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Jean-nu-pieds, Vol. 2 / chronique de 1832 cover

Jean-nu-pieds, Vol. 2 / chronique de 1832

Chapter 9: VI
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About This Book

The narrative follows wartime events in a rural district, alternating scenes of military action and private anguish. It portrays a modest village church and a devout woman's fervent prayers before a miraculous tapestry, then traces clandestine encounters between disguised figures and scouting missions. Violence culminates in the destruction of a local château and the quick spread of legend around the fallen. Throughout, personal longing and moral struggle are set against communal conflict, with attention to atmosphere, detail, and the roles of faith and memory.

* * * * *

Une heure plus tard, il n'y avait plus que le silence autour de ce qui fut le château de la Pénissière. La flamme colorait le ciel et une bannière de feu rouge se déployait dans les arbres.

Tout était fini!

VI

DEUX DOULEURS

La nouvelle de cet événement se répandit dans tout le pays avec la rapidité de la foudre. Quelques heures après l'instant fatal où le château de la Pénissière s'était abîmé, les moindres détails de ce fait, illustre déjà, étaient devenus populaires. Ainsi qu'il arrive toujours, la légende commençait, entourant d'une auréole le front des huit martyrs vendéens.

La nouvelle parvint à Madame à six heures du soir. Elle pâlit, puis écartant doucement de la main ceux qui se tenaient auprès d'elle, elle s'agenouilla et pria.

Les principaux chouans qui se trouvaient dans la ferme se regardaient consternés. Quoi! le marquis de Kardigân, le marquis de Grandlieu, M. de Girardin, et tant d'autres étaient morts!

Une ombre douloureuse semblait planer au-dessus de leurs têtes. Le doute entrait dans les âmes. Était-il possible que ce sang versé ne fécondât point la terre bretonne et n'en fît pas jaillir des légions?

Fernande ne savait rien encore; à neuf heures du soir, seulement, la
Pâlotte entra chez elle.

Elle était affreusement changée.

La jeune fille se leva brusquement quand elle l'aperçut.

—Il y a un malheur? dit-elle.

La femme baissa la tête.

—Répondez-moi, mon amie; il y a un malheur… je le sens, j'en suis sûre!

Jacqueline détourna les yeux. Elle ignorait encore que rien ne s'opposait plus au mariage de Jean et de mademoiselle Grégoire.

Les fiancés avaient gardé leur secret: non qu'ils se méfiassent d'elle, mais l'amour pur garde le silence, il ne s'expose pas aux regards étrangers.

—Il est blessé? demanda Fernande en se retenant à la muraille.

—Oui… oui, blessé…

Mais on ne trompe pas la femme qui aime. Fernande jeta un grand cri.

—Dieu! il est mort! dit-elle.

Elle ne s'évanouit point. C'était une héroïne aussi, cette frêle enfant qu'un rien semblait devoir briser. Ni sanglots, ni désespoir apparent. Elle se laissa tomber assise, la tête entre ses mains, les yeux secs. Son sein se soulevait avec force, comme agité par de violentes convulsions.

—Mort! mort! mort! dit-elle lentement.

Elle prononça ces trois mots implacables avec un tel accent, que
Jacqueline détourna une seconde fois la tête.

Pendant cinq minutes elles gardèrent le silence toutes les deux. Quelles paroles humaines auraient pu traduire leurs pensées? L'une, la jeune fille, voyait de nouveau se briser son bonheur et sa vie, et par ce que la destinée a d'irrémédiable. De nouveau elle était séparée de Jean-Nu-Pieds. Une heure, elle s'était crue sauvée. Une grande princesse leur donnait le bonheur. Et puis il fallait que tout cela fût anéanti!

L'autre, la jeune femme, n'avait ni cette résignation douloureuse, ni cette profondeur de désespoir muet. Son amour n'était pas fait de pureté. Sa passion charnelle souffrait et se révoltait. Elle maudissait Dieu, elle maudissait le destin. Sa lèvre était prête à s'entr'ouvrir pour le blasphème.

Elle contempla Fernande, puis un sourire de mépris hautain glissa sur sa lèvre.

—Voilà donc comme vous l'aimiez! dit-elle. La terrible nouvelle vous abat. Vous ne pensez même pas à le pleurer, à l'ensevelir!

Oh! amour de jeune fille, qui ne connaît pas les dévouements et les désespoirs de la passion!

Elle se tut! puis, avec une rage sourde:

—Je l'aimais, moi, à me perdre pour lui dans ce monde et dans l'autre… Je l'aimais, à incendier une ville, s'il l'eût désiré; j'étais prête à tout, parce que je l'aimais et que mon amour ne ressemble pas au vôtre! Enfant! enfant! tu courbes le front: moi je relève le mien. Tu penses à mourir? Je pense à le venger. Quoi! ces bandits l'ont tué, et ils vivent! Tu es lâche!

La fureur contenue de Jacqueline se faisait jour. Ses yeux lançaient des éclairs.

—Dieu défend la vengeance, dit doucement Fernande. Je pardonne à ceux qui l'ont tué, comme, en mourant, il a dû leur pardonner lui-même.

—Faiblesse! lâcheté!

—Pourquoi maudirais-je le ciel? reprit la jeune fille avec un sourire navrant. Dieu fait bien ce qu'il fait. Vous avez raison de vouloir l'ensevelir, je veux le conduire moi-même à sa dernière demeure. Puis… Oh! alors je ne penserai pas comme vous à haïr et à me venger. Je me coucherai le long de sa tombe, et Dieu me prendra à lui pour nous unir dans la mort, puisqu'il n'a pas voulu que nous fussions unis dans la vie.

Jacqueline comprit-elle le déchirement de cette âme?

Elle se promena dans la chambre, furieuse, pâle, emportée.

—Vingt contre un! murmura-t-elle… voilà comme ils combattent!

Elle s'arrêta de nouveau devant Fernande qui restait écrasée:

—Faites comme vous le voudrez, moi je vais partir. Je ne veux pas qu'il dorme sous ces pierres calcinées, bien qu'elles soient un tombeau digne de lui.

Elle se dirigea vers la porte.

—Attendez, dit Fernande, en se levant péniblement: je vous accompagne.
N'étais-je pas sa femme?

Mais la pauvre enfant retomba, épuisée. La douleur muette la tuait. Les larmes intérieures l'étouffaient. Elle voulut encore marcher, mais elle chancela de nouveau.

En ce moment la porte s'ouvrit et un petit paysan entra.

Jacqueline recula de deux pas en arrière en le reconnaissant: c'était
Madame.

La vue de la princesse fit ce que la douleur furieuse de la Pâlotte n'avait pu faire.

Fernande oublia tout, l'étiquette, le respect, et se jeta en sanglotant dans les bras de Madame.

Celle-ci pleurait.

—Pleure, ma pauvre enfant, pleure, dit-elle tout bas. Tu perds ton fiancé, le Roi perd un des meilleurs d'entre les siens, la France perd le plus noble de ses enfants…

Fernande était prise de convulsions déchirantes. Le désespoir accumulé dans son âme se faisait jour. Elle pouvait pleurer!

Ah! si dans la douleur il y a une place pour la consolation, si Dieu a voulu compenser sa créature des souffrances de la vie, c'est en lui donnant les larmes, ce sang du coeur, cette rosée de l'âme…

La princesse tenait la tête de Fernande sur ses genoux. La jeune fille était agenouillée devant elle.

—Tu es pour moi la marquise de Kardigân, continua-t-elle. Le jour où je vous ai fiancés, je faisais selon ma conscience et selon mon droit. Mon enfant, prie et implore Dieu. Je ne t'apporte pas de consolations pour ce qui est inconsolable, mais élève ton âme au ciel, offre à Celui qui nous voit et nous juge, offre-lui ton déchirement, tes angoisses, comme un sacrifice digne de lui. Pleure, car tu souffriras moins… Et si, moi, je demande pour toi quelque chose à Dieu, c'est de te rappeler au Paradis, car la mort te sera douce autant que la vie te serait cruelle…

La Pâlotte écoutait avec stupeur les paroles de la princesse. Sa passion était trop violente pour qu'elle pût être impressionnée par ce qu'elles avaient d'éloquent. Elle ne voyait et ne devinait qu'une chose, c'est que la Duchesse avait fiancé Jean et Fernande.

Et elle ne le savait pas! Elle croyait stupidement que le serment du marquis le liait à jamais. Elle ne pouvait comprendre, elle qui n'était pas née dans la croyance auguste en ce que la royauté a de divin, elle ne pouvait comprendre que la Régente de France, au nom du roi de France, pouvait délier la conscience du marquis de Kardigân du serment donné.

Madame prit elle-même la jeune fille par la main et la conduisit à son lit, où Fernande se laissa tomber.

—Veillez sur elle, dit-elle en se retirant à la Pâlotte, qu'à son costume de paysanne bretonne elle crut être la servante de la pauvre veuve.

Quand Madame se fut éloignée, Jacqueline se précipita vers le lit.

—Ah! vous me trompiez donc? dit-elle.

Mais les sanglots avaient ébranlé la jeune fille, qui n'avait plus sa connaissance.

—Elle me trompait! reprit la Pâlotte en se croisant les bras et en regardant la jeune fille de son oeil sombre. Heureusement que ce mariage n'est pas fait, autrement.

Elle alla ouvrir la fenêtre pour respirer, son sein était oppressé. Il lui sembla apercevoir une ombre dissimulée dans un manteau, qui, assise au pied d'un arbre, se leva en l'apercevant, et prit la fuite.

Un soupçon lui traversa l'esprit. Elle se rappela cet inconnu, ce cavalier masqué, qui, dans la lande de Château-Thibaut, avait voulu enlever Fernande.

Mais ce ne fut qu'un éclair. Il n'y avait au monde qu'une chose qui pût l'intéresser: c'était son amour, sa rage, et cette sorte de jalousie posthume qui la faisait souffrir, quand elle se disait que, s'il n'était pas mort, le marquis de Kardigân aurait épousé Fernande.

Cependant la jeune fille revenait lentement à elle. La Pâlotte lui mouilla les tempes et la paume des mains. Elle ouvrit les yeux. La Jacqueline se pencha vers elle; ce ne fut point pour épier les progrès de la vie qui revenait, ce fut pour éclaircir ce que, pour elle, les paroles non expliquées de la princesse laissaient dans le doute.

—Vous alliez l'épouser, n'est-ce pas? dit-elle en adoucissant l'expression amère de sa voix.

—Oui.

—Et c'était… c'était Madame qui l'avait relevé de son serment prêté par lui à son père? C'était…

—Oui.

Jacqueline contint la colère qui grondait en elle.

—Alors, je n'irai pas sans vous, là-bas… Je vous y accompagnerai.

Fernande crut à la sincérité des paroles qu'elle entendait. Elle serra doucement la main de la Pâlotte.

—Et quand devait avoir lieu le mariage?

—Dans huit jours…

Fernande sentait son coeur se briser à ces souvenirs, mais elle avait une âpre joie à s'y rejeter. Elle ne vit point la Pâlotte se redresser, avec une expression de colère superbe. Celle-ci repoussa Fernande:

—Ah! Dieu soit loué! s'écria-t-elle; j'aime mieux le voir mort et couché dans la tombe, que vivant et ton époux!

VII

A TRAVERS LES RUINES

Fernande ferma les yeux en entendant l'horrible phrase de la jeune femme, et, poussant un faible cri, elle perdit de nouveau connaissance. La Pâlotte la regarda quelques instants avec un mépris indicible.

—Et voilà celle qu'il aimait! pensa-t-elle; voilà la faible enfant à qui il allait donner son nom, si la mort ne s'était pas mise entre eux deux!

Fernande revint à elle. Le visage de Jacqueline avait repris son calme.

—Vous l'aimiez aussi, murmura la jeune fille, et vous souffriez… je vous pardonne.

Elle se leva péniblement.

—Venez, dit-elle.

—Où voulez-vous aller?

—Vous l'avez dit vous-même. Nous ne pouvons pas laisser son corps sans une sépulture chrétienne.

—Quoi! au milieu de la nuit!…

—J'irai seule, alors.

—Non, reprit la Pâlotte. D'ailleurs, vous ne pourriez rien sans moi.
Vous êtes trop faible.

Fernande ne répondit rien. Elle sortit de la chaumière et marcha droit au campement des chouans. On la connaissait. La touchante histoire d'amour de ces deux êtres avait ému ces coeurs doux comme le sont tous les coeurs braves.

—Je voudrais une charrette et un cheval, dit-elle à l'un d'eux.

Cela ne prit que vingt minutes. Dans la charrette on mit des pelles et des pioches. Puis les deux femmes s'enveloppèrent dans leurs châles et l'on partit.

C'était un paysan de Vieillevigne qui les conduisait. Il savait que le but de ce voyage était le château de la Pénissière, et le cheval courait poussé par de vigoureux coups de fouet.

Elles firent le trajet sans échanger une seule parole, sans prononcer un seul mot.

Le vent léger de la nuit soulevait par moment le voile qui couvrait le visage de Fernande et Jacqueline le voyait inondé de larmes.

—Elle pleure, pensa-t-elle; moi, je le vengerai!

Pauvre Fernande! Cette nuit lui rappelait celle où, libres désormais, ils se fiançaient sous le regard de Dieu. La même lune étincelait dans le même ciel, les mêmes étoiles brillaient et, pourtant, comme la joie ardente avait rapidement fait place au désespoir sans bornes!

Il était perdu pour elle, en cette vie du moins, car elle sentait bien que, dans l'autre monde, Dieu les unirait pour toujours.

… La charrette courait. Deux heures après leur départ de Rassé, ils atteignirent la route qu'Aubin Ploguen et Lenneguy avaient franchie en courant. Hélas! où étaient-ils tous les deux? Morts aussi! L'héroïsme côtoie incessamment des tombes.

A quelque distance du château de la Pénissière, Jacqueline et Fernande furent averties de l'approche du lieu fatal par la réverbération des flammes. L'incendie n'était pas éteint. Le château brûlait toujours. Oh! quel spectacle, quand elles se trouvèrent en face de ce tombeau grandiose où reposaient les huit chouans!

Des murailles calcinées, des poutres à demi brûlées, des pierres presque tordues sous la puissante destruction de l'incendie. Une colonne de fumée montait vers le ciel, image de ces âmes héroïques qui y étaient montées, le sacrifice accompli.

Il n'y avait plus rien, là, d'une maison. Un amoncellement informe de matières brutes et noirâtres. Une seule chose était restée la même: les traces du sang versé qui couraient sur la terre durcie.

Fernande se mit à genoux et pria.

—Dieu a donné, Dieu a repris; que Dieu soit béni! murmura-t-elle.

—Elle se résigne, moi je hais, pensa Jacqueline, et ma haine sera plus forte que sa résignation.

Fernande se releva et prit une pioche. Le paysan et la Pâlotte l'imitèrent. Alors elle s'avança au milieu des décombres, sans se demander si elle s'exposait, si une poutre ne l'écraserait pas. Elle leva son outil et se mit à creuser.

Dieu a fait sa créature d'un limon étrange. La volonté, qui renverse le fort, sait donner aussi cette force à celui qui est faible. Fernande semblait ne connaître ni la fatigue, ni l'épuisement; elle frappait au milieu de ces pierres avec l'énergie d'un homme vigoureux.

Et l'on eût dit que ses frêles mains auraient à peine pu soulever la pioche lourde dont elle se servait. Cela dura ainsi pendant une demi-heure: le paysan et Jacqueline furent fatigués avant elle.

Un voyageur attardé n'aurait rien compris à ce tableau. Par cette nuit d'été, dans ce cadre merveilleux de poésie de la plaine bretonne, deux femmes et un paysan, perdus au milieu de ces ruines et creusant un chemin à travers les pierres encore chaudes du manoir écroulé.

Fernande était pâle; mais elle semblait ne pas connaître la fatigue. De demi-heure en demi-heure, elle se reposait; elle s'asseyait sur les pierres, regardait fixement devant elle. Dans son immobilité douloureuse, elle semblait être alors comme la fée de ces ruines. Un rayon de lune prêtait à ce décor du château incendié quelque chose de ce théâtral aspect du reste des monuments romains dressant leurs bras décharnés, vieux de quinze siècles.

Quand les pierres, les poutres, et les débris déblayés encombraient, le paysan les charriait dans sa voiture et allait les transporter plus loin.

Puis le travail reprenait. Trois heures s'écoulèrent ainsi. Le soleil s'était levé, lentement, majestueusement.

A sept heures du matin, le paysan tournant son chapeau entre les doigts, d'un air très intimidé, dit à Fernande qu'il avait faim.

—Allez, mon ami, répondit-elle, nous vous attendrons.

—Oh! ce n'est pas tout, mademoiselle; il y a une ferme, près d'ici, à un quart de lieue. Ce sont de braves gens: ils me donneront bien une écuellée de soupe et un pichet de cidre.

—Allez, vous dis-je.

Elles restèrent seules toutes les deux. Ni l'une ni l'autre ne connaissait la faim: la douleur nourrit. Que la jalousie de Jacqueline souffrît ou que ce fût l'amour désespéré de Fernande, ce n'en était pas moins la douleur humaine dans ce qu'elle a de plus profond et de plus inconsolable.

Elles attendirent le retour du paysan, leur guide, assises à côté l'une de l'autre, et toujours sans s'adresser la parole. La mort qui se dressait si près d'elles ne suffisait pas à tuer ce qui les séparait. Jacqueline se disait que Fernande avait été la mieux aimée, celle à qui Jean-Nu-Pieds avait voué sa vie; et cela seul suffisait à la faire haïr. Et pourtant comme il était loin ce bonheur de la jeune fille, comme tout était bien fini!

Le paysan revint, et les travaux recommencèrent. Le trou creusé avait environ deux mètres de profondeur sur trois de large, et c'étaient deux femmes aidées d'un seul homme qui obtenaient un pareil résultat! Il est vrai que la terre et les pierres, amollies pour ainsi dire par le feu, étaient devenues friables. La pioche enfonçait aisément, ainsi que dans un terrain détrempé par de fortes pluies.

Les mains de Fernande portaient les fières cicatrices de ce labeur sacré. Pauvres petites mains! Le fer de la pioche avait éraflé au vif la peau délicate de la jeune fille. Fernande enveloppa sa main de son mouchoir et ne s'arrêta pas. Elle ne sentait rien, ni fatigue, ni faim, ni soif. La fièvre soutenait le corps, de même que la douleur et la résignation soutenaient l'âme.

La matinée entière s'écoula ainsi. Le trou creusé s'agrandissait en largeur et en profondeur. Mais il arrivait parfois qu'un écoulement se produisait, et alors c'était à recommencer.

Vers midi, le paysan demanda de nouveau à aller se restaurer. Les deux femmes prirent un moment de repos. A une heure, le travail reprit. A cinq heures du soir, il y avait douze heures qu'elles étaient là. Jacqueline sentit les premiers appels de la faim. Elle accompagna le paysan à la ferme, laissant seule Fernande.

La jeune fille chancelait. La faim n'avait aucune prise sur elle, mais sa force factice était à bout. Elle se laissa tomber au milieu des ruines, et, sur cette dure couche, elle s'endormit d'un pesant sommeil, plus fatigant peut-être que la veille et l'attente.

C'est Shakespeare qui à trouvé le dernier mot de l'angoisse humaine, quand il fait dire à Hamlet la phrase désespérée où le doute combat la croyance:

To die;—to sleep;— To sleep!—per chance to dream!

(—Mourir!—Dormir!—Dormir! Rêver peut-être!)

Pauvre Fernande! Ce n'était pas le rêve de la mort qu'elle craignait, comme Hamlet. Non, c'était le rêve de la vie, alors que l'âme, dégagée du corps par le sommeil, plane, légère et immaculée, au-dessus des misères et des souffrances de ce monde.

Que lui importait de mourir! La mort, au contraire, elle l'appelait à grands cris, elle suppliait tout bas Dieu de la prendre en pitié et de la rappeler à lui…

Pauvre Fernande! le rêve de la tombe ne l'effrayait point, car elle sentait au delà l'éternité de bonheur promise. Mais s'endormir le coeur brisé, s'endormir sur le sépulcre même qui couvrait le corps de son bien-aimé, et sur ce lit nuptial oublier dans le sommeil qu'il était mort, penser à lui, le voir souriant et beau, dans toute la fierté de sa jeunesse, dans toute la noblesse de son amour; voilà le rêve qui l'épouvantait, car il lui paraissait un sacrilège.

… To die; to sleep;—
To sleep! per chance to dream!…

Était-ce un rêve?

Il lui semblait qu'une voix déchirante qui appelait au secours sortait du fond des entrailles de la terre, et que cette voix était celle de Jean…

Le paysan et Jacqueline revinrent. La jeune fille n'osa point leur parler du cri qu'elle croyait avoir entendu. Elle le prenait pour un effet du délire constant auquel elle était en proie. Son coeur avait été assailli de trop de coups successifs pour rester ouvert à l'espérance. Son espérance était bien morte!

Tout à coup, le même gémissement qui avait frappé l'oreille de Fernande se renouvela. Les trois êtres humains penchés sur les ruines demeurèrent muets de stupeur… Les deux femmes se regardèrent secouées de pensées diverses. Quoi! Jean-Nu-Pieds vivrait!… L'une et l'autre n'osaient s'avouer ce qu'elles pensaient. Mais si Fernande avait pu comprendre le regard haineux que lui jeta la Pâlotte, elle aurait frémi.

—Il n'y a pas à hésiter, dit le paysan, nous n'aurions fini notre besogne qu'à la nuit avancée; mais maintenant un retard peut tuer ceux qui survivent.

—Que voulez-vous faire?

—Aller à la ferme.

—Quoi! vous?…

—Mam'zelle, je sais ce que je dis. C'est sérieux, je vous le jure.

—Parlez vite!…

—Quand je serai retourné à la ferme, je dirai aux compagnons de venir, et, à nous tous, nous aurons vite creusé un trou assez grand.

—Partez vite! reprit Fernande.

Le paysan s'élança en courant et disparut derrière un monticule de la lande.

Restées seules, les deux jeunes femmes ne voulurent pas se reposer. L'amour emporté de l'une avait autant de vaillance que l'amour chaste de l'autre.

Au bout d'une demi-heure, les ouvriers de la ferme parurent. Ils portaient des pelles et des pioches sur leurs épaules. C'étaient des fidèles: quel était le paysan qui ne fût pas royaliste en Bretagne?

Ceux qui n'étaient pas de corps avec les Vendéens étaient avec eux de pensée. Les gars eurent bientôt mis habit bas. Jacqueline et Fernande furent chargées de veiller sur la route. Quand ils n'étaient que trois, leur travail ne courait aucun risque d'être interrompu.

Mais, maintenant qu'ils étaient une dizaine, des soldats pouvaient passer, et se demander ce que faisait là ce rassemblement à une pareille heure?

La besogne fut vivement attaquée. A mesure que les gars creusaient, on entendait se reproduire plus perçant le cri d'appel qui avait déjà frappé l'oreille de Fernande.

De temps en temps, la jeune fille ou Jacqueline venait en courant pour voir si l'espérance soudaine que Dieu leur envoyait se réalisait.

Tout à coup, sous un amoncellement de moellons, on découvrit le souterrain dans lequel les héros étaient ensevelis.

Il faudrait une heure, peut-être, pour le percer, attendu que plus on enfonçait, plus les pierres et la terre étaient brûlantes. Les travailleurs pouvaient craindre à chaque instant qu'un des leurs fût blessé.

Ils avançaient.

La charrette portait à dix ou quinze mètres plus loin les détritus calcinés qu'on sortait du trou.

La voix gémissait et parlait toujours.

—Tenez, écoutez, mam'zelle, dit le paysan, pendant qu'elle était venue, anxieuse, se joindre un moment à eux.

Fernande écouta…

Oh! qui pourrait peindre l'expression déchirante de son visage, pendant qu'elle restait là, l'oreille tendue, sachant bien que sa destinée entière était dans ce qu'elle allait entendre!

Le son venait à elle, léger, et comme affaibli par la distance et la terre qui l'étouffait à moitié. La jeune fille se coucha à terre, malgré le paysan qui craignait que ce sol enflammé l'aveuglât.

Elle entendit nettement ces mots:

—Vite… vite… nous mourons!

Une double idée frappa tous ces hommes. Évidemment les chouans savaient qu'on venait à leur secours, puisqu'ils disaient:

—Vite!… vite!…

Mais la voix ajoutait:

—Nous mourons!

Arriverait-on à temps?

Le labeur recommença, continué avec une violente énergie. Fernande souffrait mille morts. Quand elle avait reçu la fatale nouvelle, quand Son Altesse madame la duchesse de Berry avait daigné apporter à la pauvre enfant, non une consolation, mais un appui, oh! certes alors un violent désespoir l'avait torturée! Mais depuis que la pensée folle lui était venue que son bien-aimé pourrait vivre, elle croyait que, perdre cette espérance, ce serait le perdre, lui, une seconde fois.

C'était solennel à voir ces hommes creusant le sol avec acharnement, cette jeune fille pâle comme la statue de marbre d'une tombe, qui les contemplait de ses yeux égarés; et à quelques pas, cette autre femme qui sondait l'horizon, pour voir si les soldats ne viendraient pas rendre à la mort leurs ennemis que l'on voulait lui arracher.

L'appel des chouans se faisait entendre plus rare et plus faible toujours.

—Vite!… vite! disait Fernande, répétant les paroles qu'elle avait entendues.

La nuit était tombée, un peu claire. L'oiseau chantait à dix mètres de ce tombeau et de ces hommes qui le forçaient de rendre sa proie, l'oiseau, ce doux ignorant des carnages humains et des souffrances terrestres.

Fernande s'agenouilla, tordant ses mains:

—O mon Dieu! murmura-t-elle, ô mon Dieu! vous les sauverez… Vous ne pouvez pas nous avoir mis au coeur une pareille joie pour l'en arracher!… Ayez pitié d'eux, ayez pitié de nous… Songez que ceux qui sont couchés là-dessous étaient des meilleurs parmi vos enfants… Songez qu'en leur rendant la vie vous la rendrez à des filles, à des soeurs, à des mères… à des fiancées, qui pleurent à présent, mais qui seraient les plus heureuses de vos créatures!

Fernande avait parlé à voix haute. Pour ces paysans de Bretagne, la prière est un soutien et une force. Le trou se creusait; mais il devenait de plus en plus difficile et dangereux. Cependant rien ne faisait prévoir que les paysans seraient troublés dans leur sainte besogne. Jacqueline restait immobile sur la route, interrogeant l'horizon.

—Vite!… vite!… râla cette voix humaine qui gémissait.

La jeune fille laissa tomber sa tête dans ses mains. Son angoisse effrayante augmentait.

Quoi! on n'arriverait peut-être pas à temps; on pourrait ne pas les sauver!… C'était impossible! Dieu ne le permettrait pas.

La voix d'appel se faisait entendre de plus en plus éteinte; et cependant le trou creusé augmentait toujours. Une heure! le paysan avait dit: une heure! Mais avant une heure, ils seraient morts, étouffés; est-ce que depuis la veille au matin ils ne souffraient point dans ce tombeau creusé par leur vaillance et leur dévouement? Non, il ne faudrait pas une heure! Ils allaient être délivrés, rendus à la vie, quand Jacqueline accourut, pâle et anxieuse.

—Qu'y a-t-il? demanda l'un d'eux.

—Les soldats!

La Pâlotte étendit la main vers Clisson.

Ces deux mots tombèrent sur ces têtes comme un poids terrible.

—Les soldats! répéta-t-elle.

—Où?

—Tenez!

Un paysan se détacha et alla regarder dans la direction qu'indiquait la jeune femme.

Il revint, affolé:

—Oui, les soldats, ils approchent…

Un des gars jeta un coup d'oeil sur leur petite troupe.

Ils étaient dix..

—Sont-ils nombreux? demanda-t-il.

Sa voix était rauque et sa main se crispait sur le manche de sa pioche.
On sentait qu'il aurait voulu pouvoir les combattre.

—Ils sont trente!

—Trente!

Il y eut un silence.

—Dans combien de temps seront-ils ici?

—Dans un quart d'heure.

—Travaillons un quart d'heure, nous verrons ce qu'il faudra faire après.

Ils creusèrent environ un mètre avant que les soldats apparussent en vue.

—Cachons-nous! dit Fernande.

Ces ruines dressaient leurs murailles démantelées. Chacun d'eux se plaça derrière, et un silence profond régna. Ce silence ne fut troublé que par la voix d'appel qui disait:

—C'est fini… c'est fini… nous mourons.

Fernande faillit jeter un cri qui les aurait livrés, quand elle entendit ces mots. Quoi! ils seraient perdus les héros qu'on pouvait sauver, ils seraient perdus parce que des soldats auraient passé sur la route…

La vie humaine se compose d'émouvantes et terribles situations. Les hommes qui étaient ensevelis dans ce sépulcre n'étaient plus séparés de la vie, de l'air, que par un étroit obstacle, et cet obstacle on ne pouvait le renverser.

Cependant les soldats marchaient sur la route parallèlement aux ruines. Ainsi que l'avait dit le paysan, ils étaient trente. A les voir insouciants et gais, on devinait aussitôt qu'ils ne se doutaient pas qu'un terrible drame se jouait si près d'eux.

L'affaire du château de la Pénissière était devenue fameuse en quarante-huit heures. Les trente soldats et le lieutenant qui les commandait s'arrêtèrent pour regarder la place où s'était livré ce fameux combat…

—Alors ils sont enterrés là dedans, dit l'un?

—Oui, reprit un autre.

—Ils doivent avoir chaud!

—Pauvres gens! murmura un sergent en mâchant sa moustache grise.

Les soldats étaient impressionnés malgré eux.

Les gars breton, eux, frémissaient. Chaque instant passé pouvait tuer les Vendéens. La phrase du soldat:

«—Ils doivent avoir chaud!» prenait pour eux une épouvantable signification. Et si l'officier ou l'un de ses hommes entendait l'appel déchirant poussé par la voix!

Hélas! ce n'était même plus un appel. C'était un gémissement sourd et profond, un râle effrayant qui perçait la terre, comme la parole d'un mort!

L'officier s'était approché des ruines, examinant curieusement… Il crut entendre un gémissement, lui aussi.

—Halte! cria-t-il.

Les soldats écoutèrent.

—Écoutez-donc, les enfants, dit-il? Est-ce que vous n'entendez rien?…

VIII

LA DÉLIVRANCE

Il y eut quelques instants d'un émouvant silence. Les soldats écoutaient, allongeant leurs têtes, et tâchant de percevoir ce bruit dont leur avait parlé le lieutenant.

Oh! l'angoisse qui serrait en ce moment le coeur de Fernande! Elle crut mourir. La faible, mais héroïque jeune fille était de ces femmes que la vie ordinaire trouve craintives, mais que le coeur grandit.

Enfin le lieutenant s'écria:

—Je me serai trompé… en route!

Un des soldats entonna la chanson avec laquelle les troupiers d'alors aidaient à leur marche: les notes cadençaient le pas.

Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette,
Ah! tu sortiras de ces choux-là!

Le refrain banal et vulgaire de cette ronde éclatait comme un étonnant contraste au milieu du drame. Il détonnait.

On les vit s'enfoncer un à un dans l'ombre de la route, répétant en choeur:

Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette,
Ah! tu sortiras de ces choux-là!

A peine se furent-ils éloignés, que derrière chaque ruine les gars se dressèrent.

—Ah! que Dieu les sauve! s'écria Fernande.

Le gémissement qui avait frappé l'oreille du lieutenant était le dernier qui se fût fait entendre. On ne distinguait plus rien. La sueur au front, exaspérés et terrifiés en même temps, chacun de ceux qui étaient là creusait avec un acharnement nouveau.

—Entendez-vous l'appel? dit Fernande.

—Non!

Le trou s'agrandissait toujours. Un homme aurait disparu deux fois dans l'excavation formée. La jeune fille répétait:

—Entendez-vous?

Et toujours un des gars lui répondait ce même mot fatal qui navrait:

—Non.

Enfin, le terme de cette émouvante besogne arriva. Le dernier moellon fut arraché. Le souterrain apparut dans sa largeur, et au milieu, étendus dans toutes les positions, entremêlés pour ainsi dire les uns aux autres, les six hommes couchés. Quel horrible tableau! Ils paraissaient morts. Leurs visages pâles étaient tachés de marbrures rouges, produites par les étincelles de l'incendie. Les cheveux à moitié brûlés couvraient le front. L'un d'eux avait une blessure à la tempe qui sillonnait la figure et descendait au menton. Les mains se crispaient désespérément sur les crosses de leurs fusils.

—Morts! morts! s'écria Fernande.

Les gars descendirent et transportèrent chacun des six Vendéens. Le souterrain avait-il donc été leur tombe? Peut être eût-il mieux valu pour eux mourir d'une balle comme Grandlieu et Girardin?

Quand le souterrain fut vide, on put comprendre comment ce drame s'était passé. Le sous-sol, où les Vendéens s'étaient réfugiés, n'était en quelque sorte qu'une excavation au-dessus des fondations mêmes du château. Quand elle s'écroula, ils tombèrent dans ces fondations; les moellons amassés, les décombres de toute espèce en avaient muré les extrémités. Ils étaient dans un sépulcre…

On essayait de les rappeler à la vie.

Penchée sur Jean-Nu-Pieds, Fernande lavait à grande eau le visage de son fiancé. Mais le marquis restait immobile et rigide.

Henry de Puiseux semblait raidi déjà par la mort. Son visage et celui de Jean n'avaient subi que quelques blessures sans importance. Mais on voyait à l'épaule un caillot de sang. La jambe gauche était cassée.

Aubin Ploguen était horrible à voir. Un de ses yeux était crevé. Sa figure n'était qu'une plaie. Un faible soupir soulevait sa poitrine. Quant aux trois autres, ils étaient morts, sans qu'on pût même espérer se tromper. Louis de Semeuse a la poitrine trouée d'une balle; Darvenat, ce sublime clairon, avait le crâne fendu en deux. Sans doute que dans leur chute une pierre sera venue le fracasser contre les parois. Albert Devismes est celui dont la tempe est sanglante. Hélas! lui aussi est mort.

—Il respire! murmura Fernande.

—Oh! mon Dieu, dit-elle d'une voix haletante. Oh! mon Dieu, soyez béni.
Vous avez eu pitié de lui et de moi!

Henry de Puiseux et Aubin Ploguen, les deux seuls survivants avec Jean-Nu-Pieds de cette effroyable aventure, paraissaient perdus. Un des gars fut expédié à la ferme, pendant qu'on recommençait à laver les blessures des trois chouans. Il revint au bout d'une demi-heure, conduisant une charrette remplie de paille et traînée par un attelage de boeufs. Pendant cette absence, Henry avait ouvert les yeux. Un faible sourire éclaira sa figure, quand il aperçut autour de lui la campagne parsemée de genêts et de bruyères, quand ses poumons purent respirer le grand air de la délivrance. Aubin, lui, râlait. On le transporta dans la charrette le premier.

Jean était le moins dangereusement atteint.

A part les brûlures de l'incendie, il n'avait aucune blessure. Sans doute, le manque d'air seulement l'avait terrassé; l'atmosphère étouffante du souterrain succédant à l'air vicié, respiré au milieu des flammes, suffisait à le tuer.

Mais Dieu avait écouté les prières de la jeune fille et il vivait!

Les paysans entourèrent la charrette et reprirent le chemin de la ferme, où l'on transportait les blessés. Fernande, appuyée d'une main au rebord du bois, ne perdait pas des yeux celui dont elle s'était crue séparée pour toujours. Jacqueline, elle, restait silencieuse et sombre. Fernande ne se rappelait plus ce que la Pâlotte lui avait dit:

—«Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe, que vivant et ton époux!»

Si elle se fût rappelé ce blasphème, elle aurait compris la lueur fauve allumée dans les yeux de la jeune femme.

Il était près de minuit quand on arriva à la ferme. Le gars qui était venu y chercher les charrettes avait expliqué ce qui se passait. Trois lits étaient préparés où l'on coucha les Vendéens, après qu'on eut expédié à Clisson chercher un médecin.

Cette ferme était grande et spacieuse. Elle appartenait à de riches paysans, absolument dévoués à la cause royaliste, et qui l'exploitaient de père en fils depuis de longues années. Les blessés devaient donc y trouver tous les secours nécessaires et toutes les assurances de sûreté.

Car il ne fallait pas les croire sauvés, pour avoir réussi à les sortir de ce tombeau, fumant encore, de la Pénissière! L'autorité militaire dormait les yeux ouverts, et le général Dermoncourt ne plaisantait pas.

Il fut donc décidé que l'excavation produite dans les décombres du château serait comblée à nouveau avec les pierres calcinées qu'on en avait retirées. Des soldats, comme pendant cette même soirée, pouvaient passer par là et voir ces fouilles. De là à tout deviner il n'y avait qu'un pas. Et si on les découvrait, les Vendéens mourraient fusillés.

Arrivée à la ferme, Fernande était tombée presque évanouie. Depuis quarante-huit heures elle n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi. Était-ce donc du sommeil, ce délire qui pendant une demi-heure s'était emparé d'elle, quand elle avait fermé les yeux sur les ruines?

Le paysan de Rassé dit deux mots tout bas à la femme du fermier, qui eut les larmes aux yeux en connaissant l'indomptable force de cette enfant qu'un rien semblait devoir briser.

Elle prit elle-même la jeune fille dans ses bras, soutenant sa marche qui chancelait, et la conduisit dans une grande chambre où on la coucha. Fernande s'endormit là d'un profond sommeil. Elle pouvait rêver! la joie lui était rendue.

To die, to sleep;— To sleep!—per chance to dream!

Le rêve désespéré de ses premières heures était fini. Il ne lui revenait plus que comme un de ces monstrueux cauchemars que font évanouir les premières lueurs de l'aube.

Pendant ce temps-là que faisait Jacqueline? La jalousie la tenait éveillée, bien que la fatigue lourde fermât ses paupières malgré elle.

Dans la pièce qu'on lui avait donnée pour prendre aussi un repos nécessaire, elle s'était jetée tout habillée sur son lit.

Jean-Nu-Pieds vivait!

Il vivait! c'est-à-dire qu'il était libre désormais, et qu'il épouserait Fernande. A la seule pensée de ce bonheur permis qui attendait les jeunes époux, un flot de sang plus chaud montait à son coeur. La colère faisait le duo de sa jalousie. Jean-Nu-Pieds vivait!

Mais la nature féminine dut céder à l'épuisement. Elle s'était soulevée à demi sur sa couche pour songer. Le sommeil la terrassa. Elle retomba vaincue et s'endormit comme sa rivale.

Le voyageur qui, passant sur la route à cette heure avancée, aurait vu la ferme se dresser dans la nuit, entourée de son rideau d'arbres blanchis par la lune, eût cru que c'était là l'asile du calme et du repos. La maison grise disparaissait presque, enfouie dans la verdure assombrie. Pas un cri ne sortait de ces bâtiments, pas une lumière ne brillait derrière les vitres.

Il aurait cru que là était le bonheur… et là s'agitaient pourtant les trois plus grandes passions, bonnes ou mauvaises, de la vie humaine, c'est-à-dire la haine, la jalousie et l'amour.

* * * * *

Le soleil était déjà haut dans le ciel que Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen et Henry de Puiseux dormaient encore. Le médecin de Clisson était venu et avait interrogé leur sommeil. Aubin et Henry étaient gravement atteints, surtout le paysan; mais il croyait pouvoir répondre de leur vie. Quant au marquis de Kardigân, ses brûlures ne seraient pas longues à disparaître. S'ils étaient restés une heure de plus sous les décombres, disait-il, le manque d'air les aurait asphyxiés.

Dans la matinée arriva un express de Madame, prévenue aussitôt de l'événement. Elle ordonnait que les cadavres de Louis de Semeuse, de Darvenat et d'Albert Devismes fussent transportés à Rassé, où toute la petite armée vendéenne leur rendrait les honneurs suprêmes.

Quand Fernande s'éveilla, elle apprit tout cela, et remercia Dieu du fond du coeur. On lui dit que Jacqueline avait disparu: ce départ l'étonna, mais elle n'y attacha aucune importance.

La jeune fille entra dans la chambre où reposait le marquis de Kardigân. Jean-Nu-Pieds dormait encore. Elle s'assit au pied du lit de son fiancé et le veilla.

Trois heures se passèrent, pendant lesquelles Fernande épia le retour de la vie chez celui qu'elle aimait par-dessus tout.

Jean ouvrit faiblement les yeux. Lui aussi croyait sortir d'un affreux cauchemar. Il aperçut la jeune fille près de lui.

—Fernande!… murmura-t-il.

Et il se laissa aller au bonheur de vivre et d'être aimé.

IX

CELUI QUI GUETTAIT

Jacqueline était partie en effet. Que lui était-il arrivé?

Si l'amour est une passion douce, la jalousie est une passion violente. La jeune femme s'était endormie après Fernande: elle s'éveilla avant elle. Elle ouvrit la fenêtre et songea. Comme la destinée secouait sa vie, quel présent différent de son passé! Ainsi que le rêveur musulman qui se demandait toujours s'il ne prenait pas la réalité pour le rêve, elle se disait que ce ne devait plus être la même femme; par quels jeux du hasard l'ouvrière de Lille, l'espionne de la police de M. Jumelle était-elle devenue la Vendéenne de l'heure présente?

Un des hommes les plus spirituels de France—le plus spirituel peut-être—qui oublie trop pour la prose qu'il fut un des plus charmants poëtes de ce temps-ci, a écrit ce beau vers digne de Lamartine, et que Musset eût signé:

«…La Providence?
C'est ce que le vulgaire appelle le hasard!»

Alphonse Karr, en parlant ainsi, semble penser à ces âmes qui, reconnaissant la destinée, refusent de s'incliner devant elle.

Jacqueline souffrait. Elle aimait Jean-Nu-Pieds, et cependant elle se disait qu'elle ne s'était pas abusée en le préférant mort qu'heureux avec sa rivale.

Le soleil n'était pas levé; il faisait ce demi-jour, connu des travailleurs, qui éclaire chaque objet d'une teinte pâle, comme s'il ne les colorait qu'à regret.

Tout à coup elle crut voir remuer doucement le feuillage à quelques pas d'elle. La fenêtre était peu éclairée. Le regard de Jacqueline plongeait dans les massifs de verdure.

Elle regarda plus distinctement, et aperçut nettement la silhouette d'un homme, qui se détachait en gris sur le fond du massif. Alors la même idée qui lui était déjà venue passa de nouveau dans son esprit.

Elle se rappela cet homme inconnu qui, dans la lande de Château-Thibaut, avait voulu enlever la jeune fille; elle se rappela cette apparition entrevue dans la ferme de Rassé, quand Madame était venue apprendre le sanglant dénoûment du combat de la Pénissière.

Les philosophes ont discuté toujours, et en tout temps, sur la spontanéité du bien et du mal dans les esprits. Ils auraient dû reconnaître que le mal y germe plus aisément que le bien. La première pensée de Jacqueline fut une pensée juste, à son point de vue. Elle voulut trouver un allié, peut-être un vengeur, dans ce guetteur mystérieux qui espionnait Fernande.

Doucement, sans bruit, elle descendit l'escalier qui menait de la grande cuisine aux chambres de la ferme, et tourna la porte de bois sur ses gonds. Devant elle s'étendait le jardin. Elle y entra. Elle marcha droit au taillis. Il lui sembla qu'un frôlement de branches décelait que sa présence y était connue. Mais elle souleva les branches et se glissa sous les arbustes.

Elle ne s'était pas trompée. Un homme était là; il fit un mouvement de retraite quand il aperçut Jacqueline. Mais celle-ci lui prit le bras et dit avec fermeté:

—Je viens pour vous!

L'homme la regardait de l'air contrarié d'un espion qui se voit découvert.

—Je viens pour vous, répéta la jeune femme; vous n'avez rien à craindra de moi. Je suis peut-être votre amie.

À coup sur, cet individu n'était pas un habitant du pays, bien qu'il portât le costume de paysan. Ses mains n'étaient pas rudes comme celles des gars bretons.

—Écoutez-moi bien, continua la Pâlotte, je vous connais; je sais ce que vous voulez. Ne vous ai-je pas surpris deux fois déjà guettant et espionnant? Vous surveillez mademoiselle Grégoire. Eh bien! je vous propose de vous la livrer.

Jacqueline parlait là un peu au hasard. Elle ne pouvait rien savoir, mais ses pressentiments, accrus par la jalousie, lui disaient qu'elle ne se trompait pas.

L'homme ne la quittait pas des yeux. Il paraissait vouloir creuser jusqu'au fond de l'âme de celle qui lui parlait, pour savoir s'il pouvait se fier à elle. Jacqueline ne baissa pas son regard sous le sien, et le soutint avec tranquillité.

L'homme se pencha en dehors du taillis pour voir si personne ne venait, et lui dit:

—C'est bien. Suivez-moi!

Quelques instants après, ils débouchaient ensemble sur la route.

Pas une nouvelle parole ne fut échangée entre eux. Ils se comprenaient: l'un demandait qu'on trahît, l'autre voulait trahir; il n'était pas besoin qu'ils s'expliquassent davantage.

L'individu marchait si rapidement que la Pâlotte avait peine à le suivre. Il s'arrêta devant un des petits bois qui entouraient la ferme et siffla.

Un sifflement aussi léger que le sien lui répondit. Il resta immobile, muet toujours. Quant à Jacqueline, elle ne cherchait même pas à avoir une explication sur les choses étranges qu'elle voyait.

Depuis les jours passés en Bretagne, elle avait pris l'habitude du mystère. Presque aussitôt, les feuilles s'agitèrent, et un autre homme, également vêtu en paysan, parut tirant par la bride un cheval attelé à un cabriolet.

Le cabriolet entra sur la route. Le second individu s'installa sur le siège, pendant que le premier dit à Jacqueline:

—Montez!

Et venait ensuite se mettre auprès d'elle dans le fond de la voiture.

Puis ils partirent rapidement.

* * * * *

La Pâlotte n'avait même pas songé à demander où on la conduisait. Peu lui importait, au reste. Elle n'avait qu'un but, se venger de Fernande.

Que lui avait donc fait la chaste jeune fille, sinon d'être aimée? Mais la haine ne raisonne pas. Elle se disait que, dans la barque trouée, sur le lac de Grandlieu, elle avait tenu entre ses mains la vie de sa rivale. Elle aurait pu la noyer, s'en débarrasser à jamais: elle n'avait pas voulu.

Elle avait cédé à un stupide sentiment de pitié. Comme elle s'en voulait! Le cabriolet courait rapidement. Où la menait-on? Il traversa les sentiers qui avoisinent Clisson et prit la grande route royale de Nantes. À une heure de l'après-midi, les voyageurs entrèrent dans la capitale de la Loire-Inférieure.

Les ponts de Cé étaient couverts de promeneurs, ou, pour mieux dire, de badauds.

Les uns regardaient en l'air, les autres regardaient en bas. Évidemment, il avait dû se passer quelque événement extraordinaire.

Seulement, comme tous les badauds du monde, ceux-ci n'étaient pas d'accord sur la nature de cet événement.

Les voyageurs ne prêtèrent qu'une médiocre attention à cette foule curieuse. En partant, quelques phrases engageantes arrivèrent jusqu'à leurs oreilles.

—C'est un homme.

—Non, c'est une femme.

—Moi, je té dis que c'est un homme.

—Moi, je té dis que c'est une femme!

Naturellement les deux gaillards qui avançaient ainsi une opinion aussi opposée sur le sexe du héros de l'événement se donnaient un coup de poing, argument ad hominem, qui aurait raison de tous les dialecticiens entêtés.

Une commère se chargeait de les mettre d'accord, et disait:

—C'est un enfant.

Alors la discussion reprenait:

—C'est un homme!

—C'est une femme!

—Je té dis que c'est un homme.

—Je té dis que c'est une femme.

Et la commère ajoutait:

—Je té dis que c'est un enfant.

Nous saurons tout à l'heure à quoi nous en tenir. Pour l'instant,
suivons Jacqueline et son guide. Le cabriolet s'arrêta rue
Jean-Jacques-Rousseau, près de la place où est maintenant le
Grand-Théâtre, croyons-nous, devant un hôtel garni de modeste apparence.

—Veuillez entrer, madame, dit l'espion à Jacqueline, en lui montrant ce réduit à peine meublé, qui sert de salon de conversation aux voyageurs dans les hôtels de province.

Puis, sans ajouter un mot de plus, il se glissa dans l'escalier et disparut.

Jacqueline était obligée de s'avouer que l'aventure prenait une mystérieuse et bizarre tournure. Son guide ne lui avait pas dit un seul mot pendant toute la durée du trajet, et, arrivé à Nantes, il la laissait tout à coup dans un salon d'hôtel, sans s'expliquer davantage.

Un grand bruit qui se fit dans la rue l'arracha pour quelques minutes à sa préoccupation. Elle leva les yeux et vit passer une troupe d'hommes qui portaient sur une civière un individu couché dont elle ne voyait pas le visage, caché qu'il était par une serviette.

Le cortège passa, et enfin s'éloigna sans qu'elle songeât même à demander quel était cet homme. Pouvait-elle donc croire qu'un simple accident eût de l'influence sur ce qu'elle voulait tenter? Son guide d'ailleurs reparut.

—Veuillez monter, madame, dit-il du même ton qu'il avait prononcé déjà:
«Veuillez entrer.»

Il la conduisit au premier étage, et s'enfonça, toujours suivi d'elle, dans un de ces corridors de maisons meublées où chaque chambre a un palier communiquant avec les autres. Il s'arrêta devant celle portant le numéro 17 et ouvrit la porte. Jacqueline pénétra dans une pièce obscure, malgré le grand et chaud soleil qui inondait la rue de ses rayons. Un bon bourgeois, d'apparence calme et honnête, était assis à une table et écrivait. Il ne retourna pas la tête, mais dit tranquillement:

—Elle est là!

—Oui, monsieur.

—Bien! Va-t'en, mon garçon.

L'homme se leva. Quand celui-ci eut disparu, il regarda Jacqueline. Un mouvement aussitôt réprimé indiqua sa surprise. Lui voyait son visage, parce qu'il était éclairé par le faible jour qui perçait à travers les rideaux de la fenêtre.

—Bonjour, chère baronne, dit-il. Je ne m'attendais certes pas à avoir le plaisir de vous retrouver ici!

En même temps Jacqueline put reconnaître «le bon bourgeois.»

C'était M. Jumelle.

X

LES DEUX COMPLICES

Le premier mouvement de Jacqueline fut de s'enfuir. Le sous-chef de la police politique l'avait trop fait souffrir, quand il la tenait en son pouvoir, pour qu'elle voulût se retrouver en face de lui. Mais elle ne put le faire. Déjà M. Jumelle tapotait doucement, paternellement, sa main entre les siennes.

—Que je suis heureux de vous revoir, chère enfant! lui dit-il.

—Monsieur…

—Je vous intimide donc toujours?

Et, en parlant ainsi, M. Jumelle grattait son nez, ce qui était chez lui, si le lecteur se le rappelle, l'indice d'une joie exhilarante.

—Vous avez tort, continua-t-il avec la plus grande douceur. Je suis votre ami. Comme ça, vous n'aimez pas cette pauvre mademoiselle Grégoire?

La question était brusquement posée sous son vrai jour. Jacqueline était une femme forte, elle se remit promptement. Puis la pensée de Fernande la ramenait à sa haine, à sa jalousie, et, tout autre sentiment, crainte ou rancune, disparaissait devant ceux-là.

Elle regarda fixement M. Jumelle, qui souriait toujours.

—Oui, je la hais! dit-elle.

—Bravo! Je retrouve enfin mon enfant chérie, mon élève adorée, l'orgueil de mes vieux ans; cette baronne de Sergaz, qui serait devenue fameuse!

—Je suis venue ici de bonne volonté, monsieur, répliqua Jacqueline. Il se trouve que c'est vous que j'y rencontre: je ne le regrette pas. Mais, croyez-moi, ne parlons pas du passé. J'en ai plein le coeur! Et pour finir ce que j'ai commencé ici, il ne faut pas que vous m'abreuviez dès l'abord du dégoût de moi-même!

—Bien dit… bien dit! approuva M. Jumelle. Ah! chère enfant aimée, quel dommage que vous m'ayez quitté. Avec quelques conseils, avec un peu de mollé, de coulant, de on dans le caractère, vous seriez devenue une… comment dirais-je?… une baronne tout à fait remarquable!

—Baronne signifie espionne, n'est-ce pas?

Eh bien, vous avez tort; je vous le répète, laissons de côté un passé qui m'écoeure, bien que le présent ne vaille pas beaucoup mieux. Mais au moins, je me venge, maintenant, cela vaut mieux!

—Vous haïssez cette pauvre mademoiselle Grégoire?

—Oui…

—Que voulez-vous faire?

—Vous la livrer.

—Très-bien! Très-bien!

—Écoutez-moi. C'est un marché que je vous propose. J'ignore quel intérêt, vous, le sous-chef de la police politique, vous avez à vous emparer d'elle, mais si je consens à vous la vendre, je veux qu'on me la paye.

—Parlez.

—Que voulez-vous en faire?

—Ah! ah! petite curieuse!

Les façons outrageusement paternelles de M. Jumelle révoltaient autrefois Jacqueline. Mais elle n'était pas femme à reculer pour si peu, quand il s'agissait pour elle d'assouvir sa jalousie. Elle reprit:

—Je veux savoir ce que vous en ferez.

—Pourquoi?

Elle plissa dédaigneusement les lèvres.

—Parce que cela me plaît.

—Toujours fière. Un beau sang! un beau sang! Continuez.

—Je n'ai pas à continuer. Je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire. C'est à vous à parler, au contraire.

—Bien! très-bien! «J'attends!» Dorval ne dirait pas mieux. Vous ne connaissez pas Dorval? C'est une débutante, et qui sera grande un jour, je vous en réponds!

Jacqueline souffrait évidemment de ce bavardage papelard du vieil agent de police.

Elle savait que M. Jumelle avait coutume de chercher à détourner toujours son interlocuteur du véritable sujet de la conversation, quand il s'agissait pour lui de le faire consentir à quelque chose qu'il lui refusait.

—J'attends! dit-elle encore.

—Bravo! bravo!

Elle fit un geste de colère.

—Je vous connais et vous me connaissez, dit-elle froidement. Donc, trêve à des artifices superflus. Vous ne me tromperez pas plus, que je n'ai, moi, l'espérance de vous tromper. Je suis ici pour conclure un marché, rien de plus, rien de moins. Donc, hâtez-vous, ou je pourrais me lasser.

—Mon enfant se fâche.

—Monsieur!

—Ce n'est pas bien; non, non, ce n'est pas bien.

—Assez! vous dis-je.

Et comme, en disant ces mots, Jacqueline avait feint de se lever comme pour interrompre la conversation, M. Jumelle la prit par la main, et rudement la força de se rasseoir.

—J'en suis fâché, ma belle, reprit-il avec dureté, mais vous on passerez par où je voudrai.

—Ah!

—C'est comme cela! J'ai bien voulu, oubliant votre fuite indigne, commencer par vous traiter comme mon… mon enfant chérie… mais puisque vous me forcez de me rappeler… je me rappelle.

Jacqueline fit un mouvement d'épaules d'une souveraine insolence.

—Vous êtes venue ici pour livrer mademoiselle Grégoire?

—Oui.

—De votre plein gré?

—Oui.

—Et vous croyez que vous pourrez m'imposer un marché… à moi! Jumelle!

—J'y compte!

—Tenez! vous êtes folle, on voit bien que vous m'avez perdu de vue pendant quelque temps; vous ne me connaissez plus.

—Moi, ne pas vous connaître! s'écria-t-elle d'une voix sombre. Oh! si, je vous connais. Vous êtes le misérable qui m'avez perdue, le maudit qui m'avez jetée dans la voie infâme où je suis! Sans vous je serais restée une humble et honnête ouvrière! sans vous je n'aurais pas goûté à cet inconnu de la vie qui m'a corrompue. Il faut des âmes si saines et si robustes pour résister à ce courant humain qui vous entraîne! Ah! tenez, abrégeons, car ma haine contre vous reviendrait et serait peut-être plus forte que celle qui m'a menée ici.

M. Jumelle ne s'attendait pas à cette résistance de la part de celle qu'il avait vue jadis si humble et si craintive devant lui. Abandonnant son geste de contentement il passa au geste d'ennui, c'est-à-dire qu'il cessa de se gratter le nez, pour se frotter le derrière de la tête.

—Ma toute belle, dit-il enfin, comprenez bien ce que je vais dire, car, vive Dieu! je ne le dirai pas deux fois, Je veux… entendez-vous?… je veux que vous me livriez la jeune fille sans conditions, et si vous refusez…

—Si je refuse?

—Un mot au commissaire de police (il demeure à côté)… et je vous fais arrêter. Ah! ah! vous pensiez qu'on vient se mettre entre les mains de M. Jumelle sans y laisser un peu de sa laine! Quel costume portez-vous, s'il vous plaît? un costume de paysanne! Êtes-vous paysanne bretonne? Non. Donc, primo, vous êtes déguisée, et, déguisée en ce pays, à cette époque, cela peut mener loin. Secundo, où vous a-t-on trouvée? avec les brigands[2]. Croyez-vous que cela ne constitue pas des charges assez fortes contre vous? Aussi le commissaire de police vous arrêtera sans hésiter… Et savez-vous où cela vous mènera? comme je vous le disais… pour le moins à Saint-Lazare!

A sa grande surprise, le sous-chef de la police politique vit que Jacqueline avait subi son petit discours, sans témoigner la moindre émotion. La jeune femme était immobile et muette. Ses yeux calmes et froids se fixaient sur lui avec tranquillité. Il crut que, probablement, elle n'avait pas tout à fait compris.

—A Saint-Lazare, ma belle, à Saint-Lazare!

—Faites!

Pour le coup, M. Jumelle fut démonté. Cela dépassait les bornes.

—Que m'importe? dit-elle. La liberté, croyez-vous donc que j'y tienne?
Qui sait, ce serait peut-être le salut pour moi que la prison! Faites!

De nouveau, l'agent supérieur de la rue de Jérusalem se gratta le derrière de la tête. Il était gêné, trop gêné. Il avait inutilement effrayé Jacqueline, il courait le risque de ne plus rien obtenir d'elle. Alors ce prodigieux comédien eut un de ces revirements soudains, auxquels il excellait.

—Quoi! vous avez pu prendre au sérieux papa Jumelle? Vous menacer, vous, mon enfant de prédilection? Oh! non, non, non, c'était une simple plaisanterie. Je suis votre ami… votre meilleur ami…

—Alors vous ferez ce que je vous demande.

—Vous m'avez demandé quelque chose? dit-il ingénument.

—Que voulez-vous faire «d'elle?»

M. Jumelle était navré. Il voyait que décidément Jacqueline était devenue «très-forte;» il n'obtiendrait rien d'elle avant d'en avoir passé par où elle aurait voulu.

Il allait commencer son explication, quand on frappa à la porte.