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Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 18: XII LA LEÇON DE DANSE
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About This Book

Two young boys set out from home to join a relative in the city, and the narrative follows their farewells, anxieties, and first steps on the road. Scenes shift between a mother's tearful prayers, an aunt's stern impatience, and the boys' efforts to encourage one another, while small practical concerns about provisions and travel are woven with gentle humor. The episodic story highlights childhood resilience, family bonds, everyday hardships, and moral lessons about courage and mutual support as the children prepare to leave familiar surroundings for a new life.




XI

LE CONCERT

Un matin, M. Abel trouva Jean plus agité, plus empressé que de coutume.

M. ABEL.

Il paraît qu'il y a du nouveau, Jean; tu as l'air de vouloir éclater d'un accès de bonheur.

JEAN.

Je crois bien, monsieur! Il y a de quoi. M. Pontois, l'épicier de Jeannot, donne une soirée, un concert; il nous a invités, Simon et moi, et M. Métis veut bien nous permettre d'y aller.

M. ABEL.

Tant mieux, mon ami, tant mieux. Et as-tu de quoi t'habiller?

JEAN.

Je crois bien, monsieur; Simon me prête un habit et un gilet qui lui sont devenus trop étroits, et un pantalon auquel Mme Métis veut bien faire un rempli de six pouces pour le mettre à ma taille.

M. ABEL, riant.

Mais, mon pauvre garçon, tu flotteras dans tes habits comme un goujon dans un baquet.

JEAN.

Ça ne fait rien, monsieur. Il vaut mieux être trop à l'aise que trop à l'étroit. Je m'amuserai bien tout de même. De la musique! Jugez donc! moi qui n'en ai jamais entendu. Et puis des rafraîchissements! moi qui n'en ai jamais bu. Et des échaudés! des macarons! du vin chaud!

M. ABEL, souriant.

Écoute, Jean; sais-tu que ce que tu m'en dis me fait venir l'eau à la bouche? C'est que j'ai bien envie d'y aller? Ne pourrais-tu pas me faire inviter avec un de mes amis, M. Caïn?

JEAN.

Mais je pense bien qu'oui, monsieur. Je vais demander à Simon. Dis donc, Simon, peux-tu faire inviter M. Abel à la soirée de M. Pontois?

SIMON.

Je suis bien sûr que M. Pontois ne demandera pas mieux; qu'il sera fort honoré d'avoir M. Abel.

JEAN.

C'est qu'il faut aussi faire inviter son ami, M. Caïn.

SIMON.

M. Caïn?»

Simon regarda d'un air surpris M. Abel, qui souriait de l'étonnement de Simon; mais, reprenant son sérieux:

M. ABEL.

Oui, Simon, mon ami Caïn; cela te paraît drôle que Caïn soit ami d'Abel? C'est pourtant vrai. Je ne vais pas dans le monde sans lui. C'est un grand musicien; nous faisons de la musique ensemble.

SIMON.

Bien, monsieur, je donnerai réponse à monsieur demain; elle est facile à deviner. C'est un grand honneur que nous fait monsieur.»

M. Abel, très content de l'invitation promise, questionna beaucoup Jean sur la soirée projetée, le monde qui y serait, etc.

Le lendemain, Simon annonça à M. Abel que M. et Mme Pontois se trouvaient fort honorés d'avoir M. Abel et son ami M. Caïn, et que, s'il voulait mettre le comble à ses bontés, ce serait de leur chanter quelque chose.

«Nous verrons, nous verrons, répondit M. Abel d'un air assez indifférent. Peut-être, si je suis en voix.»

Simon fut aussi enchanté que Jean de cette demi-promesse, qu'il communiqua dès le soir même à M. et à Mme Pontois.

La soirée devait avoir lieu le surlendemain dimanche. A huit heures, l'appartement de l'entresol était éclairé, illuminé a giorno; il se composait d'une petite entrée, d'une salle ou salon avec deux fenêtres donnant sur la rue de Rivoli, et d'une chambre à coucher où étaient les rafraîchissements; deux lampes Carcel éclairaient le côté de la cheminée; quatre bougies illuminaient le côté opposé; un quinquet de chacun des côtés restants complétait l'éclairage.

Les rafraîchissements se composaient d'eau sucrée, d'eau rougie, de bière, de tartines de pain et de beurre, d'échaudés, de macarons, de pruneaux et raisins secs, d'amandes, de noisettes, de pâtes de réglisse et de guimauve, de sucre d'orge et de sucre candi.

Les invités commençaient à arriver. Simon et Jean avaient été des premiers. Jean flottait (comme l'avait dit M. Abel) dans les habits de Simon. Et Simon, au contraire, était ficelé dans les siens, achetés depuis longtemps et avant qu'il eût pris du corps. Jeannot avait une veste, un gilet, un pantalon loués pour la soirée; mais ils étaient si heureux des plaisirs de cette réunion, qu'ils ne songeaient pas à l'effet que produisaient leurs vêtements.

M. Abel arriva et présenta son ami, M. Caïn; tous deux étaient en grande tenue de soirée, gants paille, cravates blanches, gilets blancs, vêtements noirs. On les attendait pour commencer le concert. Quelques dames miaulèrent quelques romances; quelques messieurs hurlèrent quelques grands airs, on mangea, on but; Jean et Jeannot s'en donnaient et ne s'éloignaient pas de la table des rafraîchissements.

La soirée était fort avancée, et Caïn et Abel n'avaient pas encore chanté.

«Monsieur, dit Mme Pontois en s'approchant de M. Abel, on nous avait fait espérer que vous voudriez bien chanter quelque chose.

M. ABEL, avec hésitation.

Oui, madame... Mais je ne chante jamais seul... Caïn m'accompagne toujours,... et... je dois vous prévenir que nous avons des voix si puissantes... que... ce ne serait peut-être pas prudent de tenir les fenêtres fermées.... Les vitres pourraient se briser....

—Mais qu'à cela ne tienne, monsieur. Pontois, ouvre les fenêtres.

—Comment? Pourquoi?»

L'explication que donna Mme Pontois courut tout le salon; la curiosité était vivement excitée. M. Abel s'approcha du piano; M. Caïn s'assit pour accompagner. Après quelques minutes de préparatifs, de gammes préludantes, de petites notes brillantes, un accord formidable se fit entendre; un cri puissant y répondit, et alors commença un duo comme on n'en avait jamais entendu. Les deux chanteurs hurlèrent d'un commun accord, de toute la force de leurs poumons et en s'accompagnant d'un tonnerre d'accords:

«Au voleur! Au voleur! A la garde! A l'assassin! On m'égorge! Au secours! Oh! là! là! Oh! là! là! Tu périras! Tu périras! Gredin! Assassin! A la garde! A la garde! Oh! là! Oh! là! là!»

Des cris du dehors répondirent aux hurlements du dedans; M. et Mme Pontois, éperdus, criaient aux chanteurs d'arrêter; les cris du dehors devenaient menaçants; M. Pontois courut fermer les fenêtres; des coups frappés à la porte d'entrée, des ordres impérieux d'ouvrir, les cri des invités qui demandaient du silence, les hurlements obstinés des chanteurs, mirent en émoi tous les habitants de la maison; ils se joignirent aux gens du dehors pour forcer l'entrée, et lorsque enfin M. Pontois, effrayé du tumulte extérieur et craignant une invasion par les fenêtres, se décida à ouvrir la porte d'entrée, une avalanche d'hommes, de femmes, d'enfants se précipita dans l'appartement; le tumulte, le désordre furent à leur comble; Abel et le prétendu Caïn en profitèrent pour quitter le champ de bataille, et se trouvèrent dans la rue riant aux éclats de leurs chants improvisés et discordants. En arrivant dans la rue, ils arrêtèrent une escouade de sergents de ville qui accouraient au secours des victimes égorgées; ils leur expliquèrent la cause de tout ce bruit.

«C'est une plaisanterie qui aurait pu devenir fâcheuse, dit un des sergents de ville.

—N'est-ce pas? Ça n'a pas de bon sens, dirent en choeur Caïn et Abel. Aussi nous avons quitté la partie; les salons sont pleins, on y étouffe. C'est à n'y pas tenir.»

Les deux amis s'en allèrent enchantés de leurs succès.

«Je déteste les épiciers, dit Abel.

CAÏN.

Pourquoi les détestes-tu? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait?

ABEL.

Rien du tout; mais leurs airs goguenards, impertinents, leur aisance et leur sans-gêne, leur esprit et leur langage épicé, tout cela m'impatiente, et j'ai toujours envie de leur jouer des tours.

CAÏN.

Je t'assure, mon cher, que tu as tort; les épiciers sont comme les autres hommes, il y en a de bons, il y en a de mauvais.

ABEL.

C'est possible! Mais que veux-tu? je ne les aime pas.»

L'ami leva les épaules en riant, et ne dit plus rien sur ce sujet.




XII

LA LEÇON DE DANSE

Quelque temps après, Jean dit un matin à M. Abel, en lui servant son déjeuner:

«Monsieur aurait-il envie d'aller au bal?

M. ABEL.

Au bal? Eh! ce ne serait pas de refus. Quelle espèce de bal? Chez qui?

JEAN.

Un très beau bal, monsieur. On dansera, et Simon m'a déjà fait voir comment on dansait; nous dansons le soir dans notre petite chambre là-haut; c'est bien amusant, monsieur, allez! Savez-vous danser?

M. ABEL, avec une feinte tristesse.

Hélas! non. Si tu voulais me montrer comment on fait?

JEAN.

Très volontiers, monsieur; mais où danserons-nous?

M. ABEL, avec empressement.

Ici, entre les tables. Il n'y a personne.

JEAN.

Mais, monsieur, on pourrait nous voir du dehors.

M. ABEL.

Et quand on nous verrait? Il n'est pas défendu de danser; quel mal y a-t-il à danser?

JEAN.

Aucun, monsieur,... certainement;... mais ce sera tout de même un peu drôle de nous voir danser tous les deux.

M. ABEL.

Bah! je prends tout sur mon dos. Si on n'est pas content, c'est moi qui répondrai; et, si on rit de nous, nous nous moquerons d'eux. Allons, commençons.»

M. Abel se leva, se plaça au milieu du café et se mit en position. Jean se mit en face et commença à sauter ou plutôt à ruer, en lançant ses pieds en avant, en arrière, à droite et à gauche.

«Commencez donc, monsieur. Sautez plus fort.... Plus haut encore!... C'est bien! Lancez le pied droit,... le pied gauche,... en avant,... en arrière,... Très bien.»

M. Abel, qui avait commencé en souriant et avec une gaucherie affectée, finit par rire et par s'animer de telle façon que les passants s'attroupèrent près des portes et fenêtres; les croisées étaient obstruées par les têtes collées contre les vitres. Jean vit bientôt qu'il avait affaire à son maître en fait de danse; M. Abel faisait des entrechats, des pirouettes, des pas mouchetés, des pas de Zéphyr, des pas de Basque, que Jean cherchait vainement à imiter.

Jean s'animait et ne se lassait pas; M. Abel riait à se tordre, et redoublait de vigueur, de souplesse et de légèreté. Le public du dehors applaudissait et riait; ceux de derrière, qui ne voyaient pas, cherchaient à voir poussant ceux de devant. La foule devint si compacte, que les sergents de ville arrivèrent pour en connaître la cause.

«Voyez, sergent, voyez vous-même. Tenez, tenez, voyez donc comme le grand est leste; le voilà qui a sauté par-dessus le petit.... Et le petit qui s'essaye; le pataud! Le voilà par terre! Ah! ah! ah!»

Et la foule de rire. Les sergents de ville riaient aussi.

UN SERGENT.

Messieurs, vous encombrez le passage; passez, messieurs, mesdames; passez.

AUTRE SERGENT, cherchant vainement à dissiper la foule.

Il faut faire finir ces danseurs; tant qu'ils seront là à faire leurs gambades, nous ne viendrons pas à bout de la foule. Tiens, vois donc, en voici qui reviennent, et en voilà d'autres qui s'arrêtent. Entre dans le café, Scipion, et dis-leur de finir leurs évolutions.»

Scipion ouvrit la porte, entra, toucha son chapeau, et, s'adressant à M. Abel en souriant:

«Monsieur, bien fâché de vous déranger, mais je vous prie de vouloir bien vous reposer, car la foule s'est amassée, comme vous voyez; elle gêne la circulation, et nous sommes obligés de faire circuler, ce qui est difficile tant que vous serez en représentation.

M. ABEL.

Très volontiers, mon brave sergent; aussi bien j'en ai assez; j'ai chaud et soif.»

Et s'asseyant à une table:

«Garçon, deux cafés et du cognac.... Asseyez-vous donc, sergent; je régale.

LE SERGENT.

Mais, monsieur, mon camarade m'attend dehors.

M. ABEL.

Eh bien! chassez la foule, donnez-leur des coups de pied, des coups de poing, n'importe, tapez avec tout ce qui vous tombera sous la main, et revenez avec votre camarade prendre une tasse de café et un petit verre.

LE SERGENT.

Mais, monsieur, je ne sais pas si nous pourrons.

M. ABEL.

On peut toujours! C'est si vite fait d'avaler une tasse et un petit verre. Je vous attends.»

Le sergent de ville sortit fort content, et rentra plus content encore amenant son camarade.

Pendant ce temps, Jean avait apporté, d'après l'ordre de M. Abel, deux autres tasses et du kirsch.

M. ABEL.

Allons, messieurs, en place; je régale.»

Le second sergent fit une exclamation de surprise.

«Comment, monsieur, encore vous?»

M. Abel le regarda.

«Tiens, c'est vous, sergent!»

Et, s'adressant au premier:

«Votre camarade et moi, nous sommes de vieux amis; il m'avait pris au collet comme voleur chez un épicier, il y a quelque temps, et je l'ai régalé d'un café.

PREMIER SERGENT.

Voleur! voleur! Et tu as laissé aller monsieur?

M. ABEL.

C'est que j'étais un voleur pour rire; soyez tranquille, votre camarade est un brave des braves: il ne manquera jamais à son devoir; il arrêterait plutôt dix innocents que de relâcher un seul coupable!»

Les sergents rirent de bon coeur.

«Monsieur est un farceur, dit le premier sergent; mais il faut tout de même prendre garde, monsieur: il y en a parmi nous qui n'aiment pas qu'on les mystifie, et qui pourraient bien, par humeur, vous emmener au poste.

M. ABEL.

Eh bien! le grand malheur! Je régalerais le poste! Je le griserais! Je lui ferais faire la manoeuvre! Ce serait charmant!

DEUXIÈME SERGENT.

Et la correctionnelle au bout de tout ça, monsieur?

«Pour le soldat, c'est pis encore: le cachot et le code militaire.

M. ABEL.

Nous n'irions pas si loin, sergent! Je connais mon code, et je sais jusqu'où on peut aller. Allons, au revoir, sergents! et au café c'est plus agréable que le poste; et c'est toujours moi qui régale.»

Les sergents remercièrent et sortirent.

PREMIER SERGENT.

On voudrait avoir tous les jours affaire à des gens comme cet original!

DEUXIÈME SERGENT.

Oui, mais quel farceur! Cette idée de nous régaler. Il est bon garçon tout de même.

«Je crois bien que c'est lui qui a fait l'autre soir la farce du concert chez l'épicier. D'après ce qu'en disait l'épicier, ce devait être lui.

DEUXIÈME SERGENT.

Et quand ce serait lui, il n'y a pas eu grand mal.

PREMIER SERGENT.

Ma foi! il les a tous mis sens dessus dessous. L'épicière s'est trouvée mal; les femmes criaient. C'était une vraie comédie.

DEUXIÈME SERGENT.

Et assez drôle, tout de même. L'épicier était-il en colère! Et le petit épicier qui pleurait comme un imbécile!

PREMIER SERGENT.

Ah oui! cette espèce de Jocrisse qu'on appelle Jeannot

Pendant que les sergents causaient dehors, M. Abel faisait boire à Jean une tasse de café, dans laquelle il avait versé du kirsch. Jean avait chaud. Le café et le kirsch lui firent grand bien et surtout grand plaisir. Le café commençait à se remplir; les habitués arrivaient.

M. ABEL.

Dis donc, Jean, tu ne m'as pas dit chez qui nous aurions un bal?

JEAN.

Monsieur, c'est chez des gens très comme il faut; des marchands de meubles d'occasion, amis de M. Pontois, qui ont un grand appartement dans la rue Saint-Roch.

M. ABEL.

Beau quartier! Belle rue!

JEAN.

Le quartier est beau, c'est vrai; mais je demande pardon à monsieur si je ne suis pas de son avis quant à la rue. Je ne la trouve pas belle, moi.

M. ABEL.

C'est que tu n'as pas de goût, mon ami; vois donc quels avantages on y trouve. D'un côté à l'autre de la rue on peut se donner des poignées de main sans se déranger; le soleil ne vous y gêne jamais; dans l'été, on y a frais comme dans une cave: il fait tellement sombre dans les appartements, que les yeux s'y conservent jusqu'à cent ans. Ce sont des avantages, de grands avantages, qu'on trouve de moins en moins dans Paris.»

Jean le regardait, moitié étonné, moitié souriant.

«Vous vous moquez de moi, monsieur, dit-il enfin.

M. ABEL, souriant.

De toi, mon garçon? jamais. De la rue je ne dis pas; c'est une sale rue que je ne voudrais pas habiter pour un empire. Et comment s'appelle notre richard qui nous fera danser dimanche?

JEAN.

M. Amédée, monsieur. Un gros marchand! Du haut commerce, celui-là! Qui a une dame et deux jolies demoiselles; l'aînée surtout est bien bonne, bien aimable.

M. ABEL.

Comment les connais-tu?

JEAN.

Parce que Simon y va quelquefois le dimanche après vêpres, ou bien quand le café est fermé, et que les Amédée ont du monde chez eux. Il m'y a mené; c'est bien beau, monsieur!

M. ABEL.

Quel âge a la demoiselle aînée? Et la petite?

JEAN.

L'aînée approche de dix-neuf ans, monsieur; l'autre, de seize à dix-sept.

M. ABEL.

L'aînée irait bien à Simon.

JEAN.

Oh! monsieur, Simon n'a que vingt-trois ans; il ne se mariera pas avant quatre ou cinq ans d'ici. Il faut qu'il amasse un peu d'argent pour avoir de quoi entrer en ménage; on ne lui donnerait pas Mlle Aimée sans cela.

M. ABEL.

Combien lui faut-il?

JEAN.

Il lui faut bien deux à trois mille francs, monsieur. Mais il a maman à soutenir; maintenant que nous voilà deux à gagner, cela ira plus vite.

M. ABEL.

Est-ce que tu ne gardes pas ce que tu gagnes?

JEAN.

Pour ça, non, monsieur; je donne tout à Simon qui fait comme il veut. Il envoie à maman là-dessus.»

Il y avait beaucoup de monde au café. Simon appela Jean pour aider au service; la conversation avec M. Abel fut interrompue. Celui-ci resta encore quelque temps au café; il regardait sans voir, et il n'entendait pas ce qui se disait autour de lui. Il se retira enfin et sortit tout pensif, se dirigeant vers les Tuileries, où il acheva d'arranger dans sa tête l'avenir de Simon.

«Il faut qu'il paraisse au bal à son avantage, se dit-il, et mon petit Jean aussi.»




XIII

LES HABITS NEUFS

Le lendemain, quand M. Abel vint déjeuner au café, Jean courut tout joyeux.

«Monsieur, monsieur, savez-vous le bonheur qui nous arrive, à Simon et à moi?

M. ABEL.

Non: comment veux-tu que je le sache?

JEAN.

Hier, dans l'après-midi, monsieur, il est venu un beau monsieur qui nous a demandé, Simon et moi; il nous attendait chez le portier. On n'avait pas besoin de nous au café, c'est l'heure où il y a le moins de monde. Nous y sommes allés; le beau monsieur nous a dit qu'il venait nous prendre mesure pour nous faire des habits neufs; Simon a refusé....

M. ABEL, contrarié.

Pourquoi cela? Il devait accepter.

JEAN.

Mais, monsieur, il ne voulait pas dépenser tant d'argent.

M. ABEL, de même.

Mais puisqu'on les lui donnait.

JEAN.

Tiens! comment avez-vous deviné ça? Ce monsieur nous dit qu'il avait ordre de nous habiller, qu'il était payé d'avance... et je ne sais quoi encore.... Simon hésite; le monsieur lui dit que ses ordres sont de faire les habits, sous peine de perdre la pratique. Simon demande qui c'est et pourquoi c'est. Le monsieur dit que c'est d'un grand artiste, un peintre, qui est très bon et très original; qu'il nous a vus un jour mal vêtus, et qu'il veut que nous soyons bien habillés. Et il ajoute que si nous ne le laissons pas faire, nous lui faisons perdre sa meilleure pratique. Simon a enfin consenti; le monsieur nous a pris mesure, et il nous apportera nos habits demain, et nous serons comme des princes le jour du bal de M. Amédée. Il ne manquera qu'une chose, c'est la chaussure, la cravate et le linge; mais, quant au linge, Simon m'a dit que nous boutonnerions nos habits pour cacher la chemise et dissimuler la cravate. Ce sera très bien comme ça.

M. ABEL.

Cet imbécile de tailleur! comment n'a-t-il pas pensé au linge et aux bottines!

JEAN.

Il ne faut pas injurier ce pauvre homme, monsieur, ce n'est pas sa faute; il a fait comme on lui a commandé.

M. ABEL.

Tu as raison; c'est l'autre qui est un sot, un imbécile.

JEAN.

Oh! monsieur! Un si bon monsieur! qui prend intérêt à nous sans nous connaître, et qui fait une si grande charité et avec tant de bonté et de grâce!

M. ABEL.

Je te dis que c'est un animal. Quand on fait une bonne action, il ne faut pas la faire à demi. La jolie figure que vous ferez avec des habits élégants, des chaussures de porteurs d'eau et une cravate de coton à carreaux.... Et le chapeau, y a-t-on pensé?

JEAN.

Je ne crois pas, monsieur; mais on ne garde pas son chapeau dans une maison comme il faut, où l'on danse. Nous irons sans chapeau, Simon et moi. C'est si près! Avec ça qu'il fera nuit.

M. ABEL.

Et que la rue Saint-Roch n'est déjà pas si éclairée.»

M. Abel déjeuna vite ce jour-là. Il dit à Jean de servir promptement, qu'il était pressé. Jean fit de son mieux, M. Abel aussi, de sorte qu'un quart d'heure après, ce dernier était parti.

Simon et Jean voyaient Jeannot de moins en moins; mais ils savaient qu'il devait aller au bal de M. Amédée.

JEAN.

Pauvre Jeannot, il sera mal habillé, tandis que nous, nous serons si beaux!

SIMON.

Ah bien, il s'amusera tout de même. Nous pourrions lui prêter mes vieux habits que tu avais à la soirée de M. Pontois; ils sont très bien encore.

JEAN.

Et ils lui iront bien, comme à moi, puisque nous sommes de la même taille.... Si j'allais le lui dire?

SIMON.

Oui, va, mon bonhomme, et ne sois pas longtemps; il pourrait venir du monde encore, et il y en a déjà pas mal.

JEAN.

Je ne resterai que le temps de lui dire la chose et d'avoir un oui ou un non.»

Jean sortit et arriva en courant. En ouvrant la porte, il entendit qu'on se disputait; et il ne tarda pas à voir que c'était M. Pontois qui grondait Jeannot.

M. PONTOIS.

Je te dis que j'en suis sûr; ma femme t'a vu prendre une poignée de dattes et de figues; elle a vu que tu les mangeais.

JEANNOT.

Mais, m'sieur, je les ramassais pour les mettre à la montre.

—Menteur! voleur!» s'écria M. Pontois.

Et, se jetant sur Jeannot, il lui tira une poignée de cheveux, lui donna des claques et des coups de pied et, l'envoya à l'autre bout de la chambre.

M. PONTOIS.

C'est la dixième, la centième fois que tu me voles, petit gueux. Que je t'y prenne encore une fois, et je te mets à la porte comme un voleur.»

M. Pontois s'en alla sans avoir aperçu Jean, et laissa Jeannot pleurant et se désolant.

Jean s'approcha de son cousin.

«Jeannot, lui dit-il affectueusement, prends courage; ne pleure pas. Je viens te proposer quelque chose qui te fera plaisir. Simon t'offre de te prêter, pour le bal de M. Amédée, les habits que j'avais à votre soirée.»

Jeannot essuya ses larmes et prit un air moins malheureux.

JEANNOT.

Je veux bien; je n'avais rien à mettre. Je te remercie bien et Simon aussi. Mais toi-même, que mettras-tu?

JEAN.

Je mettrai autre chose; je ne suis pas embarrassé avec Simon.

JEANNOT.

Tu es bien heureux d'être avec Simon; tu es tranquille là-bas, et toujours gai et content. Il n'en est pas de même pour moi. Je pleure plus souvent que je ne ris. Peu de gages, beaucoup d'injures, du travail par-dessus la tête.

JEAN.

Il ne faut pas croire que nous n'avons rien à faire au café; je suis sur pied du matin au soir; toi, tu as tes dimanches au moins.

JEANNOT.

Jolis dimanches! C'est à qui ne m'emmènera pas. Je m'ennuie et je pleure. Ça fait un beau dimanche!

JEAN.

Et pourquoi ne viens-tu jamais nous voir? Simon et moi, nous sortons chacun notre tour le dimanche; nous t'emmènerions.

JEANNOT.

Merci! Pour aller à vêpres, au sermon! Grand plaisir! jolie distraction!

JEAN.

Ça fait du bien d'aller quelquefois prier le bon Dieu dans l'église, chez lui, dans sa maison.

JEANNOT.

J'aime mieux me promener.

JEAN.

Pauvre Jeannot! Tu ne disais pas comme ça au pays.

JEANNOT.

Au pays, j'étais un sot; mes camarades m'ont formé à Paris.

JEAN.

Déformé, tu veux dire. Qu'y gagnes-tu? Tu n'en es pas plus heureux. Tu ne t'en amuses pas davantage, et tu n'as plus la consolation de prier.

JEANNOT.

Comment veux-tu que je sois heureux, que je m'amuse, avec des méchants maîtres comme les miens?

JEAN.

Méchants! Qu'est-ce que tu dis donc? Simon m'a dit qu'ils étaient bons et qu'ils traitaient très doucement leurs garçons.

JEANNOT.

Les autres, c'est possible; mais pas moi, toujours!

JEAN.

Jeannot, Jeannot, prends garde d'être ingrat!

JEANNOT.

Tiens! Jean, tu m'ennuies avec tes sermons; c'est pour ça que je ne vais plus vous voir, Simon et toi.... Envoie ou apporte-moi les habits que tu m'as promis, et ne me fais pas de morale. Aussi bien, je suis mal ici, je crois bien que je n'y resterai pas.

JEAN.

Où veux-tu aller? que veux-tu faire? Jeannot, je t'en prie, ne fais rien de grave sans consulter Simon; il est si bon, si sage!

JEANNOT.

Envoie-moi tes habits; je ne te demande pas autre chose.»

Jean soupira et s'en alla lentement en répétant:

«Pauvre Jeannot!»

Simon, auquel il raconta le soir sa conversation avec Jeannot et la scène dont il avait été témoin, alla lui-même porter les habits promis à Jeannot, et causa longuement avec M. Pontois. Quand il rentra, il était soucieux, et, au premier moment où ils se trouvèrent seuls au café son frère et lui, il dit à Jean:

«Je ne suis pas content de Jeannot, et M. Pontois en est fort mécontent. Jeannot ne veut pas y rester, et M. Pontois ne veut pas le garder. C'est malheureux pour Jeannot; il aura de la peine à se replacer. M. Pontois l'accuse de voler un tas de choses qui se mangent; mais, ce qui est pis, c'est que M. Pontois est presque certain que lorsqu'il vend, il ne met pas dans la caisse tout l'argent qu'on lui donne. Ceci me chagrine, car c'est le fait d'un voleur. Et comment puis-je le placer ailleurs avec un pareil soupçon?

JEAN.

Pauvre Jeannot! Mais, Simon, si tu en parlais à M. Abel? Il est si bon! Il te donnerait un bon conseil, j'en suis sûr.

SIMON.

Oui.... tu as raison, cela pourrait être utile à Jeannot. M. Abel connaît tant de monde! et je pense comme toi qu'il est de bon conseil.»

Peu de temps après, le tailleur vint leur apporter leurs habits, auxquels il avait ajouté des chemises fines, des cravates blanches et en taffetas noir, des chaussettes, des gants; il était accompagné d'un cordonnier qui apportait un paquet de brodequins de soirées à essayer, et d'un chapelier qui apportait des chapeaux. Jean était dans une joie folle; Simon contenait la sienne, mais elle était aussi vive que celle de son frère. Tout allait parfaitement; on trouva des brodequins qui chaussaient admirablement sans gêner le pied, des chapeaux qui allaient on ne peut mieux, et des gants qui se mettaient sans effort, car Simon et Jean ne voulurent pas avoir les mains serrées. Le tailleur avait poussé l'attention jusqu'à mettre des mouchoirs dans les poches des habits. Simon et Jean ne savaient comment exprimer leur reconnaissance; ils chargèrent le tailleur des remerciements les plus tendres, les plus respectueux, pour le bienfaiteur inconnu.

Quand M. Abel arriva, Jean, qui l'attendait avec une grande impatience, lui servit son déjeuner.

JEAN.

Oh! monsieur, si vous saviez comme ce monsieur Peintre est bon, vous seriez bien fâché de ce que vous en disiez l'autre jour. Ce bon, cet excellent monsieur Peintre a pensé à tout; nous avons tout ce qu'il nous faut, Simon et moi, tout, jusqu'à des mouchoirs blancs et fins pour nous moucher. Chapeaux, chaussures, linge, gants, rien n'y manque, rien. N'est-il pas d'une bonté à faire pleurer? Oui, monsieur, c'est vrai ce que je vous dis. Quand nous avons monté nos effets dans notre chambre, nous nous sommes mis à genoux, Simon et moi, pour prier le bon Dieu de bénir cet excellent monsieur Peintre, et nous avons pleuré tous deux dans les bras l'un de l'autre; pleuré de joie, de reconnaissance! Oh oui! le bon Dieu le bénira, monsieur; ce qu'il a fait là n'est pas une charité ordinaire! Non, non; il y a quelque chose dans cette bonne action que je ne puis pas définir, mais qui me va au coeur, qui me touche, qui m'attendrit, qui annonce un coeur tout d'or. Ah! que la femme et les enfants de cet excellent homme sont heureux! S'il est si bon, si attentif, si généreux pour deux pauvres garçons étrangers qu'il a à peine aperçus et qui ne le connaissent seulement pas, que doit-il être pour sa famille, pour ses enfants?...»

Jean couvrit son visage de ses mains; M. Abel le regardait.

Après un instant de silence, Jean continua:

«Il n'y a qu'une chose qui nous peine, Simon et moi, c'est de ne pouvoir lui témoigner notre reconnaissance, notre vive affection. Cela fait vraiment de la peine, monsieur; c'est comme un poids pour le coeur.»

M. Abel ne mangeait pas; il avait écouté avec un attendrissement visible l'élan passionné de la reconnaissance de Jean. Il ne l'avait pas quitté des yeux un instant. Il admirait cette jolie figure embellie encore par l'expression d'enthousiasme qui éclairait son regard. Il était surpris du langage devenu presque éloquent de ce pauvre petit paysan, qui, peu de mois auparavant, avait le langage commun de la campagne.

Jean ne parlait plus, et M. Abel le regardait encore. Jean, de son côté, ne pensait plus ni au café ni à son service; dominé tout entier par sa reconnaissance, il restait immobile, les yeux humides, et toute son attitude exprimait un profond sentiment de gratitude et d'affection.

«Tu es un bon garçon; tu as un bon coeur, et tu sais reconnaître ce qu'on fait pour toi, Jean, dit enfin M. Abel en lui serrant fortement la main. Et maintenant, mon enfant, apporte-moi mon café bien chaud.»

Jean alla chercher le café.

«Monsieur, dit-il en l'apportant, ne pourriez-vous savoir, par ce tailleur, le nom de notre généreux bienfaiteur? je serais si heureux de pouvoir le remercier!

M. ABEL.

Peut-être pourrai-je le savoir, mon ami; je m'en informerai. A ce soir chez M. Amédée; j'arriverai un peu tard, vers dix heures, car j'ai affaire avant.... Adieu, Jean, ajouta-t-il avec un sourire particulièrement bienveillant.

—Adieu, monsieur, dit Jean en le suivant des yeux. Je l'aime, pensa-t-il; je l'aime beaucoup.»

La journée se passa lentement; l'impatience de Simon et de Jean surtout augmentait à mesure qu'approchait l'heure du bal. M. Métis leur donna congé de bonne heure; ils dînèrent à la hâte et grimpèrent leurs cinq étages, lestes et légers comme des écureuils. Ils se débarbouillèrent et se peignèrent avec soin. Puis commença la grande toilette; linge, habits furent encore examinés, retournés, admirés; Jean embrassait toutes les pièces dont il se revêtait. Ils étaient convenus de ne se faire voir l'un à l'autre que lorsque la toilette serait complètement achevée.

«As-tu fini? demanda Jean le premier.

SIMON.

Pas encore; attends un instant, je passe mon habit.»

A un signal convenu, les deux frères se retournèrent et poussèrent une exclamation joyeuse.

JEAN.

Que tu es beau, Simon! Tu as l'air d'un vrai monsieur.

SIMON.

Et toi donc! Un prince ne serait pas mieux.

JEAN.

Comme tes cheveux sont lissés et bien arrangés!

SIMON.

Et quelle jolie tournure tu as!

JEAN.

Et comme tes pieds paraissent petits! Et comme ta taille paraît élégante! Ce bon, excellent M. Peintre! Si je le voyais, je crois que je ne pourrais m'empêcher de l'embrasser.

SIMON.

Et moi, je lui serrerais les mains à lui briser les os!

JEAN, riant.

Pour ça non, par exemple! Je ne veux pas que tu lui brises les os. Ce serait une jolie manière de lui prouver notre reconnaissance!

SIMON, riant.

C'est une manière de dire, tu penses bien, seulement pour exprimer combien je suis heureux et reconnaissant!

JEAN.

Mlle Aimée va te trouver joliment beau!

SIMON.

Oui; elle ne m'a jamais vu bien habillé; tout juste, ça me chiffonnait de paraître à son bal en habits étriqués et usés.

JEAN.

Et grâce à notre cher bienfaiteur, nous allons être superbes.

SIMON.

Oui, nous ferons l'effet de deux gros bourgeois avec nos gants et nos chapeaux!

JEAN.

Et nos brodequins! et nos cravates!

SIMON.

Et nos chemises fines! et nos mouchoirs!...

JEAN.

Dis donc, Simon, il faudra nous moucher souvent.

SIMON.

Oui, j'y ai déjà pensé; mais, au lieu de nous moucher, ce qui salirait nos mouchoirs, il faudra seulement les tirer souvent de nos poches et nous essuyer le front. Je l'ai vu faire à M. Abel, l'autre soir, chez M. Pontois.

JEAN.

Comment fait-on? Tu me feras voir.

SIMON.

Oui, je te préviendrai et tu me regarderas faire.

JEAN.

Tu choisiras le moment où Mlle Aimée te regarde.

SIMON.

Toujours, chaque fois qu'elle me regardera, elle verra mon beau mouchoir.




XIV

L'ENLÈVEMENT DES SABINES

Il était temps de partir, huit heures et demie venaient de sonner; Simon et Jean eurent soin de traverser le café pour se faire voir avec leurs beaux habits neufs. Quand ils parurent, la dame du comptoir fit une exclamation de surprise, et les garçons de café entourèrent les deux frères.

PREMIER GARÇON.

Eh bien! excusez un peu! On ne se gêne pas! Habillés comme des princes!

DEUXIÈME GARÇON.

Et rien n'y manque, ma foi! De la tête aux pieds tout est neuf, tout est du premier grand genre.

TROISIÈME GARÇON.

Et regarde donc la coupe des habits, des pantalons, des gilets! On dirait d'Alfred, le tailleur de l'Empereur.

QUATRIÈME GARÇON.

Et le linge! Vois donc la finesse de la toile! Une vraie chemise de tête couronnée.»

Jean tira son mouchoir d'un air triomphant.

PREMIER GARÇON.

Et le mouchoir! la plus fine toile.

DEUXIÈME GARÇON.

Vous n'êtes pas gênés, mes amis, de vous faire habiller par de pareils fournisseurs!

TROISIÈME GARÇON.

Et combien que ça vous coûte, tout ça? Une année de gages, pour le moins?

SIMON.

Bien moins que ça! Rien du tout.

PREMIER GARÇON.

Comment, rien? Pas possible! Tu plaisantes?

JEAN.

Non, c'est vrai! C'est un excellent monsieur Peintre qui nous a tout donné.

QUATRIÈME GARÇON.

Farceur, va! Les peintres sont des artistes, et les artistes ne sont pas des Rothschild.

SIMON.

Ils sont mieux que ça! Ils sont les amis de ceux qui souffrent.

PREMIER GARÇON.

Ce n'est pas ça qui donne de l'argent, camarade. Et il faut en avoir de reste pour des vêtements comme les vôtres.

JEAN.

Notre monsieur Peintre est riche, nous a dit le tailleur.

PREMIER GARÇON.

Alors c'est un Vernet, un Delaroche, un Flandrin?

JEAN.

Je n'en sais rien; on n'a pas voulu nous dire son nom. Mais ce que nous savons, c'est qu'il est pour nous un bienfaiteur, un ami, un ange du bon Dieu.

PREMIER GARÇON.

C'est bien ça, Jean! C'est bon d'être reconnaissant; il y a tant d'ingrats de par le monde!

JEAN.

Ce n'est pas Simon et moi qui le serons jamais; tant que nous vivrons, nous prierons pour ce monsieur Peintre et nous l'aimerons.

SIMON.

Avec tout ça, il faut partir, Jean; puisque M. Métis a eu la bonté de nous donner congé, ce serait bête de ne pas en profiter. Au revoir, camarades; à demain!

TOUS LES GARÇONS, riant et saluant profondément.

Au revoir, messeigneurs! Que Vos Altesses daignent s'amuser, daignent danser, daignent manger, etc.

SIMON.

Soyez tranquilles, camarades; nous serons bons princes, et nous ne serons les derniers pour rien.»

Simon et Jean sortirent pleins de joie.

JEAN.

D'après l'effet produit au café, juge de celui que nous produirons chez M. Amédée. Mlle Aimée va-t-elle te regarder! va-t-elle t'admirer!

SIMON.

Si elle me regarde, je la regarderai bien aussi; elle n'est pas désagréable, tant s'en faut.»

Ils arrivèrent, et ils firent leur entrée avec tout le succès désiré; il y avait déjà beaucoup de monde. Le petit commerce était arrivé: les épiciers, les merciers, les bottiers, etc. On attendait le haut commerce et le faubourg Saint-Germain, toujours en retard. Chacun se retourna pour voir les deux frères, qu'un chuchotement général du côté des demoiselles signala à l'attention des messieurs. Simon et Jean saluèrent M. et Mme Amédée, puis ils s'avancèrent vers le groupe des demoiselles, qui regardaient, qui souriaient, qui minaudaient, témoignant ainsi leur admiration pour leurs futurs danseurs et l'espoir d'une invitation.

Simon salua et resalua particulièrement Mlle Aimée, qui fit révérence sur révérence, qui se détacha du groupe et s'avança vers Simon et Jean.

«Vous arrivez bien à propos, monsieur Simon; on va commencer à danser; les messieurs vont faire leurs invitations.

SIMON.

Alors, mademoiselle, voulez-vous danser avec moi la première contredanse?

MADEMOISELLE AIMÉE.

Très volontiers, monsieur. Et monsieur Jean va danser avec ma soeur Yvone.

JEAN.

Très volontiers, mademoiselle.»

Il courut à Yvone, qui accepta avec plaisir un danseur si bien habillé; toutes les demoiselles envièrent le bonheur des deux soeurs.

«Aimée et Yvone ont toujours de la chance, dit une grosse laide fille rousse qui dansait peu en général, et qui avait une robe en crêpe rose fanée, sur un jupon en percale blanche plus court que la robe.

—C'est qu'elles sont les filles de la maison, dit Mlle Clorinde (robe de mousseline blanche, corsage en pointe, bouquet piqué au bas de la pointe, qui la gênait pour s'asseoir); c'est par politesse qu'on les invite.

—C'est plutôt parce qu'elles sont bonnes et aimables», dit une troisième, petite blonde de dix ans.

Les salons se remplissaient; toutes les industries y étaient représentées: fumistes, bouchers, serruriers, épiciers, fleurs artificielles, papetiers, modistes, lingères, cordonniers, etc. Les toilettes étaient, les unes simples et jolies, les autres recherchées, fanées, prétentieuses; des turbans, des bouquets de plumes, de fleurs, des étoffes fanées, riches, des couleurs éclatantes, tranchaient sur des visages jeunes, frais ou vieux, ridés et plus fanés que leurs robes et leurs coiffures. La musique se faisait entendre, les danses commencèrent; dans les intervalles des contredanses, on courait aux rafraîchissements. Jean et les plus jeunes danseurs virent avec une vive satisfaction l'abondance des gâteaux, des sirops, des fruits glacés. Jean avait bien dit; c'était, croyait-il, genre haut commerce, grand genre. La musique se composait d'un violon, d'une clarinette et d'un piano. M. Abel arriva à dix heures, comme il l'avait annoncé; Simon le présenta à M. et à Mme Amédée et aux jeunes personnes. Patronné par un aussi élégant danseur, M. Abel eut le plus grand succès. Ses habits étaient aussi beaux que ceux de Simon, faits sur le même modèle; il semblait qu'ils fussent de la même fabrique. Simon recommanda M. Abel aux soins tout particuliers de Mlle Aimée et de Mlle Yvone. Abel dansa avec l'une et avec l'autre, puis encore avec Mlle Aimée, à laquelle il fit un éloge éloquent et touchant de son ami Simon; Mlle Aimée trouva que M. Abel était un homme charmant.

«Et puis si bien habillé! Tout semblable à Simon; ce qui indique, dit-elle à ses amies, que ce sont des hommes d'ordre et de bon goût.»

M. Abel causa beaucoup avec M. et Mme Amédée, qui l'écoutaient avec un intérêt visible. Le bal languissait; on mangeait plus qu'on ne dansait. M. Abel communiqua cette observation aux danseurs et leur proposa d'animer la soirée.

Mais comment? Personne ne trouvait le moyen.

«Je l'ai, moi, messieurs, dit M. Abel; mais il faut de l'ensemble pour que ce soit vraiment amusant.

—Qu'est-ce donc? dirent les danseurs.

M. ABEL.

D'abord, il faut nous réunir tous danseurs; personne autre ne doit être dans le secret.

—Et nous, et nous? s'écrièrent les demoiselles.

M. ABEL, riant.

Vous moins que les autres, mesdemoiselles; c'est un divertissement d'hommes.»

M. Abel passa dans la salle à côté, suivi de plusieurs jeunes gens.

M. ABEL.

Vous promettez, messieurs, de garder le silence jusqu'après l'exécution de mon divertissement.

—Nous le promettons, nous le jurons, répondirent les jeunes gens en étendant leurs mains.

M. ABEL.

C'est bon. Nous allons exécuter l'Enlèvement des Sabines, figure très à la mode et du plus grand genre. Vous choisissez votre danseuse; la contredanse commence; vous faites comme si de rien n'était; au dernier chassé-croisé, je fais Hop. Chacun de nous saisit immédiatement une des danseuses et lui fait faire, de gré ou de force, un tour de valse. Le dernier arrivé à sa place paye un punch aux autres danseurs.

UN DANSEUR.

Mais si la demoiselle ne sait pas valser?

M. ABEL.

Tant pis pour le valseur; il faut qu'il la fasse tourner tant bien que mal, jusqu'à ce qu'il lui ait fait faire le tour du salon. Rentrons et soyons discrets. Rappelez-vous bien que, quoi qu'il arrive, qu'on crie, qu'on résiste, il faut avoir fait en valsant un tour du salon pour avoir droit au punch, et que le dernier arrivé paye le punch.»

On rentra au salon; chacun des jeunes gens espérait prendre part au punch; aucun ne croyait avoir à le payer. Ils firent leurs invitations. Il y avait plus de danseurs que de gentilles danseuses, de sorte que les laides furent engagées aussi bien que les jolies. Jeannot trouva toutes les demoiselles déjà retenues; il ne restait que la grosse rousse; Jeannot l'engagea.

«Qu'importe, se dit-il, aussitôt le signal donné, je prendrai une des demoiselles minces et légères; je laisserai ma grosse rousse à celui qui aura la force de la faire tourner.»

On se mit en place. Dzine, dzine, la musique commence et la contredanse aussi. Les demoiselles, qui s'attendaient à quelque chose d'extraordinaire, ne voyant rien venir, s'étonnent et deviennent sérieuses et contrariées; le dernier chassé-croisé allait commencer. «Hop!» fait M. Abel. Les danseurs se précipitent sur les danseuses qu'ils voulaient avoir et que d'autres avaient déjà enlevées; les demoiselles s'effrayent et résistent; les danseurs insistent; les demoiselles cherchent à s'échapper, les mères veulent intervenir; la mêlée devient générale, le tumulte est à son comble; la plupart des demoiselles comprennent à demi et si résignent; l'ordre commence à se rétablir; quelques tours de valse sont terminés, un seul couple continue à se démener; c'est Jeannot et la grosse rousse. Abandonnée par Jeannot, personne n'en avait voulu; et Jeannot, s'étant présenté trop tard partout, et frémissant à l'idée d'avoir le punch à payer, fut trop heureux de retrouver la grosse rousse, qu'il saisit pour la faire tourner; mais la rousse, furieuse de l'abandon de Jeannot, cherchait à se sauver; la crainte du punch triplant les forces de Jeannot, il parvint à l'enlever, à la faire tourner malgré sa résistance, malgré les coups de poing qu'elle lui assenait avec la vigueur d'un colosse pesant deux cents livres; l'infortuné Jeannot, plus petit qu'elle, les recevait sur la tête, et n'en continuait pas moins à tourner, accroché aux plis de la robe de la grosse rousse, qui, de son côté, criait et vociférait mille injures. Hélas! le pauvre Jeannot eut beau supporter avec un mâle courage cette grêle de coups, eut beau s'épuiser en efforts pour accomplir son tour de valse, la danseuse l'obligea à lâcher prise et le laissa seul, immobile près d'un groupe d'hommes au milieu desquels Mlle Clorinde chercha secours et protection.

Pendant cette scène, Jean, au milieu de ses rires, dit à M. Abel:

«Pauvre Jeannot, il va avoir le punch à payer; quel dommage que le monsieur Peintre ne soit pas ici!»

M. Abel se trouva tout près de Jeannot au moment où il fut obligé de lâcher sa danseuse. Il mit une pièce de vingt francs dans la main de Jeannot, lui dit tout bas: «Pour payer le punch», et disparut. Son nom commençait à circuler et à exciter l'indignation des mères; à mesure que le calme se rétablissait, il voyait des regards irrités se porter sur lui. Il voulut prévenir l'orage et sortit.

Avant de passer le seuil de la porte, au bas de l'escalier, il resta un instant à réfléchir sur la soirée; pendant qu'il récapitulait les événements auxquels il avait pris part, il entendit la voix de Jean et de Jeannot.

JEANNOT.

Je suis obligé de payer le punch. C'est mon guignon qui me poursuit. M. Abel imagine quelque chose d'absurde; tout le monde s'en tire heureusement; tous ils rient, ils sont contents. Moi seul j'ai le malheur de tomber sur une grosse fille pesant plus de deux cents livres, qui m'assomme de coups de poing et qui me fait payer ce maudit punch.

JEAN.

Ne paye pas tout, pauvre Jeannot; je t'en payerai la moitié.

JEANNOT.

Je veux bien; combien cela coûtera-t-il?

JEAN.

Dix francs à peu près, pour tant de monde.

JEANNOT.

Comment faire pour l'avoir?

JEAN.

Veux-tu que je coure au café, chez nous, pour le demander?

JEANNOT.

Oui, je veux bien, et dis qu'on me fasse payer le moins cher possible; je suis pauvre, moi.

JEAN.

Sois tranquille, je ferai pour le mieux.»

Jean sortit en courant et ne tarda pas à rentrer avec un énorme bol de punch fumant et bouillant. Aucun des deux ne s'aperçut que M. Abel était près d'eux, caché par l'obscurité.

JEANNOT.

Eh bien, Jean, combien coûte le punch?

JEAN.

Il y en a pour huit francs au lieu de douze, parce que c'est pour nous.

JEANNOT.

Ainsi je te dois quatre francs, puisque tu en payes la moitié.

JEAN.

Oui; et je donnerai les quatre francs qui restent, mon pauvre Jeannot.»

Jeannot fouilla dans son gousset, en retira son argent, compta et remit quatre francs à Jean, oubliant de le remercier de sa générosité; M. Abel, indigné et voulant punir Jeannot de sa tromperie et de son avidité, avança la main, la passa dans la poche de l'habit de Jeannot sans qu'il le sentît, occupé qu'il était par le punch, et en retira la pièce d'or qu'il l'avait vu remettre dans cette poche.

Puis, voyant Jeannot et Jean remonter avec leur punch, il sortit en disant:

«Je n'ai plus rien à faire ici; j'ai vu la petite Aimée; je lui ai fait de Simon un éloge qu'elle n'oubliera pas. J'ai recommencé avec la mère; j'ai glissé au père que Simon avait déjà trois mille francs de placés... et ils le sont, ajouta-t-il en souriant, et en son nom... Cette petite est gentille; elle paraît bonne, douce, bien élevée. Il faut qu'elle soit Mme Simon Dutec.... Jeannot est un fripon, un gueux, un gredin. Faire payer quatre francs à ce pauvre Jean, quand je lui en avais donné vingt. Coquin!...»

En disant tout haut ce mot qui fit retourner quelques passants, M. Abel hâta le pas et ne tarda pas à arriver à son hôtel Meurice.