qui ont les moins grandes résignations! Mais aujourd'hui que tu m'as parlé de bonheur, aujourd'hui que tu as fait luire à mes yeux tout un avenir que je croyais perdu pour toujours, ce serait affreux, Aubin, affreux!… et, je te le dis, j'en mourrais!
—Écoutez-moi bien, maîtresse, répondit fermement Aubin, jamais je n'ai menti; demandez au premier venu de nos gars, il vous dira aussi que jamais je n'ai parlé contrairement à la vérité. Eh bien!… vous m'entendez, maîtresse?… je vous jure que dans un mois mon maître mettra votre main dans la sienne!
—Dans un mois?
—C'est mon opinion.
—Oh! viens, marchons vite, alors.
Ils étaient arrivés en ce moment à la lisière du bois.
—Maintenant, continua Aubin Ploguen, voilà ce que vous allez faire: vous allez vous rendre au bourg de Château-Thibaut; on vous y connaît et vous y aime. Tout ce que vous commanderez, vous l'aurez aussitôt. Une fois à Château-Thibaut, vous direz que vous avez besoin d'une voiture et d'un bon cheval pour vous conduire à Legé. A Legé, vous irez chez un gars que je connais, qui s'appelle Rigaud. Vous donnerez à Rigaud ceci (il lui remit le coeur saignant qu'il portait à sa veste), en disant que vous venez de ma part; puis vous resterez dans sa chaumière jusqu'à ce que je vienne vous y chercher.
—Bien.
—N'oubliez rien, surtout!
—Sois tranquille…
Fernande prit le sentier et descendit à travers la lande mouillée par la rosée du matin.
Aubin Ploguen la suivait des yeux.
—Devant Dieu, not' maître, dit-il à voix haute, il faudra bien que vous soyez heureux!
Puis il rentra sous bois pour rejoindre l'armée vendéenne qui partait.
XXII
JUDAS
Pendant que ces événements se passaient en Bretagne, un homme de taille ordinaire, au teint jaune, aux yeux gris, entrait au ministère de l'intérieur, à Paris.
Le ministre régnant alors était un illustre homme d'État, encore vivant.
Cet homme monta les degrés du grand escalier qui mène aux bureaux, en habitué qui sait où il va.
L'huissier était assis sur une banquette avec cet air de profonde philosophie qui caractérise l'huissier de tous les ministères.
La philosophie!
Fussent-ils incrédules comme saint Thomas, il faut bien qu'ils forment tous les jours leur intelligence à contempler le néant des choses humaines, quand ils assistent à tant de changements qui passent sur leurs têtes sans les atteindre!
Les gouvernements s'écroulent, les ministres se remplacent… l'huissier seul est inamovible, immobile qu'il est dans sa majesté! La chaîne d'argent qu'il porte est plus solide que le portefeuille énorme de son maître.
L'huissier règne!
Celui qui remplissait ces hautes fonctions au ministère de l'intérieur en 1832 était un gros bonhomme à la mine fleurie, au nez bourgeonné, qui vivait tranquille dans sa sinécure comme un rat dans un fromage de Hollande.
Il ne put s'empêcher de hausser les épaules en voyant entrer l'homme dont nous parlons dans la salle des audiences.
—Ah! c'est encore vous? dit-il.
L'homme fixa sur le gros «fonctionnaire» son regard terne et glauque, mais pas un pli de sa physionomie ne bougea.
—Oui, c'est encore moi.
—Et vous croyez naïvement que Son Excellence vous recevra?
—J'en suis sûr.
—Vous en êtes sûr! Voila pourtant huit jours que vous venez ici tous les matins, et je ne m'aperçois guère qu'il vous ait reçu.
—Cela viendra.
—Alors, vous croyez là, vrai… que Son Excellence va perdre son temps à causer avec le premier venu? Mais, mon brave garçon, il en vient ici, et des plus huppés que vous, allez! qui se cassent le nez contre la porte, sans pouvoir entrer!
—Eux, c'est possible; mais moi, ce ne sera pas la même chose.
A brûle-pourpoint, cet homme recevait, sans sourciller, les injures bénignes que l'huissier lui adressait. Les paroles semblaient glisser sur sa peau huileuse comme celle d'un nègre.
—Avez-vous envoyé une demande d'audience comme les autres fois?
—Non.
L'huissier eut un petit rire silencieux plein d'insolence et de moquerie.
—Comment! Son Excellence ne vous reçoit pas quand vous demandez une audience, et vous voulez qu'il vous reçoive quand vous n'en demandez pas?
L'homme tira de sa poche une grande enveloppe qui était scellée de cinq grands cachets rouges au chiffre D.
—Vous allez lui porter ceci, dit-il.
Et en même temps il glissait un billet de cent francs dans la main de l'huissier.
—Voilà pour porter ma lettre à M. le ministre, dit-il. Maintenant, cent autres francs encore pour la porter tout de suite.
L'huissier hésitait. Pour gagner ces deux cents francs, il avait peu, si peu de chose à faire! Certes, c'était contre son devoir; mais aussi…
Pour être huissier, on n'en n'est pas moins homme.
Les billets de banque font dans la main un froissement si soyeux et si joli!
—Dites-moi, monsieur? fit-il avec respect,—l'affaire qui vous amène auprès de Son Excellence doit donc vous rapporter beaucoup d'argent?
Si quelqu'un eût été présent à cette scène d'un réalisme si bourgeois, et qu'il eût su quelle était cette affaire, il aurait frissonné en entendant l'expression avec laquelle l'homme répondit.
—Beaucoup d'argent… oui, beaucoup.
Et, en même temps, un hideux sourire illumina cette tête infâme.
L'huissier sentit croître encore son respect, et s'avança discrètement à la porte du cabinet du ministre.
Celui-ci était depuis longtemps au travail.
On sait que l'homme d'État illustre dont nous parlons se lève avec le soleil, souvent même avant le soleil. C'est un des travailleurs les plus robustes et les plus puissants de ce temps-ci.
—Qu'est-ce? demanda-t-il.
—Une lettre très-pressée pour Son Excellence.
Le ministre étendit la main et regarda l'enveloppe. L'huissier sortit.
—Maintenant, dit-il à l'homme, vous pouvez partir, monsieur. Il est impossible que M. le ministre vous reçoive maintenant; mais il vous fera envoyer sans doute une lettre d'audience pour un de ces jours.
—Non, je vais attendre, reprit l'homme. Ou je me trompe fort, ou d'ici dix minutes vous aurez reçu l'ordre de m'introduire.
Resté seul, le ministre déchira l'enveloppe hâtivement, comme un travailleur pressé qu'on arrache à son labeur.
—Encore un importun! murmura-t-il. Rien à espérer. J'en étais sûr, reprit-il, en voyant la signature. C'est cet individu qui m'adresse tous les jours une demande d'audience.
Il rejeta la lettre sur la table.
Puis il se remit à son travail. Mais un hasard fit qu'en reprenant sa plume abandonnée, il laissa tomber ses yeux sur le papier ouvert.
Alors il s'arrêta, comme frappé soudainement; il saisit la lettre et la lut attentivement d'un bout à l'autre.
Aussitôt il sonna. L'huissier entra:
—La personne qui a apporté cette lettre est-elle encore là?
—Oui, monsieur le ministre.
—Je vais la recevoir.
Oh! ce ne fut plus seulement avec respect que l'huissier adressa la parole au solliciteur. Il y avait une humilité profonde dans ses paroles. Pour un peu, il lui aurait, à lui aussi, donné de l'Excellence. Puis il s'effaça pour le laisser pénétrer auprès du ministre.
Celui-ci jeta sur le nouveau venu son regard clair et perçant, un de ces regards qui déshabillent un homme et lui creusent le coeur jusqu'au fond.
L'examen dura une bonne minute; l'homme le supporta sans broncher. Il semblait ne pas s'être aperçu du mépris qui y était renfermé.
Enfin, le ministre rompit le premier le silence. Peut-être était-il humilié pour l'espèce humaine de la perversité infâme de cet individu qui voulait «lui proposer une affaire.»
—C'est vous qui m'avez écrit cette lettre?
—Oui.
—Je n'ai pas besoin de vous demander dans quel but vous agissez: je le connais, ou plutôt je le devine. Vous venez ici pour vendre, de même que moi je vous ai reçu pour acheter. Parlez!
L'homme était resté debout au milieu de la chambre. Le ministre n'avait même pas daigné lui faire signe de s'asseoir.
Quand il entendit le haut fonctionnaire lui parler sur ce ton glacial, il se croisa les bras, et avec assurance:
—Qu'en savez-vous, monsieur le ministre? C'est peut-être le désir de rendre un grand service à mon pays qui me conduit auprès de vous.
—Ah!
—La France est troublée par des gens… très-honorables d'ailleurs…
—Au fait!
—Et je veux rétablir le calme dans ma patrie. Moi seul, je puis le faire. N'attribuez qu'à ce motif l'action que je vais commettre.
Le ministre était un grand historien. Lui qui avait appris la politique plutôt dans les faits du passé que dans la réalité de l'histoire contemporaine, il se rappelait sans doute en ce moment Charles Ier, vendu par les Écossais; Marie Stuart, vendue par ses sujets, et Napoléon, vendu par ses maréchaux.
Il reprit machinalement dans ses doigts la lettre de l'individu et lut tout haut:
«Monsieur le ministre,
Voici plusieurs demandes d'audience que j'ai l'honneur de vous adresser et, jusqu'à présent, elles sont restées sans réponse. Mais les événements me pressent de ne reculer devant aucune humiliation, car il s'agit pour moi de rendre un grand service à mon pays.
Je vais donc, monsieur le ministre, vous expliquer, en quelques mots, ce que je vous aurais dit de vive voix, si vous aviez bien voulu me faire l'honneur de me recevoir.
La guerre civile qui vient d'éclater en Vendée, n'a d'importance que par Madame. Supprimez Son Altesse Royale et vous supprimez en même temps toute cause à l'agitation.
Je suis en mesure de livrer facilement (le mot était souligné) cette coupable princesse, mais sous la réserve que Votre Excellence me remerciera de ce service désintéressé.
J'apporte moi-même cette lettre au cabinet de M. le ministre, et je le prie d'avance de me recevoir, s'il le juge nécessaire.
Veuillez agréer, etc., etc.
DEUTZ.»
—Je reprends ce que je viens de dire, monsieur Deutz, répéta le ministre. Combien vous faut-il pour nous rendre ce service désintéressé, selon votre expression?
—Oh! monsieur le ministre!…
—Allons, vous voyez que je suis franc. Vous voulez vendre votre princesse. Combien? Faites votre prix.
Les lèvres de Judas se contractèrent.
Puis une teinte plus jaune couvrit son visage.
—Je veux un million, dit-il…
XXIII
LES TRENTE DENIERS
Le visage du ministre ne sourcilla pas, en entendant Deutz énoncer le chiffre auquel il taxait sa trahison. Il se contenta de faire une inclinaison de tête silencieuse.
Judas crut que le marché était conclu: on lui promettait les trente deniers!
—Maintenant, monsieur, continua l'illustre homme d'État, vous allez m'expliquer comment vous pouvez vous y prendre, pour… comment dirais-je?… pour tenir vos engagements…
Deutz réfléchit un instant. Puis toujours de sa voix terne:
—Monsieur le ministre, dit-il, j'ai bien étudié la question sous toutes ses faces. Rien ne m'est plus facile que de pénétrer à toute heure auprès de Son Altesse Royale.
—Ah!
—Je n'ai qu'à lui adresser une demande d'audience.
—Mais vous recevra-t-on? Cette demande sera-t-elle accordée?
—J'en réponds.
—Qui vous fait croire?…
—Je suis le filleul de Son Altesse.
Le ministre avait dû assister à bien des palinodies honteuses, à bien des sacrifices de conscience: certes, malgré sa jeunesse relative, il devait connaître à fond bien des infamies humaines; néanmoins il fit un soubresaut en écoutant la réponse du misérable.
—Son filleul!
—Oui, continua Deutz, Madame a daigné me tenir sur les fonts du baptême. J'étais dans une religion d'erreur: grâce au ciel, j'ai connu la vérité!
Le ministre commençait à entrevoir la portée d'ambition de ce misérable.
Ce n'était pas une trahison soudaine; non: c'était une machination préparée de longue main. Quand il avait feint de se convertir, ç'avait été pour se prémunir d'une entrée auprès de la noble créature qu'il projetait de trahir. Non content de renier sa religion sans être entraîné par la conviction vers la grandeur de l'Église catholique, il avait trafiqué d'une croyance sainte; il avait spéculé sur l'Évangile et pris Dieu pour complice!
Il dut se passer dans l'âme du ministre de Louis-Philippe un courant de dégoût et de colère.
Et, pourtant, il commit la mauvaise action de ne pas châtier ce drôle comme il le méritait, il chargea sa conscience d'une vilenie,—il faut dire la vérité aux vivants, d'autant plus franchement qu'ils sont plus grands,—en ne faisant pas jeter à la porte ce Judas qui mendiait son salaire!
Deutz continua froidement:
—Si Votre Excellence veut raisonner avec moi, elle comprendra que je suis seul en situation de lui rendre cet immense service. Les hommes qui entourent Madame, ont… comment dirais-je?… des scrupules.
Ils considèrent leur fidélité comme supérieure à l'amour de la patrie, amour qui seul a dicté ma démarche. De plus, la guerre de Vendée peut s'éterniser. Finie demain, elle recommencera dans huit jours. Ces paysans bretons sont infatigables. Ils ne connaissent pas le découragement. Puis ils sont bien conduits. Leurs chefs sont des hommes de guerre habiles et braves, que rien ne rebutera. Après la Loire-Inférieure, il faudra dompter le Maine-et-Loire et le Morbihan. Cela n'en finira plus. Tandis que si, grâce à mes conseils, Votre Excellence prend le bon moyen, qui est de supprimer aussitôt la cause de l'agitation… rien de tout cela n'est à craindre. Madame prisonnière, plus de guerre, et la guerre terminée, Votre Excellence fait une grande économie d'hommes et d'argent.
Est-ce que cela ne vaut pas un million!
Le ministre renouvela le signe affirmatif qu'il avait déjà fait une fois.
—Monsieur, dit-il lentement, je ne peux pas me prononcer du premier coup. Il faut que j'attende, que j'examine. Quand ma décision sera prise, je vous ferai avertir, et…
—Bien, monsieur le ministre.
Il salua jusqu'à terre et sortit à reculons.
L'homme d'État laissa tomber sa tête entre ses mains. Peut-être discutait-il avec sa conscience. C'était un homme d'une intelligence trop supérieure pour ne pas comprendre que ce marché accepté par lui, entacherait sa vie.
La boue qui couvrit Judas, a rejailli sur Ponce-Pilate.
Il ne nous appartient pas de devancer le jugement de l'histoire, bien que nous croyons qu'elle sera sévère.
Si elle est clémente, c'est qu'elle fera avec justice remonter le crime plus haut.
… Deutz était sorti du cabinet du ministre la tête haute, heureux,—heureux!…
Et cet homme était jeune, la vie ne pouvait pas avoir encore flétri son coeur.
Sans doute, il avait des amis qui serraient sa main, des parents qui croyaient en son intelligence et en son honnêteté.
Eut-il des remords, comme d'aucuns l'ont affirmé?
Non. L'homme qui a des remords combat et le combat se change en victoire, devant une aussi effroyable trahison!
Si les remords étaient venus frapper à la porte de ce coeur, le coeur se serait ouvert: car tant de causes parlaient contre le crime!
Cette femme, qu'il voulait vendre, ce n'était pas seulement une princesse: en elle se résumait tout un glorieux principe, toute une succession d'intérêts énormes. Elle était, de par son fils royal, l'héritière directe de cinquante rois. Saint Louis était son aïeul. Enfin, elle pouvait rendre à la France, en étant victorieuse, la prospérité passée.
Les remords! les historiens qui ont dit cela—et deux d'entre eux sont encore vivants,—ont menti à la justice et à l'équité de la France: et ils ont menti sciemment, bien persuadés, en effet, que c'était impossible.
Des remords? Allons donc!
Quand Judas eut livré le Christ, il ne dut penser qu'à l'emploi qu'il ferait de ses trente deniers; il ne dut que calculer d'avance combien ces trente deniers pourraient lui rapporter d'intérêt et en faire produire d'autres.
Deutz, lui, dut aussi se représenter son million enfantant d'autres millions et l'enrichissant d'une façon fabuleuse.
Voilà pourquoi il portait haut la tête; voilà pourquoi il était heureux!
Pendant les deux jours que le ministre prit pour réfléchir, l'âme… s'il en avait une!… du monstre, dut avoir peur. Il devait trouver que la réponse se faisait bien attendre, et qu'on ne lui disait pas: Oui, assez vite. Enfin, il reçut un matin avis de se rendre au ministère, dans la soirée du même jour.
L'huissier le reçut comme la première fois, avec cette notable différence qu'il témoigna un respect profond à l'homme assez heureux pour mériter ainsi la confiance de Son Excellence.
Le ministre l'attendait.
Il ne se leva même pas.
—Approchez, dit-il. J'accepte vos conditions. Vous nous livrerez Madame. Seulement, je ne vous donnerai pas un million, mais cinq cent mille francs.
O noble princesse! qu'aurait-elle dit de se voir ainsi marchandée?
Deutz fit une grimace significative. Il esquissa même un mouvement de retraite, espérant que le ministre le rappellerait. Mais, en le voyant rester impassible, il sentit ses terreurs des jours d'attente lui revenir.
Mieux valait encore la moitié que rien. Il se rapprocha.
Un violent combat se livrait en lui-même… Puis faisant de nouveau quelques pas:
—J'accepte, murmura-t-il.
—Quand pourrez-vous tenir votre promesse?
—Nous sommes au 2 juin. Je demande six mois.
—Six mois! c'est trop[9].
—Cela m'est impossible avant.
—Eh bien, soit.
Et d'un geste méprisant il fit signe au traître de sortir.
Deutz craignait qu'on ne se dédît. Il se jeta au dehors du cabinet du ministre, et disparut. Le jour même, ceci est un fait historique, il se présentait dans l'étude de Me G…, notaire, et passait un contrat pour l'achat d'une maison. Quand le notaire lui demanda quand il payerait la maison, Deutz répondit «qu'il attendait une rentrée au mois de décembre, et que l'achat ne deviendrait définitif qu'à cette époque.»
Le lendemain il allait louer une place de coupé dans la diligence de Nantes. Il s'était présenté successivement chez deux des chefs légitimistes de Paris; mais ceux-ci n'avaient pas pu le recevoir.
Maintenant, quittons ce misérable jusqu'à l'heure maudite où il rentrera de nouveau dans le cadre de ce récit. Aussi bien le coeur se soulève à raconter de telles choses.
Et pour effacer la trace infâme, retournons en Vendée, où tant de nobles gentilshommes allaient se battre, et allaient mourir, le sourire aux lèvres, et ayant au coeur le contentement sublime du devoir accompli.
Il ne faut rien moins que la pensée des grandes choses de Vendée, le spectacle de l'épopée royaliste pour nous chasser du coeur l'impression de dégoût que de telles hontes y font entrer…