Pauvre Fernande! où allait-elle ainsi? vers quelle destinée inconnue? vers quelles souffrances nouvelles?
Ils avaient fait environ une demi-lieue dans la forêt en suivant ce chemin qu'ils avaient pris au sortir de la route. À quelque distance paraissaient des ombres à moitié dissimulées entre les arbres. Puis dans cette espèce de décor que produisaient, la nuit, des lumières entre les feuilles, on voyait courir et se presser des hommes vêtus de souquenilles en lambeaux et d'uniformes en loques.
Fernande regardait avec angoisse, car il lui semblait que des paroles de colère venaient jusqu'à elle.
—Est-ce là? dit-elle,
—C'est là.
Le cabriolet se rapprochait du campement.
Au moment où la vue de la jeune fille put embrasser tout le tableau, elle jeta un cri d'épouvante et d'horreur.
Un homme était attaché à un arbre par les pieds et par les épaules; ses mains, liées derrière son dos, l'empêchaient de faire un seul mouvement. À ses côtés veillaient deux sentinelles, armées de fusil et à mine farouche.
Celui qui paraissait être le chef ne vit pas la jeune fille qui, muette, tant l'angoisse l'étreignait à la gorge, ne pouvait ni crier, ni parler. Il se tourna vers ses hommes.
—Le peloton, dit-il.
Dix de ces bandits s'avancèrent, le fusil à l'épaule, et s'apprêtèrent à fusiller celui qui y était attaché.
Alors seulement Fernande put retrouver ses forces, et s'élança au secours de son père.
Car c'était lui qu'on allait ainsi passer par les armes…
XV
UNE PAGE D'HISTOIRE
Quand Madame s'était écriée:
—Je reste!
Elle n'avait pas voulu dire qu'elle allait continuer la guerre. C'était devenu impossible. Il fallait laisser aux chouans le temps de s'organiser et de prendre de nouvelles dispositions.
Son intention était seulement de ne pas quitter la Bretagne. La guerre n'était pas finie, mais suspendue. En attendant la reprise des hostilités, où irait-elle? Toute la question était là.
Évidemment, on ne pouvait tenir plus longtemps la campagne. Les colonnes mobiles du général Dermoncourt parcouraient incessamment la plaine et menaçaient toujours sa liberté.
Aujourd'hui[3], on lui prenait ses harnais, que l'on reconnaissait lui appartenir, et une selle de velours rouge brodé d'or; le lendemain ses habits, et elle était obligée de fuir, n'emportant avec elle que les vêtements qu'elle avait sur elle.
Cette vie, on le comprend bien, était intolérable; poursuivie comme elle l'était, Madame n'avait plus une nuit de sommeil complète. Et, le jour arrivé, le danger et la fatigue se réveillaient en même temps qu'elle. Un nouveau plan fut alors adopté par les chefs vendéens et communiqué à la duchesse, qui l'approuva.
Elle devait se rendre à Nantes, où depuis longtemps un asile lui était préparé. De cette manière, on faisait perdre au général Dermoncourt ses traces dans la campagne, et, pendant que les nouvelles recherches qui seraient nécessairement la suite de cette disparition éloigneraient de la ville les troupes qu'elle renfermait, les chouans devaient s'introduire à Nantes un jour de marché. Déguisés en paysans, ils pénétraient jusqu'au coeur de la cité sans éveiller aucun soupçon.
Une fois là, ils s'emparaient du château par un coup de main, y faisaient entrer aussitôt la duchesse[4] qui se serait, en conséquence, logée auprès de la citadelle; puis, déclarant Nantes capitale provisoire du royaume, ils proclamaient simultanément: Henri V, roi de France; Louis-Philippe, déchu, et Son Altesse Royale Madame, régente de France, pendant la minorité de l'illustre enfant, successeur de tant de rois.
«Pour des désespérés, ce plan ne manquait ni de hardiesse ni d'habileté.
Il est vrai que, dans toutes ces combinaisons, ils comptaient sur la
tête et le courage de Madame, en cela ils avaient raison, car c'est la
Vendée qui a failli à la duchesse, et non la duchesse qui a failli à la
Vendée[5].»
On délibéra quelque temps sur le moyen le plus sûr pour entrer à Nantes.
Madame la duchesse de Berry termina la délibération en disant qu'elle y
entrerait à pied, vêtue en paysanne, et suivie seulement de mademoiselle
Eulalie de Kersabiec et de M. de Ménars.
Le nom de mademoiselle Eulalie de Kersabiec se trouve pour la première fois sous notre plume. Elle et sa soeur furent grandes en dévouement et en courage pendant ces mois difficiles où se jouèrent les destinées de la royauté. Quelle que soit l'opinion à laquelle il appartienne, un homme d'honneur doit s'incliner devant de pareils faits. C'est là la vraie noblesse, la vraie illustration.
En conséquence de cette décision, le 16 juin, qui était le premier jour du marché, Madame partit vers les six heures du matin. Mademoiselle de Kersabiec portait le même costume qu'elle. M. de Ménars les accompagnait avec un habit de métayer: ils avaient cinq lieues à faire.
«Au bout d'une demi-heure de marche, les gros souliers ferrés et les bas de laine auxquels la duchesse n'était point habituée, lui blessèrent les pieds. Elle essaya cependant de marcher encore[6]. Mais jugeant que, si elle gardait sa chaussure, elle ne pourrait continuer sa route, elle s'assit sur le bord d'un fossé, ôta ses souliers et ses bas, et après les avoir cachés dans ses poches, elle se mit à marcher pieds nus.
Au bout d'un instant[7], elle remarqua, en regardant passer les paysannes, que la finesse de sa peau et la blancheur aristocratique de son pied la trahiraient bientôt. Elle s'approcha alors de l'un des côtés de la route, y prit de la terre noirâtre, se brunit les jambes en les frottant avec cette terre, et se remit en marche. Il y avait encore quatre lieues à faire.
C'était un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui l'accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans auparavant, avait aux Tuileries sa place de reine-mère, possédait Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux, avec des escortes de gardes du corps, brillants d'or et d'argent; qui se rendait à des spectacles commandés pour elle, précédée de courriers secouant des flambeaux; qui remplissait la salle avec sa seule personne, et qui, de retour au château, regagnait sa chambre splendide, marchant sur de doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne blessât ses pieds d'enfant. Aujourd'hui, cette même femme, couverte encore de la poudre du combat de Vieillevigne, entourée de dangers, proscrite, n'ayant pour escorte et pour courtisans qu'un vieillard et une jeune fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-être devant elle, vêtue des habits d'une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable aigu et les cailloux tranchants de la route!»
De qui sont les lignes que nous venons de citer? D'un écrivain royaliste! Non. Elles sont de ce même général Dermoncourt, qui poursuivait avec tant d'acharnement celle dont il parle avec tant d'admiration! Comme il fallait que cette femme fût réellement grande pour inspirer tant de respect à un ennemi acharné!
Cependant, la route se faisait, et les craintes devenaient moins vives à mesure qu'on se rapprochait de Nantes. Madame s'était habituée à son costume, et les métayers près desquels elle était passée ne semblaient point s'apercevoir que la petite paysanne qui courait si lestement près d'eux fût autre chose que ce qu'indiquaient ses habits. C'était déjà un grand point que d'avoir trompé l'instinct pénétrant des gens de la campagne, qui, sur ce point, n'ont peut-être pour rivaux, si ce n'est pour maîtres, que les gens de guerre.
Enfin, on aperçut Nantes. Madame reprit ses bas et ses souliers, et se chaussa pour entrer dans la ville. Arrivée au pont Pirmil, elle tomba au milieu d'un détachement commandé par un ancien officier de la garde, qu'elle reconnut parfaitement pour l'avoir vu faire autrefois le service du château.
Parvenue en face du Bouffai, la duchesse se sentit frapper sur l'épaule: elle tressaillit et se retourna. La personne qui venait de se permettre cette familiarité était une bonne vieille femme qui, ayant déposé à terre son panier de pommes, ne pouvait seule le replacer sur sa tête.
—Mes enfants, dit-elle à Madame et à mademoiselle de Kersabiec, aidez-moi à recharger mon panier et je vous donnerai à chacune une pomme[8].
Madame s'empara aussitôt d'une anse, fit signe à sa compagne de prendre l'autre, et le panier fut replacé en équilibre sur la tête de la bonne femme, qui s'éloigna sans donner la récompense promise; mais la duchesse l'arrêta par le bras en lui disant:
—Dites donc, la mère! et ma pomme?
La marchande la lui donna. La duchesse la mangeait avec un appétit aiguisé par cinq lieues de marche, lorsqu'en levant la tête, ses yeux tombèrent sur une affiche portant en grosses lettres ces trois mots:
ÉTAT DE SIÉGE
C'était l'arrêté ministériel qui mettait en état de siége quatre départements de la Vendée. La duchesse s'approcha de cette affiche, la lut tranquillement d'un bout à l'autre, malgré les instances de mademoiselle de Kersabiec, qui la pressait de se rendre à la maison où l'on devait la recevoir; mais Madame lui fit observer que la chose l'intéressait assez pour qu'elle en prît connaissance.
Enfin elle se remit en route; quelques minutes après, elle arriva dans la maison où elle était attendue, et où elle déposa son costume couvert de boue, et qu'on y conserve comme une relique en souvenir de cet événement.
Bientôt elle la quitta pour se rendre rue Haute-du-Château, n° 3, chez les demoiselles Deguigny; c'est là qu'on lui avait préparé une chambre, et dans cette chambre une cachette. La chambre n'était autre qu'une mansarde, au troisième; la cachette était un recoin formé par la cheminée établie dans un angle. On y pénétrait par la plaque qui s'ouvrait au moyen d'un ressort. Madame passa ainsi tout à coup de la vie la plus agitée à l'inactivité la plus complète. Sa correspondance, qu'elle fit toujours elle-même, lui usait bien quelques heures de la journée, mais les autres se traînaient pour elle avec une lenteur désespérante. Elle les employait à des ouvrages manuels, dont quelques-uns étaient bien peu dans ses habitudes et dans celles des personnes à qui elle les faisait partager.
C'est ainsi qu'avec l'aide de M. de Ménars, elle colla entièrement le papier grisâtre qui faisait la tapisserie de la mansarde. Cependant, ses occupations les plus habituelles étaient la peinture des fleurs et la tapisserie, talents dans lesquels elle excellait.
Au moindre sujet d'alarme, une sonnette, qui du rez-de-chaussée communiquait dans la chambre, lui donnait le signal de la retraite.
Pendant les premiers jours, le bruit se répandit que la duchesse était cachée à Nantes. Ce bruit devint bientôt une certitude pour l'autorité militaire. Les agents de police ne tardèrent pas à apporter des preuves matérielles de sa présence dans la ville.
Mais comme sa retraite n'était connue que de peu de personnes, et que ces personnes étaient complètement dévouées à la cause royaliste, quelque créance que l'autorité eût donnée à ces avis, il y avait peu de chances de la découvrir, on le voit.
Tout semblait donc annoncer que le chef de la guerre, l'âme de la Vendée, pourrait rester caché à Nantes, en attendant des jours meilleurs. D'un moment à l'autre allait éclater le coup de main qui devait livrer aux chouans le château et la ville bretonne[9].
XVI
UN MOIS PLUS TARD
Nous sommes au milieu du mois de juillet, c'est-à-dire un mois environ après les événements qui précèdent. Depuis trente-deux jours, Madame est cachée à Nantes. La police le sait, l'autorité militaire le sait, et cependant toutes leurs tentatives pour connaître sa retraite sont restées vaines.
À Paris, le gouvernement s'impatiente. La Chambre des députés murmure. Les juste-milieu, les hommes du ventre, comme on les appelle, ont hâte de jouir. Pensez donc! Cette princesse, cette proscrite, qui veut combattre! cela les gêne.
Le roi des Français commence à passer de mauvaises nuits. Cette disparition de Marie-Caroline de Bourbon l'épouvante. Il craint que tout le monde conspire contre lui. Il ne se dit pas que c'est une femme, dépouillée par lui, dont le fils a été indignement volé; il ne se dit pas que cette femme souffre, pleure: que lui importe! Ils ne sont pas de la même famille. Après les journées de Juillet, il l'a dit sur les murailles de Paris. Le peuple le sait, car il se rappelle ces énormes affiches sur lesquelles il a lu:
LES D'ORLÉANS NE SONT PAS BOURBONS, MAIS VALOIS
Le roi des Français commence à douter, de l'habileté de ses serviteurs, de Montalivet lui-même. On lui a promis un traître. Où est le traître?
Par malheur, Deutz n'avait pas encore pu parvenir auprès de Madame. Quand nous disons par malheur… ce n'est qu'une simple ironie, un sentiment de pitié pour cet infortuné gouvernement qui a préparé soigneusement une vilenie, et qui est navré parce que la vilenie est longue à se commettre.
Il résulte de tout cela que des ordres furent expédiés à M. Maurice Duval[10], préfet de la Loire-Inférieure, de hâter les recherches. Nous avons déjà écrit le nom de M. Maurice Duval. Le lecteur sait qu'il arrivait de Grenoble, où il avait joué un assez triste rôle. L'autorité militaire, de son côté, était fort ennuyée.
Quel que soit leur drapeau, blanc ou tricolore, des soldats français n'en sont pas moins des hommes d'honneur, auxquels répugne tout ce qui ressemble à l'infamie. L'armée voulait bien combattre avec acharnement les Vendéens, poursuivre même la duchesse de Berry et tenter de la faire prisonnière, mais ces bruits de trahison qui lui revenaient de Paris la révoltaient. Les deux généraux qui commandaient à Nantes, le comte d'Erlon, divisionnaire, et Dermoncourt, brigadier général, en étaient particulièrement indignés.
Les soldats couraient la campagne sans se lasser, car si Madame avait
disparu, ses partisans étaient toujours là, plus endiablés que jamais.
Ce n'étaient plus de vraies batailles comme à Château-Thibaut où à
Vieillevigne, mais des escarmouches.
Les chouans se cachaient, au nombre de quinze ou vingt, dans un fourré; une compagnie de ligne ou un demi-escadron de cuirassiers passait, aussitôt deux, trois, quatre décharges successives partaient et couchaient dans la poussière les soldats.
D'autres fois, des forces vendéennes, plus fortes qu'on aurait pu le croire, se portaient tout à coup sur un point déterminé et interceptaient des convois.
Il y avait un mois que cet état de choses durait, quand un jour, une colonne revint à Nantes, après avoir traversé tout le département. O miracle! rien ne l'avait arrêtée dans sa route. Les chouans semblaient évanouis, disparus, sans laisser la moindre trace. Les soldats avaient fouillé les bois de Machecoul, de Rassé et de Clisson, mais vainement. Pas un seul Vendéen n'était apparu.
Qu'étaient-ils donc devenus?
À cinq lieues de Nantes, avant de laisser à gauche Château-Thibaut pour prendre la route de Pornic, s'étend le lac de Grandlieu; la lande qui le borde a des aspects variés; mais on y trouve, çà et là, entre une touffe de genêts et une racine de bruyères, un trou assez large.
Demandez au paysan ce que c'est que ce trou, il vous répondra en clignant de l'oeil:
—Lapin!
En effet, c'est bien un terrier, à l'apparence. Cette réponse faite, vous passez votre chemin; mais, à dix mètres plus loin, vous apercevez un nouveau trou; à vingt mètres, un troisième trou, et ainsi de suite. Vue d'ensemble, et à hauteur, la lande doit avoir l'aspect d'une énorme écumoire. Tout d'abord vous vous dites qu'il y a beaucoup de lapins dans ce pays; puis vous réfléchissez que ces terriers pourraient bien avoir une cause particulière.
Voyez-vous ce dolmen à l'horizon? C'est là qu'est l'explication du mystère.
La Bretagne n'est pas seulement le sol où la fidélité germe drue et haute comme la moisson, elle est aussi la patrie des légendes. Sous ce dolmen s'ouvre une caverne qui se change en souterrain, et a, sous la lande, une profondeur d'à peu près un kilomètre.
Aujourd'hui, ce souterrain n'existe plus; mais en 1832, non-seulement il était l'asile de plus d'un contrebandier, mais encore l'autorité civile n'en avait pas connaissance. Les paysans se rappelaient que, pendant les grandes guerres de la République, leurs pères y avaient trouvé un asile. La tradition s'en était conservée.
Vers le milieu du mois de juillet, si nous y entrons en pleine nuit, nous saurons pourquoi les soldats n'avaient plus trouvé de chouans sur leur chemin. Tous ceux qui pouvaient encore porter les armes, tous ceux que les travaux de la terre n'avaient pas forcés de rentrer chez eux, y étaient réunis, sous le commandement de M. de Charette et du marquis de Kardigân.
À côté de Jean-Nu-Pieds sont ses fidèles, ses héroïques amis, Henry de Puiseux et Aubin Ploguen. Le souterrain contient environ deux cents chouans, avec une abondante provision d'armes et de munitions. Ils attendent là que le moment soit venu de prendre d'un coup de main Nantes et la citadelle, selon le plan que nous avons expliqué. Le jour fixé est le 20 juillet, c'est-à-dire le surlendemain.
Mais celui qui depuis un mois n'aurait pas revu Jean-Nu-Pieds, ne l'aurait pas reconnu. Le fiancé de Fernande n'était plus que l'ombre de lui-même. Son visage portait le sillon creusé par les larmes.
Quand nous pénétrons dans le souterrain, les soldats dorment: lui, les bras croisés, l'oeil fixe, immobile, il reste accroupi devant une lettre étalée sur le sol.
—Qu'est-elle devenue? murmure-t-il; qui me l'a prise? M'oublier? Non, elle ne m'a pas oublié, j'en suis certain! Elle est de ces créatures bénies qui ne savent ni tromper ni mentir… Mais où est-elle?
Ses yeux ne savent pas pleurer; ils sont vides de larmes pour en avoir trop répandu.
Jean-Nu-Pieds reprit la lettre ouverte devant lui et la lut. C'était la dixième fois peut-être. Le papier était froissé, comme par un long usage, et cependant il n'y avait que deux jours que le marquis de Kardigân l'avait reçue.
«Jean, j'ai cherché partout. Jérôme et moi ne connaissons ni lassitude ni découragement. Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre. Les traces de M. Grégoire sont introuvables. J'espérais un moment mettre la main sur cet agent de police qui a aidé M. Grégoire à enlever Fernande, mais jusqu'à présent, cela nous a été impossible.
… Mon pauvre Jean! comme tu dois être malheureux! La fatalité se joue de ton bonheur incessamment, et la destinée humaine ne se lasse pas de te frapper. Crois en moi, espère en moi. Ton devoir te rattache à la Bretagne: moi, je suis libre de mes actes, et tout ce que la volonté, tout ce que l'énergie peuvent faire, je le ferai…»
La lettre était de Robert Français, de Philippe de Kardigân. Malgré la volonté du vieux marquis, les deux frères étaient rapprochés par la communauté de la souffrance. Aucun des deux n'avait abjuré sa foi.
Le républicain croyait à la République, et le royaliste croyait à son roi.
L'honneur battait dans ces âmes loyales, mais l'amour de l'un n'avait d'égal que le dévouement désintéressé de l'autre.
—Pauvre enfant! murmurait Jean-Nu-Pieds, qu'est-elle devenue! Où ce père infâme l'a-t-il conduite? Qu'en a-t-il fait?
Un sanglot sortit de la poitrine du jeune homme. Malgré la force qu'il avait sur lui-même, il ne pouvait pas résister. Aubin Ploguen s'éveilla à ce sanglot.
—Maître, maître, espérez… dit-il.
—Espérer!
—Voulez-vous que je parte, moi? Voulez-vous que je trouve ses traces?
Quand je devrais y mourir, je réussirai dans ma tâche!
—Aubin, tu ne peux pas partir. Comme moi, tu es enchaîné ici. Le devoir pour nous est ici et non pas ailleurs…
Une ombre s'interposa entre les chouans et le faible rayon lumineux qui filtrait par l'ouverture du souterrain. C'était M. de Charette, qui, accompagné de deux Vendéens, venait d'explorer les environs. Le jour n'était pas loin. Une aube jaunâtre et triste perçait.
M. de Charette vint à Jean-Nu-Pieds:
—C'est pour aujourd'hui, lui dit-il tout bas.
—Pour aujourd'hui? Mais notre tentative ne devait s'exécuter que demain?
—Demain, ce serait impossible, ainsi que les jours suivants. Si nous ne risquons pas notre coup de main aujourd'hui, il nous faudra attendre quinze jours pour le prochain marché. Tandis que, nous mêlant à la foule des métayers et des paysans qui iront en ville vendre leurs denrées, nous sommes sûrs de n'éveiller aucun soupçon.
—Oui, vous avez raison.
—Voilà quelle serait mon idée. Nous diviserions nos deux cents hommes en huit bandes de vingt-cinq, et elles entreraient à Nantes les unes après les autres.
—Et les armes?
—Nous en avons un dépôt là-bas.
—C'est vrai.
—Nos gars ont tous conservé leurs costumes de paysans, nous de même. Il n'y a donc aucun danger à craindre de ce côté-là.
—Je suis prêt.
Un coup de sifflet jeté par M. de Charette éveilla les chouans. Il leur fit part de la résolution qui venait d'être prise. Ces hommes de fer qui, depuis quatre mois, étaient sur pied, ne donnèrent que des signes de joie à la pensée qu'ils allaient se battre encore.
XVII
SECONDE DISPARITION
Rien n'a un aspect populeux et mêlé comme un marché dans une ville de premier ordre. Les marchés de Nantes, entre autres, ont un cachet particulier. On y voit les paysans des environs mêlés à ceux de quelques lieues à la ronde. Les gars du bourg de Batz, avec leurs costumes éclatants et bigarrés, se mêlent souvent aux métayers de Pornic et de Beauvoir, qui n'hésitent pas à faire quinze lieues pour vendre un boeuf ou acheter un cheval.
Les royalistes, nous l'avons vu, comptaient sur cette foule pressée aux entrées de la ville pour y pénétrer facilement sans être reconnus.
Jean-Nu-Pieds avait pris le commandement de la première bande. Bien que ce fût celle qui devait courir le moindre danger, tout d'abord, M. de Charette avait exigé de lui ce sacrifice. Ce dernier, commandant en chef, s'était naturellement réservé le poste le plus périlleux de l'arrière-garde. En effet, si les soupçons venaient aux autorités, ils ne leur viendraient qu'après l'arrivée successive de soixante-quinze ou de cent hommes. La dernière bande serait par conséquent la plus exposée.
La grande route était couverte de paysans. Les uns conduisaient un troupeau; les autres, montés dans ces petites voitures sautantes appelées vulgairement d'un nom que «la pudeur nous empêche de nommer,» marchaient grand train dans la direction de la cité.
Les conversations s'échangeaient en plein air, et malgré l'étouffante chaleur, les groupes étaient fort animés.
On se donnait les dernières nouvelles de la guerre. Presque tous royalistes, au fond du coeur, les paysans ne voulaient pas croire que les chouans eussent pour toujours abandonné la campagne. La disparition même de Madame, disparition mystérieuse, ajoutait encore à la vraisemblance de cette opinion.
Quand le sanglier est acculé dans sa bauge, il se retourne, après s'être reposé un instant, et fond, tête baissée, sur la meute imprudente qui le serre de trop près.
Ainsi devaient faire les Vendéens. Quelques-uns connaissaient les terriers du lac de Grandlieu et hochaient la tête en se disant qu'ils pouvaient bien servir d'asile aux anciens chevaliers de la royauté française.
Cependant, les vingt-cinq chouans commandés par Jean-Nu-Pieds, suivis à une distance d'un kilomètre par vingt-cinq autres, approchaient de la ville. Le marquis de Kardigân était accompagné de ses deux amis. Henry de Puiseux, comme Aubin Ploguen, était entièrement remis de la blessure qu'il avait reçue au château de la Pénissière. Le vaillant jeune homme n'en était que plus ardent et plus gai.
Au moment où ils allaient passer les premières maisons de la ville, il ne put retenir un énorme éclat de rire:
—Eh! qu'as-tu donc? demanda Jean.
—Ne fais pas attention!
—Mais encore?
—Mon cher, j'aimerais voir la figure des généraux de M. Philippe, quand ils s'apercevront demain matin au réveil, que leur bonne ville de Nantes a changé de propriétaire. Vois-tu ça?
—Si nous réussissons!
—Et pourquoi ne réussirions-nous pas? Non, c'est du dernier comique! Ce pauvre M. d'Erlon! Quand on lui apportera son café au lait demain matin, son aide de camp lui dira tout à coup:
—Nantes est à Madame!
—Tu es trop gai, cela porte malheur, Puiseux, dit gravement Jean.
—C'est possible, répliqua Henry, mais, par contre, toi, tu es trop triste. Cela fait balance!
De Puiseux n'avait pas l'âme à la gaieté, mais il voulait chasser de l'esprit de son ami le noir qui l'envahissait. Il souffrait de voir cette forte et loyale nature du marquis de Kardigân, rongée par un chagrin secret qui la tuait.
Aubin Ploguen se taisait.
Il savait que son maître n'aurait ni paix ni trêve, tant que Fernande ne serait pas retrouvée. La souffrance morale est plus terrible encore pour les âmes supérieures que la souffrance physique.
La légende du Prométhée, cloué sur son rocher, pendant qu'un vautour déchire éternellement son flanc saignant, ne serait-elle pas l'image de la vie humaine déchirée éternellement ainsi par l'angoisse?
Les vingt-cinq hommes de Jean-Nu-Pieds avaient l'air de ne pas se connaître. Ils marchaient éloignés les uns des autres, par groupes de cinq ou six. Mais ils avaient un lien commun, la pensée commune! Au milieu de Nantes s'élevait, en 1832, une auberge très-grande qui était le rendez-vous de tous les paysans. Aujourd'hui que la rapidité et la facilité des moyens de transport ont doublé, ces énormes hôtelleries n'existent plus. Mais à cette époque, ceux qui venaient de trop loin et ne pouvaient pas rentrer le soir chez eux, trouvaient un asile dans cette auberge. Elle s'appelait le Cygne du Roi. Encore une enseigne qui, très-répandue il y a trente ans, se fait plus que rare aujourd'hui.
Le Cygne du Roi s'étalait au-dessus d'une large porte par laquelle pouvaient passer deux charrettes de front. Elle contenait, cette hôtellerie légendaire, de véritables dortoirs et des écuries spacieuses, bien que vulgaires. Les métayers couchaient tous ensemble dans les dortoirs, les valets de ferme couchaient tous ensemble dans les écuries. Moyennant la somme d'un franc cinquante centimes, on avait, pour un, le souper et le coucher. Quand on était deux, le prix se soldait avec une pièce de cinquante sous.
C'était là que les deux cents hommes de M. Charette et du marquis de Kardigân avaient pris rendez-vous. Le patron du Cygne du Roi, véritable hercule et ancien Vendéen, était du complot et leur avait promis une hospitalité que ne soupçonneraient jamais les espions de la police.
À neuf heures du matin, Jean-Nu-Pieds et ses hommes arrivèrent; à onze, M. de Charette et les siens faisaient leur entrée. Il s'agissait de passer la journée sans que l'oisiveté de ces prétendus paysans donnât l'éveil.
L'aubergiste, Poulardet, les employait aux mille besognes très-visibles, qui font dire aux spectateurs:—Oh! oh! voilà de solides gaillards. On arriva ainsi jusqu'à cinq heures de l'après-midi. À ce moment M. de Charette ramena le marquis de Kardigân dans une salle basse. Ils devaient conférer sur le moyen de faire avoir à leurs soldats les fusils cachés dans la ville.
Là, au reste, n'était pas la seule difficulté. La tentative qui, primitivement, ne devait avoir lieu que le lendemain, ayant été avancée d'un jour, il fallait prévenir le gardien de ces armes.
—Rien de plus facile, dit Jean-Nu-Pieds. Je vais aller le trouver, il me connaît.
—Si nous envoyions Poulardet? observa M. de Charette. On le connaît à
Nantes. On trouvera tout naturel…
M. de Charette sentait que Jean-Nu-Pieds pouvait courir des dangers en sortant; et si, lui, était toujours prêt à s'exposer à un péril personnel, il trouvait inutile d'y exposer M. de Kardigân. Mais celui-ci tenait à son idée et n'était pas facile à convaincre.
—Non, non, dit-il, il vaut mieux que ce soit moi qui aille là-bas; demain, notre ami nous aurait attendu; aujourd'hui, il sera surpris, il faut que je puisse l'aider à tout préparer.
Quant à Poulardet, il nous sera bien plus utile ici que dans une mission. Qui mieux que lui pourrait répondre à un agent de la police secrète si par hasard il s'en présentait un?
—Soit, reprit M. de Charette. Alors j'irai moi-même.
—Non, mon cher baron, voici qui est encore plus impossible.
—Impossible? Pourquoi?
—Parce que vous êtes le chef.
—Et alors? cette raison ne vous empêche pas de vouloir partir cependant.
—Moi, je suis dans une position différente. Vous êtes le général en chef; moi je suis votre second… Rappelez-vous ce que vous disiez à Madame, quand à Vieillevigne elle s'opposait à ce que vous la sauvassiez; si Maurice de Saxe avait voulu faire comme M. de Lowendall, la bataille de Fontenoy eût été perdue!
—Soit… allez!
Jean-Nu-Pieds serra la main de M. de Charette.
—Il est maintenant cinq heures et demie, dit-il; à sept heures et demie, je serai de retour.
Avant de partir, le marquis alla trouver Aubin.
—Je te défends de bouger d'ici, lui ordonna-t-il.
Aubin se tut. Jean crut que l'ordre donné par lui suffisait. Il embrassa ses deux amis, et sortit sans s'apercevoir que le fidèle Breton nouait sa ceinture autour de sa taille, précaution qu'il prenait toujours avant de commencer une expédition. En effet, il n'y avait pas trois minutes que M. de Kardigân était sorti, qu'Aubin Ploguen sortait à son tour.
Les chouans savaient que l'heure approchait.
Jean avait été préparer les armes qu'ils devaient recevoir. L'heure passait trop lente à leur gré. Combien de minutes les séparaient encore de l'instant décisif!
Cependant, six heures et demie, sept heures et demie sonnèrent, et Jean-Nu-Pieds ne revenait pas. Aubin Ploguen ne paraissait également point. À neuf heures, M. de Charette commença à s'inquiéter. À neuf heures et demie, le signal convenu retentit à la porte de la rue.
—C'est lui, sans doute, pensa le chef vendéen.
Ce n'était pas lui, mais Aubin Ploguen, pâle et défait.
—Est-il ici? demanda-t-il d'une voix étranglée.
—Non…
—Oh! mon Dieu!
—Que s'est-il passé? s'écria M. de Charette, qui était survenu au bruit.
—Je le suivais à vingt pas. Il arriva à la maison convenue et y entra. Comme il m'avait défendu de le suivre, je m'étais caché derrière une borne. Il avait pénétré dans la maison à six heures moins un quart. À huit heures, ne le voyant pas revenir, je me hâtai d'aller frapper à la porte. Seulement, au lieu de faire le signal, je sonnai naturellement. Un domestique vint m'ouvrir et me demanda ce que je voulais. Je répondis que mon maître, M. Dubois, m'avait donné rendez-vous là. Il me fut répondu que M. Dubois était inconnu, et qu'au reste personne n'était venu de la journée…
M. de Charette restait confondu. Qu'est-ce que cela voulait dire? Henry de Puiseux s'offrit pour aller à la recherche de son ami; et il était impossible, en effet, de rien risquer sans armes.
Il permit à Henry de Puiseux de partir. Il était vers dix heures du soir.
À minuit et demi il n'était pas encore de retour. Alors M. de Charette, désespéré, comprit qu'une trahison ou une fatalité avait livré leur plan. Il n'y avait plus qu'à battre en retraite si c'était encore possible.
XVIII
LION ET RENARD
Voici ce qui était arrivé. Jean-Nu-Pieds était sorti tranquillement de l'auberge sans se presser, comme un homme qui se promène. Son costume de paysan breton lui donnait l'apparence d'un travailleur de la campagne qui, venu à Nantes pour ses affaires, en profite pour visiter la ville. Qui pouvait deviner, sous cette apparence débonnaire, le hardi chouan, le soldat indomptable?
L'agent royaliste, qui cachait dans sa maison les armes des Vendéens, se nommait M. de Révilly; il demeurait au n° 9 de la rue Vieille. La rue Vieille était peu éloignée de l'auberge. Le marquis de Kardigân arriva tout naturellement devant la demeure de M. de Révilly. Il n'avait aperçu rien de suspect sur son chemin. Personne ne l'avait regardé de cette façon singulière qui annonce le doute ou le soupçon.
Il sonna à la porte. Un domestique,—le même probablement que celui qui devait recevoir Aubin Ploguen quelques instants plus tard,—vint lui ouvrir.
—Nous sommes en juillet, dit Jean.
—Monsieur vient de la lande, répliqua le valet en s'inclinant.
C'était le mot de passe. Jean-Nu-Pieds suivit sans hésiter. On l'introduisit dans un salon, puis une seconde porte s'ouvrit, et on le pria de passer dans le cabinet du maître de la maison.
Cette pièce était sombre. Pourtant, le marquis de Kardigân distingua un homme assis à la table. Cet homme se leva en lui indiquant un siège. Presque aussitôt, Jean sentit une main s'appuyer sur son épaule; il se retournait déjà, quand on le saisit à bras-le-corps, et on le terrassa. Une voix,—celle de l'individu assis à la table,—dit: les menottes!
L'ordre fut exécuté en dix secondes, avant que M. de Kardigân ait pu avoir le temps de se défendre.
La même voix reprit:
—Bon! asseyez maintenant, monsieur.
On souleva le marquis, et il fut déposé sur un fauteuil avec une légèreté et une dextérité incomparables.
—De la lumière! ordonna encore le même personnage.
Jean-Nu-Pieds comprenait que toute défense était inutile. Comment pourrait-il résister? Une seule pensée le torturait. Le sentiment du danger couru par lui n'y entrait pour rien. Est-ce qu'il n'était pas de ces hommes, semblables au héros de Shakespeare, qui s'écriait superbement:
—Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour… seulement, je suis l'aîné!
Non: il ne songeait qu'au péril des siens. Évidemment, le secret avait été trahi. Mais par qui? La maison de M. de Révilly était devenue une souricière. Lui pris, ses amis seraient pris également.
M. de Révilly avait dû aussi payer de sa liberté le dévouement à sa cause, à son roi.
L'individu assis à la table se taisait toujours. Jean se taisait; mais il voyait seulement le geste par lequel cet inconnu se frottait vigoureusement le nez, en signe de satisfaction sans doute.
Enfin la lumière fut apportée, et tous les deux purent se contempler.
Ils se connaissaient sans le savoir. L'homme était notre vieil ami M.
Jumelle.
Le sous-chef de la police politique, une première fois dépisté par M. de Kardigân, lors de l'affaire de la rue du Petit-Pas, s'était bien promis de prendre sa revanche.
Et comme il était bien convaincu maintenant que le marquis avait été l'un de ces Buridans du bal de l'Opéra, dont la multiplicité l'avait tant intrigué, il croyait la tenir enfin, cette revanche tant désirée.
—Monsieur le marquis, dit-il, c'est avec un profond regret… hum! hum!… que je me vois obligé de vous annoncer que vous êtes mon prisonnier.
Jean-Nu-Pieds le regarda dédaigneusement, mais il se tut.
—Que voulez-vous, monsieur, il y a dans la vie des choses très-graves… des situations pénibles, et je suis vraiment désolé… hum! hum!… Oh! oui, désolé de vous être désagréable.
Pendant qu'il prononçait ses: hum! hum! M. Jumelle dévisageait son adversaire. Il espérait que, pendant les quelques minutes de répit qu'il donnait ainsi à sa phrase, un signe, un mouvement de physionomie trahirait la pensée secrète du marquis.
Mais le sous-chef de la police politique avait affaire là à forte partie. Jean-Nu-Pieds restait aussi impassible que s'il eût été dans son château.
—Nous avons saisi un dépôt de fusils dans cette maison… Tentative effroyable! Vous vouliez essayer un coup de main sur le château fort de Nantes… crime prévu et puni par la loi… Je me permettrai de vous faire observer, en outre, que vous avez été pris sur le fait… De plus en plus grave. Il en résulte que les derniers châtiments peuvent vous atteindre…
Nous savons déjà quel grand comédien c'était que M. Jumelle. Il nuançait délicatement ces menaces prononcées de sa voix paterne et douce. Jean-Nu-Pieds avait détourné la tête et semblait ne pas comprendre qu'elles s'adressassent à lui.
—Hum! hum!… Vous ne répondez rien, monsieur? C'est un tort, un tort extrême. Car, pensez-y!… Si vous continuez à garder ainsi un compromettant silence, la loi n'aura aucune raison de se montrer clémente… elle devra sévir et sévira avec une sévérité d'autant plus grande que votre position est plus élevée… Tandis qu'au contraire… si… vous consentiez à nommer… oh! pas tous! je ne vous demanderais pas cela; vous êtes un homme d'honneur, et… non, certes, pas tous! mais quelques-uns seulement de vos complices… Eh bien! alors…
Jean-Nu-Pieds ne prononça pas une parole, mais à la phrase insultante de M. Jumelle, il fit un geste de colère si terrible, que le fer des menottes faillit se tordre.
L'oeil du Vendéen étincelait. Son visage, déjà pâle, devint livide. M.
Jumelle recula instinctivement son fauteuil, en murmurant:
—Diable! j'ai bien fait de lui donner des bracelets.
Bracelets, c'est le mot d'argousin dont on se sert rue de Jérusalem pour appeler les menottes. Langue choisie!
—Vous ne me répondez pas?
Jean avait résolu de ne point prononcer une parole; mais il avait hâte d'en finir avec cette scène écoeurante. M. Jumelle répéta sa demande:
—Vous ne me répondez pas? Vous refusez de nommer vos complices?
—Oui.
—Vous savez ce qui vous attend?
—Oui.
—La mort!
—Je le sais.
—Possible! Mais… hum! hum!… c'est la mort honteuse, cachée, cette nuit même, dans les fossés du château.
—Peu m'importe.
Cela ne faisait aucunement l'affaire du sous-chef de la police politique; la mort du marquis n'était pas utile à son but, tandis que ses révélations pourraient l'être beaucoup. Que le lecteur ne soit pas étonné de ce que ledit mouchard ait pu croire qu'il obtiendrait un aveu d'un homme tel que M. de Kardigân. Il n'est pas donné à tout le monde de comprendre les natures loyales.
Aussi M. Jumelle s'était cru irrésistible en promettant à son prisonnier la vie en échange de sa trahison. Un peu dépité de voir sa ruse sans effet, il pensa que, peut-être, il n'avait pas été compris, ou qu'il ne s'était pas suffisamment expliqué.
—Vous ne saisissez pas, sans doute, toute la portée de ce que j'ai l'honneur de vous dire, appuya-t-il, en baissant un peu la voix. J'ai, depuis quinze jours, l'ordre de vous faire passer par les armes, si jamais vous me tombez entre les mains. Cet ordre, je serai, à mon désespoir, croyez-le bien! je serai obligé de l'exécuter, si vous m'y forcez.
De nouveau, Jean-Nu-Pieds toisa avec mépris M. Jumelle.
—Je me suis irrité tout à l'heure contre vous, dit le marquis de sa voix assurée et vibrante. J'avais tort. On ne doit s'irriter que contre ceux qui en valent la peine. Seulement, ne continuez pas ainsi; vous devez savoir que ce serait inutile. Vous avez l'ordre de me faire fusiller? Exécutez l'ordre.
—Monsieur le marquis, vous me désolez!
—Assez de pasquinades!
—Pasquinades!… hum! hum!…
—J'attends; et maintenant je ne prononcerai plus un mot.
M. Jumelle était réellement fort embarrassé. Il se heurtait à une volonté supérieure à son adresse. Le renard était vaincu par le lion. Par bonheur pour lui, un bruit de pas retentit dans le salon où M. de Kardigân avait été primitivement introduit. Heureux Jumelle! cela lui permit de changer aussitôt ses batteries. Il se leva et courut à la porte du salon:
—Vide! murmura-t-il; tout est sauvé.
Aussitôt il se précipita sur Jean, et lui serrant avec force les deux mains:
—Pardonnez-moi, monsieur le marquis, le rôle infâme que j'ai dû jouer auprès de vous! Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert!… Mais je suis des vôtres; au fond de l'âme, j'ai la même croyance que vous… Vous comprenez, maintenant; j'étais surveillé! Heureusement, mon espion vient de quitter la place… je suis libre, et vous allez l'être aussi.
Jean-Nu-Pieds haussa légèrement les épaules.
—Je ne vous crois pas, dit-il.
—Vous ne me croyez pas?
—Non.
—Oh!
Ce que M. Jumelle mit de désespoir, de navrement, dirions-nous, si ce mot était français, dans cette exclamation: «Oh!» est impossible à rendre. Ce: «Oh!» fut un poëme à rendre jaloux, s'ils l'avaient entendu, Kean, Lekain ou Got.
—Monsieur, dit nettement le marquis, pour un policier, vous avez été deux fois bête: la première, quand vous avez cru me faire peur; la seconde, quand vous croyez me tromper. Je ne vous crains pas et je ne vous crois pas.
Tout autre que M. Jumelle se serait déclaré vaincu; mais le sous-chef de la police politique ne reculait jamais:
—Je suis bien malheureux! murmura-t-il.
Puis avec force:
—Vous croyez que c'est vous seul que vous perdez?… Hélas! vous perdez aussi une autre personne…
—Une autre…
—Qui mourra sans vous, qui m'avait envoyé à vous… Mademoiselle
Fernande Grégoire!
—Fernande!
Jean-Nu-Pieds faillit tomber à la renverse. Pourquoi cet homme lui parlait-il de Fernande; de Fernande, dont sa pensée n'avait jamais pu se détacher, dont il avait pleuré si douloureusement l'étrange disparition?
M. Jumelle comprit que le coup avait porté. Il augmenta encore sa mine doucereuse. Pourquoi la comédie ne réussirait-elle pas jusqu'au bout? D'ailleurs, il avait une arme défensive à sa disposition pour parer toutes les ripostes que pourrait lui porter la méfiance du jeune homme.
Il se leva, et courut de nouveau à la porte pour jeter un second regard dans le salon, comme s'il craignait en effet d'être espionné. Puis, il revint, en se frottant les mains, vers son fauteuil, où il s'assit, après l'avoir avancé un peu vers M. de Kardigân.
—Je viens de sa part, dit-il.
—De sa part?
—Oui.
—Monsieur…
—Vous ne me croyez pas?…
Jean hésita. Enfin il répondit:
—Non, je ne vous crois pas!
M. Jumelle tira son mouchoir et essuya une larme absente. Puis, d'une voix pleine de pleurs, ce prodigieux comédien reprit avec un sanglot étouffé:
—Ah! je suis bien malheureux!
—Faites vite, monsieur, répliqua le marquis, qui jusqu'à présent ne semblait pas très-disposé à se laisser engluer par le doucereux agent de police.
—Oui! oui! n'importe! tout cela est dur; je suis bien malheureux!
Jean-Nu-Pieds détourna la tête.
M. Jumelle comprit que, pour avoir raison de son adversaire, il lui faudrait frapper un grand coup. Il prit dans son bureau une forte enveloppe, scellée de trois cachets rouges, et la tint à la main, en murmurant avec un accent impossible à traduire: Pauvre enfant!
—Monsieur…
—Ah! monsieur le marquis, j'avais une fille de son âge… aussi belle, aussi noble qu'elle… Elle était de ces anges qui n'appartiennent pas à la terre, et doivent bientôt retourner au ciel, leur véritable patrie… Dieu l'a rappelée à lui… Ma pauvre Lodoïska!… Elle s'appelait Lodoïska.
M. Jumelle essuya une seconde fois les larmes abondantes qu'il aurait pu verser, si, en effet, il avait eu une fille, si cette fille s'était appelée Lodoïska, et si, ayant eu une fille appelée Lodoïska, la poétique enfant affublée de ce nom «était retournée au ciel, sa véritable patrie…»
En vérité, Jean-Nu-Pieds ne comprenait plus rien à la scène qui se jouait devant lui et pour lui. Il avait un fonds de méfiance bien enracinée contre M. Jumelle, sans quoi il aurait certes pu se laisser tromper par les témoignages de sensiblerie et d'émotion, dont faisait preuve si remarquablement le sous-chef de la police politique.
Au reste, son esprit ne s'occupait que d'une chose. Que contenait cette mystérieuse enveloppe que M. Jumelle lui avait montrée comme si elle devait faire tomber toutes barrières entre le Vendéen et lui?
—Faites vite! répéta-t-il.
—Soyez tranquille, monsieur le marquis… je suis bien à plaindre…
N'est-ce pas votre opinion?
—Oui.
—Mais bien à plaindre?
—Certes.
—Mais extrêmement à plaindre?
—Oh! finissons-en, monsieur. Qu'avez-vous à me dire? Parlez, j'attends.
—Ah! vous avez pitié pour un père infortuné qui vous montre son désespoir… Infortunée Lodoïska! malheureuse Fernande! Cette enveloppe, monsieur, vous est envoyée par mademoiselle Grégoire…
—Par?…
—Oui, monsieur le marquis! vous regretterez bien de m'avoir soupçonné!
Vous me tendrez vous-même la main quand…
—Donnez, monsieur!
—Dans un instant. Il faut que je vous mette au courant de tout ce qui s'est passé. La pauvre enfant a été enlevée par son père.
—Je m'en doutais, murmura Jean.
—Vous peindre son désespoir, ce serait inutile, ce serait impossible! Séparée de vous, il ne lui restait plus qu'à mourir. Heureusement… j'étais là!
Il y a des intonations que l'écrivain ne peut rendre. Ces deux mots: «J'étais là,» prononcés par M. Jumelle, furent dits d'une façon plus que remarquable. Si on les avait entendus, sans doute que son engagement à la Comédie-Française eût été signé séance tenante.
Et la pose! Le sous-chef de la police politique s'était à demi rejeté en arrière; son corps était grandi de trente centimètres au moins; il dépassait le plafond. Sa main droite tenait l'enveloppe, avec l'attitude de mademoiselle Rachel tenant l'urne d'Émilie, pendant que sa main gauche se grattait avec satisfaction le bout du nez.
—Il y a là dedans le journal de sa vie, continua-t-il, depuis l'instant où elle a été brutalement éloignée de vous. Comme elle a souffert! Son père,—un monstre, monsieur le marquis,—l'a torturée de toutes les façons possibles! Pauvre ange! elle offrait à la persécution un front d'airain. Jamais je n'ai vu de résignation pareille… Puis, je vous le répète… heureusement, j'étais là!
—Donnez! donnez donc!
—Oui, mais vous me promettez…
—Je ne vous promets rien.
—Ah!…
M. Jumelle abandonna son nez pour sa nuque, qu'il gratta avec une égale vivacité. Mais, sans doute, il était confiant dans l'excellence de son arme, car il tendit l'enveloppe au jeune homme, qui brisa avec une anxiété fiévreuse les trois cachets de cire rouge qui la fermaient.
L'enveloppe contenait, ainsi que l'avait dit le sous-chef de la police politique, le journal de la vie de Fernande, écrit par elle, plus une lettre. Voici quelle était cette lettre:
«Quand lirez-vous ces lignes, Jean? Quand Dieu permettra-t-il que vous puissiez venir à mon secours? Mais, depuis huit jours, je commence à espérer. Un ami est venu à moi dans ma détresse. Il avait une fille de mon âge, et s'est attendri à ce souvenir. Jean, croyez M. Jumelle, qui vous remettra cette lettre… et pensez à moi qui souffre et qui pleure, et qui mourrai sans vous!
FERNANDE.»
Le premier mouvement de Jean-Nu-Pieds en lisant ces lignes fut de tendre la main à M. Jumelle, et de s'excuser auprès de lui des doutes qu'il n'avait cessé de ressentir pendant tout le cours de leur entretien. Heureusement, en levant les yeux, il vit le visage de l'agent de police se refléter dans la glace.
Pour lire la lettre de Fernande, le marquis de Kardigân s'était détourné. M. Jumelle croyait donc ne pas être observé. Les gens les plus habiles sont toujours pris par leur propre habileté. Il n'y a que la franchise qui ne soit jamais vaincue, qui triomphe toujours.
Jean-Nu-Pieds vit le visage de l'agent supérieur de la rue de Jérusalem, et il y lut une telle ruse inquiète, une telle fausseté, qu'il comprit aussitôt que dans tout cela se cachait un mystère. M. Jumelle avait évidemment abusé de la bonne foi de la jeune fille, et elle l'avait cru. Mais dans quel but? Il l'ignorait. Certes, la lettre était bien de Fernande; il ne lui était point permis d'en douter. Mais pourquoi lui remettait-il ce paquet que M. Grégoire l'avait chargé sans doute d'intercepter? Voilà ce qu'il ignorait et ce qu'il ignorerait jusqu'à ce qu'un indice quelconque fût venu lui révéler la vérité. Il n'y avait pas à hésiter. Montrer à M. Jumelle qu'il n'était pas sa dupe, c'était maladroit; tandis que lui laisser croire qu'il tombait dans le piége, lui donnait sur lui un incontestable avantage. C'est ce qu'il fit, malgré que son esprit répugnât à tout ce qui était mensonge. Il se retourna, et tendant la main à M. Jumelle, en dépit du dégoût qu'il ressentait:
—Je vous crois, monsieur, dit-il. Je regrette d'avoir pu douter de vous. Mais cette lettre me prouve surabondamment que je m'étais trompé. Que dois-je faire?
M. Jumelle était bien fort, car il éteignit le regard de triomphe qu'il allait jeter sur le Vendéen.
—Béni soit Dieu! dit-il.
—Que dois-je faire? répéta le marquis.
—Me croire!
—Je vous crois.
—Alors… attendez!…
M. Jumelle rapprocha encore son fauteuil de Jean-Nu-Pieds, et se penchant vers lui:
—Fuyez!
Malgré son énergie, M. de Kardigân frémit. Quelle trahison cachait donc cette proposition? Quelle infamie allait-il tramer, cet homme, cet espion?
—Fuir!
—Vous le pouvez.
Jean-Nu-Pieds serra la main de M. Jumelle.
—Comment cela?
—Je suis votre seul gardien. On ne sait pas, à la préfecture de police, que je suis des vôtres, bien que M. Gisquet commence à le soupçonner.
—Il n'y a donc pas de soldats dans cette maison?
—Non.
—Où est M. de Révilly?…
—En prison. Mais je le ferai également s'évader cette nuit.
L'anxiété de Jean-Nu-Pieds augmentait; il sentait que tout cela annonçait un danger pour ses amis, et il ne voyait pas encore comment il pourrait rompre les mailles du filet dans lesquelles ou voulait les enserrer.
—Bien, je fuirai, dit-il.
—Dans une demi-heure, mon valet de chambre va venir ici; je lui donnerai l'ordre d'aller chercher la garde. Pendant qu'il ira, je vous donnerai des cordes, et vous me lierez solidement les pieds et les mains; vous me bâillonnerez, et vous sortirez par le jardin. Une porte est creusée dans le mur, c'est par là qu'entrent les fournisseurs de la maison, je vous l'indiquerai et vous serez libre. De cette façon on ne pourra me soupçonner.
—Je vous remercie.
—Ne me remerciez pas! C'est à moi de vous être reconnaissant, au contraire. J'ennoblis mon infâme métier… infâme, puisque je dois poursuivre ceux que j'aime! Je vous enverrai mon domestique, dès qu'il sera venu, à un endroit que nous conviendrons. Vous pouvez avoir toute confiance en lui. C'est un vieux serviteur, un de ces fidèles et antiques domestiques comme notre époque de décadence n'en fournit plus.
À peine M. Jumelle finissait-il de parler, que son valet de chambre arriva. Celui qui était «un vieux serviteur, un de ces fidèles et antiques domestiques comme n'en fournissait plus cette époque de décadence,» n'était autre que la Licorne, l'horrible la Licorne…
Pour la circonstance, le mouchard a mis du linge blanc, une redingote dont les pans tombent jusqu'à terre, et de la poudre dans ses cheveux crépus…
XIX
LE JOURNAL DE FERNANDE
Jean-Nu-Pieds suivit le «loyal, le vieux serviteur,» ce seul Caleb survivant de tous les Calebs du temps passé! Ainsi que le lui avait dit M. Jumelle, une petite porte s'ouvrait dans le mur du jardin et conduisait à la campagne.
Notre héros marchait, préoccupé de savoir quelle trahison pouvait bien cacher ce subit intérêt de l'agent de police, et de ce que contenait le journal de Fernande.
La Licorne était aussi parfait dans son rôle que M. Jumelle dans le sien. Nous serions injuste en ne le reconnaissant pas. Il guida le marquis à travers le jardin, et là, d'une voix solennelle, il dit:
—Monsieur est libre.
Puis il ajouta, voyant que M. de Kardigân ne lui répondait rien:
—Où monsieur va-t-il se rendre, pour que mon maître lui donne de ses nouvelles, s'il est besoin?
—Ici, demain, à neuf heures du matin.
Jean-Nu-Pieds s'éloigna lentement.
À peine eut-il fait quelques pas, que la Licorne retira son habit respectable, frippa sa belle chemise à jabot, et fit voler la poudre qui donnait à sa chevelure affreuse une apparence si belle. Caleb était redevenu mouchard. Il suivit à distance Jean-Nu-Pieds, car la première partie du plan de M. Jumelle n'avait pas un autre but: faire espionner le chef vendéen, et découvrir ainsi la retraite des chouans dans la ville. Si le marquis de Kardigân trompait son attente et voulait profiter de sa mise en liberté pour s'enfuir dans la campagne, il serait toujours temps, grâce aux espions lancés sur ses traces, de s'en emparer de nouveau et de l'arrêter avant qu'il pût sortir de la ville.
Mais Jean-Nu-Pieds n'avait garde de se rendre à l'auberge du Cygne-du-Roi; il gagna tout simplement le meilleur hôtel de la ville, celui qui était le plus en vue, demanda une chambre et s'enferma chez lui.
Deux agents le surveillaient au dehors; mais peu importait au Vendéen; il était bien décidé à leurrer jusqu'au bout l'honorable M. Jumelle.
—C'est donc elle qui m'a écrit ceci, murmura le jeune homme quand il se trouva seul, ayant en face de lui cette enveloppe que lui avait remise M. Jumelle.
Il déplia ces papiers nombreux et lut:
«Jeudi.
—Où suis-je? je n'en sais rien. On m'a mise dans une chaise de poste, et on m'entraîne. O mon bien-aimé! si vous saviez tout! Un miracle seul peut me rendre à vous. Le désespoir est en moi. Ma seule consolation est de me dire que j'ai fait mon devoir.
Nous avons voyagé toute la journée, toute la nuit et encore toute la journée. Ce soir jeudi, nous sommes dans une petite ville que je ne connais pas. Mon père ne me quitte pas du regard. Il me sera impossible de profiter d'un instant de liberté pour vous faire parvenir ces lignes. Je les écris à tout hasard, ignorant si vous les lirez jamais. Avec nous voyage un royaliste, que je ne connais pas. Cet homme me fait peur. C'est lui qui est la cause première de nos malheurs. Mon père tremble aussi devant lui. Quel mystère existe-t-il donc entre eux?»
Samedi.
Encore une nuit et deux jours de voyage. Où suis-je? Ce matin, à l'un des relais, mon père m'a dit:
«—Lundi, nous serons arrivés au terme de notre voyage.»
Je n'ai pas répondu; mais j'ai frémi, car je préférerais un voyage éternel à ce qui m'attend quand nous serons au but. Ne m'en veuillez point si je ne vous en dis pas davantage. J'ai fait le serment de me taire. Plût à Dieu que je n'eusse fait que celui-là!
Mardi.
Nous sommes arrivés cette nuit. Dans quel pays de la France? Je l'ignore toujours, de même que j'ignore par quels endroits nous avons passé. Je me souviens que nous avons franchi une grande ville avant de parvenir à la maison que nous habitons. Notre voyage a duré six jours et cinq nuits. Nous avons dû faire beaucoup de chemin, car les relais étaient nombreux et bien fournis. L'homme dont je vous ai parlé et dont je ne sais pas le nom, a dit souvent: «Hâtons-nous, la route est longue.»
O mon seul aimé, Dieu sait ce que je souffre en étant ainsi séparée de vous, de vous à qui j'ai voué mon coeur, mon âme, ma vie! La Providence est cruelle, mais il faut s'incliner devant ses arrêts sans les discuter, quelque impénétrables qu'ils soient. Comme vous serez malheureux quand vous saurez tout!
La maison où je suis est triste et sombre. Si elle n'était pas égayée par un soleil d'été, elle serait lugubre. Devant mes fenêtres coule une petite rivière; mais je ne peux les ouvrir qu'en présence de mon père. On m'a donné une femme pour me servir. Elle ne parle pas français, et je ne comprends point le langage dont elle se sert. Il me semble que je fais un rêve affreux dont je vais m'éveiller, car, bien que je sache mon malheur irrémédiable, je désespérerais trop si je n'espérais pas.
Vendredi.
Ami, je vous écris toute tremblante encore; je suis brisée. Je viens d'avoir avec mon père et l'homme dont je vous ai parlé une scène effroyable. Oh! pourquoi Dieu permet-il de pareilles choses! Et je ne puis rien vous dire. J'ai fait serment de me taire. Si je parlais, vous comprendriez tout…
Jean! par pitié! renoncez à moi, oubliez-moi, que je n'existe plus pour vous… Oubliez le passé, chassez de votre coeur les espérances d'avenir que nous avions formées. Je suis bien malheureuse! Celui qui m'aurait dit jadis que je n'étais pas à bout de mes souffrances et que je pourrais souffrir davantage, je ne l'aurais pas cru. Quand tout nous séparait, j'étais moins infortunée et moins désolée qu'à présent.
Mon bien-aimé, sous quelle étoile maudite suis-je née! J'ai la mort dans l'âme. Quand je ferme les yeux, je revois votre image, et mon désespoir redouble. Je fais au ciel une ardente prière… que je sois seule à souffrir, et que ma destinée ne soit pas de bouleverser éternellement la vôtre!
Lundi.
Encore deux jours! Comme le temps passe vite! Il me semble que chaque heure écoulée me rapproche de l'instant fatal. Pourquoi le suicide nous est-il défendu comme un crime? Dans la tombe, je souffrirais moins.
Ami, ce matin, j'ai regardé pendant de longues heures la petite rivière qui coule sous mes fenêtres. Une fleur s'est détachée de la rive et a d'abord suivi le courant. Un moment, elle a voulu se retenir, mais le courant la reprenait toujours. Arrivée au milieu de larges feuilles de nénuphars, j'ai cru qu'elle pourrait résister à l'onde rapide qui la conduisait au loin. Pauvre petite fleur! elle a tourné sur elle-même et a repris le fil de l'eau jusqu'à ce que je l'aie perdue de vue.
Je me suis dit que c'était l'image de ma vie.
J'ai pensé à ma destinée qui était ainsi, et que rien ne pouvait arracher à l'abîme qui l'attendait… Pauvre petite fleur!
Mardi.
Encore un jour!… Jean! ne m'oubliez jamais, quoi qu'il arrive… Je vous demandais l'autre jour de chasser mon souvenir de votre coeur; aujourd'hui je vous supplie de l'y garder. Jean! qui m'aurait dit que tout cela arriverait quand la princesse, à qui j'ai voué mon éternelle reconnaissance, nous a mis la main dans la main?… Pourquoi ne suis-je pas morte, quand je vous ai cru enseveli sous les décombres de la Pénissière? Quand ces lignes vous parviendront-elles? Je ne sais; je les écris au hasard, attendant une heure propice, un moment, une espérance… Une espérance! comme si c'était un mot dans lequel je pusse croire!
Jeudi.
Je vous ai dit que la personne à qui obéit mon père était royaliste. Si je n'avais pas eu de terribles preuves de sa foi politique, je ne croirais jamais que ce monstre puisse croire à ce que vous croyez. C'est un homme de cinquante ans, à l'air dur, aux yeux froids. Je n'aurais jamais pensé que mon père pût courber le front ainsi. Je devine un mystère de honte…
Pourquoi faut-il que je sois obligée de me taire! Pourquoi ai-je juré de garder le silence!… Ce silence me tue! Ami, je vous en supplie encore, ne me maudissez pas, ne m'oubliez pas. Une seule chose..
Jeudi soir.
J'ai été interrompue par un homme qui est entré dans ma chambre… Il s'est avancé prudemment jusqu'à moi, en prêtant de minute en minute l'oreille, comme s'il craignait d'être surpris…
Oh! mon ami, Dieu le bénisse, car je lui dois la première joie que j'aie eue depuis que je vous ai quitté…
Il m'a pris la main et m'a dit que mon père était son ami, mais que je lui avais fait pitié et qu'il voulait me secourir. J'étais devenue méfiante, et peut-être allais-je l'éloigner, quand je l'ai regardé. Il a l'air bon et doux. Pauvre homme!… Il a perdu une fille de mon âge, et c'est ce qui l'a touché.
—Vous aimez M. de Kardigân? m'a-t-il dit.
—Monsieur…
—Je suis votre ami.
—Mon ami?
—Et je vous le prouverai. Vous êtes ici au château de Quiévrain, dans la Côte-d'Or. La ville où vous avez passé, c'est Dijon. Le village que vous apercevez là-bas, dans ce creux, c'est le village de Léry. Écrivez à M. de Kardigân où vous êtes, je me charge de faire parvenir la lettre.
—Oh! soyez béni!