Alors il a serré mes deux mains dans les siennes avec affection.
—Vous me rappelez ma pauvre fille; elle aurait votre âge. Elle était douce et bonne comme vous. Quand je vous ai vue si malheureuse, je me suis juré de vous protéger en souvenir de ma chère Lodoïska. Plût au ciel que, si elle eût vécu, elle eût trouvé quelqu'un pour la sauver, comme je veux vous sauver…
Si j'avais pu avoir encore de la défiance, elle aurait disparu, car de grosses larmes brillaient dans ses yeux…
C'est une protection de Dieu qui a permis que quelqu'un pût encore s'intéresser à moi. Il vous remettra ces lignes… O mon ami, celui qui m'aurait dit cela, il y a huit jours, m'eût rempli le coeur de joie; aujourd'hui, j'ai peur. Je me dis que ce sera pour vous une douleur si grande!
Mon protecteur s'appelle M. Jumelle. Il m'a tout raconté. Pour arriver ici, il faut partir de Paris par la route royale de Dijon. Arrivé à un petit village nommé Verrey, et qui est un peu après Montbard, il faut prendre la route de Saint-Seine-l'Abbaye. De Saint-Seine-l'Abbaye à Siry, il y a quatre lieues, en passant par le village de Lamargelle. À Léry, il y a deux châteaux; celui où l'on m'a renfermée est enfoncé au milieu des arbres. Je vous dis tout cela, et pourtant, mon ami, je vous le dis sans espérance; mais ce nous est une âpre joie de penser que ceux que nous aimons pourront nous suivre par le coeur.
L'homme devant qui tremble mon père est en effet un royaliste. Il se nomme M. d'Héricourt. Cela m'étonne, car c'est un misérable…
Vendredi.
Hier au soir, j'ai interrompu ma lettre. Maintenant que je sais que vous la lirez, les idées m'arrivent en foule. Autrefois je pleurais trop: mon amour seul parlait. Ami, ne m'en veuillez pas du mystère que je suis obligée de vous cacher. Je suis sous le coup d'une iniquité telle, qu'il me paraît impossible que Dieu la laisse s'accomplir.
J'ai essayé de m'enfuir, mais je n'ai pas pu; mon père m'a même refusé la présence du curé de Léry. Je comptais sur sa parole pour donner un cours meilleur à mes pensées.
Car je suis prise de colères et de révoltes. La destinée me frappe si cruellement et à coups si redoublés, que je me sens en rébellion contre elle.»
* * * * *
Le journal de Fernande s'arrêtait là. Jean-Nu-Pieds resta en proie à mille sentiments divers quand il eut fini la lecture de ces lignes déchirantes. Il y avait dans ce que lui disait sa fiancée un mystère, selon le mot dont elle se servait, qui faisait naître son épouvante. Quoi! elle le suppliait de l'oublier, de ne plus penser à elle! puis, un peu après, elle se repentait de sa demande, et, pour la seconde fois, elle le conjurait de l'aimer toujours et de conserver son souvenir éternellement vivant!
—Lui aurait-on fait jurer de ne pas m'épouser? pensa-t-il. Mais elle me le dirait. Ce ne peut être cela. Qu'est-ce donc alors?… Ma tête se brise…
Jean-Nu-Pieds avait quitté le Cygne du Roi à cinq heures et demie. Il avait été arrêté à six heures. Sa conversation avec M. Jumelle avait duré deux heures. Il devait donc, en ce moment, être onze heures ou minuit.
—Ce Jumelle a joué un rôle, continua M. de Kardigân. Évidemment, il a abusé de la confiance de cette pauvre enfant. Il m'a rendu à la liberté, espérant que je trahirais les nôtres; mais j'aimerais mieux mourir… Ah! si mon brave Aubin était là!…
Il regarda le papier sur lequel avait écrit Fernande, et le baisa:
—Voilà tout ce qui me reste d'elle. Amour, tendresse, dévouement, tout ce qui faisait battre mon coeur est là-dedans. Où est-elle? ne lui a-t-il pas menti?
Jean-Nu-Pieds ouvrit la porte de sa chambre, et se trouva dans le corridor de l'hôtel où il était descendu. Il arriva bientôt dans la rue. Son oeil perçant distingua à droite et à gauche un homme en embuscade. Que lui importait? Il voulait marcher, non pour aller quelque part, mais pour respirer à pleins poumons l'air plus vif de la nuit. Il avançait droit devant lui.
Les passants étaient rares. Dans une ville de province, minuit c'est quatre heures du matin à Paris. Les deux agents qui le guettaient le suivirent à distance. Jean-Nu-Pieds feignit toujours de ne pas les voir. Une idée venait de germer dans son cerveau, idée qui prenait corps à mesure que se condensait sa pensée.
S'il pouvait échapper à ces agents!
C'était difficile, et cela pouvait être dangereux. Il ne fallait pas qu'il fît consciencieusement cette trahison involontaire dont voulait le rendre coupable le sous-chef de la police politique.
Jean marchait lentement. À mesure qu'il faisait du chemin, il voyait les deux agents qui se rapprochaient de lui. Enfin, il arriva sur le bord de la Loire. Il retourna vivement la tête en arrière et regarda. Cinq mètres le séparaient à peine de ses suivants. Alors il enjamba le parapet du pont et se jeta à l'eau. Deux exclamations de colère retentirent.
Elles furent suivies d'une double chute. Mais M. de Kardigân avait calculé son action. Évidemment les agents de police croiraient qu'il s'était laissé aller à un courant et feraient de même.
Au contraire, Jean-Nu-Pieds remonta le courant en quelques brassées, et se tint caché contre une arche, pendant que les doux mouchards descendaient la Loire vers Saint-Nazaire.
Alors il regagna le rivage et prit sa course. Si ceux qui étaient attardés dans les rues virent cet homme, nu-tête, dégouttant d'eau, courant de toute la vitesse de ses jambes à travers les rues et les ruelles, ils ne durent pas comprendre quelle folie l'agitait. M. de Kardigân voulait faire perdre sa piste aux limiers de la police. Enfin, au bout de trois quarts d'heure, il se trouva éloigné du Cygne du Roi d'une lieue environ. Il se tapit dans une porte et attendit. Personne ne parut. Il attendit encore. Une horloge lointaine sonna deux heures du matin. Il se remit à marcher lentement et prudemment cette fois, en faisant toutes sortes de détours. Ce ne fut qu'à trois heures et demie du matin qu'il arriva devant le Cygne du Roi. Il se hâta de faire le signal convenu. Maître Poulardet, l'aubergiste, faillit tomber à la renverse en l'apercevant.
—Vous! monsieur le marquis?
—Où sont-ils?
—Partis!
—Dieu soit loué!
—Mais ils vous ont donc relâché?…
Jean-Nu-Pieds n'avait ni le temps ni le désir de faire, avec l'honorable Poulardet, une conversation suivie. Il se hâta de monter dans une chambre où l'aubergiste lui apporta des vêtements de rechange.
—Qu'allez-vous faire, monsieur? lui demanda le brave homme.
—Écoute, mon ami, répliqua Jean-Nu-Pieds, qu'a dit M. de Charette en partant?
—Rien.
—Le coup?…
—Manqué.
—Alors, voilà ce que tu vas faire. Il me faut de l'argent d'abord.
As-tu deux mille francs chez toi?
—J'en ai cinq mille, c'est toute ma fortune.
—Je les prends, avec un de tes chevaux. Va demain à l'état-major de la place et fais viser un passe-port pour Angers, tu me l'apporteras.
—Le signalement?
—Va toujours. Tu es connu dans la ville, peut-être n'écrira-t-on pas le signalement sur le passe-port, d'autant plus que ce n'est que pour aller à Angers. Je partirai demain soir.
M. de Kardigân était brisé de fatigue; il s'endormit profondément cette nuit-là. Au matin, quand il s'éveilla, le maître du Cygne du Roi était assis au pied de son lit.
—Vous avez deviné juste, monsieur, on n'a pas écrit le signalement.
En effet, pour les petits parcours, les autorités civiles et militaires ont l'habitude de négliger cette formalité. Jean-Nu-Pieds prit un rasoir et fit tomber sa moustache sous l'acier; ensuite Poulardet lui coupa les cheveux ras.
—J'ai changé d'idée, dit-il; au lieu de partir la nuit, je partirai en plein jour. Fais seller un cheval; je le laisserai à Angers chez une personne que tu m'indiqueras.
Le marquis de Kardigân ressemblait, avec son chapeau mou, son vêtement de laine et ses guêtres montant aux genoux, à un métayer de la campagne. Il partit, à cheval, sans se presser, et prit la route d'Angers. Il comptait y coucher et prendre le lendemain la diligence de Paris.
À la place d'Angers, on ne fit aucune difficulté de lui donner un passe-port pour Paris, en échange de celui qu'il donna. Le Maine-et-Loire était calme depuis longtemps. Dans ce département, M. le baron de Cambourg et M. de la Paumellière étaient les seuls qui tinssent encore la campagne. Et il était probable que, ainsi que M. de Charette, ils ne tarderaient pas à poser les armes.
M. de Kardigân partit le lendemain pour Paris par la diligence. La route fut longue; mois il préférait voyager lentement et voyager sûrement.
Il entra à Paris le 26 juillet. La ville était sourdement agitée. Pendant ce long règne de Louis-Philippe, que les parlementaires dépeignent comme si calme et si tranquille, il n'y eut pas une heure où l'honnête homme pût être assuré de son lendemain. Ce fut l'émeute en permanence et la révolte organisée. C'est que tout gouvernement dont l'origine est flétrie est un gouvernement impossible. Pendant dix-huit ans, on dut craindre tous les jours ce qui est arrivé aux journées de Février. Ce qui commence par la barricade finit par la barricade. C'est fatal.
En toute autre circonstance, Jean-Nu-Pieds aurait tenu compte de ce trouble des esprits; mais il ne pouvait que penser à une chose: retrouver Fernande.
XX
LE CHÂTEAU DE LÉRY
À Paris, on peut tout acheter avec de l'argent. C'est la ville où rien ne manque, la patrie du veau d'or. Le marquis de Kardigân, en prenant la diligence à Angers, savait que rien ne lui serait plus facile que de trouver une chaise de poste et des relais bien préparés. Avec les cinq mille francs de Poulardet, il pourrait aller au bout du monde. Ce fut par une chaude matinée de la fin de juillet qu'il partit.
Sa voiture traversait, au galop de quatre vigoureux chevaux, la barrière de Charenton, et s'engageait sur cette longue et triste avenue, qui maintenant s'appelle la route de Lyon.
Jean-Nu-Pieds n'était pas disposé à se laisser aller au charme puissant de la nature: le vent léger et tiède qui jouait à travers les arbres à demi couchés, au loin le murmure sourd de la grande ville à son réveil; plus près, le cours capricieux de la Marne. Pour un Breton, le paysage ne manquait pas de poésie. Le Parisien n'est-il pas aussitôt ému par l'aspect des dolmens druidiques et des landes montueuses?
Nous ne suivrons pas notre héros dans tous les détails de son voyage. Le lendemain matin de son départ, vers quatre heures, il courait sur la route de Verrey à Saint-Seine. Montbard était dépassé. Montbard et Verrey sont aujourd'hui deux stations de la ligne Lyon-Méditerranée. Le chemin de fer a civilisé un peu les environs du pays de Buffon, et les routes nationales, voire même celles du département, sont largement carrossables. Mais en 1832, il n'en était pas de même; la chaise de poste devait quitter souvent le galop pour le pas long et allongé des charrettes de campagne.
La route ne faisait que monter et descendre. Vers midi, Jean-Nu-Pieds arrivait à Saint-Seine-l'Abbaye, le dernier relais.
Cinq kilomètres le séparaient encore de ce château de Quiévrain, près du village de Léry, où était enfermée Fernande. Il fit hâter le départ, et la chaise de poste fila comme le vent sur une route ombragée d'arbres. Cette partie de la Côte-d'Or est peut-être la plus belle de France.
Qu'on nous pardonne si l'émotion nous gagne en en parlant. C'est à Léry même que nous avons été élevé. On nous a montré les ruines de ce château de Quiévrain, et la voix naïve du paysan nous a raconté plus d'une fois la légende de la prisonnière. Nous n'avons qu'à fermer les yeux pour revoir dans ses moindres détails ce paysage adorable où se sont écoulés les meilleurs et les plus calmes de nos jours d'autrefois.
Que de chers souvenirs! que d'heures aimées le coeur évoque!
Nous avons dit qu'après Sainte-Seine, la route débouche sur le village de Lamargelle. Le marquis de Kardigân devait y passer sans y jeter les yeux. L'art exquis d'un ancien gentilhomme, M. d'A…, n'avait pas encore doté ce pays alors perdu, d'un des plus fastueux châteaux qui existent en France.
En quittant Lamargelle, la route monte par un chemin rocailleux bordé de broussailles où se jouent l'épine-vinette et la mûre bleue. Après une montée de cinq minutes, on arrive sur un plateau; à gauche, en allant vers Léry, surgit un petit bouquet de bois où croit éternellement une mauve verte et jaune, faite comme de la dentelle. Faisons encore cent mètres. A droite, derrière un champ de sarrazin, apparaît un second bois, Charmois. Les arbres sont de moyenne grandeur, et ont poussé à même sur un sol rocailleux et sec. Marchons toujours. A une petite distance, une croix de pierre dresse son front noirci par le temps. La route subit alors une forte déclinaison et s'enfonce entre une plaine montueuse à gauche, et une espèce d'abîme à droite. Au bas de cet abîme coule la petite rivière, l'Ignon, soeur de ce Lignon que le baron d'Urfé a immortalisé dans l'Astrée.
C'est là que l'oeil découvre un merveilleux paysage. Que Corot ou Théodore Rousseau puissent le contempler un seul instant et ils auront tôt fait de le transporter d'un coup de pinceau sur leur palette magique. À partir de la rivière se lèvent deux collines qui s'étagent au-dessus d'un chemin creux. Au front de ces collines courent deux forêts, l'une verte, l'autre bleue, tant la condensation des couleurs produit, suivant la distance, un effet varié.
La seconde de ces forêts qui portait et porte encore le nom de Chameaux, expliqué par les bosses que la nature lui a données, laisse apercevoir au voyageur une ferme, close d'arbres, et qui paraît à l'oeil, à distance, comme une oasis dans un désert de feuillage.
Cette ferme a été bâtie sur les ruines et avec les pierres mêmes du château de Quiévrain.
Jean-Nu-Pieds s'arrêta à contempler le château qu'il voyait de loin et s'abîma dans ses pensées. Ces quatre murs, à l'aspect de donjon féodal, renfermaient donc ce qu'il avait le plus aimé. Il laissa la chaise de poste au village de Léry.
Le château de Léry, déjà construit alors, est occupé aujourd'hui par une ancienne célébrité médicale, M. G…, qui est venu demander à la campagne le repos qu'il a si bien gagné sur le champ de bataille de la science et de l'humanité. En 1832, il était occupé par un vieux gentilhomme, trop vieux pour chouanner encore comme il l'avait fait sous la première République.
Le hasard voulut que, en faisant dételer ses chevaux au village, le marquis de Kardigân entendit prononcer le nom de ce gentilhomme. Il s'appelait M. de Kersaudiou. Ce nom lui était familier. Son père l'avait dit souvent comme celui d'un de ses anciens compagnons les plus braves et les mieux aimés.
Jean-Nu-Pieds vint sonner à la porte d'entrée, qu'ombrage un marronnier gigantesque.
—M. de Kersaudiou? dit-il au domestique qui se présenta.
Le valet jeta un coup d'oeil sur le marquis. Jean avait, nous le savons, les cheveux ras; sans barbe ni moustaches, avec son costume de laine, il semblait un jeune fermier de la Beauce ou de la Brie. Mais le cachet de noblesse suprême empreint sur ses traits révélait au premier regard l'homme de race.
Le domestique pria Jean d'entrer et l'introduisit dans un long couloir, sur lequel donnait le salon du château.
M. de Kardigân envia ce calme et ce repos profond qui l'entouraient. Il se dit que vivre en un pareil lieu avec Fernande, loin des agitations fébriles, loin des douloureuses luttes du temps, ce serait le bonheur. M. Kersaudiou parut.
Il avait quatre-vingts ans, mais sa sève bretonne ne pouvait point se tarir avec les années. Il portait haute et fière sa tête blanche, sur laquelle le temps avait neigé.
—Vous avez désiré me parler, monsieur? dit-il à Jean.
—Excusez-moi, monsieur, répondit le jeune homme, si je me suis permis de vous importuner, sans avoir l'honneur d'être connu de vous. Je suis un proscrit. Mon nom seul suffirait à me perdre. Aussi, je vais me nommer aussitôt à vous: je suis le marquis de Kardigân.
Un rayon éclaira le visage du vieillard.
—Le fils?…
—Oui, monsieur; le fils de votre ancien compagnon d'armes.
M. de Kersaudiou serra les deux mains de Jean-Nu-Pieds dans les siennes.
—Marquis, je vous aimais et je vous aime. Toute la France royaliste a senti son coeur battre au récit de votre épopée de la Pénissière. J'ai été l'ami du père pendant soixante ans; j'étais l'ami du fils avant de le connaître. Me faites-vous l'honneur de venir me demander un asile? Serais-je assez heureux…
—Merci, monsieur. Grâce à Dieu, si je suis proscrit, je ne suis pas poursuivi. Croyez que, le cas échéant, j'accepterais avec joie votre généreuse hospitalité. Je venais seulement vous demander…
Jean-Nu-Pieds détourna la tête un instant pour cacher la rougeur qui montait à son front.
—Parlez, marquis.
—Pour vous demander de me conduire au château de Quiévrain.
—Rien n'est plus facile.
—Je voudrais, cependant, ne m'y rendre que ce soir.
—Je suis entièrement à vos ordres.
—Merci, monsieur, je n'ai pas besoin de vous dire combien votre bon et généreux accueil me touche.
—Pas un mot de plus, marquis, vous êtes ici chez vous. Je vais vous présenter à ma famille. Je vis ici, en été, avec quatre générations autour de moi… Je suis très-vieux. Jean-Nu-Pieds s'inclina devant le vieillard aussi bas que devant un roi. N'était-ce donc pas aussi une royauté, cette majesté de la vieillesse? Quatre générations! M. de Kersaudiou s'était marié en 1770. Il avait vu successivement Louis XV, Louis XVI, la République, la Terreur, le Directoire, le Consulat, l'Empire, la première Restauration, les Cent-Jours, Louis XVIII, Charles X, et enfin l'usurpation criminelle du duc d'Orléans. Son fils avait soixante ans, son petit-fils quarante et un ans, son arrière-petit-fils vingt ans. Enfin, son arrière-petite-fille venait de se marier et était accouchée d'un fils. Il était trisaïeul.
Toute la famille attendait son chef. Quand M. de Kersaudiou entra dans la salle à manger, où elle était réunie pour le repas du soir, tout le monde se leva. Le vieillard tenait la main de Jean.
—Mes enfants, dit-il, je vous présente un des meilleurs gentilshommes de France, le fils d'un ancien ami, qui fut le mieux aimé de mes compagnons d'armes.
Le fils, le petit-fils et l'arrière-petit-fils du vieillard vinrent tour à tour tendre la main au marquis.
Celui-ci sentit les larmes monter de son coeur à ses yeux, en présence de cette majesté de la vieillesse, jointe à cette grandeur de la famille.
—Ne me demandez pas son nom, continua M. de Kersaudiou. Il s'appelle: un ami.
XXI
LA RECHERCHE
Tout ce que la délicatesse peut renfermer de procédés exquis fut prodigué au marquis de Kardigân. Au bout de dix minutes, il se sentait comme chez lui dans cette noble famille. Il ne fallait rien moins que tant d'aimable cordialité pour consoler un peu son esprit de sa constante, de sa douloureuse préoccupation. Après le repas, M. de Kersaudiou vint dire à Jean que les deux chevaux étaient sellés.
—Comment, monsieur, s'écria le jeune homme, vous allez prendre la peine de m'accompagner vous-même?
—C'est mon devoir, répliqua noblement M. de Kersaudiou. Je ne veux pas quitter un seul instant celui qui me fait l'honneur d'être mon hôte.
Le petit-fils du vieux gentilhomme voulut faire également partie de l'excursion. On sella un troisième cheval, et la petite troupe partit au grand trot.
Nous avons décrit en quelques lignes le paysage qui forme un cadre si poétique au bois de Chameaux. C'est la nature agreste et sublime en même temps dans tout son charme le plus puissant. Les trois cavaliers prirent le chemin creux qui longe la rivière de l'Ignon, en laissant derrière lui le village de Léry. Ce chemin va en s'enfonçant, entre des champs en collines à gauche et les prairies à droite. Par les temps clairs, on aperçoit dans le fond, ainsi qu'un décor de Thierry, le clocher de fer-blanc du joli bourg de Fresnay.
Les cavaliers prirent le galop et entrèrent sous bois, dans une espèce de quadrilatère dont la route formerait la base. Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des branches tombantes des jeunes chênes et de l'ombrage épais des hêtres gigantesques. En vingt minutes ils gagnèrent la clairière, où s'élevait le château de Quiévrain.
Les appartements du château paraissaient vides. Les fenêtres étaient fermées. A peine, de temps à autre, la tête d'un valet d'écurie ou d'un garçon de ferme paraissait derrière les vieux murs croulants; car si le château du Quiévrain n'existe plus aujourd'hui, c'est que ses constructions séculaires ont fondu sous l'action du temps. Il est mort de vieillesse. Les pierres ainsi que les hommes ont leur âge. Notre-Dame de Paris vivra plus longtemps, parce que le génie l'a vivifiée à sa naissance. Jean-Nu-Pieds eut un serrement de coeur quand il vit cette sinistre solitude. Qu'était donc devenue Fernande si elle n'y était plus? Si elle y était encore, comme elle devait souffrir, enfermée dans cette prison!
Cependant, M. Guy de Kersaudiou, le petit-fils du vieux chouan, avait agité la sonnette qui pendait à la porte d'entrée. Ceux qui étaient du pays avaient pu donner au marquis de Kardigân les renseignements désirables. Le château de Quiévrain appartenait à une notabilité du parti orléaniste, M. Legras-Ducos. Jean avait demandé vainement à ses nouveaux amis quel était ce M. d'Héricourt, ce royaliste, dont la jeune fille lui parlait dans son journal. Ce nom leur était inconnu.
Un valet d'écurie vint ouvrir:
—M. Legras-Ducos est-il ici? demanda Jean.
—Oh! pour çà, non!
—Il n'y a personne au château?
—Oh! pour çà, oui.
—Qui?
—Il y a moi, m'sieur.
L'imbécile laissa échapper un large sourire sur sa face pleine et bête. Jean-Nu-Pieds, impatienté, allait passer outre, quand Guy de Kersaudiou lui mit la main sur l'épaule.
—Dites-moi, mon ami, continua-t-il, votre maître est venu ces derniers temps?
—Pour çà, oui.
—Quand?
—Il y a des jours déjà.
—Combien de jours?
—Je sais point.
—Comment vous ne savez point combien il y a de jours qu'il est venu?
—Oh pour çà, non.
«Oh! pour çà oui!—Oh! pour çà non.»
C'est une locution employée beaucoup dans certaines campagnes. Les paysans de la Côte-d'Or et d'une partie de la Normandie ne se font pas faute de s'en servir.
—Voyons, vous me direz au moins quand votre maître est reparti?
—Pour çà, non!
—C'est trop fort. Vous ne savez point quand M. Legras-Ducos a quitté le château?
—Si, je le sais.
—Vous me dites non.
Le valet sourit d'un air malin.
—Pardon, excuse, m'sieur, not' maître a quitté la maison hier matin, mais je ne sais pas quand il est reparti.
Il était heureux encore qu'un pareil idiot consentît à faire seulement une réponse. Les trois gentilshommes n'avaient pas le droit de se plaindre. Guy de Kersaudiou continua:
—Est-ce qu'il avait du monde avec lui?
—Pour çà, oui.
—Combien de monde?
Le valet compta sur ses doigts.
—Sept personnes.
—Sept.
—Pour çà, oui.
Jean-Nu-Pieds prit dans sa poche une belle pièce de cinq francs en argent, et la lui mit dans la main.
Le paysan pâlit, rougit, et enfin éclata de rire avec force. Il était si peu habitué à de pareilles aubaines!
—Vous voulez savoir qui?
—Oui.
—Il y avait le maître, ça fait un; un monsieur, ça fait deux; son chien, ça fait trois; ses deux chevaux, ça fait cinq; le cocher, ça fait six; et une dame, ça fait sept.
—Quel âge avait cette dame?
—Oh! un âge gros! Peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien plus.
M. de Kardigân n'y comprenait plus rien.
Cette dame, qui avait «peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien plus,» ne pouvait assurément pas être Fernande.
—Il n'y avait pas une jeune fille? demanda-t-il avec anxiété.
—Oh! pour çà, oui, m'sieur!
—Pourquoi ne la nommez-vous pas?
—J'ai entendu M. Legras-Ducos qui disait en parlant de la jeune demoiselle: «On ne peut pas compter sur elle;» alors moi, je ne l'ai pas comptée, na, dame!
Cette imbécillité triomphante était de celles contre lesquelles une réplique est inutile. Il n'y avait absolument qu'à profiter, autant que possible, des renseignements qu'on venait d'acquérir, et soi-même les compléter.
MM. de Kersaudiou eurent l'idée, très-pratique, d'aller au village de Maulais, à sept kilomètres de là, chez un de leurs amis. Le château de Quiévrain faisait partie de la commune de Maulais; on pourrait peut-être les y renseigner. Ils reprirent le grand trot, et regagnèrent la route. Trois quarts d'heure après, ils entraient à Maulais, dans la propriété de M. le baron de Thuringe.
Par bonheur, M. de Thuringe avait rencontré M. Legras-Ducos la veille de son départ. Le propriétaire du château de Quiévrain lui avait dit qu'il avait chez lui un de ses amis, M. Grégoire, et sa fille, mademoiselle Grégoire. Il espérait, avait-il ajouté, les garder pendant quelque temps, mais une nouvelle imprévue, apportée la veille par un courrier, le forçait de partir le lendemain avec ses hôtes.
Tout commençait à s'éclaircir pour Jean-Nu-Pieds.
Fernande était venue bien réellement au château de Quiévrain, et l'avait quitté. M. de Thuringe croyait que M. Legras-Ducos avait été dans une autre de ses terres, située au sud de Bordeaux, dans les Landes.
Les trois gentilshommes remercièrent le baron de ses gracieux renseignements, et revinrent à Léry. La décision à prendre était facile. Jean-Nu-Pieds résolut de se diriger immédiatement sur Bordeaux. C'était un autre voyage de huit jours.
M. de Kersaudiou, son petit-fils surtout, s'étaient pris pour le héros vendéen d'une rare affection. Jean avait tenu à ce que toute la famille sût qui il était. Ce n'était pas sous un pareil toit qu'une trahison était à craindre. Le soir, on le pria de parler à la jeune génération de cette guerre de géants qu'il venait de subir. Le marquis de Kardigân leur raconta, dans un langage simple et poétique, la légende de la Pénissière. Un frisson d'admiration fit courber toutes ces têtes, celle du vieillard, de l'aïeul, de l'ancêtre, comme celle de l'adolescence de quinze ans. Et ils avaient en face d'eux un de ces héros dont l'aventure les enthousiasmait. Ceux qui étaient élevés dans l'amour et le respect du Roi de France devaient apprendre de bonne heure comment on mourait pour lui.
Guy de Kersaudiou, au moment où on allait se dire adieu—car Jean partait la nuit même—se présenta devant son ami, en costume de voyage comme le marquis.
—Je vais avec vous, dit-il.
—Avec moi?
—Vous le voyez.
—Oh! merci! merci de cette bonne pensée; mais je ne souffrirai pas que vous quittiez ainsi les vôtres. Non, mon ami, restez. Je serais égoïste si j'acceptais un pareil sacrifice. Non, je ne veux pas que vous m'accompagniez.
Mais à tout ce que put lui dire M. de Kardigân, M. de Kersaudiou ne répliqua rien. Enfin, à une dernière insistance du marquis:
—Mais, cher marquis, dit-il, tout ce que vous pourriez me répondre ne me sera de rien. A moins que vous ne m'assuriez que ma présence vous importune, je pars avec vous. Il peut survenir, obligé que vous êtes de vous cacher, telle circonstance qui vous force à avoir besoin du dévouement immédiat d'un ami. Je ne me pardonnerais point de n'avoir pas été là pour vous aider.
Il n'y avait rien à répliquer.
La chaise de poste, qui avait amené Jean, l'emmena avec son nouvel ami.
M. de Kardigân ne devait pas tarder à s'apercevoir que la résolution du gentilhomme bourguignon était dictée par la prudence.
En arrivant à Dijon, les deux voyageurs s'étaient rendus à l'hôtel de la Cloche. Le lendemain, à leur réveil, au moment où ils allaient repartir, Jean-Nu-Pieds eut l'idée d'ouvrir un journal jeté sur une table dans le salon de l'hôtel. Il portait la date de la veille. Aux dernières nouvelles, le marquis de Kardigân lut cette dépêche par courrier invraisemblable:
«Nantes, minuit.
Le célèbre chef vendéen, marquis de Kardigân, plus connu sous son nom de guerre de Jean-Nu-Pieds, a été arrêté hier et va passer devant la juridiction militaire.»
Jean crut rêver.
XXII
CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ
Le premier sentiment de l'honorable M. Jumelle, en apprenant que Jean-Nu-Pieds s'était échappé, avait été la colère. Il commença par corriger à coups de pied le malheureux la Licorne. Bien qu'homme libre, le mouchard ne trouva rien à redire à cette façon de prouver son mécontentement. Aujourd'hui la Licorne serait électeur: ô progrès des temps! Mais, passons.
M. Jumelle était trop intelligent pour ne pas comprendre que cela avançait fort peu ses affaires. Le marquis de Kardigân ne reviendrait pas se mettre benoîtement entre ses mains, parce qu'il criblait de coups de pied un agent maladroit. Il fallait aviser promptement. De deux choses l'une: ou Jean-Nu-Pieds avait quitté la Bretagne pour aller délivrer Fernande, ou il s'était réfugié dans une de ces retraites inaccessibles qui servaient de campement aux Vendéens vaincus.
Dans les deux cas, il était difficile, sinon impossible, de le reprendre. Dans l'hypothèse d'une fuite, M. Jumelle se décida à expédier un courrier séance tenante à M. Grégoire, afin de l'avertir que le lion était déchaîné. Nous avons vu que le courrier était arrivé à temps, puisque Fernande n'était plus au château de Quiévrain, quand Jean-Nu-Pieds s'y présenta.
Sur ces entrefaites, éclatèrent les terribles journées révolutionnaires qui mirent une fois de plus le trône de Louis-Philippe à deux doigts de l'écroulement. Le sous-chef de la police politique fut rappelé en toute hâte à Paris.
L'agent supérieur de la rue de Jérusalem, qui le remplaçait, ne connaissait que de nom les acteurs du grand drame vendéen.
Le marquis de Kardigân, le baron de Charette, le marquis de Coislin, tels étaient les trois chefs redoutés auxquels la police devait faire la chasse la plus active.
Or, le jour même du départ de M. Jumelle, Philippe de Kardigân et Jérôme Hébrard entraient à Nantes, ignorant ce qu'était devenue Fernande, et ayant vainement partout cherché ses traces. Ils croyaient, de même, que Jean-Nu-Pieds tenait encore la campagne; mais ils ne devaient pas tarder à être cruellement détrompés.
Comme ils passaient dans une rue peu fréquentée de la ville, ils virent à quelques pas devant eux un homme de haute taille, mais qui marchait courbé, comme sous une peine profonde.
—Nous ne sommes pas les seuls à souffrir, pensa Robert Français.
Est-ce qu'en effet Dieu ne nous a pas donné la souffrance en cette vie, pour mériter le bonheur dans une autre?
Les deux jeunes gens allaient continuer leur chemin sans faire plus attention à cet homme, quand celui-ci se retourna, les regarda un instant et laissa échapper un geste de surprise.
Robert Français le reconnut aussitôt. C'était Aubin Ploguen.
Le fidèle serviteur de Kardigân vint droit à celui qui ne portait plus le nom des Kardigân.
—Savez-vous où il est? demanda-t-il d'une voix brisée.
—Qui?
—Monsieur le marquis.
—Mon frère! Qu'est-il arrivé?
Aubin Ploguen leur raconta que Jean-Nu-Pieds avait été fait prisonnier, ainsi que Henry de Puiseux; que ce dernier avait été transféré à la prison de Nantes, mais que le marquis n'avait point reparu. Fallait-il donc croire qu'il avait été fusillé, c'est-à-dire assassiné obscurément, la nuit, entre les quatre murs d'un cachot?
Robert Français se sentit en proie à un désespoir sans bornes; mais le sang fier de sa famille coulait dans ses veines.
—Ah! malheur à eux, s'écria-t-il, s'ils ont osé toucher au dernier des
Kardigân! malheur à eux!
C'était beau d'entendre ainsi parler l'aîné d'une famille, quand il en avait été chassé comme indigne! Quand, obéissant par delà le tombeau à son père mort, il appelait lui-même le dernier des Kardigân, celui qui sortait avec lui-même de la souche commune!
—Écoute, Aubin, reprit-il, nous sommes trois, et trois hommes résolus, décidés tels que nous, peuvent tout et feront tout! Tu vas nous conduire à cette maison dont on avait fait une souricière et où il a été arrêté.
Mais les trois amis ne devaient même pas être obligés d'aller jusqu'au bout.
Comme ils tournaient l'angle de la rue Jean-Jacques-Rousseau, Jérôme Hébrard, serrant doucement le bras de Robert Français, montra à son compagnon un groupe d'individus qui, assis en dehors d'un café, causaient bruyamment en fumant et en buvant.
Parmi ces individus se trouvait une de nos anciennes connaissances, Trébuchet. Si le lecteur se rappelle la soirée où l'agent de police jeta si prestement Jérôme Hébrard à l'eau, il doit comprendre que l'ouvrier devait conserver fort mauvais souvenir du camarade de la Licorne.
Heureusement Trébuchet ne vit point les deux jeunes gens. Ceux-ci purent tourner l'angle de la rue et se cacher derrière une maison, sans perdre de vue le café.
—Aubin, dit Robert Français, tu vois cet homme qui est là, derrière cette colonne? Il ne te connaît pas. Tu vas donc le suivre jusqu'à la nuit. Dès qu'il sera entré dans une maison, tu viendras nous prévenir. Jérôme et moi serons à l'hôtel d'Angleterre.
Le chouan fit signe qu'il avait compris. Il avait vieilli de dix ans, depuis que son bien-aimé maître avait disparu. On eût dit qu'il ne voulait plus parler.
Jérôme et Robert s'éloignèrent. Aubin Ploguen resta, se promenant sur la place de long en large, et les yeux fixés sur le mouchard.
Celui-ci semblait fort peu pressé, se levait, chantait, riait et fumait avec un entrain particulier. Sans doute le gouvernement avait récompensé richement les policiers, afin que leur zèle ne se ralentît pas.
Pendant une heure, Trébuchet ne quitta pas le café. Quand il se décida à s'en aller, Aubin Ploguen marchait tranquillement à quelques pas derrière lui. Le policier traversa une partie de la ville et entra dans la maison de la rue Montdésir, qu'avait louée autrefois M. Grégoire; puis il revint sur ses pas et se dirigea vers la rue Vieille. Il sonna au numéro 9. On se rappelle que c'était précisément la maison qui avait servi de souricière à M. Jumelle, et qu'Aubin Ploguen la connaissait, puisqu'après avoir suivi son maître jusque-là, il était revenu avertir M. de Charette de ce qui se passait. Le chouan eut l'idée de prévenir aussitôt ses amis.
Il avisa un commissionnaire qui attendait des clients, assis sur une borne. Courant à lui, il lui mit dans la main une pièce de vingt sous, et lui ordonna d'aller dire à M. Jérôme Hébrard, à l'hôtel d'Angleterre, que son cousin l'attendait rue Vieille.
Pendant une demi-heure, Aubin Ploguen resta immobile, ayant l'air de se chauffer au soleil et les yeux fixés sur le numéro 9. Enfin Jérôme Hébrard arriva. Le jeune ouvrier avait laissé Robert Français à l'entrée de la rue. De cette façon, Aubin étant à l'autre extrémité, personne n'y passerait sans qu'ils pussent surveiller.
Il pouvait être environ trois heures du soir. Les trois amis attendirent jusqu'à six heures. Trébuchet ne reparut pas. Cette longue station devenait inquiétante. Ils ne savaient trop que croire, les uns et les autres, quand Aubin eut enfin une idée pratique:
—La maison a une issue par derrière, dit-il.
On voit que le fils de Cibot Ploguen ne se trompait pas, puisque c'était par cette seconde issue que M. Jumelle avait fait partir Jean-Nu-Pieds.
Jérôme et Robert étaient entrés dans une boutique de marchand de vins, d'où il était possible de surveiller toute la rue. Ils y gagnaient de ne pas être remarqués. Aubin les y laissa et fit le tour du pâté de maisons. Il ne tarda pas à revenir, en disant qu'en effet la maison avait un jardin fermé par un mur assez haut, mais qu'une petite porte s'ouvrait dans ce mur, donnant passage sur une route extérieure qui était déjà presque la campagne.
Sept heures du soir venaient de sonner. Robert comprit qu'une plus longue station dans la rue Vieille serait inutile. Étant données les traditions de la police, les mouchards qui avaient affaire dans la maison devaient entrer par la rue et sortir par le jardin. En tous cas, mieux valait surveiller l'issue cachée que l'issue apparente.
Ils partirent l'un après l'autre et tournèrent successivement le pâté de maisons. Ce jour-là était un lundi. Le lendemain du dimanche est généralement fêté par les ouvriers paresseux. On ne devait donc pas trop s'étonner de voir ces trois hommes, couchés dans les herbes, dans les poses les plus abandonnées et simulant un profond sommeil.
Huit heures, puis neuf heures du soir sonnèrent au loin. Il faisait encore jour, ce jour crépusculaire qui ressemble à un dernier combat entre l'ombre et le soleil, son éternel ennemi. Heureusement que personne ne parut, car les trois amis n'auraient pu profiter de l'obscurité avec cette demi-clarté douteuse.
Un peu après dix heures, ils entendirent crier le sable du jardin.
Un silence profond régnait autour d'eux, leur permettant de distinguer tous les bruits qui se produisaient: à peine, de temps en temps, le gémissement plaintif d'une chouette passait-il à travers les branches des hauts peupliers.
La petite porte creusée dans le mur s'ouvrit, et la silhouette d'un homme se dessina sur les pierres. Pas un d'eux ne bougea. Il fallait laisser à cet homme le temps de s'engager dans la campagne. Dès qu'il eut fait vingt pas, Aubin se leva silencieusement. Ses deux compagnons l'imitèrent.
Trébuchet,—car c'était lui,—continua d'avancer avec insouciance, ne se doutant guère de la redoutable escorte que lui donnait sa mauvaise étoile.
XXIII
LES SOUFFRANCES DE TRÉBUCHET
Malheureusement pour lui, Trébuchet ne tarda pas à être plus clairvoyant. Le pied de Jérôme Hébrard heurta une pierre; Trébuchet se retourna avec inquiétude. Aussitôt Aubin Ploguen laissa tomber sa puissante main sur l'épaule du mouchard et le terrassa. La surprise de Trébuchet ne laissait pas d'être amplement désagréable. Elle devint bien plus désagréable encore, quand les trois hommes s'étant réunis autour de lui, il reconnut parmi eux Jérôme Hébrard, auquel il avait fait prendre un bain dans la Loire.
Si Trébuchet avait eu plus de sang-froid, il aurait pu crier et appeler au secours; mais, comme il n'en fit rien au premier moment, au second, cela lui devint impossible, attendu que, sur un signe de Robert Français, Aubin Ploguen l'avait déjà garrotté et bâillonné.
Le robuste chouan chargea l'agent de police sur ses épaules, comme il aurait fait d'un paquet de linge, et ils s'enfoncèrent dans la campagne.
Ils n'avaient pas échangé une seule parole, mais ils se comprenaient.
Au premier bouquet de bois qu'ils rencontrèrent sur leur route, ils y entrèrent, et se mirent en devoir de délier le prisonnier.
Trébuchet roulait ses gros yeux abêtis par l'épouvante, et semblait en proie à une terreur d'autant plus grande, qu'il ignorait encore ce qu'on voulait faire de lui.
Depuis un instant, Aubin Ploguen roulait un projet dans sa tête carrée. Il ne lui suffisait plus d'apprendre où était son maître, il voulait, en cas qu'il fût en danger, l'arracher à ce danger.
Aussi, comme Robert Français mettait le doigt sur sa bouche pour commencer l'interrogatoire du mouchard, le chouan lui fit signe de ne point parler encore.
—Écoute, dit Aubin à Trébuchet en regardant le misérable bien en face, tu es un coquin, donc tu dois avoir peur de la mort…
Le raisonnement de Ploguen était juste, car à ce mot de «mort,»
Trébuchet fit une grimace significative.
—Eh bien, continua le Vendéen, je te jure… (et il est bon que tu saches que je n'ai jamais manqué à mon serment), je te jure que si tu n'obéis pas exactement à ce que je te commanderai, je te brûle la cervelle comme à un lièvre!
En parlant ainsi, Aubin appliquait la gueule d'un pistolet sur la tempe de Trébuchet, qui tomba à genoux.
—Grâce! grâce! hurla-t-il.
—C'est à toi à te la refuser ou à te l'accorder. Réponds à mes questions et obéis à mes ordres, c'est le seul moyen que tu aies de sauver ta peau, à laquelle tu me parais tenir beaucoup.
—Parlez…
—Qui demeure dans la maison d'où tu viens?
—Le sous-chef-adjoint de la police politique.
—Comment s'appelle-t-il?
—M. Dervioud.
(C'était vrai, car nous savons déjà que M. Jumelle avait dû quitter
Nantes depuis deux jours, rappelé à Paris par le préfet de police.)
—Avez-vous des prisonniers?
—Oui.
—Combien?
—Deux.
—Leurs noms.
—L'un, jeune, qu'on appelle M. de Puiseux; l'autre est le propriétaire de la maison, M. de Révilly.
Les trois hommes échangèrent un regard en frissonnant. Pour qu'on ne nommât pas Jean-Nu-Pieds, il fallait que le marquis de Kardigân eût été transféré ailleurs ou passé par les armes.
—Il faut que tu nous introduises dans la maison.
—Bien.
—Cette nuit, le peux-tu?
—J'essayerai.
—Tu n'as pas à essayer; rien ne t'est plus facile; on ne se méfie pas de toi, et on ne nous sait pas si près. N'oublie pas qu'à la moindre trahison de ta part…
Le geste d'Aubin Ploguen pouvait se passer de commentaires. Trébuchet claquait des dents.
—Y a-t-il des soldats dans la maison?
—Non.
—Et des agents de police?
—Oui, il y en a quatre.
—Bien. Tu nous conduiras à l'endroit où ils sont. Comme ils restent évidemment dans la maison pour être toujours aux ordres de leur chef, ils doivent se tenir dans la même chambre ainsi que les soldats d'un corps de garde.
—En effet.
—Ensuite, tu nous indiqueras dans quelle partie de l'habitation sont enfermés M. de Révilly et M. de Puiseux.
Ce pauvre gredin de Trébuchet était absolument navré. Il grelottait de ses quatre membres.
—Mais… si… je fais tout cela… les autres me tueront.
—Quels autres?
—Mes camarades.
—Ah! c'est possible. Mais si tu ne le fais pas, tu seras tué par nous.
Réfléchis.
La réflexion ne pouvait pas avoir un effet douteux. La mort était problématique d'un côté; de l'autre, elle était certaine. Trébuchet n'avait pas à hésiter, et comme il était fort intelligent, il n'hésita pas.
—Je vous conduirai, balbutia-t-il, et je ferai tout ce que vous voulez; mais vous me rendrez à la liberté après?
—Oui.
—Surtout, promettez-moi que vous ne direz jamais que je vous ai servi de guide cette nuit?
—Je te le promets.
—Allons… puisque vous le voulez.
Pour plus de sûreté, on remit dans la bouche du mouchard le linge qui
lui avait servi de bâillon; puis, Jérôme Hébrard le prit par un bras,
Robert Français par l'autre, et tous les trois, précédés d'Aubin
Ploguen, revinrent dans la direction de la maison de la rue Vieille.
Vue du dehors, on aurait cru qu'aucun changement ne s'était produit à l'intérieur. Elle avait toujours cette même apparence calme.
Trébuchet s'avança vers la petite porte, et, tirant une clef de sa poche, l'ouvrit.
Ils entrèrent dans le jardin, en ayant soin de marcher lentement sur les bandes de gazon qui servaient de bordure aux parterres, afin de ne pas faire crier le sable sous leurs pas. Les lumières brillaient derrière les vitres. On distinguait des corps qui passaient et repassaient.
—Où est la prison? demanda tout bas Aubin Ploguen à Trébuchet. De son doigt, celui-ci indiqua la cour.
—Fais-nous entrer dans la maison.
Au moment où les trois amis allaient exécuter leur dessein, un bruit de pas résonna dans la chambre qui donnait sur le jardin; puis la fenêtre s'entre-bâilla.
À la lueur des lampes, ils distinguèrent quatre ou cinq hommes assis à des tables et écrivant.
L'homme qui venait d'entrer dans la pièce, apparemment M. Dervioud, le sous-chef-adjoint de la police politique, s'adressa à l'un des rédacteurs:
—Le rapport est-il fait?
—Oui, monsieur.
Les trois amis s'étaient jetés derrière un taillis: on ne pouvait les voir. Bien leur en avait pris, d'ailleurs, car M. Dervioud jetait de fréquents regards dans le jardin. Enfin il se retira; mais au moment de laisser ses agents à leurs travaux, il ajouta:
—Hâtons-nous. Il faut que ce marquis de Kardigân soit arrêté demain.
Le sentiment qui agita l'âme des trois amis fut double: joyeux, puisque Jean-Nu-Pieds était libre; inquiet, puisque la même phrase qui leur annonçait cette nouvelle signifiait aussi qu'il était menacé.
M. Dervioud était déjà sorti, mais il rentra et dit:
—Dès que Trébuchet sera de retour du télégraphe, vous me l'enverrez.
Cette recommandation du sous-chef adjoint à notre vieille connaissance M. Jumelle, ne fut pas perdue pour ses employés qui travaillaient dans la chambre, mais elle le fut encore moins pour Aubin Ploguen.
Avec sa franche logique, le chouan se disait que Trébuchet, s'il allait au télégraphe, avait dû y porter quelque chose.
Ce quelque chose, il voulait l'avoir. Il chargea de nouveau le mouchard sur ses épaules, et faisant signe à Robert Français et à Jérôme Hébrard de rester où ils étaient, il porta Trébuchet au fond du jardin.
—Donne-moi la dépêche, dit-il.
Trébuchet ne se fit pas prier. Il tira de sa poche le papier, et le tendit au chouan. Celui-ci le déplia et lut. Aussitôt une vive crainte se peignit sur ses traits.
La dépêche était rédigée en chiffres. Mais il se dit que Trébuchet connaissait cela.
Malheureusement le mouchard l'ignorait. Aubin Ploguen n'avait pas à douter. Trébuchet en était arrivé à un état de terreur tel qu'il eût raconté ses moindres pensées au terrible Vendéen, pour peu que celui-ci en eût manifesté le désir.
Le problème existait toujours, néanmoins. Le papier fut mis sous les yeux de Robert Français et de Jérôme Hébrard. Mais ni l'un ni l'autre ne purent le résoudre.
Et pourtant ils avaient l'intuition que cette dépêche concernait Jean-Nu-Pieds, et qu'en la lisant ils sauveraient d'un grand péril celui qui leur était si cher.
XXIV
LE DÉVOUEMENT
Ils en étaient à ces hésitations mêlées de craintes, lorsque ce bruit sec et bruyant que font des crosses de fusil sur les pierres d'un chemin retentit au dehors, sur la route. Était-ce un danger qui les menaçait de ce côté-là?
Aubin Ploguen n'hésita pas un instant. Il fallait, avant tout, mettre en sûreté leur prisonnier, et empêcher qu'on ne pût le leur reprendre. Mais il était important que l'un d'eux restât dans le jardin pour surveiller ce qui se passerait.
Robert Français déclara que ce serait lui. En vain Jérôme Hébrard voulut s'y opposer; en vain Aubin Ploguen tenta de prouver au frère de son maître que ce n'était pas à lui qu'incombait ce devoir, le jeune homme demeura inébranlable.
L'ouvrier et le paysan furent obligés de céder. Ils s'éloignèrent, laissant seul Philippe de Kardigân.
Cependant, les soldats, dont l'arrivée avait été annoncée par le bruit des crosses de fusil sur les pierres, ouvraient la petite porte du jardin et entraient l'un après l'autre. Aubin Ploguen et Jérôme durent se jeter dans les taillis du fond, comme Robert Français s'était jeté dans les taillis placés sur le devant.
Ils purent compter ainsi les soldats. Ils étaient au nombre de vingt. Un factionnaire fut placé à la porte, le lieutenant qui commandait cette demi-section entra dans la maison et se dirigea vers le cabinet du sous-chef-adjoint.
Robert Français n'était pas inquiet pour son ami, bien que la porte fût gardée. Il savait qu'Aubin Ploguen trouverait toujours le moyen, non-seulement de s'évader en ayant Trébuchet sur son dos, mais encore de faire évader Jérôme.
En effet, le bruit sourd de deux chutes simultanées retentit. Le factionnaire n'entendit rien ou, s'il entendit, n'attacha aucune importance à ce bruit.
Le jeune homme se tenait à plat ventre au milieu des branches d'arbustes assez épaisses. En plein jour, on aurait eu peine à l'apercevoir, à plus forte raison au milieu de la nuit.
Il n'y avait pas dix minutes que l'ouvrier et le paysan avaient pris la fuite, quand le lieutenant et M. Dervioud parurent sur le perron. Ils causaient à voix haute. Le sous-chef-adjoint de la police politique avait l'air assez inquiet.
Le hasard voulut qu'ils vinssent se mettre à quelques pas de Robert
Français. Il entendit une partie des paroles qu'ils échangeaient ainsi:
—Cet homme n'a point reparu?
—Non, répliqua M. Dervioud.
—Depuis combien de temps est-il parti?
—Depuis deux heures. La dépêche était importante. Le télégraphe, par cette nuit claire et sans brouillard, aurait pu la transmettre à Paris en trois heures; trois heures de Paris à Dijon également, et M. de Kardigân aurait pu être arrêté[11].
—Comment avez-vous pu savoir qu'il était à Dijon?
—C'est mon prédécesseur, M. Jumelle, qui nous a prévenus.
—Ne peut-il s'être trompé?
—C'est impossible. Cet homme est d'une finesse et d'une lucidité incomparables.
—Pourquoi M. de Kardigân, pouvant s'enfuir à l'étranger, resterait-il en France?
—J'ai fait cette objection à M. Jumelle, qui m'a répondu que M. de Kardigân avait une mission sacrée à ses yeux, et que, pour la remplir, il risquerait sa vie.
Le lieutenant et M. Dervioud s'éloignèrent dans le fond du jardin, en se promenant lentement. Ils parlaient si haut que le bruit de leurs paroles venait distinctement jusqu'à Robert Français, mais il ne pouvait plus entendre ce qu'ils disaient.
Le coeur du jeune homme était serré. Ainsi, il ne s'était pas trompé, en ayant le pressentiment que la dépêche chiffrée concernait son frère. Mais il ne songeait pas à s'applaudir de sa découverte. Il ressortait clairement des lambeaux de conversation entendus, que M. Dervioud savait à quoi s'en tenir sur la disparition de la dépêche. Sans doute, le sous-chef-adjoint de la police politique avait envoyé un de ses agents au bureau télégraphique, et là, on lui avait évidemment répondu qu'on n'avait vu personne.
M. Dervioud avait dû expédier une autre dépêche: la seule chose qu'eût gagnée Jean-Nu-Pieds, c'était un retard de deux heures. Mais la dépêche n'en arriverait pas moins le lendemain matin à Dijon, et le marquis de Kardigân serait arrêté, si, ainsi que l'avait assuré M. Jumelle, il se trouvait dans cette ville.
Quant à cette mission sacrée dont parlait M. Dervioud, Robert Français la connaissait. Jean-Nu-Pieds, plus heureux que lui et que Jérôme Hébrard, avait découvert les traces de Fernande. Le lieutenant et son compagnon revenaient, continuant leur promenade. Robert tendit l'oreille afin de surprendre ce qui se dirait, mais il n'entendit que ces deux phrases insignifiantes:
—Êtes-vous sûr de cet homme?
—On est toujours sûr de ces gens-là. C'est un ancien voleur. Sans la police qui s'en sert, il serait depuis longtemps au bagne.
Évidemment ces paroles s'adressaient à Trébuchet. Au retour, M. Dervioud et le lieutenant se séparèrent. Celui-ci commanda à ses hommes de rompre les faisceaux qu'ils avaient formés à leur arrivée dans le jardin, et de se mettre en rang. Celui-ci était rentré dans la maison.
Jusque-là, Robert Français n'avait pas songé à se demander pourquoi les soldats étaient venus, mais il n'allait pas tarder à en avoir l'explication.
Dix minutes se passèrent encore. Puis un homme d'une cinquantaine d'années parut sur le perron, entouré d'agents de police. C'était M. de Révilly. On lui fit prendre place au milieu des soldats. Il fut presque immédiatement suivi par Henry de Puiseux. Notre héros était un peu changé: la réclusion l'avait pâli. Un cercle noir bistrait le contour de ses yeux. Mais il avait conservé son attitude insouciante et tranquille.
Henry de Puiseux roulait une cigarette au moment où il arrivait sur le perron. Avec autant de calme que s'il eût été dans un salon, il s'avança vers le lieutenant qui fumait un cigare.
—Pardon, monsieur, lui dit-il, auriez-vous l'obligeance de me donner un peu de feu, en attendant que vous le commandiez contre moi?
Henry et M. de Révilly croyaient en effet qu'on les transférait dans une autre prison, afin de les passer par les armes. Le lieutenant souleva poliment son képi, et tendit son cigare à son prisonnier.
Henry de Puiseux remercia, et alla se mettre à côté de M. de Révilly.
Quelques instants après, le lieutenant remettait un reçu à M. Dervioud, et commandait le départ. Les soldats disparurent les uns après les autres.
Robert Français se glissa de taillis en taillis jusqu'à la porte du jardin. Puis, comme il n'avait pas la clef, qu'Aubin Ploguen avait gardée, il se hissa sur le mur, ainsi qu'avaient fait ses amis, et sauta au dehors. À trente mètres de lui, il aperçut la petite troupe qui marchait. Alors il se décida à la suivre, se disant, non sans raison, qu'il pourrait peut-être se rendre utile aux prisonniers.
Qu'on ne s'étonne pas de voir un républicain s'intéresser à des chouans. Quelle que fût sa tendresse pour son frère, Robert Français serait mort avant de lever le doigt pour aider au retour d'un régime politique qu'il détestait. Mais il pouvait tenter de les délivrer sans aller contra sa conscience. Républicains et légitimistes étaient les grands ennemis du trône de Louis-Philippe.
Une distance de vingt minutes séparait la route, où ils marchaient en ce moment, de l'intérieur de la ville.
Robert Français continuait à suivre les soldats à une certaine distance, quand il entendit une double détonation de pistolet sur le côté, puis des cris et des pas précipités.
Tout à coup un homme passa en courant, poursuivi par deux autres.
C'étaient Trébuchet et Aubin avec Jérôme. Le mouchard avait pu s'échapper, et ses gardiens voulaient le reprendre.
Robert Français comprit aussitôt le danger de la situation. Ses deux amis, ignorant la présence des soldats, allaient tomber entre leurs mains. Déjà le lieutenant, justement inquiet, faisait faire volte face à ses hommes et leur ordonnait de se tenir, l'arme chargée, prêts à repousser toute attaque.
Robert n'écouta que son dévouement.
Il cria:
—Alerte! alerte!
Jérôme et Aubin s'arrêtèrent court; mais avant que le frère de Jean eût pu prendre la fuite, quatre soldats l'entourèrent.
—C'est un de ceux qui m'ont arrêté, s'écria Trébuchet.
—En route! ordonna le lieutenant.
La petite troupe reprit la direction de la ville, entraînant Robert Français. Grâce à lui, les deux amis étaient libres. Qu'importait qu'il fût prisonnier, si eux étaient sauvés!
À peine arrivé en ville, l'officier qui commandait le détachement alla rendre compte à son colonel de ce qui lui arrivait. Le colonel ordonna que M. de Révilly et Henry de Puiseux fussent transférés immédiatement dans la prison de la cité. Quant à Robert Français, comme on ne savait ni son nom, ni l'intention qu'il avait eue en arrêtant un des agents de la police, le colonel ordonna qu'on le fît comparaître devant lui.
Le jeune homme fut amené en face de l'officier supérieur.
—Comment vous appelez-vous, monsieur? dit celui-ci.
Robert pensa à son frère, sur les traces duquel on était.
Il se dit que Jean-Nu-Pieds avait besoin de sa liberté, sans se dire aussi qu'en prenant sa place il se condamnait lui-même à mort.
—Je suis le marquis de Kardigân! répliqua-t-il d'une voix ferme.
Pourquoi aurait-on douté?
Il était impossible d'admettre qu'un autre que Jean-Nu-Pieds se livrât sous son nom. Les passions surexcitées par la guerre désespérée et héroïque qu'avaient faite les Vendéens, faisaient trop prévoir, hélas! quelle serait l'issue d'un procès, intenté surtout devant un conseil de guerre.
Le colonel s'inclina devant Robert Français.
Pour un officier, un ennemi prisonnier n'est plus un ennemi. Puis la légende de la Pénissière avait mis une auréole de gloire autour du front de Jean-Nu-Pieds.
—Monsieur le marquis, dit le colonel, croyez que mon devoir m'est pénible à remplir. J'aurais préféré avoir l'honneur de vous connaître plus tard, lorsque les passions qui nous séparent auront été calmées. Je dois prévenir mon supérieur, M. le général Dermoncourt, qui devra lui-même se mettre aux ordres de M. le comte d'Erlon, commandant en chef de la division militaire. Mais en dehors de ce que ma conscience m'oblige à faire, je suis tout prêt, monsieur le marquis, à accomplir tout ce qui sera en mon pouvoir pour adoucir votre position.
Ces dignes et loyales paroles émurent le jeune homme, bien qu'il ne pût en être étonné. Il savait que, dans notre armée française, les grands coeurs ne sont pas rares.
—Je vous remercie, colonel, et soyez assuré que votre courtoisie me laisse une grande gratitude pour vous. Je n'ai qu'une chose à vous demander; j'espère que vous voudrez bien ne pas me la refuser. L'un de mes meilleurs amis, mon plus cher compagnon d'armes, M. Henry de Puiseux, est captif comme moi. Je désirerais que nous eussions une prison commune.
—C'est difficile.
—C'est-à-dire impossible?
—Non. Je peux prendre sur moi, pour l'instant, de vous accorder cette faveur,—car c'en est une; mais demain, il faudra que M. le comte d'Erlon statue en dernier ressort. Je me plais à croire que, par exception, il accèdera à votre désir.
—Encore une fois, merci, colonel!
—Ne me remerciez pas, monsieur le marquis. En des temps comme ceux où nous vivons, la guerre a des hasards inévitables et des fatalités imprévues. Peut-être aurez-vous un jour à me rendre ce que je suis heureux de faire aujourd'hui pour vous.
Robert Français salua l'officier supérieur, et suivit la petite escorte qui l'attendait pour le conduire en prison. Le lecteur devine pourquoi le jeune homme voulait être réuni à Henry de Puiseux. Il craignait qu'une parole du chouan ne trahît son sacrifice, et par cela même ne le rendît inutile.
Henry était déjà couché. A peine arrivé dans sa cellule, il s'était déshabillé et jeté sur la maigre couchette que donnait à ses pensionnaires forcés la générosité du gouvernement.
Ce ne fut pas sans une profonde surprise que le jeune Vendéen apprit qu'on allait lui amener comme compagnon le marquis de Kardigân.
Le geôlier lui avait fait part de cette nouvelle en garnissant d'une seconde couchette le fond de la cellule. Celle-ci était fort petite, mais il serait toujours temps d'en préparer une plus grande le lendemain, si le général d'Erlon consentait à ce que la faveur temporelle du colonel devînt définitive.
—Mais c'est impossible! s'écria Henry; M. de Kardigân n'est pas prisonnier.
—Vous le saviez bien, pourtant! dit le geôlier en clignant de l'oeil d'un air malin.
On nous permettra de formuler ici une remarque philosophique que nous croyons assez profonde. Il y a deux espèces de geôliers: le geôlier rébarbatif et le geôlier malin. La première espèce tend à disparaître, et ne se retrouve plus guère que dans les romans noirs. La seconde se vulgarise de plus en plus. Celui-ci appartenait à la classe des geôliers plaisants.
—Comment, je le sais bien! riposta Henry de plus en plus confondu.