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Jean-nu-pieds, Vol. 2 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 2 / chronique de 1832

Chapter 34: II
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About This Book

The narrative follows wartime events in a rural district, alternating scenes of military action and private anguish. It portrays a modest village church and a devout woman's fervent prayers before a miraculous tapestry, then traces clandestine encounters between disguised figures and scouting missions. Violence culminates in the destruction of a local château and the quick spread of legend around the fallen. Throughout, personal longing and moral struggle are set against communal conflict, with attention to atmosphere, detail, and the roles of faith and memory.

—Vous me repoussez?

—Je ne vous repousse pas. Si vous m'aimez réellement, je vous plains. Mais je ne comprends pas que vous veniez ainsi à moi maintenant, vous offrant comme une femme perdue!

—Vous ne savez pas les combats qui se sont livrés en moi! Dès que j'ai senti que je vous aimais, j'ai senti également que vous ne pourriez jamais m'aimer. L'irrémédiable obstacle était entre nous. Peut-être serais-je morte, si je n'avais voulu… M'aimez-vous? Non? Eh bien! apprenez tout! Votre mariage avec Fernande, c'est moi qui l'ai empêché!

—Vous!

—Je savais que vous ne seriez jamais à moi, je viens de vous le dire! Mais je ne voulais pas que vous fussiez à une autre. C'est moi qui ai conçu le plan infernal qui vous a séparé d'elle! Vous avez cru et elle a cru, elle aussi, que la vie de son père avait été menacée! Allons donc! c'était une comédie arrangée à l'avance! Dieu! que j'ai été heureuse, quand j'ai appris que j'avais réussi, que vous ne pourriez plus l'épouser!

C'est le seul jour de bonheur que j'aie eu depuis que je suis née. Vous ne m'aimez pas? je le sais et je le savais quand vous étiez là-bas, ne pensant qu'à elle! Je le savais, quand j'ai fait tout cela! Si je vous ai fait mon aveu, c'est que je voulais vous désespérer avant de mourir… car je vais mourir! Croyez-vous donc que je vous aurais dit tout cela, si j'avais dû vivre?…

—Malheureuse!

Il lui saisit les deux poignets avec violence, tant la révélation l'exaspérait.

—Ah! vous pourrez me faire mal! vous ne m'en ferez jamais autant que je vous en ai fait! Je suis heureuse! Je lis dans vos yeux le désespoir de l'amour perdu, la pensée que votre bonheur s'est effondré par suite d'une comédie.

Eh bien oui, souffrez! souffrez! vous m'avez fait tant de mal que je ne sais plus si je vous aime ou si je vous hais!

La passion criminelle qui dévorait Jacqueline laissait son empreinte infâme sur son visage. Les âmes viles sont abaissées par l'amour: il ne purifie que les âmes élevées.

Jean la jeta presque à ses pieds.

—Ah! sois maudite! sois…

Mais elle se releva, et se précipita vers le bastingage.

—Adieu! dit-elle.

Il vit qu'elle voulait se jeter à la mer. Déjà le mouvement instinctif à toute créature humaine qui veut en sauver une autre, l'entraînait à la retenir…

Mais Henry de Puiseux, dans l'ombre, avait tout entendu.

—Cette femme a mérité la mort. Laisse-la mourir! dit-il.

Jacqueline était tombée à la mer.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

TROISIÈME PARTIE

LE CHÂTIMENT DE JUDAS

I

LA MANIFESTATION

Sur une des places principales de Nantes, le 6 octobre de cette même année 1832, il y avait un rassemblement assez considérable vers les cinq heures du soir.

Dans les groupes on parlait avec animation d'un certain individu qui, s'il fallait en croire les exclamations de colère qu'il excitait, devait être universellement détesté.

—C'est un traître!

—Non, c'est un vendu!

—Il a fait massacrer le peuple!

—Je ne comprends pas que le gouvernement nous envoie un pareil homme!

—Il a mérité la corde!

Etc., etc., etc.

Ceux qui parlaient ainsi, c'étaient les enragés, c'est-à-dire ces gaillards qui crient beaucoup avant la tourmente, et pendant l'émeute ont la prudence de rester chez eux.

A côté se tenaient les petits bourgeois bavards et prétentieux. Problème: Le petit bourgeois est celui qui souffre le plus d'une révolution, et pourtant sa vie se passe à en faire.

—J'estime, je pense, je considère, prononçait avec componction un marchand de seringues, que le roi s'est trompé, a erré, a vu faux. Il aurait dû consulter, interroger les bourgeois de la ville de Nantes, avant de nous envoyer ce monsieur…

—Je crois avoir de véritables facultés de gouvernement, interrompit un fabricant de chaussures élastiques, coupant la parole au fabricant de seringues. Eh bien, jamais je n'aurais commis une pareille faute.

Les gens sérieux, bien qu'en un langage moins prétentieux, étaient du même avis que ces bavards.

—C'était au moins inutile, disait en se promenant de long en large avec deux de ses amis, un des magistrats les plus respectés de Nantes. Pourquoi faire à l'esprit de la population une menace cachée, une provocation indirecte? M. Maurice Duval est détesté ici. Le ministre pouvait bien l'envoyer à Lille ou à Bordeaux, s'il voulait récompenser ses tristes services de Grenoble; mais l'expédier dans la Loire-Inférieure! quand ce département est sourdement secoué par les Vendéens! quand, malgré toutes les recherches, Madame est demeurée introuvable…

—Croyez-vous que la princesse soit à Nantes? demanda au magistrat un des principaux banquiers de la ville.

—J'en suis convaincu.

—Alors je ne comprends point comme elle a pu rester sauve jusqu'à présent.

—Que voulez-vous? On sera toujours mieux servi par le dévouement que par l'ambition. Les hommes qui entourent la princesse n'ont rien à espérer. Ceux qui entourent Louis-Philippe savent au contraire que s'ils s'emparent de la duchesse de Berry, leur adresse sera richement récompensée. Eh bien! malgré cela, ceux-ci ne peuvent pas vaincre ceux-là…

Ainsi qu'on vient de le voir, la situation n'a pas changé, depuis que nous avons abandonné nos héros à la fin de la seconde partie de cet ouvrage. Madame, cachée au fond de sa retraite, attend une heure favorable; et, en dépit de son armée de limiers, en dépit des espions qui peuplent les rues de la ville, le ministre n'a pas encore pu découvrir l'auguste chef des Vendéens.

Décidé à mettre fin à cet ordre de choses, décidé à couper court aux murmures grandissants de la Chambre par une action énergique, M. Thiers vient de donner l'ordre à M. Maurice Duval, préfet de la Loire-Inférieure, de faire une entrée solennelle dans la ville, et de s'entourer de l'appareil imposant des forces publiques.

Nous avons déjà indiqué rapidement quelles étaient les tendances de ce M. Maurice Duval. Il était abhorré par tous les partis. Son administration dans l'Isère avait amené ces désordres sociaux que la baïonnette seule peut terminer.

Aussi quand on avait appris à Nantes que, non content de devenir préfet de la Loire-Inférieure, M. Maurice Duval se décidait à faire une entrée solennelle dans la cité, la partie remuante de la population avait résolu de lui offrir un charivari tel que les oreilles de ce haut fonctionnaire garderaient longtemps le souvenir de sa bravade.

Le général d'Erlon, prévenu, avait répandu ses soldats çà et là dans les rues; mais il se rendait bien compte que ce déploiement de forces serait très-probablement rendu inutile. En effet, que pouvaient faire des soldats contre des satires vivantes?

Cependant, un homme de taille moyenne, appuyé à la porte d'une maison, regardait cette agitation populaire sans y prendre part. Cet homme portait sur son visage l'empreinte du génie humain dans toute sa pureté.

L'oeil perçant lisait au fond du coeur; il avait le nez légèrement aquilin, la lèvre sensuelle, un peu grosse, le front large et puissant. Par moments, quand les vociférations de la foule devenaient trop fortes, il haussait les épaules avec mépris. On sentait en lui un dominateur des masses.

Notre inconnu paraissait guetter quelqu'un, comme s'il eut pris un rendez-vous juste au milieu de cette fournaise. Ses yeux se portaient rapidement à chaque extrémité de la rue, et son pied frappait le pavé avec impatience.

Tout à coup un refoulement se produisit dans les groupes: c'était un escadron de cuirassiers qui chargeait les conspirateurs afin de rétablir la circulation des rues. Naturellement, des cris retentirent de toutes parts, mêlés à des invectives poussées contre M. le préfet, qui avait la lâcheté de ne pas vouloir être charivarisé! Qu'en résulta-t-il? Ce qu'il en résulte toujours en pareille occurrence.

C'est-à-dire que l'escadron de cuirassiers sur lequel on avait compté pour rétablir l'ordre, obtint juste un résultat contraire.

Quand il eut disparu, les groupes se reformèrent beaucoup plus irrités qu'auparavant, tellement plus, que les bourgeois manifestants résolurent de se venger. Ils avaient compté d'abord insulter M. Maurice Duval à son passage, le huer, d'aucuns même avaient parlé de projectiles légumineux, tels que pommes cuites et oranges; mais après cette insulte:

—Des dragons! disait l'un.

—Des cuirassiers, disait l'autre.

—Ce sont des dragons!

—Non, ce sont des cuirassiers!

—Enfin, peu importe, s'écriait un troisième. L'important, c'est que nous voulons nous venger. Que faire?

—Sifflons-le, hurla un jeune voyou, espérance des barricades de l'avenir.

—Bravo! bravo!

—Avez-vous des clefs?

—Des clefs forées?

—J'en ai…

—Je n'en ai pas…

—Mais c'est inutile, reprit le voyou. Tenez, regardez!

Il indiquait de la main une boutique qui faisait face à la rue. On lisait à la devanture:

ROGUET

Marchand de Jouets d'enfants

Dans une boite, ouverte à son étalage, étaient empilés une centaine de sifflets qui valaient bien un sou pièce. Un cri de triomphe accueillit cette découverte. O néant des grandeurs populaires, on faillit porter le voyou en triomphe pour avoir découvert des sifflets!

Ce fut une vraie irruption. Le nommé Roguet souriait agréablement, en voyant la foule se précipiter dans sa boutique, car ces sifflets étaient précisément un vieux fonds de magasin, dont il n'aurait jamais pu se débarrasser sans l'impopularité de M. Maurice Duval.

Il vida la boite sur une table et mit en vente la marchandise, au prix de 1 franc le sifflet. Il y en avait cent. Ce fut pour l'intelligent Roguet un bénéfice net de 95 fr. L'exaspération était telle que s'il y avait eu cinq cents sifflets, que s'il y en avait eu mille, il les aurait vendus. À quoi tiennent les fortunes humaines!

L'homme dont nous avons parlé sourit en voyant revenir ces badauds enragés, armés tous d'un sifflet. Il sembla moins pressé de voir arriver celui qu'il attendait, et bien plus disposé à la patience. C'est qu'en effet, pour un observateur, ce spectacle promettait d'être curieux.

Un bruit de voix ne tarda pas à annoncer l'arrivée prochaine du préfet. Bientôt toutes les têtes se tournèrent vers la rue par laquelle devait déboucher M. Maurice Duval. Les chevaux de la calèche où s'étalait le préfet avançaient lentement. Enfin, la calèche apparut.

M. Maurice Duval était très-pâle. Évidemment l'exercice auquel il se livrait ne lui allait que médiocrement. Mais, sous peine de disgrâce, il fallait bien obéir à l'ordre du ministre. Il jetait des regards effarés à droite et à gauche. À côté de lui, son chef de cabinet ne paraissait guère plus rassuré. Quand la calèche déboucha sur la place où se tenaient les conspirateurs, de violents sifflets éclatèrent. Le tapage fut tel que les chevaux se cabrèrent. Les sifflets, les cris du coq, les appellations diverses et irrespectueuses produisaient une épouvantable cacophonie.

—Au galop! ordonna le préfet.

Le cocher de la calèche enveloppa ses deux chevaux d'un large coup de fouet, et la voiture partit ventre à terre. Les exclamations furieuses redoublèrent, car les uns étaient foulés par le timon, les autres écrasés par les roues. Ce fut, pendant dix minutes, un concert de hurlements féroces. Enfin, quand le charivari fut terminé, quand la place resta libre, chacun rentra chez soi. La manifestation, bête comme toutes les manifestations, était finie.

Il ne restait que l'homme au regard puissant. Mais lui aussi ne devait pas tarder à s'éloigner, car un individu s'approcha de lui et lui dit:

—Venez, monsieur Berryer, Madame vous attend.

II

L'ENVERS D'UN RÈGNE DE DIX-HUIT ANS.

L'histoire est restée muette sur ce qui fut prononcé dans l'entrevue qui eut lieu entre Madame et l'illustre orateur. Il quitta la maison de la rue Haute-du-Château, où se cachait la princesse proscrite, avec la même prudence dont il avait usé pour y pénétrer. Là n'est pas notre drame. À peu près à la même heure, un homme arrivait au palais de la préfecture de la Loire-Inférieure.

Le chef du cabinet de M. Maurice Duval attendait le visiteur, sans doute, car il s'empressa de le faire entrer dans le salon réservé et alla prévenir le haut fonctionnaire.

Immédiatement M. Maurice Duval le reçut.

Nous le connaissons cet homme. Nous l'avons entrevu une première fois au ministère de l'intérieur, à Paris, quand M. de Montalivet lui servit d'introducteur.

C'est Deutz.

M. Maurice Duval avait hâte d'en finir avec l'héroïque princesse qui épouvantait tant le sommeil du roi Louis-Philippe. Il n'eut pas les mêmes pudeurs que l'illustre homme d'État qui avait la charge de traiter avec le traître.

—Vous nous avez promis plus que vous n'avez pu tenir, lui dit-il.

—C'est vrai.

—Le gouvernement veut absolument que cette dangereuse affaire de la chouannerie bretonne ait un terme. Quand pourrez-vous livrer la princesse?

Deutz était resté le front courbé, non qu'il eût honte. La honte est un sentiment qu'ignorent les natures infâmes comme la sienne.

—Nous sommes aujourd'hui au 6 octobre, reprit-il lentement. Avant le 6 décembre, Madame la duchesse de Berry sera votre prisonnière.

Le préfet de la Loire-Inférieure était encore exaspéré de l'accueil qui lui avait été fait. Il ouvrit la fenêtre de son cabinet, et montrant la ville:

—Je veux terminer tout cela, dit-il d'une voix brève. Cette ville révoltée mérite un châtiment. Comment pourrez-vous pénétrer auprès de la princesse?

—C'est mon secret.

—Est-elle à Nantes, seulement?

—Je ne sais pas.

—Vous ne savez pas!…

—Non, répliqua nettement le traître. J'ai fait un marché. Je ne veux pas qu'on me vole.

M. Maurice Duval prit sur sa table de travail une lettre écrite en lignes serrées, et la parcourant du regard:

—Monsieur, dit-il, quand je vous ai reçu, je n'ai pas eu besoin de prendre des biais pour m'entendre avec vous; je vous connaissais. Voici une lettre qui m'a été adressée de Paris; elle contient sur vous tous les renseignements que je pouvais désirer.

—Après?

—Vous pouvez pénétrer jusqu'à la princesse?

—En effet.

—Vous avez promis à M. le ministre de l'intérieur que vous lui livreriez Madame. C'est très-bien. Mon devoir m'oblige de vous prêter main-forte pour cette besogne-là; mais enfin, ce n'est pas avec moi que ce marché a été fait. Voulez-vous que nous en fassions un autre ensemble?

L'oeil de Deutz s'alluma; mais il garda le silence.

—Cette ville m'a insulté, continua le préfet; je veux me venger. Vous devez connaître quelques-uns des secrets des légitimistes, puisque vous parvenez à voir leur chef. Donnez-moi un renseignement quelconque, car je veux signaler ma première journée ici par un acte d'autorité.

Deutz releva la tête.

—Je puis vous faire arrêter un des principaux chefs, dit-il.

—Lequel?

—Je ne vous dirai pas encore son nom. Seulement, donnez-moi un ordre d'arrestation en blanc.

M. Maurice Duval n'avait rien à craindre; Deutz ne lui était-il pas adressé par le ministère de l'intérieur?

—Qu'en ferez-vous? demanda-t-il pourtant.

—Je m'en servirai pour faire saisir, partout où je le trouverai, celui que je vous ai promis.

Le préfet de la Loire-Inférieure prit un papier et le signa.

—Voilà, dit-il.

—Eh bien! avec cela, monsieur le préfet, nos affaires marcheront plus vite. J'avais peur de ne pas… comment dirais-je?… de ne pas m'entendre avec vous. Il n'en sera rien. Demain, la personne en question sera arrêtée.

—Pourquoi demain seulement?

—Ne me faites pas de questions, je ne pourrais pas vous répondre.

Deutz se leva en parlant ainsi.

—A demain! dit-il.

Cette scène que nous venons de résumer en quelques lignes avait duré dix minutes.

A son allure rapide, nos lecteurs ont dû deviner qu'elle cachait un mystère. Et, en effet, le drame que nous avons entrepris de raconter se préparait.

Deutz avait promis de vendre Madame au gouvernement de Louis-Philippe. Quand il avait fait ce marché, rien ne s'opposait à ce qu'il pût le mettre à exécution. N'était-il pas le filleul de la princesse? et ne savons-nous pas qu'on croyait pouvoir se fier à lui?

Par bonheur,—hélas! bonheur qui ne devait pas durer!—des craintes, sinon des soupçons, étaient venues aux principaux chefs vendéens. Des hommes comme Charette et Coislin ne pouvaient pas se laisser duper comme des enfants. Il en résultait que lorsque le juif était arrivé à Nantes pour la première fois (après l'achat de cette maison qu'il comptait payer sur une rentrée d'argent), il n'avait pu obtenir d'être reçu par Madame.

Vainement il s'était repris à deux ou trois fois pour obtenir une audience. Toujours le juif s'était heurté à M. de Charette, qui lui avait répondu: Impossible.

Pendant les événements que nous avons racontés dans la seconde partie de cet ouvrage, c'est-à-dire aux mois de juin et de juillet, il en avait été de même. De juillet à octobre la situation n'ayant pas changé, Deutz se trouvait fort embarrassé, ayant promis et ne pouvant tenir.

Certes, la défiance n'existait pas d'abord dans le camp royaliste. Les coeurs élevés ne connaissent pas la défiance; mais peu à peu de tels abandons s'étaient produits, que les principaux d'entre les Vendéens avaient dû recourir à un excès de prudence. On ne se méfiait pas plus de Deutz que de toute autre personne; mais, en règle générale, on se méfiait de tout le monde.

Ce fut grâce à cette prudence extrême que, pendant trois mois, la retraite de Madame ne pût être découverte. Il faut penser que le ministre de l'intérieur avait mis sur pied tous les limiers de la préfecture de police, que les meilleurs agents de la rue de Jérusalem, appâtés par une promesse de récompense extraordinaire, passaient leurs jours et leurs nuits en surveillant, et que pas un renseignement n'était encore parvenu au ministère.

Madame était-elle cachée à Nantes?

On ne le savait même pas positivement.

Les dilemmes qui se posaient étaient au nombre de deux:

Ou Son Altesse était à Nantes, et alors il devenait impossible qu'on ne découvrît pas sa cachette;

Ou elle n'était pas à Nantes, alors…

Alors on tombait dans l'inconnu.

Telle était l'unique raison pour laquelle le gouvernement maintenait ses rapports avec Deutz. Le juif devenait la suprême espérance de ces hommes à qui la trahison ne répugnait pas, puisqu'ils devaient en profiter.

Ceux qui connaissent la puissante organisation de la police de la rue de Jérusalem nous comprendront. Il était unique, dans les annales de cette aimable institution, qu'on ne fût pas encore arrivé à un résultat.

Il découlait de tout cela que Deutz ne put pas arriver jusqu'à Madame, et que, par conséquent, il ne pouvait pas indiquer à M. Maurice Duval la cachette de l'auguste prisonnière.

Mais le juif avait trop à coeur de toucher les cinq cent mille francs promis, pour ne pas chercher un moyen d'arriver à ses fins.

Le plan fut longuement couvé par lui. Shakespeare aurait fait de ce Shylock une terrible figure. Mais Judas nous répugne, nous n'entrerons pas dans l'analyse psychologique de cette conscience.

Deutz comprit aussitôt que, pour se rendre utile au gouvernement de
Louis-Philippe, il fallait qu'il commençât par se rendre indispensable à
Madame.

Comment y arriverait-il?

La lutte, pour le moment, paraissait, sinon terminée, du moins interrompue.

Les chouans ne tenaient plus la campagne; le chef réel, c'est-à-dire la princesse, avait posé les armes en apparence. Il fallait donc donner un embarras quelconque aux Vendéens. Or, voici ce que s'était dit Deutz:

Le mouvement insurrectionnel de la Bretagne, pour s'être momentanément arrêté, a encore besoin de correspondre avec le comité légitimiste de Paris.

Le juif voulait devenir une sorte de courrier vendéen entre Nantes et Paris. Il arriverait ainsi, nécessairement, à être reçu par la princesse, ou tout au moins à connaître sa retraite.

Le lecteur comprend maintenant pourquoi Deutz avait demandé un ordre d'arrestation en blanc à M. Maurice Duval. La visite au préfet de la Loire-Inférieure n'avait pas un autre but.

En effet, dès qu'il eut quitté la préfecture, Deutz se fit conduire par sa voiture à la place, et demanda à parler au chef de poste. Le capitaine Régis se présenta. Deutz lui montra son ordre d'arrestation.

—J'ai besoin de quatre hommes, dit-il, pour arrêter un brigand.

—Quatre hommes! c'est peu.

—Oh! non, c'est assez. Celui-là ne résistera pas.

—Mais il n'y a aucun nom sur votre mandat d'amener?

—N'est-ce que cela?

En parlant ainsi, Deutz prit une plume et écrivit en tête de l'ordre le nom de:

BERRYER.

Sous quel prétexte arrêter Berryer?

Les affections politiques du grand orateur n'étaient un mystère pour personne. Tout le monde savait qu'il avait voué sa vie à la défense des idées légitimistes, et que son dévouement grandissait dans l'infortune.

Cela était de notoriété publique. Mais alors pourquoi n'arrêterait-on pas également M. Hyde de Neuville, M. de Breulh et Chateaubriand? Leur opinion ne faisait mystère pour personne.

Puis, là n'était pas toute la difficulté. On n'arrête pas un Berryer, malgré toutes les lois possibles de sûreté générale, sans qu'on en parle. Il faudrait déférer le prisonnier aux tribunaux, et la popularité du Démosthène royaliste était trop grande pour qu'on pût espérer le voir condamner sans preuves.

Mais le gouvernement du roi Louis-Philippe ne regardait pas à si peu.

Voyons cependant ce qu'avait fait Berryer à son arrivée à Nantes, et comment il s'y était pris pour voir Madame sans être victime de la surveillance occulte dont il était naturellement l'objet.

Nos lecteurs se rappellent que Madame se cachait chez mesdemoiselles Deguigny, au numéro 3 de la rue Haute-du-Château. Presque en face du numéro 3, la maison du numéro 6 se dressait, calme et tranquille, ainsi qu'il convient à une honnête et bourgeoise maison de province.

Sur la porte de cette demeure pendait un écriteau jaune, sur lequel les passants pouvaient lire:

JOLI APPARTEMENT MEUBLÉ

Fraîchement décoré,

A louer de suite.

Ce qui constituait à la fois un mensonge, attendu que ledit «joli appartement meublé» ne devait pas être fraîchement décoré, et une faute de français, vu qu'on ne dit pas «louer de suite» mais «louer tout de suite.» Mais il était probable que le propriétaire ne s'était guère occupé de ce détail.

Ce propriétaire, d'ailleurs, était double. Il y avait de cela un mois et demi, deux frères répondant aux noms retentissants d'Ulysse et de Nestor Mirliflor, avaient acheté ladite maison pour la transformer en appartements meublés.

Leurs papiers étant parfaitement en règle, Ulysse et Nestor Mirliflor avaient vite obtenu la permission de patente. Ulysse, l'aîné, portait une belle barbe grise; il était toujours triste, et en arrivant, avait dit à ses voisins:

—Nous finirons nos jours ici.

Nestor qui, comme cadet, portait une belle barbe noire et se montrait toujours gai, avait ajouté:

—Eh! eh! vous allez faire quelques fredaines!

Il est vrai que ces fredaines se réduisaient à d'interminables parties de jacquet qu'ils faisaient ensemble au café de la Comédie.

Les deux frères se levaient à six heures du matin, allaient se promener et allaient déjeuner, allaient au café, rentraient dîner, retournaient au café, et enfin se couchaient à dix heures du soir.

La maison était tenue par un Bas-Breton pur sang, parfaitement idiot, de taille ordinaire, mais qui ne parlait jamais qu'en bêlant comme les moutons, et qui, lorsqu'on lui adressait la parole, répondait en fixant sur son interlocuteur un regard stupide.

Dans le quartier, on disait que les frères Mirliflor étaient fort attachés au gouvernement. Ulysse ne parlait jamais politique, mais Nestor, lui, ne se gênait pas pour faire étalage de ses opinions orléanistes.

Quelquefois, en rentrant, Nestor s'arrêtait chez M. Vaugros le chapelier, ou chez la belle madame Ravine l'épicière. On l'accusait même tout bas de faire la cour à l'épicière.

—J'aime le roi des Français, disait-il, parce qu'il n'est pas fier. Moi qui vous parle, il m'a serré la main, comme ça, que j'en étais embarrassé, et que j'aurais voulu vous voir à ma place, madame Ravine, car, bien sûr, notre souverain eût admiré votre beauté.

Madame Ravine se rengorgeait, rougissait, faisait la roue; alors Nestor s'inclinait respectueusement, prenait un peu de tabac dans sa tabatière, le déposait sur le haut de sa main et l'aspirait.

—Bon tabac! disait-il… Moi qui vous parle, il m'a serré la main!

Puis il s'éloignait, et madame Ravine ajoutait avec dignité:

—Un homme bien aimable, M. Mirliflor jeune! Oh! bien aimable!

On comprend que l'autorité avait la plus grande confiance dans les deux frères. Au reste, leur vie était au grand jour. Les rares étrangers qui demeuraient chez eux étaient de bons et braves rentiers. Le livre de police ne contenait jamais aucune irrégularité fâcheuse.

Or, le soir même du jour où M. Maurice Duval avait reçu une si aimable sérénade de ses administrés, les deux frères Mirliflor rentraient chez eux pour dîner.

—Est-il venu du monde, Damoiseau? demanda Ulysse au Bas-Breton qui leur servait de domestique.

—Non, monsieur… Bée! non.

—Le dîner est-il servi?

—Bée! bée!… oui, monsieur.

Les frères Mirliflor s'étaient réservé pour eux le rez-de-chaussée et les caves. Quant au Bas-Breton Damoiseau,—Damoiseau!—il couchait dans le couloir. Ulysse et Nestor montèrent au premier, à la salle à manger.

A peine étaient-ils à table qu'un coup de sonnette retentit. Une voiture s'était arrêtée à la porte; le cocher avait une malle à côté de lui.

—C'est un voyageur sans doute, prononça Ulysse de sa voix grave. Allez voir, Damoiseau.

—Bée!… bien, monsieur.

En effet, c'était un voyageur, et ce voyageur était Berryer.

On se rappelle qu'un chouan s'était approché de lui, pendant qu'il regardait le charivari offert à M. Maurice Duval, et lui avait dit tout bas:

—Madame vous attend.

Arrivés à quelque distance de la rue, le chouan avait glissé un papier dans la main du grand orateur, et s'était éloigné sans ajouter un mot. Le papier contenait ceci:

«Quittez l'hôtel de France; allez rue Haute-du-Château, n° 6, la maison garnie des frères Mirliflor, et attendez.»

Berryer avait obéi à l'ordre secret qui lui était parvenu, et après avoir pris ses bagages à l'hôtel de France, il s'était rendu rue Haute-du-Château.

Les frères Mirliflor dînaient, ainsi qu'on l'a vu. Ils proposèrent à Berryer de lui faire servir à manger dans sa chambre, ou bien de s'asseoir à leur table. Berryer, philosophe et observateur à ses heures, résolut d'étudier, pour passer le temps, les trois types d'idiots en face desquels il se trouvait.

Un Émile Augier aurait, en effet, trouvé une ample comédie dans ces deux frères Mirliflor, et dans le Bas-Breton Damoiseau, qui bêlait en parlant. Qui sait si ce n'est point dans une de ces maisons garnies de province qu'Auguste Maquet a vu ce merveilleux type du père Preval, du Chevalier d'Harmental?

—Monsieur arrive de la capitale, sans doute? dit Nestor en minaudant à son client.

—Oui, monsieur.

—Et monsieur a-t-il eu le bonheur de voir le roi des Français?

—Non, monsieur.

Nestor avait mis du tabac sur sa main:

—Bon tabac!… J'ose espérer que la santé de notre auguste souverain est bonne également, monsieur…

—Oui, monsieur.

Vraiment, Berryer ne s'ennuyait pas. Il avait sous les yeux un trio admirable.

—Et la capitale est-elle tranquille, monsieur? ajouta Mirliflor aîné.

—Nestor! gronda doucement Mirliflor junior, vous empêchez monsieur de dîner.

—Bée!… monsieur, voulez-vous du poulet? demanda Damoiseau.

—Moi qui vous parle, continua Nestor, j'ai eu le bonheur insigne de voir sa Majesté le roi des Français… et même de lui serrer la main…, ainsi que je le racontais aujourd'hui à la belle madame Ravine. Vous ne connaissez pas la belle madame Ravine, monsieur? Ah! il n'y a pas des beautés que dans la capitale!…

—Nestor! répéta Ulysse.

—Bon tabac!… Si vous vouliez être bien aimable, monsieur…

Mais un coup d'oeil énergique de Mirliflor aîné calma l'indiscrétion de
Mirliflor jeune.

Quand le dîner fut achevé, Berryer gagna l'appartement qui lui était destiné, et attendit. Sept heures, huit heures, neuf heures du soir sonnèrent. L'impatience commençait à le prendre. Il entendit les quelques locataires qui habitaient la maison.

A neuf heures et demie, impatienté de plus en plus, il sonna, et
Damoiseau parut.

—Il n'est venu personne pour moi?

—Bée!… je ne peux pas savoir… monsieur… vous n'avez pas encore dit votre nom… bée!…

En effet, le grand orateur se rappela qu'on ne lui avait pas présenté encore le livre de police.

Il attendit de nouveau.

A dix heures, les deux Mirliflor rentrèrent. Ils frappèrent presque aussitôt à la porte de leur locataire, et parurent, suivis de Damoiseau. Celui-ci tenait à la main le livre de police.

Rêvait-il? Berryer avait bien encore devant lui les figures idiotes des trois grotesques, mais il lui sembla que l'expression de ces figures n'était plus la même. Il témoigna sa surprise de façon si comique, que Mirliflor jeune éclata de rire, et lui tendant la main:

—Voulez-vous avoir la bonté d'écrire là-dessus vos nom, prénoms, et qualités, cher monsieur Berryer? dit-il.

Le grand orateur recula stupéfait.

—On vous avait dit d'attendre, continua le prétendu Nestor… Bon tabac! moi qui vous parle, j'ai eu l'honneur insigne de serrer la main de Sa Majesté le roi des Français!…

III

LES DÉGUISEMENTS

Berryer comprit aussitôt qu'il était avec des amis. Peut-être fût-il resté quelque temps sans les reconnaître, si Nestor Mirliflor n'avait fermé avec soin la porte d'entrée, fait tomber les rideaux sur la fenêtre, et, alors, retiré sa fameuse barbe noire.

—Vous! de Puiseux!

—De Puiseux! moi? vous plaisantez, monsieur Berryer! Je ne suis que
Nestor Mirliflor, frère cadet de Ulysse Mirliflor! Mirliflor junior,
Nestor Mirliflor junior.

Nos lecteurs ont déjà reconnu, sans doute, le frère aîné, grave et triste toujours, et qui portait sur son visage une ombre de mélancolie profonde. C'était le marquis de Kardigân.

—Cher monsieur, dit Henry de Puiseux au grand orateur, Madame vous recevra dans une heure seulement. Donc, jusque-là, nous avons parfaitement le temps de causer un peu. Laissez-nous vous raconter en quelques mots notre histoire. Cela nous servira d'excuse pour la comédie que nous venons de jouer…

—Et où vous m'avez donné un rôle, dit Berryer en riant.

—Faut-il vous expliquer, pourquoi? Je dois d'abord vous déclarer que j'ai agi malgré M. de Kardigân. Mais je lui ai prouvé que c'était une épreuve nécessaire à laquelle nous n'avions pas le droit de vous refuser… Si vous, vous ne nous reconnaissiez pas, qui donc nous reconnaîtrait à Nantes?

Un bruit de pas se fit entendre à la porte. Puis trois coups furent frappés à intervalles inégaux. C'était un signal. Henry courut et ouvrit.

Le nouveau venu portait une ample redingote qui tombait sur ses talons.

—Monsieur Berryer, voici également un des nôtres, continua le jeune homme. Je l'attendais, car il va nous renseigner sur certaines menées dont j'ai peur.

C'était Aubin Ploguen, Aubin, le héros sublime de tant de grandes actions.

—Mais, d'abord, reprit Henry de Puiseux, voici ce qui se passe. Il y a un mois et demi, M. le marquis de Kardigân et moi nous sommes revenus de Londres, suffisamment déguisés pour qu'on ne nous reconnût pas. Nous avons acheté cette maison. Savez-vous pourquoi nous nous sommes affublés de ce nom grotesque de Mirliflor? C'est uniquement parce que jamais ce nom-là ne pourra passer inaperçu. Comment voulez-vous supposer que des gens soient assez fous, voulant se cacher, pour s'appeler Mirliflor?

—C'est assez bien raisonné, dit en souriant Berryer.

—Nous voici donc à la tête d'une maison meublée, M. le marquis de Kardigân et moi. Il fallait songer à nous pourvoir de locataires, ces locataires, en voici un. Vous avez entendu parler du chouan Ploguen, de ce paysan légendaire qui valait presque une armée à lui tout seul? Le voilà!

Berryer tendit silencieusement la main à Aubin, qui la serra.

Le signal se répéta à la porte. Henry de Puiseux renouvela son manège.
Un des autres bourgeois parut:

—Voici un second locataire, continua Henry en riant… Vous avez entendu parler aussi, monsieur Berryer, de ce vieux Gouësnon, qui ne sachant lire que dans son missel grossier, est toujours resté fidèle à la croyance des anciens Bretons? Gouësnon, comme Aubin, comme ce gars, grotesque lui aussi, sous son nom de Damoiseau, et sa mine idiote, comme trois autres encore, nous attendons ici que Son Altesse Royale ait besoin de nous!

Berryer était fort ému. Son regard se porta sur Jean-Nu-Pieds: il avait peine à le reconnaître. Le jeune homme avait ôté sa fausse barbe et sa perruque grise. Il avait vieilli de vingt ans depuis que le grand orateur l'avait vu pour la première fois.

—Ah! pourquoi tous les royalistes de France ne sont-ils pas comme vous, messieurs! dit tristement Berryer. Quand la plupart de ceux qui combattaient naguère à l'ombre de notre drapeau croient tout fini et restent immobiles ou indifférents, vous, toujours fidèles, toujours à votre poste, vous ne désertez pas votre cause un instant!

—Notre cause est éternelle, dit gravement Jean. Donc notre devoir aussi.

—Tenez! je vous admire encore plus, sous ce déguisement ridicule, que sous votre harnais militaire! s'écria Berryer.

Il ajouta après un silence:

—Qu'est-ce que vous aviez à nous dire, Aubin?

—On veut introduire un espion ici, dit le chouan,

—Qui?… on.

—L'autorité de la ville.

—En es-tu sûr? dit Henry,

—Très-sûr. Le commissaire central s'est adressé à l'un des locataires de la maison, et lui a promis une somme d'argent, s'il consentait à lui transmettre une note sur tous les habitants.

—Quel est ce locataire? demanda naïvement Jean-Nu-Pieds.

Pour la première fois, depuis bien longtemps, un sourire plissa la lèvre du paysan.

—Moi, dit-il.

—Ils sont bien tombés!

—Ne ris pas, de Puiseux, reprit Jean-Nu-Pieds. Il y a peut-être un danger là-dessous. Pour faire surveiller cette maison, il faut qu'on ait des soupçons.

—Et après? Monsieur Berryer, dit Henry, vous allez voir Son Altesse. J'ignore ce que vous allez lui dire, mais assurez nos amis de Paris que la sûreté de notre reine ne court aucun danger.

—Messieurs, elle est sous votre garde. Je suis tranquille. Comment vais-je pouvoir me rendre auprès d'elle?

—Venez!

Jean-Nu-Pieds, Gouësnon et Aubin Ploguen restèrent dans la chambre.

Henry prit la main de Berryer, et le guida à travers les escaliers de la maison.

Arrivé au rez-de-chaussée qui, on se le rappelle, faisait partie de ce que les deux amis se réservaient, M. de Puiseux tira une grosse clef de sa poche, et ouvrit la porte de la cave.

—Où me conduisez-vous donc, par un pareil chemin?

—Attendez.

Cinq marches de pierre presque effondrées descendaient dans un long couloir rempli de tonnes de vin et de débris de bouteilles. Un air humide faisait trembler la mèche de la lanterne.

Henry de Puiseux avança lentement jusqu'au bout du couloir et s'arrêta devant une seconde porte.

—Voici la cave au charbon! dit-il en riant.

«Le caveau au charbon,» ainsi que l'appelait Henry, donnait à son tour dans une autre cave.

—Celle-là renferme du bois!

Une troisième porte fut ouverte.

Henry avait eu soin de fermer hermétiquement derrière lui toutes les diverses issues qu'ils venaient de franchir. Il compta les pierres qui formaient la muraille. Quand il en fut à la cinquième, il mit la main sur un clou presque imperceptible, et appuya fortement. Aussitôt la pierre tourna sur elle-même, livrant passage dans un corridor étroit. La lanterne jetait une faible lueur.

—Où sommes-nous ici? demanda Berryer.

—Ah! c'est mon secret, répliqua Henry.

Au lieu d'aller droit, le corridor semblait creusé en biais. Après une marche qui dura environ cinq minutes, les deux hommes trouvèrent une porte en face d'eux. Henry de Puiseux prit une quatrième clef et l'ouvrit.

—Montez, dit-il.

Berryer obéit. Il se trouva dans une pièce fermée. Il allait passer outre.

—Encore un mot, continua Henry, mais cette fois d'une voix grave. Vous venez de passer en revue tout notre arsenal de conspirateurs. Vous avez pu juger par vous-même, de tous les moyens de défense que nous avons. Chacune de ces barriques contient de la poudre ou des balles. Dans une armoire sont cinquante fusils. En votre âme et conscience, jugez-vous que Madame soit en sûreté?

—Mais où est-elle?…

—Ici même.

—Quoi!…

—Notre maison et la sienne communiquent par les caves. Si je vous l'ai caché jusqu'à présent, c'est que je comptais bien me servir de votre surprise pour arracher une promesse.

—Laquelle?

—Le comité royaliste de Paris vous a envoyé ici pour que vous puissiez décider Son Altesse à retourner en Angleterre.

—Vous savez…

—M. de Kardigân et moi nous le savions. Maintenant que vous savez que tout danger est écarté de cette tête auguste, décidez! Vous nous avez crus endormis, à Paris, vous avez cru que, satisfaits d'avoir accompli notre devoir pendant la guerre, nous ne pensions plus à défendre Celle qui s'est confiée à notre loyauté? Vous vous étiez trompé, monsieur Berryer. Nous vivons toujours pour le devoir! Que le danger arrive, et nous sommes là-bas, dans cette maison que vous venez de quitter, dix ou douze chouans, déguisés de façon grotesque et prêts à mourir ici comme en Vendée!… Allez, monsieur Berryer, allez dire à Madame de rendre tous nos travaux inutiles, tous nos efforts vains, toutes nos fatigues superflues… Allez!

Avant que Berryer ait eu le temps de répondre, une petite porte s'était ouverte et une voix féminine dit:

—Venez, cher monsieur Berryer, je vous attends..

* * * * *

Une demi-heure plus tard, Berryer s'en retournait par le même chemin.
Que s'était-il dit entre lui et Son Altesse? Nous l'ignorons. Mais
Madame avait refusé de partir.

À peu près à la même heure, Deutz obtenait du préfet l'ordre d'arrestation du grand orateur.

Madame avait refusé de quitter Nantes. Elle considérait que là était son poste et qu'elle ne devait pas le quitter.

Berryer, au fond du coeur, préférait que la princesse n'abandonnât pas ses amis, ses serviteurs. Les paroles de Henry de Puiseux l'avaient touché. Il reconnaissait, à part lui, que le comité supérieur de Paris ne pouvait pas juger sainement la situation, éloigné comme il l'était du théâtre du drame vendéen.

—Eh bien! lui demanda Henry, pendant que tous les deux traversaient de nouveau les caves, qui reliaient l'une à l'autre les deux maisons de la rue Haute-du-Château.

—Eh bien, mon cher monsieur de Puiseux, vous avez gain de cause.

—Madame reste?

—Oui.

—Merci. Parce que si vous aviez voulu que Son Altesse partît, votre éloquence irrésistible aurait su la convaincre!…

Ils arrivaient à la maison garnie des frères Mirliflor.

—Avouez que c'eût été dommage de ne pas profiter de tout cela! s'écria Henry, en riant. Tant d'inventions spirituelles en pure perte! M. de Kardigân et moi nous sommes revenus de Londres, après avoir bien étudié le fort et le faible. Comment nous y prendrions-nous pour rentrer à Nantes sans qu'on en sût rien. Ah! le plus difficile, monsieur Berryer, ce n'était pas de pouvoir vivre ici cachés: c'était de pouvoir être encore utiles à Madame.

Ils étaient remontés dans la chambre même où les déguisements s'étaient révélés au grand orateur. Jean-Nu-Pieds et Aubin Ploguen les attendaient.

—Victoire! dit Henry, Madame reste.

—Et moi, je pars, répliqua tristement Berryer.

—Déjà!

—Il faut que je sois dans quatre jours à Bordeaux, et dans huit à Poitiers. Mais ce qui m'attriste, en m'éloignant d'ici, c'est moins de vous quitter, mes chers amis, que d'abandonner votre héroïque dévouement pour retrouver l'indifférence honteuse des nôtres à Paris. Je commence à croire que là-bas nous ne voyons pas la vérité.

Tout est possible à une cause qui est défendue par tant de serviteurs comme vous!

Une muette pression de mains fut la réponse des deux jeunes gens.

La nuit était assez avancée. Berryer se coucha, et le lendemain matin, dès l'aube, il monta en chaise de poste et partit. Jean-Nu-Pieds suivit longtemps du regard la voiture qui emportait l'homme illustre en qui, plus tard, devaient se personnifier les espérances de la Monarchie.

Le marquis de Kardigân, depuis que nous l'avons quitté sur le pont du Wellington, n'avait pas seulement vieilli au physique. Son intelligence, mûrie par les coups terribles de la destinée, avait fait de lui, qui était déjà un homme remarquable, un homme héroïque, presque un homme de génie. La douleur est la pierre de touche. C'est l'éprouvette humaine. Elle écrase les faibles, mais elle grandit les forts. Pas une seule fois le nom de Fernande n'avait été prononcé entre ses amis et lui. Pas une seule fois Henry ou Aubin n'avait fait allusion au passé. On eût dit que c'était une lettre morte.

Chaque soir, quand il se retirait dans sa chambre, il se plongeait dans l'étude. Sur la petite table de bois blanc qui touchait à sa fenêtre, on voyait entassés les livres que les siècles nous ont légués, comme s'ils renfermaient la quintessence de ce qu'ils avaient de bon. Don Quichotte touchait la Bible et les Confessions de Saint-Augustin coudoyaient l'Iliade.

Quelquefois une phrase, une pensée venaient rappeler dans un de ces livres, la souffrance cachée qui rongeait le coeur du jeune homme. Alors il fermait les yeux comme s'il eût voulu s'abîmer dans son souvenir. Son souvenir!

Ce sont les Grecs qui ont créé cette légende navrante de Prométhée, qui, secoué éternellement à sa roue par le flot montant, se débat sous les serres d'un vautour qui lui dévore le foie. N'est-ce pas là l'image de la souffrance humaine à laquelle l'homme ne peut pas résister, et qui enfonce dans son âme le bec acéré du souvenir?

Henry de Puiseux avait été quelque temps, avant de pouvoir se faire à la comédie qui changeait en ridicules les élégants gentilshommes vendéens. Il revenait sans cesse au passé, et se trompait. Jean, au contraire, semblait éprouver une amère joie à ce déguisement inspiré par son dévouement. Il souhaitait que cette vie continuât. Elle le laissait seul avec lui-même. Peut-être espérait-il arriver à se convaincre qu'il ne jouait pas un rôle, et qu'il était bien réellement cet Ulysse Mirliflor dont le nom grotesque excitait à chaque instant la gaieté de Henry.

Qui sait? Sans doute regrettait-il que le sort ne l'eût pas fait naître dans une aussi humble position, au lieu de le combler de tous ses dons. Il aurait été certes plus heureux que né avec d'autres besoins, par conséquent, d'autres souffrances.

Après le départ de Berryer, la vie recommença rue Haute-du-Château, comme par le passé. Les jours s'ajoutaient aux jours; ils n'avaient, ni les uns ni les autres, reçu aucune nouvelle de l'illustre voyageur.

Seul, Aubin Ploguen semblait changé. En vérité, le Breton n'était plus le même. Tous les matins, il lui arrivait une lettre. Cette lettre contenait une ligne. Du 6 octobre, jour du départ de Berryer, au 12, époque à laquelle nous sommes parvenus, Aubin reçut six lettres. Les voici dans leur mystérieuse laconité:

1° Maladie grave, inflammation de poitrine;

2° Beaucoup de mieux;

3° Le mieux se continue;

4° Aggravation, nuit mauvaise;

5° Autre nuit mauvaise;

6° De plus mal en plus mal.

Or, le caractère d'Aubin variait avec les lettres qui étaient reçues. Quand arriva la première, Aubin se frotta joyeusement les mains; à la seconde, il fut triste, et ainsi de suite. Quand la nouvelle était bonne, Aubin était ennuyé; par contre lorsque la nouvelle était mauvaise, Aubin était enchanté.

Si Henry ou Jean avaient su quelles étaient ces correspondances entretenues avec tant de soin par le Breton, ils n'auraient pas manqué d'être fort intrigués. Il est vrai que Ploguen ne leur aurait jamais avoué la vérité. C'était un secret. Mais quel secret?

Cependant, rien ne faisait prévoir que l'autorité nantaise dût, un jour ou l'autre, découvrir la retraite de Madame. On avait même renoncé à laisser pénétrer chez elle ses plus intimes amis. Seul, M. de Charette faisait exception à la loi commune. Quant à Jean et à Henry, ils se rendaient chez Madame, en passant par le corridor souterrain.

—Cet homme, qui se disait envoyé par le comité de Paris, est-il revenu encore? demanda un soir le marquis à Henry.

—Non. C'est du nommé Deutz que tu parles, n'est-ce pas?

—Oui.

—Je crois que nous avons bien fait de refuser l'audience sollicitée par lui.

—Le filleul de Madame, pourtant!

—Peu importe! dans la situation où nous sommes, avec la responsabilité qui pèse sur nous…

—Tu as raison, d'ailleurs l'ordre de M. de Charette est formel. Et c'est nous qui, les premiers, devons donner au chef l'exemple de l'obéissance.

Henry interrompit son ami. Ils passaient en ce moment devant la boutique où trônait, aux derniers feux du soleil couchant, Mme Ravine, l'épicière, la belle madame Ravine, soleil couchant elle-même.

—Ma foi! je ne suis pas en train ce soir, dit Henry tout bas.
Laisse-moi m'amuser un peu.

Il entraîna son ami devant la boutique.

—Eh! bonjour donc! ma'me Ravine! dit Henry en s'inclinant.

—Bonsoir plutôt, monsieur Mirliflor junior, je suis la vôtre.

—Toujours belle! riposta Henry.

Puis, il posa délicatement une prise de tabac sur le haut de sa main.

—A propos, dit la belle épicière, vous savez la nouvelle?

—Quelle nouvelle?

—M. Berryer est arrêté.

Il fallut aux deux jeunes gens une grande puissance sur eux-mêmes pour ne pas jeter un cri. De Puiseux serra fortement le bras de Jean. Puis, il ajouta:

—Bon tabac!—Voulez-vous me prêter votre journal?

—Volontiers.

Ce soir-là, Henry, alias Nestor Mirliflor, ne fit pas une bien longue visite à madame Ravine. Il avait hâte d'entraîner Jean.

Dès qu'ils furent rentrés chez eux, ils ouvrirent le journal qui contenait le procès-verbal suivant:

«Le 10 octobre de l'an 1832, vers une heure du matin, nous, Martin
(Édouard-Louis), brigadier, Camus (Napoléon), Durand (Jean-Baptiste) et
Jannet (Joseph), gendarmes soussignés;

Certifions qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs, nous nous sommes transportés sur la route qui conduit de la ville d'Angoulême à celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le nommé Berryer, député;

L'ayant rencontré, nous nous sommes assurés de sa personne, et l'avons conduit devant M. le préfet de la Charente, lequel nous a délivré l'ordre de le conduire de brigade en brigade devant M. le préfet de la Loire-Inférieure à Nantes.

Fait et clos à Angoulême, les jours, mois et an que dessus.»

Signé:

MARTIN, CAMUS, JANNET, DURAND.
P. C. F.:

VERTHELOT, greffier.

IV

UNE DIGRESSION

Les lignes qu'on va lire se pourraient détacher de ce livre, ne tenant pas à notre action. On a vu que l'arrestation de Berryer, n'était pour Deutz qu'un moyen d'arriver à ses fins.

Mais nous voulons faire connaître toutes les particularités de cette grande guerre vendéenne de 1832, trop longtemps méconnue. Au surplus, ce nous sera un moyen de dénoncer encore une fois les procédés politiques infâmes dont se servait le gouvernement du roi Louis-Philippe.

A peine arrêté, Berryer fut conduit à Nantes. On l'enferma, non dans la prison de la ville, où nous avons vu déjà Jean de Kardigân et Henri de Puiseux, mais dans une chambre basse de la Préfecture.

L'agitation de la cité était à son comble. Les uns, comme nos amis, étaient consternés; les autres blâmaient le gouvernement d'avoir osé commettre une pareille vilenie.

Le soir même de l'arrivée de Berryer, M. Maurice Duval envoya une troupe d'hommes hurler sous les fenêtres de la préfecture des vociférations où dominaient ces deux mots: «A mort!» Mais, ainsi qu'on va voir, la police avait trop bien pris ses précautions pour se contenter de garder en prison le grand orateur. Il lui fallait plus. Berryer fut prévenu qu'on allait le déférer au jury de Loir-et-Cher, où son procès était instruit d'avance.

Quelques heures avant son départ, deux domestiques entrèrent dans la chambre de l'illustre captif, en apportant une table couverte du déjeuner. C'était le lendemain matin. L'un des deux domestiques sortit bientôt. Son compagnon resta seul. Celui-ci continua pendant un instant à préparer le repas, puis quand il se fut assuré que personne ne pouvait le voir, il s'approcha de Berryer, et lui dit tout bas:

—Me reconnaissez-vous?

Berryer crut à un piège et ne répondit rien. Le domestique ne put rien obtenir de lui. Heureusement, car ce domestique était un espion.

Berryer monta dans un carrosse, fermé à clef, à glaces dépolies, vers midi. Le carrosse était escorté d'un demi-escadron de gendarmes. La ville fut traversée ventre à terre. Aux portes, une partie de l'escorte se détacha. Dix gendarmes restèrent seuls et galopèrent autour. Ancenis, Angers, Saumur, furent bientôt dépassés. A Tours, il y eut à peine un arrêt d'une demi-heure. L'arrivée à Blois ne fut signalée par aucun incident.

On ne laissa pas à Berryer le temps de se reposer. Le procureur du roi se présenta aussitôt dans la cellule, où le premier orateur des temps modernes attendait que l'on décidât de son sort.

—Monsieur, lui dit-il, on a opéré une perquisition chez vous. On a trouvé dans votre secrétaire les papiers les plus compromettants.

—C'est impossible.

—Je vais vous les mettre sous les yeux.

Le procureur du roi tira de son portefeuille un certain nombre de pièces, et les fit passer sous les yeux du prévenu. Mais à peine Berryer y eut-il jeté un regard, qu'il rougit d'indignation et s'écria avec cet accent que lui seul possédait:

—Ces pièces sont fausses!

—Vous espérez en imposer à la justice, mais je vous préviens qu'elle est instruite.

—Vous voulez me faire condamner? mais il faudrait au moins avoir d'autres preuves que celles-là. Quoi! vous voulez prouver que j'ai payé un assassin pour tuer le roi des Français! Vous pouvez le dire, monsieur, personne ne daignera vous croire. Vous avez encore falsifié ce papier pour m'accuser d'avoir voulu corrompre la conscience d'un colonel. Dites-le encore, personne ne vous croira, cette fois encore, monsieur.

Malgré son impudence, le procureur du roi dut être un peu décontenancé par cette parole pleine de dignité. En effet, ainsi que cela fut démontré plus tard, ces pièces étaient entièrement fausses.

Le magistrat se retira.

Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels on grossit à dessein, dans les journaux officieux, les interrogatoires du prévenu. On alla même jusqu'à ajouter des mensonges à ces interrogatoires. C'est ainsi que la France apprit un matin, le 27 octobre, que Berryer venait d'avouer tout. Avouer quoi? On ne le disait point. Seulement ces feuilles honnêtes ajoutaient avec hypocrisie:

—Demain commencent les débats. Le prévenu renouvellera sans doute ses dénégations premières.

Le lendemain commencèrent, en effet, les débats. Une foule énorme remplissait le prétoire. Le majorité, hâtons-nous de le dire, était favorable à l'homme illustre qu'une criminelle politique forçait à s'asseoir sur le banc des assassins.

D'ailleurs, un mouvement s'était produit dans l'opinion publique, qui ne laissait pas d'inquiéter beaucoup le gouvernement.

La cour de cassation avait blâmé l'arrestation illégale du député; le barreau de Paris, par l'entremise de son bâtonnier, M. Mauguin, avait, de son côté, adressé une lettre très-énergique à leur glorieux confrère. Enfin, de toutes parts, on condamnait le ministère et on acclamait le prisonnier.

Ce fut en de pareilles dispositions que les débats commencèrent. Il n'y a qu'un témoin: un sieur Chartier, qui prétend que Berryer l'a chargé de corrompre des officiers de l'armée.

Les regards se tournent vers le banc des accusés. Mais Berryer reste calme; il ne répond rien. Alors le sieur Chartier continue sa déposition, chargeant toujours de plus en plus. C'était à lui encore que Berryer avait proposé vingt mille francs pour assassiner Louis-Philippe. Le témoin, malgré les murmures que ne pouvait retenir l'auditoire, prétendit que la pièce dont Berryer niait la vérité en était la preuve.

Mais de tels échafaudages ne peuvent pas subsister bien longtemps. Le ministère public fit courageusement son métier. Il accabla de mépris le sieur Chartier, et abandonna l'accusation. Nous regrettons d'ignorer le nom de ce magistrat intègre. Si nous le connaissions, il nous serait facile de prouver que de ce jour-là la carrière de cet homme acheva d'être perdue.

Naturellement Berryer devait se défendre lui-même. Il prononça une seule phrase. Mais cette phrase suffit à faire l'un des plus beaux discours qu'il ait peut-être jamais prononcés.

«—Messieurs, dit-il, on m'accuse d'avoir été un suborneur de consciences et un soudoyeur d'assassinats. C'est à vous de déclarer si cela est vrai… J'attends!»

Après une délibération de cinq minutes, le jury rapporta un verdict de non-culpabilité sur toutes les questions.

Aussitôt le président ordonna la mise en liberté immédiate du prisonnier.

Les applaudissements furent tels, que, pendant cinq minutes, ils ébranlèrent les voûtes du Palais de Justice.

Le gouvernement semblait battu. Et pourtant il venait de gagner sa plus belle partie. La trahison de Deutz devenait possible. Nous savons que c'était lui qui avait préparé toute cette aventure, qui se terminait glorieusement pour Berryer. Nous allons voir pourquoi.