IV
LA CARRIOLE ET KERSAC
Jean et Jeannot marchèrent quelque temps sans parler:
«Dis donc, Jean, dit enfin Jeannot, combien crois-tu qu'il nous faudra de jours pour arriver à Paris?
JEAN.
Je n'en sais rien; je n'ai pas pensé à les compter.
JEANNOT.
Combien ferons-nous de lieues par jour?
JEAN.
Cinq à six, je crois bien.
JEANNOT.
Mais cela ne nous dit pas combien il y a de lieues d'ici à Paris.
JEAN.
Nous aurions dû demander au monsieur voleur; il nous l'aurait dit.
JEANNOT.
Il n'en sait pas plus que nous. Ces gens riches, ça voyage en voiture; ils ne savent seulement pas le chemin qu'ils font.»
Une carriole attendait tout attelée devant une maison que les enfants allaient dépasser. Un homme sortit de la maison et s'apprêta à monter dans la carriole.
«Monsieur, dit Jean en courant à lui et en ôtant poliment sa casquette, pouvez-vous nous dire combien nous avons de lieues d'ici à Paris?
L'HOMME.
D'ici à Paris! Mais tu ne vas pas à Paris, mon pauvre garçon?
JEAN.
Pardon, monsieur; nous y allons, Jeannot et moi, pour rejoindre Simon et pour gagner notre vie; et nous voudrions savoir s'il y a bien loin et combien il nous faudra de jours pour y arriver.
L'HOMME.
Miséricorde! Mais vous ne comptez pas y aller à pied?
JEAN.
Pardon, monsieur; il le faut bien; nous n'avons pas les moyens d'y aller dans une belle carriole comme vous.
L'HOMME.
Mais, petits malheureux, savez-vous qu'il y a d'ici à Paris cent vingt lieues?
JEAN.
C'est beaucoup! Mais nous y arriverons tout de même. Bien merci, monsieur! Pardon de vous avoir dérangé.
L'HOMME.
Pas de dérangement, mon ami.... Mais, j'y pense, je vais à Vannes; montez dans ma carriole, c'est votre route, et cela vous avancera toujours de quatre lieues, car vous n'êtes guère à plus d'une lieue d'Auray.
JEAN.
Bien des remerciements, monsieur; ce n'est pas de refus.
L'HOMME.
Alors, montez vite et partons. Je suis pressé.»
Jean grimpa lestement et fit grimper Jeannot, qui n'avait pas dit une parole. Jean se mit près du maître de la carriole; Jeannot se plaça dans le coin le plus reculé. Le brave homme, qui recueillait les petits voyageurs, fouetta son cheval, et on partit au grand trot. Jean était enchanté; il n'avait jamais roulé si vite. Jeannot semblait effrayé; il se cramponnait aux barres de la carriole. Le conducteur se retourna et regarda attentivement Jeannot.
L'HOMME.
Ton camarade est muet, ce me semble?»
Jean rit de bon coeur.
JEAN.
Muet! Pour cela non, monsieur; il a la langue bien déliée. Il ne dit rien, c'est qu'il a peur.
L'HOMME.
Peur de qui, de quoi?
JEAN.
Je n'en sais rien, monsieur; il a toujours peur. Jeannot, réponds donc à monsieur, qui a la politesse de s'inquiéter de toi.
JEANNOT.
Que veux-tu que je dise? Je ne peux pas causer, moi, quand j'ai peur.
JEAN.
Là! Quand je disais qu'il a peur.
L'HOMME.
Et de quoi as-tu peur, nigaud?
JEANNOT.
J'ai peur de votre cheval qui court à tout briser, et puis j'ai peur de vous aussi. Est-ce que je sais qui vous êtes?
L'HOMME.
Comment? Polisson, vaurien! J'ai la bonté de te ramasser sur la route, et tu oses me faire entendre que je suis un mauvais garnement, un voleur, un assassin, peut-être. Si ce n'était ton camarade, je te flanquerais dehors et je te laisserais faire ta route à pied.
JEAN.
Oh! monsieur, pardonnez-lui! Il ne sait ce qu'il dit quand il a peur. C'est une nature comme ça? Il s'effraye de tout, et tout lui déplaît.
L'HOMME.
Pas une nature comme la tienne, alors: tu me fais l'effet d'être un brave garçon.
JEAN.
Dame! monsieur, je suis comme le bon Dieu m'a créé et comme maman m'a élevé. Je n'y ai pas de mérite, assurément. Le pauvre Jeannot, monsieur, il est un peu en dessous, un peu timide, parce qu'il a perdu sa mère, qui était ma tante; c'est ça qui l'a aigri.
L'HOMME.
Tant pis pour lui. Je ne veux seulement pas le regarder; son visage pleurard n'est pas agréable à l'oeil ni doux au coeur. Et quant à ce que disait ce polisson, qu'il ne savait pas qui j'étais, je m'en vais te le dire, moi. Je suis un fermier d'auprès de Sainte-Anne? je vais à Vannes pour acheter des porcs, et je m'appelle Kersac.
JEAN.
Merci, monsieur Kersac; nous sommes heureux de vous avoir rencontré. C'est une journée de route que vous nous avez épargnée.
KERSAC.
Je puis faire mieux que ça. Je passe deux heures à Vannes; j'en repars vers cinq heures pour aller à six lieues plus loin, à Malansac. Je puis vous mener jusque-là; ce sera encore une journée de sauvée. Nous serons avant huit heures à Malansac, où je couche; pour le coup, mon cheval aura fait ses douze lieues et bien gagné son avoine.
JEAN, tout joyeux.
Merci bien, monsieur. Si nous faisons souvent des rencontres comme celle d'aujourd'hui, nous ne tarderons pas à arriver à Paris.... Remercie donc, Jeannot.
KERSAC.
Laisse-le tranquille. Est-ce que j'ai besoin de son remerciement! C'est pour toi, ce que j'en fais; ce n'est pas pour lui.»
Jean eut beau faire des signes à Jeannot, il n'en put obtenir une parole. Kersac s'apercevait, sans en avoir l'air, du manège de Jean et de son air inquiet: il souriait et s'amusait à exciter les supplications muettes de Jean, en se retournant de temps en temps et en lançant à Jeannot des regards mécontents. Jean croyait découvrir de la colère dans les yeux menaçants de Kersac; il s'efforça de la détourner par des observations aimables sur la beauté du cheval, qui était bon, mais pas beau; ensuite sur la douceur de la carriole, qui les secouait comme un panier à salade; sur les charmes de la route, qui était une plaine aride.
Plus Kersac s'amusait des efforts visibles du pauvre Jean pour conjurer l'orage qu'il redoutait pour Jeannot, plus ses yeux devenaient terribles, plus ses lèvres se contractaient, plus son front se plissait; ses sourcils se fronçaient; sa bouche prenait un aspect presque féroce; sa main, dégagée des rênes, se crispait. Enfin, il arrêta son cheval et se retourna vers Jeannot. Le visage de Jean exprima la consternation, celui de Jeannot la frayeur.
Après quelques minutes d'immobilité pendant lesquelles le cheval reprenait haleine, Kersac, voyant la terreur visible de Jeannot et l'inquiétude croissante de Jean, s'adressa au premier d'une voix formidable.
«Jeannot, tu es un petit gredin! Tu vois les supplications de ton cousin, qui redoute pour toi (ce qui va t'arriver) des coups de fouet. Tu t'entêtes à ne pas lui accorder les excuses qu'il te demande à m'adresser. Je te dis à mon tour que tu vas de suite nous demander pardon de ta maussaderie, ou bien.... Allons, à genoux dans la carriole, et un PARDON bien prononcé.»
Jeannot ne bougea pas. Kersac leva son fouet; Jean lui demanda grâce pour son cousin; mais Kersac, indigné de l'obstination de Jeannot, lui appliqua un léger coup de fouet sur les épaules. Jeannot poussa un cri, Kersac frappa un second coup. Jeannot n'attendit pas le troisième; il se jeta à genoux et cria Pardon! de toute la force de ses poumons.
«A la bonne heure! dit Kersac en se remettant en face de son cheval et en le faisant repartir. Et toi, mon pauvre garçon, ajouta-t-il en s'adressant à Jean et en reprenant sa voix calme, ne t'afflige pas. Ce vaurien a besoin d'avoir les épaules un peu caressées par le fouet; tant que nous serons ensemble, je le rendrai docile sinon aimable.»
Jean ne répondit pas; il avait eu peur pour Jeannot, et il craignait que ce dernier n'excitât encore la colère de Kersac. Quant à Jeannot, il faisait, comme d'habitude, des réflexions douloureuses sur le guignon qui le poursuivait et sur la bonne chance de Jean.
On arriva ainsi à Vannes. Kersac détela son cheval; Jean lui offrit de le mener à l'écurie, de lui donner son avoine et de le bouchonner.
KERSAC.
Tu sais bouchonner un cheval, toi?
JEAN.
Je crois bien, monsieur; j'en ai bouchonné plus d'un à l'auberge de Kérantré.
KERSAC.
Très bien, mon garçon; tu me rendras service, car je suis pressé d'aller à mes affaires pour les porcs. Attends-moi ici; je serai de retour dans deux heures. Après l'avoine tu feras boire mon cheval.
JEAN.
Oui, oui, monsieur, je sais bien; et du foin après avoir bu.
KERSAC.
C'est ça! Au revoir.»
Jean s'empressa de mener le cheval à l'écurie.
«Allons, Jeannot, dit-il, viens m'aider; tu bouchonneras d'un côté et moi de l'autre.
JEANNOT.
Plus souvent que je toucherai au cheval de ce méchant homme. Toi qui es son favori, tu peux l'aider; mais moi, je n'ai pas de remerciements à lui faire.
JEAN.
Écoute, mon Jeannot, avoue que tu as été maussade et qu'il n'a pas tapé fort.
JEANNOT.
Fort ou non, il a tapé, et il n'avait pas le droit de me taper.
JEAN.
Voyons, Jeannot; si ce n'est pas pour lui, fais-le pour moi, pour m'aider.
JEANNOT.
Ma foi non, tu es trop ami avec lui.
JEAN.
Et comment ne serais-je pas ami avec lui, puis-qu'il nous avance de douze lieues en nous voiturant comme il le fait. C'est bon de sa part, tout de même.
JEANNOT.
Qu'est-ce que ça lui coûte de nous laisser monter dans sa voiture?
JEAN.
Je ne dis pas, mais c'est tout de même bon à lui, et il y en a beaucoup qui n'y auraient pas pensé.»
Jean eut beau dire, Jeannot alla s'étendre dans un coin de l'écurie sur un tas de paille, et il laissa son cousin s'occuper tout seul du cheval qui les avait menés si bon train, et qui devait leur faire faire six lieues encore. Quand il eut fini, il alla s'asseoir près de Jeannot.
JEAN.
Dis donc, Jeannot, est-ce que tu ne te sens pas besoin de manger?
JEANNOT.
Manger et boire aussi.
JEAN.
Si nous entamions nos provisions?
JEANNOT.
Ce ne serait pas moi qui m'y refuserais.
JEAN.
Par quel paquet allons-nous commencer? Celui de maman ou celui de M. Abel?
JEANNOT.
Comme tu voudras.
JEAN.
Prenons celui de maman. Pauvre maman, elle nous croit bien près de Kérantré encore, et ce soir nous en serons à quatorze lieues pour le moins.»
Jean défit le petit paquet que lui avait donné sa mère; il en tira une cuisse de lapin et un morceau de pain.
«La galette sera pour ce soir», dit-il.
Il partagea le lapin avec Jeannot, lui donna une tranche de pain, en garda une, et ils commencèrent leur modeste repas. Mais quand ils eurent mangé, ils eurent soif. Jean se chargea de demander de l'eau. Il entra dans la salle de l'auberge, y trouva une femme qui mettait le couvert, ôta sa casquette, et lui demanda s'il ne pourrait pas avoir de l'eau pour lui et son camarade.
LA FEMME.
Pour quoi faire, mon ami?
JEAN.
C'est pour boire, madame. Nous avons mangé, et nous voudrions bien avoir un verre d'eau, s'il vous plaît.
LA FEMME.
Je vais vous donner une bouteille de cidre, mon ami; c'est plus sain que l'eau quand on a beaucoup marché.
JEAN.
Merci bien, madame; nous n'avons pas marché; c'est M. Kersac qui a bien voulu nous prendre dans sa carriole; ainsi je vous remercie bien de votre bonté, madame; mais..., mais.... pour dire vrai, nous n'avons pas les moyens de payer du cidre dès la première journée de route.
LA FEMME.
Je ne comptais pas te le faire payer, mon ami; et tu l'auras tout de même, car tu me parais un bon et honnête garçon.»
La femme prit sur la table une bouteille de cidre et la donna à Jean avec un verre. Jean remercia beaucoup et courut faire voir à Jeannot ce qu'on lui avait donné. Ils se régalèrent de leur mieux et s'étendirent sur la paille en attendant Kersac. Il revint à l'heure précise, attela bien vite, fit monter Jean dans la carriole, et appela Jeannot, qui ne répondit pas.
«Tant pis pour lui; partons», dit Kersac.
JEAN.
Pas sans Jeannot, monsieur; vous voudrez bien l'attendre; je vais courir le chercher.
KERSAC.
Ma foi non, je suis pressé; en route.»
Jean sauta à bas de la carriole.
JEAN.
Adieu, monsieur, et bien des remerciements pour toutes vos bontés.
KERSAC.
Eh bien! qu'est-ce que tu fais donc? Puisque je t'emmène.
JEAN.
Pardon, monsieur, je ne peux pas partir sans Jeannot. Je ne laisserai pas Jeannot tout seul.
KERSAC.
Ah bah! ne t'inquiète donc pas de ce garçon; il te rejoindra quelque part.
JEAN.
Non, monsieur, il aurait trop peur; il en mourrait.»
Jean salua Kersac et allait partir pour aller à la recherche de Jeannot, lorsque Kersac le rappela.
«Jean! viens donc! Diable de garçon! Je ne partirais pas sans toi, c'est convenu. Va vite chercher ton protégé, je t'attendrai.
—Merci, monsieur», cria Jeannot d'un air joyeux.
Et il partit pour chercher Jeannot, qu'il trouva endormi sur la paille dans l'écurie.
«Jeannot, vite, lève-toi; partons, M. Kersac t'attend.»
Jeannot se frottait les yeux, dormait encore à moitié. Jean parvint à le réveiller et à l'entraîner dans la cour où attendait Kersac.
«Allons donc! cria Kersac. Avance, traînard. Tire-le, Jean; donne-lui une poussée.»
Jeannot, tout à fait réveillé par ces cris, monta assez lestement dans la carriole et s'y étendit pour se rendormir, pendant que Jean s'établissait près de Kersac. Ils partirent au grand trot.
V
L'ACCIDENT
KERSAC.
Tu m'as porté bonheur, mon garçon; j'ai fait une affaire magnifique avec mes petits cochons. De la plus belle espèce: ils viennent de Kermadio. J'en ai eu quarante pour deux cent quarante francs! à six francs pièce; ce que j'aurais payé partout ailleurs quatre à cinq cents francs pour le moins. Si je fais aussi bien à Malansac, j'aurai fait une fière journée.
JEAN.
C'est le bon Dieu qui vous a récompensé, monsieur, de votre charité envers nous.
KERSAC.
Et c'est pourquoi je dis que tu m'as porté bonheur.
JEAN.
Pas moi seul, monsieur, Jeannot est de moitié.
KERSAC.
Hem! hem! tu crois? Il n'a pas une mine à porter bonheur. Regarde-le donc; il dort comme un loir, et, tout en dormant, il boude et il rage.»
Jean se retourna en souriant et trouva, en effet, une mine si irritée et si maussade à son cousin Jeannot, qu'il ne put s'empêcher de rire tout haut; sa gaieté gagna Kersac, que son marché de petits cochons avait mis de bel humeur, et tous deux rirent si bruyamment que Jeannot se réveilla. Il regarda autour de lui.
«Qu'y a-t-il donc? Pourquoi riez-vous si fort?»
On riait trop pour pouvoir lui répondre, ce que Jeannot trouva mauvais; il se recoucha, referma les yeux, et les rouvrit de temps en temps pour leur lancer un regard irrité, qui ne faisait qu'exciter les rires de Jean et de Kersac.
Le cheval trottait toujours; Kersac remarqua qu'il avait beau poil, qu'il avait été bien bouchonné, bien soigné.
«Sais-tu, mon garçon, que tu me reviens beaucoup? dit-il à Jean. J'ai bonne envie de te garder.
JEAN.
Oh! monsieur, c'est impossible!
KERSAC.
Pourquoi donc?
JEAN.
Et Jeannot?
KERSAC.
Tiens, c'est vrai! Ce diable de Jeannot? Je voudrais bien t'en voir débarrassé.
JEAN.
Il ne m'embarrasse pas, monsieur, au contraire; je sais que je lui suis utile.
KERSAC.
Il ne peut pas en dire autant pour toi.... Écoute, Jean, ajouta-t-il après quelques instants de réflexion, veux-tu faire une chose? Ne va pas à Paris, reste avec moi; je te serai un bon maître; j'aurai soin de ta mère. Et je ramènerai ton Jeannot chez lui.
JEAN.
Vous êtes bien bon, monsieur, je suis très reconnaissant, mais je ne peux pas, monsieur.
KERSAC.
Pourquoi ça?
JEAN.
Parce que maman m'a fait partir pour m'envoyer à Paris; mon frère Simon nous attend tous deux, Jeannot et moi. Il faut que j'obéisse à maman; je ne sais pas quelles sont ses raisons pour nous envoyer à Simon; peut-être serait-elle mécontente si j'entrais chez vous sans l'avoir consultée. Et puis, le pauvre Jeannot, que deviendrait-il sans moi?
KERSAC.
Il resterait au pays! Pas plus malheureux que ça.
JEAN.
Mais, monsieur, ma tante n'a pas de quoi le nourrir, ni maman non plus. Il faut qu'il travaille; et chez nous, nous ne trouvons pas d'ouvrage.
KERSAC.
Alors n'en parlons plus. Peut-être te retrouverai-je plus tard, et sans Jeannot, pour le coup. Il dort toujours, le paresseux!»
Jeannot ne dormait pas, il avait tout entendu; la générosité de Jean le toucha: il se promit de lui venir en aide à l'avenir et de ne plus être maussade comme il l'avait été.
La route s'acheva gaiement pour Jean, qui questionnait Kersac sur le pays qu'ils parcouraient. Celui-ci lui répondait amicalement et revenait sans cesse sur son désir de l'avoir à son service. Jean le remerciait et répétait son refrain:
«Et Jeannot?»
Si bien qu'en arrivant à Malansac, Kersac ne pouvait plus souffrir Jeannot, qui le lui rendait bien.
«Pourquoi ce méchant homme veut-il absolument forcer Jean à m'abandonner? se demandait Jeannot. Il n'est pas possible qu'il tienne beaucoup à Jean, qu'il ne connaît pas; c'est donc pour le plaisir de me faire du mal, pour me jeter tout seul sur la grande route! Que je déteste cet homme! Si jamais je le rencontre quand je serai grand et fort je lui jouerai un tour, un mauvais tour, si je le puis.»
Ils arrivèrent à Malansac. Jean offrit à Kersac de soigner son cheval encore cette fois; Kersac accepta.
Il était près de huit heures, mais il faisait grand jour encore. Lorsque Kersac, aidé de Jean, eut fini d'arranger son cheval, il lui proposa de faire une promenade hors de la ville.
«J'ai les jambes engourdies d'avoir été assis toute la journée; si tu veux venir avec moi, nous irons dans la campagne voir les environs; on dit que le pays est joli.»
Jean accepta avec joie; il eut bien envie de dire:
«Et Jeannot?»
Mais il n'osa pas; il voyait l'antipathie de Kersac pour son cousin.
Ils partirent donc, laissant à l'auberge Jeannot, qui, cherchant à se rendre utile comme Jean, s'offrit pour faire boire le cheval quand il aurait mangé son avoine. Kersac fut surpris de l'obligeance de Jeannot, mais il accepta d'après un regard et un geste suppliant de Jean.
«Au fait, dit-il, nous aurons plus de temps pour nous promener, n'ayant plus à nous inquiéter du cheval.»
Et ils se dirigèrent hors de la ville. Il faisait un temps magnifique; le soleil se couchait; la chaleur était passée; le pays était joli; ils marchèrent assez longtemps, causant de choses et d'autres; il amusait et intéressait Kersac par mille petits récits de son enfance et de sa famille. Plus Jean se faisait connaître à Kersac, plus celui-ci s'y attachait et désirait l'attacher à son service.
«Il y a si longtemps, dit-il, que je cherche un garçon tout jeune à former, et je le cherche intelligent, serviable, actif comme toi.
JEAN.
Vous vous faites illusion, monsieur; je n'ai pas les qualités que vous me croyez.
KERSAC.
Si fait, si fait, je m'y connais; j'en ai eu plus de dix à mon service; je ne me trompe plus maintenant.»
Ils retournaient sur leurs pas et reprenaient la grande route de Malansac, lorsqu'ils entendirent le galop précipité d'un cheval. Quand il approcha, Kersac reconnut le sien qui arrivait ventre à terre. Il se jeta sur la route pour lui couper le chemin, saisit la bride, mais le cheval était lancé; Kersac, malgré sa force, ne put l'arrêter sur le coup, et il se trouva jeté par terre, traîné et en danger d'être piétiné. Jean, voyant l'imminence du péril, se jeta au-devant du cheval et se suspendit à ses naseaux, ce qui le fit arrêter, à moitié calmé, immédiatement.
Kersac voulut se relever, mais il retomba; il avait un pied foulé.
Jean commença par attacher à un arbre l'animal essoufflé et tremblant, et courut à Kersac, qui était pâle et prêt à défaillir. Jean aperçut une fontaine près de la route; il y courut, trempa son mouchoir dans cette eau fraîche et limpide, et revint en courant pour bassiner le front et les tempes de Kersac. Deux fois encore il retourna à la fontaine; ce ne fut qu'à la troisième fois que Kersac rouvrit les yeux et reprit connaissance.
Il serra la main de Jean et essaya de se lever; ce fut avec une grande difficulté et après plusieurs essais qu'il put y parvenir; il se tint debout, appuyé sur son bâton, mais il ne pouvait marcher.
«N'essayez pas, n'essayez pas, monsieur, dit Jean; je vais calmer votre cheval; je l'approcherai tout près de vous, et si vous pouvez monter dessus, nous sommes sauvés.»
Kersac était au bord du fossé qui bordait la route. Jean détacha le cheval, le caressa, le flatta, lui présenta une poignée d'herbe, et, pendant que l'animal mangeait, il le fit descendre dans le fossé, l'arrêta en face de Kersac, et le maintint par la bride pendant que Kersac cherchait à le monter. Il n'y parvenait pas, parce qu'il ne pouvait s'appuyer sur son pied foulé.
JEAN.
Couchez-vous en travers sur le cheval, monsieur, et quand vous y serez, passez votre jambe blessée.»
Kersac suivit le conseil de Jean et se trouva solidement placé sur le dos du cheval. Jean lui fit remonter le fossé avec précaution et le mena par la bride. Ils arrivèrent à Malansac à la nuit; le premier objet que vit Kersac fut Jeannot se tenant à moitié caché derrière la porte de l'écurie.
«Viens ici, polisson!» lui cria Kersac.
Jeannot aurait bien voulu se sauver; mais par où passer? et que deviendrait-il ensuite? Il faudrait bien qu'il finît par se retrouver en face de Kersac. Il prit donc le parti d'obéir; il avança jusqu'à la tête du cheval.
KERSAC.
Pourquoi et comment as-tu laissé échapper mon cheval?
JEANNOT, tremblant.
Monsieur, ce n'est pas ma faute.
KERSAC.
Ce n'est pas ta faute? Menteur! Réponds: Comment le cheval s'est-il échappé?
JEANNOT.
Monsieur, je l'ai mené boire; il ne voulait pas sortir de l'abreuvoir; je l'ai tiré, puis je l'ai un peu fouetté; alors il a sauté et rué; alors j'ai fouetté plus fort pour le corriger; alors il s'est cabré; alors j'ai eu peur qu'il ne cassât la longe que je tenais, alors je l'ai fouetté sous le ventre; alors il a cassé la longe, comme je le craignais, et alors il est parti comme un enragé qu'il est.
KERSAC.
Petit gredin! petit drôle! Avise-toi de toucher mon cheval du fouet et je te donnerai une correction dont tu te souviendras longtemps. Si je n'avais le pied foulé, grâce à toi, animal, imbécile, je te donnerais une raclée qui te ferait danser jusqu'à demain. Va-t'en, et ne te présente plus devant moi, oiseau de malheur!»
Jeannot ne se le fit pas répéter; il avait hâte aussi d'échapper aux regards courroucés de Kersac, et ne quitta le coin le plus obscur de l'écurie que lorsque son ennemi eut lui-même disparu.
Jean avait appelé du monde pour aider Kersac à descendre du cheval; il était grand et fort, on eut de la peine à y arriver et à l'établir dans une chambre du rez-de-chaussée qui se trouvait heureusement libre.
Quand il y fut installé, Jean s'assit sur une chaise.
KERSAC.
Eh bien? que fais-tu, mon ami? Tu ne vas pas rester là, je pense?
JEAN.
Pardon, monsieur; à moins que vous ne me chassiez, je resterai près de vous pour vous servir, jusqu'à ce que vous soyez en état de monter en carriole pour retournez chez vous.
KERSAC.
Mais, mon ami, tu vas t'ennuyer comme un mort. Rester là, à quoi faire?
JEAN.
A vous servir, monsieur. Les gens de l'auberge sont bien assez occupés, ils vous négligeraient, non par mauvaise volonté, mais parce qu'ils ne pourraient pas faire autrement; et c'est triste d'être hors de chez soi sans pouvoir mettre un pied l'un devant l'autre, et personne pour vous donner ce qui vous manque et pour vous aider à passer le temps.
KERSAC.
Et ton voyage à Paris? et ton frère Simon?
JEAN.
Mon voyage durera quelques jours de plus, monsieur, voilà tout. Et mon frère sait bien que lorsqu'on fait la route à pied, on n'arrive pas à jour fixe; il nous attend à un mois près. Et ainsi, monsieur, si je ne vous suis pas désagréable, si vous voulez bien accepter mes services, je serai bien heureux de vous être utile.
KERSAC.
Quant à m'être désagréable, mon ami, tu m'es, au contraire, fort agréable; j'accepte tes services et je t'en remercie d'avance. Et je commence par te demander un verre d'eau, car je meurs de soif.»
Jean alla chercher de l'eau; on lui donna un cruchon plein et un verre. Quand Kersac eut bu ses deux verres d'eau, il songea à dîner.
KERSAC.
«Tu me demanderas quelque chose de léger, à cause de ma chute. Une soupe aux choux et au lard, et un fricot à l'ail.»
Jean allait sortir; Kersac le rappela.
«Et toi donc, mon garçon, tu n'as pas dîné? Demande pour deux; nous mangerons ensemble.
JEAN.
Merci bien, monsieur; j'ai dîné avec Jeannot avant de quitter Vannes.
KERSAC.
Dîné? où donc? avec quoi?
JEAN.
Nous avons dîné à l'écurie, monsieur; nous avions de quoi. Maman nous avait donné les restes du lapin, qui nous avait déjà fait un fameux souper hier soir. Il nous en reste encore une cuisse, et puis du pain et de la galette.
KERSAC.
Et tu crois que je vais m'empâter de bonnes choses, et que je te laisserai manger un vieux morceau de lapin et boire de l'eau?
JEAN.
Il n'est pas vieux, monsieur, il est d'hier; et, quant à l'eau, nous y sommes habitués, Jeannot et moi. Et puis, à Vannes, la bonne dame de l'hôtel m'a donné une bouteille de cidre qui était fièrement bon.
KERSAC.
Je te dis que ce ne sera pas comme ça; tu mangeras avec moi; les bouchées que j'avalerais me resteraient dans le gosier si je me donnais un bon dîner pendant que tu grignoterais des os et du pain dur. Demande deux couverts,... entends-tu? Deux couverts!»
Jean restait immobile; il semblait vouloir parler et ne pas oser.
KERSAC.
Voyons, Jean, as-tu quelque chose qui ne veut pas sortir. Qu'est-ce que c'est? Parle.
JEAN.
Monsieur.... C'est que je crains....
KERSAC.
N'aie pas peur, je te dis. Parle.... Parle donc!
JEAN, souriant.
Puisque vous l'ordonner, monsieur.... Et Jeannot?
—Encore! s'écria Kersac, s'agitant sur sa chaise. Toujours ce pendard que tu me jettes au nez! Je ne veux pas de ton Jeannot; et je ne veux pas en entendre parler.
JEAN.
C'est parce qu'il vous a offensé, monsieur, que vous ne l'aimez pas. Mais Notre Seigneur nous pardonne bien quand nous l'offensons, et il nous aime tout de même, et il nous fait du bien. Et il nous ordonne de faire comme lui.
KERSAC.
Ah çà! vas-tu me prêcher comme notre curé? Ton Jeannot ne me va pas, et je n'en veux pas.»
Jean soupira et sortit lentement.
Kersac le suivit des yeux et resta pensif.
«Il a tout de même raison, cet enfant.... Et de penser que c'est un garçon de quatorze ans qui m'en remontre, à moi qui en ai trente-cinq!... C'est qu'il a raison,... parfaitement raison.... Mais comment faire pour revenir sur ce que j'ai dit!... Il se moquerait de moi.... Et pourtant il a raison. Et c'est une brave garçon si jamais il en fut.... Il faut absolument qu'il vienne chez moi.... Il a dans la physionomie quelque chose..., je ne sais quoi,... qui fait plaisir à regarder. Je l'entends qui vient.»
Jean arriva en effet; il apportait de quoi mettre le couvert,... un seul couvert!
Kersac s'en aperçut.
KERSAC.
Jean, qu'est-ce que c'est que ça?
JEAN.
Quoi donc, monsieur?
KERSAC.
Un seul couvert? Pourquoi un seul?
JEAN.
Parce qu'il n'y a que vous, monsieur, qui n'ayez pas dîné.
KERSAC.
Et toi tu n'as pas soupé.... Jean, écoute-moi et regarde-moi bien en face. Tu as raison et j'ai tort. Tu m'as fait la leçon, et tu as bien fait, et je t'en remercie. Demande trois couverts et va chercher ton Jeannot.»
Jean le regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles. Il s'approcha tout près de lui. Son air étonné et joyeux fit sourire Kersac.
KERSAC.
Tu ne vas pas te moquer de moi, d'avoir bien fait?
JEAN.
Me moquer de vous? moi, monsieur? Rire de vous au moment où vous agissez comme Notre Seigneur? au moment où je vous admire, où je vous aime? Oh! monsieur!»
Jean saisit la main de Kersac et la baisa; Kersac prit la tête de Jean dans ses mains et le baisa au front.
«Va, mon ami, dit-il d'une voix émue, va chercher deux couverts de plus... et Jeannot», ajouta-t-il avec un soupir.
Jean sortit cette fois en courant et ne fut pas longtemps à revenir avec les couverts et Jeannot. Ce dernier osait à peine entrer et lever les yeux.
«N'aie pas peur, Jeannot, dit Kersac en riant; à tout péché miséricorde. J'ai eu tort de te confier un cheval un peu vif, à toi qui n'y entends rien. N'y pensons plus et mangeons bien et gaiement. C'est Jean qui nous sert, je suis hors de combat, moi.»
Jeannot prit courage; Jean était radieux; il regardait Kersac avec reconnaissance et affection. Kersac s'en aperçut, sourit et fut satisfait d'avoir bien agi et d'avoir accepté, lui homme fait, les observations d'un enfant. Il en savait bon gré à Jean, qu'il aimait réellement de plus en plus.
JEAN.
Voici le couvert mis; viens m'aider, Jeannot, à apporter les plats. Faut-il demander du cidre pour vous, monsieur?
KERSAC.
Certainement, et du bon. Mais pas pour moi seul; pour trois.»
Jean et Jeannot sortirent.
JEAN.
Eh bien! Jeannot, pas vrai qu'il est bon, M. Kersac? Tu vas être gentil pour lui, j'espère?
JEANNOT.
Je ferai de mon mieux, Jean: mais tu sais que j'ai du malheur et qu'il ne m'arrive jamais rien de bon.
JEAN.
Laisse donc! du malheur! pas plus que moi? Tu te figures toutes sortes de choses; puis tu es triste, tu as l'air mécontent et maussade; c'est ça qui repousse, vois-tu!
JEANNOT.
C'est pas ma faute; c'est mon caractère comme ça. Je ne peux pas toujours rire, toujours prendre les choses gaiement, comme tu le fais, toi. Tu es gai, je suis triste. Tu as confiance en tout le monde, moi je me défie. Je ne peux pas faire autrement.
JEAN.
Défie-toi si tu veux, gémis tout bas, mais sois obligeant et agréable aux autres.... Portons nos plats; les voici tout prêts sur le fourneau.»
Jean prit la soupe aux choux et le cidre; Jeannot prit le fricot; Kersac les attendait avec impatience.
KERSAC.
Enfin! voilà notre souper; ne perdons pas de temps; j'ai une faim d'enragé.»
Kersac prouva la vérité de ces paroles en mangeant comme un affamé, Jean et Jeannot lui tinrent compagnie; quand le repas fut terminé, il ne restait plus rien dans les plats, rien dans les carafes. Jean et Jeannot desservirent la table et reportèrent le tout à la cuisine.
Lorsque Jean rentra, il dit à Kersac que Jeannot allait coucher à l'écurie, sur de la paille qu'on allait lui donner.
«Et toi, Jean, avant d'aller te coucher, aide-moi à me dévêtir et à gagner mon lit.»
Jean l'aida de son mieux, avec beaucoup d'adresse et de soin. Lorsque Kersac fut couché, Jean s'assit sur une chaise.
KERSAC.
Eh bien! que fais-tu là? Tu ne vas pas te coucher, comme Jeannot?
JEAN.
Je vais coucher près de vous, monsieur, je dormirai très bien sur une chaise.
KERSAC.
Es-tu fou? Passer une nuit sur une chaise? pour une foulure au pied? Va te coucher, je te dis.
JEAN.
Mais, monsieur, vous ne pouvez pas vous lever ni vous faire entendre. S'il vous prenait quelque chose la nuit?
KERSAC.
Que veux-tu qu'il me prenne? Je vais dormir jusqu'à demain. Bonsoir, et va-t'en.»
Jean ne dit rien, souffla la chandelle et fit semblant de sortir. Mais il rentra sans faire de bruit, s'étendit sur trois chaises, et ne tarda pas à s'endormir.
VI
JEAN ESCULAPE
Vers le milieu de la nuit, Jean fut éveillé par l'agitation extraordinaire de Kersac qui geignait, se retournait, soufflait comme un buffle, et qui finit par dire à mi-voix:
«Je n'aurais pas dû renvoyer Jean; il m'eût soulagé peut-être.
—Me voici, monsieur, dit Jean en s'approchant du lit de Kersac. Qu'avez-vous?
KERSAC.
Comment? toi ici? Depuis quand es-tu là?
JEAN.
Je n'en suis pas sorti, monsieur; j'ai seulement fait semblant. Mais vous souffrez, monsieur; que puis-je faire pour vous soulager?
KERSAC.
Je souffre horriblement de mon pied foulé, mon pauvre Jean. Et que faire, maintenant, au milieu de la nuit? Tout le monde est couché; il faut attendre au jour.
JEAN.
En attendant le jour, qui sera long à venir, monsieur, je vais pouvoir vous soulager, peut-être. Quand il y avait une foulure dans le village, c'est à maman qu'on venait, et on était guéri en peu de temps. Vous allez voir; je vais vous masser le pied foulé, comme faisait maman et comme elle m'a montré à le faire; dans une demi-heure vous ne sentirez plus le mal.»
Malgré la résistance de Kersac, qui n'avait pas foi dans ce remède, Jean s'empara du pied douloureux, et, quoiqu'ils fussent dans l'obscurité, il put employer le massage avec le plus grand succès, car, au bout de trois quarts d'heure, le pied, dégonflé, n'occasionnait plus aucune souffrance, et Kersac dormait profondément. Lorsque Jean vit l'heureux effet qu'il avait obtenu, il recouvrit avec précaution le pied, presque entièrement dégonflé, se recoucha sur ses trois chaises et dormit si bien, qu'il ne s'éveilla qu'au bruit qui se faisait dans la maison.
Il faisait grand jour depuis longtemps; l'horloge de la salle sonna six heures. Jean sauta à terre et vit Kersac qui le regardait.
KERSAC.
J'avais hâte de te voir réveillé, mon ami, pour te remercier du bien que tu m'as fait; c'est que j'ai dormi tout d'un trait depuis que tu m'as enlevé mon mal!
JEAN.
Cela va-t-il réellement bien, monsieur?
KERSAC.
Ma foi oui! j'ai encore quelque chose, mais ce n'est rien auprès de ce que j'avais hier. Sais-tu que tu es un fameux médecin?
JEAN.
Il faut, monsieur, que vous me laissiez faire encore un massage, sans quoi l'enflure reviendrait.
KERSAC.
Tout ce que tu voudras; j'ai confiance en ta médecine.»
Jean reprit le pied malade et commença à le masser. Au bout d'un quart d'heure, Kersac voulut se lever, disant qu'il se sentait tout à fait guéri; mais Jean voulut continuer, et ne cessa que lorsque le pied, entièrement désenflé, ne fut plus du tout douloureux.
Kersac se leva, posa le pied par terre avec crainte, avec hésitation; mais, ne sentant rien que de la faiblesse, il voulut se chausser. Jean lui dit qu'il fallait bander le pied, sans quoi la cheville pourrait tourner et l'enflure reparaître. Il alla demander une bande de toile à la maîtresse de l'auberge, qui la lui donna avec empressement; Jean banda habilement le pied de Kersac.
JEAN.
A présent, monsieur, vous pouvez marcher.
KERSAC.
Tu crois? Cela me semble fort.
JEAN.
Essayez, monsieur; vous allez voir.»
Kersac essaya, tout doucement d'abord, puis plus franchement; enfin il s'appuya sur son pied comme avant l'accident.
«C'est merveilleux! c'est admirable! C'est que je ne souffre plus du tout; du malaise seulement, pas autre chose.»
Il essaya de marcher; il descendit dans la cour, entra à l'écurie et, à sa grande surprise, trouva Jeannot qui pansait le cheval et qui avait eu la bonne pensée de lui donner de l'avoine pour l'occuper agréablement pendant le pansement.
KERSAC.
Comment! mais c'est très bien, Jeannot! Je ne m'attendais pas à te voir si empressé. Continue, mon garçon. Jean m'a si bien guéri avec son massage, que je vais repartir dans une heure pour ma ferme de Sainte-Anne.»
Puis, se retournant vers Jean, il continua:
«Je regrette beaucoup, mon brave et excellent garçon, de ne pas t'emmener avec moi; mais je ne t'oublierai pas. Et toi, de ton côté, n'oublie pas Kersac, le fermier de Sainte-Anne, près de Vannes. Si jamais tu as besoin de gagner ta vie, ou s'il te faut quelque argent ou n'importe quoi, rappelle-toi que Kersac a de l'amitié pour toi, qu'il te veut du bien, et qu'il sera très content de pouvoir te le témoigner. Je vais parler à l'aubergiste pour mon marché de porcs, et je reviens.»
Il y alla effectivement, mais il ne put rien conclure; la marchandise était trop chère; il trouva plus avantageux de prendre tout ce qui restait de petits cochons à vendre à Kermadio. Il revint trouver Jean et Jeannot.
«Voilà mon cheval fini de panser, dit-il; déjeunons pendant qu'il achève son avoine; puis nous le ferons boire et nous l'attellerons une demi-heure après.»
Kersac commanda trois cafés au lait, et il rentra dans sa chambre avec Jean; tous deux étaient sérieux.
KERSAC.
Tu ne ris pas aujourd'hui, Jean?
JEAN.
Non, monsieur: je n'ai pas envie de rire; je ferais plus volontiers comme Jeannot, je pleurerais.
KERSAC.
Pourquoi cela?
JEAN.
Parce que je suis triste de vous quitter, monsieur; vous avez été bien bon pour moi et pour Jeannot. Vous reverrai-je jamais? C'est ça ce qui me chagrine. Ce serait dur de ne jamais vous revoir.»
Jean leva sur Kersac ses yeux humides; Kersac lui caressa la joue, le front, mais il garda le silence. Jeannot entra joyeusement avec le café, le lait, les tasses et le pain. Il semblait avoir changé d'humeur avec son cousin; son visage était souriant, tandis que celui de Jean était triste. Ils se mirent à table; Jeannot seul parlait et riait. Quand le déjeuner fut achevé, Kersac se leva pour faire boire son cheval, mais Jean ne voulut pas le laisser faire, de peur qu'il ne fatiguât son pied encore sensible. En attendant le moment d'atteler, Jean se mit à causer avec Kersac.
«Monsieur, lui dit-il, si vous avez une occasion pour Kérantré, vous ferez donner de nos nouvelles à maman, n'est-ce pas? Cela me ferait bien plaisir.
KERSAC.
Non, certainement, mon ami, je ne lui en ferai pas donner, mais j'irai lui en porter moi-même.
JEAN.
Vous-même? Ah! monsieur, que je vous remercie! Pauvre maman! comme elle sera contente! Vous demanderez la femme Hélène Dutec, on vous y mènera; c'est sur la route, une petite maison isolée, entourée de lierre. Et puis, monsieur, voulez-vous dire à maman qu'elle m'écrive et qu'elle me donne de vos nouvelles; je serai bien aise d'en avoir.»
Il était temps d'atteler; Jean aida Kersac une dernière fois; au moment de se séparer, Kersac dit aux deux cousins:
«J'ai une idée: montez dans ma voiture; je vais vous mener à la gare du chemin de fer, cela vous abrégera votre voyage.
JEAN.
Comment cela, monsieur?
KERSAC.
Montez toujours; je vais t'expliquer cela tout en marchant.»
Quand le cheval fut au trot, Kersac prit la parole:
«Voilà ce que je veux faire. Tu te souviens que j'ai fait une bonne affaire de petits cochons à Vannes. Je vais prendre sur mon gain la petite somme nécessaire pour payer ta place et celle de Jeannot jusqu'à Paris: de cette façon je serai plus tranquille. Je n'aimais pas, Jean, à te savoir sur les grandes routes, avec si peu d'argent, un si long voyage devant toi, et tant de mauvais garnements que l'on est exposé à rencontrer. Un pauvre enfant, ça n'a pas de défense.
Jean remercia Kersac sans trop comprendre le service qu'il lui rendait, mais devinant que c'en était un fort important. Kersac leur expliqua les temps d'arrêt du chemin de fer, les imprudences qu'il fallait éviter; il s'assura qu'ils avaient de quoi manger dans leurs petits paquets de Kérantré et d'Auray, et que leurs bourses étaient suffisamment garnies. Ils arrivèrent à la gare; Kersac donna son cheval à garder à un des garçons de l'auberge; il prit des billets de troisième pour Jean et Jeannot, leur recommanda de ne pas les perdre, parce qu'il faudrait les payer une seconde fois. Il connaissait les employés; il recommanda Jean et Jeannot au chef de train qui les emmenait; il embrassa Jean, serra la main à Jeannot, et demanda au chef de train de les bien placer et de ne pas les oublier en route et à leur arrivée.
Jean, surpris et occupé de ce qu'il voyait et entendait, pensa moins au départ de Kersac. Le sifflet se fit entendre, et le train se mit en marche.