—Entrez! dit-il d'un ton de mauvaise humeur.
L'individu qui avait été guetter Fernande et ramené Jacqueline, est une de nos anciennes connaissances: c'est l'honnête la Licorne que nous avons entrevu, lorsque M. Jumelle voulait prendre les chouans dans la maison de la rue du Petit-Pas.
Il entra discrètement sur la pointe des pieds.
—Connais-tu madame? dit M. Jumelle.
—Si je n'avais pas reconnu madame, je n'aurais pas quitté si vite mon poste là-bas, lorsque madame m'a abordé. Quelque respect que j'aie pour madame, on connaît son métier!
—Eh bien! qu'y a-t-il, mon garçon?
La Licorne, toujours sur la pointe des pieds, se pencha vers l'oreille de M. Jumelle pour lui adresser une parole tout bas.
—Elle est des nôtres (n'est-ce pas, chère petite? modula-t-il avec un beau sourire), vous pouvez donc y aller, la Licorne. Parle! parle!
Habitué aux façons du «patron», le coquin sourit mielleusement, et prenant une pose théâtrale:
—Vous savez bien, ce Jérôme Hébrard?
—Oui. Avec son dévouement pour mademoiselle Grégoire, il nous a donné assez d'ennui.
—Eh bien, il vient de se noyer.
—Hein!
—Dans la Loire!
XI
COMPLOT
La Pâlotte ne connaissait pas Jérôme Hébrard; donc peu lui importait.
Elle ne se doutait pas que c'était l'homme qui était venu jadis chez
Gouësnon, à Nantes, et qu'elle avait fait conduire prisonnier chez les
blancs.
M. Jumelle comprit qu'il ne fallait pas laisser la jeune femme se détourner de sa pensée. Elle était venue pour trahir; il eût été trop maladroit de ne pas tirer d'elle tout ce qui était utile.
—Bien, bien! mon garçon, dit-il à la Licorne, nous causerons de cela tout à l'heure en temps et lieu. Pour le moment, faites-moi le plaisir d'aller rôder un peu dans le corridor, j'ai affaire.
La Licorne, docile comme toujours, allait s'éloigner; son maître le rappela d'un geste.
—Où est Trébuchet?
Une vive contrariété se peignit sur le front du digne la Licorne. Le lecteur se rappelle peut-être que ces deux honnêtes mouchards, par jalousie de métier, ne pouvaient pas se souffrir. Ils souffraient toujours de s'entendre féliciter réciproquement. Une louange donnée à Trébuchet torturait la Licorne, de même que l'approbation recueillie par la Licorne faisait le désespoir de Trébuchet.
—Trébuchet est auprès du noyé, patron.
—Bien, va-t'en.
M. Jumelle et Jacqueline étaient seuls.
—Ah! parlez maintenant, ravissante créature, dit-il, je vous écoute.
Jacqueline haussa légèrement les épaules.
—Vous vous trompez, monsieur Jumelle, ou plutôt vous oubliez. C'est vous qui alliez parler et moi qui allais écouter. Mais cela ne fait rien.
Le sous-chef de la police politique ne se trompait nullement et n'oubliait rien. Seulement, fidèle à ses bonnes habitudes, il espérait toujours en apprendre plus long qu'il n'en faudrait savoir.
—Ah! vous croyez, réellement?…
—Oui, j'en suis sûre.
—Alors, c'est différent…
—Allez!
—Vous désirez savoir pourquoi je suis ici?
—Non.
—Ah! c'est vrai! vous me demandiez…
—Je vous demandais ce que vous vouliez faire d'elle, dit Jacqueline avec fermeté, car les longueurs de M. Jumelle commençaient à l'impatienter.
—C'est cela que vous vouliez savoir?
—Oui.
—Bien réellement?
—Croyez-moi, ne finassez plus avec moi. Ce serait inutile. Nous nous connaissons trop l'un et l'autre.
M. Jumelle se frotta vigoureusement la nuque.
—Décidément elle est devenue très-forte! murmura-t-il.
—Soit, reprit-il tout haut. Écoutez donc. Voilà ce qui est arrivé. Mademoiselle Grégoire a disparu un beau jour de la maison de son père. Celui-ci a fait une plainte à la police. Vous comprenez qu'en temps ordinaire, rien ne serait plus facile: on expédie des gendarmes, et les gendarmes, je ne connais que ça!
C'est le baume souverain pour toutes ces petites maladies qui désolent les familles. Si l'antiquité avait connu cette respectable invention des temps modernes, il est probable que la fable de l'Enfant prodigue n'aurait jamais existé. Donc, M. Grégoire est venu demander qu'on lui rendît sa fille. Mais voila! Allez donc la rechercher au beau milieu de ces gens qui se battent en démons et font rager les ministres. J'ai répondu à ce père désolé que nous n'y pouvions rien.
Cependant, quand il m'eut appris que sa fille avait emprunté la clef des champs par amour pour un certain marquis de Kardigân, j'ai vu là un joint… Tout s'aplanissait. On pouvait attirer la jeune fille quelque part; grâce à elle, faire tomber dans le piège ledit marquis, homme dangereux, qui sera condamné à mort… et ainsi rendre à l'autorité paternelle son prestige, et à la justice un grand coupable!
M. Jumelle s'arrêta pour respirer. Une phrase aussi longue et si ronflante demandait en effet que son auteur prît du repos après l'avoir prononcée.
Jacqueline hocha la tête:
—Votre plan peut être très-bon, cher monsieur, dit-elle; mais il ne me convient pas.
M. Jumelle bondit:
—Hein! vous dites?
—Je dis que votre plan ne me convient pas.
—En vérité?
—Et de plus, je me refuse absolument à vous aider en de pareilles conditions.
—Ah! ah!
—Vous allez me comprendre. J'aime M. de Kardigân…
—Ah! baronne! baronne! quel dommage que vous écoutiez tant la voix des passions humaines! vous êtes si intelligente!
—C'est possible; mais n'essayez point de détourner la conversation.
Vous voulez vous emparer de mademoiselle Grégoire?
—Oui.
—Je me charge de vous la livrer.
—Bravo!
—Mais à une condition.
—Diable!
—Rassurez-vous. Ma condition est non-seulement acceptable, mais encore avantageuse pour vous.
—Dites.
—C'est que vous vous arrangerez de façon à rendre toute union impossible entre M. de Kardigân et elle.
—Accepté. Mais comment faire?
—J'ai une idée…
Jacqueline se pencha vers M. Jumelle et lui parla tout bas; que lui dit-elle?
Le sous-chef de la police politique devait sans doute approuver complètement «l'idée» de la jeune femme, car il se remit à se gratter le nez.
—C'est admirablement machiné! Et vous avez trouvé cela, toute seule?
—Mon Dieu, oui.
—Ah! je répéterai ce que je disais: quel dommage! vous êtes si intelligente! Jamais un vieux routier comme moi n'aurait inventé une pareille coquinerie!
—Je vous remercie.
—Il n'y a pas de quoi!
M. Jumelle s'était levé.
—Allons! en route, maintenant.
—Où me conduisez-vous?
—Chez M. Grégoire.
—Son père! Il est donc à Nantes?
—Apparemment, puisque nous y allons.
Le sous-chef de la police politique rouvrit la porte.
—Hé! la Licorne, appela-t-il.
Le mouchard montra son nez à la porte.
—Je vais chez le monsieur, tu sais? Si Trébuchet revient, tu me l'enverras.
Sans faire attention à la grimace que le nom détesté de Trébuchet amenait sur les traits de la Licorne, M. Jumelle descendit avec Jacqueline. Une voiture attelée attendait dans la cour de l'hôtel. Il fallait que l'agent supérieur de la rue de Jérusalem pût instantanément se transporter d'un endroit à un autre. Ils y montèrent, et la voiture partit. Elle s'engagea dans les rues neuves,—neuves en 1832,—et après de nombreux détours, entra dans la rue Montdésir. Elle s'arrêta au n° 7.
—C'est ici, dit-il.
En effet, l'ancien conventionnel demeurait dans cette maison. Il a vieilli depuis que nous l'avons perdu de vue. Des sillons se sont creusés sur son front. Cet homme aimait sa fille réellement; mais tout en souffrant à l'idée de la voir perdue pour lui, il se révoltait de ce qu'elle voulût se soustraire à son autorité. Sa taille ne s'était pas courbée sous l'effet de cette douleur de tous les instants qui l'avait assailli depuis près d'un an. Comme le chêne orgueilleux de la fable, il devait rompre et ne pas ployer.
Un éclair passa dans ses yeux, quand il reconnut l'agent de police.
—Enfin, vous voilà, dit-il…
Mais il s'arrêta court en voyant Jacqueline.
—Ne craignez rien, cher monsieur, répliqua M. Jumelle, c'est une alliée.
—Une alliée?
Le conventionnel, dévisageant la jeune femme, se demandait évidemment quel aide elle pouvait lui apporter.
—Chère amie, continua M. Jumelle, répétez à M. Grégoire ce que vous m'avez exposé tout à l'heure avec tant de lucidité… Ah! elle est diablement intelligente! Quel dommage!… Enfin…
Jacqueline refit pour la seconde fois à M. Grégoire le récit que M. Jumelle avait déjà entendu, et que nous connaîtrons par ses suites funestes. L'agent de police n'avait-il pas dit que c'était une coquinerie? Il écoutait, à la façon d'un dilettante qui, assis dans une stalle d'orchestre à l'Opéra, savoure une musique favorite. De temps en temps il interrompait pour frapper le parquet avec le bout de sa canne, ou donner des signes non douteux d'une vive approbation.
—En effet, l'idée est excellente, dit froidement M. Grégoire. J'aime ma fille, mais je ne veux pas qu'elle soit à cet homme. Maintenant qui m'assure de votre fidélité?
—Ma jalousie.
—Votre jalousie!
—J'aime celui qu'elle aime. Comme vous, je ne veux pas qu'elle soit à lui!
—Alors nous nous entendons. Ce que vous voulez qu'on fasse sera fait.
L'entretien fut interrompu comme il l'avait été à l'hôtel, par l'arrivée d'un des agents de M. Jumelle.
Seulement, cette fois-là, ce n'était pas le bon la Licorne, mais le doux
Trébuchet.
Il était affairé, inquiet. Comme il avait beaucoup couru, de grosses gouttes de sueur perlaient à son front.
—Eh! mon Dieu! s'écria M. Jumelle en l'apercevant, qu'est-ce qui a pu te mettre dans cet état?
—Le noyé…
Il s'arrêta, étouffant de chaleur.
—Eh bien quoi! le noyé?
—Il s'est sauvé!
—Hein!
—Il y a un quart d'heure.
—Mais il n'était donc pas noyé? c'était donc un faux noyé? un noyé pour de rire? s'écria l'agent supérieur furieux.
—Hélas! mon bon monsieur Jumelle, une autre fois j'enfoncerai davantage.
—Comment, c'était donc toi?
—Oh! par hasard!
—Où l'avait-on transporté?
—À l'hôpital. Au moment où il commençait à revenir à lui, un jeune homme est arrivé qui lui a parlé bas…
Remontons de quelques pas dans le passé.
Au moment même où Jean-Nu-Pieds et ses compagnons allaient s'enfermer au château de la Pénissière, deux hommes arrivaient à Nantes en chaise de poste. Une visible anxiété était peinte sur leur visage, on devinait qu'une violente inquiétude devait les agiter.
L'un de ces hommes révélait un gentleman du meilleur monde. Jeune, distingué, le regard énergique et franc, il paraissait appartenir à une des hautes classes de la société. Le second avait à peu près le même âge que son compagnon, et il ne paraissait pas sortir d'une moins haute extraction.
Nous nous servons exprès de ces mots qui servent à désigner les différences sociales.
Car ces deux voyageurs pouvaient être un exemple de ce que la nature établit de degrés vains entre les hommes. En effet, l'un était Robert Français, le frère de Jean-Nu-Pieds; l'autre, Jérôme Hébrard, l'ouvrier.
Et, cependant, on eût dit les deux frères: car l'intelligence et le travail, l'honnêteté et la conduite, sont les grandes vertus qui seules peuvent créer l'égalité humaine.
Que venaient-ils faire à Nantes? Comment Jérôme connaissait-il Robert?
Le lecteur se souvient peut-être que Fernande avait appelé Hébrard auprès d'elle quand elle voulut prévenir Jean-Nu-Pieds de la violence que son père allait tenter sur elle. L'ouvrier avait assisté ainsi au duel entre les deux frères.
Depuis, Robert était venu s'asseoir à l'atelier de Jérôme. Il aimait à causer avec lui du passé; il aimait à se replonger quelques instants dans ces souvenirs qui le torturaient, mais qui ne lui en étaient pas moins chers.
Robert Français avait conservé pour Fernande son amour d'autrefois; mais dans une nature élevée, noble comme la sienne, cet amour pouvait être une souffrance et non une jalousie.
Si cette jalousie avait dû entrer dans son coeur, il l'eût repoussée en se disant que son frère, que Jean, séparé de Fernande à jamais, était encore bien plus malheureux que lui.
Un jour, Jérôme n'attendit pas la venue de Robert et se présenta chez lui. Comme tous les deux étaient très-avant dans le mouvement républicain de l'époque, le jeune homme crut que son nouvel ami venait lui parler de ce mouvement républicain qui avait abouti par les funérailles du général Lamarque. Mais il n'en était rien.
On sait que, grâce à un des leurs, employé à la police, Jérôme Hébrard avait pu prévenir Jean-Nu-Pieds d'une trahison machinée contre Madame. Ce même individu avertit encore l'ouvrier de la présence de M. Grégoire dans le cabinet du préfet de police. Ils savaient que tout était à craindre de la part du conventionnel. Ils observèrent avec soin ce qui se passerait.
C'est ainsi qu'ils en vinrent à surprendre une partie de ce que M. Grégoire préparait contre sa fille. Jugeant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, Robert Français et Jérôme partirent pour Nantes, suivant M. Grégoire qui courait devant eux, et ne mettant jamais qu'un relais de distance entre leur chaise de poste et la sienne. Le soir de leur arrivée, ils s'embusquèrent à la porte de la maison de la rue Montdésir, n° 7. Ils virent un individu sortir, c'était Trébuchet.
Ils le suivirent, un peu inquiets de la mine patibulaire qu'avait l'agent de ce bon M. Jumelle. Trébuchet traversa toute la ville et arriva sur les bords de la Loire. Le pont était désert. Dissimulés derrière la porte d'une maison, ils restèrent là, attendant qu'ils pussent voir ce que l'agent de police allait faire.
Ils n'attendirent pas longtemps. Un second individu parut à l'extrémité du pont, avançant avec la plus entière prudence et jetant à droite et à gauche des regards discrets. Quoiqu'on fût au mois de juin, il était enveloppé d'un manteau, léger d'ailleurs; un masque noir,—ce que nous appelons le loup,—couvrait son visage.
Trébuchet fit quelques pas vers le nouveau venu, qui lui prit le bras, et tous les deux se mirent à causer bas, en se promenant de long en large sur la route.
Jérôme et Robert ne pouvaient rien entendre, mais ils voulaient néanmoins demeurer à leur poste d'observation. Persuadés que tout ce qu'ils voyaient avait rapport à Fernande et au piège que M. Grégoire devait essayer de lui tendre, ils auraient eu des remords de ne pas s'appliquer à déjouer ces manoeuvres.
Trébuchet et l'inconnu causaient avec animation, surtout celui-ci. L'agent de police essayait mielleusement, selon toute apparence, de détourner de l'esprit de son compagnon une idée arrêtée.
Enfin, au bout d'une heure, l'inconnu resta seul. Trébuchet lui serra la main et s'éloigna pour rentrer en ville. Les deux amis se comprirent d'un regard. Ils devaient se séparer et chacun d'eux allait en suivre un et ne pas plus le quitter que son ombre.
Ce fut Jérôme qui partit et Robert qui demeura. L'ouvrier régla son pas sur celui de l'agent de police. Mais il ne put si bien faire, que Trébuchet ne s'aperçût pas qu'on le filait, pour nous servir du mot traditionnel.
Ce doux Trébuchet! Il avait une haute intelligence. Nul doute qu'en une autre carrière il n'eût déployé des talents spéciaux de premier ordre! Il feignit de ne rien soupçonner et continua sa marche lentement; au lieu de se diriger vers la rue Jean-Jacques-Rousseau, il fit de longs détours à travers la ville. Dans le faubourg, des saltimbanques avaient ouvert au public leurs grandes baraques pleines d'animaux savants et d'écuyères négresses. Le devant de ces baraques étant allumé comme la rampe d'un théâtre, une lueur éclairait doucement le chemin des remparts. Trébuchet, feignant d'être gêné dans sa marche par les promeneurs devenus plus nombreux, s'arrêta court et se retourna. Il eut le temps d'apercevoir le visage de Jérôme. Aussitôt il prit sa course et s'enfonça au milieu des groupes, à travers les innombrables ruelles qui conduisaient au coeur de la cité. Jérôme tenta vainement de le suivre encore. C'était impossible. Il fut obligé de renoncer à sa poursuite.
À une heure du matin, il retrouva Robert Français à l'endroit qu'ils s'étaient fixé d'avance. Le jeune homme avait été plus heureux. L'inconnu, après une attente de dix minutes, pendant lesquelles il était resté immobile sur le pont, prit le même chemin que Trébuchet. Sans doute, il voulait laisser gagner à l'agent de police une certaine avance sur lui.
En arrivant en ville, il regarda furtivement autour de lui. Robert marchait insoucieusement. L'homme crut qu'il n'avait pas à se méfier de ce promeneur et ôta son masque. Alors il arriva ce qui était arrivé entre Trébuchet et Jérôme, seulement en sens contraire. Ce fut Robert qui, pendant un instant, put voir celui qu'il guettait.
Il distingua deux yeux inquiets et fuyants, brillants au milieu d'un visage jaune et bilieux, ayant une apparence huileuse.
Les deux amis se racontèrent le résultat de leur poursuite. Robert Français n'avait pu continuer son observation, parce que l'inconnu avait arrêté une voiture et y était monté. La seule différence des avantages obtenus était que Jérôme ne se doutait pas avoir été vu.
Le lendemain, Robert loua la maison sise rue Montdésir, au numéro 3.
Le numéro 3 était en face de la demeure occupée par M. Grégoire.
La journée se passa en allées et en venues. Ni l'inconnu, ni Trébuchet n'y entrèrent. Mais, un bon bourgeois de mine honnête et recueillie se présenta souvent au n° 7. Ce bon bourgeois de mine honnête et recueillie n'était autre que ce cher M. Jumelle.
Enfin, à six heures du soir, Trébuchet parut. Il resta peu de temps dans la maison. Quand il en sortit, il eut soin de regarder attentivement à droite et à gauche.
Comme il ignorait que son guetteur de la veille fût précisément logé dans la maison en face, il pensa que la rue était déserte, et s'avança sans crainte. Mais à peine fut-il à cinquante pas, que les deux jeunes gens s'avancèrent.
Trébuchet ne prit pas le même chemin que la veille. Peut-être, se sachant surveillé, avait-il jugé plus prudent de changer le lieu de ses rendez-vous. L'agent de police tourna à gauche et prit le chemin de Saint-Nazaire. Mais là, au lieu de continuer, il coupa à travers des ruelles mal famées, et gagna de nouveau les ponts de Cé.
L'inconnu l'y attendait déjà. Ils recommencèrent encore à se parler avec animation. Le premier paraissait même plus excité: il faisait de grands mouvements, et quelquefois une parole prononcée plus haut que les autres arrivait jusqu'à l'oreille des deux jeunes gens.
C'est ainsi qu'ils entendirent ce fragment de dialogue. Mais on ne distinguait que ce que disait l'homme masqué.
—On n'a pas confiance en moi… refuserait… le ministre… Jumelle…
—….
—Non, vous avez tort… argent… le ministre… Madame…
—….
Nous indiquons par des points les réponses de Trébuchet qui n'étaient pas entendues.
A la fin, l'inconnu prit dans sa poche une grande enveloppe et la remit à l'agent de police. Alors une scène opposée eut lieu. Trébuchet resta et son compagnon partit.
Robert Français et Jérôme Hébrard s'étaient cachés au même endroit.
Robert suivit son homme. Jérôme, lui, sortit de son encoignure, décidé de gré ou de force à arracher à Trébuchet cette enveloppe qu'on venait de lui remettre.
Ignorant que celui-ci savait tout, il ne se méfiait pas, tandis que l'agent, au contraire, examinait en dessous son adversaire. L'ouvrier rasait le parapet du pont. Tout à coup, Trébuchet se pelotonna sur lui-même et passa sa tête entre les jambes de Jérôme. D'un mouvement d'épaules il le souleva en l'air et le jeta dans le fleuve. L'ouvrier jeta un cri, tournoya et s'enfonça dans l'eau.
Personne n'avait vu le crime.
Jérôme Hébrard reparut à la surface de l'eau, se débattant, et cherchant à nager vers le rivage. Mais le courant très-fort l'entraînait. Il avait peine à lui résister.
Alors il se décida à appeler au secours. Des mariniers aperçurent ce corps sombre qui s'agitait au milieu de l'onde jaune de la Loire. L'un d'eux poussa sa barque à l'eau et rama vigoureusement dans la direction du malheureux.
Peu à peu, la grève et le pont se couvrirent de curieux qui malgré l'ombre, cherchaient à voir les péripéties du drame. L'ouvrier luttait énergiquement; mais on devinait que ses forces le trahiraient bientôt. Enfin le marinier arriva à portée. Mais Jérôme avait disparu. Il dut plonger à deux reprises. Quand il parvint à saisir le jeune homme à la ceinture, celui-ci avait entièrement perdu connaissance.
Cependant, Robert Français attendait son ami. Ne le voyant pas arriver, il descendit dans la vue, interrogeant du regard l'extrémité de chaque voie. Les Nantais passaient, insouciants ou affairés, selon leur caprice, mais Robert ne voyait toujours pas son compagnon. Le hasard voulut que l'hôtel qu'ils avaient pris comme demeure fût situé en face de l'hôpital.
Robert ne voyant personne, remonta chez lui. Il n'y était pas depuis une demi-heure qu'un murmure grondant monta de la rue jusqu'à lui. Son coeur battit. Aux journées de juillet, le polytechnicien avait entendu ces grandes voix populaires. Il savait y discerner la colère ou l'émotion. Il devina aussitôt que ce n'était pas une émeute qui passait furieuse sous ses fenêtres, mais qu'un accident avait eu lieu.
Quand il fut redescendu dans la rue, il vit un attroupement à la porte d'un large bâtiment, sur lequel était inscrit ce mot:
HÔPITAL
ce mot, en qui se résument la souffrance et la charité humaines.
—Qu'est-il arrivé, je vous prie? demanda Robert à l'un de ceux qui étaient là.
—C'est un noyé, monsieur, qu'on vient de porter là.
—Un noyé?
—Oui, monsieur.
—Ce ne peut être lui, pensa Robert. Il se disposait à s'éloigner, mais le badaud enchanté de trouver quelqu'un qui fût disposé à l'écouter, le retint par le bouton de son habit.
—C'est un terrible accident, figurez-vous. Il paraît que ce malheureux a voulu se suicider… par désespoir d'amour.
Robert commençait à se demander comment ce pouvait être à la fois un accident et un suicide, quand un second badaud, désolé de voir que le premier avait trouvé un auditeur, tandis que lui-même n'en avait pas, s'approcha à son tour.
—Vous me pardonnerez, messieurs, dit-il, si je me permets de me mêler à votre conversation; sans avoir l'honneur de vous connaître, et sans avoir celui d'être connu de vous, mais…
Il salua. Robert et le premier badaud saluèrent. Le bavard solennel reprit:
—… Mais je crois qu'il y a erreur. Ce n'est ni un accident… ni un suicide… c'est un éboulement… messieurs… un épouvantable éboulement.
—Hein? quoi? un éboulement? s'écria le premier badaud en tenant toujours le doigt sur le bouton de Robert, qui tentait en vain de s'échapper.
Une troisième personne s'approcha: elle avait tout entendu.
Comme cette troisième personne était une femme, elle tenait encore plus que les deux autres à introduire son petit mot dans la discussion amiable qui venait de s'engager.
—Je crois que vous vous trompez, ce n'est ni un accident, ni un suicide, ni un éboulement, c'est un crime.
Impatienté, Robert fit un mouvement brusque qui le dégagea de l'étreinte de l'honnête bourgeois nantais.
Au moment où il traversait la rue, un interne de l'hôpital sortit.
—Le pauvre garçon, dit-il, il a bien manqué y rester.
—Qui est-ce?
—On a trouvé sur lui une lettre adressée à un certain Nicolas Hébrard, son père, sans doute…
A ce nom d'Hébrard, Robert s'arrêta court et marcha droit à l'interne.
—Est-ce que je peux le voir, monsieur? dit-il.
—Facilement. Le connaissez-vous?
—Je crains que ce ne soit un ami que j'attendais, M. Jérôme Hébrard.
—Hébrard!… murmura l'interne, en effet, c'est bien là le nom. Entrez, monsieur, je vais vous accompagner.
Cinq minutes après, Robert, guidé par l'interne, s'arrêtait devant un lit de l'hôpital, sur lequel reposait son ami.
Il frissonna en le reconnaissant.
—Oui, c'est bien lui… O mon Dieu! Y a-t-il du danger?
—Heureusement… non…
Une figure pâle s'encadra dans la porte qui ouvrait sur le long dortoir. Les yeux effarés de cette figure regardaient avidement. C'était Trébuchet. De loin, il avait suivi le convoi de badauds qui escortaient sa victime. Quand il entendit l'interne répondre qu'il n'y avait aucun danger, il eut légèrement peur, cet honnête Trébuchet.
Mais le violent désir d'en apprendre davantage lui fit surmonter sa peur, et il resta à la porte.
Cependant Jérôme ouvrait les yeux.
—C'est moi, mon ami, dit Robert.
Jérôme serra doucement la main du jeune homme puis des vomissements qui devaient le soulager le prirent.
—Là! tout est pour le mieux, dit l'interne. Demain, ou après-demain, notre noyé sera sur pied.
—Puis-je le faire transporter chez lui? demanda Robert.
—Aisément, monsieur. Je vais donner des ordres à trois infirmiers.
Pendant que l'interne s'éloignait, Robert se pencha sur le lit de
Jérôme.
—Un accident? murmura-t-il.
L'ouvrier remua négativement la tête.
—Un crime?
—Oui, dit-il d'une voix étouffée.
—L'agent?…
—Oui…
—Bien. Je me souviendrai.
Quand Trébuchet vit les infirmiers soulever Jérôme pour le placer sur une civière, il jugea qu'il en savait assez et trouva prudent de s'évader. Nous savons qu'il se rendit chez M. Grégoire, où il rencontra M. Jumelle, auquel il fit part de la suite de son aventure.
Mais suivons les deux amis.
Dans la nuit, Robert s'endormit à côté du lit de l'ouvrier. Jérôme s'était endormi profondément. Le sommeil devait être et était, en effet, le meilleur remède. Hébrard reprenait ses forces inconsciemment. Le lendemain, à dix heures du matin, il s'éveilla avec un peu de fièvre, mais complètement remis.
Alors seulement Robert apprit de quel crime avait été l'objet son ami, avec tous les détails qu'il ignorait encore.
—Hâtons-nous, dit Jérôme. J'ai le pressentiment que nous n'avons que fort peu de temps à nous.
Pendant que l'ouvrier s'habillait, Robert regardait distraitement par la fenêtre.
Tout à coup, il poussa un cri:
—Lui! lui!
—Qu'avez-vous?
—Lui! l'inconnu, répéta le jeune homme.
Et il s'élança en courant.
L'inconnu n'était pas à trente mètres de lui, quand Robert arriva sur le trottoir. Mais il ne devait pas aller bien loin.
Celui-ci s'approcha d'une voiture dans laquelle étaient trois personnes.
La voiture était attelée de deux chevaux harnachés comme pour un voyage.
Avant que le frère de Jean-Nu-Pieds eût pu les voir, les chevaux
partirent au grand galop.
—Seraient-ce… eux? pensa-t-il.
Au lieu de courir inutilement après les voyageurs, au lieu de suivre encore l'inconnu, Robert hâta le pas dans la direction de la rue Montdésir. Il parvint bientôt devant la maison du numéro 7 où M. Grégoire demeurait. Il n'hésita pas et sonna. Un domestique vint lui ouvrir.
—M. Grégoire? demanda-t-il.
—Il est parti, monsieur.
—Depuis longtemps?
—Depuis une demi-heure.
Il reprit à voix haute:
—Savez-vous où il est allé?
—A Paris, monsieur.
Robert comprit que le domestique ne savait rien ou ne voulait rien dire, ce qui revenait au même pour lui. Il s'éloigna.
—Eh bien? demanda Jérôme quand il le vit reparaître.
—Eh bien!… Ah! mon ami, je crains bien que vous n'ayez eu raison et qu'il ne soit, en effet, trop tard!
—Trop tard!
En quelques mots, Robert le mit au courant de ce qu'il venait d'apprendre. Ce départ de M. Grégoire ne laissa pas de les effrayer beaucoup. En effet, ils perdaient tout moyen de le surveiller encore et, partant, de déjouer ses machinations criminelles. De plus, le conventionnel était parti. Ils ignoraient l'endroit où il s'était rendu et ne pouvaient rien empêcher.
—Êtes-vous assez fort? demanda-t-il.
—Pourquoi?
—Je vais faire seller deux chevaux, et nous partirons à cheval pour le camp des royalistes. Il faut que j'aille prévenir mon frère et mademoiselle Grégoire.
—C'est ce que nous aurions dû faire déjà.
—Partons, ami!
La porte s'ouvrit au moment où les deux amis allaient partir. C'était le jeune et obligeant interne.
—M. Hébrard a subi une trop rude secousse pour que je le laisse voyager à cheval, dit-il, et même en voiture. Demain seulement, il le pourra.
Jérôme et Robert se regardèrent:
—Il faut quelques heures seulement pour gagner les avant-postes, dit tout bas celui-ci. Nous pouvons attendre à demain.
Ah! s'ils avaient su!
XII
LES BLESSÉS
La nouvelle heureuse s'était rapidement répandue. Dès que Son Altesse Royale avait appris que trois des héroïques défenseurs de la Pénissière vivaient encore, elle s'était empressée d'envoyer à tous ses chefs de corps un ordre du jour annonçant ce dénoûment imprévu de la glorieuse épopée.
Comme les peuples, les êtres heureux n'ont pas d'histoire.
Pendant les heures que Jean-Nu-Pieds passa à la ferme avec ses compagnons pour reprendre un peu de forces, il se livra, sans remords, au bonheur immense qui l'envahissait.
Dieu le protégeait. Après tant d'obstacles jetés en travers de sa vie, après tant de souffrances de toute sorte, Fernande et lui étaient enfin réunis. Ils pouvaient s'aimer sans crime, et se le dire, puisqu'ils allaient se marier.
La jeune fille était prise de doutes. Elle se demandait si elle rêvait: la réalité dépassait tellement pour elle tout ce qu'elle avait jamais osé espérer de plus beau! Le soir, Jean put se lever. Il s'appuya sur le bras de sa fiancée, ce bras à la fois si frêle et si robuste, et ils descendirent ensemble dans ces massifs verts où la Pâlotte avait aperçu l'espion. La nuit était superbe. Eux restaient muets. Il y a de ces pensées et de ces émotions qui ne se peuvent traduire en aucune langue.
Quand le marquis de Kardigân sentit la faiblesse le reprendre, il s'appuya de nouveau sur son gracieux soutien, et se rendit auprès de ses compagnons.
Henry de Puiseux était aussi bien portant que cela était possible, étant donnée une aussi terrible aventure. Aubin Ploguen, le plus dangereusement atteint, serait plus longtemps à se remettre. Oh! la joie du fidèle Breton quand il vit son maître, sauvé comme lui, comme Henry de Puiseux, assis au pied de son lit!
Une larme tomba des yeux d'Aubin et, saisissant la main de
Jean-Nu-Pieds, il la baisa.
Mais le marquis de Kardigân arracha sa main et, jetant ses deux bras autour du cou du fils de Cibot Ploguen, le serra sur son coeur.
Pourquoi cacherions-nous notre émotion? Le progrès est un grand mot, certes. En lui parle la voix forte de la civilisation humaine. Le progrès a fait franchir à la science l'abîme qui séparait le possible de l'impossible, le réel de l'invraisemblable. Nos pères avaient les bateaux à voiles, les pataches et le télégraphe par signaux; nous avons les bateaux à vapeur, les chemins de fer et l'électricité; nos pères ne connaissaient que la science imparfaite des Fagon et des Diafoirus ridiculisés par Molière; nous avons, nous autres, les Velpeau, les Longet, les Claude Bernard, et ces chirurgiens de la jeune école, qui dépassent encore la gloire des grands noms que nous venons de citer. A ceux-ci tout ce qui nous paraît arriéré et vieilli; à ceux-là tout ce qui est nouveau, utile et étonnant.
Il y a quarante ans, sans remonter au dernier siècle, on gagnait Austerlitz avec de la bravoure; tandis qu'aujourd'hui, hélas! la bravoure admirable, surhumaine, de quelques-uns, ne nous empêche pas d'être vaincus à Patay. Il y a quarante ans l'homme valait ce que valait l'homme. Mettez en 1834 les zouaves pontificaux de Charette dix contre un, vingt contre un des hordes prussiennes, et leur glorieux chef passera au travers des bataillons de Berlin, de Saxe ou de Bavière, comme Roland au milieu des nuées de Sarrasins.
Eh bien, je l'avoue, j'aime le passé, le passé si vieux, mais si bon, si arriéré, mais si sincère. J'aime ses manifestations du génie lorsque le génie d'un général n'était pas encore écrasé par la brutalité d'une machine. Malgré ce qu'il a de petit, et ce que nous avons de grand; malgré cette vraie liberté que nous connaissons, et qu'il ignorait; malgré tout cela, je l'aime ce passé, où l'on trouvait encore des natures loyales, des paysans sublimes, des dévouements sans phrases, car ils étaient alors moins rares qu'au temps présent.
Pauvre Aubin Ploguen! pauvre paysan arraché à la charrue par le devoir!
Le maître et le serviteur étaient dignes de se comprendre; ils étaient dignes l'un de l'autre. Et je ne sais plus, quand j'y songe, ce qui m'émeut le plus, de celui qui accepte naïvement un si grandiose dévouement, ou de celui qui le donne…
Jean-Nu-Pieds tenait Aubin Ploguen embrassé, serré dans ses bras:
—Tu es mon ami, mon frère, lui dit-il. Tu es bon et fort, grand et doux. Je t'aime et je t'admire, je t'aime et je te respecte!
Fernande les enveloppait de son regard humide et attendri.
—Il vous a sauvé vingt fois la vie, Jean. Il a fait plus: il a sauvé notre bonheur. Sans lui, nous serions encore séparés, sans lui nous serions encore perdus l'un pour l'autre.
Il m'a prise par la main et m'a conduite aux pieds de Son Altesse Royale. Si c'est elle qui fait notre bonheur, c'est lui qui m'a dit de me réfugier en elle.
Quel rapprochement! le paysan obscur et la princesse illustre!
Un doux sommeil ferma ces paupières qui avaient pleuré, mais qui sans doute ne connaîtraient plus les larmes. Nous avons vu grandir et s'agiter tumultueusement entre ces mêmes murailles ces brutales et vulgaires passions qui sont la jalousie et la haine. Combien plus doux est le spectacle de ces pures passions qui sont l'amour qui espère et le dévouement qui se recueille.
Ils dormirent tous, cette heureuse nuit-là, bercés dans leur sommeil par cette jouissance sublime qui s'appelle le contentement du devoir accompli.
Le lendemain matin, ils partirent tous pour Rassé. Henry de Puiseux et Aubin, trop faibles encore, furent transportés dans des charrettes traînées par des boeufs ainsi qu'on avait fait une première fois. Jean, lui, fut prendre un peu d'avance et franchit la distance en cabriolet.
—Je suis inquiète, dit Fernande à Jean-Nu-Pieds, à mesure qu'ils s'approchaient de Rassé. Jacqueline a disparu.
Le marquis de Kardigân secoua la tête:
—Vous êtes trop bonne, mon amie. La Pâlotte est un peu fantasque. Un caprice l'aura prise et elle sera retournée au camp.
Ce que la jeune fille ne disait pas, c'est que Jacqueline l'effrayait.
Elle se rappelait l'éclair de haine qui avait lui dans les yeux de la
Pâlotte quand elle s'était écriée:
«—Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe que vivant et votre époux!»
Elle se demandait pourquoi Jacqueline l'avait ainsi brusquement quittée? Mais comme elle était incapable de soupçonner le mal, elle crut que la jeune femme avait fui parce qu'elle souffrait à la vue du bonheur qui leur était promis.
Ce ne fut pas encore ce jour-là qu'ils arrivèrent à Rassé. Jean-Nu-Pieds avait trop présumé de ses forces. Il s'arrêta en chemin et demanda asile à des paysans qui donnèrent un air de fête à leur humble chaumière pour le recevoir. Il passa là une nouvelle nuit; Fernande avait continué sa route pour gagner Rassé et faire préparer des lits aux blessés.
Jean-Nu-Pieds s'éveilla le second jour encore mieux portant. La faiblesse se maintenait, mais beaucoup moindre. Il reprit sa route et arriva au terme de son petit voyage avant même que de Puiseux et Aubin Ploguen fussent rendus.
Madame lui fit transmettre aussitôt ses félicitations. Elle était retenue par un conseil de guerre, mais dès qu'elle serait libre elle viendrait le visiter. Une heure après, la charrette où on avait placé les deux chouans blessés, fit son entrée dans le village. La route, et surtout la chaleur du soleil de juin les avaient accablés. Une fièvre ardente les dévorait. La première personne qui passa devant Jean-Nu-Pieds ce fut un des Vendéens qui s'étaient battus sous ses ordres à Château-Thibaut.
Le marquis de Kardigân le connaissait et l'estimait. Ce jeune homme, appartenant à une riche famille de l'Anjou, avait tout quitté pour venir joindre l'armée royaliste. Jean-Nu-Pieds lui ouvrit ses bras, et tous les deux s'embrassèrent.
—Que s'est-il passé de nouveau? demanda le fiancé de Fernande.
—Hélas! la lutte n'est plus possible.
—Plus possible!
—Non.
—Pourquoi? Parlez! parlez vite!
—Hier soir est arrivée une désastreuse nouvelle. Les chefs royalistes du Maine et de l'Anjou ont fait leur soumission.
—Oh!
Cette nouvelle accablait l'impétueux royaliste. Il courba le front.
—Que va faire Madame?
—On l'ignore encore. C'est ce que va décider le conseil de guerre qu'elle préside en ce moment. Il y a deux partis en présence: l'un, celui des diplomates, les gens de Paris, qui conseille la fin de la guerre; l'autre, celui des soldats, Charette, Coislin, nous tous enfin, qui voudrions voir notre insurrection se prolonger, afin de donner à nos amis le temps de se préparer à une nouvelle campagne.
Le jeune Vendéen ne put rester longtemps avec son chef. Son service l'appelait.
Mais Jean-Nu-Pieds se sentait trop affecté de ces nouvelles mauvaises pour ne pas souffrir de la solitude. Quand un homme est atteint dans sa foi religieuse ou dans sa foi politique, une seule chose peut adoucir pour lui l'amertume des espérances déçues: l'amour. Jean pensa à Fernande.
Il savait où la trouver. La jeune fille, infatigable dans l'accomplissement de son devoir, devait être, ou auprès de de Puiseux et d'Aubin Ploguen, ou dans le petit hôpital des blessés des combats précédents.
Il se rendit à la chaumière que mademoiselle Grégoire avait fait préparer pour les deux chouans. En effet, Fernande était auprès d'eux. Henry et Aubin sommeillaient. Leur fièvre paraissait se calmer.
À coté de la jeune fille, Jacqueline était assise.
Jean lui tendit la main.
Pourquoi ne vit-il pas l'éclair qui traversa les yeux de la Pâlotte quand sa main froide toucha la sienne?
XIII
TOUJOURS!
Jacqueline s'était levée à l'entrée du marquis de Kardigân. Elle se rassit, lentement, sans qu'un geste vînt déranger son immobilité de statue.
Fernande était un peu pâle. On eût dit qu'elle lisait dans le coeur de cette femme et que la profondeur du mal lui faisait mal.
La Pâlotte avait détourné les yeux avec froideur, sans affectation.
Jean-Nu-Pieds était depuis dix minutes environ auprès de ses amis, quand un paysan vint l'avertir que Madame le demandait. Il se hâta de sortir.
La princesse témoigna au marquis sa joie de le trouver vivant. Après une telle aventure, elle avait désespéré de le revoir.
Le paysan était resté auprès d'Aubin Ploguen et d'Henry de Puiseux.
Dans cette humble chambre que nous connaissons s'étaient réunis les principaux chefs royalistes. Debout au milieu d'un groupe parlait un homme. Jean-Nu-Pieds le reconnut aussitôt: c'était M. Saincaize.
Le lecteur, nous l'espérons, n'a pas oublié ce type de M. Saincaize, qui représente si bien le royaliste pleurard et sentimental, mais craintif comme la poule qui a vu l'aigle.
M. Saincaize ressemble aux hommes politiques de toutes les opinions, qui ne se compromettent jamais, et craignent par-dessus tout de s'affirmer; ils défendent leur parti, s'il n'est pas au pouvoir, jusqu'à la concurrence de ce qui peut déplaire au gouvernement existant. Leur opposition n'est jamais beaucoup plus sincère que leur conscience. Ce n'est pas à ces gens-là qu'il faut demander ce dévouement irréfléchi qui ne calcule ni le danger ni l'oppression.
M. Saincaize parlait, disait-il, au nom du comité parisien, et venait adjurer Madame de renoncer à cette guerre de Bretagne restée sans résultats.
Madame se tourna vers Jean:
—Marquis, dit-elle, ces messieurs ont déjà formulé leur avis; j'ai désiré connaître le vôtre. Parlez!
M. de Charette fit à M. de Kardigân un signe qui lui indiquait que la majorité des chefs royalistes était pour la cessation des hostilités.
Jean-Nu-Pieds s'inclina devant Son Altesse Royale; puis, d'une voix ferme:
—Excusez-moi, Madame, dit-il, mais j'ignore l'opinion qu'a émise M. Saincaize, je n'ai entendu que ses dernières paroles. Je désirerais qu'il voulût bien m'exposer les principaux points de son argumentation.
—Je disais, monsieur le marquis, que le voeu général est que cette guerre impie prenne fin. Des Français tombent des deux côtés, sans profit pour le parti royaliste. Le commerce est arrêté. Lyon, Marseille, Roubaix, Lille, Tourcoing se plaignent. Les affaires chôment. Si on continue encore, le tiers des industriels français seront ruinés. Voilà ce que je disais, monsieur.
—Pardon, monsieur Saincaize, répliqua Jean-Nu-Pieds, où étiez-vous pendant que nous nous battions?
—Monsieur!…
—Répondez-moi, je vous prie.
—Mais, monsieur!…
—Vous ne voulez pas me répondre? Eh bien, je vais le faire pour vous. Pendant que nous nous battions, vous étiez à Paris, tranquille et reposé. Nous, nous avions faim et soif; le soleil de juin brûlait nos corps; vous étiez en sûreté, loin de tout danger. Nous, nous risquions notre vie tous les jours, à chaque minute; pendant que vos discussions secrètes s'épuisaient en paroles, nos discussions sublimes, à nous, parlaient avec le fusil, le canon. Ah! je vous reconnais bien là! Vos amis de Paris, et vous, vous êtes au complet. Quand nous sommes partis, vous étiez dix; vous êtes encore dix maintenant! Comptez nos rangs! Les vides vous apprendront ce que nous avons fait, et plus d'un de ceux que vous nommeriez manquerait à l'appel!
Jean-Nu-Pieds, ordinairement calme, s'était laissé emporter par sa généreuse colère. On sentait que l'injustice de M. Saincaize blessait au coeur ce vaillant soldat, qui revenait de la tombe, après avoir accompli un des plus glorieux faits d'armes qui existent.
M. Saincaize s'irrita.
—En vérité, monsieur le marquis, dit-il, vous en prenez bien à votre aise! N'est-il donc que vous pour juger? Déjà à Paris vous vous êtes prononcé pour les hostilités immédiates. L'événement devrait vous prouver que vous vous êtes trompé. À quoi êtes-vous arrivé? Qu'avez-vous fait? Rien. Les morts dont vous parliez sont votre condamnation, car, sans votre folle entreprise…
—Ma condamnation! Et qu'importent, monsieur, cent, cinq cents ou deux mille homme tués? Qu'est-ce que quelques vies humaines au milieu d'une génération? Qu'est-ce qu'une génération au milieu de l'histoire séculaire d'un peuple? Les grands principes sont comme les fleurs d'un champ. Aux unes, il faut de l'eau; aux autres, il faut du sang. L'humanité n'a rien à voir dans tout cela. C'est notre vie que nous vous donnons: ce n'est pas la vôtre. Vous osez dire que ce sont des morts inutiles! Comment Dieu s'y est-il pris pour amener le triomphe de notre sainte religion? Beaucoup de martyrs sont tombés, les uns et les autres en glorifiant leur croyance.
Et c'est le sang de l'arène, le sang de la lutte, qui en coulant sur le sol l'ont fécondé et eu ont fait sortir des légions de chrétiens! Vous me dites que l'industrie souffre? On n'arrive pas à l'éclosion d'une ère prospère, sans payer à la fatalité le tribut qu'elle demande. Si vous étiez royaliste, monsieur…
—Je suis royaliste!
—Non, monsieur! Si vous étiez royaliste, vous croiriez, comme nous, que le triomphe de nos idées amènera pour la France une époque de grandeur et de prospérité, et ainsi vous ne reculeriez pas devant tout ce qui pourrait en amener la réalisation. Je dirai plus: reculer maintenant, serait non-seulement une faute, mais encore une lâcheté!
C'est le moment où nos amis sont poursuivis partout; où la Quotidienne est menacée de suppression, où ceux qu'on fait prisonniers sont traduits devant un conseil de guerre et condamnés à mort.
Je demande donc que Son Altesse ne quitte pas la Bretagne; je demande que notre guerre ne cesse pas encore. Si nous sommes vaincus pour un temps, dans quelques mois peut-être, nous pourrons reprendre la campagne. Madame m'a fait l'honneur de me consulter. Voilà ma réponse aux questions qu'elle a daigné m'adresser.
Un silence suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. MM. de Charette, de Coislin, d'Autichamps et quelques autres vinrent le féliciter et lui serrer la main.
Le conseil hésitait, quand un paysan vint parler bas au marquis de
Kardigân.
Celui-ci ne put retenir un geste de joie:
—Votre Altesse permet-elle qu'on introduise un de ses plus fidèles serviteurs?
—Faites! dit Madame un peu étonnée d'abord.
La porte s'ouvrit et Aubin Ploguen parut.
On eût dit d'un spectre.
Le robuste Vendéen chancelait sur ses jambes. Il paraissait en proie à un insurmontable épuisement. Dans l'effort qu'il avait fait pour se lever, sa blessure s'était rouverte et un long filet coulait le tachant en rouge.
Un frisson courut parmi tous ceux qui étaient là quand on l'aperçut, cette image vivante du dévouement, de la fidélité et de l'héroïsme. On se disait tout bas:
—Lui aussi était de ceux de la Pénissière!
La princesse le reconnut:
—C'est toi, mon gars. Eh bien! je suis heureuse que tu sois venu. Tu vas parler au nom du peuple.
Aubin étreignit son front de sa main. Il chancela de nouveau.
—Madame, balbutia-t-il d'une voix sifflante, j'étais couché sur mon lit, je souffrais, et j'aurais cru ne pas pouvoir bouger. Quand on est venu me dire que des personnes de Paris voulaient que la guerre finît… Alors…
Il s'arrêta épuisé. Pour rester debout, il dut se retenir à l'épaule de son maître.
—… Alors… continua-t-il, j'ai vu que la colère allait m'étouffer… Madame! ne les écoutez pas! la guerre ne se termine pas, elle commence! On vous dira peut-être que nous sommes lassés… Ce n'est pas vrai. Nous sommes prêts à nous battre… toujours! Non, aucun de nous n'est à bout de courage et de résignation… Que notre sang n'ait pas coulé en vain…, que ceux qui ont été tués ne soient pas morts inutilement… Si on dit que nous sommes sur le point de reculer, ce n'est pas vrai. Nous sommes prêts à résister… toujours! Et enfin, moi, paysan, qui parle au nom des paysans, je déclare qu'il n'est pas un de nous qui ne consente à rester, loin de la chaumière, loin de nos femmes et de nos soeurs, tant que le Roi ne sera pas remonté sur son trône. Quant à ce qui est de la mort, peu importe: le sacrifice est consommé. Nous sommes prêts à mourir… à mourir… toujours!
Toujours! Ce mot était la devise de ces obscurs soldats. Aubin Ploguen le prononçait de sa voix faible, mais encore vibrante dans sa faiblesse. Toujours! les tièdes, les hésitants, les hommes éternellement prêts aux compromis de toute espèce, y sentaient un reproche jeté à leur couardise.
Aubin Ploguen, toujours appuyé sur l'épaule de son maître, tendit sa main, et l'appuya sur les carreaux de la chambre. Puis il s'agenouilla, s'aidant ainsi avec ses mains, tant son épuisement était extrême.
Quand il fut à genoux, il tendit les bras vers Madame, comme pour l'adjurer de le comprendre. Et il retomba évanoui…
—Secourez-le! s'écria Madame, en voyant couler à flots le sang du
Vendéen.
Celui-ci était livide, décomposé. Ses lèvres s'agitèrent encore. On entendit un mot qu'il prononça, qui fut comme un souffle léger:
—Toujours!…
La princesse regarda longuement ce serviteur modeste, cet humble défenseur de la cause. Et, mue par une pensée opposée, elle reporta ses yeux sur M. Saincaize: l'un était l'homme du devoir; l'autre, l'homme du recul. L'un avait dit: jamais! et l'autre avait répondu: toujours!
Y prit-elle un enseignement?
Elle se retourna vers les chouans.
—Je reste! dit-elle d'une voix ferme.
XIV
LE PIÈGE
À peu près à la même heure, un homme se présentait au bourg et demandait mademoiselle Grégoire. Fernande était connue et aimée parmi les chouans. Ils n'oubliaient pas que, pendant le danger, au milieu des balles, elle avait toujours été la première à risquer sa vie pour aller secourir les blessés et les panser.
L'homme fut conduit auprès de la jeune fille, et demanda à être laissé seul avec elle. Un peu surprise d'abord, Fernande crut qu'un grave événement était survenu.
—Parlez, dit-elle à cet homme, quand elle eut éloigné deux Vendéens qui étaient là. L'individu avait un extérieur bizarre. Son crâne était dégarni, et son regard clignotant avait une expression ignoble.
—Je suis chargé de vous remettre cette lettre, dit-il.
—Une lettre?…
—Oui.
—Pourquoi ce mystère? De qui vient-elle que vous n'ayez pu me la donner en public?
—Lisez.
Fernande prit un papier que lui tendait l'inconnu; dès qu'elle y eut jeté les yeux, elle pâlit.
—De mon père?
—Oui, mademoiselle.
L'âme connaît le pressentiment. La jeune fille hésitait à rompre le cachet. Il lui semblait que sa destinée entière était écrite dans ces lignes qu'elle allait lire.
—J'ai peur, pensa-t-elle.
—Allons! il le faut, reprit la jeune fille après un silence.
Elle brisa le cachet et ouvrit le papier. À mesure qu'elle lisait, sa pâleur augmentait. À la fin, elle chancela et faillit se trouver mal.
—O mon Dieu! dit-elle.
Voici ce que contenait la lettre:
«L'enfant qui a déserté ma maison ne devrait plus être ma fille. Mais votre père va mourir, et vous seule pouvez sauver sa vie. Venez.»
—Qu'est-ce que cela veut dire?
—Mademoiselle…
—Mon père va mourir?
—Oui, mademoiselle.
—Où? Comment?
—Fusillé par les chouans.
—Mais je rêve!
—Vous seule pouvez le sauver. Ceux qui ont pris votre père veulent le passer par les armes, parce qu'il est un régicide. Les Vendéens vous aiment, vous. Si ceux-là savent que vous êtes la fille de leur prisonnier, ils n'oseront pas toucher à un cheveu de sa tête…
Fernande avait la force de comprendre et non pas de raisonner. Elle ne pouvait pas sentir, dans l'égarement de ses sens, l'invraisemblance d'une pareille aventure. Elle ne voyait qu'une chose: que son père était prisonnier des chouans, qu'ils allaient le fusiller comme régicide et qu'elle seule pouvait le sauver.
—Venez, dit-elle à l'homme. Où faut-il aller?
—Dans les bois de Clisson.
—Si loin! Arriverons-nous à temps?
—Vite! Hâtons-nous.
* * * * *
Quand Jean-Nu-Pieds revint auprès de ses amis, au sortir du conseil de guerre, il fut fort étonné de ne pas trouver Fernande.
—Savez-vous où elle est, Jacqueline? demanda-t-il à la Pâlotte qui n'avait bougé de place.
La jeune femme était assise, les yeux fixes, immobile, sombre.
—Non! répondit-elle durement.
—Jacqueline…
Jean-Nu-Pieds était stupéfait du ton amer, presque désespéré, dont
Jacqueline avait parlé.
—Est-ce que vous êtes souffrante? dit-il avec intérêt.
—Oui. Laissez-moi, je vous prie, monsieur le marquis.
La Pâlotte prononça cette phrase avec un tel accent que Jean commença à deviner que dans tout cela se cachait quelque chose ignoré par lui.
—Savez-vous, mon ami, où est mademoiselle Grégoire? demanda-t-il à un infirmier.
—Elle était auprès des blessés, monsieur le marquis, quand un homme est venu lui parler.
—Un homme?
—Oui, monsieur le marquis,
—Que lui voulait-il?
—Il lui apportait une lettre,
—Et où est-elle maintenant?
—Elle est partie.
—Partie! Fernande…
Jean-Nu-Pieds devenait sérieusement inquiet. Qu'était cet homme? et que pouvait contenir cette lettre pour que la jeune fille fût précipitamment partie? Peut-être aurait-il eu l'explication de cette mystérieuse aventure, s'il avait vu le regard de Jacqueline qui le suivait obstinément. Elle se leva, et venant à lui:
—Je puis vous expliquer ce que vous ne comprenez pas, Monsieur, dit-elle d'un ton sec. Veuillez me suivre.
—Vous suivre, Jacqueline?
—On ne doit pas nous entendre.
Cette conversation s'échangeait dans la salle même où le messager avait trouvé Fernande.
À côté, dans la plus grande chambre d'une chaumière, on avait fait une sorte d'hôpital où étaient couchés les blessés.
Jean-Nu-Pieds et Jacqueline sortirent. Ils marchaient à côté l'un de l'autre. La jeune femme gardait la tête baissée et semblait émue. Jean sentait croître son inquiétude. Il avait ce même pressentiment de malheur qui avait atteint Fernande, quand elle était sur le point de lire la lettre de son père.
Ils parvinrent ainsi à une espèce de clairière formée, au milieu du petit bois, par plusieurs routes qui s'y entrecroisaient, s'y réunissaient et en partaient pour rejoindre les grandes routes de Nantes et de Clisson.
—Que voulez-vous me dire, Jacqueline?
Elle le regarda fixement; puis, se croisant les bras et avec une sorte de joie sauvage:
—Fernande est perdue pour vous! prononça-t-elle d'une voix vibrante.
Jean-Nu-Pieds eut un éblouissement.
—Perdue… pour… moi!…
—L'homme qui est venu lui apporter une lettre était un messager de son père; la lettre, était une lettre de son père.
—Oh! mon Dieu!
—Vous savez maintenant ce que vous vouliez savoir. Adieu.
Et elle disparut sous bois, laissant à la fois stupéfait et désespéré le jeune homme.
—Pourquoi sait-elle cela? dit-il. Pourquoi a-t-elle parlé ainsi?
Fernande… que peut-elle être devenue?… Fernande…
Deux ombres qui marchaient rapidement à travers les branches arrivèrent auprès de lui.
—Arrivons-nous trop tard? dit une voix. Est-ce qu'elle est partie?…
Jean-Nu-Pieds crut rêver en reconnaissant son frère Philippe et Jérôme
Hébrard.
* * * * *
L'individu qui était venu chercher Fernande était Trébuchet. Il avait fait la route dans ce même cabriolet où la Pâlotte était montée pour se rendre à Nantes avec lui. En proie à son trouble, Fernande ne s'aperçut même pas de la route que prit la voiture. Au lieu de tourner à droite, vers Clisson, elle prit à gauche, vers Machecoul. Son compagnon ne lui parlait pas. En vérité, elle avait peur, par instants, quand elle se considérait, seule, en pleine nuit, avec cet individu, dont la mine patibulaire avait certes de quoi épouvanter. Le cabriolet courait rapidement.
La jeune fille pensait à son fiancé et au trouble qui l'envahirait quand il apprendrait sa disparition.
—Il faut que j'aie été égarée, murmura-t-elle, pour ne lui avoir même pas écrit quelques lignes… Pauvre Jean!
Depuis cinq minutes, ils avaient quitté la grande route pour entrer sous bois. Un chemin qui allait se rétrécissant, gagnait à travers les hauteurs. La lande n'apparaissait même plus que par éclaircies.
Si Fernande avait eu sa raison présente, elle aurait reconnu ces bois où ils passaient. C'était là que les Vendéens avaient campé dès le début des hostilités; c'était là que Pinson était arrivé à la suite de cette petite et valeureuse armée… Un rossignol chantait au sommet d'un hêtre. Malgré elle, le chant du poëte ailé lui rappelait sa mélodie préférée:
Mon ami vient de s'en aller,
J'en ai le coeur tout en peine.
Vint un gars sous le grand chêne,
Qui voulut me consoler;
Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi…
Hélas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»
Je ne peux pas me consoler;
Mon ami vient de s'en aller.