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Jean-nu-pieds, Vol. 2 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 2 / chronique de 1832

Chapter 28: XXV
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About This Book

The narrative follows wartime events in a rural district, alternating scenes of military action and private anguish. It portrays a modest village church and a devout woman's fervent prayers before a miraculous tapestry, then traces clandestine encounters between disguised figures and scouting missions. Violence culminates in the destruction of a local château and the quick spread of legend around the fallen. Throughout, personal longing and moral struggle are set against communal conflict, with attention to atmosphere, detail, and the roles of faith and memory.

—Certainement.

—Pardon, mon ami; je vous serai très-obligé de vous expliquer.

—Sont-ils rusés ces brigands[12]! murmura le geôlier en continuant d'arranger la couchette.

—Pourquoi voulez-vous que je le sache?

—Parce que vous le savez.

—Mais encore?

—Tiens, puisqu'il a été arrêté presque avec vous.

Et le geôlier ajouta, non sans un secret contentement:

—Sont-ils rusés, ces brigands!

S'il n'avait pas tenu à répéter cette phrase favorite, preuve à ses yeux qu'il était doué d'une perspicacité supérieure, il aurait vu Henry à demi soulevé sur sa couchette, cherchant, par une puissante concentration d'esprit, à résoudre le problème insoluble qui s'offrait à lui.

—Enfin, je verrai bien, pensa-t-il.

Évidemment, si quelqu'un se faisait passer pour Jean-Nu-Pieds, ce ne pouvait être que par dévouement.

Quand Robert Français entra dans la cellule, le quinquet fumeux qui l'éclairait faiblement empêchait de distinguer les visages. Le jeune homme eut le temps de courir à Henry et de l'embrasser en lui disant tout bas:

—Je suis le frère de Jean; dites comme moi.

—Ah! que je suis heureux de te voir! s'écria tout haut de Puiseux en serrant son prétendu ami sur son coeur.

Le geôlier, qui contemplait cette scène attendrissante en se frottant les mains d'un air satisfait, balbutia:

—Je savais bien qu'il le savait! Mais ces brigands… tous rusés!

Quand les deux jeunes gens furent seuls, Robert Français commença par raconter à Henry tout ce que nous savons; par suite de quelles circonstances il avait découvert où était le marquis de Kardigân. Il connaissait l'intimité des deux amis, et il était bien sûr de ne pas commettre d'indiscrétion en prononçant devant Henry le nom de Fernande.

Ce nom amenait encore une contraction douloureuse sur le visage de Robert. Il l'aimait toujours! car s'il était de ceux qui ne savent pas oublier, Fernande était de celles qui ne peuvent être oubliées.

Henry connaissait cette dramatique et touchante histoire des deux frères qui s'étaient trouvés, l'épée à la main, en face l'un de l'autre. Il admira du fond du coeur ce dévouement si noble et accompli si simplement.

Si deux frères avaient jamais dû être séparés, c'étaient bien ceux-là.

Tout se dressait entre eux comme un obstacle infranchissable à leur tendresse: la volonté du père, qui était brisée, non par la leur, mais par la destinée; les opinions politiques qui faisaient de l'un un républicain, tandis que l'autre gardait entière et intacte la foi de ses ancêtres.

Il fallait qu'il fût bien grand de coeur, cet aîné de la famille auquel on avait enlevé son droit d'aimer et son nom, pour aimer d'une si généreuse affection celui qu'on lui avait préféré!

Henry de Puiseux se sentit pris d'une très-profonde sympathie pour cette vigoureuse et sincère nature. Il écarta avec soin de leurs conversations tout ce qui, de près ou de loin, pouvait rappeler qu'ils étaient d'opinions politiques si diverses.

La nuit, Robert s'endormit d'un doux et calme sommeil, ce sommeil qui vient de la satisfaction du devoir accompli. Le lendemain matin, à dix heures, ils furent prévenus qu'on allait les transférer dans une cellule beaucoup plus grande, M. le comte d'Erlon ayant permis qu'ils fussent réunis. En même temps, on les avertissait que le capitaine-rapporteur, chargé d'instruire contre eux, allait se présenter dans l'après-midi.

Ce capitaine-rapporteur a laissé un nom par suite de la constante modération et de la réelle éloquence qu'il déploya dans cette série de déplorables affaires qui furent la conséquence des événements de la Bretagne. Il s'appelait M. Fournier.

M. Fournier crut devoir prévenir les jeunes gens que leur cas étant distinct de celui de M. de Révilly, qui lui au moins n'était pas coupable de révolte à main armée, leur procès serait distrait du sien; au reste, la place de Nantes avait reçu du maréchal Soult l'ordre d'en finir au plus vite avec les chouans prisonniers. Le conseil de guerre s'assemblerait très-probablement le lendemain et jugerait aussitôt.

Il n'y avait pas, en effet, d'instruction à conduire. Henry de Puiseux avouait tout, et Robert ne niait rien. Ils reconnaissaient l'un et l'autre avoir porté les armes contre le gouvernement établi. Seulement, Robert Français, qui ne voulait pas mentir, se contentait d'approuver son compagnon. Il n'entrait dans aucun détail.

M. Fournier quitta les deux amis, en leur disant que la première séance du conseil de guerre aurait lieu sans doute le lendemain.

La journée s'écoula presque gaiement pour les prisonniers. Les idées tristes ne pouvaient avoir aucune prise sur ces âmes insouciantes, parce qu'elles étaient résolues.

Quand, après une nuit de repos, le soleil du commencement d'août vint darder ses rayons enflammés sur les barreaux de la prison, tous les deux se souvinrent ensemble que c'était le jour où on allait les juger.

En effet, M. Fournier revint. On mit les prisonniers entre une forte escouade de soldats, et ils furent dirigés vers l'enceinte du Palais de Justice de Nantes, où siégeait le conseil de guerre.

Le conseil était présidé par le colonel F. Desroys, le même qui, l'avant-veille, avait tenu un langage si digne en parlant à Robert Français. Il était assisté par un lieutenant-colonel, un chef d'escadron, deux capitaines, un lieutenant et un sous-lieutenant.

Les débats étant publics, les gradins étaient couverts de femmes élégantes et d'hommes qui les accompagnaient. Un murmure curieux s'éleva dans toute la salle quand les deux prisonniers entrèrent.

XXV

LE CONSEIL DE GUERRE

Nous ne raconterons pas, question par question, la séance du conseil de guerre. Mais il importe que nos lecteurs sachent comment les Vendéens se comportaient devant leurs juges, après avoir vu comment ils se comportaient devant les soldats.

Le colonel Desroys dirigea au reste les débats avec une impartialité remarquable. On pouvait même remarquer l'intérêt très-réel qu'il portait aux accusés, intérêt qu'il ne se donnait pas la peine de cacher.

Le capitaine-rapporteur lut d'abord l'acte d'accusation. En voici les parties principales:

Le sieur Henry de Puiseux est accusé:

1° D'avoir fomenté une rébellion contre les lois existantes;

2° D'avoir préparé une série de manoeuvres, ayant pour but de changer la forme du gouvernement;

3° D'avoir porté les armes contre les troupes régulières de Sa Majesté.

Le sieur Jean de Kardigân est accusé des mêmes crimes; en plus, il est prévenu d'avoir exercé un commandement dans ladite rébellion…

L'acte d'accusation était fort long. On y reconnaissait la main patiente d'un habile policier qui avait reconstruit le passé et donné à ce capitaine-rapporteur tous les renseignements nécessaires. Ainsi, il prenait Henry de Puiseux et Jean-Nu-Pieds à Paris, au bal de l'Opéra, les suivait rue du Petit-Pas, 3, et ne les quittait qu'à leur arrestation.

Il mentionnait, contre le marquis de Kardigân, la capture violente d'un agent de la force publique, et achevait en requérant contre eux l'application sévère des peines prévues.

Un silence morne avait accompagné la lecture de cet acte d'accusation. Bien qu'il y eût dans la salle une majorité anti-royaliste, les personnes qui s'y trouvaient ne pouvaient s'empêcher d'admirer les héros de Château-Thibaut, de Vieillevigne et de la Pénissière.

Il est vrai que cette lecture ne constituait pas la partie la plus intéressante de la séance. Cette partie intéressante commencerait aux questions du président et aux réponses des accusés, en un mot, à l'interrogatoire.

Le colonel Desroys s'adressa d'abord à Robert Français.

D. Monsieur le marquis, avez-vous quelque chose à rectifier à la lecture qui vient d'être faite?

R. Non, monsieur le président.

D. Vous reconnaissez pour vrais les faits qui sont allégués?

R. Oui.

D. Sans exception?

R. Oui.

Robert Français avait fait ces trois réponses d'un ton calme, mais admirablement ferme. Le public était heureux: à la tournure que prenaient les choses, il en aurait évidemment pour sa peine.

M, Desroys passa ensuite à Henry de Puiseux et lui adressa les mêmes questions, auxquelles le chouan répliqua par les mêmes réponses.

Tout cela simplifiait de beaucoup le procès. Il était inutile de faire intervenir des témoins à charge, puisque les prévenus ne niaient rien de ce dont ils étaient accusés.

Cependant, M. Dervioud, le collègue de M. Jumelle, aurait été désolé de ne pas jeter sur les héros vendéens un certain reflet odieux. Les ordres du ministre de la justice étaient formels. Quoi! les serviteurs du vrai Roi de France auraient une auréole au front? Non, voilà ce qu'on ne supporterait point.

En conséquence, le capitaine-rapporteur ordonna la comparution d'un témoin à charge, un nommé Isidore Planchut.

Un mouvement se fit dans l'auditoire. Isidore Planchut s'avança. A ne voir que son uniforme, on aurait cru qu'il était en effet ce qu'il paraissait être. Scribe aurait pu lui chanter:

En vous voyant sous l'habit militaire,
J'ai reconnu que vous étiez soldat!

Le témoin portait l'uniforme et les galons de caporal de l'armée française.

Il fit sa déposition en ces termes:

—J'ai été fait prisonnier au combat de Vieillevigne. Monsieur commandait les brigands. (Il désigna Robert Français.)

—Vous me reconnaissez? demanda celui-ci.

—Je vous reconnais.

Un amer sourire plissa les lèvres du jeune homme. Le témoin continua:

—Il n'est sorte de mauvais traitements qu'on ne m'ait fait subir, à moi et aux camarades arrêtés avec moi. Le soir on nous battait à coups de crosse de fusil, et on nous refusa du pain.

Pendant ce temps-là, les brigands faisaient ripaille avec des femmes, buvaient à même du vin dans des tonneaux.

Comme un des nôtres se plaignait que nous n'avions pas à manger, ce monsieur (il désigna encore Robert Français) ordonna qu'on le mît contre un arbre, et il fut fusillé…

Un murmure courut dans la salle.

Robert Français se leva. Il était aussi tranquille qu'au commencement. Henry de Puiseux jouait négligemment avec sa chaîne de montre, et promenait son regard assuré sur l'assistance. Il semblait ne pas avoir entendu les horreurs qui se débitaient.

—Monsieur le président, dit Robert, m'est-il permis d'adresser une question au témoin?

—Parfaitement.

—Monsieur, reprit le jeune homme en se tournant vers Isidore Planchut, c'est sous serment que vous portez un pareil témoignage?

Le témoin ne se déconcerta pas.

—Oui.

—Sous serment, c'est-à-dire que vous avez juré sur le Christ de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité?

—Oui.

—Voilà tout ce que je voulais savoir.

Robert Français se rassit.

Isidore Planchut acheva sa déposition en noircissant encore le tableau déjà esquissé en quelques lignes. Il accusa les Vendéens, et surtout le marquis de Kardigân, d'avoir commis toutes les atrocités possibles. A l'en croire, après Vieillevigne, ledit marquis de Kardigân, aidé de son lieutenant M. de Puiseux, avait fait fusiller onze prisonniers dont les corps furent ensuite livrés à des outrages sans nom.

Les royalistes qui étaient dans la salle, révoltés de ces infâmes mensonges, voulurent protester, mais leurs voix furent étouffées par les murmures d'horreur de la plupart.

Les foules sont essentiellement mobiles. Ceux qui étaient venus au conseil de guerre avec l'intention d'être impartiaux, devaient croire à la véracité d'une accusation portée si hautement et avec tant d'assurance par un soldat, en plein conseil, en face d'un tribunal composé d'officiers loyaux.

Est-ce que le crucifix sur lequel Jésus saigne éternellement ne pendait pas au fond de ce prétoire? Est-ce que ce témoin ne portait pas l'uniforme de l'armée française? Est-ce qu'il n'avait pas pris la parole en jurant devant Dieu qu'il dirait la vérité, rien que la vérité, toute la vérité?

Le colonel Desroys imposa énergiquement silence aux manifestations de la foule, quel que fût le sens dans lequel elles se produisissent. Mais il ne put empêcher les têtes de se presser avidement pour voir quelle contenance gardaient les prisonniers. On devait les croire écrasés sous cette accusation formidable.

—Qu'avez-vous à répondre, monsieur de Kardigân? dit le colonel à
Robert.

—Rien, monsieur le président, car se défendre d'avoir commis de tels actes, c'est avouer qu'on pourrait les commettre!

Il serait difficile de rendre l'effet que produisit cette phrase si simple et si digne.

Les ennemis quand même y voulurent voir une preuve de plus du système adopté par les prévenus.

Ils renonçaient à se défendre, selon eux, et ne voulaient rien dire, comme s'ils se fussent considérés au-dessus de toute accusation.

—Et vous, M. de Puiseux? répéta le colonel.

—Oh! moi, monsieur le président, je ne suis pas si endurci dans le crime que mon ami, M. de Kardigân, répliqua Henry avec insouciance, et je vais tout avouer. Ce n'est pas onze prisonniers que nous avons fait fusiller, c'est cinq cents… De plus, après l'exécution, nous les avons mangés.

Malgré sa sympathie pour les prévenus, le colonel dut blâmer Henry:

—Vous manquez de respect à la justice, monsieur! dit-il.

—Oh! c'est impossible, monsieur le président. Il y a longtemps que la justice s'est manqué de respect à elle-même, en citant comme témoins de pareils gredins!

Et il étendait le bras vers Isidore Planchut.

—La parole est à monsieur le commissaire du gouvernement, dit le colonel, qui voulait interrompre cette scène.

Mais Robert Français se leva de nouveau.

—Pardon, monsieur le président, je désirerais que cet homme répétât formellement son accusation. Il jure devant Dieu, qui est au fond de cette salle et qui nous regarde, il jure que nous avons commis les atrocités qu'il prétend?

—Je le jure, dit Isidore Planchut.

—Il est certain de me reconnaître?

—Je jure que c'est vous le marquis de Kardigân, qui avez ordonné les massacres que j'ai racontés. Je vous ai vu!

Au même instant une voix forte partit du fond de la salle:

—Cet homme a menti.

—Qui ose parler ainsi? dit le colonel.

Un jeune homme s'avança.

—Moi, le marquis de Kardigân!

Une stupeur générale fut la suite de cette révélation.

Déjà Jean-Nu-Pieds s'était tourné vers Robert, et lui disait, en l'embrassant:

—Merci, mon frère!

Il y a dans la vie des coups de théâtre aussi puissants que ceux que savent créer les maîtres du drame. Tout le public jeta un grand cri. La situation se corsait. Qu'est-ce que cela voulait dire? Il y avait donc deux marquis de Kardigân?

La plupart ne comprenaient pas. Aussi le murmure des voix s'apaisa aussitôt, dès que l'on comprit que le nouveau venu allait prendre la parole.

—Monsieur le président, dit Jean-Nu-Pieds à voix haute, et en tenant la main placée sur l'épaule de son frère, vous m'avez entendu tout à l'heure. J'ai dit que ce témoin en avait menti: je le prouve! le marquis de Kardigân, ce n'est pas lui, c'est moi. Et vous l'avez tous entendu! Cet homme a juré devant Dieu qu'il reconnaissait mon frère!

Le prétendu Isidore Planchut, qui n'était nullement un caporal de l'armée, mais remplissait les fonctions de mouchard, faisait une mine impossible. Il sentait que s'il n'avait rien à craindre de l'autorité, qui était pour lui, la foule, toujours honnête et loyale, quand on la laisse livrée à elle-même, pourrait bien lui faire un mauvais parti.

—Monsieur le président, reprit Jean de sa voix ferme et grave, permettez-moi de vous expliquer ce qui s'est passé. Comment mon frère a-t-il pu être arrêté, lui qui ne combat point dans les mêmes rangs que moi? C'est ce que j'ignore. Son dévouement sublime m'était inconnu. Mais ce que je sais, je vais vous le dire. J'ai été fait prisonnier le 10 Juillet. La nuit même, j'ai pu m'évader. Voici les passeports qui m'ont servi, sous un nom supposé, à traverser la France. Vous me demanderez peut-être pourquoi, pouvant gagner la frontière, je ne l'ai pas fait? C'est que je voulais sauver… l'un des miens d'un péril imminent. Puis c'eût été déserter!

Laisser mes amis dans le danger, et m'enfuir sain et sauf, j'aurais été un lâche! A Dijon, un journal m'est tombé sous les yeux. J'y ai lu que le marquis de Kardigân était arrêté. J'ai compris alors que l'un de mes amis s'était dévoué pour détourner les poursuites du gouvernement, et je suis revenu à franc-étrier pour dire à la justice qui me réclame: Me voilà!

Pas un souffle ne troubla le religieux silence qui s'était établi soudain. Tous ceux qui assistaient à cette scène émouvante et imprévue, demeuraient suspendus aux lèvres de Jean-Nu-Pieds.

Les membres du conseil de guerre se regardaient, visiblement impressionnés. Ils commençaient à comprendre quel rôle honteux la police avait voulu leur faire jouer dans toute cette affaire, et un violent dégoût soulevait ces âmes loyales.

Le colonel Desroys dit avec une déférence évidente:

—Veuillez expliquer, monsieur, comment et pourquoi vous vous êtes décidé à tromper la justice?

—Je n'ai trompé personne, monsieur le président, répliqua Robert Français. Je n'ai pas menti une seule fois! On m'a demandé qui j'étais; j'ai répondu: le marquis de Kardigân. C'est vrai: je suis le frère aîné. Ne me demandez point par suite de quelles circonstances j'ai abandonné mon droit d'aînesse; ce sont là de ces secrets de famille entre un mort et nous. Peut-être vous l'expliquerez-vous si je vous dis que je suis républicain, moi. Mes dieux ne sont pas ceux du marquis de Kardigân, du héros de la Pénissière… Mais, bien que je haïsse les rois qu'il sert, jamais, eussé-je dû mourir, je n'aurais déshonoré mon parti, en voulant le défendre par le mensonge, la calomnie et la bassesse!

—Je ne puis supporter de pareilles paroles, monsieur, dit le colonel sévèrement. Veuillez ne répondre qu'aux questions que je vous adresse. Votre devoir est d'éclairer l'esprit des juges.

—Monsieur le président, reprit le jeune homme, mon frère avait disparu. Cet agent de police dont je m'étais emparé, m'avait annoncé que des recherches actives étaient dirigées contre lui. Quand je me suis vu arrêté, j'ai résolu de me livrer sous son nom. J'entravais les poursuites, et mon frère était sauvé.

—Vous risquiez la mort, ne put s'empêcher de dire le colonel.

—Oui, mais le marquis de Kardigân était libre!

Cette noble phrase fit courir un frisson dans le public. Tout entier, maintenant, il désirait l'acquittement des accusés.

—Gendarmes! dit le colonel, mettez le prisonnier en liberté.

Alors il se passa ce fait étrange. Robert Français quitta le banc des prévenus, et vint se mettre debout à la barre; Jean-Nu-Pieds, au contraire, alla s'asseoir sur ce banc.

—La parole est à M. le commissaire du gouvernement, dit le colonel.

Mais des cris s'élevèrent de toutes parts.

—Qu'on chasse le faux témoin! qu'on chasse le faux témoin!

—Si le silence ne se rétablit pas immédiatement, dit sévèrement le président, je vais faire évacuer la salle.

Tout le monde se tut. Évacuer la salle!

Jamais! le public s'amusait trop!

Pourtant, comme le colonel Desroys sentait que l'instinct de la foule était juste, il appela le lieutenant de gendarmerie, et lui donna tout bas l'ordre d'emmener Isidore Planchut.

Puis il répéta une seconde fois:

—La parole est à M. le commissaire du gouvernement.

Le rôle du chef de bataillon chargé de remplir les fonctions de procureur royal était des plus délicats. Le gouvernement venait de trahir ses intentions perfides.

Abandonner l'accusation? les faits matériels étaient là. C'était impossible. Exagérer la dureté, c'était se heurter à l'opinion publique, qui, par un revirement naturel, était devenue soudainement favorable aux Vendéens.

Il parla sans violence, froidement même, mais comme il devait le faire étant donnée la situation. Il réclama purement et simplement l'application de la loi, c'est-à-dire la peine de mort.

Son réquisitoire dura à peine une demi-heure; on devinait, à l'entendre, que ce soldat était gêné de son rôle.

Aucun avocat n'était assis au banc de la défense. Le conseil n'avait pu en nommer un d'office, les prisonniers ayant annoncé leur intention de se défendre eux-mêmes. En conséquence, Jean-Nu-Pieds se leva:

—Messieurs du conseil, dit-il, je dois remercier d'abord M. le commissaire du gouvernement de sa modération. Il a requis la peine de mort contre nous. C'était son droit: plus même, c'était son devoir. La loi est formelle. A ses yeux, nous sommes coupables, ayant porté les armes contre l'autorité établie. Aux nôtres, c'est différent! Il y a deux codes, messieurs! Le code que fait Dieu, celui que rédige l'homme! C'est au code de Dieu que nous obéissons. Nos pères ont juré fidélité à un principe: ce principe, pour nous, ne peut pas mourir. Il est toujours vivant! Parce qu'une poignée de révolutionnaires déchire l'histoire de France, cette histoire n'en existe pas moins.

On nous accuse de haute trahison? Nous aurions été traîtres, en effet, si nous n'avions pas agi comme nous avons fait! Le roi est le roi! Je ne défendrai ni M. de Puiseux, ni nos compagnons d'armes, ni moi-même, des insultes de ce misérable que vous avez entendu. Vous en avez fait justice!

Je n'ai plus qu'une chose à ajouter. Mourir fusillé, ou mourir sur le champ de bataille, ce n'en sera pas moins pour nous une fin glorieuse. Et en tombant, je me sentirai digne de ma devise: Fidèle!

M. le commissaire du gouvernement avait raison: nous méritons la mort, messieurs du conseil… car nous sommes Bretons! nous sommes fidèles!

Jean-Nu-Pieds se rassit au milieu d'une émotion indescriptible. Si le public avait osé, il aurait éclaté en applaudissements. Ce ne sont point les Démosthènes et les Mirabeau qui font les plus éloquents discours: ce sont les hommes de coeur qui parlent avec leur coeur!

Le colonel Desroys fit un signe, et le conseil se retira dans la salle des délibérations. Le prétoire resta vide, car aussitôt les accusés furent emmenés. Quant à l'enceinte, on eût dit d'une fourmilière. Les têtes s'y pressaient, s'y confondaient. Robert Français, lui, avait déjà suivi Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux.

La délibération ne fut pas longue. Elle dura à peine dix minutes. Enfin, le conseil reparut, et le silence se rétablit comme par enchantement. Le colonel Desroys et les officiers qui l'assistaient se découvrirent, et il lut, debout, à voix haute:

«AU NOM DE SA MAJESTÉ LE ROI DES FRANÇAIS,

L'avis des juges étant pris, et commençant par le grade le moins élevé, le conseil de guerre décide à l'unanimité:

1° Les sieurs marquis de Kardigân et Henry de Puiseux sont reconnus coupables de rébellion à main armée, d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement, et de tentative ayant pour but de renverser l'autorité établie;

2° Admet de nombreuses circonstances atténuantes.

En conséquence, les sieurs marquis de Kardigân et Henry de Puiseux sont condamnés à la peine du bannissement perpétuel.»

C'en était trop pour les nerfs du public.

Il applaudit à outrance… Déjà Robert Français avait rejoint son frère, et le serrait ardemment dans ses bras.

A la même heure, presque à la même minute, une chaise de poste, contenant une jeune fille, entrait dans Nantes, au galop de quatre vigoureux chevaux. Cette jeune fille était Fernande.

XXVI

LA FIN DU RÊVE

Les Vendéens devaient partir le lendemain pour la frontière qu'ils désigneraient, sous l'escorte d'un détachement de gendarmes.

Entrons à la prison. Robert Français a obtenu la permission de les voir.

—Je viens de les voir, dit-il. Jérôme va retourner à Paris; quant à
Aubin, il partira pour l'étranger en même temps que toi.

Jean-Nu-Pieds tenait les mains de son frère dans les siennes, et le regardait avec des yeux humides.

—Qu'aurait dit mon père, dit en souriant Robert, si malgré la défense qu'il t'a faite, si malgré l'ostracisme dont je suis couvert, il te voyait me pardonner, à moi qui ne suis même plus un Kardigân?

Jean serra de nouveau la main du jeune homme et d'une voix émue:

—Notre père aurait tout oublié, dit-il.

Regarde! la destinée semble s'être fait un jeu de changer toutes ses volontés, et de les rendre inefficaces. Il avait jeté une barrière entre nous: cette barrière a été brisée par la fatalité; il avait mis une barrière entre Fernande et moi, la Régente de France, au nom du Roi de France, a dit: Je veux qu'elle soit renversée.

Le jeune homme s'arrêta; puis il reprit avec une sorte d'amertume:

—Je me demande par instants si ce n'est pas une punition d'en haut qui m'a ainsi séparé d'elle… Tiens! parlons d'autre chose. En vérité, j'ai besoin de tout mon sang-froid pour regarder en face la situation qui m'est faite.

—Où comptes-tu t'embarquer?

—Au Havre?

—Pour où?

—Pour Brighton.

—Jean, je te connais, tu ne resteras point loin de France. Jamais tu ne consentiras à abandonner ton parti.

—En effet, c'est impossible.

—Que comptes-tu faire alors? Donne-moi tes instructions. Pour rentrer sur le territoire français, après avoir été condamné au bannissement, il te faudra des intelligences ici. As-tu besoin de moi?

—J'allais te le demander, ce secours que tu as la bonté de m'offrir.

—As-tu réfléchi?

—Oui.

—Parle.

—Henry, qui dort là avec tant de calme, est de mon avis. Nous devons faire tous nos efforts pour rentrer en France. Voici donc ce que j'ai imaginé. A Brighton, nous monterons en chaise de poste pour gagner Londres. Il importe que nous puissions nous mettre à l'abri des agents de la police française qui nous surveilleraient. Une fois à Londres, nous arrêterons un petit bâtiment et nous descendrons la Tamise.

—Où débarquerez-vous?

—A l'anse d'Erqui.

Robert Français connaissait l'anse d'Erqui. Aux temps heureux de son enfance, il était bien souvent parti à cheval du château de Kardigân, pour errer de longues heures à travers les landes bretonnes.

—Je t'y attendrai, dit-il. Comment me préviendras-tu?

—Par une lettre. Nous conviendrons d'une phrase qui signifiera une époque déterminée; quand j'aurai arrêté l'heure de notre rentrée en France, je te l'écrirai aussitôt.

—As-tu besoin d'argent?

—Oui. Aie la bonté de toucher mes revenus et de payer à Poulardet, l'aubergiste du Cygne du roi une somme de cinq mille francs que je lui dois.

L'heure de la soirée était assez avancée. Les deux frères restèrent encore une heure ensemble à régler leurs affaires d'intérêt et à s'entendre pour les dispositions de l'avenir.

Le geôlier les interrompit. Il annonçait une visite. Henry de Puiseux et Jean-Nu-Pieds devant quitter la France pour toujours, le comte d'Erlon les avait autorisés à recevoir toutes les visites de ceux de leurs amis qui voudraient leur dire adieu.

Si M. d'Erlon avait donné cette permission sans arrière-pensée, il n'en avait pas été de même du gouvernement, qui avait consenti à l'autoriser.

Le préfet, M. Maurice Duval, fidèle à ses habitudes, s'était dit que quelque chouan voudrait visiter le condamné, et que, lui, pourrait profiter de l'occasion pour l'arrêter traîtreusement. Cela faillit arriver.

Robert et Jean étaient encore ensemble quand la visite annoncée par le geôlier entra. C'était un paysan d'une trentaine d'années, blond avec des yeux bleus, en même temps très-doux et très-énergique. Jean-Nu-Pieds fit un geste de joie et de surprise en l'apercevant. Mais le paysan mit rapidement sa main sur ses lèvres, et dit, en cette sorte de patois breton que nous ne pouvons que traduire:

—Monsieur le marquis, je vous apporte l'argent des fermages que vous m'avez demandé.

Dès que le geôlier eut disparu, le paysan et Jean-Nu-Pieds tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

C'était M. de Charette.

—Ah! que je suis heureux de vous voir, mon cher baron, s'écria le marquis; c'eût été pour moi une douleur réelle que de quitter la France sans vous avoir embrassé!

Charette jeta à son ami un regard de reproche affectueux.

—Quoi! vous pouviez croire…

—C'est vrai, je vous demande pardon. J'aurais dû penser que puisqu'il s'agissait d'une action courageuse, vous n'hésiteriez pas à la commettre.

—Une action courageuse?

—Baron, prenez garde! hâtez-vous de partir. Les murs de cette prison sont fatals à ceux des nôtres! elle n'aurait qu'à refermer ses portes sur vous! Peu importe à la cause du roi de France que je sois condamné au bannissement, mais votre liberté, à vous, vaut dix mille hommes.

—Tenez, marquis, lisez.

M. de Charette, en prononçant ces mots, tendait au marquis une lettre.

—Et de Puiseux?

—Il est là. Il dort.

—Éveillez-le. Il doit lire aussi ce que contient cette lettre.

Jean-Nu-Pieds mit la main sur l'épaule d'Henry, qui dormait, en effet, de ce sommeil sans rêves qui seul repose et réconforte.

—Ah! quel dommage! s'écria-t-il, je dormais si bien.

—Baron, je ne vous avais pas vu, je vous demande pardon…

—Je vous apporte un adieu double, Puiseux, le mien et celui de Madame.

—De Madame?

—Lisez!

Jean-Nu-Pieds avait déplié la lettre. Elle contenait ces lignes:

«Mon cher marquis,

Si je n'étais prisonnière comme vous, je vous aurais dit de venir; la régente de France eût voulu vous remercier de vive voix de votre courageux et éternel dévouement, que n'a jamais lassé la fatigue, que le danger n'a pu que faire croître. Je vous envoie, à vous et à M. de Puiseux, l'adieu de la mère de votre roi. Hélas! vous ne foulerez plus le sol de la France! Pour y vivre, je consentirais, moi, à y rester captive.

Que Dieu vous garde et vous protège.

MARIE-CAROLINE»

—Mon cher baron, dit Jean, ému jusqu'au fond de l'âme de cette royale missive, remerciez Son Altesse qui a daigné nous écrire ceci. Assurez-la, je vous prie, que de loin comme de près, je suis toujours à son service.

—Il est inutile que je le lui dise, marquis, Son Altesse le sait.

En sortant, M. de Charette aperçut Robert Français qui, par discrétion, s'était retiré dans un angle de la cellule.

—Je vois que vous n'êtes pas des nôtres, monsieur, dit-il; mais j'étais à l'audience et je sais tout. Si jamais vous avez besoin d'un ami, comptez sur le baron de Charette.

Ces deux hommes, si entièrement divisés d'opinion, échangèrent une loyale pression de main. Les grands coeurs sont faits pour s'estimer et se comprendre.

L'heure de la séparation des deux frères était arrivée.

—Ne crains rien, murmura Robert à l'oreille de Jean, je devine ta pensée…

Je te jure que je la retrouverai…

Jean pâlit.

Fernande! c'était là son éternelle préoccupation, sa douleur cachée. Ah! si elle pouvait le joindre et gagner cette rive étrangère!

Robert ne l'avait pas quitté depuis dix minutes, quand le geôlier reparut. Il venait dire au marquis qu'une dame avait obtenu la permission de le voir, mais en particulier.

Une dame! le coeur de Jean battit à rompre! Il se dit que c'était
Fernande, que ce ne pouvait être qu'elle.

Il suivit le geôlier, qui le conduisit dans la cellule où l'inconnue avait été introduite.

Le geôlier referma la porte, et les laissa seuls. La jeune femme releva son voile.

Jean ne put retenir un cri de joie folle. C'était Fernande!

Fernande, plus belle que jamais dans sa robe de deuil, Fernande pâlie par la souffrance et par l'angoisse.

—Vous! vous!

—Oui, c'est moi..

—Dieu soit béni! il a en pitié de moi! il a entendu mes supplications, je vous ai là, près de moi… Fernande, nous allons enfin être l'un à l'autre. Le jour où nous avons été séparés, j'étais votre fiancé… demain je serai votre mari… Partez avec moi, venez demander au pays étranger le bonheur que nous avons si longtemps espéré…

De grosses larmes coulaient des yeux de la jeune fille.

—Fernande! vous ne me répondez rien.

Elle poussa un sanglot déchirant, et tombant à genoux:

—Jean! s'écria-t-elle, Jean, pardonnez-moi, mais je ne puis plus être à vous…

—Fernande!…

—Je suis mariée!…

Jean-Nu-Pieds avait passé par de bien douloureuses épreuves. Les souffrances de la vie humaine ne lui avaient jamais été épargnées. Il avait connu cette âpre angoisse de pleurer désespérément et de voir s'évanouir un à un tous ses rêves d'avenir.

Dans l'épouvantable commotion que lui donna le mot de Fernande, il eut comme un ressouvenir instantané de toutes les choses vécues par lui.

Il en est ainsi pour l'homme qui se noie. C'est une sensation que celui qui écrit ces lignes a éprouvée. L'eau tourbillonne autour de vous, le coeur bat à coups précipités et le sang afflue au cerveau. On sent qu'on va mourir, et en même temps une lumière se fait, lumière rapide comme un éclair, qui déchire le passé et illumine l'intelligence.

On se revoit enfant, courant à travers la campagne, cueillant la fleur nouvelle, ou aspirant la senteur enivrante des bois; puis les bancs du collège, et ces douleurs minuscules qui semblent des souffrances inconsolables. On devient homme: alors les luttes de la vie. La jalousie des uns, la haine des autres, et l'émotion du premier amour ou du premier succès.

Quelle chose puissante que la pensée qui peut ainsi revoir des années en une minute!

Puis la mort est là, on ferme les yeux, et tout disparaît…

Le même phénomène se reproduisit pour Jean-Nu-Pieds. Un éclair de souvenir traversa son cerveau. Il revit la chambre de jeune fille où Fernande l'avait enfermé pour l'arracher aux coups des révolutionnaires. Il revit cette radieuse matinée de printemps où ils s'étaient dit adieu, n'osant s'avouer un amour qu'ils partageaient déjà, et dont ils lisaient l'aveu muet dans leurs yeux.

Puis il songea à cette suite non interrompue de traverses, de bouleversements qui n'avaient pas cessé un seul jour.

* * * * *

Fernande était toujours à genoux, sanglotant, et la tête dans ses mains.

Mariée! elle était mariée! Et elle lui demandait pardon!

Jean-Nu-Pieds connaissait cette noble créature. Il se dit qu'une fatalité avait tout fait, qu'elle ne pouvait être coupable, et il la releva doucement:

—Fernande! je souffre à mourir, murmura-t-il; Fernande! par grâce! expliquez-moi…

Puis, avec violence:

—Eh bien! non, je ne le crois pas! non, c'est impossible! Vous, mariée? C'est impossible, vous dis-je! C'est une épreuve à laquelle vous me soumettez! Un jeu sans pitié! Vous, mariée? Et vos serments? Et cette union sainte, la main dans la main dans les bois de Vieillevigne, sous l'oeil de Dieu qui nous regardait, quand vous m'avez juré que vous m'aimiez, que vous seriez ma femme devant les hommes! Vous, mariée? Allons donc! C'est impossible!

Il se laissa tomber sur un des escabeaux de la cellule, haletant, opprimé.

—Jean, je vous en conjure, ne me maudissez pas! reprit-elle d'une voix défaillante. Si vous saviez! Il y a dans la vie des fatalités inexplicables. Je puis tout vous dire maintenant. Je me relève moi-même du serment que j'ai prêté. Le jour où je vous ai quitté, là-bas, je courais auprès de mon père; on venait de me dire qu'il avait été arrêté par des chouans et qu'ils allaient le fusiller comme ancien régicide. J'ai couru… N'était-ce pas mon devoir de tout abandonner pour le sauver? J'arrivai dans une clairière au milieu des bois, après un voyage où j'avais enduré toutes les souffrances possibles. Jean! mon père était attaché à un arbre, et déjà un peloton d'exécution le mettait en joue…

Fernande s'arrêta; ce souvenir la brisait.

M. de Kardigân écoutait la tête baissée, ses larmes ne s'étaient pas arrêtées. Elles coulaient sur son visage pâle et, par instants, des frissons l'agitaient.

—Alors le chef de ces hommes s'avança vers moi:

—Mademoiselle, me dit-il, votre père va mourir. Vous seule pouvez le sauver. Veuillez me suivre.

Il m'entraîna dans une hutte de feuillages. Je me laissai faire. Je ne sentais aucune force en moi.

—Mademoiselle, reprit-il, je vous aime; votre père est un criminel. Si vous ne me jurez pas que vous m'épouserez avant deux mois, votre père va mourir fusillé… Choisissez.

Jean, j'ai hésité… Dieu m'a punie de cette hésitation criminelle. Cet homme vit l'indécision qui me prenait, et fit un signe. Aussitôt j'aperçus les fusils s'abaisser et menacer mon père. Alors je tombai à genoux, en m'écriant:

—Je le jure!

Il prit un crucifix et me fit étendre la main sur le Sauveur.

—Vous le jurez… sur le Christ.

—Sur le Christ.

—Bien.

Il sortit un instant de la cabane, et ordonna qu'on délivrât mon père. Puis il revint auprès de moi, et exigea que je lui fisse le serment que, jusqu'à mon mariage, je ne dirais à personne ce qui s'était passé. Dix minutes après j'étais en chaise de poste entre mon père et lui. Si vous saviez ce que j'ai souffert!

—Je le sais, Fernande.

—Vous le savez?

—J'ai lu votre journal; je suis parti pour la Bourgogne, vous veniez de la quitter.

—Jean, reprit-elle, il y a huit jours que je suis mariée. Pouvais-je trahir mon serment? C'est une question que je me suis souvent adressée à moi-même. J'avais juré sur le Christ! Les malheureux dont le coeur est incrédule ne savent pas combien enchaîne cet engagement suprême pris au nom de la plus sacrée de nos croyances! Et pourtant peut-être est-ce un crime! J'ai lutté contre ma conscience, je me suis débattue, j'ai voulu arracher de mon coeur ce serment que j'avais fait. Jean pardonnez-moi, je n'ai pas pu.

Le marquis de Kardigân écoutait sans parler. Il dit seulement:

—Continuez.

—Mon mariage s'est fait dans un petit village des Landes. Seulement une heure avant d'entrer à mairie mon père m'apprit que le chef des chouans ne s'appelait pas M. d'Héricourt, ainsi qu'il me l'avait dit, mais M. Legras-Ducos.

—Ah! c'était lui! murmura Jean.

—Une heure plus tard, j'étais sa femme. C'est alors qu'un journal m'a appris ce qui vous était arrivé, Jean! j'ai tout oublié! J'ai cru qu'on allait vous condamner, j'ai cru qu'on allait vous fusiller, et je suis venue. S'il m'était interdit de vivre pour vous, il ne m'était pas défendu de mourir avec vous…

M. de Kardigân se taisait toujours. Il avait écouté, immobile et silencieux, le long et pénible récit de Fernande. Mais s'il était resté muet, ses larmes parlaient pour lui. La jeune femme devinait tout ce qu'il souffrait, elle devinait la torture qui avait dû briser le malheureux pendant qu'elle lui avait révélé l'affreux secret qui le séparait d'elle.

—Vous savez tout, maintenant, continua Fernande. Mon ami, ne me maudissez pas. C'est une fatalité implacable qui a tout fait. Ah! cet homme me connaissait; il savait que je ne consentirais jamais à être parjure à un serment fait à Dieu!…

A notre époque de scepticisme et d'incrédulité, bien des âmes ne se plieraient pas au joug de la loi divine. La foi s'en va des coeurs, a-t-on dit. Ce n'est pas la foi qui disparaît, c'est la conscience. Tel qui croit, ne se considérerait point engagé par un serment prêté sur le crucifix. Mais ces deux êtres étaient plus grands que les autres. Ils planaient au-dessus des lois humaines, car leurs esprits s'étaient habitués à se plier de bonne heure au joug, dur peut-être, mais sacré, de la loi divine.

Fernande n'avait pas cru pouvoir se détacher de son serment. Puisqu'elle avait étendu la main sur le Christ, ce serment devenait son devoir.

Que devait penser Jean-Nu-Pieds? Elle le vit, encore muet, plongé dans un abîme de pensées.

—Ne me maudissez pas! répéta-t-elle pour la troisième fois.

Jean-Nu-Pieds redressa le front:

—Fernande, dit-il lentement, vous vous rappelez le jour où nous nous sommes vus pour la première fois. Ce jour-là a décidé de ma vie. Je vous ai aimée à jamais… Et vous étiez la seule femme que j'eusse jamais aimée. Des jours et des mois se passèrent, pendant lesquels je n'ai vécu que par vous et pour vous. Vous étiez devenue ma pensée constante. Je serais mort, si je m'étais dit qu'il fallait renoncer à mon amour.

Puis, j'ai bientôt appris quelle redoutable défense me faisait mon père. Il n'a rien moins fallu que l'ordre de la régente de France pour que nous pussions concevoir l'espérance d'être l'un à l'autre. Le temps passa encore. O ma bien aimée! je vous ai dû la vie, et j'ai béni la vie qui m'était rendue, puisque je pouvais vous la consacrer. Croyez-vous que ce ne soit pas un supplice de perdre ainsi deux fois l'espérance et de la recouvrer deux fois, pour la reperdre encore? Croyez-vous que je n'eusse pas moins souffert si jamais aucune vision de bonheur n'avait hanté mon esprit, si je m'étais dit tout d'abord que c'en était bien fini pour nous deux? Vous venez aujourd'hui m'apprendre que vous ne vous appartenez plus, que vous êtes à un autre… Fernande, je pourrais vous répondre que vous n'aviez plus le droit de disposer de vous, puisque vous n'étiez plus à vous-même, puisque vous m'aviez engagé votre foi… Mais rassurez-vous, ô ma seule aimée. Je ne serai pas aussi cruel contre vous que la destinée l'a été contre moi. Vous me tuez, Fernande, et cependant je vous pardonne, et je vous bénis d'avoir accompli votre devoir qui me rappelle le mien. La volonté de mon père s'accomplit malgré nous-mêmes. Vous me tuez, Fernande, je vais mourir du coup qui me désespère, et cependant je vous approuve, et je dis que vous avez bien fait!

Ils se regardèrent silencieusement pendant une minute. Tout ce qu'un regard peut renfermer d'amour et de désespoir traduisit leur pensée intime. Que pouvaient-ils se dire encore? N'étaient-ils pas séparés par la plus cruelle des fatalités?

—Merci, Jean, murmura Fernande. J'avais besoin de ce pardon-là. Il me soutiendra, s'il ne peut du moins me consoler. J'ai tant souffert,—non de ma souffrance à moi, mais de la vôtre!

—Adieu! Fernande.

—Adieu… déjà… adieu! Quand nous reverrons-nous?…

—Je pars, nous ne nous reverrons jamais, ou nous ne nous reverrons que lorsque l'âge aura glacé notre sang et refroidi notre coeur. Partez! Fernande! Par pitié, quittez-moi, je ne suis qu'un homme, et des idées criminelles me montent à la tête… Partez…

—Vous avez raison. Je pars.

Ils étaient debout, l'un et l'autre, séparés à peine par l'étroitesse de la cellule. Ils se disaient l'adieu suprême dans un regard, comme s'ils eussent senti qu'ils n'auraient pas été maîtres d'eux-mêmes, s'ils s'étaient seulement touché la main. Mais des natures loyales comme celles-là, des êtres supérieurs à la foule, grandis encore par leur foi religieuse, cette force suprême, ne devaient point succomber ainsi que des incrédules ou des athées.

—Vous allez partir! balbutia Fernande, vous allez partir! Et je ne vous reverrai plus! et je vais traîner désormais ma vie douloureuse loin de vous, loin de mon espérance, loin de mon bonheur! O Jean, qu'avons-nous fait à Dieu, pour que Dieu nous châtie aussi cruellement?

—Ne me parlez pas ainsi, dit-il à voix basse, cela me torture.

—Que deviendrons-nous? reprit-elle amèrement. Je me demande si la vertu, si le respect des choses saintes n'est pas une duperie! Puis, quand cette pensée coupable me vient, j'y devine un blasphème, et j'ai honte de l'avoir eue.

Seraient-ils vainqueurs? Cette lutte du bien et du mal qui se livrait en eux les bouleversait.

—Si j'écoutais mon coeur, continua Fernande, je vous dirais: Emmenez-moi, prenez-moi, et allons demander au reste du monde un bonheur qui nous est refusé ici! Mon bien-aimé, nous avons échangé nos âmes, nos serments nous ont donnés l'un à l'autre. Peut-être est-ce un crime que nous commettrons, mais nous sommes des êtres humains et…

Elle s'arrêta.

—Quelle vie heureuse nous aurions! Seuls et libres, qui pourrait nous demander compte de nos actes? Je yeux partir avec vous. L'Angleterre, l'Amérique nous servira d'asile. Je veux partir, si nous sommes coupables, qui le saura? Si nous sommes coupables, qui nous punirait?

Jean-Nu-Pieds saisit avec passion les deux mains de la jeune femme:

—Oui, partons! Demain, on me conduit au Havre. Allez m'y attendre. Nous fuirons ensemble! Nous irons demander au sol étranger le bonheur que le sol de la patrie nous refuse… Fernande, je l'ai espérée bien longtemps cette ivresse partagée, cette joie intime, ce mariage désiré! Ça été le rêve de mes nuits et la pensée de mes jours depuis que la destinée vous a jetée sur mon chemin… Rappelez-vous cette matinée de printemps, à Paris, dans ce jardin parfumé, au milieu des fleurs et des oiseaux; rappelez-vous de quelle émotion nos coeurs battaient… Et, depuis, que de fois je me suis souvenu de cette matinée-là! J'ai bien souffert; cette pensée seule arrêtait mes larmes. Fous! nous sommes fous! la loi divine ne peut pas être cruelle comme la loi humaine!

Puisque celle-ci est sans pitié, demandons à celle-là de se dévouer pour nous! Notre amour est trop puissant pour ne pas briser les règles ordinaires. Je vous aime, vous m'aimez! Cela suffit.

Fernande avait écouté avec ravissement les paroles ardentes de celui qui était son fiancé. Sa main tremblait dans celle de Jean. Elle fermait les yeux comme pour ne pas voir l'abîme qui l'attirait.

Quand le Vendéen se tut, elle resta quelques secondes indécise, muette, oppressée. Puis, par un violent effort, elle le repoussa. Elle murmura, répétant les paroles qu'elle avait dites:

—Si nous sommes coupables, qui le saura? Notre conscience! Si nous sommes coupables, qui nous punirait? Dieu!

Jean, reprit-elle à voix haute, la passion allait nous entraîner! La conscience et Dieu, voilà les juges terribles que nous voulions braver. Nous ne pourrions pas être heureux; nos coeurs souffriraient, car ils n'ont jamais appris à marcher hors de ce vrai chemin: le devoir! car ils n'ont jamais appris à écouter un autre appel que cette voix sublime: l'honneur! Jean, je vous aime, vous m'aimez, nous mourrons l'un pour l'autre, mais nous ne pouvons pas, nous ne devons pas être l'un à l'autre, car vous ne sauriez pas plus manquer à l'honneur, que je ne saurais manquer au devoir!

—Je vous aime! je vous aime! s'écria-t-il avec une passion folle.

—Et moi, est-ce que je ne vous aime pas? Mon coeur saigne quand je vous parle ainsi, mais il le faut! Jean, par pitié, laissez-moi sortir d'ici; que je ne vous revoie jamais, que tout soit rompu entre nous; il ne peut plus rien y avoir de commun entre le marquis de Kardigân et moi! Je pourrais consentir à vous suivre, car je suis faible et je vous aime, mais vous ne voudriez pas avilir celle que vous adorez!

Elle se rapprocha de lui, et d'un ton brisé:

—Je vous ai mis si haut dans mon estime, dit-elle, que je ne veux point que vous soyez déchu à mes yeux. Celui qui a voué sa vie à une cause sainte telle que la vôtre, ne doit pas entacher cette cause en faisant une action contre l'honneur!

Quoi! le marquis de Kardigân, Jean-Nu-Pieds, le soldat du Roi, le héros de la Pénissière et de Château-Thibaut, mon Jean, à moi, celui que j'ai paré de toutes les grandeurs et de toutes les noblesses, celui-là pourrait accomplir quelque chose de vil? Non, c'est impossible. Voyez, moi, je vous supplie, je vous implore… Ce que vous voudrez que je fasse, je le ferai, car je vous aime… Je n'aurais pas la force de répondre: Non, si vous me disiez: Je le veux; et pourtant, c'est pour vous que je vous conjure d'avoir pitié de moi! Que l'image de mon bien-aimé reste dans mon souvenir, comme une image sainte, grandissant encore par le sacrifice!

Lorsqu'elle s'arrêta, Jean découvrit son front qu'il avait voilé de ses mains. Son visage était mouillé de larmes.

—Honneur! devoir! mots sublimes que j'allais oublier… Merci, ma Fernande, de me les avoir rappelés! Je partirai seul, mais je ne vivrai pas. Je n'en aurais pas la force.

—Vous partirez seul et vous vivrez!

—Fernande!

—Je le veux!

—C'est impossible.

—Vous vivrez, Jean! Déserter la vie un jour de désespoir, c'est aussi lâche pour l'homme que pour le soldat de déserter son poste un jour de bataille. Vous vivrez. Là encore c'est le devoir.

—Eh bien, oui, j'ai été lâche! Vous pouvez partir tranquille et calme,
Fernande, celui que vous aimez sera digne de vous.

Déjà une première fois, à Paris, le jeune homme avait eu à lutter corps à corps contre les redoutables étreintes de la passion.

Comme toujours, en cette vie, la passion allait rendre coupable, criminel même, l'homme possédé par elle.

Mais l'honneur triomphait…

Jean et Fernande ne se serrèrent même pas la main. Elle s'éloigna, courbant le front, et il la regarda partir, le coeur saignant, le coeur brisé par la lutte, n'osant ni lui dire adieu ni la retenir…

XXVII

LE PONT DU NAVIRE

Deux jours plus tard, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân arrivaient au Havre. Le Wellington, corvette anglaise, allait les transporter au pays de Galles. C'était le soir. Une brume légère couvrait la rive. Le ciel, étincelant et constellé, rayonnait. Les deux Vendéens jetaient un regard navré à ce sol de la France qui bientôt allait s'enfuir à leurs yeux.

Patrie! patrie! au coeur sublime, que rien ne remplace! ni la tendresse de l'épouse, ni la tendresse du père! Patrie! éternelle affection, qui inspire le dévouement sans bornes, le renoncement sans ambition!

Henry et Jean, appuyés l'un sur l'autre, se tenaient debout, au milieu du pont, le regard fixe, et comme rivés à la jetée du Havre.

La jetée était couverte. Beaucoup étaient venus là pour assister au départ des deux fameux chouans. On apercevait çà et là les têtes des agents de police qui venaient mettre ordre à la sympathie intempestive que le public aurait pu éprouver pour les bannis.

Le capitaine et les matelots du Wellington ne laissaient pas de témoigner une vive déférence aux deux jeunes gens. Mais eux ne voyaient rien que le sol de la France, sur lequel ils n'étaient déjà plus; n'entendaient rien que le bruit sourd de la vague, qui venait se briser contre la jetée.

Cependant, le moment du départ arriva.

Le Wellington leva l'ancre et, poussé par un vent d'est assez fort, malgré la chaleur de la température, commença à sortir du port. Alors les spectateurs restés sur la rive retirèrent leurs chapeaux.

Ils voulaient saluer une dernière fois ceux qui étaient proscrits pour avoir été fidèles.

Jean-Nu-Pieds se rappela, sans doute, qu'une fois déjà, deux ans auparavant, il avait assisté au départ d'un banni. Mais ce banni portait une couronne au front… Aujourd'hui, c'était lui-même qui partait, chassé pour avoir servi le petit-fils de ce roi…

Le Wellington filait rapidement toutes voiles dehors. Le capitaine s'approcha de Jean-Nu-Pieds, et, après avoir salué poliment le chef vendéen, engagea la conversation avec lui. Une déférence évidente perçait dans les moindres paroles de l'Anglais. Le rude marin ne pouvait qu'admirer le dévouement des deux jeunes gens, lui qui n'était pas détourné de sa conscience par de vaines et stériles questions de parti.

—Quand arriverons-nous à Brighton, capitaine? demanda Jean.

—Demain matin, monsieur le marquis. Une nuit est bientôt passée à bord, surtout une nuit étoilée comme celle-ci.

—Avez-vous beaucoup de passagers?

—Une dizaine. J'ai entre autres une de vos compatriotes qui m'intrigue beaucoup.

—Vraiment?

—C'est une jeune femme, autant que j'ai pu en juger à travers le voile épais qui couvrait son visage. Elle est venue me trouver au quai d'embarquement, et a retenu son passage pour Brighton. Mais ce n'est pas là l'extraordinaire. Un de mes officiers qui l'a remarquée, m'a dit qu'elle ne s'était décidée à arrêter une cabine sur le Wellington que lorsqu'elle avait su que vous et M. de Puiseux feriez le voyage avec moi.

—Ah! dit Jean étonné.

—Voilà pourquoi j'ai cru devoir vous prévenir. Vous comprenez que, dans votre position… il faut…

—Quoi, capitaine?

—Je serai franc. J'ai pensé que la police avait peut-être intérêt à vous faire espionner, et j'ai voulu que vous puissiez savoir à quoi vous en tenir.

Cette même idée était venue aussitôt au chouan. Il serra avec force la main du marin anglais, pour le remercier de cette preuve de sympathie qu'il lui donnait.

Le marquis de Kardigân comptait, ainsi que nous le savons, séjourner le moins possible en Angleterre. Il voulait quitter Londres en cachette, afin d'être perdu dans le tumulte de la grande cité et revenir se mettre aux ordres de Madame, cachée dans Nantes. Henry devant l'accompagner, il importait que les deux Vendéens se concertassent sur leur plan de conduite.

Il voulut immédiatement lui faire part de cette découverte due à l'obligeance du capitaine du Wellington.

De Puiseux, appuyé à un mât, suivait la manoeuvre avec intérêt.

—Viens dans notre cabine, dit tout bas le marquis à son ami.

—Dans la cabine, jamais!

—Pourquoi?

—Parce que… dame! tu me demandes là une explication… Enfin, peu importe! Eh bien, mon cher, je crains par-dessus tout le mal de mer; j'ai ouï dire que le seul moyen d'y échapper, c'était de rester à l'air.

Malgré sa tristesse, Jean-Nu-Pieds ne put s'empêcher de sourire. Quel charmant compagnon c'était que ce jeune homme! Sa gaieté trouvait à s'épancher en toute occasion et à distraire son ami des navrements de l'heure présente.

—Soit, reprit le marquis; alors, écoute…

Et, baissant la voix, il lui expliqua en deux mots ce que le capitaine du Wellington supposait. Henry éclata de rire.

—Une espionne à nos trousses?

—Pourquoi pas?

—Alors tant mieux.

—Vraiment?

—Parbleu! Nous sommes jeunes… nous sommes… je passe! Si elle est jolie, nous la séduirons. Ce ne sera qu'une aimable plaisanterie faite à la police française qui nous en veut tant. Rappelle-toi la fameuse baronne de Sergaz!

Une ombre couvrit le front du marquis.

—Ah! ne me parle pas de cette femme!

—Bah!

—C'est elle qui a joué un rôle maudit dans ma vie.

—Qu'en sais-tu?

—Rien.

—Alors?…

—Je n'en sais rien, te dis-je, mais j'en suis sûr; Fernande a dû être éclairée sur elle, bien qu'elle ait toujours gardé le silence. Songe qu'elle a disparu tout à coup!

—Ah! ah!

—Enfin, il y a des choses qu'on ne raisonne pas. Son souvenir m'effraye. Je la vois encore, pâle, droite, avec son regard sombre qui s'attachait sur moi.

—Comment, tu ne savais pas?…

—Quoi?

—Dame!… elle… comment dirais-je?… elle t'aimait.

—Jacqueline m'aimait!

—Je m'en suis aperçu une certaine nuit, dans les bois de Machecoul, alors que la pauvre Fernande était venue vers toi sous le déguisement de Pinson. J'ai surpris son regard, mon ami, et son regard m'a fait peur.

—Alors… alors… j'ai raison de l'avouer. J'ai été aveugle, je n'ai rien vu. Si ce que tu dis est vrai, c'est d'elle que vient tout le mal…

La nuit était venue peu à peu. Depuis longtemps déjà le Wellington voguait en pleine Manche. La cloche du bord sonna le souper. Les passagers descendirent dans l'entrepont où le repas était servi. Ils étaient peu nombreux. Le mal de mer faisait ses ravages. Ceux qui vinrent s'asseoir à la table étaient au nombre de cinq, parmi lesquels une femme, très-voilée, dont on n'apercevait pas le visage. Dès qu'elle vit entrer les deux Vendéens, elle se leva de table et remonta sur le pont. Mais le capitaine avait dit à Jean:

—C'est elle…

Le souper était achevé quand le marquis et Henry regagnèrent la dunette; l'inconnue avait disparu.

La nuit s'avançait radieuse. A peine une brise légère ridait la surface de la mer, semblable à un lac endormi.

Vers onze heures, Jean-Nu-Pieds n'avait pu encore se décider à s'arracher à ce spectacle merveilleux; la mer, cet infini de la nature, est ce qui rapproche le plus de Dieu, cet infini de la pensée.

Le marquis regardait la vague phosphorescente qui se brisait à l'arrière, quand une main s'appuya sur son épaule. Il se retourna. C'était l'inconnue. Elle releva lentement son voile.

—Jacqueline! s'écria-t-il.

—Oui, Jacqueline. Je suis ici parce que je vous aime, répliqua-t-elle amèrement.

—Vous m'aimez?

—Écoutez-moi. J'ai tout quitté pour vous, mon fils, ma patrie… Est-ce que je n'ai pas une patrie, moi aussi? Je viens pour partager votre exil, pour unir ma vie à la vôtre…

—Mais…

—Laissez-moi finir. C'est une parole suprême que j'attends de vous. La parole qui me fera vivre ou mourir. J'ai choisi cette heure pour mon aveu, parce que j'ai voulu que vous puissiez commencer à sentir le poids de la solitude autour de vous.

Je vous aime! Dès la première heure où je vous ai vu, cette passion a germé en moi. Je n'ai pas même essayé de la combattre. Aujourd'hui, vous êtes seul. Votre cause est vaincue, vos biens sont confisqués, votre fiancée est morte pour vous… vous avez tout perdu… et je viens vous dire: Jean, je vous aime; Jean, voilà un an que je vis pour vous; m'aimerez-vous enfin, et n'aurez-vous pas pitié de moi?

Elle tenait le bras du jeune homme, et, succombant sous le poids de son émotion, elle s'était presque agenouillée devant lui.

—Écoutez encore, continua-t-elle. Vous savez combien j'aimais mon fils? Je l'ai à jamais abandonné pour vous suivre, pour qu'il n'y eût rien entre nous. Je vous aime! Toute ma vie vous sera consacrée…

—Je ne vous aime pas, répondit doucement le marquis de Kardigân. Mon coeur est à une autre, et il est de ceux qu'un amour suffit à remplir.

—Elle est perdue pour vous!

—J'ai sa parole: cela me suffit.