Ils étaient dans cette position, lorsque Madame, à qui il avait fallu un courage extraordinaire pour résister si longtemps, déclara qu'elle ne pouvait plus tenir; au même instant, M. de Ménars, qui depuis longtemps la pressait de se rendre, repoussa la plaque d'un violent coup de pied.
Les gendarmes étonnés se reculèrent en disant:
—Qui est là?
—Moi, répondit Madame! Je suis la duchesse de Berry.
Les deux gendarmes s'élancèrent aussitôt sur le feu qu'ils dispersèrent à coups de pieds. Madame sortit la première, forcée de poser ses pieds et ses mains sur le foyer brûlant; ses compagnons la suivirent. Il était neuf heures du matin, et depuis seize heures ils étaient renfermés dans cette cachette sans aucune nourriture.
Les premières paroles de la duchesse furent pour demander le général Dermoncourt. Un des gendarmes descendit le chercher au rez-de-chaussée qu'il n'avait pas voulu quitter. Pendant ce temps, elle remettait à l'autre un sac qui l'embarrassait, et dans lequel étaient renfermés 13,000 francs en or, dont une partie en monnaie d'Espagne.
Le général Dermoncourt monta aussitôt près de la princesse; son devoir et le sentiment des convenances l'y appelaient. Lorsqu'il entra, Madame avait quitté la chambre de la cachette, et se trouvait dans celle où elle avait vu Deutz, et que M. Joly avait appelée la chambre d'audience. Elle s'avança vivement vers Dermoncourt.
—Général, dit-elle, je me rends à vous et me remets à votre loyauté.
Le général la conduisit vers une chaise; elle avait le visage pâle, la tête nue; elle portait une robe de mérinos simple et de couleur brune, sillonnée en bas par plusieurs brûlures; et ses pieds étaient chaussés de petites pantoufles de lisières. En s'asseyant elle dit:
—Général, je n'ai rien à me reprocher; j'ai rempli le devoir d'une mère pour reconquérir l'héritage d'un fils. Sa voix était brève et accentuée.
A peine assise, elle chercha des yeux les autres prisonniers et les aperçut.
—Général, dit-elle, je désire ne point être séparée de mes compagnons d'infortune.
Le général Dermoncourt le lui promit au nom du comte d'Erlon, sûr qu'il ferait honneur à sa parole.
Madame paraissait très-atterrée, et quoique pâle, elle était animée comme si elle avait eu la fièvre. On lui fit apporter un verre d'eau dans lequel elle trempa ses lèvres: la fraîcheur la calma un peu. Le général lui proposa d'en boire un autre, elle accepta, et ce ne fut pas chose facile que de trouver un second verre d'eau dans cette maison bouleversée. Enfin on en apporta un. Lorsque la princesse eut bu, elle fit asseoir le général sur une chaise proche de la sienne; jusque-là, il s'était tenu debout devant elle.
Pendant ce temps, la secrétaire et l'aide de camp du général s'étaient rendus, l'un chez M. le comte d'Erlon, et l'autre chez M. Maurice Duval, pour les prévenir de ce qui venait de se passer.
M. Maurice Duval arriva le premier. Il entra dans la chambre où était Madame, le chapeau sur la tête, comme s'il n'y avait pas eu là une femme prisonnière qui, par son sang, par ses malheurs, par sa grandeur d'âme, méritait plus d'égards qu'on ne lui en avait jamais rendus. Il s'approcha de Madame, la regarda en portant cavalièrement la main à son chapeau, et, le soulevant à peine de son front, il dit:
—Ah! oui, c'est bien elle. Et il sortit pour donner ses ordres.
—Qu'est-ce que cet homme? demanda la princesse.
Sa demande n'était pas intempestive, car M. le préfet se présentait sans aucune des marques distinctives de sa haute position administrative.
On répondit à Madame que c'était le préfet.
—Est-ce que cet homme a servi sous la Restauration?
—Non, Madame.
—J'en suis bien aise pour la Restauration.
En ce moment le comte d'Erlon arriva, employant pour entrer toutes les formes que M. le préfet avait jugées inutiles.
—Vous m'avez promis de ne pas me quitter, dit-elle au général
Dermoncourt.
Il lui réitéra sa promesse.
La duchesse se leva alors vivement, alla à M. d'Erlon, et lui dit:
—Monsieur le comte, je me suis confiée au général Dermoncourt, je vous prierai de me l'accorder pour rester près de moi; je lui ai demandé de n'être point séparée de mes malheureux compagnons, et il me l'a promis en votre nom: ferez-vous honneur à sa parole?
—Le général n'a rien promis que je ne sois prêt à ratifier, Madame; et vous ne me demanderez aucune des choses qui sont en mon pouvoir, que vous ne me trouviez prêt à vous les accorder avec tout l'empressement possible.
Ces mots rassurèrent Madame, qui, voyant que le comte d'Erlon attirait dans un coin le général Dermoncourt, alla causer avec M. de Ménars et mademoiselle de Kersabiec.
En ce moment, M. Maurice Duval rentra et demanda à la Duchesse ses papiers. Madame dit de chercher dans la cachette et qu'on y trouverait un portefeuille blanc qui y était resté. Le préfet alla prendre ce portefeuille et le rapporta à Madame.
—Monsieur, ajouta-t-elle avec dignité, les choses renfermées dans ce portefeuille sont de peu d'importance, mais je tiens à vous les donner moi-même, afin que je vous désigne leur destination.
A ces mots, elle l'ouvrit.
—Voilà, dit-elle, ma correspondance; vous la donnerez à la police.
—Ceci, ajouta-t-elle, en tirant une petite image peinte, est un saint Clément auquel j'ai une dévotion toute particulière; il est plus que jamais de circonstance.
Dermoncourt s'approcha alors de Madame, et lui dit que si elle se trouvait mieux, il serait temps de quitter la maison.
—Pour aller où? lui demanda la Duchesse en le regardant fixement…
Pour me conduire où?
—Au château.
—Ah! bien; et de là à Blaye, sans doute?
Mademoiselle de Kersabiec s'avança alors vers le général et lui dit:
—Général, Son Altesse ne peut aller à pied.
—Oh! Madame, ne perdons pas de temps, je vous en supplie; le château étant à deux pas, jetez un manteau sur vos épaules, c'est tout ce qu'il faut.
—Allons, dit la Duchesse, puisqu'il répond de moi, il faut bien que je fasse un peu ce qu'il veut. Partons, mes amis.
A ces mots, elle prit le bras de Dermoncourt et sortit la première.
—Ah! général, lui dit-elle en jetant un dernier regard dans la mansarde et sur la plaque ouverte, si vous ne m'aviez pas fait une guerre ouverte à la saint Laurent, ce qui, par parenthèse, est indigne d'un brave soldat, ajouta-t-elle en riant, vous ne me tiendriez pas sous votre bras à l'heure qu'il est.
Lorsque Madame sortit de la maison, le préfet ouvrait la marche avec mademoiselle de Kersabiec; la duchesse et le général suivaient immédiatement.
Arrivé dans la rue, M. Duval invita le colonel de la garde nationale à prendre l'autre bras de la duchesse; Madame daigna y consentir.
La troupe de ligne et la garde nationale formaient la haie depuis la maison des demoiselles Deguigny jusqu'au château, et, derrière, toute la population s'entassait, se haussant sur les pieds pour mieux voir, et formant une ligne dix fois plus épaisse que celle des soldats. Il y avait parmi ces hommes qui les regardaient, les yeux étincelants, des murmures sourds qui grondaient sur la route; quelques cris commençaient à battre l'air. Le général Dermoncourt s'arrêta et réclama les égards dus à une femme, surtout lorsque cette femme était prisonnière.
Heureusement, le chemin n'était pas long, soixante pas à peine séparaient du château. Madame ne montra, tout le long de la route, aucun signe de crainte. Mais la Duchesse était tellement affaiblie par les émotions qu'elle venait d'éprouver, que le général Dermoncourt fut obligé de la soutenir pour l'aider à monter à l'appartement que le colonel d'artillerie, gouverneur du château, s'était empressé de lui céder, et, se trouvant mieux, elle dit qu'elle prendrait volontiers quelque chose; elle était à jeun depuis trente-six heures.
On s'empressa de faire servir une collation qui parut remettre un peu
Madame de sa fatigue. Madame manifesta ensuite au général Dermoncourt le
désir d'écrire à sa soeur, la reine d'Espagne, et à son frère, le roi de
Naples.
—Je n'ai à leur faire part que de mon malheur, dit-elle, mais j'ai peur qu'ils ne soient inquiets de ma santé, et que, vu l'éloignement où nous sommes les uns des autres, des rapports faux ne leur soient faits.
Elle ajouta après un silence:
—Général, me serait-il permis d'avoir des journaux?
—Je n'y vois aucun inconvénient, Madame, répondit le général Dermoncourt, et si Votre Altesse Royale veut m'indiquer ceux qu'elle désire…
—Mais, voyons… l'Écho d'abord, la Quotidienne, le Constitutionnel et aussi le Courrier français.
—Le Courrier, mais Votre Altesse n'y pense pas, elle va devenir jacobine.
—Écoutez, général, moi j'aime tout ce qui est franc et loyal, et le Courrier est franc et loyal; je désire aussi l'Ami de la Charte. Celui-là pour un autre motif, dit-elle avec une extrême mélancolie; celui-là m'appelle toujours Caroline, et c'est mon nom de jeune fille: mon nom ne m'a pas porté bonheur.
En ce moment, M. Maurice Duval entra; comme la première fois, il négligea de se faire annoncer; comme la première fois, il souleva son chapeau à peine; il alla droit au buffet, où l'on venait de porter des perdreaux desservis de la table de Madame. Il se fit donner une fourchette et un couteau, et se mit à manger, tournant le dos à la duchesse.
Madame dit au général Dermoncourt:
—Savez-vous ce que je regrette le plus dans le rang que j'ai perdu?
—Non, Madame.
—Deux huissiers, pour me faire raison de cet homme!
Cette conduite de M. Duval avait tellement révolté la Duchesse, qu'elle revenait sans cesse sur son chapitre.
—Chapeau sur la tête! chapeau sur la tête! murmurait-elle.
Le lendemain, à minuit, on réveillait Madame, mademoiselle de Kersabiec et M. de Ménars. Ils montèrent dans une voiture qui les conduisit à la Fosse, où les attendait un bateau à vapeur sur lequel se trouvaient déjà MM. Palo, adjoint du maire de Nantes; Robineau de Bougon, colonel de la garde nationale; Rocher, porte-étendard de l'escadron d'artillerie de la même garde; Chousserie, colonel de gendarmerie; Ferdinand Petit-Pierre, adjudant de la place de Nantes, et Joly, commissaire de police de Paris, qui devaient conduire la duchesse à Blaye. Madame était accompagnée, en se rendant au bateau, de M. le comte d'Erlon, de M. Ferdinand Favre, maire de Nantes, et de M. Maurice Duval.
À quatre heures, le bateau partit glissant en silence au milieu de la ville endormie. À huit heures, ou était à Saint-Nazaire, à bord de la Capricieuse.
Madame resta deux jours en rade; les vents étaient contraires: enfin le 16, à sept heures du matin, la Capricieuse déploya ses voiles, et, remorquée par le bateau à vapeur qui ne la quitta qu'à quatre lieues en mer, elle s'éloigna majestueusement. Quatre heures après, elle avait disparu derrière la pointe de Pornic…
XI
LA VENGER
On se souvient qu'au moment où l'auguste prisonnière, encore libre, avait voulu s'enfuir dans la maison habitée par le marquis de Kardigân, Henry de Puiseux était accouru, lui disant:
—La maison est occupée!
C'était vrai, hélas! D'où était venue cette dénonciation? De Deutz, sans doute; de Deutz, pour nous et pour eux; car les chouans ne pouvaient pas hésiter à accuser le juif de cette infâme trahison, qui venait, pour de longues années encore, de perdre la cause royaliste.
La maison était donc occupée par les soldats. On se contenta d'enfermer les locataires qui l'habitaient dans une salle basse. Par bonheur, cette salle basse communiquait aux caves. Henry de Puiseux, Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen, Damoiseau, se glissèrent dans les caves et se barricadèrent dans la soute au charbon.
Nous n'avons pas à les suivre pendant les seize heures qui s'écoulèrent entre l'instant où l'on entra chez Madame et l'instant où la cachette de la cheminée fut découverte.
La préoccupation de trouver la princesse était beaucoup trop grande pour qu'on s'inquiétât fort de savoir ce qu'étaient devenus nos héros.
Franchissons donc un espace de trois jours.
La jetée de Saint-Nazaire, où venait de s'embarquer Madame, était couverte de monde. On regardait la Capricieuse, que les vents contraires empêchaient de prendre le large et qui tirait des bordées de la pointe sud à la pointe nord.
Dans cette foule, trois hommes avaient le désespoir au coeur, la rage dans l'âme. C'étaient Jean-Nu-Pieds, Henry et Aubin Ploguen.
Ainsi, tant de dévouement, tant d'énergie, tout cela était perdu, parce qu'il s'était rencontré un homme qui avait vendu sa reine pour un sac d'écus!
Ceux qui étaient morts, ceux qui reposaient en ce moment, couchés dans les sillons de la Bretagne, ceux-là avaient fait un sacrifice vain!
La nuit avançait; Aubin Ploguen était celui des trois qui semblait avoir le mieux résisté au désespoir commun. Et pourtant il fallait que la force d'âme de ce héros fût grande, pour qu'il pût résister à l'effrayante douleur qui venait de l'assaillir.
À dix heures du soir, Jean et Henry reprenaient tristement le chemin de
Saint-Nazaire, quand Aubin les arrêta:
—Non, nous irons ailleurs, dit-il.
Jean releva la tête.
—Ailleurs?
—Oui, monsieur le marquis.
—Où veux-tu nous mener?
—Veuillez me suivre, messieurs.
Ils rebroussèrent chemin. Le Breton les conduisait. Ils marchaient derrière lui. En vérité, il est de ces désespoirs qu'on ne peut pas consoler. Quelle odyssée lugubre avait parcourue Jean-Nu-Pieds depuis trois ans qu'il était entré dans la vie! Son père mort, son frère séparé de lui, sa fiancée perdue… Il lui restait une croyance dans l'âme, un amour sincère et profond: la croyance en sa foi politique, l'amour de ceux qui étaient les représentants de cette croyance, et il fallait qu'il eût cette douleur amère de voir la régente de France, la mère de son roi, prisonnière!
Aubin Ploguen suivait un chemin rocailleux. L'Océan mugissait, le vent soufflait. On eût dit que la nature prenait sa part au deuil qui assombrissait leur coeur. Sur les vagues vertes et noires, tour à tour, au milieu des rochers, sur le sable jaunissant, dans la profondeur des grèves,—partout,—on croyait entendre une plainte lugubre et désolée.
Le Breton franchissait avec rapidité les anfractuosités de rochers, se retournant, quand il avait quelque avance, pour laisser ses compagnons arriver jusqu'à lui.
Enfin, ils parvinrent dans un creux large, formé au milieu du rocher. La vue était admirable. L'Océan déroulait devant eux les horizons changeants, et au milieu, un point noir, mobile, qui s'enfonçait dans la nuit pour en ressortir encore.
C'était la Capricieuse.
—Messieurs, dit Aubin, qui se tenait debout, notre cause est perdue pour un temps. Qu'allez-vous faire? Je me permets de vous demander cela, monsieur le marquis, parce que mon devoir et mon bonheur est de vous suivre, et que je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire.
Jean-Nu-Pieds jeta un regard sur Henry:
—Monsieur de Puiseux et moi, nous ne nous sommes pas consultés, dit-il. Mais mon avis sera partagé par lui. Je lui propose de partir pour l'Angleterre où est notre roi, et de nous mettre à ses ordres.
Henry serra la main de son ami.
—Alors, monsieur le marquis ne voit pas qu'il ait autre chose à faire? reprit Aubin.
—Non.
—Il ira, mon maître, il ira, le héros de la Pénissière, de Château-Thibaut et de Vieillevigne, se condamner à une vie oiseuse et inutile?
—Aubin!
—Ah! monsieur le marquis m'a fait l'honneur de me donner mon franc-parler. J'en use! Non, mon maître ne fera pas cela. Tant qu'il lui restera une once de sang dans les veines, le marquis de Kardigân ne désertera pas son drapeau, ce drapeau sous lequel ont servi et sont morts ses aïeux, sous lequel il a grandi lui-même la gloire qu'il avait reçue d'eux. Cette gloire n'est pas à lui. Elle est un héritage, un dépôt, un patrimoine qu'il n'a pas le droit de jeter au vent; et, s'il avait, après tant de grandes actions, une heure de faiblesse ou de découragement, moi, Aubin Ploguen, son serviteur indigne, je saurais bien le sauver de lui-même et l'empêcher de se déshonorer.
Pour la première fois, Aubin venait de parler ainsi. Jean-Nu-Pieds et
Henry restaient confondus…
Le chouan était admirable à voir, au milieu de cette nuit sombre, en face de cette nature imposante, qui rendait plus imposantes encore, par cela même, les paroles qu'il venait de prononcer.
Il se mit à genoux sur le rocher. Jean-Nu-Pieds se tenait assis dans une attitude de désespoir.
Le chouan l'entoura de ses deux bras.
—Mon maître, murmura-t-il, pardonnez-moi si je viens de vous manquer de respect; pardonnez-moi si, pour la première fois, depuis que votre père mourant vous a confié à moi, je me suis permis de parler comme il l'aurait fait. J'ai oublié la distance qui nous séparait, et que je devais…
—Tu devais parler comme tu as parlé, Aubin! s'écria Jean.
Puis, se laissant aller dans les bras de son serviteur, il éclata en sanglots.
—Ah! je suis trop malheureux! dit-il.
Le chouan se redressa.
—Pensez, mon maître, qu'il est de plus grandes douleurs que les vôtres… Regardez ce vaisseau qui croise insoucieusement en vue de ces côtes… Il contient une martyre: elle a vu crouler l'édifice si péniblement construit; ne pensez-vous pas qu'elle souffre plus que vous? Et si telle est la volonté de Dieu, de nous imposer cette souffrance, croyez-vous donc avoir le droit de vous révolter? Haut la tête, haut le coeur, mon maître! Je ne suis qu'un paysan, mais j'ai appris à ne pas douter de Dieu, parce que je sais que sa miséricorde est infinie, comme sa justice.
Jean se leva à son tour:
—Tu as raison, Aubin! Je te remercie de m'avoir rappelé à moi-même. J'ai encore deux devoirs à remplir: dire adieu à la régente de France, et…
—Et la venger ensuite! s'écria Henry.
Ces trois hommes se regardèrent. Ils s'étaient compris.
Dire adieu à la régente de France!
Il fallait que ce fût eux, pour qu'une pareille idée parût naturelle.
Quant à la venger…
Une pensée commune réunit leurs mains dans une triple étreinte.
—Je jure, dit Jean-Nu-Pieds d'une voix grave et solennelle, que le misérable qui a vendu la mère de notre roi, sera châtié par nous, et je fais ce serment en votre nom comme au mien, certain que vous ne le désapprouverez pus! Je jure que quelle que soit la partie du globe où il ira poser sa tête maudite, nous irons! Quel que soit le danger qui nous menacerait dans l'accomplissement de ce devoir, nous le braverons! Quelles que soient les prières par lesquelles il tenterait d'adoucir notre justice, nous le tuerons! Et que la colère du ciel tombe sur celui d'entre nous qui manquerait à ce serment, prêté en face de ce vaisseau qui emporte notre espoir suprême, en présence de Dieu qui nous entend, nous bénit et nous approuve.
Il y eut un silence qui ne fut troublé que par la plainte éternelle du vent et de la vague.
Jean ajouta:
—Maintenant, allons saluer la reine de France!
Quel souverain devait jamais recevoir un salut plus noble que celui-là?
Une barque de pêcheur, ancrée au bas du rocher, attendait son maître descendu à terre pour y passer la nuit. Aubin Ploguen arracha l'ancre à son lit de sable, et la remit dans la barque. Puis ils prirent les rames à eux trois, et piquèrent droit sur la Capricieuse.
La mer se soulevait tumultueusement en vagues gigantesques. Il était impossible aux trois chouans de tendre la voile, car la barque n'eût pas tardé à capoter. Elle avançait: Jean, Henry et Aubin ramaient vigoureusement, malgré les sauts énormes que faisait leur esquif soulevé à des hauteurs inouïes par la lame.
Cependant la Capricieuse grossissait à l'oeil. En deux heures ils franchirent une distance de cinq kilomètres; une demi-lieue les séparait encore de la frégate.
Mais là n'était pas la difficulté. Comment pourraient-ils accoster assez près?
Quand ils ne furent plus qu'à cinq cents mètres de la frégate, la barque s'arrêta.
—Maître, dit Aubin, nous ne pourrons jamais approcher assez près de la Capricieuse, pour être vus par Son Altesse, sans être vus en même temps par les hommes de l'équipage.
—Que faire, alors?
—Il y a deux partis à prendre: le premier, ni vous, ni M. de Puiseux, ni moi, ne consentirons à l'accepter, ce serait de retourner en arrière.
—Non! dit Henry.
—Non, dit Jean.
Le second, c'est d'ancrer la barque à la place même où nous sommes, de nous jeter à la nage et de nous approcher de la frégate le plus près possible.
Les deux jeunes gens ne répondirent même pas. Ils s'étaient levés en même temps et commençaient à ôter leurs habits, de manière à ce que l'entournure des bras ne pût être gênée par l'étoffe.
Et pourtant, se jeter à la mer par une pareille nuit, c'était risquer volontairement la mort. Le ciel était noir et sombre.
Pas une étoile! La mer reflétait le ciel: elle paraissait couverte d'un immense linceul noir. «O terrible Océan! qui couvrez tant de morts,» s'écrie le poëte indou.
Les vagues mugissaient, et montaient les unes sur les autres, avec des fracas successifs, ainsi que des montagnes qui s'amoncelleraient sur des montagnes.
Ils n'hésitèrent pas cependant.
Ce fut Aubin qui plongea le premier. Jean et Henry le suivirent. L'eau devait être glacée, au mois de novembre, sur les côtes de Bretagne!
Ils nageaient sur le même rang tous les trois. Quand une vague se présentait trop haute, ils passaient au travers. Comment l'équipage de la Capricieuse se serait-il méfié? Comment eût-il pu croire qu'un homme dans son bon sens, se serait risqué en pleine mer, au mois de novembre, à la nage au milieu de la nuit?
Ils arrivèrent bientôt bord à bord avec la frégate. Les bordées avaient cessé; elle revenait dans la direction de terre, probablement pour demander un asile aux eaux plus tranquilles de la baie.
Sur le pont du navire, une femme était assise, regardant du côté de la côte.
Cette femme c'était Madame.
Pauvre reine! Elle restait, plongée dans son rêve intérieur, l'oeil fixé sur cette terre de France, qu'elle aimait tant et qu'elle allait voir disparaître. Blaye, ce n'était plus la France, mais la prison.
Il se passa une chose extraordinaire.
Aubin Ploguen se dressa hors de l'eau jusqu'à la moitié du corps:
—Vive le Roi! cria-t-il.
Le cri suprême arriva-t-il jusqu'à la prisonnière? ou bien se perdit-il dans les plaintes de la vague, dans les mugissements du vent?
La Capricieuse avait passé, laissant derrière elle un sillon blanc, seul point lumineux qui existât dans cette nuit sombre.
Les trois nageurs regagnèrent leur barque, qui tantôt s'enfonçait dans des profondeurs inouïes, tantôt semblait monter jusqu'au ciel.
Il était temps, car l'eau avait commencé à geler leurs membres. Mais le travail des rames ne tarda pas à faire de nouveau circuler le sang de leurs veines. Quelle nuit! Il leur fallut quatre heures pour regagner la côte, le double du temps qui avait été nécessaire pour venir. Enfin ils abordèrent.
Aubin tira la barque à sec et planta l'ancre dans le sable, pendant que Jean-Nu-Pieds prenait cinq louis d'or dans sa bourse et les déposait sous l'un des bancs de la barque.
Que dut penser le pêcheur quand il trouva cette aubaine inespérée le lendemain? Il ignora toujours sans doute que sa barque avait servi à aider trois hommes dignes des temps de la chevalerie, à aller saluer une vaincue, une captive, une reine.
Le jour commençait à paraître, quand ils entrèrent à Saint-Nazaire. Ils se dirigèrent vers une auberge où un grand feu de bois, un repas solide et un lit blanc, les reposèrent des fatigues de cette nuit aventureuse.
Ils ne s'éveillèrent que tard le lendemain.
Leur départ pour Paris fut arrêté séance tenante. Aubin fut chargé de trouver une voiture et deux chevaux pour regagner Nantes. Mais Saint-Nazaire n'était pas, en 1832, la grande ville d'aujourd'hui. Nos héros durent prendre un bateau et remonter le cours de la Loire.
Trois jours plus tard, ils entraient dans Paris. A leur grande surprise, aucun empêchement ne les avait gênés dans leur voyage. Nul gendarme indiscret n'avait glissé sa tête à la portière de leur voiture, afin d'examiner leurs visages de son air méfiant.
Ils eurent, en arrivant à Paris, l'explication de ce mystère. Un numéro du Moniteur Universel renfermait la radiation d'un certain nombre de légitimistes condamnés au bannissement pour participation à l'insurrection vendéenne; or, les noms du marquis de Kardigân et d'Henry de Puiseux se trouvaient des premiers parmi ceux des radiés.
Ils pouvaient donc reprendre leur existence à ciel ouvert; c'était une facilité de plus qui leur était donnée pour l'accomplissement de leurs projets. Car, sans qu'ils en eussent reparlé entre eux, ils n'avaient pas cessé un seul instant de penser à cet homme qui, par son infâme trahison, avait perdu la cause royaliste.
Qu'était-il devenu? On parlait beaucoup de lui, car son nom était connu. M. Victor Hugo venait de publier dans le Globe une admirable pièce de vers intitulée:
A l'homme qui a vendu une femme.
Pièce de vers que chacun récitait par coeur.
On racontait que «ce nommé Deutz», ainsi qu'on disait, avait été chassé du ministère au milieu des huées.
Eux ne s'occupèrent pas des racontars qui émouvaient l'opinion publique. Ils se mirent à l'oeuvre pour joindre le traître, le prendre et le châtier…
Ils ignoraient que ce châtiment avait déjà commencé, et que Dieu avait fait tomber sur son front l'irrémédiable poids de l'infamie…
XII
LES TRENTE DENIERS
Une heure après la prise de Madame, Deutz montait en chaise de poste, il arrivait à Paris. La fatale nouvelle était déjà connue et passionnait l'opinion publique. Judas entrait au ministère de l'intérieur, au moment même où en partaient des ordres concernant l'auguste prisonnière.
On ne lui fit pas faire longtemps antichambre. Le ministre reçut, aussitôt le misérable, afin, sans doute, de s'en débarrasser le plus vite possible.
Il est assez difficile de parler, dans un roman historique, de certaines personnalités encore vivantes. Surtout lorsque ces personnalités ont joué un aussi grand rôle politique que le ministre dont nous parlons, et qui, naguère, occupait une position si élevée dans notre pays. La politique est l'éternel levain des crimes et des colères. Mais à quelque opinion qu'on appartienne, il faut savoir respecter la grandeur du talent, et l'âge. Aussi, nous n'aurions pas osé raconter d'une manière fausse l'entrevue qui eut lieu entre l'homme d'État et Deutz, si nous ne l'avions connue par le récit même qu'en a fait ce ministre.
Il était assis à sa table de travail, lorsque Deutz entra. Une grosse enveloppe était placée sous un fort presse-papier. Si l'homme d'État ressentait du mépris pour Deutz, quand celui-ci lui proposait le marché, c'était du dégoût qu'il lui inspirait, à l'heure où le juif venait cyniquement réclamer le prix.
—Monsieur le ministre, dit-il, c'est moi…
L'homme d'État leva les yeux. Il l'a avoué depuis, il aurait pu jeter à la face de cet homme l'argent qu'il avait ramassé dans la boue, et le chasser, comme on chasse celui dont la seule présence est une souillure: mais cette infamie tranquille, sans remords, qui s'avançait hautement et venait pour ainsi dire s'offrir d'elle-même, lui paraissait un sujet d'études digne d'attirer un philosophe.
Un sujet d'études!
Vous oubliez, monsieur, qu'il est de ces actions viles qui déshonorent presque autant celui qui en profite que celui qui les commet.
—Vous venez réclamer votre argent?
—Oui, cinq cent mille francs.
—Alors, vous croyez l'avoir bien gagné?
—Si je crois!…
—Après tout, vous avez accompli votre promesse: je dois tenir la mienne.
Un rayon passa sur le visage blafard du traître.
—Que ferez-vous, maintenant, puisque vous êtes devenu riche?
—Je me marierai, d'abord.
—Ah!
—J'ai assez longtemps envié les autres. J'épouserai une femme belle, très-belle, je donnerai des fêtes; je veux éblouir de mon luxe tout Paris.
—Avec cinq cent mille francs?
—Ce n'est que le commencement. Quand des hommes comme moi ont la première pierre, ils bâtissent la maison. Ah! j'ai vu trop longtemps le bonheur et le luxe des autres. C'est fini. Je veux mon tour. Je l'ai bien gagné. Il faudra que rien ne me manque. Je m'étais toujours promis que je ne laisserais pas échapper l'occasion de faire ma fortune. J'ai cette occasion, il faut que j'en profite!
Une nausée de dégoût saisit le ministre. Il faut une rude force pour supporter de pareilles audaces.
Il avait voulu d'abord étudier cet homme, comme un philosophe d'autrefois eût cherché peut-être à analyser Judas. Mais le coeur lui manqua.
Il se leva, et alla à la cheminée, dans laquelle flambait un grand feu.
Deutz suivait le ministre du regard. Il ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements. Celui-ci s'assit au coin du feu, et resta cinq minutes enfoncé dans ses rêveries. Un monde de pensées dut s'agiter dans son cerveau, pendant ces cinq minutes. Il dut se dire, en regardant monter et briller la flamme joyeuse, que le feu qui purifie tout, ne pourrait jamais purifier l'infamie de cet homme. Puis, il se reporta sans doute dans cette Bretagne, dont la traîtrise seule avait pu avoir raison. Il songea à cette noble femme tombée dans un piège ignoble, tendu par son filleul! Par celui qu'elle avait daigné offrir aux eaux saintes du baptême!
Quand cette eau qui efface tomba jadis sur ce front marqué de la tache originelle, elle ne put effacer l'âme!
L'âme? s'il en avait une.
Il quitta le fauteuil où il s'était placé, et prit la paire de pincettes qui était posée dans le foyer. Puis, il revint lentement à sa table de travail, et après avoir écarté le presse-papiers, avec l'extrémité des pincettes il saisit la grosse enveloppe entre les deux branches de l'instrument.
—Comptez! dit-il sèchement en jetant l'enveloppe aux pieds de Deutz.
Judas n'avait même pas senti le mépris profond caché sous l'action du ministre.
Il ramassa purement et simplement l'enveloppe: elle était pleine de billets de banque…
Les scènes infâmes ont leur cachet de grandeur.
Dans ce vaste salon du ministère de l'intérieur, il y avait deux hommes. L'un, debout, les bras croisés, regardait l'autre… Il était un des douze premiers de la France, celui auquel aboutissaient tant d'ambitions et tant d'espérances. Quant à l'autre…
Il s'était assis et comptait les billets de banque. Dès que sa main eut touché le papier de soie qui frissonnait, un flot de sang monta à son visage.
Il prit un premier paquet:
—Un… deux… trois… quatre…
Il compta jusqu'à vingt-cinq billets de mille francs. La somme était partagée en vingt paquets égaux.
Quand il fut arrivé au vingt-cinquième billet de ce premier paquet, il le rattacha méthodiquement avec des épingles, et passa au second…
—Un… deux… trois… quatre…
L'oeil rayonnait. Or! sois maudit, toi qui peux inspirer de telles ignominies!
Il rattacha le second paquet et prit le troisième.
—Un… deux… trois… quatre…
Il en fut de même pour le quatrième. Cela faisait cent mille francs! Cent mille francs! Il prononçait tout bas ce chiffre, et son coeur battait d'aise, car il trouvait que cela sonnait bien.
Il compta deux fois le cinquième paquet, car il croyait n'en avoir trouvé que 24. Mais le chiffre y était.
Les paquets s'accumulaient à côté de lui. Et à mesure que montait le tas de papiers précieux, l'oeil du bandit s'injectait de sang. Des frissonnements de bonheur l'agitaient. Une fièvre latente s'était emparée de lui. Des éblouissements le prenaient.
—Trois cent mille francs! murmura-t-il.
Il eut sans doute la vision de ce que cela représentait pour lui, cette somme de trois cent mille francs! Le sang battait à coups pressés dans les artères de son front.
Il répéta trois fois:
—Trois cent mille francs! Trois cent mille francs! Trois cent mille francs.
Sa main tremblait comme la feuille, quand il ôta les épingles du treizième paquet:
—Un… deux… trois… quatre…
Il ne repliait même plus les billets de banque de manière à les mettre dans un même tas. Dans son ivresse il les laissait tomber à mesure sur le canapé où il était assis.
—Un… deux… trois… quatre!…
—Quatre cent mille francs!
Sa main ne tremblait plus. Elle s'était déjà habituée au toucher de la fortune. Enfin il compta le reste de la somme…
Alors des larmes jaillirent de ses yeux. Mais c'en était trop pour le ministre. Cette infamie lui faisait sentir la grandeur du crime qu'il avait commis.
Il sonna; un huissier parut.
—Chassez cet homme! s'écria-t-il avec emportement.
Deutz eut peur, il crut qu'on voulait lui arracher son argent. Alors il le serra sur son coeur, prêt à le défendre avec autant d'ardeur qu'une mère en mettrait à défendre son enfant.
Mais quand il vit qu'il n'en était rien, et qu'il ne s'agissait pour lui que de quitter le ministère, il saisit les billets de banque à pleines mains, et les enfonça dans ses poches, au hasard.
—Chassez cet homme! répéta le ministre.
Alors Deutz releva la tête:
—Me chasser, moi? Je suis riche, murmura-t-il.
Puis, haussant les épaules, il sortit.
* * * * *
Il passa cette nuit-là tout entière à compter, à recompter, à tout compter son trésor. Il les jetait au vol à travers la chambre, ces billets de banque, qui représentaient pour lui la somme de bonheur qu'un homme peut goûter sur terre.
Il prit, pour ainsi dire, un bain de volupté horrible, se complaisant à se rappeler tous les détails de l'acte qui lui avait procuré cette fortune, et s'applaudissant en lui-même de son habileté.
La fatigue seule le terrassa: il s'endormit couché sur ce lit de billets de banque, qui frottaient leurs atomes soyeux contre son front, ses joues, ses yeux…
C'était ignoble!
Noblesse, grandeur, héroïsme, tout ce qui peut élever une femme dans l'admiration des hommes, amour maternel, dévouement à son pays; tout ce qui était Madame, en un mot, Son Altesse royale la duchesse de Berry, belle-soeur, femme et mère de rois… tout cela était dans un plateau de la balance; dans l'autre, il y avait cinq cent mille francs et l'âme d'un juif…
L'or est maudit. Il n'inspire jamais que la honte et le crime: Jésus, trente deniers; la France, cinq cent mille francs; l'or toujours, l'or partout; qu'il s'agisse de vendre Dieu ou de perdre un pays!
Deutz dormit comme il n'avait jamais dormi. Quand il s'éveilla, le lendemain, l'agitation de la rue était déjà dans tout son plein. Il ouvrit sa fenêtre et se mit à respirer avec une âpre jouissance l'air violent de novembre, qui lui arrivait à larges doses. Puis il songea à sortir.
M. Abraham Simons, le père de cette Rébecca que le juif voulait épouser, demeurait rue Amelot, une des vieilles rues qui existent encore. Elle donne aujourd'hui sur le boulevard du Temple.
Deutz remonta la ligne des boulevards: il marchait la tête haute, le sourire aux lèvres, déjà orgueilleux. Il regardait avec triomphe les hommes qui le croisaient. Il remarqua qu'un grand nombre de promeneurs se tenaient appuyés aux maisons, dévorant les journaux du matin:
—On cherche des nouvelles de Bretagne! pensa-t-il.
Et le misérable eut un sourire de fierté ignoble, en se disant que c'était lui qui était la cause de cette surexcitation de tout un peuple. La nature de cet homme était entière dans le mal.
Homo sum, et nihil humanum a me alienum puto.
Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, disait
Térence.
On eût pu dire de même, que rien de ce qui était vil n'était étranger à celui que nous étudions.
Deutz franchit en une heure la distance qui le séparait de la demeure de
M. Abraham Simons.
Cette demeure était aussi vieille que la rue. Une haute et large maison, comme on n'en trouve plus aujourd'hui que dans ces quartiers tranquilles.
Il sonna. Un vieux domestique semblable à la maison et à la rue vint lui ouvrir:
—M. Simons? demanda-t-il.
—Il est chez lui, monsieur.
Le domestique, passant devant Deutz, lui fit traverser une grande cour, et l'introduisit dans un des appartements situés au rez-de-chaussée. On reconnaissait aussitôt une de ces anciennes banques dont la clientèle assurée ne cherche pas à recruter de nouveaux correspondants. Bien que M. Simons fût colossalement riche, les mots bureaux et caisse étaient tracés à l'encre sur une pancarte.
Deutz écrivit son nom sur un carré de papier et le fit porter au banquier, qui attendait dans son cabinet les visites du matin. On vint lui répondre que M. Simons le recevrait à son tour.
Le lecteur se rappelle que, peu de jours auparavant, Deutz avait écrit à M. Simons pour lui demander sa fille en mariage. Le banquier devait donc savoir qu'il venait chercher une réponse. Mais Deutz s'était posé en homme qui propose une affaire, et non en amoureux: il ne s'étonna donc pas qu'on le traitât en client. Au reste, l'attente ne fut pas longue. Au bout d'un quart d'heure, on le fit entrer dans le cabinet, vaste pièce confortable mais simple.
M. Simons était un vieillard de soixante-cinq ans. Il était père d'un grand nombre d'enfants, qui tous s'étaient mariés depuis de longues années. Sur le tard, une fille avait vu le jour, à la suite d'un second mariage: Rébecca.
—Vous avez reçu ma lettre, monsieur? demanda Deutz.
—Oui, monsieur, et, bien que je n'eusse pas l'honneur de beaucoup vous connaître, elle n'a pas laissé de m'étonner. Vous êtes amoureux de ma fille?
—Mon souhait le plus ardent serait de l'épouser.
—J'ai pris des renseignements sur vous. Je ne vous cacherai pas que ces renseignements sont bons. Vous appartenez à une famille honorable; mais on a paru fort étonné, lorsque j'ai annoncé que vous veniez de faire un héritage considérable.
Deutz ne se déconcerta pas.
—J'ai hérité de cinq cent mille francs, dit-il.
—On m'a appris, en outre, que vous aviez abandonné votre religion pour embrasser le culte catholique. Ce pourrait être une objection pour d'autres; dans ma famille, ce n'en est pas une. Donc, votre recherche n'a rien qui puisse me déplaire. Cependant, je dois vous prévenir de deux choses: d'abord, je désire vous connaître, vous étudier; ensuite, c'est ma fille qui prononcera en dernier ressort. Je n'entends pas plus contrarier sa volonté que celle de mes autres enfants.
Deutz trembla. Un mot de M. Simons ne tarda pas à le rassurer:
—Il vous est facile de lui plaire, reprit-il. Je l'ai interrogée: elle n'a encore distingué personne. Nous passerons maintenant à la question affaire. Je donne à ma fille une dot de trois cent mille francs. Mais j'exige que sa dot et la vôtre soient placées dans ma banque. En quelles valeurs est votre héritage?
—Comptant.
—Cinq cent mille francs comptant! c'est un beau denier. Mes propositions vous conviennent-elles?
—Parfaitement, monsieur.
—Très-bien.
M. Simons agita une sonnette. Un commis entra.
—Priez mademoiselle Rébecca de descendre, dit-il.
Il reprit, s'adressant à Deutz:
—Je vais vous présenter à ma fille, et, dès demain, vous pourrez commencer votre cour.
On voit que M. Simons traitait vite les affaires. Il est vrai que dans celle-là il voyait tout avantage, tout en ne brusquant pas le goût de sa fille.
La porte s'ouvrit et Rébecca entra.
Quand les juives sont belles, elles sont admirables. Rébecca était admirable. Une tête fine, brune, éclairée par des yeux énormes et que relevait encore une masse de cheveux noirs tordus au-dessus de la nuque. Des lèvres rouges découvraient des dents blanches comme du lait.
Elle tenait à la main un journal déplié: sans même voir l'étranger qui était entré, elle vint se jeter au cou de son père:
—Tu m'as fait demander? dit-elle.
—Oui, chère enfant. Monsieur m'a fait l'honneur de me demander ta main. Je lui ai répondu que c'était à toi de choisir. Tu choisiras. A partir d'aujourd'hui, je l'ai autorisé à te faire sa cour.
Rébecca avait rougi. Quelle est la jeune fille qui ne rougirait pas en pareille occasion? Elle jeta un regard à la dérobée sur le jeune homme.
Nous avons dit que Deutz était plutôt «mieux que mal», pour nous servir d'une expression vulgaire, incorrecte, mais expressive. Le premier examen devait donc lui être favorable.
—Vous avez entendu, monsieur Deutz, continua le père; vous pourrez…
Au mot «Deutz», Rébecca avait jeté un cri comme si elle eût été mordue par une bête venimeuse.
—Deutz!… Deutz!… balbutia-t-elle, en étendant la main vers le traître.
—Oui… Pourquoi te troubles-tu?…
Elle pâlit, et s'appuya sur un siège. Deutz voulut la soutenir.
—Oh! ne me touchez pas! dit-elle avec une expression indicible de dégoût.
—Qu'as-tu? s'écria M. Simons stupéfait.
—Lui!… c'est lui…
—Mais parle…
—Lis…, murmura-t-elle, en laissant tomber le numéro du journal qu'elle n'avait pas cessé de tenir à la main.
M. Simons se hâta de ramasser le journal et l'ouvrit, et lut à voix haute:
«Hier, le sieur Deutz a reçu les cinq cent mille francs, prix qu'il avait mis à sa trahison. Nous sommes républicains; mais nous maudissons l'homme assez abject pour…»
Il continua encore deux lignes et comprit tout.
Alors il se redressa de toute sa hauteur.
—Sortez!… sortez! dit-il.
Depuis le commencement de cette scène, Deutz avait tout compris. Mais, s'il n'avait pas bougé, c'est que la rage et le désespoir le tenaient cloué au sol. Il avait cru, le monstre, que son crime resterait caché, et qu'il pourrait jouir en paix de la fortune qu'il avait ramassée dans la boue.
Puis tout à coup, il s'apercevait que son nom était voué à l'exécration et au mépris; que son nom était imprimé tout vif… Il s'enfuit… traversa comme un fou les bureaux du banquier, la cour de la maison… et ne s'arrêta que dans la rue. Là, il chercha à rassembler ses idées, mais le désordre de ses pensées ne le lui permit pas. Il se mit à courir, et arriva ainsi jusqu'au boulevard:
—Eh bien! j'en épouserai une autre! murmura-t-il. Je suis riche. Voilà ce qu'il y avait de plus important. Celle-là n'a pas voulu de moi… j'en épouserai une autre!… Ces gens-là savent que c'est moi… mais tout s'oublie… dans quinze jours, on aura cessé de penser à cette aventure…
Il marchait rapidement suivant la ligne des boulevards dans la direction du Château-d'Eau.
Comme il passait dans ce qu'on a appelé depuis le boulevard du Crime, il vit un grand chantier où travaillaient une vingtaine d'ouvriers.
Sa course folle l'avait épuisé. Il s'appuya contre le chantier pour respirer un peu.
En le voyant si pâle, un des ouvriers crut qu'il était malade. Or, mettez dans une foule un blessé, un bourgeois en redingote et un ouvrier en blouse, c'est l'ouvrier qui, le premier, parlera d'aider de sa bourse le malheureux.
Un grand gaillard, à la figure avenante et loyale, s'avança vers lui:
—Est-ce que vous êtes souffrant, l'ami? lui dit-il.
—Oui…
—D'où souffrez-vous?
Deutz entendit un second qui disait:
—Pauvre diable!
—Oui, ajouta un troisième, il a l'air d'être très-bas… N'importe! j'aimerais encore mieux être dans sa peau que dans celle de ce c… de Deutz!
—Oh! que je le tienne jamais celui-là! grommela le premier, je l'écrase!…
Le traître poussa un rugissement et recommença à fuir…
Pendant trois jours Deutz resta enfermé chez lui. Il n'osait plus sortir: car il lui semblait qu'à chaque coin de rue il rencontrait un ennemi. Il appelait des ennemis ceux qui le méprisaient!
Pendant ces trois jours, il se fit un travail dans son esprit, travail latent, mais énergique. Le mariage était entré autrefois dans ses projets comme un moyen d'avenir: il le voulait riche, parce qu'il y voyait une revanche. N'était-ce pas ce sentiment vil qui l'avait poussé au crime?
Pour une nature complète comme celle-là, l'obstacle accroît le désir. Ah! on lui refusait mademoiselle Simons qui avait une fortune? Eh bien! il en épouserait une autre qui serait pauvre, mais aussi belle, plus belle peut-être!
Il était riche.
Pour lui, l'or, c'était la grande clef humaine qui ouvre toutes les portes, celle du coeur comme celle de la conscience. Dieu a voulu que le mal ne pût jamais admettre l'existence du bien: celui qui est mauvais suppose fatalement que les autres lui ressemblent. Il y a là une loi physiologique, rigoureusement vraie, éternelle, par conséquent, comme tout ce qui est vrai.
Le premier jour de cette retraite, que fit le traître, seul à seul avec lui-même, par un jour de rage? Il maudit ces gens, le père et la fille qui l'avaient chassé; il maudit ces ouvriers, dont la voix brutale, mais sincère, lui avait montré à quel degré de mépris il était descendu.
Cette rage fut violente, exaspérée, accompagnée d'imprécations.
La nuit calma un peu cette fureur. Le second jour, il raisonna plus froidement.
Ce raisonnement ne fit qu'accroître encore son âpre besoin de vengeance.
Vengeance contre qui? Il ne le savait pas lui-même. Au fond c'était une vengeance contre tout le monde.
Le troisième jour ce fut la révolte qui gonfla cette âme! Ah! on le méprisait, et il était riche! Ah! on le refusait comme mari, et il était riche! Ah! on l'insultait, et il était riche! Cela ne serait pas.
Comme il était riche, il achèterait l'estime, il achèterait une femme, il achèterait le respect!
M. Simons et sa fille l'avaient dédaigné, il leur montrerait que l'on trouve toujours en ce bas monde des femmes qui consentent à échanger la misère contre l'aisance.
Il sortit, hautain, déterminé à tout braver. Sa première visite devait être pour une de ses parentes éloignées, très-pauvre, laquelle avait trois filles.
Cette parente vivait en dehors des choses extérieures, et nul doute qu'elle ne connût rien de ce qui s'était passé. Elle était dans la plus profonde misère, et vivait d'une rente de quatre cents francs que lui faisait la caisse de secours israélite.
Où demeurait-elle?
Deutz pouvait facilement se procurer son adresse, en la demandant aux bureaux mêmes de cette caisse de secours. Il prit une voiture, il s'y rendit. Après de longues et patientes recherches, le commis préposé à ces modestes fonctions lui apprit que madame veuve Reynac demeurait chaussée du Maine, nº 173. Deutz donna l'adresse au cocher et le fiacre partit..
Pourquoi tenait-il tant à retrouver cette parente, qu'il avait évitée pendant si longtemps? C'est qu'elle avait trois filles. Il se rappelait les avoir connues,—sept ans auparavant. Elles étaient belles: l'aînée surtout, une ardente créature, qui portait en elle le sceau de la race juive. Qu'étaient-elles devenues? Peut-être allait-il les trouver mariées; peut-être encore la mort, cette grande faucheuse, avait-elle coupé, une fois encore, l'épi au lieu de la fleur!
À vrai dire, mille sentiments divers s'agitaient en lui. Le plus fort était qu'on l'avait chassé, hué, et qu'il éprouvait le besoin de se prouver à lui-même qu'il n'était pas seul au monde couvert d'exécration.
Le fiacre arriva chaussée du Maine. Madame Reynac habitait au sixième étage d'une maison sale, une mansarde encore plus sale que la maison. Comme il était impossible de vivre avec quatre cents francs par an,—même en mourant de faim,—la juive avait imaginé de s'improviser diseuse de bonne aventure. Elle gagnait peut-être à ce métier cinq cents autres francs, sur lesquels la moitié était prélevée, pour nourrir un quine à la loterie.
Deutz faillit être suffoqué en entrant dans la mansarde de la vieille. Elle était assise sur une chaise sans dormir, et tenait sur ses genoux une petite planchette de bois couverte de cartes graisseuses. Ses mains maigres et osseuses faisaient courir sur la planchette dix cartes à la fois. Elle leva la tête en entendant du bruit, et reconnut Deutz, bien qu'elle ne l'eût pas vu depuis sept ans.
—Ah! c'est toi, mon garçon! dit-elle, aussi tranquillement que si elle l'eût quittée la veille.
Il était impossible au regard de décider si cette femme avait soixante ans ou un siècle. L'oeil était vif, mais chassieux; la peau absolument parcheminée, comme une momie; le nez busqué, se joignant presque avec le menton. Elle était hideuse.
—Tu sais que je vais gagner le quine?
—Mais, tante Reynac…
—Tante Reynac! Tu as donc besoin de moi, garçon?
—Peut-être…
—Eh! eh!
Elle quitta ses cartes pour le regarder mieux à son aise. Puis elle posa ses deux mains sur ses genoux, et se mit à tourner ses pouces en dedans:
—Eh!… eh! répéta-t-elle. Allons, parle.
—Mais je ne vois pas vos filles?
—Mes filles?
Une expression de rage se peignit sur les traits de la mégère:
—La plus jeune est morte, grommela-t-elle. C'est ce qu'elle avait de mieux à faire. Lia, la seconde, a mal tourné. Elle est sage.
—Sarah, c'était l'aînée?
—Oh! Sarah a bien fait son chemin. Je suis contente d'elle. Elle m'oublie un peu par ci par là, cependant elle m'aide à nourrir mon quine… Tu verras qu'il sortira un jour ou l'autre.
Elle reprit les cartes et fit encore deux ou trois passes. Deutz l'écoutait patiemment.
Il voulait en arriver à ses fins.
—Alors vous dites que Lia a mal tourné?
—Oui… elle travaille! Belle comme elle l'est!… Tu connais les grands magasins de la Ville de Marseille?
—Oui.
—C'est là qu'elle est employée. Je la vois rarement.
—Elle ne vient donc jamais vous voir?
—Non. Elle prétend que je lui donne de mauvais conseils. Malheur! comme si une mère pouvait donner de mauvais conseils à sa fille! C'est l'enfant de ma chair, n'est-ce pas? Ce que je lui dis, c'est dans son intérêt!
Deutz avait noté dans sa mémoire cette adresse: la Ville de Marseille.
—Eh bien, qu'est-ce que tu avais à me dire? reprit-elle en mêlant ses cartes.
—Voilà. J'ai à parler à Sarah.
—A Sarah? Qu'est-ce que tu peux bien lui vouloir?
—Cela me regarde.
Il prit un louis dans sa poche et, le tenant entre le pouce et l'index, le fit miroiter aux yeux de la vieille.
—Où demeure-t-elle? demanda-t-il.
Les yeux de la juive s'étaient allumés.
—Un louis!… murmura-t-elle, un beau louis tout neuf.
Certes elle aurait donné l'adresse de Sarah pour rien. Mais l'intérêt était là.
—J'en veux deux.
Il fit rentrer la pièce d'or dans sa poche.
—Alors, adieu.
La mégère grommela une phrase de colère en le voyant se diriger vers la porte.
—Comme tu es pressé!
—L'adresse, ou je pars.
—Donne-moi l'argent.
—Non, après.
—Non, avant.
—Après!
—Ah! mon garçon, dit-elle, tu feras ton chemin, tu connais la vie. Eh bien, soit, j'ai plus de confiance que toi, moi. Sarah demeure rue Corneille, en face le théâtre de l'Odéon.
—Merci, tante Reynac, tenez!
Il jeta le louis à la volée; il alla rouler sur la planchette de bois: la vieille le happa au passage.
—Et tu ne veux pas me dire pourquoi tu as besoin de parler à Sarah?
—Non.
—Il faut pourtant que ce soit pour une chose importante, puisque tu as payé son adresse vingt francs!
—Oh! vous vous trompez, tante Reynac, j'en ai eu deux pour vingt francs; celle de Lia et l'autre.
—Ah! tu feras ton chemin, répéta-t-elle avec une nuance de regret.
—Consolez-vous, allez: votre situation pourrait bien changer bientôt.
—Je vais faire une réussite!
—Adieu, tante Reynac!
—Adieu, mon garçon.
Il redescendit les cinq étages encore plus rapidement qu'il ne les avait montés.
—Aux magasins de la Ville de Marseille, cria-t-il au cocher.
Le fiacre redescendit dans l'intérieur de Paris, et traversa les ponts.
Puis il suivit le quai, jusqu'à la hauteur de la rue de la Ferronnerie.
Là s'élevaient, en 1832, ces magasins, peu en harmonie déjà avec le goût du temps, c'étaient les bourgeois du quartier qui s'y approvisionnaient. Ils étaient vides la plupart du temps.
Deutz s'arrêta, et jeta un coup d'oeil à l'intérieur. Il aperçut cinq ou six ouvrières qui travaillaient, les unes riant, les autres attentives. L'une de celles-là, penchée sur sa broderie releva tout à coup la tête, montrant une ravissante figure, fine et douce en même temps.
—Je suis sûr que c'est elle, pensa-t-il.
Il y a mansarde et mansarde. La vieille juive demeurait dans une sentine. Lia habitait un carré entre quatre murs, qui recevait à peine un rayon de soleil par une étroite fenêtre en tabatière. Et cependant on devinait en y entrant que celle qui y restait honorait sa pauvreté par le travail.
Deutz fit ce que les amoureux font de tous les temps, bien qu'il ne le fût guère. Quand l'ouvrière eut fini sa journée, elle sortit du magasin. Alors il suivit Lia jusqu'à la maison où elle demeurait. Puis, quand elle eut disparu derrière la porte cochère, il entra dans la loge de la concierge et demanda:
—Mademoiselle Reynac?
—Au sixième étage, la troisième porte à gauche.
Il frappa; elle vint lui ouvrir elle-même, et resta assez décontenancée en sa trouvant en face d'un inconnu.
Lui, remarqua aussitôt cette différence entre la demeure de la mère et celle de la fille que nous venons d'indiquer.
—Bonjour, Lia, dit-il tranquillement.
—Monsieur…
—Vous ne me reconnaissez pas?
—En effet, et…
Ils étaient debout tous les deux. Elle ne laissait pas d'être embarrassée: cependant, elle n'eut point la peur naturelle qu'une jeune fille aurait pu éprouver en se trouvant en face d'un homme. La vertu n'est pas craintive.
C'est qu'elle était charmante, cette enfant, qui commençait la vie en faisant le rude apprentissage du labeur acharné et de la misère silencieuse.
—Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus! reprit le juif.
Vous étiez à peine haute comme cela… Un bébé!
—Je ne me souviens pas…
—Ah! nous étions bons amis. Vous ne vous rappelez même pas mon nom. A quoi tiennent les souvenirs! Je vais vous montrer, moi, que je n'ai rien oublié. D'abord, ne vous effrayez pas de la demande que je vais vous faire. Aimez-vous quelqu'un, Lia?
La jeune fille croyait rêver. Qu'était donc cet homme qui l'appelait par son prénom, se présentait chez elle, à l'improviste, et enfin lui adressait une pareille question?
—Chère enfant, continua Deutz, ne vous effrayez pas. Quand nous nous sommes quittés, j'avais douze ans, vous en aviez huit. On nous appelait le petit mari et la petite femme… Vous ne vous rappelez pas?
Lia ne pouvait pas se rappeler par la bonne raison que ce qu'il racontait n'avait jamais existé. Mais il était bien sûr de ne pas être démenti. Quel est l'enfant qui n'a point, au fond de son coeur, des souvenirs cachés, qu'il est tout surpris, devenu homme, et quand il a les oubliés, de voir se retracer devant lui?
—Moi, je suis parti au loin. Je pensais souvent à ma petite Lia. Hier, je suis arrivé à Paris. J'ai songé à vous retrouver. Votre mère m'a donné votre adresse. J'ai appris quelle vie de travail était la vôtre, et je me suis senti heureux, à l'idée que je pouvais faire quelque chose pour la compagne d'autrefois qui m'était aussi chère que jamais… Je suis riche, Lia… Voulez-vous que nous reprenions le rêve du temps passé pour en faire une réalité?
Deutz avait parlé doucement. Il était jeune, sa voix douce; l'ombre naissante du soir empêchait Lia de voir que son visage restait immobile, pendant que sa lèvre prononçait ces paroles tendres: elle fut émue.
—Ne vous troublez pas, chère enfant, reprit-il en lui prenant les mains. Vous êtes une vaillante et honnête créature. Quelle meilleure compagne que vous un honnête homme peut-il choisir?
—Vraiment, je reste confondue, répétait-elle.
—Acceptez-vous?
—Monsieur…
—Nous ferons, ou plutôt nous renouvellerons connaissance.
Il s'arrêta un moment, puis:
—Allons! je vois qu'il faut que je vous dise mon nom, pour que vous me reconnaissiez. Vous ne vous souvenez donc plus de Hyacinthe Deutz?
—Hyacinthe Deutz?
—Nous sommes cousins.
Lia était restée tranquille, comme si elle ne savait pas l'épouvantable signification de ce nom-là. Et, en effet, l'ouvrier lit les journaux, mais l'ouvrière ne les lit pas. L'aventure de Madame n'avait pas encore pénétré dans le magasin bourgeois de la Ville de Marseille. Ce n'est pas un fait étonnant. Combien de ces choses qui bouleversent une nation, restent inconnues pendant des semaines, à ces obscurs travailleurs qui composent la toute petite bourgeoisie?