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Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 15: IX DÉBUTS DE M. ABEL ET DE JEANNOT
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About This Book

Two young boys set out from home to join a relative in the city, and the narrative follows their farewells, anxieties, and first steps on the road. Scenes shift between a mother's tearful prayers, an aunt's stern impatience, and the boys' efforts to encourage one another, while small practical concerns about provisions and travel are woven with gentle humor. The episodic story highlights childhood resilience, family bonds, everyday hardships, and moral lessons about courage and mutual support as the children prepare to leave familiar surroundings for a new life.




VII

VISITE A KÉRANTRÉ

Pendant que Jean et Jeannot avançaient avec une vitesse dont ils n'avaient eu jusque-là aucune idée, Kersac roulait vers son domicile aussi vite que son cheval pouvait le traîner; il arriva à Vannes et s'y arrêta deux heures pour régler la livraison de ses petits cochons; il en chargea une partie dans sa carriole, et promit d'envoyer prendre le reste le lendemain.

«Puis, pensa-t-il, je pousserai jusqu'à Kermadio; je ferai affaire pour le reste de leurs petits cochons, et je reviendrai par Kérantré pour voir la mère de Jean. Si je pouvais trouver en route une fille de ferme, j'en serais bien aise; mon temps aura été bien employé de toutes manières.»

Kersac fit comme il l'avait dit, malgré l'enflure et la douleur au pied qui étaient un peu revenues et qui gênaient ses mouvements. Il fit des marchés avantageux à Kermadio; le propriétaire était large en affaires et se contentait d'un gain fort restreint. Il reprit ensuite le chemin de Kérantré, et ne tarda pas à y arriver et à trouver la maison d'Hélène, qu'il devina au premier coup d'oeil, d'après la description que Jean lui en avait faite.

Voyant au bord de la route, près d'un bouquet d'arbres, une maisonnette entourée de lierre, il arrêta son cheval et, s'adressant à une jolie petite fille de cinq à six ans qui jouait devant la maison:

«N'est-ce pas ici que demeure la veuve Hélène Dutec?»

La petite fille se releva, le regarda en souriant et répondit:

«Je ne sais pas, monsieur.

KERSAC.

Comment, tu ne sais pas? Ne demeures-tu pas ici?

LA PETITE.

Oui, monsieur, je suis très contente, je ne pense plus à maman.

KERSAC.

Sais-tu où est la maison du petit Jean?

LA PETITE.

Oui, monsieur, c'est ici, je couche dans son lit: c'est la maman de Jean qui l'a dit.

KERSAC.

Mais c'est donc la femme Hélène Dutec qui demeure ici?

LA PETITE.

Je ne sais pas, monsieur.

KERSAC.

C'est elle qui est ta maman, je suppose, puisque tu couches dans le lit de ton frère?

LA PETITE.

Je n'ai pas de maman, et Jean n'est pas mon frère.

KERSAC.

Diantre de petite fille! on ne comprend rien à ce qu'elle dit. Ce doit être la maison de Jean; j'aurai plus tôt fait de descendre et d'y voir moi-même.»

Kersac descendit, alla attacher son cheval à un des arbres qui se trouvaient près de la maison, entra, ne vit personne, et sortit par une porte de derrière qui donnait sur un petit jardin. Il aperçut une femme qui sarclait une planche de choux.

KERSAC.

«Ma bonne dame, savez-vous où demeure la femme Hélène Dutec?»

La femme se releva vivement.

HÉLÈNE.

C'est moi, monsieur. Vous venez sans doute pour la petite fille?

KERSAC.

Pas du tout; c'est pour vous que je viens; je l'ai promis hier à mon bon petit Jean, et je viens vous donner de ses nouvelles.

HÉLÈNE.

Jean! mon cher petit Jean! mon bon petit Jean! Entrez, entrez, monsieur. Je suis heureuse de vous voir, d'entendre parler de mon enfant.»

Et de grosses larmes roulaient de ses yeux pendant qu'elle faisait entrer Kersac, et qu'elle cherchait un escabeau pour le faire asseoir.

HÉLÈNE.

Excusez, monsieur, si je vous reçois si mal; je n'ai pas mieux que ce méchant escabeau à vous offrir.

KERSAC.

J'y suis très bien, ma bonne dame; j'ai quitté Jean et Jeannot hier matin à Malansac, à quinze lieues d'ici; ils allaient à merveille.

—Quinze lieues! s'écria Hélène. Comment ont-ils pu faire tant de chemin dans leur journée? J'ai vu hier un monsieur qui les a quittés à Auray à dix heures du matin.

KERSAC.

Je les ai un peu aidés, pour dire vrai. J'ai une ferme près de Sainte-Anne; j'allais à Vannes, je les ai fait monter dans ma carriole. De Vannes j'allais à Malansac; cela les a encore avancés de six lieues. Nous y avons couché; je les ai embarqués en chemin de fer; ils sont arrivés ce matin vers quatre heures à Paris.

HÉLÈNE.

Déjà! Arrivés à Paris! Comment c'est-il possible?

KERSAC.

Je vais vous expliquer cela, ma bonne dame Hélène.

«Ils sont avec Simon à l'heure qu'il est.»

Kersac lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui, Jean et Jeannot, sans rien omettre, rien oublier. Hélène écoutait avec avidité et attendrissement le récit de Kersac; il parlait de son petit ami Jean avec une chaleur, une amitié qui touchèrent profondément sa mère et la firent pleurer comme un enfant. Quand il arriva à la fin de son récit et qu'il expliqua comment il avait payé leurs places en chemin de fer jusqu'à Paris, Hélène n'y tint pas. Émue et reconnaissante, elle saisit la main de Kersac et la serra dans les siennes et contre son coeur.

HÉLÈNE.

Que le bon Dieu vous bénisse, mon cher monsieur! Qu'il vous rende ce que vous avez fait pour mon bon petit Jean et pour Jeannot!

KERSAC.

Oh! quant à celui-là, ma bonne dame, vous n'avez pas de remerciements à m'adresser, car ce n'est pas pour lui ni par charité que je l'ai traité comme notre petit Jean, mais pour faire plaisir à Jean. C'est un brave enfant que vous avez là, madame Hélène, et j'ai bien envie de vous le demander.

HÉLÈNE.

Pour quoi faire, monsieur?

KERSAC.

Pour le garder chez moi, à ma ferme.

HÉLÈNE.

Il est encore bien jeune, monsieur; son frère Simon l'a demandé pour un service plus avantageux et plus facile. Quand il sera plus grand et plus fort, je serai bien satisfaite de le voir chez vous, monsieur.

KERSAC.

S'il ne se plaît pas à Paris et qu'il préfère la campagne, vous m'avertirez, ma bonne dame; j'ai dans l'idée qu'il a de l'amitié pour moi et qu'il n'aurait pas de répugnance à entrer à mon service.

HÉLÈNE.

Cela ne m'étonnerait pas, monsieur; et si son frère Simon n'avait pas compté sur lui et ne lui avait par avance assuré une place, je me serais trouvée bien heureuse de le savoir chez vous et si près de moi.

—Maman Hélène, j'ai faim, dit la petite fille qui entrait.

KERSAC.

Qu'est-ce donc que cette petite? Jean ne m'en a pas parlé.

HÉLÈNE.

Il ne la connaît pour ainsi dire pas, monsieur.»

Hélène donna un morceau de pain à l'enfant, et raconta à Kersac sa rencontre avec la petite fille, la veille du départ de Jean.

«J'étais bien désolée, monsieur, quand je me suis vue cette petite fille sur les bras; moi qui venais d'envoyer mon pauvre enfant, mon cher petit Jean, parce que nous n'avions plus de quoi vivre; il ne demandait qu'à travailler, mais, dans nos pays, il n'y a guère d'ouvrage pour les enfants. Quand je rentrai chez moi après avoir quitté mon petit Jean et Jeannot, je priai bien le bon Dieu de venir à mon secours. La petite s'éveillait, elle demandait à manger; je remis sur le feu le reste du lait de Jean; il n'avait guère mangé, pauvre enfant, quoiqu'il eût l'air résolu et riant. Je voyais bien de temps à autre une larme qui roulait sur sa joue, il me la cachait, et il croyait que je ne la voyais pas et que je n'en versais pas moi-même.»

Hélène cacha son visage dans ses mains; Kersac l'entendit sangloter.

«Voyons, ma bonne dame Hélène, dit-il, ayez courage.... L'enfant n'est pas malheureux! Le bon Dieu lui est venu en aide.

HÉLÈNE.

En vous envoyant près de lui comme un bon ange, c'est vrai, monsieur. Et puis, avant vous, un autre homme du bon Dieu l'avait pris en pitié; ce bon monsieur est venu me voir; il m'a apporté vingt francs de la part de mon pauvre Jean; comme si Jean avait jamais eu vingt francs dans sa bourse! Il m'a fallu les prendre, sous peine d'offenser ce bon monsieur.

KERSAC.

Jean m'a raconté cette rencontre du prétendu voleur.

HÉLÈNE.

Les vingt francs sont venus bien à propos, monsieur; pas pour moi, car j'ai l'habitude de vivre de peu....

KERSAC, ému.

Pauvre femme.

HÉLÈNE.

Mais c'était pour la petite fille, monsieur. Avec vingt francs j'ai de quoi la nourrir pendant six semaines, et il faut espérer que les parents viendront la réclamer avant que les vingt francs soient mangés.

KERSAC.

Ne vous inquiétez pas de la petite fille, ma bonne dame Hélène: j'y pourvoirai.

HÉLÈNE.

Vous, monsieur! Mais vous ne me connaissez pas! Vous pouvez croire....

KERSAC.

Si fait, si fait, je vous connais! Je vous connaissais avant de vous avoir vue, et à présent je vous connais comme si nous étions de vieux amis. Je reviendrai vous voir. Je cours souvent le pays pour les besoins de ma ferme; je passerai par chez vous toutes les fois que j'aurai du temps devant moi. Au revoir donc et prenez courage. Je suis content de vous laisser calme; cela me faisait mal de vous voir pleurer.»

Kersac fit un salut amical à Hélène, caressa la pauvre petite fille abandonnée, à laquelle il s'intéressait déjà, et alla détacher son cheval. Il monta dans sa carriole et s'éloigna rapidement.

Hélène le suivit longtemps du regard; puis elle rentra, soupira et leva les yeux au ciel.

«Merci, mon Dieu et ma bonne sainte Vierge! dit-elle avec ferveur; vous m'avez envoyé un protecteur pour mon petit Jean, et du pain pour cette malheureuse enfant!»

Et elle se remit à son rouet.




VIII

RÉUNION DES FRÈRES

Kersac pressait le pas de son cheval; il était tard.

«Je suis resté trop longtemps chez cette pauvre femme, se disait-il. Je voyais que ma présence la consolait; c'est comme si elle avait eu Jean auprès d'elle! Pauvre mère! c'est pourtant terrible d'envoyer son enfant faire cent vingt lieues à pied, seul, presque sans argent, pour arriver à Paris, où tant de jeunes gens se perdent et meurent de faim.... J'irai la consoler et lui parler de Jean quelquefois; c'est une charité. Et je donnerai de ses nouvelles à.... Imbécile que je suis, s'écria-t-il, j'ai oublié de demander à Jean son adresse! C'est-il bête! Où le trouver dans ce grand diable de Paris?... La mère doit le savoir; je le lui demanderai quand je la verrai.»

Rassuré par cette pensée, il songea à ses affaires, et calcula dans sa tête le gain de sa journée; il était considérable.

Et Jean et Jeannot? où étaient-ils? que faisaient-ils? Ils étaient arrivés vers quatre heures du matin à Paris, reposés et enchantés. Descendus de wagon, ils ne savaient où aller; il faisait encore nuit. Le chef de train, qui était bon homme, les retrouva dans la salle des bagages, où ils avaient suivi les voyageurs, et leur demanda où ils allaient.

JEAN.

Chez mon frère Simon, monsieur; mais il est trop matin; et puis, il ne nous attend que dans un mois; et puis, nous ne savons pas le chemin.

LE CHEF DE TRAIN.

Savez-vous où il demeure?

JEAN.

Oui, monsieur: rue Saint-Honoré, nº 263.

LE CHEF DE TRAIN.

Eh bien, restez ici jusqu'à cinq heures, et vous irez alors chez Simon. Mais, comme vous ne trouveriez jamais votre chemin tout seuls, voici trois francs que m'a donnés M. Kersac pour vous nourrir en route; vous ne les avez pas dépensés, puisque vous avez vécu de vos provisions et bu de l'eau; vous prendrez sur ces trois francs un franc cinquante centimes pour payer le fiacre dans lequel je vous ferai monter.... A présent, j'ai affaire, je vous quitte; attendez-moi là.»

Jean et Jeannot s'assirent sur une banquette; Jean s'amusait beaucoup à regarder les allants et venants; il remarquait tout et s'intéressait à tout. Jeannot bâillait et soupirait.

JEANNOT.

Qu'allons-nous devenir, Jean, au milieu de tout ce bruit? Nous ne trouverons peut-être pas Simon; alors où irons-nous? que ferons-nous?

JEAN.

Pourquoi donc ne trouverions-nous pas Simon, puisqu'il demeure rue Saint-Honoré, nº 263.

JEANNOT.

Mais si nous ne le trouvons pas?

JEAN.

Alors nous le chercherons.

JEANNOT.

Où le chercherons-nous? A qui le demander?

JEAN.

Il se trouvera bien quelque brave homme qui nous aidera à le trouver. D'ailleurs, Jeannot, ce que tu dis là est ingrat pour le bon Dieu. Vois comme il nous a protégés. Ce bon monsieur voleur qui nous donne de l'argent....

JEANNOT.

A toi, pas à moi.

JEAN.

Ce n'est-il pas la même chose? Tu sais bien que, tant que j'en aurai, tu en auras. Après le bon monsieur, nous avons eu la chance de rencontrer cet autre brave M. Kersac, qui a fait pour nous comme aurait fait le bon Dieu.

JEANNOT.

Oui, joliment, il m'a donné deux coups de fouet.

JEAN.

Bah! deux petits coups de rien du tout; et c'était par bonté, encore.

JEANNOT.

Comment, par bonté? Tu appelles ça bonté, toi?

JEAN.

Certainement, puisque c'était pour te rendre plus gentil; et il y est arrivé, tout de même. Ce bon M. Kersac, qui nous fait faire douze lieues en carriole!

JEANNOT.

Parce que ça l'amusait de causer.

JEAN.

Pas du tout, ça ne l'amusait pas; c'était par bonté. Puis il nous fait souper avec lui, déjeuner avec lui; il paye notre coucher.

JEANNOT.

Coucher, pas cher! De la paille dans une écurie.

JEAN.

Est-ce que nous avons si bien que ça chez nous?... Puis il nous paye notre voyage. Il nous fait arriver à Paris en vingt-quatre heures au lieu de trente jours. C'est à ne pas y croire!

JEANNOT.

Oui, quant à ça, il n'y a rien à dire. C'est véritablement une bonne chose.... Mais que ferons-nous si nous ne trouvons pas Simon?

JEAN.

Allons! voilà que tu vas recommencer la même histoire. Je te l'ai déjà dit: nous le chercherons et nous finirons bien par le trouver.»

Jeannot n'avait pas l'air bien rassuré, et il recommençait à geindre, lorsque le chef de train entra.

«Vous voilà! c'est bien! Venez et suivez-moi. Vite, je suis pressé.»

Il sortit précipitamment, suivi des enfants, qui ne le quittaient pas des yeux, tant ils avaient peur de s'en trouver séparés. Ils arrivèrent à la place de la gare, sur le boulevard Montparnasse. Le chef de train les fit monter dans un petit fiacre, et donna ordre au cocher de les mener rue Saint-Honoré, n° 263. Pour plus de précaution:

«Donnez-moi votre numéro, dit-il au cocher; s'il arrive quelque aventure aux enfants, c'est vous qui en serez responsable: ainsi gare à vous!

LE COCHER.

Soyez tranquille, monsieur, je les débarquerai sans accident, j'espère bien.... Vous dites....

LE CHEF DE TRAIN

Rue Saint-Honoré, n° 263.»

Le cocher remonta sur son siège.

«Adieu, monsieur, et merci», cria Jean au chef de train.

Le fiacre s'ébranla et se mit en marche. Les enfants regardaient avec admiration; tout leur paraissait magnifique malgré l'heure matinale, le silence des rues, l'absence de mouvement. Quand la voiture arrêta devant le n° 263 de la rue Saint-Honoré, ils croyaient être partis depuis quelques minutes seulement.

«Allons, messieurs, descendez, nous voici arrivés», dit le cocher en ouvrant la portière.

Jean descendit, paya, comme le lui avait recommandé le chef de train, et ils se trouvèrent devant une porte fermée, ne sachant comment faire pour entrer. «Frappe à la porte», dit Jeannot.

Jean frappa, Jeannot frappa, la porte ne s'ouvrait pas.

«Appelle, dit Jeannot.

—Simon! cria Jean; Simon, c'est nous, ouvre la porte!»

Ils avaient beau crier, appeler, la porte ne s'ouvrait pas.

«Qu'allons-nous devenir, mon Dieu? s'écria Jeannot prêt à pleurer.

JEAN.

Ne t'effraye donc pas! C'est qu'il dort encore! Attendons; il faudra bien qu'il s'éveille et qu'il nous ouvre.»

Après avoir attendu cinq minutes qui leur parurent cinq heures, ils recommencèrent à taper et à appeler Simon.

Enfin la porte s'entrouvrit; un gros homme à cheveux gris passa la tête.

«Quel diantre de tapage faites-vous donc là, vous autres? Ça a-t-il du bon sens d'éveiller le monde si matin! Que demandez-vous? Que voulez-vous?

JEAN.

Je vous demande bien pardon, monsieur, nous ne voulions pas vous déranger. Nous appelions mon frère Simon qui demeure ici.

LE PORTIER.

Et comment voulez-vous qu'il vous entende, puisqu'il demeure au cinquième?

JEAN.

Je ne savais pas, monsieur; je vous demande bien pardon. Nous attendrons si vous voulez, monsieur.

LE PORTIER.

A présent que me voici éveillé et levé, je n'ai pas besoin que vous attendiez. Entrez et montez.»

Le portier ouvrit, fit entrer Jean et Jeannot, et referma la porte.

«Au fond de la cour, l'escalier à droite, au cinquième», grommela le portier.

Et il rentra dans le trou noir qui lui servait de chambre.

Jean avait le coeur un peu serré; l'aspect sombre, sale et délabré de la cour de la maison lui inspirait une certaine répugnance. Jeannot était consterné; tous deux montèrent sans parler l'escalier qu'on leur avait indiqué; ils montaient, montaient toujours. Arrivés au haut de l'escalier, ils virent trois portes devant eux: à droite, à gauche, en face.

«Frappe donc, dit Jeannot.

JEAN.

Où frapper? Comment faire? J'ai peur de fâcher quelqu'un si je frappe à une autre porte qu'à celle de Simon.

JEANNOT.

Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? recommença Jeannot de son ton larmoyant.

JEAN.

Ne t'effraye donc pas; je vais appeler. Simon!... Simon!...» appela-t-il à mi-voix.

Une porte s'ouvrit: un jeune homme s'y montra.

«Simon!» s'écria Jean.

Et il se jeta à son cou.

SIMON.

C'est toi, Jean! Et toi, Jeannot! Dieu soit loué! J'avais tant besoin de revoir quelqu'un du pays! Entrez, entrez; nous allons causer pendant que je m'habillerai. Je ne vous attendais pas sitôt. Maman avait écrit que vous seriez ici dans un mois.

JEAN.

Certainement; nous ne devions pas arriver avant; mais nous avons voyagé comme des princes! En voiture! Je te raconterai ça.»

Ils entrèrent dans une petite chambre propre, claire et assez gaie. Tout en furetant partout et en regardant Simon se débarbouiller et s'habiller, Jean et Jeannot lui donnèrent des nouvelles du pays et lui racontèrent toutes leurs aventures.

SIMON, riant.

Il paraît que Jeannot n'a pas la chance; et toi, Jean, je crois bien que c'est toi qui fais venir la chance par ton caractère gai, ouvert et serviable. Tu as toujours été comme ça; je me souviens que, dans le pays, tout le monde t'aimait.

Quand ils eurent bien causé, bien ri, et qu'ils se furent embrassés plus de dix fois, Jean demanda:

«Et que vas-tu faire de nous, Simon? Tu ne vas pas nous garder à rien faire, je pense?

SIMON.

Non, non, sois tranquille, vous êtes placés d'avance: toi, Jean, tu entres comme garçon de café dans la maison où je suis. Et toi, Jeannot, tu vas entrer de suite chez un épicier.

JEANNOT.

Tiens, pourquoi pas garçon de café comme Jean?

SIMON.

Parce qu'il n'y avait qu'une place de libre. Tout le monde ne peut pas faire le même travail.

JEANNOT.

Serons-nous dans la même maison?

SIMON.

Non; toi, Jeannot, tu seras tout près d'ici, dans la rue de Rivoli, et près de Jean, qui demeurera avec moi, dans cette maison où nous sommes en service.

JEAN.

Quel service ferons-nous?

SIMON.

Le service d'un café; c'est un bon état, mais fatigant.

JEAN.

En quoi fatigant?

SIMON.

Parce qu'il faut être actif, alerte, toujours sur pied, adroit pour ne rien briser, ni accrocher, ni répandre. Tu feras bien l'affaire, toi.

JEANNOT.

Je l'aurais bien faite aussi.

SIMON.

Non, tu n'es pas assez vif, assez en train; tu te serais fait renvoyer au bout de huit jours.»

Jeannot ne dit plus rien: il prit son air boudeur.

SIMON.

Ah! ah! ah! quelle figure tu fais! Ça ferait bon effet dans un café. Toutes les pratiques se sauveraient pour ne plus revenir!»

Jeannot prit un air encore plus maussade. Simon leva les épaules en riant.

«Toujours le même! dit-il. Ah çà! voici bientôt sept heures. Il faut descendre au café, Jean; et toi, Jeannot, je vais te présenter à ton maître épicier; sois bien poli et déride-toi, car l'épicier doit être gai et farceur par état.»

Simon tira un pain de son armoire, en coupa trois grosses tranches, en donna une à Jean et à Jeannot, et mit la troisième dans sa poche; ils descendirent les cinq étages et entrèrent dans un café très propre, très joli. Jean et Jeannot restèrent ébahis devant les glaces, les chaises de velours, les tables sculptées, etc. Pendant qu'ils admiraient, Simon alla parler au maître du café et revint peu de temps après avec un morceau de fromage, des verres et une bouteille de vin. Il versa du vin dans les trois verres.

«Déjeunons, dit-il, avant que le monde arrive. Et vite, car il y a de la besogne; il faut tout nettoyer et ranger.»




IX

DÉBUTS DE M. ABEL ET DE JEANNOT

Ils mangèrent et burent; le déjeuner mit Jeannot en belle humeur, et il se mit gaiement en route avec Simon et Jean pour commencer son service chez l'épicier. Le chemin ne fut pas long: cinq minutes après il entrait dans le magasin.

SIMON.

Pontois, voici mon cousin Jeannot, le garçon que vous attendiez; arrivé de ce matin, il est tout prêt à se mettre à la besogne.

PONTOIS.

Bien, bien; approche, mon garçon, approche. Prends-moi ce bocal de cornichons, et va le poser près du comptoir, là-bas.

JEANNOT.

Où ce que c'est, m'sieur?

PONTOIS, riant.

Bien parlé, mon ami. Le français le plus pur! Où ce que c'est? Là-bas, sur le comptoir.

JEANNOT.

Où ce que c'est, le comptoir?

PONTOIS.

En face de toi, nigaud. Devant madame, qui est là, qui écrit.»

Tout le monde riait; Jeannot, pas trop content avance vers le comptoir, butte contre une caisse de pruneaux, et tombe avec le bocal de cornichons.

«Maladroit! crie Pontois.

—Maladroit! répète la dame du comptoir.

—Maladroit! s'écrient les garçons épiciers.

—Malheureux! s'écrie Simon.

—Pauvre Jeannot!» s'écrie Jean en courant à lui.

Jeannot s'était relevé, irrité et confus. Il avait eu du bonheur, le bocal ne s'était brisé que du haut, la moitié des cornichons étaient par terre, mais les garçons se précipitèrent pour les ramasser, et il n'y en eut guère que le quart de perdu.

PONTOIS.

Dis donc, petit drôle, pour la première fois, passe; mais une seconde fois, tu payes. J'ai promis à Simon que tu aurais dix francs par mois, nourri, vêtu, logé, blanchi. Prends garde que les dix francs ne filent à payer la casse. Qu'en dites-vous, Simon? Mauvais début! Ça promet de l'agrément.

SIMON.

Non, non, Pontois; c'est l'embarras, la timidité. Il ne fallait pas lui faire transporter un bocal pour commencer. Au revoir, je m'en vais, moi, avec mon débutant.

PONTOIS.

Il est gentil, celui-ci! Dites donc, Simon, voulez-vous changer? Reprenez l'autre et donnez-moi celui-ci.

SIMON.

Non, non, Pontois, gardons chacun le nôtre; celui-ci est mon frère, Jeannot est mon cousin. Au revoir. Je viendrai demain savoir comment ça va. Courage, Jeannot, ne te trouble pas pour si peu. A demain.»

Jeannot ne répondit pas; il était mécontent de la différence que faisait Simon entre le frère et le cousin. Pontois le mit de suite à l'ouvrage; il lui fit porter un paquet d'épicerie à l'hôtel Meurice, qui se trouvait à quelques portes plus loin, et il le fit accompagner par un des garçons.

Les premiers jours, Jeannot ne fit pas autre chose que des commissions et des courses avec les garçons qu'on envoyait dans tous les quartiers de Paris, de sorte qu'il commençait à connaître les rues et aussi les habitudes du commerce.

Jean faisait de son côté l'apprentissage de garçon de café; son intelligence, sa gaieté, sa bonne volonté, sa prévenance le mirent promptement dans les bonnes grâces des habitués du café; on aimait à le faire jaser, à se faire servir par lui; il recevait souvent d'assez gros pourboires, qu'il remettait fidèlement à Simon. Celui-ci était fier du succès de son frère; tous deux, en rentrant le soir dans leur petite chambre, remerciaient Dieu de les avoir réunis. Jean était heureux. Ses seuls moments de tristesse étaient ceux où le souvenir de sa mère venait le troubler; quelquefois une larme mouillait ses yeux, mais il chassait bien vite cette pensée, et il retrouvait son courage en regardant son frère si heureux de sa présence.

Un jour, vers midi, un monsieur entra dans le café.

«Une nouvelle pratique», dit la dame du comptoir à Simon, qui se trouvait près d'elle.

Simon regarda et vit un jeune homme de belle taille, de tournure élégante, qui examinait le café, les garçons, les habitués. Ses yeux s'arrêtèrent sur Simon avec un léger mouvement de surprise. Il s'assit à une petite table et appela:

«Garçon!»

Un garçon s'empressa d'accourir.

«Non, ce n'est pas vous, mon ami, que je demande: je veux être servi par Simon.»

Le garçon s'éloigna un peu surpris, et avertit Simon qu'un monsieur le demandait.

SIMON.

Monsieur me demande? Qu'y a-t-il pour le service de monsieur?

L'ÉTRANGER.

Oui, Simon, c'est vous que j'ai demandé; apportez-moi deux côtelettes aux épinards et un oeuf frais.»

Simon partit et revint un instant après, apportant les côtelettes demandées.

SIMON.

Monsieur me connaît donc?

L'ÉTRANGER.

Très bien, mon ami. Simon Dutec, fils de la veuve Hélène Dutec.

SIMON, surpris.

Pardon, monsieur; je ne me remets pas le nom de monsieur.

L'ÉTRANGER.

Rien d'étonnant, Simon; vous ne l'avez jamais entendu et vous ne m'avez jamais vu.

SIMON.

Mais alors... comment ai-je l'honneur d'être connu de monsieur?

L'ÉTRANGER.

Ah! c'est mon secret. Je viens de votre pays; j'ai vu Kérantré. (Simon fait un geste de surprise.) J'ai vu la bonne Hélène, et je veux voir mon petit ami Jean.

SIMON.

Mais, monsieur,... veuillez m'expliquer....»

Jean entrait en ce moment; il apportait un potage et un oeuf frais à un habitué.

L'ÉTRANGER.

Le voilà, ma foi, le voilà! Sac à papier! comme il est déluré! Joli garçon, ma parole! Tais-toi, mon ami Simon, tais-toi! Amène-le de mon côté, et dis-lui de m'apporter une bouteille de bière.»

Simon, fort intrigué, donna à Jean l'ordre d'apporter de la bière à la table n° 6.

Jean apporta la bière, la posa sur la table, regarda le monsieur et poussa un cri.

«Monsieur le voleur! Quel bonheur! le voilà!»

A ce cri, les garçons se retournèrent, la dame du comptoir répéta le cri de Jean, les habitués se levèrent, le plus résolu courut à la porte pour la garder; Simon resta stupéfait, et Jean saisit la main du voleur, qui se leva en riant aux éclats.

«Très bien, mon petit Jean, c'est ce que j'attendais! Oui, messieurs, je suis, comme le dit Jean, un voleur,... mais un voleur pour rire, ajouta-t-il en voyant les garçons et les habitués s'avancer vers lui avec des visages et des poings menaçants. J'ai fait le voleur pour donner de la prudence à ces enfants, qui comptaient leur argent sur la grande route, le long d'un bois. A propos, Jean, où est donc le pleurard que je n'aimais pas, ton cousin Jeannot?

JEAN.

Chez un épicier ici à côté, monsieur, dans la rue de Rivoli.

L'ÉTRANGER.

Un épicier! quelle chance! Moi, tout juste, qui déteste les épiciers! Eh bien, Simon, me connais-tu maintenant?

SIMON.

Je crois bien, monsieur, sauf que je ne sais pas votre nom. Jean m'a tout conté, et je suis bien content de vous voir, monsieur.»

Les habitués s'étaient remis à manger et les garçons à servir; tous riaient plus ou moins de leur méprise. La dame du comptoir comptait son argent pour s'assurer que, dans la bagarre, sa caisse n'avait subi aucun déficit. Rassurée sur ce point, elle écouta avec intérêt la conversation de Jean et de l'étranger.

«Comment as-tu fait pour arriver si tôt? demanda M. Abel. Vous deviez être un mois en route.

JEAN.

Oui, monsieur; mais nous avons rencontré un excellent M. Kersac, fermier près de Sainte-Anne; il nous a menés en carriole jusqu'à Vannes, puis jusqu'à Malansac, puis il nous a payé nos places au chemin de fer jusqu'à Paris, de sorte que nous y étions avant vous, monsieur.

L'ÉTRANGER, souriant.

Et ce brave Kersac avait-il pris goût pour Jeannot?

JEAN, souriant.

Pas trop, monsieur. Ce pauvre Jeannot a continué à se lamenter de son guignon.

L'ÉTRANGER.

Guignon! Il devrait dire maussaderie, humeur! C'est étonnant comme ce pleurard me déplaît.... Pourquoi n'as-tu pas dit mon nom à Simon?

JEAN.

C'est que je ne le savais pas, monsieur.

L'ÉTRANGER.

Comment! je l'avais écrit sur un papier que je t'ai mis dans ta bourse.

JEAN.

Et moi qui ne l'ai pas vu!... Il est vrai que je n'ai pas eu occasion d'ouvrir ma bourse depuis que je vous ai quitté. Mais que je suis donc content de vous revoir, monsieur! Et où logez-vous donc?

L'ÉTRANGER.

A l'hôtel Meurice, à deux pas d'ici.

JEAN.

Tant mieux! nous nous verrons souvent.

L'ÉTRANGER.

Tous les matins je viendrai déjeuner ici.»

L'étranger avait fini son repas; il paya, donna à Jean une pièce de vingt sous en guise de pourboire, donna à Simon son nom et son adresse: M. Abel, hôtel Meurice, et sortit.

Il se dirigea vers la rue de Rivoli, et marcha jusqu'à ce qu'il eût aperçu la boutique d'un épicier; il y jeta un coup d'oeil, reconnut Jeannot, continua son chemin, puis il revint sur ses pas, mit son chapeau en Colin, comme un Anglais, allongea sa figure, prit un air raide et compassé, marcha les pieds un peu en dedans, les genoux légèrement pliés, et entra chez l'épicier. Il resta immobile.

PONTOIS.

Monsieur veut quelque chose?

M. ABEL, avec un accent anglais très prononcé et très solennel.

Hôtel... Meurice?

PONTOIS.

Hôtel Meurice, milord? C'est ici près, milord; suivez les arcades.

M. ABEL, même accent.

Hôtel... Meurice?

PONTOIS.

Ici, monsieur! Là! tout près d'ici. La douzième porte.

M. ABEL, de même.

Hôtel... Meurice?

PONTOIS.

Il ne comprend donc pas, ou bien il est sourd. Là, monsieur, là! Vous voyez bien! là! là! devant vous!

M. ABEL.

Hôtel... Meurice?

PONTOIS.

Ces diables d'Anglais, c'est bête comme tout! Ils ne comprennent même pas le français! Dis donc, Jeannot, mène-le à son hôtel Meurice; ce sera plus tôt fait.»

Jeannot sortit faisant signe à l'Anglais de le suivre. L'Anglais suivit; aux questions que lui adressa Jeannot il répondait avec le même flegme:

«Hôtel...Meurice

Ils y arrivèrent promptement; l'Anglais le dépassa, marchant droit devant lui.

Jeannot courut après lui.

JEANNOT.

Par ici, m'sieu! Par ici! Vous l'avez dépassé.

M. ABEL.

Hôtel... Meurice?

JEANNOT.

C'est ici votre hôtel Meurice. Vous ne voyez donc pas? Vous êtes en face, en plein! Là! sous votre nez!

M. ABEL, reprenant sa voix naturelle.

Merci, épicier!»

En même temps il lui enfonça à deux mains sa casquette sur les yeux; de sorte qu'il put entrer à l'hôtel et disparaître avant que sa victime se fût dépêtrée de sa casquette. Jeannot regarda autour de lui et retourna à l'épicerie, fort en colère d'avoir été joué par un mauvais plaisant. Quand il rentra et qu'il conta son aventure, tout le monde se moqua de lui, ce qui ne lui rendit pas sa belle humeur; il se trouva malheureux et mal partagé.

«Quand je pense à Jean, quelle différence entre lui et moi! Comme sa position est agréable! Et quels pourboires on lui donne! Et moi, personne ne me donne rien! Mon ouvrage est sale, désagréable et fatigant! Je suis bien malheureux! Rien ne me réussit!»

Jean et Simon ne voyaient pas souvent Jeannot, parce qu'ils avaient beaucoup à faire dans la journée; c'était la belle saison, il faisait chaud: on venait déjeuner de bonne heure et prendre des rafraîchissements matin et soir jusqu'à une heure assez avancée; ensuite il fallait tout laver, essuyer, ranger. Souvent, à minuit Simon n'était pas encore couché. Quant à Jean, vu sa grande jeunesse, Simon avait obtenu qu'on l'envoyât se coucher à dix heures, de sorte que, sans être trop fatigué, il n'avait que bien rarement la possibilité d'aller voir Jeannot.

Le dimanche, Simon et Jean se levaient de grand matin et allaient à la messe de six heures. Ils avaient proposé à Jeannot d'aller le prendre; il les accompagna à la messe les premiers dimanches; puis il trouva que c'était trop matin; il préférai dormir et aller à la messe de dix heures, de midi ou même pas du tout; de sorte qu'il vit de moins en moins Simon et Jean.

Au café, il n'y a pas de dimanche pour les garçons; c'est au contraire le jour où il y a le plus à faire, le plus de monde à servir. Pourtant, Simon ayant mis pour condition de son entrée et de celle de son frère, qu'ils iraient à l'office du soir de deux dimanches l'un, Jean y allait une fois et Simon la fois d'après. Cette condition, demandée, presque imposée par Simon, avait d'abord surpris et mécontenté le maître du café; mais, en voyant le service régulier, consciencieux de Simon, ensuite de Jean, il prit les deux frères en grande estime, il eut confiance en eux, et il comprit que, pour avoir des serviteurs honnêtes et sûrs, il était bon d'avoir des serviteurs chrétiens.

En outre, Simon et Jean plaisaient beaucoup aux habitués et même aux allants et aux venants; ils exécutaient les ordres qu'on leur donnait, sans bruit, sans agitation; chacun était servi comme il l'aimait, comme il le désirait: quelquefois les habitués faisaient causer Jean, dont l'entrain, l'esprit et la bonne humeur excitaient la gaieté de ceux qui le questionnaient.




X

SUITE DES DÉBUTS DE JEANNOT ET DE M. ABEL

De tous les habitués, celui que Jean servait et entretenait avec le plus de plaisir était M. Abel, qui avait son cabinet particulier, et qui était servi tout particulièrement à cause de sa consommation régulière et largement payée.

Un jour, M. Abel le questionna sur Jeannot.

«Est-il content chez son épicier? dit-il.

JEAN.

Pas toujours, monsieur; la semaine dernière il était en colère contre un prétendu Anglais qui l'a fait promener et enrager, et qui n'était pas plus Anglais que vous et moi, monsieur. Son maître et les garçons se sont moqués de lui; Jeannot s'est mis en colère, on l'a turlupiné, il s'est fâché plus encore; le patron l'a houspillé et taquiné; Jeannot leur a dit des sottises; le patron s'est fâché tout de bon; il lui a tiré les cheveux et les oreilles, et l'a renvoyé d'un coup de pied, avec du pain sec pour souper.

M. ABEL.

Ah! ah! ah! la bonne farce! Et sait-on qui était ce faux Anglais?

JEAN.

Non, monsieur; personne ne le connaît.

M. ABEL.

Bon! il faudra tâcher de le retrouver, pourtant.

JEAN.

Il vaut mieux le laisser tranquille, monsieur. Il n'a fait de mal à personne; il s'est un peu amusé, mais il n'y avait pas de quoi se fâcher.

M. ABEL.

Tu n'en veux donc pas à ce farceur?

JEAN.

Oh! pour ça non, monsieur!

M. ABEL.

Allons, tu es un bon garçon; tu comprends la plaisanterie. Pas comme Jeannot, qui rage pour un rien.»

Peu de jours après, M. Abel se dirigea encore vers l'épicier de Jeannot; il n'avait pas la même apparence que les jours précédents; sur sa redingote il avait une blouse à ceinture, autour du visage un mouchoir à carreaux, sur la tête une casquette d'ouvrier et son chapeau à la main. Il tenait une grande marmite. Il s'arrêta devant l'épicier, entra et demanda, avec l'accent auvergnat: «Du raichiné, ch'il vous plaît?

UN GARÇON.

Pour combien, monsieur?

L'AUVERGNAT.

De quoi remplir la marmite, mon garchon.

LE GARÇON.

Voilà, m'sieur; un franc cinquante.

L'AUVERGNAT.

Marchi! Voichi l'argent.»

Le garçon alla au comptoir et tournait le dos à la porte. Jeannot bâillait à l'entrée.

L'AUVERGNAT.

Vlan! ch'est pour toi, cha.»

Et l'Auvergnat coiffa Jeannot de la marmite pleine; le raisiné coule sur la figure, le dos, les épaules de Jeannot. Avant qu'il ait eu le temps de crier, d'enlever sa coiffure, M. Abel avait disparu; en deux secondes il s'était débarrassé de son mouchoir, de sa blouse, de sa casquette, il avait mis son chapeau sur sa tête; il avait roulé sa blouse et le reste, et avait jeté le tout dans une allée au tournant de la rue. Il fit quelques pas encore, retourna du côté de l'épicier, s'arrêta devant la boutique et demanda la cause du tumulte et du rassemblement qu'il y voyait.

UN BADAUD.

C'est un mauvais garnement qui a coiffé un des garçons d'une terrine de raisiné, monsieur; le pauvre garçon est dans un état terrible; tout poissé et aveuglé, les cheveux collés, les habits abîmés!

—Oh! oh! c'est grave, ça!» dit M. Abel en entrant.

Les garçons, le maître, la dame du comptoir entouraient le malheureux Jeannot, le débarbouillaient, l'arrosaient, l'inondaient, l'épongeaient. Les garçons riaient sous cape, la dame du comptoir leur faisait de gros yeux; M. Pontois n'oubliait pas ses intérêts et gardait l'entrée, afin que quelque filou ne pût se glisser dans l'épicerie.

M. Abel entra en conversation avec la dame du comptoir, qui lui expliqua ce qui s'était passé.

MADAME PONTOIS.

Le pis de l'affaire, monsieur, c'est que les vêtements du pauvre garçon ne peuvent plus resservir et qu'il lui faudra trois mois de gage pour les remplacer.

M. ABEL.

En vérité! Ses gages sont donc bien misérables?

MADAME PONTOIS.

Dix francs par mois, monsieur... Dame! des enfants de cet âge, ça ne sait rien, ça brise tout.»

Jeannot ayant été suffisamment arrosé, dépoissé, essuyé et rhabillé avec une blouse qui ne lui allait pas, un gilet qui croisait d'un pied sur son estomac, une chemise qui en eût contenu deux comme lui, Jeannot, disons-nous, leva les yeux et acheva de reconnaître M. Abel, que sa voix lui avait déjà fait deviner à moitié.

«Monsieur le voleur!» s'écria-t-il.

L'effet produit par cette exclamation fut exactement le même que dans le café de Jean. M. Pontois ferma et garda la porte; les garçons levèrent les mains pour saisir M. Abel au collet; la dame du comptoir se réfugia près de sa caisse en poussant un cri perçant. M. Abel croisa les bras et resta immobile, regardant Jeannot qui, d'un mot, aurait pu justifier M. Abel, mais qui gardait le silence et le regardait à son tour d'un air moqueur et triomphant.

Les cris de la dame du comptoir attirèrent des sergents de ville; ils se firent ouvrir la porte, s'informèrent de la cause des cris de madame. M. Pontois et les garçons expliquèrent si bien l'affaire, que les sergents de ville se mirent en devoir d'arrêter le voleur. Jeannot se pavanait dans son triomphe.

M. ABEL.

Laissez donc, mes braves amis, je ne suis pas plus voleur que vous. Le voleur prend, et moi je donne. Ainsi vous voyez ce mauvais garnement nommé Jeannot?

M. PONTOIS.

Comment, vous connaissez Jeannot?

M. ABEL.

Si je le connais, ce pleurnicheur, ce hérisson! Je lui ai donné un bon déjeuner à Auray et des provisions pour sa route. Mais finissons cette plaisanterie. J'étais entré pour payer les vêtements perdus de Jeannot. Tenez, monsieur Pontois, voici quarante francs: une blouse, un gilet et une chemise ne valent pas plus de vingt francs, le reste sera pour Jeannot en compensation de l'arrosement qu'il a dû subir. Et à présent je me retire.

—Mais, monsieur, dit un sergent de ville, je ne sais si je dois vous laisser en liberté; car, enfin, ce garçon qui vous a reconnu pour un voleur, ne dit rien, et....

M. ABEL.

Et c'est le tort qu'il a; je vais parler pour lui.»

M. Abel raconta en peu de mots sa rencontre avec les enfants, la leçon de prudence qu'il leur avait donnée, et l'ignorance où étaient ces enfants de son nom.

«Au reste, ajouta-t-il, venez m'accompagner et me tenir compagnie jusqu'au café Métis, vous verrez si j'y suis connu.»

Les sergents de ville voulurent se retirer en faisant leurs excuses, mais M. Abel exigea qu'ils l'accompagnassent jusqu'au café. Il y fit son entrée avec cette escorte, mena ses gardiens improvisés à Simon, qui, en le voyant ainsi accompagné, s'élança vers lui pour avoir des explications.

M. ABEL, riant.

Halte-là, mon ami Simon, je pourrais te compromettre! Ces messieurs me prennent pour un voleur! J'ai vu Jeannot, qui a crié au voleur, comme mon petit Jean, et je viens à toi pour me disculper.

SIMON.

Comment, sergents, vous ne connaissez pas monsieur, qui est du quartier? Je le garantis, moi. C'est un de nos habitués, et j'en réponds comme de moi-même.

M. ABEL.

Merci, Simon, je me réclamerai de toi dans tous les embarras où je me mets sans cesse par amour de la farce. Et vous, messieurs les sergents de ville, vous allez accepter un café.»

Et, sans attendre leur réponse:

«Trois cafés et un flacon de cognac!» cria-t-il.

Simon sortit en riant: quand il rentra, il trouva M. Abel attablé avec les sergents de ville; ils paraissaient fort contents de la fin de l'aventure: ils savourèrent le café et le cognac jusqu'à la dernière goutte; ils saluèrent M. Abel en lui renouvelant leurs excuses et leurs remerciements, et ils retournèrent à leur poste, qu'ils avaient abandonné pour affaires de service.