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Jean-nu-pieds, Vol. 2 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 2 / chronique de 1832

Chapter 45: XIII
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About This Book

The narrative follows wartime events in a rural district, alternating scenes of military action and private anguish. It portrays a modest village church and a devout woman's fervent prayers before a miraculous tapestry, then traces clandestine encounters between disguised figures and scouting missions. Violence culminates in the destruction of a local château and the quick spread of legend around the fallen. Throughout, personal longing and moral struggle are set against communal conflict, with attention to atmosphere, detail, and the roles of faith and memory.

—Laissez-moi vous dire mon projet, chère Lia, dit-il. Je ne veux plus que vous retourniez à votre magasin. Dans un mois nous serons mariés.

Elle hocha doucement la tête:

—Non, mon cousin… puisque nous sommes cousins, reprit-elle en souriant, il faut d'abord nous connaître. Vous êtes riche: je suis pauvre. C'est donc à moi à faire la difficile… pour vous. Peut-être cédez-vous à un mouvement généreux.

Si vous devez vous repentir, mieux vaut que ce soit avant qu'après. Je continuerai ma vie habituelle jusqu'à ce que… Et tenez! pour commencer, je vous permets, pour la première fois, de rester dans ma chambre. J'attends une ouvrière de magasin qui a, comme moi, un travail à finir. Nous nous réunissons tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, pour économiser le feu et la lumière. C'est mon tour ce soir.

Elle lui tendit la main, comme une honnête femme qui ne se méfie pas du mal.

—Avez-vous dîné?

—Non.

—Voulez-vous dîner avec moi?

—Volontiers.

Elle alluma le feu, un pauvre feu de charbon dans la cheminée, et la petite lampe éclaira bientôt la mansarde de sa douce et pâle lueur.

—Oh! vous dînerez mal, je vous préviens.

Ce que Lia appelait «dîner» composerait à peine une collation. Elle ne mangeait de viande que le dimanche. Elle fit chauffer du lait, c'était le potage. L'entrée c'était de la charcuterie, et le dessert des confitures. Encore c'était le grand repas. A midi, elle ne mangeait qu'un morceau de pain.

Tout cela, les assiettes de faïence brune, les verres sans pieds, la cruche d'eau, reluisait à l'oeil. En dix minutes, ils eurent dîné.

—C'est la première fois que pareille chose m'arrive, dit-elle en riant. Mais vous m'avez inspiré confiance tout de suite. Puis j'ai été émue de vos paroles… Je pense si souvent à mon enfance! Comme toutes les autres, j'ai été en butte à ces mots qui sont des insultes et une lâcheté, quand on les adresse à une pauvre fille comme moi… Vous, mon ami, vous êtes le seul qui ayez été loyal et honnête.

Une larme brilla dans ses yeux. Mais elle se mit vite à rire.

—Ne parlons plus de cela. Vous voulez m'épouser… Votre famille n'y consentira peut-être pas!

—Je n'ai pas de famille.

—Si vous alliez regretter de m'avoir engagé votre parole?

—Regretter?… Mais il faut que je vous dise tout. Je vous ai trompée. Ce n'est pas hier que je suis arrivé à Paris, c'est il y a un mois. Je vous aimais de loin… je vous savais belle et honnête; je sais maintenant que nous serons heureux!

Une voix fraîche et gaie résonna sur le palier, et presqu'aussitôt la porte de la mansarde s'ouvrit; livrant passage à une jeune fille de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui s'arrêta court en voyant son amie attablée avec un jeune homme.

—Tu es étonnée? dit celle-ci.

—Dame! toi qu'on nous donne toujours pour modèle…

—Je te présente mon mari, ma chère Louise.

—Ton mari?

—Mon Dieu, oui.

—Depuis quand?

—Depuis…

—Depuis quinze ans, mademoiselle, dit Deutz.

—Ah! tu attendais quelqu'un!… Je comprends maintenant pourquoi tu étais sage et travailleuse, au lieu d'être un peu folle, comme nous!…

Louise s'assit sur le carreau de la mansarde, chauffant ses mains au feu.

—Oh! que je raconte une affreuse histoire! dit-elle tout à coup. On vient de me l'apprendre tout à l'heure. Tu sais bien… Madame… qui nous passionnait tant… parce qu'elle se battait en Vendée… Est-ce en Vendée?…

Deutz pâlit.

—Eh bien! il paraît qu'on l'a fait prisonnière.

—Pauvre femme! murmura Lia.

—Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'elle a été vendue par un homme qui se disait son ami… Vendue, Lia!

—Le misérable!

—Je cherche à me rappeler son nom… Je ne peux pas y arriver… Et pourtant, il n'y a pas dix minutes qu'on me l'a dit. Vous connaissez cette histoire-là, vous, monsieur?

—Oui… oui.

—Alors, aidez-moi donc… Ah! tant pis! Je me rappellerai le nom une autre fois. A propos de nom, Lia, tu ne m'as pas dit celui de ton fiancé?

—Hyacinthe Deutz.

Louise se leva toute droite:

—Hyacinthe Deutz…

Elle se jeta sur Lia, et, l'entraînant vers la porte avec épouvante:

—Viens… viens… C'est lui! lui!

—Qui?…

—Le traître! l'homme qui a vendu cette pauvre princesse!

Lia jeta un cri de désespoir.

—Et il venait… Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je garde ma misère!…
Ma mansarde est souillée par vous… Allez-vous-en!

—Je suis riche, riche! balbutia Deutz. Malheureuse! tu souffres le froid, la fatigue, la faim… Avec moi, tu n'auras rien à craindre… Quand tu seras ma femme…

—Votre femme!

Elle recula encore.

—Partez… Je vous méprise!… partez!…

Elle ne put rien ajouter. Elle était évanouie.

Deutz se précipita au dehors et s'enfuit.

Il faisait nuit. Il arriva tout courant jusqu'aux ponts, et il entrait dans la première rue qui s'offrait à ses regards, comme huit heures du soir sonnaient à l'horloge de l'Institut.

Alors seulement il s'arrêta. Sa colère était devenue de la rage.

—Cette femme, cette misérable femme! murmura-t-il. Elle est pauvre pourtant! Et elle préfère sa pauvreté… Non, ce n'est pas possible. Il y a autre chose. Depuis quand a-t-on refusé un mari riche? Elle en aimait un autre… Alors, pourquoi m'avait-elle accepté d'abord, pour me refuser ensuite? Ce serait donc réellement parce que…

Son sang bouillonna à la pensée de la nouvelle insulte qu'il venait de supporter. Il serra les poings, et, avec une indicible expression de fureur:

—Il y a un être désintéressé au monde, un être qui méprise l'argent, et il faut que je le rencontre!

Il prononça cette phrase sans se douter qu'il blasphémait.

Relevant la tête, il porta autour de lui son regard haineux. Il contempla la rue où il se trouvait, une vieille rue encaissée, muette, où les passants étaient rares, et les hautes maisons silencieuses qui se dressaient à droite et à gauche.

—Ainsi, pensa-t-il, je suis exécré, méprisé dans chacune de ces maisons! Dans chacun de ces appartements je trouverais, en y cherchant, des êtres pour qui je suis un objet d'exécration! Non. C'est impossible!… Ces Simons… Ils sont riches: sans cela ils ne m'auraient pas chassé! Cette fille… Oh! cette fille… Des ouvriers m'ont injurié… Mais si j'avais voulu leur jeter une poignée d'or, ils auraient crié: vive Deutz!… Cette fille!… Eh bien, soit, elle est honnête et désintéressée… Une par hasard… il faut bien qu'on en rencontre quelquefois!… C'est qu'elle aussi m'a chassé… Et après? Ce n'est qu'une aventure à oublier. J'oublierai cela, comme j'ai oublié tant de choses, pour ne plus penser qu'à ma fortune, à mon argent…

Il avait marché tout en parlant. Il regarda de nouveau autour de lui, et se trouva au carrefour Buci. Le quartier Latin de nos jours existait déjà, mais il s'appelait alors le quartier des Écoles. Les noms changent, mais les moeurs sont les mêmes.

On s'amusait et on travaillait au quartier des Écoles de 1832, comme on travaille et on s'amuse au quartier Latin d'aujourd'hui. Murger l'a calomnié. Ce livre infâme qu'on nomme la Vie de Bohème, ce livre qui a perdu tant de nobles intelligences qui se sont laissé dévoyer dans la fainéantise et dans l'ignominie, est un mensonge depuis la première page jusqu'à la dernière.

Marchant toujours devant lui, Deutz arriva au bout de la rue de l'Ancienne-Comédie. Incertain du chemin qu'il allait suivre, le coeur secoué par la rage, il allait peut-être revenir sur ses pas, afin de demander au grand air un peu de fraîcheur.

Il ventait froid, et son sang le brûlait. Tout à coup, il aperçut une ombre qui passait à côté de lui. C'était une femme, une magnifique créature admirablement faite, et dont les grands yeux semblaient «éclairer l'obscurité,» comme dit un poëte oriental. Cette jeune femme marchait d'un air égaré: elle allait si vite, que Deutz fut obligé de hâter le pas pour la suivre. Elle prit le même chemin que celui par où le traître avait passé pour venir.

Elle descendit la rue Mazarine jusqu'à la ruelle tournante, sale, où elle se joint à la rue Bonaparte, pour aboutir au quai Malaquais. La jeune femme traversa le quai, et suivit quelques instants la chaussée qui longeait la Seine. Arrivée à un de ces escaliers de pierre qui conduisaient à la berge, elle sembla hésiter: puis, après une seconde de réflexion, elle se mit à descendre l'escalier. On eût dit d'une ombre qui ne laissait aucune trace sur son passage. Deutz marchait derrière elle, sans se rendre compte du sentiment qui le poussait. Était-ce la pensée qu'il pouvait peut-être rendre service? Non.

Non. Cette nature infâme n'avait pas un tel coin de générosité. Par les jours d'orage, quand le ciel est gris, pluvieux et sombre, on aperçoit quelquefois un peu de ciel bleu, à travers la nue. Mais l'âme de certains hommes ne connaît pas même cette éclaircie morale, qu'on appelle une généreuse pensée.

La jeune femme arriva sur la berge. La Seine roulait ses flots noirs et tristes. Elle se pencha, puis se mettant à courir, monta sur l'un de ces grands bateaux de bois qui séjournent, en attendant le halage. Elle voulait évidemment se jeter dans le fleuve, de l'autre côté du bateau, car elle craignait sans doute que l'eau ne fût pas assez profonde sur le bord.

Deutz n'avait pas quitté ses pas. Il arriva presque en même temps qu'elle sur le bateau. Elle n'entendait pas. Comme elle croyait être près de la mort, elle écoutait, sans doute, la voix de sa conscience, et cette voix-là devait parler trop haut pour ne pas étouffer les autres.

Elle se pencha encore, mais cette fois, sur l'eau, regardant courir les flots sinistres qui ont abrité tant de crimes et d'infamies, tant de suicides désespérés. Elle faisait déjà un mouvement pour s'y laisser tomber, lorsque Deutz la saisit par le bras. Elle se retourna violemment.

—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit-elle.

—Vous vouliez mourir?

—Oui, je veux mourir.

—Pourquoi?

Elle éclata de rire.

—Cela ne vous regarde pas! Si je meurs, personne ne me regrettera, personne ne me pleurera! La vie me pèse… me dégoûte! Je n'ai trouvé ni appui, ni consolation, ni rien en ce monde. Ma mère… oh! ma mère… Mais je ne vous en parle pas… bien qu'elle aura un jour un terrible compte à rendre à Dieu, car c'est elle qui m'a perdue! Je veux mourir… Laissez-moi!

—Non!

Elle se débattit un moment. Puis, dans un paroxysme de désespoir, elle tenta d'entraîner le juif avec elle. Mais il se cramponnait de la main gauche au rebord du bateau, pendant que de la droite il l'étreignait à l'épaule.

De guerre lasse elle céda.

—Eh bien, quand vous m'aurez empêchée de mourir aujourd'hui… que m'importe? Je me tuerai demain. Votre intervention n'aura servi qu'à me faire davantage souffrir. Je m'étais décidée à me tuer. Il faudra que je me décide encore… J'aurai deux agonies au lieu d'une!

—Pourquoi vouliez-vous mourir?

—Ne vous l'ai-je pas dit? Ma vie me dégoûte… j'ai honte de moi-même, quand je pense à la jeune fille que j'étais, et quand je vois jusqu'où je suis descendue. Je suis une de ces malheureuses qui ont mis une fois le pied sur le chemin glissant du mal, et qui n'ont pu se retenir après… Ah! si elles me voyaient, celles qui prêtent l'oreille aux paroles menteuses… aux lâches complaisances, elles reculeraient d'effroi!…

Tout autre homme aurait parlé à cette infortunée des devoirs de la créature envers le Créateur; du respect qu'elle doit avoir pour elle-même. Dieu n'a-t-il pas interdit le suicide comme un crime? Mais le misérable qui venait de sauver cette autre misérable ne pensait pas à cela. Il la regardait. Elle était splendidement belle. Les cheveux dénoués tombaient en masses brunes autour de son col blanc. Les yeux, énormes, brillaient d'un éclat étrange.

—Vous craignez la misère, n'est-ce pas?

—Oui, dit-elle à voix basse…

—Vous avez honte de votre vie?…

—Oui.

—Eh bien, si quelqu'un… moi, par exemple, vous proposait de vous faire sortir de cette vie que vous menez… accepteriez-vous?

Une lueur d'espérance brilla dans son regard, mais s'éteignit aussitôt.

—Vous… pourquoi… vous?

—Je vous le dirai plus tard.

Elle regarda à son tour l'homme qui lui tenait un langage si bizarre. Elle vit que le visage de cet homme était bouleversé, comme si une rage intérieure y était peinte. Ses paroles froides et sèches semblaient prononcées comme une leçon apprise et qu'on récite par coeur.

—Pourquoi vous?… répéta-t-elle.

—Je vous ai dit que vous le sauriez.

—Vous ne me connaissez pas.

—Peu m'importe.

—Vous ne savez qui je suis…

—Peu m'importe, vous dis-je.

—Ah! balbutia-t-elle, je croyais cependant être descendue trop bas…

Il avait pris son bras et l'entraînait.

Elle se laissait faire docilement. Ils revinrent sur la berge. Comme elle était faible et chancelait, il la soutint.

Toujours la soutenant, Deutz héla un fiacre qui attendait à une station de voitures. Mais elle lui dit:

—Non. Donnez-moi votre bras; j'aime mieux marcher.

—Où demeurez-vous?

—Je vais vous conduire.

Ils suivirent silencieusement la longue rue Mazarine. Pas une parole ne fut échangée.

Qu'auraient-ils eu à se dire? Elle attendait.

On lui avait promis de la retirer du gouffre où elle se débattait. Lui, ne pensait vraiment pas que la malheureuse femme eût la moindre anxiété de savoir quel sort on allait lui offrir. Il ne songeait qu'à réussir dans ce qu'il projetait. Au reste, ils avaient l'air d'apparitions sinistres, elle avec sa démarche hésitante, ses cheveux épars, lui avec son visage livide, marbré çà et là de rouge, comme si les insultes morales qu'il avait reçues avaient été autant de soufflets.

Ils arrivèrent au carrefour Bucy, de même que Deutz une heure auparavant.

Elle marcha plus vite et monta la rue de l'Odéon.

Parvenus à la grande place qui entoure le théâtre, ils la traversèrent.

—Voilà où je demeure, dit-elle en lui montrant la rue Corneille, une des deux qui bordent le théâtre.

—Rue Corneille!

—Oui.

—Vous demeurez rue Corneille?

—Mais… oui.

Elle ne comprenait pas pourquoi son compagnon faisait preuve d'un tel étonnement.

—Qu'avez-vous?

Il la contempla longuement:

—Elle lui ressemble, dit-il tout bas, j'aurais dû la reconnaître.

—Je vous connais, reprit-il à voix haute. Vous vous appelez Sarah
Reynac!…

C'était bien Sarah, en effet, la fille aînée de la juive, la soeur de Lia. Elle n'en était plus à être surprise. L'aventure où elle se trouvait jetée ressemblait tellement à un roman! Quelle est la femme de ce genre qui ne croit pas au Petit Manteau Bleu, au protecteur inconnu, à toutes ces légendes en cours parmi ces créatures? Elle se laissa faire et monta la première; elle s'arrêta devant une porte, au second étage, de cette maison de la rue Corneille.

L'appartement était simple et fastueux en même temps: on y reconnaissait les traces du luxe de la veille qui sera la misère le lendemain. Pas un seul livre! Est-ce qu'elles ont le temps de lire? Peut-être çà et là un roman de Ducray-Duminil ou un drame de Guilbert de Pixérécourt. L'ameublement est un mélange disparate où la table de bois commun coudoie l'étagère en bois de rose. Sur le parquet, du tapis d'Aubusson, mais tâché, sali, usé jusqu'à la corde.

Il faisait froid, elle jeta une bûche dans la cheminée du salon. Quelle différence entre ce logis, et la demeure de l'ouvrière!

Quand Sarah vit flamber la flamme, elle regarda l'inconnu. Deutz s'était assis dans un fauteuil et la contemplait.

—Parlez, maintenant, dit-elle. Que voulez-vous de moi? que m'offrez-vous? Vous m'avez promis de m'arracher à mon enfer: le pouvez-vous, seulement? Je ne sais même pas s'il est encore temps!

Elle ajouta, après une pause:

—Comment me connaissez-vous?

Puis, baissant la voix, courbant la tête, avec une navrante expression de honte:

—Est-ce que tout le monde ne me connaît pas, moi? balbutia-t-elle.

Elle devait croire à un bon sentiment de la part de cet homme qui entrait si brusquement, et d'une manière imprévue dans son existence.

—Il faut que je vous raconte ma vie, reprit Sarah d'une voix brève; j'aurais pu être honnête, comme tant d'autres. Je ne puis même pas dire que j'ai eu les mauvais conseils de ma mère: ces mauvais conseils ma soeur les a eus comme moi, et cependant… Ne me demandez pas tout ce que j'ai fait. Je n'aurais pas le courage de vous l'apprendre. J'ai roulé, de chute en chute, au dernier degré. Vous voyez où j'en suis maintenant… Je crois que je valais mieux que d'autres, car j'ai eu souvent des remords. Il est vrai que je ne les écoutais pas, ces hôtes importuns qui me parlaient de devoir!… Depuis six mois, j'étais lasse! un dégoût profond s'emparait de moi. J'avais la nostalgie du bien. Je me représentais ce que j'aurais pu être comme ma soeur Lia,… trouver un honnête homme qui m'eût honnêtement aimée… Je n'avais pas voulu. Le mal a tant de séductions, et le travail en a si peu. Alors, je sentais que j'étais pour tous un objet de mépris, un hochet qu'on rejette dans un coin.

La pensée de la mort est entrée en moi pour la première fois; je l'ai chassée d'abord. Et j'ai continué ma vie… Elle est revenue. Si je vous disais ce que j'ai souffert! Je suis jeune encore, j'ai vingt-huit ans, je suis seule, j'avais devant moi l'avenir… mais quel avenir! Un matin, je me suis habillée simplement et je suis sortie. Je voulais trouver de l'ouvrage. Partout où je me suis présentée, on m'a repoussée… A quoi étais-je bonne, en effet? J'avais perdu l'habitude du travail. Pour m'étourdir, je me suis jetée plus avant dans le plaisir. Mais le plaisir ne m'inspirait plus que de la haine. Inutile à tous, nuisible à moi-même, ennuyée du vide qui m'entourait, dégoûtée de mon existence, c'est alors que j'ai résolu d'en finir. Ah! pourquoi m'avez-vous arrêtée au seuil de cette mort, qui eût été le repos? Par quelle fatalité vous êtes-vous trouvé là pour m'imposer le secours odieux de votre volonté de me sauver? Si vous pouvez m'arracher à la vie que je mène, si vous pouvez me régénérer par le travail, songez-y bien! Mais si, après m'avoir entendue, vous m'abandonnez de nouveau, soyez maudit!

Deutz la regardait, les yeux fixés sur cette belle créature, qui avait voulu mourir. Par moments il éprouvait un sentiment de joie âcre, en se disant que le mépris était leur lot commun à tous les deux.

—Vous me connaissez maintenant, acheva-t-elle. Je suis une femme perdue. L'honnête fille détourne la tête quand je passe. Je ne sais plus travailler. J'ai passé du luxe à la misère, comme mes pareilles, pour retourner de la misère au luxe. Je suis une femme perdue! Perdue, c'est-à-dire qui ne peut plus se retrouver. Que pouvez-vous faire pour moi? Rien!

Il y eut un court silence, pendant lequel Deutz réfléchit à la manière dont il devait s'y prendre pour proposer à Sarah ce qu'il voulait.

—Si j'ai bien compris, répliqua-t-il froidement, vous êtes désespérée, et vous ne demandez plus qu'à mourir. La vie n'a plus d'issue pour vous. Vous vous trouvez dans une impasse: c'est de cette impasse dont vous voulez sortir. Vous avez raison. Vous parliez de votre avenir tout à l'heure? Je vais vous dire ce qu'il serait, si vous ne mouriez pas, on si vous refusiez mon offre. Vous avez peut-être une dizaine d'années devant vous: au bout de ces dix ans… c'est la misère noire, sordide. Vous avez honte, maintenant, que serait-ce donc alors? Ces femmes hâves, usées, flétries, ces mendiantes qui grelottent le froid, ont eu aussi une existence de plaisirs comme la vôtre. Vous voyez où elles en sont venues. C'est là que vous en viendriez. Si vous mouriez alors… vous connaissez l'hôpital. Une dalle de marbre!

Sarah frissonna:

—Je suis lâche, dit-elle tout bas. C'est en pensant à tout cela que je veux mourir aujourd'hui, quand je suis jeune, belle, que je peux être encore regrettée…

—Écoutez-moi donc, alors. Je vous offre la fortune. Il y a un… jeune homme riche, qui vous épousera.

—M'épouser… moi!

—Oui!

—Cet homme m'aime?

—Peut-être.

—Son nom?

Il se tut; puis lentement:

—C'est moi.

—Vous!… vous!…

Elle prit son front dans ses mains:

—Vous… Mais vous ne pouvez pas m'aimer.

—Je vous ai dit: Peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout. Je vous propose un marché. Il y a des imbéciles qui me reprochent la façon dont j'ai fait fortune. Comme si l'or ne purifiait pas tout! Si je vous épouse, nous quitterons la France et nous irons nous faire, au loin, une vie nouvelle.

Elle ne comprenait pas. Pourtant elle lui dit:

—Vous ne pouvez donc pas en épouser une autre, que vous me proposez cela, à moi?

—Avez-vous entendu parler de cette princesse qui se battait en Vendée?

—Oui.

—Elle perdait la France. Je l'ai sauvée en la livrant au gouvernement.

—Ah!

—On m'en a récompensé…

Sarah s'était croisé les bras. Elle le regardait de son oeil fixe.

—Je vous connais: vous êtes mon cousin Hyacinthe Deutz. J'ai entendu parler de vous; vous avez vendu cette pauvre femme cinq cent mille francs.

Toute énergie semblait l'avoir abandonnée.

Elle remit sur ses épaules la mante qu'elle avait quittée en rentrant et se dirigea vers la porte du salon.

—Où allez-vous?

—Où vous m'avez prise! Vous épouser, vous? J'aime mieux mourir. Certes, je suis bien infâme et bien misérable; certes, je n'ai jamais rien fait de bon dans ma vie, mais votre or me brûlerait les doigts, si je le partageais avec vous… Je comprends qu'on vole, je comprends qu'on tue, mais je ne comprends pas ce que vous avez fait. Oh! je ne me mets pas en colère… Je n'ai le droit en ce monde de ne mépriser qu'une personne.. vous! Vous m'avez fait du bien.

Elle se tut; puis, par un brusque retour, elle éclata en larmes:

—Que faut-il donc que je sois, pour qu'on vienne m'offrir une pareille honte? Jamais je n'ai mieux compris mon abjection… Oui, je suis une femme perdue, un être sans foi, sans honneur, sans dignité; oui, j'ai pour avenir, si je vis, la honte encore, la honte toujours, pour finir par la misère, l'hôpital et la fosse commune; mais j'aime mieux cela que de devenir votre femme.

Il vit rouge. Une insulte de plus tombant sur cet homme exaspéré, produisit l'effet de l'étincelle sur un baril de poudre. Il bondit jusqu'à Sarah, et lui saisit violemment les poignets:

—Ah! tu te crois aussi le droit de me mépriser! Ah! tu m'outrages… Tu payeras pour les deux autres, pour ta soeur et Rébecca.

Il l'avait jetée par terre et cherchait à l'étrangler. Instinctivement elle se défendait.

—Je vais te tuer!…

—Au secours!… appela-t-elle.

—Je vais te tuer!

Elle se débattit encore, assez pour s'échapper de ses mains et se réfugier au bout du salon. Cela la sauva. Le traître réfléchit sans doute aux conséquences du crime. Il vit la guillotine: il était lâche.

Pâle, livide, au milieu du salon, il se rongeait les poings avec fureur.

—Impuissant! Je ne peux… pas… je n'ose pas me venger… Que faire? où aller? Si je brûlais Paris… La fille riche, la fille honnête, la fille perdue… je suis chassé de partout! Tiens! j'aurais dû t'étrangler!… Adieu! sois maudite, toi et les autres!

Nu-tête, les vêtements en désordre, il sortit, chancelant, la rage dans les yeux, fou de colère, et montrant le poing à ce ciel qui, lui ayant permis d'accomplir sa trahison, ne lui permettait pas d'en jouir.

XIII

LE MAUDIT.

Cette fois c'était fini. Paris lui inspirait de la haine et de la peur. Il résolut de le fuir. Il suivit le bord de la Seine, la tête courbée, sous le poids de l'universelle malédiction qui l'écrasait, mais d'un pas rapide. Il n'avait même plus de pensées, son cerveau était vide. Le vent, la pluie fouettaient son visage, sans qu'il les sentit. Toute volonté, toute énergie étaient mortes. Il marchait. La ville sombre, endormie, se déroulait à ses côtés: il lui semblait que même dans son sommeil elle allait l'insulter encore. Il marchait. N'est-ce pas ainsi que les poëtes ont rêvé Caïn fuyant devant le souvenir du crime qui a tué Abel? Dans l'immortel tableau de Prud'hon, le châtiment marche devant. Précédait-il aussi ce Judas, ce maudit, ce traître, ce Deutz?

Il marchait; la fatigue physique n'avait aucune prise sur ce corps consumé déjà par la fatigue morale. Il franchit en trois heures et demie, tout d'une traite, la distance qui sépare la place de la Concorde de la route de Sèvres. A cette époque où Paris était restreint, la route de Sèvres, qui aujourd'hui touche aux fortifications, formait la pleine banlieue. Le chemin commençait à s'animer; on voyait passer les laitières dans leurs petites voitures, les maraîchers conduisant leurs épaisses charrettes à grands coups de fouet. Lui ne voyait rien: il marchait. Un flot de pensées sombres s'agitait tumultueusement en lui. Les moindres détails de la triple insulte qu'il venait de subir se retraçaient à son esprit. Une parole de rage montait à ses lèvres; il l'étouffait, car il avait peur de s'entendre parler.

Vers deux heures du matin, il s'arrêta. Ses jambes ne pouvaient plus le soutenir. Devant lui coulait la Seine; à droite et à gauche, deux longues rangées de maisons. Sur l'une d'elles, il aperçut la branche de houx qui annonce une auberge. Il s'approcha et frappa. Il lui fallut un certain temps pour se faire ouvrir. Un garçon tout endormi se présenta, mais il recula de deux pas à la vue de cet homme pâle comme un mort, couvert de sueur et dont les cheveux en désordre se collaient à ses tempes.

Deutz lui glissa une pièce de monnaie dans la main.

—Donnez-moi une chambre, dit-il.

On l'introduisit dans la banale et vulgaire chambre d'auberge.

—J'ai froid, dit-il en frissonnant.

Le garçon jeta un fagot dans l'âtre, puis il se retira.

Deutz se jeta pesamment sur le lit sans se dévêtir et s'endormit.

* * * * *

Quand il s'éveilla, le soleil baissait déjà à l'horizon. Le repos l'avait calmé.

—Je suis un niais, murmura-t-il. Est-ce qu'il ne me reste pas ma fortune? Avec ma fortune je puis être heureux… Il fit rapidement sa toilette et envoya acheter un chapeau; puis il sortit. C'était l'après-midi d'un dimanche. Le soleil de décembre illuminait le ciel de ses rayons pâles. Il faisait ce froid sec et piquant qui rend, par une belle journée, la promenade d'hiver si agréable. L'avenue de Sèvres était pleine de monde. Deutz tourna le quai de la Seine et se mit à se promener sur la berge gazonnée qui suit le cours du fleuve. Chaque Parisien connaît l'endroit dont nous parlons. A droite, en face de la Seine, s'étendent ces immenses jardins, qui sont aujourd'hui la propriété de M. le baron de Rothschild.

Des saltimbanques forains avaient établi là leurs pénates, et le petit public populaire se pressait à l'intérieur de leurs baraques de bois; des femmes de chambre tenant des enfants par la main, des boutiquiers, quelques ouvriers et les véritables soldats, les Bayards à cinq centimes, qui regardaient tout cela de leur large sourire confiant.

Cette scène respirait une telle bonhomie, une telle tranquillité, que Deutz s'approcha et se mêla à la foule. Il y avait dix minutes peut-être qu'il était là, quand un homme de haute taille, carré d'épaules, et qui portait un étrange costume, moitié bourgeois et moitié paysan, parut sur la route. Il marchait à grands pas, se dirigeant vers la route de Sèvres, comme s'il voulait gagner Paris.

C'était Aubin Ploguen. Que venait-il faire là? Nos lecteurs ne tarderont pas à le savoir. Lui ne perdait pas son temps. Il marchait à larges enjambées, quand tout à coup il aperçut Deutz, et un cri de colère s'échappa de ses lèvres. Il entra dans la foule, et, se frayant un passage, arriva jusqu'au traître. Alors, levant sa terrible main, il la laissa lourdement tomber sur son épaule.

Certaines natures sont dépaysées quand on les arrache à leur cadre naturel. Le rude Breton se croyait encore en Bretagne. Il confondait la berge de la Seine avec la rive de la Vilaine.

—Fais ta prière, dit-il à voix haute, au milieu de la stupeur des assistants: je vais t'attacher une pierre au cou et te noyer comme un chien!

Une pareille phrase au milieu de la lande de Kloarek n'eût pas étonné le patour, mais aux portes de Paris, éclatant dans une foule populaire, elle fit émeute. On monta sur les chaises pour mieux voir. Le spectacle en plein vent paraissait mesquin.

—Qu'est-ce qu'il y a?

—Oh! le rude homme!

—Qu'est-ce qu'il a fait?

Ces phrases s'échangeaient d'un bout à l'autre des baraques. Aubin répéta:

—Fais ta prière!

Les dents de Deutz claquaient.

—Au secours! cria-t-il.

—Allons, lâchez-le! dirent quelques-uns.

Aubin Ploguen releva sa tête énergique.

—Savez-vous ce qu'a fait cet homme? dit-il. Il a vendu notre princesse,
Madame la régente de France…! C'est Deutz!

Mille imprécations diverses retentirent. On ne s'entendait plus.

—Il faut l'écharper!

—À l'eau! à l'eau! criait-on.

La terreur arrivée à son paroxysme centuple les forces d'un homme. D'un vigoureux mouvement d'épaules, Deutz se dégagea. Mais s'il était hors des mains redoutables d'Aubin Ploguen, il n'était pas sauvé de celles de la foule. D'un saut énorme, il parvint à bondir hors du cercle qui l'entourait. Derrière lui, hurlait, aboyait une meute humaine enragée. L'instinct des foules est souvent honnête. Ce misérable lui faisait horreur.

Deutz courait, pendant que quarante individus, en tête desquels était
Aubin Ploguen, poursuivaient Judas. On entendait hurler:

—À mort! à mort!

—C'est Deutz!

—Deutz!

—C'est celui qui a vendu une femme!

Il courait affolé! La meute suivait sa trace, et cette poursuite endiablée avait lieu à travers la foule, plus rare, qui bordait la Seine. Quelques-uns, voyant un homme fuir, croyaient que c'était un voleur qui tentait de s'échapper, et se portaient au milieu de la route pour l'arrêter: mais Deutz, dans sa lâcheté, trouvait une incomparable vigueur. Il renversait tout, pareil à une catapulte de chair et d'os. Il courait, tête basse, les poings en avant, retenant son souffle, couvert de sueur, noir de poussière. A la porte d'une propriété particulière, se trouvait une niche de chien. Ce dernier voulut se jeter sur lui. Sans sa chaîne il le dévorait.

Derrière lui on criait:

—Arrêtez-le!

—C'est Deutz!

—C'est Deutz!

—C'est Judas!

Aubin Ploguen ne disait rien. Il savait que nul à la course ne pouvait lutter avec lui. Il ne donnait pas à sa course toute sa rapidité, parce qu'il ne voulait point partager avec d'autres l'honneur d'accomplir l'acte de justice. Il voulait que ceux qui poursuivaient avec lui, abandonnassent par épuisement. Alors à ce moment, il se saisirait du traître, et, selon sa menace, le jetterait à la Seine après lui avoir attaché une pierre au cou. Les imprécations arrivaient, furieuses, exaspérées, aux oreilles de Deutz:

—C'est le maudit! criait-on.

Et toute la meute répétait:

—C'est le maudit!

—C'est le maudit!

Son coeur, lâche, vil, ignoble, battait à rompre. Il allait mourir! Comment pourrait-il échapper? C'était impossible, impossible de fuir encore, lorsque ses forces le trahiraient… Et devant lui, la route, immuable, avec les promeneurs étonnés qui contemplaient Caïn fuyant la suprême justice… On ne se mettait même plus devant lui. Ceux qui le rencontraient s'écartaient avec dégoût, comme s'ils eussent craint d'être souillés par son toucher seulement.

Il râlait déjà. Il calcula dans sa pensée qu'il ne pourrait plus courir que sur une longueur de deux cents mètres. Aubin Ploguen était de trente pas en avance des autres… Deutz fit encore un effort. A droite s'ouvrait une grille, donnant sur une longue allée aboutissant à un château. Il entra dans cette allée… Sur le perron du château, il y avait une jeune femme debout… Il roula à ses pieds, râlant, mourant…

—A boire… à boi… dit-il.

La jeune femme, émue de pitié, sans se demander qui était cet homme, d'où il venait, alla prendre un verre d'eau et le lui tendit. Au même instant arrivait Aubin Ploguen, précédant les poursuiveurs. Il s'apprêtait à saisir le Maudit, quand la jeune femme se retourna, et il la reconnut:

—Madame Fernande! dit-il.

—Aubin!

—Fuyez-le… Laissez-le mourir comme un chien… C'est Deutz.

—Non. C'est un homme.

—C'est Deutz…

—Je fais ce qu'eut fait notre bien-aimée princesse, dit-elle tristement… Je donne à boire au lépreux. C'est un homme, et il souffre…

XIV

UNE NUIT D'AGONIE

Deutz se traîna hors du parc de M. Legras-Ducos, râlant de fatigue, épuisé, s'accrochant aux branches pendantes des arbres dénudés, pour se soutenir dans sa marche. Il était horriblement pâle. L'angoisse se lisait dans ses yeux qu'agrandissait une fièvre ardente.

—Il m'aurait tué! il m'aurait tué! balbutiait-il.

Il, c'était Aubin Ploguen, le Breton, le chouan, cette image vivante du châtiment moral qui s'appesantissait sur lui.

Il y avait à peine une demi-heure qu'il marchait quand ses forces le trahirent. Il se laissa tomber au milieu de la route. Il ventait glacé. Le soir était venu, et la nuit glissait, sombre, noire, dans un ciel sans étoiles.

—Je ne peux plus… je ne peux plus avancer, murmura-t-il.

Paris se dressait au loin, géant accroupi et silencieux. Sa masse de maisons sordides et de monuments luxueux, se détachait nettement dans l'obscurité grandissante. En dépit de son anéantissement physique, Deutz sentait monter en lui le flot de haine violente qui le secouait.

—Je ne peux plus… je ne peux plus avancer, répéta-t-il… Est-ce que je vais mourir là, comme un chien?… Si quelqu'un passait… passait sur cette route… j'appellerais au… secours…

Il essaya de se remettre sur ses jambes. Mais elles se dérobaient sous lui. Il lui était impossible de se tenir debout… Il se traîna à plat ventre vers un champ inculte, où croissaient, hautes et drues, ces herbes qui, au printemps, couvrent aujourd'hui les monticules des fortifications. Arrivé dans le champ, il se coucha dans l'herbe qui le masquait presque.

—J'ai froid… dit-il… j'ai froid et j'ai soif. Toutes les souffrances physiques se partageaient ce corps. Il avait les membres glacés et la tête brûlante.

—O Paris! gronda le maudit avec un accent de fureur sourde impossible à rendre, ô Paris! comme je te hais! Je te hais! je te hais!… Il y a là une ville d'un million d'âmes, des hommes s'agitent dans cette orgueilleuse cité, et parmi ces hommes, il n'y en a pas un qui ne me charge d'exécration! Parmi ces brutes, pas une qui ne me méprise! Si je mourais ici, abandonné, à qui pourrais-je demander une parole de pitié? Si les journaux annonçaient demain qu'on a trouvé mon corps dans ce champ… au milieu des herbes… on dirait: Tant mieux! Tant mieux… Et nul ne me plaindrait!

Les frissons qui le secouaient redoublaient de force; sa rage était plus violente encore que sa souffrance, et cependant il souffrait le martyre!

Elle acheva de l'épuiser. Il sentit tout à coup une douleur aiguë, lancinante, qui traversa ses reins, comme une barre rougie au feu. Il poussa un rugissement d'épouvante, car il crut que c'était la mort, la mort et ce qui vient après. Cette idée horrible se traça dans son esprit, et cet esprit, obscurci déjà par la douleur, vit comme une vision du châtiment.

Il était évanoui…

* * * * *

La route s'anima vers neuf heures du soir. Les Parisiens qui, séduits par une belle et sèche journée d'hiver avaient fait une promenade à la campagne, revenaient joyeux, contents, et narguant le ciel devenu pluvieux.

En effet, la pluie commença à tomber glacée, le vent ne cessait pas: de temps à autre il semblait augmenter. Et elle tombait sur le corps du maudit, couché au milieu des herbes, livré à toute l'inclémence d'une nuit d'hiver!

Ah! il avait voulu fuir la misère! Ah! il avait eu honte de la pauvreté qui travaille, espère et attend. Il avait voulu être riche, posséder, lui aussi, ces jouissances que sa bassesse avait si longtemps enviées aux autres… Pour obtenir cette richesse, pour atteindre à ces jouissances, il avait commis un crime horrible… Et quand il se croyait au but, il restait seul, abandonné, maudit, exposé aux intempéries du ciel, à la pluie froide qui inondait son corps!

* * * * *

On passait sur la route. Il y avait des fiacres, des citadines, comme on disait alors, ou bien des chars-à-bancs vulgaires, qui laissaient mouiller impitoyablement leurs voyageurs. Et, malgré tout cela, ceux qui étaient dans les voitures riaient de bon coeur, se moquant de la pluie, se moquant du vent, se moquant du froid. C'est qu'ils avaient l'âme en repos, c'est que nul remords ne s'abattait sur ces fronts insoucieux… C'étaient des ouvriers ou de petits boutiquiers, qui se reposaient, se délassaient, s'amusaient, après avoir travaillé honnêtement toute la semaine. Ils n'avaient pas une fortune de cinq cent mille francs, les uns et les autres, ni même de cent mille, ni même de cinquante mille… Ils étaient pauvres, mais ils avaient le coeur en paix…

Il a vendu une reine! Souffre, Judas! la pluie tombe, le vent souffle! Quel martyre! il est évanoui, mais le corps seul a été vaincu, sans doute, et son âme,—cette âme à laquelle il ne croit pas,—vit et pense encore… Il doit faire un cauchemar affreux… Des rêves effrayants traversent cette cervelle, car les frissonnements qui l'agitent, naissent à la contemplation cachée d'une vision terrible…

Le corps s'est affaissé dans l'herbe, entrant peu à peu dans la terre amollie par la pluie. Elle couvre déjà une partie de la poitrine. O l'horrible visage! son rictus grimaçant est ignoble. La tête contractée par la souffrance physique et par l'épouvante morale, la tête ressemble à celle d'un de ces damnés que le Dante promène à travers son enfer…

Il a vendu une reine! On lui a compté ses trente deniers, et cependant il est là, abandonné, comme un mendiant, comme un mendiant auquel les plus charitables ont refusé de faire l'aumône…

* * * * *

Pour bien narguer la pluie et le mauvais temps, ceux qui passent dans les voitures se sont mis à chanter. Tous les refrains se croisent, s'entrechoquent. Qui n'a assisté à une scène pareille, un dimanche, quand les tapissières ramènent les petits bourgeois des courses?

On entend la complainte du Juif errant ou une chanson de Béranger. Mais ce n'est pas compréhensible. Chacun chantant sa chanson préférée, cela forme une cacophonie épouvantable qui est cependant pleine de gaieté gauloise et bon enfant.

* * * * *

Son évanouissement durait depuis une demi-heure, quand il reprit ses sens. Il ouvrit les yeux, et en même temps ses oreilles purent percevoir les bruits extérieurs. C'est alors qu'il entendit ces bruits de chanson qui venaient à lui.

—Ah!…je serai secouru… pensa-t-il… Il se dressa faiblement, et regarda. Les premières voitures avaient disparu, mais il en venait d'autres. Cinq ou six chars-à-bancs, précédés de quelques citadines.

—Des voitures… on pourra… me transporter… quelque part.

—Au secours! cria-t-il…

Le vent venait en sens contraire, emportant le son de sa voix, étouffant son appel désespéré.

Il répéta:

—Au secours!

Mais on n'entendait point. Alors, il essaya de se traîner vers la route.
Mais les chansons s'ajoutaient au vent pour couvrir sa voix.

* * * * *

Quand les promeneurs endimanchés, au retour d'une fête à la campagne, ont épuisé les chansons de Béranger, les airs à la mode, ou les grands récitatifs d'opéras devenus populaires, ils se rejettent tous d'un commun accord, sur la complainte du moment. Il y a toujours une complainte en vogue. Si aujourd'hui, 15 septembre 1874, vous descendez dans la rue, vous entendrez fredonner une complainte sur Moreau, l'herboriste de Saint-Denis, ce sinistre empoisonneur.

Deutz crut que les chansons avaient cessé, puisqu'il n'entendait plus rien que des rires joyeux. Il espéra que sa voix arriverait jusqu'aux passants, et il cria:

—Au secours! au secours!

Au même instant, une des bandes entonnait ceci:

—Viens çà, lui dit le ministre,
Je vas te la payer…
Tu vas me donner la listre,
Des frais qu' t'a essuyés…
Il répondit:—Coquin d'homme!
Je veux cinq cent mill' francs…
Prix fait, comme les pommes
De terre et le vin blanc…

Il n'entendait pas les paroles, il cria:

—Au secours! au secours!

Mais le refrain éclata, répété avec fureur par toutes les bandes:

Ne soyez pas jaloux!
Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!…

Cette fois, il entendit!

Un farceur cria:

—Eh! qui achète la Complainte du Judas, où y a des gravures de M.
Raphaël, représentant le juif qui vend la princesse.

—La complainte de Judas!

—Cinq centimes, un sou!

—Avec gravures!

Le choeur reprit plus fort:

Ne soyez pas jaloux!
Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!…

Il jeta un cri effrayant, qui se perdit dans les mugissements du vent…
Et il retomba dans son évanouissement.

Les voitures avaient passé. On distinguait encore dans l'éloignement le refrain:

Ne soyez pas jaloux!
Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!…

Et Deutz était là, couché dans le champ inculte, maudit, abandonné, par une nuit d'hiver, sous ce vent, sous cette pluie qui doublaient de violence, inondant son corps, glacé jusqu'à la moëlle!

XV

DÉNOUEMENT

A partir de ce jour-là Deutz disparaît. Nul n'en a plus entendu parler. Dans quelle région le traître s'est-il réfugié? C'est un mystère. Dieu a voulu peut-être qu'il s'évanouît sans laisser de traces…

Nous sommes arrivés à la fin de notre récit. Il nous reste à apprendre à nos lecteurs, ce que le sort a fait de nos héros…

M. Legras-Ducos est mort. On se rappelle ces lettres, que Aubin Ploguen recevait à Nantes, et qu'il attendait avec tant d'impatience. Ces lettres mystérieuses, étaient arrivées on le sait, au nombre de six en six jours.

La première disait:

—Maladie grave. Inflammation de poitrine.

La seconde:

—Beaucoup de mieux.

La troisième:

—Le mieux se continue.

La quatrième:

—Aggravation. Nuit mauvaise.

La cinquième:

—Autre nuit mauvaise.

La sixième:

—De plus en plus mal.

Elles apportaient au fidèle Breton, des nouvelles de M. Legras-Ducos. Il mourut pendant l'hiver qui suivit les événements que nous venons de raconter, et un an après, Fernande et Jean étaient mariés.

Six mois avant cette union, Aubin, Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux partirent soudainement pour les États-Unis. Le bruit s'était répandu quelque temps avant que Deutz avait paru en Amérique… Les glorieux vendéens avaient-ils été par delà les mers accomplir leur oeuvre de haute justice? C'est ce que nous raconterons un jour…[18]

Philippe de Kardigân a illustré son nom de Robert Français.

Quant à Henry de Puiseux, il vécut auprès de ses amis jusqu'en 1837. Sa gaieté avait pris une teinte assombrie. Il se rappelait! Il se rappelait sans doute les morts de la Pénissière, ces héroïques défenseurs d'une grande cause qui avaient succombé pour leur drapeau. Combien d'entre eux son souvenir allait-il chercher, couchés sous la terre bretonne, oubliés, eux aussi!

Oui, oubliés!

Le coeur des partis politiques ressemble au coeur des hommes par l'ingratitude..

Qui sait aujourd'hui les noms de ceux que nous avons écrits dans ce livre, et que nous sommes fiers d'avoir rappelés à l'admiration et au respect?

Par une belle soirée de l'année 1837, pénétrons au château de Kardigân. Nos lecteurs nous ont accompagné déjà dans la première partie de cette longue histoire. La brise de la mer arrive parfumée et chaude.

Fernande et Jean sont assis sur la grande terrasse, en face de laquelle le docteur Lambquin, faisait naguère ses expériences.

—As-tu des nouvelles d'Henry? demande Fernande à son mari.

—Non.

—Quand est-il donc parti?

—Il y a cinq semaines?

—Déjà!

—J'aurais dû recevoir une lettre pourtant.

Henry était parti pour l'Espagne combattre dans les rangs carlistes.

Las deux époux en étaient là de leur causerie, quand la silhouette énergique d'Aubin Ploguen se détacha vigoureusement sur l'ombre du crépuscule qui tombait.

—Aubin revient de la poste, s'écria Jean; sans doute il va nous remettre quelque lettre…

En effet, le Breton tenait deux lettres à la main; toutes deux portaient le timbre d'Espagne. L'écriture de l'une était inconnue au marquis, celle de l'autre était de Henry.

Jean jeta un cri de joie et fit sauter rapidement le cachet.

—Enfin! murmura-t-il.

Henry écrivait une longue lettre à ses amis pour leur raconter sa vie. Don Carlos l'avait nommé général de division. On se battait dru, disait-il. Ce brave coeur se trouvait dans son élément, au milieu de la bataille. Sa lettre respirait la poudre.

Lorsque Jean l'eût terminée, il ouvrit la seconde.

Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il chancela.

—Qu'as-tu donc?

—Lis!

Fernande prit le papier et lut:

«Monsieur le Marquis,

Selon le désir de mon général mourant, j'ai l'honneur et la douleur de vous annoncer que votre ami, M. de Puiseux, a été tué, hier, en chargeant à la tête de sa division…»

Fernande laissa tomber la lettre. Une larme brillait dans ses yeux.

—Mort! lui aussi! dit Jean, en se jetant en pleurant dans les bras de sa femme.

—Regarde!… murmura-t-elle.

Deux enfants blonds et roses entraient à ce moment sur la terrasse, et vinrent se réfugier auprès de leurs parents:

—Ah! nous nous souviendrons de tous ceux qui sont morts en remplissant leur devoir, nous! dit Jean, le coeur brisé. Mais que restera-t-il de tout cela dans ces têtes blondes, dans vingt ans! Quels labeurs, quels héroïsmes oubliés… Le meilleur de tous s'en va… Il sera oublié comme les autres… qui se souviendra?

—Dieu! prononça gravement Aubin Ploguen.

[1: La Vendée et Madame, par le général Dermoncourt.]

[2: Nom donné par le gouvernement aux Vendéens. Lire les rapports officiels.]

[3: La Vendée et Madame, par le général Dermoncourt.]

[4: Réflexions du général Dermoncourt.]

[5: Idem.]

[6: La Vendée et Madame, par le général Dermoncourt.]

[7: Idem.]

[8: Idem.]

[9: Nous avons emprunté la plus grande partie de ces détails historiques à des documents que nos lecteurs ont eu l'obligeance de nous envoyer, et au livre du général Dermoncourt. Qu'il nous soit permis de remercier ici les correspondants inconnus qui ont bien voulu s'intéresser à cet ouvrage, assez pour y prendre part. (Note de l'auteur.)]

[10: M. Maurice Duval ne fut réellement préfet de la Loire-Inférieure que le 5 octobre.]

[11: En 1832, la télégraphie électrique n'existait pas encore: on se servait du télégraphe à bras, dont les transmissions quelquefois interrompues ont inspiré les jolis vers de Nadaud:

… Les mensonges diplomatiques.
Qu'arrête souvent le brouillard.

La France fit ses premiers essais de télégraphie électrique en 1845, sur la ligne de Paris à Rouen, et en 1846 sur la ligne de Paris à la frontière du Nord.]

[12: Nom plein d'aménité que donnaient les employés du duc d'Orléans aux Vendéens.]

[13: La Vendée et Madame, par le général Dermoncourt..]

[14: Idem.]

[15: Idem.]

[16: Idem.]

[17: Idem.]

[18: Les trois Vendéens ont tenu leur serment. Cette troisième partie paraîtra plus tard sous ce titre: le Châtiment, mais formera un ensemble à part, entièrement séparé du roman de Jean-Nu-Pieds. (Note de l'auteur.)]