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Jean-nu-pieds, Vol. 2 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 2 / chronique de 1832

Chapter 37: V
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About This Book

The narrative follows wartime events in a rural district, alternating scenes of military action and private anguish. It portrays a modest village church and a devout woman's fervent prayers before a miraculous tapestry, then traces clandestine encounters between disguised figures and scouting missions. Violence culminates in the destruction of a local château and the quick spread of legend around the fallen. Throughout, personal longing and moral struggle are set against communal conflict, with attention to atmosphere, detail, and the roles of faith and memory.

V

L'AUDIENCE

L'acquittement de Berryer avait été prononcé le mercredi 31 octobre. Le même jour, à trois heures de l'après-midi, Deutz allait frapper chez M. C…, royaliste dévoué, et qui était chargé de faire parvenir à Madame les demandes d'argent, ou les lettres qu'on lui adressait. Ce n'était pas la première fois que Deutz venait chez M. C…, mais toujours, ainsi qu'on le sait, l'audience qu'il sollicitait lui avait été refusée, non qu'on se méfiât de lui, mais la consigne était formelle. M. de Charette avait défendu qu'on laissât pénétrer auprès de Son Altesse aucune personne qui ne serait pas porteur d'un ordre de lui.

M. C… répondit donc à Deutz, ainsi qu'il l'avait déjà fait. Il lui était impossible de conduire le juif auprès de Madame.

—C'est bien malheureux, répliqua le traître, car je suis porteur d'une lettre de M. Berryer et d'instructions secrètes venant de lui.

Rien ne pouvait produire plus d'effet. M. C… savait que Madame était anxieuse de recevoir des nouvelles du prisonnier. Elle ignorait encore qu'en ce moment-là même on rendait l'arrêt pour ou contre le Cicéron royaliste. M. C… n'osa pas prendre sur lui de renvoyer Deutz. Il se contenta de lui dire:

—Revenez ce soir à neuf heures.

Puis, dès que Deutz fut parti, il courut à la maison où se cachait M. de
Charette. Par malheur M. de Charette était en tournée dans l'ancien
Bocage, où il voulait préparer le soulèvement prochain.

M. C… se rendit auprès du marquis de Kardigân, qui refusa de prendre sur lui une telle responsabilité, surtout en l'absence de son chef. Il fut donc décidé que Madame prononcerait en dernier ressort, et déclarerait s'il lui plairait, oui ou non, d'accorder l'audience demandée.

Fort peu de royalistes connaissaient la retraite de la duchesse de Berry. Bien qu'on pût compter sur leur fidélité, il était inutile d'exposer une si précieuse existence aux indiscrétions d'un homme. M. C… était de ceux-là. Il ignorait donc le chemin secret par lequel les deux maisons de la rue Haute-du-Château communiquaient.

Sur un signe de Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux sortit de la pièce où ils avaient reçu M. C…, et descendit aux caves où il prit la route que nous connaissons.

Madame ne sortait jamais. Sa vie était d'une régularité désespérante. Passer ainsi de l'existence dramatique de la guerre à la réclusion d'une prison volontaire, c'était dur pour une organisation si vive. Mais elle se résignait en pensant qu'elle accomplissait son devoir.

Madame demeurait dans la chambre du second étage que nous avons dépeinte. Elle prenait ses repas au premier, et généralement elle admettait à sa table M. de Ménars, les demoiselles Deguigny, et mademoiselle Stylite de Kersabiec.

Quand Henry de Puiseux arriva, la cloche du rez-de-chaussée sonna. C'était le moyen employé pour prévenir d'un danger; car on avait souvent de rudes alertes, dans cette petite maison qui avait l'honneur d'abriter la première femme de France! Les régiments passaient presque chaque semaine dans la rue pour entrer ou sortir de la ville.

Aussitôt Madame se réfugiait dans une cachette particulière, qui mérite une description, étant devenue historique, et dont nous parlerons plus tard.

—Entrez, de Puiseux! dit Madame, quand on lui eut annoncé le jeune gentilhomme.

—La santé de Votre Altesse est-elle bonne aujourd'hui?

—Oh! ma santé est bonne, ce n'est pas cela qui m'inquiète!

Pauvre princesse! Elle souleva tristement un coin du rideau pour apercevoir un peu de ce ciel bleu qu'elle aimait tant.

—J'ai des moments de découragement, murmura-t-elle. Ne jamais sortir!
Rester toujours enfermée… Je donnerais un trésor pour faire une course
folle, au milieu de la plaine, avec un horizon devant moi. L'horizon!…
Regardez le mien. Ce sont les quatre murs de cette chambre!…

Elle courba le front. Henry se taisait, ému devant cette plainte si féminine.

—Mais ne parlons plus de tout cela, reprit-elle avec une gaieté un peu forcée. Je n'ai pas le droit de me plaindre de douleurs si mesquines quand les meilleurs de mes amis ont souffert si durement pour moi… Qu'aviez-vous à me dire, de Puiseux?

—Madame, je viens soumettre à Votre Altesse un fait de la plus grande gravité. M. de Charette a ordonné que personne ne fût introduit auprès de vous sans une permission expresse signée de lui. A peine cinq ou six d'entre nous sont-ils exceptés de cette loi sévère, mais nécessaire. Or, un jeune homme, nommé Deutz…

—Mon filleul!

—Oui, Madame.

—Je crois pourtant qu'on peut avoir confiance en lui.

—Ce jeune homme a plusieurs fois sollicité la faveur d'être reçu par
Votre Altesse. Jusqu'à présent, M. de Charette avait toujours refusé.
Mais aujourd'hui, ce M. Deutz revient à la charge, insiste pour être
conduit auprès de vous, et M. de Charette est absent.

—Absent ou non, on doit respecter l'ordre qu'il a donné.

—Alors, Madame…

—Dites à Deutz que je le regrette, mais qu'il m'est impossible de manquer aux commandements du chef que j'ai nommé moi-même.

Henry de Puiseux s'éloignait déjà, enchanté au fond du coeur que la duchesse de Berry fût aussi prudente; mais celle-ci le rappela tout à coup.

—Et pas encore de nouvelles de notre Berryer?

—Non, Madame.

—A cette heure pourtant!… Oh! ils n'oseront pas y toucher, c'est impossible!

—Ils ont bien osé toucher au roi de France.

—Ne me dites pas cela. J'ai le frisson quand je pense que, à cause de moi, il pourrait arriver malheur au plus grand orateur de mon pays! Mais c'est donc une fatalité maudite que de me servir! Les uns, comme Grandlieu et Girardin, sont morts; les autres sont prisonniers! Dieu m'a donc abandonnée, moi et les miens!

Madame se laissa tomber sur un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains. Henry put voir glisser, entre les doigts fins et roses de la princesse, une larme pure comme une perle… Quelle récompense pour Berryer: une larme de Son Altesse Royale la duchesse de Berry, mère du roi de France!

—Que me voulait Deutz? demanda-t-elle brusquement, comme pour s'arracher elle-même aux pensées qui lui brisaient le coeur.

—Il venait… justement… de Blois.

—De Blois!

Madame se releva d'un bond.

—Allez le chercher…

—Madame!

—Je veux le voir.

—Que Votre Altesse daigne se rappeler ce qu'elle vient de me dire.

—Je ne savais pas ce que je sais. Allez chercher Deutz.

—Madame…

—Vous hésitez! Je vous ai dit que je le voulais!

Puis, voyant qu'elle avait attristé Henry, elle lui prit la main.

—Mon serviteur, dit-elle, il n'y a rien à craindre. Ce Deutz est mon filleul. Comment pourrait-il ne pas m'aimer? Il serait mort de faim et de misère sans moi. Je vous le répète, il n'y a rien à craindre. Pensez donc que je suis sa marraine!

—Les ordres de Votre Altesse vont être exécutés, dit Henry.

Il sortit de la chambre. Lui non plus ne craignait pas une trahison de la part de Deutz. Le juif avait souvent servi de courrier entre les Vendéens de la Bretagne et le comité légitimiste de Paris. Madame, elle-même, autrefois, à la ferme de Rassé, n'avait-elle pas ordonné qu'on l'introduisît aussitôt auprès d'elle quand il se présenterait aux avant-postes?

Henry reprit le corridor souterrain. Il trouva le marquis de Kardigân qui l'attendait avec Deutz, qu'on avait envoyé chercher par M. C… Cet homme devait avoir une puissante intelligence. En tout cas, il possédait un rare empire sur lui-même. Rien en lui n'annonçait une émotion quelconque. Son oeil noir était sans flammes, immobile, enfoncé sous l'orbite; le teint jaune et bilieux ne connaissait pas la pâleur, ni cette rougeur accusatrice qui dénonce souvent une pensée coupable.

Noua avons déjà esquissé une partie de cet ignoble caractère. L'hypocrisie froide en formait le côté dominant. Sa voix savait trouver des inflexions de voix émues, qui faisaient croire que de la tendresse ou du dévouement remuait au fond.

Dieu a ainsi des caprices inexpliqués. Il crée des êtres tout d'une pièce pour le mal, comme pour en faire des instruments de châtiment.

Le marquis de Kardigân n'avait pas prononcé un seul mot. Il éprouvait une sorte d'éloignement instinctif pour le juif. Deutz, de son côté, était mille fois trop habile pour parler sans être interrogé. Malgré sa force, le juif eut un tressaillement, quand il entendit revenir Henry de Puiseux. Le jeune homme allait lui apporter la fortune ou la ruine. Le mot qu'il allait prononcer pouvait lui rapporter cinq cent mille francs.

Cependant, malgré sa tension d'esprit, il eut la puissance de demeurer impassible, lorsque M. de Puiseux lui dit:

—Madame vous recevra ce soir.

C'était encore quelques heures à attendre.

—Trouvez-vous à neuf heures du soir chez M. C…, continua Henry.
J'irai vous y chercher moi-même.

Au surplus, le temps qu'il avait devant lui ne devait pas être perdu pour Deutz.

Il avait un renseignement à avoir afin de le transmettre. Ce renseignement, M. Maurice Duval pouvait seul le lui donner. Car Deutz ne se dissimulait pas que, pour inspirer confiance à la duchesse de Berry, il fallait qu'il eût, en effet, une nouvelle importante à apporter. Berryer lui avait servi de talisman. Berryer devait donc être l'objet de son entretien…

Nous ajouterons que le juif était porteur de lettres de créance, dont l'une, très-pressante, était signée de la reine d'Espagne. Comment se les était-il procurées? L'histoire reste muette à cet égard.

Le plus difficile était d'arriver à la préfecture. Il craignait d'être surveillé par les légitimistes. Pourtant il eut l'idée d'écrire au préfet que tout était décidé pour le soir même, mais qu'il ne pouvait aller au palais; que, en conséquence, il priait M. Maurice Duval de venir le trouver.

Il y avait entre ces deux hommes une trop grande communauté d'intérêts pour que le préfet ne se hâtât point de se rendre à ce désir. Deutz désirait vendre, lui désirait acheter. Le traître y gagnait cinq cent mille francs; celui qui profiterait de la trahison y gagnerait une croix de commandeur de la Légion d'honneur et un avancement exceptionnel.

A huit heures, ces deux hommes, que la fortune avait mis à deux échelons si éloignés l'un de l'autre, et que rapprochait le crime, furent réunis dans une chambre d'hôtel.

—C'est le moment de la grande partie, dit froidement Deutz. Je vois
Madame ce soir.

—Vous me l'aviez écrit, mais je n'osais pas le croire encore.

—J'ai besoin de savoir exactement ce qui va advenir du procès de Blois.

—Il est jugé maintenant.

—Quand saurez-vous le résultat?

—A minuit.

—A quoi s'attend le gouvernement?

—A l'acquittement.

—Vous en êtes sûr?

—Très-sûr. Le premier avocat général est un niais; on ne peut pas compter sur lui. Il a déclaré ouvertement qu'il abandonnerait l'accusation.

VI

LA CONSCIENCE D'UN MAUDIT

—Alors je puis annoncer qu'il est acquitté? continua Deutz.

—Oui.

—Je vous remercie, monsieur le préfet; maintenant nous touchons au but.
Je tiendrai ma parole…

Le soir à neuf heures, Deutz arrivait dans la maison garnie des frères Mirliflor. A le voir, il eût été impossible de deviner en lui une émotion, quelque légère qu'elle fût. Son oeil froid regardait bien en face. Comment rougiraient-ils, ces visages jaunes, à travers lesquels le sang n'a point de transparence?

Henry de Puiseux l'avait fait entrer dans une pièce du rez-de-chaussée.

—Attendez ici, lui dit-il.

Deutz, resté seul, trahit un instant sa préoccupation ardente. Il se leva, et se mit à marcher lentement à travers la chambre:

—J'ai acheté ma maison, murmura-t-il, il faut que je la paye! J'ai bien fait d'être vertueux jusqu'à présent. On a confiance en moi. J'y gagnerai ma fortune. J'ai craint de ne pas pouvoir arriver jusqu'à elle… Mais j'avais tort de douter.

Il s'arrêta; puis reprenant:

—Vendre et être payé, ce n'est pas tout. Il faut encore qu'on ne me soupçonne pas de la trahison. Si on me soupçonnait, ma vie ne pèserait plus une once avec les enragés qui entourent la princesse. Il faut que je calcule bien les chances que j'ai. Une fois que j'aurai livré Madame, je partirai immédiatement pour Paris. Et après? Il faudra mettra en lieu sûr mon argent. Mon argent!…

Deutz s'arrêta. Son visage s'était illuminé pendant qu'il avait prononcé ces deux mots magiques:

—Mon argent!

Une expression de crainte remplaça cette lueur de triomphe.

—Si on allait ne point me payer? Ah! si je croyais cela!… Non, c'est impossible! je suis honnête avec le ministre, le ministre sera honnête avec moi. J'ai proposé un marché. Il a été accepté. Je ne les forçais pas de consentir. Ils ont consenti. Puis… ils n'oseraient pas.

Il fit quelques pas silencieusement à travers la chambre. Son visage restait éclairé de cette flamme intérieure que projetait la pensée de «son argent».

—Que pourra-t-il me manquer? Rien. Un demi-million! Voilà ce que mes rêves on vu passer souvent… Je me doutais bien que je faisais une action habile en devenant catholique. Ils ont cru que je me convertissais! Ce sont des niais. Les bons sont faciles à duper… La nature ne m'a pas créé bon: elle a bien fait.

Il se tut encore: puis, il reprit:

—Bast! qu'est-ce que cela pouvait me faire d'adorer leur Dieu? S'il existait, je ne pourrais pas devenir riche!

Un ricanement accompagna ce blasphème.

—L'or! l'or! l'or! je vais avoir de l'or! avec toutes les jouissances qu'il procure! quelle orgie de volupté!… j'aurai de l'or! Ah! comme j'humilierai ceux qui m'ont marché sur la tête! Je serai riche! C'est-à-dire que je pourrai avec mon argent gagner encore de l'argent, et puis de l'autre argent… Si Elle n'avait pas été ma marraine, jamais je n'aurais pu pénétrer auprès d'elle. Il faut que ma religion me serve à quelque chose!… C'est une bonne idée que j'ai eue de faire arrêter ce Berryer. Elle est impatiente d'avoir de ses nouvelles. Je savais bien qu'on ne laisserait pas à la porte celui qui les apporterait. Peut-être encore, si je n'avais pas été son filleul…

Il ricana de nouveau:

—Tiens! il faut bien que la marraine fasse quelque chose pour son filleul! Il s'assit et se mit à penser:

—On ne me soupçonnera pas. Il ne faut pas qu'on me soupçonne. Je me suis donné trop de mal pour ne pas mériter d'être heureux. D'abord j'exécuterai mon projet. Je me marierai! J'ai toujours rêvé d'avoir des enfants. Je n'avais pas osé demander Rébecca en mariage. On ne pourra plus me la refuser maintenant. Je suis riche! Voyons, Rébecca a-t-elle une dot? Oui, son père lui donnera bien deux cent mille francs; deux cent et cinq cent… nous aurons sept cent mille francs!

Il tira une lettre de sa poche.

—J'aurais dû la mettre à la poste… Il faut que je la relise…

«MONSIEUR ABRAHAM SIMONS,

13, rue de Valois,

Paris.

Monsieur,

J'espère que vous voudrez bien faire une réponse favorable à la lettre que je vous adresse. Depuis dix ans je connais mademoiselle Rébecca Simons. Je n'aurais pas osé prétendre à sa main, si un parent éloigné ne venait pas de m'instituer son légataire universel. J'hérite de cinq cent mille francs. J'irai moi-même la semaine prochaine chercher votre réponse, que j'espère favorable.

Votre bien dévoué,

DEUTZ.»

Qu'on ne s'étonne pas de la singularité de cette lettre. Deutz rêvait les splendeurs des banquiers juifs. Il voulait entreprendre, à son tour, de fonder une de ces colossales maisons qui disposent à leur gré des marchés de l'Europe.

Le mot: amour n'était pas prononcé. Il disait: «Je connais mademoiselle Rébecca,» voilà tout. L'aimait-il cette jeune fille, qu'il faisait entrer dans ses plans d'épouser? Peut-être. Peut-être encore ne voyait-il en elle qu'un sac d'écus.

Ce M. Simons était banquier, très-rusé, naturellement. Mais il avait une très-nombreuse famille. Honnête et estimé d'ailleurs, M. Simons ne pourrait pas refuser sa fille à l'homme qui lui apporterait une fortune relative.

—Une fois marié, j'aurai des enfants, continua-t-il; puis, je pourrai donner des fêtes… Je me rappelle qu'un soir,—une nuit!—oh! quelle neige il tombait! J'étais aveuglé en marchant. Je sentais l'onglée me prendre. Et je voyais passer des voitures, dans lesquelles j'apercevais, enveloppées de fourrures, des femmes jeunes, belles, élégantes.

Une rage sourde me prit au coeur. Pourquoi y avait-il des hommes pour posséder ces femmes-là… et leurs diamants! tandis que moi j'étais pauvre, nu comme un ver, sans famille et sans femme! Je passais sur la place Vendôme. Il y avait là un hôtel où se donnait une grande fête. Je voyais entrer des jeunes gens et des jeunes filles… je voulus entrer moi aussi, et je pus me glisser au milieu des groupes. Comme c'était beau! Un large escalier descendait jusqu'au bas de la cour, recouvert d'un tapis de velours rouge. Et des danseuses se montraient en toilettes splendides. Je distinguais leurs épaules blanches et des éclairs me traversaient le crâne. De quel droit n'étais-je pas, moi aussi, un des heureux de ce monde? De quel droit grelottais-je au dehors, tandis que je les voyais tous riants et contents? Il n'y a pas de justice en ce monde!… Pendant que je regardais, un homme qui portait des plaques sur la poitrine m'aperçut, et cria:

—Mettez dehors ce mendiant.

Oh! je sentis l'insulte! Elle m'atteignait en plein orgueil. Le souvenir m'en a brûlé longtemps… Les laquais m'ont pris par les épaules et m'ont chassé!

Il se tut; sa respiration sifflait.

—Moi aussi je serai riche! moi aussi j'aurai une belle femme qui m'aimera… Moi aussi je donnerai des fêtes, et je ferai chasser ceux qui voudront regarder… Rébecca est belle, c'est encore mon affaire. Avant de chercher à gagner d'autre argent, je veux me donner ce bonheur-là! Une fête splendide… et on se foulera dans mes salons, et je serai insolent à mon tour, comme on a été insolent avec moi.

La tête de cet homme était hideuse à voir. Toutes les passions sales, infâmes, s'y peignaient. Le stigmate de ce qui est ignoble était gravé là…

Comme il allait prendre sa revanche! la revanche de tant d'années de paresse et de misère. Il était de ceux qui sont envieux et lâches, et que l'ivresse du luxe saisit à point, pour les jeter dans l'ignominie.

—On me fait bien attendre, murmura-t-il en jetant un coup d'oeil inquiet sur la modeste pendule placée au fond de la chambre sur une cheminée. Voilà plus d'une demi-heure que je suis ici… Pourquoi ce chouan n'est-il pas encore venu me chercher pour me conduire auprès d'Elle? Se serait-on ravisé? Non, ce n'est pas possible…

Un bruit de pas retentit. La porte s'ouvrit et Henry de Puiseux entra.

—Je vais vous conduire auprès de Son Altesse, monsieur, lui dit-il.

Deutz ne répondit pas immédiatement. Il courba le front et fit un signe de croix.

—Je remerciais Dieu de la bonne nouvelle que je vais apprendre à Madame, dit-il. Hélas! pourquoi faut-il que le ciel ne lui ait pas donné plus souvent de pareilles joies!

Henry de Puiseux avait pris dans sa poche un mouchoir de laine épaisse.

—Excusez-moi, monsieur, répliqua poliment le jeune homme, de la précaution dont je suis forcé d'user; mais c'est l'ordre de notre chef.

—Quoi! vous vous méfiez de moi!

Une larme roula sur le visage du juif.

—On ne se méfie pas de vous, continua Henry; mais la consigne est formelle. Elle est d'ailleurs la même pour tout le monde. A peine deux ou trois personnes en sont-elles exceptées.

—Enfin! murmura Deutz avec chagrin.

Henry appliqua le bandeau sur les yeux du juif; puis il le prit par la main et descendit avec lui. Une voiture stationnait devant la porte.

—Montez, monsieur Deutz, dit-il.

Cinq secondes plus tard, la voiture roulait. Le cocher, qui n'était autre que Damoiseau, lui fit faire une course assez longue à travers la ville. Puis il la ramena devant la maison où Madame se cachait.

Les horloges, au loin, sonnaient dix heures et demie du soir, une pluie fine commençait à tomber.

VII

L'ENTREVUE

L'automne de 1833 fut particulièrement tempéré. Au reste, la Bretagne est la terre privilégiée. Les courants chauds qui viennent se briser au cap Finistère, en arrivant en droite ligne du Mexique, apportent une chaleur particulière.

A Nantes, le mois d'octobre semblait être un mois de printemps. A dix heures et demie, le 31, on laissait encore toutes les fenêtres ouvertes.

Deutz, au moment où on le faisait descendre de voiture, sentit une forte odeur de roses, qui frappait son odorat. En même temps, la pluie fine qui tombait, purifiait l'air, apportant une brise légère. Il remarqua que le vent venait de droite. Donc les roses, qu'il supposa avec raison être plantées sur le rebord d'une fenêtre, dans une caisse de bois, étaient également à droite.

La porte de la maison s'ouvrit, Henry de Puiseux le prit par la main et l'introduisit à l'intérieur. On le fit entrer dans une grande salle, au premier étage, et là seulement, le bandeau qui l'empêchait de voir fut ôté. Presque immédiatement, Madame entra.

Comme elle était changée, cette grande princesse qu'il avait connue à Rome dans toute la majesté du malheur, entourée du respect des cardinaux de la Sainte-Église, et de la tendre sympathie de Sa Sainteté.

S'il fût resté quelque chose d'humain au fond de ce coeur, si une âme lui avait été donnée, il aurait abjuré sa trahison infâme, à la vue seule des ravages que la souffrance, l'angoisse, avaient faits sur la figure de la princesse.

Les yeux étaient cernés. Au sillon noir qui creusait ses joues, on voyait qu'elle avait récemment pleuré…

Oui, elle avait pleuré en pensant à Berryer captif! en pensant à tous ceux qui étaient morts inutilement pour elle. Elle avait pleuré en se disant que la destinée qui l'avait déjà si rudement frappée, ne se lassait pas de l'accabler encore.

—Vous êtes le bienvenu, monsieur Deutz, lui dit-elle. Vous m'apportez des nouvelles?

—Une grande et bonne nouvelle qui, je l'espère, sera bien accueillie de
Votre Altesse.

—Oh! parlez! parlez!

—A cette heure, Madame, notre grand Berryer doit être acquitté.

—Acquitté!

—Oui, madame.

—Dieu soit loué! Mais comment le savez-vous? En êtes-vous certain?

—Autant, Madame, qu'on peut l'être d'une chose dont on ignore le résultat.

—Mais alors…

—Que Votre Altesse daigne m'écouter.

—Soit.

—Le gouvernement de l'usurpateur n'a pu découvrir qu'un faux témoin; certain sieur Chartier a accepté, moyennant une somme d'argent assez forte, de produire des pièces falsifiées.

—Le misérable!

L'épithète aurait dû frapper Deutz au coeur. Elle le laissa impassible. Ce mot vengeur glissa sur lui, comme s'il appartenait à une langue qu'il ne pouvait plus comprendre.

—Par bonheur, j'ai pu être averti de ce qui se passait, et j'ai, moi, fourni la contre-preuve, qui établit d'une façon irrécusable la falsification de ces pièces.

—Je vous remercie, M. Deutz. Ce qu'on fait pour l'un des miens, me touche autant que ce qui est fait pour moi. Continuez, je vous prie.

—Votre Altesse sait, sans doute, que la Cour de cassation a décidé que M. Berryer serait traduit non devant un conseil de guerre, mais devant la juridiction ordinaire. De plus elle a blâmé l'arrestation d'un député à la Chambre. De son côté, le barreau de Paris a envoyé une adresse de félicitations à M. Berryer pour la fermeté de son attitude. Il est résulté de tout cela que l'opinion publique, et une partie de la magistrature, se sont rangées du côté du prisonnier. Et le procureur général ou l'avocat général qui a fait aujourd'hui fonction de ministère public a dû abandonner l'accusation.

—Donnez-moi la main, monsieur Deutz. De pareilles nouvelles méritent une récompense.

La figure du traître resta impassible. Il se contenta de s'incliner respectueusement.

—On m'a dit que vous aviez des dépêches à me remettre?

—Oui, Madame.

—Donnez.

—Voici une lettre de Sa Majesté la reine d'Espagne. Elle m'a été remise par le comité royaliste de Paris. Mais comme jusqu'à présent, je n'ai pu parvenir auprès de Votre Altesse…

—Oui, une consigne a été donnée, M. de Charette tient à ce qu'elle soit respectée pour tout le monde.

Madame avait décacheté la lettre d'Espagne.

La reine offrait à son auguste soeur un asile dans le cas où elle se serait décidée à quitter la France, et à se diriger vers la frontière du Midi. Elle ajoutait que si Madame voulait prendre la voie de mer, qui était préférable, une corvette espagnole, sous pavillon neutre, irait la recueillir à l'endroit qu'elle désignerait.

La duchesse de Berry réfléchit quelques minutes et dit:

—Monsieur Deutz, vous m'êtes dévoué?

—Oh! Madame, ma vie vous appartient, et je serai heureux s'il m'est jamais permis de répandre mon sang pour Votre Altesse Royale.

—Eh bien! revenez après-demain. Je vous donnerai une réponse et une lettre d'introduction auprès de Sa Majesté ma soeur. Je vous prierai de la porter vous-même.

Malgré son empire sur lui-même, Deutz ne put retenir un geste de joie: il s'aperçut qu'il venait de commettre une faute et se hâta de la réparer:

—Je suis bien joyeux de pouvoir être utile à ma souveraine!

Pourquoi Madame aurait-elle eu des soupçons? Les natures élevées ne connaissent pas ce sentiment des natures amoindries qui s'appelle la méfiance.

—Je vous remercie encore, M. Deutz; vous donnerez à M. de Puiseux votre adresse à Nantes: il vous fera savoir l'heure à laquelle je vous recevrai.

L'audience, la première, était finie. Henry replaça le bandeau sur les yeux de Deutz, et le reconduisit à la voiture qui était restée à la porte, attendant.

La pluie avait cessé. Le cocher fouetta ses chevaux, et elle s'éloigna rapidement.

* * * * *

Deux heures plus tard, vers une heure du matin, un homme, enveloppé d'un manteau, arrivait devant la maison des frères Mirliflor, rue Haute-du-Château.

Il s'arrêta et jeta à droite et à gauche des regards inquiets, comme s'il cherchait à s'orienter.

—Voyons, murmura-t-il, je suis parti de là. La voiture a tourné; elle a tourné trois fois, dans un temps que je puis apprécier être d'environ cinq minutes…

Il fit quelques pas en allant vers les gros numéros, c'est-à-dire en remontant la rue et en s'éloignant de la maison occupée par Madame.

—Un! dit-il, en arrivant à une rue transversale.

Cette rue était traversée à son tour par une deuxième, il compte:

—Deux!

Puis plus loin:

—Trois!

Mais cela ne m'avance pas. Je vais me perdre au milieu de tous ces tours et détours. Où suis-je ici?

Il revint à son point de départ:

—Peut-être, continua-t-il, la voiture a-t-elle pris la rue en descendant… Il faisait un clair de lune superbe. Cet homme,—Deutz, on l'a reconnu,—regarda le sol de la rue détrempé par la pluie qui était tombée. Alors il remarqua qu'une épaisse boue blanche couvrait ses bottes. Mais il n'attacha pas d'abord une grande importance à ce fait, peu appréciable en lui-même.

Il suivait la rue, quand tout à coup il s'arrêta brusquement:

—Hem! murmura-t-il.

Il leva les yeux en l'air.

—Les roses! l'odeur des roses!

Sur le rebord d'une fenêtre appartenant à la maison portant le numéro 5, étaient, en effet, des plants de roses grimpantes.—Le vent venait de droite.

Mais il s'arrêta; puis, avec lenteur, ainsi qu'un homme qui réfléchit:

—Je suis fou. Il n'y a pas que cette maison à Nantes, où il y ait des roses. Pourquoi aurais-je fait un chemin si long en voiture, si j'avais dû aller si près?… Eh! eh! est-ce qu'on n'aurait pas voulu me tromper par hasard?… Voilà ce qui serait fort!… C'est ce que nous allons voir. Cinq cent mille francs! Cela vaut la peine qu'on étudie avec soin!

Il examina avec soin toutes les maisons placées entre le commencement de la rue, et celle du n°5, où se trouvaient les roses. Puisque le vent venait de droite, apportant les parfums avec lui, la maison, si elle était dans cette même rue, ne pouvait pas se trouver au delà…

Il commença d'abord par les numéros pairs. N'est-ce pas toujours ainsi, et ne choisit-on pas toujours le contraire de ce qu'on devrait faire?

Il examina avec soin les numéros 2, 4 et 6, puis revenant à droite, les numéros 1 et 3.

—C'est dans une de ces cinq maisons, reprit-il, si c'est dans la rue que la princesse est cachée… Mais laquelle?

Il resta quelques minutes, absorbé dans une rêverie profonde, examinant les unes après les autres chacune des cinq maisons.

Tout à coup il jeta un cri de joie:

—J'y suis! dit-il.

Il venait d'apercevoir devant la maison du n°3, un tas de boue blanche, semblable à celle qui était collée à ses bottes.

VIII

L'ATTENTE

Deutz rentra chez lui, s'endormit et fit de beaux rêves. Il est impossible que la nature ait créé de même tous les êtres humains. Cet homme ne semblait pas avoir la conscience qu'il s'apprêtait à vouer son nom à une exécration séculaire. Il dormait parce qu'il était fatigué d'avoir cherché à trahir, et il faisait de beaux rêves, parce que sa trahison lui paraissait immanquable!

Le lendemain, de très-bonne heure, il se rendit à la préfecture. Le télégraphe avait apporté déjà la nouvelle de l'acquittement de Berryer. C'était le 1er novembre.

—Eh bien? lui demanda M. Maurice Duval, dès qu'il l'aperçut.

—Je l'ai vue hier.

—Où demeure-t-elle?

—C'est ce que je vous dirai demain soir.

—Vous ne le savez donc pas maintenant?

—Je pourrais me tromper. Elle ne m'a reçu qu'assez avant dans la soirée, et de plus, cette réception a été entourée de précautions si nombreuses que je craindrais de commettre une erreur.

—Que vous a-t-Elle dit?

—Je lui ai annoncé l'acquittement. Cela lui a aussitôt inspiré la plus grande confiance en moi. Puis, je lui ai remis la lettre de la reine d'Espagne. Elle va lui répondre, et c'est pour me donner cette réponse qu'Elle m'a accordé une seconde entrevue.

—Pourquoi doit-Elle vous remettre cette réponse?

—Madame a la plus grande confiance en moi. Elle désire que je porte moi-même sa lettre en Espagne.

Deutz avait prononcé cette phrase comme si elle eût été des plus naturelles. M. Maurice Duval fut obligé de s'avouer qu'il avait sous les yeux la plus riche nature de coquin qu'il eût jamais eu le loisir d'étudier pendant le cours de sa vie administrative.

—C'est demain que Madame doit vous recevoir de nouveau?

—Demain, oui.

—A quelle heure?

—Je l'ignore.

—Je le regrette. J'aurais pu détacher un ou plusieurs agents après vous, et de cette façon…

Au grand étonnement de M. Maurice Duval, la figure de Deutz, de jaune devint grise. La pâleur se traduisait ainsi chez lui.

—Ne faites pas cela! Je ne veux pas que vous fassiez cela, s'écria-t-il avec emportement. Mon argent est gagné, je ne veux pas qu'on me fasse perdre mon argent! Une imprudence pourrait tout compromettre.

—Soit, je n'en ferai rien. Mais pensez qu'il me faut un renseignement sûr demain soir, autrement…

—Autrement?…

—Notre marché est rompu.

Deutz, en écoutant le préfet, jouait avec un canif à la lame très-légère. Il eut un tressaillement si fort, que la lame se brisa net en deux parties.

—Vous n'auriez garde de rompre notre marché, dit-il. Vous avez trop besoin de moi. Croyez-vous que je sois un niais? Je sais ce qui se passe. La Chambre s'impatiente et veut voir la fin de la guerre vendéenne. Cette fin n'arrivera que le jour où Madame sera votre prisonnière. Or, moi seul je puis vous la livrer. Vous voyez bien que vous avez encore plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous!

—Savez-vous bien, monsieur, que vous êtes un drôle? ne put s'empêcher de dire M. Maurice Duval, outré que Deutz osât lui parler ainsi.

—Insultez-moi, si cela vous fait plaisir, riposta tranquillement le juif. Tout cela est payé.

Il se leva.

—J'ai le regret de prendre congé de vous, monsieur le préfet. Mais il est sept heures du matin, et je ne veux pas manquer la messe…

La messe! Chez cet homme, tout était calcul et hypocrisie. Il avait réfléchi que quelques chouans devaient aller à l'église ayant dans la paroisse de la rue Haute-du-Château, et il tenait à ce qu'on l'y vit.

Son pressentiment ne l'avait pas trompé. Henry de Puiseux, Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen et quelques autres étaient déjà assis dans l'église, quand Deutz y entra:

—Il faut qu'on me voie, murmura-t-il. On le vit.

Mais il avait tort de croire qu'il était important pour lui de dérouter les soupçons. Personne n'en éprouvait.

A la sortie de l'office, Deutz traversa la nef et alla demander à se confesser. On lui fixa le jour suivant.

Il rentra chez lui et attendit. Henry de Puiseux avait son adresse et devait le faire prévenir de l'heure à laquelle Madame daignerait le recevoir.

Mais la journée s'écoula sans qu'il reçût aucun message. C'était bien pour le lendemain cependant que son audience lui avait été fixée. Quand le Judas vit grandir le crépuscule et l'ombre de la nuit couvrir la ville, il eut un horrible battement de coeur. Pas de nouvelles! il n'avait pas de nouvelles! Est-ce que Madame se serait ravisée? Il eut l'envie de courir à la préfecture, et de dire au préfet:

—Madame demeure rue Haute-du-Château, n°3, dans une maison à trois étages. Envoyez les soldats.

Mais la même pensée qui l'avait empêché de faire cela une première fois, l'arrêta encore.

Il était fort possible que Madame ne l'eût pas reçu dans la maison qu'elle habitait. Si, par hasard, il avait raison dans ses craintes, une fausse manoeuvre ne servirait qu'à mettre les royalistes sur leurs gardes, et à les avertir qu'on était sur les traces de la princesse.

La soirée s'écoula, lente, personne ne vint.

Deutz ne se possédait plus.

—On me volera mon argent! murmura-t-il en se promenant à grands pas dans sa chambre, et quand il eut entendu sonner minuit à l'horloge voisine.

—Pourquoi ne m'a-t-on fait rien dire? Cinq cent mille francs! je pourrais perdre une pareille somme! Oh!…

Ses yeux s'injectaient de sang.

Il se jeta sur son lit et tâcha de dormir.

Mais il ne put retrouver son sommeil lourd et profond de la nuit précédente, alors qu'il était si heureux, si fier d'avoir bien suivi sa piste.

Le lendemain, 2 novembre, il s'éveilla tard. Pendant toute la journée, il s'astreignit à ne pas sortir. Son visage avait repris cette teinte grise que nous lui avons vue la veille chez le préfet. Sa rage tournait à l'abattement.

Toute la soirée s'écoula encore sans que la lettre attendue arrivât, puis la nuit. Cette fois il s'endormit, brisé par l'émotion de l'attente, par la fièvre de la crainte. Il rêva, et, dons son rêve, il vit un monceau d'or, qu'il croyait avoir à portée de sa main, et qu'il ne parvenait cependant pas à toucher. Il s'éveilla plusieurs fois, le front moite de sueur. Cet homme était horrible à voir dans son sommeil. Son visage était contracté; ses dents serrées laissaient échapper deux mots qu'il répétait:

—Mon argent! mon argent!

Le 3 novembre, au matin, il entendit frapper à sa porte; il se hâta de s'habiller et d'ouvrir: c'était Henry.

—Avez-vous donc été malade, monsieur? lui demanda le jeune homme, à la vue de la figure contractée qui s'offrait à lui.

—Oui… oui… ce n'est rien.

—Madame vous recevra dans trois jours. Tenez-vous prêt pour le 6 novembre, à trois heures du soir. Votre audience est fixée à quatre.

Deutz avait repris son assurance.

—Dans trois jours? dit-il.

—Oui.

—Vous viendrez me prendre?

—Oui.

Le chouan resta quelques instants de plus, afin de donner encore des instructions à Deutz. En se retirant, il mit sur la cheminée un sac d'or.

—Vous savez sans doute que Madame daigne vous confier une mission en
Espagne. Elle vous donnera elle-même sa lettre quand elle vous recevra.
Voici une somme de deux mille francs pour vos frais de voyage.

Comment allait-il passer ces trois jours d'attente qui lui étaient imposés? Il avait tant souffert pendant les deux fois vingt-quatre heures qui venaient de s'écouler. Puis il sentait que, pour rien au monde, il ne fallait risquer de tout perdre par une imprudence.

D'un autre côté, s'il voulait éviter d'aller à la préfecture, il était de toute nécessité qu'il pût avertir M. Maurice Duval du retard survenu.

Vers midi, il s'était mis à sa fenêtre, quand la voix d'un mendiant attira son attention. Ce mendiant chantait une complainte, et tendait la main en demandant la charité.

Deutz n'aurait certes pas continué de s'occuper du vagabond, s'il ne lui avait semblé qu'il levait fréquemment les yeux sur lui. Alors il l'examina avec plus de soin, et il reconnut un des espions attachés à la police de la préfecture.

Aussitôt il prit un carré de papier, sur lequel il écrivit cette ligne:

Trois jours. Chose faite.

Puis il enveloppa une pièce de monnaie dans ce carré de papier, et jeta le tout dans la rue.

Le mendiant ramassa prestement le petit paquet et s'éloigna.

Le soir même, Deutz recevait une lettre de M. Maurice Duval, par la poste, laquelle lettre lui donnait le moyen de correspondre secrètement avec la préfecture et sans qu'on pût se douter de l'accord qui existait entre eux.

Alors, il écrivit à M. Maurice Duval, en lui racontant tout ce qui s'était passé, et en lui annonçant que trois jours après tout serait fini.

IX

Le 6 novembre, à quatre heures du soir, Deutz entrait chez Madame, accompagné par Henry de Puiseux.

A peine arrivé, on lui ôta son bandeau, ainsi qu'on avait fait la première fois; mais cette précaution était inutile. Il reconnut facilement les localités. C'était bien la maison où il avait été reçu sept jours auparavant. Il était donc présumable que Son Altesse Royale y était à demeure.

Au lieu que Madame descendit, ce fut lui qui monta au second étage, dans l'appartement de la princesse.

Elle était seule, assise dans un fauteuil. Dès son entrée dans la chambre, Deutz fut frappé de la pâleur qui couvrait son visage. Elle paraissait fort émue.

—Monsieur, lui dit-elle sans autre préambule, je viens de recevoir cette lettre de Paris.

Puis, lisant:

«MADAME,

Permettez à un fidèle ami de votre famille, que de tristes circonstances de fortune ont obligé de servir le gouvernement nouveau, de vous prévenir de l'infâme trahison qui se prépare. Un misérable a vendu Votre Altesse. Elle doit être arrêtée après-demain…»

—Après-demain! entendez-vous, monsieur? Cette lettre est datée de
Paris, avant-hier! Savez-vous ce que cela veut dire?

Deutz n'avait pas bronché pendant que la duchesse de Berry lui lisait cette lettre.

Et, pourtant, une angoisse sourde le secouait intérieurement.
Échouerait-il donc au port?

Il eut la force de répondre:

—Quel est ce misérable? Votre Altesse a-t-elle donc des soupçons?

Il avait cru d'abord que Madame savait à quoi s'en tenir, et qu'après lui avoir ainsi parlé, elle lui jetterait sa trahison au visage.

—En savez-vous quelque chose? poursuivit la duchesse de Berry.

Une larme roula sur le visage de Deutz. Oui, une larme!

—Dieu est injuste! murmura-t-il. J'aurais espéré, cependant, que dans cet asile introuvable Votre Altesse eût été à l'abri des coups du sort. Il paraît que la destinée n'est pas encore lassée!

Il semblait que cet homme fût en proie à une violente douleur. Madame fut touchée.

Ah! princesse! pourquoi Dieu qui avait fait votre coeur si grand et votre intelligence si belle, pourquoi Dieu ne vous avait-il pas donné de même cet instinct qui avertit le sauvage que le serpent est proche!

Il était encore temps! Vos soldats fidèles sont là, prêts à venir dès que vous les appellerez… Pourquoi fallut-il que vous fussiez trop crédule?

—Votre Altesse veut-elle me permettre de lui donner un conseil? continua Deutz qui s'aperçut qu'il avait détourné le soupçon.

—Parlez, monsieur.

—Cette lettre peut dire vrai, comme elle peut se tromper. Il faut tout craindre. Vous êtes notre suprême espérance, Madame; en vous est tout l'avenir de notre cause pour de longues années encore. Je voudrais que Votre Altesse se résignât à quitter cette maison, et à aller chercher un asile ailleurs.

—Peut-être avez-vous raison. Je réfléchirai à cela. Mais hâtons-nous.
Voici cette lettre que vous m'avez promis de porter en Espagne.

—Je suis trop heureux d'être le serviteur de Votre Altesse.

—On vous a remis les deux mille francs que je vous ai envoyés?

—Oui, Madame.

—Et quand partirez-vous?

—Demain.

—Dites à ma soeur d'Espagne, continua tristement la princesse, que je la prie de penser quelquefois à moi; dites-lui que si je puis quitter mon poste de combat, c'est dans son royaume que j'irai me réfugier. Allez, monsieur, et Dieu vous garde.

Deutz sortit à reculons, en saluant Madame avec le plus profond respect.

Il était environ cinq heures du soir, le juif croyait pouvoir être sûr que c'était bien réellement dans cette maison que demeurait Madame. Au reste, un hasard allait lui prouver qu'il ne se trompait pas. Comme il arrivait au premier étage, il aperçut la table mise dans la salle à manger, par une porte ouverte. Il y avait sept couverts, car la duchesse de Berry recevait à dîner ce soir-là madame de Charette, sa belle-fille.

On nous permettra de consigner ici une observation historique, assez curieuse. Madame de Charette, mère du célèbre et glorieux général des zouaves pontificaux, était fille d'un mariage morganatique contracté en Angleterre par le duc de Berry. Les enfants du héros de Patay seront donc à la fois issus des Stuarts, par les Fitz-James, et des Bourbons, c'est-à-dire qu'ils auront dans les veines le sang des deux premières familles princières du monde.

Deutz fut donc convaincu, que non-seulement Madame demeurait rue Haute-du-Château, mais encore qu'elle allait se mettre à table. Le moment était donc bien choisi.

Il sortit tranquillement de la maison. Mais à peine fut-il dehors, qu'il se hâta de courir à la préfecture.

L'autorité militaire, prévenue depuis le matin, se tenait prête. Des soldats avaient été consignés dans leurs casernes.

Quand Deutz arriva, le général comte d'Erlon, présent à la préfecture, fit avertir le général Dermoncourt et le colonel Simon Larrieu, commandant intérimaire de la place.

Un assez grand déploiement de forces militaires était nécessaire pour deux raisons: la première, parce qu'il pouvait y avoir une révolte parmi la population; la seconde, parce qu'il fallait cerner un pâté tout entier de maisons[13].

En conséquence, douze cents hommes environ furent mis sur pied.

Ils se partagèrent en trois colonnes, dont le général Dermoncourt prit le commandement, accompagné du comte d'Erlon et du préfet, qui dirigeait l'opération.

La première, conduite par le commandant de la place, descendit le Cours, laissant des sentinelles jalonnées tout le long des jardins de l'évêché et des maisons contiguës, longea les fossés du château et se trouva en face de la maison Deguigny, où elle se déploya.

La seconde et la troisième colonnes, à la tête desquelles le général Dermoncourt s'était mis, traversèrent la place Saint-Pierre et se divisèrent là.

L'une descendit la grande rue, l'autre fit coude par celle des Ursulines et vint rejoindre par la rue Basse-du-Rempart la colonne commandée par M. Simon Larrieu[14].

La troisième, descendit directement la rue Haute-du-Château, et vint, sous la conduite du colonel Lafeuille, du 56e, et du commandant Viaris, rejoindre les deux autres, qui se réunirent à elle, en face la maison Deguigny[15].

Ainsi l'investissement fut complet. Il était environ six heures du soir. La soirée était belle. A travers les fenêtres de l'appartement où elle était, la duchesse de Berry voyait la lune se lever sur un ciel calme, et sur sa lumière se découper, comme une silhouette brune, les tours massives du vieux château[16].

Il y a des moments où la nature nous semble si douce et si amie, qu'on ne peut croire qu'au milieu de ce calme un danger veille et nous menace[17].

Les craintes qu'avaient éveillées chez Madame les lettres reçues de
Paris, s'étaient évanouies à ce spectacle.

Lorsque tout à coup M. de Puiseux, en se rapprochant de la fenêtre, vit luire les baïonnettes et avancer vers la maison la colonne conduite par le colonel Simon Larrieu.

À l'instant même il se rejeta en arrière en criant:

—Sauvez-vous, Madame, sauvez-vous.

Madame se précipite aussitôt sur l'escalier, où tout le monde la suivit. Il n'y avait pas une minute à perdre. Le danger était imminent, terrible.

—Le chemin secret, murmura Madame.

Le lecteur se rappelle que l'on pouvait facilement faire communiquer la maison de Madame avec celle où Jean et Henry de Puiseux se tenaient cachés. Elle descendit, suivie de ses amis, et ouvrit la porte de la cave; mais au même instant la porte d'entrée s'éventrait sous les coups de crosse et les coups de hache qu'y portaient les soldats.

Les malheureux n'avaient plus qu'une minute pour s'enfuir.

Madame comprit qu'elle seule parviendrait à s'arracher au danger. Elle allait s'engager dans le corridor obscur, lorsque Henry de Puiseux parut, pâle, livide, en sueur, dans l'obscurité de la cave.

—Ne venez pas, Madame! notre maison est occupée! Que faire?

La porte d'entrée menaçait de tomber en dedans: on entendait l'essoufflement de ceux qui frappaient.

Ils remontèrent tous au second étage. Les troupes se massaient nombreuses et serrées autour de la maison. Il fallait cependant aviser au plus vite à sortir de cette situation terrible.

Quitter la maison? C'était impossible. S'enfuir? C'était encore plus impossible.

—Allons, dit Madame en souriant, car elle avait gardé tout son sang-froid: il ne nous reste plus qu'une ressource, la cachette!

X

PRISONNIÈRE!

Quelle était cette cachette?

Prévoyant qu'un jour ou l'autre, Madame pourrait bien être obligée de se réfugier à Nantes et de s'y cacher, on avait préparé une cachette dans la mansarde du troisième étage. C'était un recoin formé par la cheminée établie dans un angle.

On y pénétrait par la plaque qui s'ouvrait au moyen d'un ressort. La pensée de la cachette était donc venue aussitôt. Il ne fallait pas que la princesse négligeât cette seule chance qu'elle avait de se sauver. Aussitôt, elle se jeta sur l'escalier, suivie de M. de Ménars et de mademoiselle Stylite de Kersabiec. Sa soeur, mademoiselle Eulalie de Kersabiec, madame de Charette et les demoiselles Deguigny, ne courant pas de danger mortel, devaient se laisser arrêter.

Ici, nous copions, purement et simplement, le rapport du général Dermoncourt. C'est de l'histoire et, d'ailleurs, Madame a approuvé elle-même la vérité des faits qui y sont allégués.

* * * * *

Parvenus à la mansarde, la plaque de la cheminée ouverte, une discussion s'établit pour savoir qui passerait le premier; ce n'était point ici une vaine querelle de préséance et d'étiquette, le passage n'était point facile, les soldats pouvaient être arrivés à la mansarde, avant que la dernière personne fût entrée; alors la cachette se refermait, et la dernière personne restait prisonnière.

De plus, la cachette était si étroite que deux hommes auraient eu de la peine à s'y introduire les derniers. En bonne stratégie, et lorsqu'on opère une retraite, le commandant doit marcher le dernier. Mademoiselle Stylite entra donc, Madame derrière elle; les soldats ouvraient la porte de la rue, lorsque celle de la cachette se refermait.

Les soldats entrèrent au rez-de-chaussée, précédés de commissaires de police de Paris et de Nantes, qui marchaient le pistolet au poing; le pistolet de l'un d'eux partit même par son inexpérience à se servir de cette arme et le blessa à la main. La troupe se répandit dans la maison. Mon devoir avait été de la cerner et je l'avais fait; le devoir des policiers était de la fouiller et je les laissai faire.

Monsieur Joly reconnut parfaitement l'intérieur aux détails que lui avait donnés Deutz, il retrouva la table, dont on ne s'était pas encore servi, avec les sept couverts mis, quoique les deux demoiselles Deguigny, madame de Charette et mademoiselle Eulalie de Kersabiec fussent en apparence les seules habitantes de l'appartement; il commença par s'assurer de ces dames, et, montant l'escalier comme un homme habitué à la maison, alla droit vis-à-vis la mansarde, la reconnut, et dit assez haut pour que Madame l'entendit: Voici la salle d'audience. Madame ne douta plus dès lors que la trahison que lui annonçait la lettre arrivée de Paris le même jour ne vint de Deutz.

Une lettre était ouverte sur une table. M. Joly s'en empara: c'était celle que la Duchesse avait reçue de Paris, et que Deutz lui avait vu passer entre ses mains. Dès lors il n'y eut plus de doute que Madame ne fût à la maison; le tout était de la trouver.

Des sentinelles furent aussitôt placées dans tous les appartements, tandis que la force armée fermait toutes les issues. Le peuple s'amassait et formait une seconde enceinte autour des soldats; la ville tout entière était descendue dans ces places et dans ces rues. Cependant aucun signe royaliste ne se manifestait. C'était une curiosité grave, et voilà tout: chacun sentait l'importance de l'événement qui allait s'accomplir.

Les perquisitions étaient commencées à l'intérieur, les meubles étaient ouverts lorsque les clefs s'y trouvaient, défoncés lorsqu'elles manquaient: les sapeurs et les maçons sondaient les planches et les murs à grands coups de hache et de marteau; des architectes, amenés dans chaque chambre, déclaraient qu'il était impossible, d'après leur conformation intérieure comparée avec leur conformation extérieure, qu'elles renfermassent une cachette, ou bien trouvaient les cachettes qu'elles renfermaient.

Dans une de celles-ci on trouva divers objets, entre autres des imprimés, des bijoux et de l'argenterie, qui donnaient la certitude du séjour de la princesse dans la maison.

Arrivés à la mansarde, soit ignorance, soit générosité de leur part, les architectes déclarèrent que là, moins que partout ailleurs, il ne pouvait y avoir une retraite. Alors on passa dans les maisons voisines, où les recherches continuèrent: au bout d'un instant, Madame entendit les coups de marteau que l'on frappait contre le mur de l'appartement contigu à sa retraite; on le sondait avec une telle force, que des morceaux de plâtre se détachèrent et tombèrent sur les captifs, et qu'un instant il y eut crainte que le mur tout entier ne s'écroulât sur eux.

Pendant que ces choses se passaient en haut, les demoiselles Deguigny avaient montré un grand sang-froid, et, quoique gardées à vue par les soldats, elles s'étaient mises à table, invitant la baronne Charette et mademoiselle Eulalie de Kersabiec à en faire autant qu'elles. Deux autres femmes étaient encore de la part de la police l'objet d'une surveillance toute particulière: c'étaient la femme de chambre Charlotte Moreau, signalée par Deutz comme très-dévouée aux intérêts de Madame, et la cuisinière nommée Marie Bossy. Cette dernière avait été conduite au château, puis de là à la caserne de la gendarmerie, où, voyant qu'elle résistait à toutes les menaces, on tenta de la corrompre. Des sommes toujours plus fortes lui furent offerte et étalées devant ses yeux successivement; mais elle répondit constamment qu'elle ignorait où était la Duchesse de Berry. Quant à la baronne de Charette, elle s'était fait passer d'abord pour une demoiselle Kersabiec, et elle avait été reconduite, après le dîner, avec sa soeur prétendue, à l'hôtel de cette dernière, qui est dans la rue, trente pas plus haut à peu près.

Néanmoins, après des recherches infructueuses pendant une partie de la nuit, les perquisitions se ralentirent; on croyait la duchesse évadée; et les deux ou trois autres descentes inutiles, déjà tentées dans différentes localités, semblaient prédire le même résultat à celle-ci. Le préfet donna donc le signal de la retraite, laissant par précaution, un nombre d'hommes suffisant pour occuper toutes les pièces de la maison, ainsi que des commissaires de police qui s'établirent au rez-de-chaussée. La circonvallation fut continuée et la garde nationale vint en partie relever la troupe de ligne qui alla prendre un peu de repos. Par la distribution des sentinelles, ce furent les gendarmes qui se trouvèrent dans la mansarde où était la cachette.

Les reclus furent donc obligés de rester cois, quelque fatigante que fut la position des quatre personnes entassées dans une cachette de trois pieds et demi de long sur dix-huit pouces de large, vers l'une des extrémités, et huit ou dix pouces vers l'autre. Les hommes éprouvaient un inconvénient de plus, c'est que la cachette se rétrécissant aussi au fur et à mesure qu'elle s'élève, leur laissait à peine la faculté de se tenir debout, même en passant la tête entre les chevrons; enfin, la nuit était humide et le froid filtrait entre les ardoises et tombait sur les prisonniers, mais aucun n'osait se plaindre, car Madame ne se plaignait pas.

Le froid était si vif, que les gendarmes qui étaient dans la chambre n'y purent résister. L'un d'eux descendit et remonta avec des mottes à brûler; dix minutes après, un feu magnifique brillait dans la cheminée, derrière la plaque de laquelle était cachée la Duchesse.

Ce feu, qui n'était fait que dans l'intérêt de deux personnes, profita bientôt à six, et glacés comme ils l'étaient, les prisonniers se félicitèrent d'abord. Mais le bien-être que leur procura le feu se changea bientôt en un malaise insoutenable. La plaque et le mur de la cheminée, en s'échauffant, communiquaient à la petite retraite une chaleur qui alla toujours en augmentant. Bientôt le mur fut brûlant à ne pas y tenir la main, et la plaque devint rouge. Presque en même temps, et quoiqu'il ne fît point encore jour, les travaux des ouvriers perquisiteurs recommencèrent: les barres de fer et les madriers frappaient à coups redoublés sur le mur de la cachette et l'ébranlaient. Il semblait aux prisonniers qu'on abattait la maison Deguigny et les maisons voisines. Madame n'avait donc d'autre chance, si elle échappait aux flammes, que d'être écrasée sous les décombres.

Cependant, au milieu de tout cela, son courage et sa gaieté ne l'abandonnaient point.

La conversation des gendarmes tarit bientôt. L'un d'eux s'était endormi, malgré le vacarme effroyable qu'on faisait à côté de lui, dans les maisons voisines. Car, pour la vingtième fois, toutes les recherches venaient de se concentrer autour de la cachette. Son compagnon, réchauffé momentanément, avait cessé d'entretenir le feu. La plaque et le mur se refroidissaient.

M. de Ménars était parvenu à déranger quelques ardoises du toit et l'air extérieur avait renouvelé l'air intérieur. Toutes les craintes se retournèrent vers les démolisseurs; on sondait à grands coups de marteau le mur qui les touchait et un placard placé près de la cheminée. A chaque coup, le plâtre se détachait et tombait en poussière au dedans.

Les prisonniers voyaient à travers les fentes, dont le mur se lézardait à chaque instant, presque toutes les personnes qui les cherchaient…

Enfin ils se croyaient perdus, lorsque les ouvriers abandonnèrent cette partie de la maison que, par instinct de démolisseurs, ils avaient si minutieusement explorée. Les prisonniers respirèrent. Madame se crut sauvée. Cet espoir ne fut pas long.

Le gendarme qui veillait, désirant profiter du moment de silence qui venait de succéder au fracas diabolique qui avait ébranlé toute la maison, secoua son camarade afin de dormir à son tour. L'autre s'était refroidi dans son sommeil, et se réveilla tout gelé. A peine eut-il les yeux ouverts, qu'il s'occupa de se réchauffer; il alluma en conséquence le feu, et comme les mottes ne brûlaient pas assez vivement, il profita d'une énorme quantité de paquets de Quotidiennes qui se trouvaient dans la chambre pour attiser le feu qui brilla de nouveau dans la cheminée.

Le feu, produit par les journaux, donna une fumée plus épaisse et une chaleur plus vive que les mottes ne l'avaient fait la première fois.

Il en résulta pour les prisonniers des dangers réels: la fumée passa par les lézardes des murs ébranlés par les coups de marteau, et la plaque qui n'était pas encore refroidie devint brûlante. L'air de la cachette devenait de moins en moins respirable; ceux qu'elle renfermait étaient obligés d'appliquer leurs bouches contre les ardoises, afin d'échanger contre l'air extérieur leur haleine de feu; Madame était celle qui souffrait le plus, car, entrée la dernière, elle se trouvait en face de la plaque; chacun de ses compagnons lui offrit à plusieurs reprises d'échanger sa place avec elle, mais jamais elle n'y voulut consentir.

Cependant, au danger d'être asphyxiés venait, pour les prisonniers, de s'en joindre un nouveau, celui d'être brûlés vifs. La plaque était rouge, et le bas des vêtements des femmes menaçait de s'enflammer. Déjà deux fois même le feu avait pris à la robe de la Duchesse et elle l'avait étouffé à pleines mains, aux dépens de deux brûlures dont elle conserva longtemps les marques: chaque minute raréfiait encore l'air intérieur, et l'air extérieur fourni par les trous du toit entrait en trop petite quantité pour le renouveler.

La poitrine des prisonniers devenait de plus en plus haletante. Rester dix minutes de plus dans cette fournaise, c'était compromettre les jours de Madame. Chacun la suppliait de sortir, elle seule ne le voulait pas; ses yeux laissaient échapper de grosses larmes de colère qu'un souffle ardent séchait sur ses joues. Le feu prit encore une fois à sa robe, une fois encore elle l'éteignit; mais, dans le mouvement qu'elle fit en se levant, elle souleva la gâchette qui fermait la porte de la cachette, et la porte de la cheminée s'entr'ouvrit un peu; mademoiselle de Kersabiec y porta aussitôt la main pour la faire rentrer dans le pêne, et se brûla violemment.

Le mouvement de la plaque avait fait rouler les mottes appuyées contre elle, et avait éveillé l'attention du gendarme qui se délassait de son ennui en lisant des Quotidiennes, et qui croyait avoir bâti son édifice pyrotechnique avec plus de solidité. Le bruit produit par les tentatives de mademoiselle de Kersabiec fit naître en lui une singulière idée: il se figura qu'il y avait des rats dans la cheminée, et, pensant que la chaleur allait les forcer de sortir, il réveilla son camarade et tous deux, le sabre à la main, se mirent de chaque côté de la cheminée, prêts à couper en deux le premier qui paraîtrait.