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Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 21: XV FRIPONNERIE DE JEANNOT
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About This Book

Two young boys set out from home to join a relative in the city, and the narrative follows their farewells, anxieties, and first steps on the road. Scenes shift between a mother's tearful prayers, an aunt's stern impatience, and the boys' efforts to encourage one another, while small practical concerns about provisions and travel are woven with gentle humor. The episodic story highlights childhood resilience, family bonds, everyday hardships, and moral lessons about courage and mutual support as the children prepare to leave familiar surroundings for a new life.




XV

FRIPONNERIE DE JEANNOT

Tous les matins M. Abel quittait l'hôtel, faisait une promenade à son atelier tout près de là, déjeunait au café Métis, retournait à son atelier, y restait jusqu'à la chute du jour, y recevait beaucoup d'amis, dînait en ville et allait à un cercle ou dans le monde; jamais il ne rentrait plus tard que minuit. Il travaillait à quatre tableaux de chevalet qui devaient figurer à l'Exposition; l'un devait être au livret sous le titre d'une Soirée d'épicier; l'autre, la Leçon de danse; le troisième, les Habits neufs; le quatrième, une Contredanse. Ses amis admiraient beaucoup ces quatre petits tableaux; aucun n'était fini, mais tous étaient en train et assez avancés.

Dans chacun de ces tableaux on voyait les deux mêmes figures principales. Un jeune homme à belle figure, yeux noirs, physionomie intelligente et gaie, un autre plus jeune, mais portant une ressemblance si frappante avec le premier, qu'on ne pouvait douter qu'ils ne fussent frères; dans les Habits neufs, le plus jeune était admirablement beau d'expression; son regard exprimait le bonheur, la tendresse, la reconnaissance.

«Sais-tu, lui dit un jour celui qui avait pris le nom de Caïn à la soirée de M. Pontois, sais-tu que cette seule figure ferait la réputation d'un peintre?

ABEL.

Elle est belle, en effet; elle a surtout le mérite de la ressemblance.

CAÏN.

Celui qui aura ces quatre tableaux aura une des plus belles et des plus charmantes choses qui auront été faites en peinture.

ABEL.

Personne ne les aura jamais; c'est pour moi que je travaille.

CAÏN.

Tu es fou! Tu vendrais ces quatre tableaux quarante ou cinquante mille francs!

ABEL.

On m'en offrirait quatre cent mille francs que je ne les donnerais pas. Ils me rappellent de charmants moments de ma vie; tu connais l'histoire de ces tableaux, et tu sais le bonheur que m'a donné cette suite de bonnes actions que m'a inspirées mon bon petit Jean. Excellent enfant! Quel coeur reconnaissant! Quel beau et noble regard! Il est parfaitement rendu dans mon tableau; c'est ce qui en fera la beauté et le succès.

CAÏN.

Quarante mille francs ne sont pas à dédaigner.

ABEL.

Que me font quarante mille francs ajoutés à tout ce que j'ai déjà gagné et à ce que je puis gagner encore, moi qui vis comme un artiste et qui ai à peine vingt-huit ans.

CAÏN.

Tu as raison; mais c'est dommage!»

Quand Jeannot rentra chez lui, il s'empressa de retirer et de compter l'argent qu'il avait mis dans sa poche: il eut beau compter et chercher, il ne trouva pas la pièce d'or que lui avait donnée l'inconnu; son désespoir fut violent; il avait compté sur ces vingt francs pour acheter à Simon les habits qu'il lui avait prêtés et dont il avait besoin. Il pleura, il se tapa la tête de ses poings, mais ce grand désespoir ne lui rendit pas ses vingt francs.

Après avoir réfléchi sur ce qu'il devait faire, il résolut d'aller le lendemain raconter l'affaire à Jean, pour chercher à l'apitoyer et à se faire rendre les quatre francs de punch qu'il avait payés. Cet espoir le calma et il s'endormit paisiblement.

Le lendemain de bonne heure, Jeannot profita d'une course que son maître lui fit faire pour entrer au café Métis et pour parler à Jean.

Simon était avec son frère, ce qui contraria Jeannot: il craignait que Simon ne se laissât pas prendre comme Jean à ses pleurnicheries et à ses supplications. Après avoir vainement attendu quelques minutes que Simon le laissât seul avec Jean, il se décida à parler.

«Je suis malheureux, mon bon Jean, commença-t-il; j'ai fait hier une bien grande perte.

JEAN.

Une perte? toi? Qu'as-tu donc perdu?

JEANNOT.

Je voulais acheter à Simon les habits qu'il m'a prêtés hier soir, et j'avais mis dans ma poche une pièce de vingt francs pour les payer, et lorsqu'en rentrant, j'ai voulu la retirer, elle n'y était plus.»

Simon fit un geste comme pour se lever de dessus sa chaise, mais il se rassit et ne dit rien. C'était M. Abel qui venait d'entrer et qui lui faisait signe de se rasseoir et de laisser parler Jean et Jeannot; ils lui tournaient le dos et ne pouvaient pas le voir.

JEAN.

Vingt francs! tu as perdu vingt francs? Pauvre Jeannot! je te plains de tout mon coeur.»

Ce n'était pas ce que voulait Jeannot; il espérait mieux que cela du bon coeur de Jean. Il continua:

JEANNOT.

Et encore, si je n'avais pas été obligé de payer ce punch maudit, j'aurais pu vous donner, ce mois-ci, la moitié du prix des habits et achever de les payer le mois qui vient.... Je suis bien malheureux, Jean!

JEAN.

Mon pauvre Jeannot, je suis bien triste pour toi; mais ne t'afflige pas tant. Tu sais que Simon est très bon; je suis bien sûr qu'il te prêtera ses habits chaque fois que tu en auras besoin.

JEANNOT.

Mais ce punch que j'ai dû payer! Tu sais que c'est huit francs.

JEAN.

Comment, huit francs? J'en ai payé la moitié, ce n'est que quatre francs.

JEANNOT, embarrassé.

C'est vrai! Je n'y pensais plus.... Quatre francs, qui sont peu pour toi, sont beaucoup pour moi. Je gagne si peu!

JEAN.

Écoute, pauvre Jeannot; si tu as réellement besoin d'argent, Simon me permettra bien de te donner encore ces quatre francs.

—Jean, je te le défends», dit M. Abel d'un ton décidé.

Son apparition fit sauter Jeannot; il avait peur de M. Abel, et il n'aimait pas à le rencontrer.

«Je ne veux pas que tu donnes un sou à ce mauvais garnement, continua M. Abel avec une sévérité que Jean ne lui avait jamais vue. Il te trompe; il ment, il n'a rien perdu; et s'il n'a plus d'argent, tant mieux, il l'emploie trop mal.»

Jeannot avait eu le temps de reprendre courage; il essaya de tenir tête à M Abel.

JEANNOT.

Pourquoi me dites-vous des injures, monsieur? Je ne vous ai rien fait, et vous m'accusez sans savoir si ce que je dis est vrai ou non.

M. ABEL.

Je dis que tu mens parce que je sais que tu mens. Je t'empêche de tromper Jean, parce que je sais que tu l'as déjà trompé.

JEANNOT.

Non, monsieur, je ne l'ai pas trompé.

M. ABEL.

Silence, menteur! Hier soir, tu as extorqué quatre francs à Jean pour payer la moitié du punch; et tu venais de recevoir vingt francs pour le payer.

JEANNOT.

Moi, vingt francs! Jamais, monsieur! Vous voulez tromper Simon et Jean pour les empêcher de me venir en aide. Qui aurait pu me donner vingt francs? Je ne connaissais personne à ce bal.

M. ABEL.

Mais quelqu'un te connaissait; ce quelqu'un a eu pitié de toi et n'a pas voulu que tu souffrisses de la farce inventée par moi; ce quelqu'un t'a glissé vingt francs dans la main pour payer ton punch et te faire passer ton chagrin.

JEANNOT.

Non, monsieur, personne n'a eu pitié de moi et personne ne m'a rien donné. D'ailleurs, vous n'étiez pas là dans ce moment, et vous n'avez rien pu voir, par conséquent.

M. ABEL.

Puisque tu m'obliges à parler, je dis que j'étais si bien près de toi, que c'est moi qui ai glissé cette pièce d'or dans ta main en te disant tout bas: «Pour payer le punch»; et si tu n'as plus retrouvé ces vingt francs, c'est que je les avais moi même retirés de ta poche quand tu as eu l'indignité de faire payer quatre francs à ce pauvre Jean, auquel tu as fait accroire que tu n'avais pas assez d'argent. J'étais dans un coin obscur, au bas de l'escalier, et j'ai tout entendu.»

M. Abel se tut. Jeannot était consterné; il tremblait de tous ses membres. Jean le regardait avec surprise et chagrin. Indigné d'une si basse supercherie, il avait peine à y croire. Simon s'efforçait de maîtriser sa colère; il aimait tendrement son frère, et il ne pouvait supporter que l'on se jouât de sa bonté, de sa générosité. Personne ne parlait.

M. ABEL.

Hors d'ici, vil imposteur! Va-t'en, et ne te trouve plus sur mon chemin.»

Jeannot hésitait; M. Abel le saisit par l'oreille, le traîna jusqu'à la porte, et le mit dehors d'un coup de pied.

«Effronté coquin! misérable!» dit M. Abel en rentrant tout ému et en se mettant à table.




XVI

M. LE PEINTRE EST DÉCOUVERT

Cette fois-ci, ce ne fut ni Jean ni Simon qui lui servirent son déjeuner. Simon était atterré de la hardiesse, de l'effronterie et de la fourberie de son cousin; Jean en était fort affligé, et, pour la première fois, il pleura. M. Abel regardait les deux frères, Jean surtout, avec une compassion et un intérêt visibles. Quand son déjeuner fut fini et desservi, il appela Simon.

M. ABEL.

Viens, mon pauvre Simon, j'ai quelque chose à te dire.»

Simon s'approcha.

«Simon, tâche de distraire Jean du chagrin que lui donne l'indigne conduite de Jeannot, et toi-même, mon brave garçon, j'ai une bonne nouvelle à t'apprendre. Tu plais beaucoup à M. et à Mme Amédée, et beaucoup aussi à Mlle Aimée.

SIMON.

Oh! monsieur, c'est impossible! Un pauvre garçon comme moi!

M. ABEL.

C'est pourtant vrai. Hier, toute la soirée, je me suis occupé de toi, et ce que je te dis est positif. Les parents vous trouvent tous les deux un peu jeunes pour vous marier tout de suite, mais ils m'ont dit qu'ils te verraient avec plaisir venir chez eux le plus souvent possible.

SIMON.

Monsieur, je ne puis croire à un pareil bonheur! Moi qui n'ai rien....

M. ABEL, souriant.

Quant à la fortune, mon ami, on ne sait pas ce qui peut arriver; tu peux avoir tes gages augmentés; tu peux arriver à être premier garçon ou surveillant, associé même.

SIMON.

Il faudrait pour cela, monsieur, que je fusse dans la maison depuis dix ans pour le moins.

M. ABEL.

On ne sait pas,... on ne sait pas les idées qui passent par la tête d'un maître de café. M. Métis n'est plus jeune; il t'aime beaucoup; il a grande confiance en toi; on aime à avoir un associé intelligent, honnête.

SIMON.

Mais ça ne suffit pas, monsieur; il faut avoir de l'argent, de quoi faire un cautionnement.

M. ABEL.

Qu'à cela ne tienne, mon ami; je suis là pour t'épauler, pour te servir de caution, et je ne craindrai pas de perdre mon argent.

SIMON.

Oh! monsieur, serait-il possible?»

Simon resta les mains jointes devant M. Abel, ne sachant comment le remercier, n'osant pas se laisser aller à toute sa reconnaissance et à son bonheur. Le café était encore vide, à cause de l'heure matinale; la dame du comptoir même n'était pas encore descendue; M. Abel, d'ailleurs, mangeait dans un cabinet réservé aux privilégiés.

Jean avait écouté et tout entendu; il regardait M. Abel avec une expression toute particulière. Tout à coup il s'avança vers lui, tombant à ses genoux, les lui baisa avec ardeur et s'écria:

«C'est vous, c'est vous qui êtes monsieur le Peintre; c'est vous qui êtes notre bienfaiteur, le coeur d'or qu'aimait le mien. Je vous devine. J'en suis sûr, c'est vous; oui, c'est vous! Oh! laissez-moi baiser vos mains et vos genoux, vous dire que je vous aime, combien je vous aime, combien je vous respecte, avec quelle tendresse je songe à vous, avec quel bonheur je vous retrouve. Cher, cher monsieur Abel, dites-moi votre vrai nom, que je le grave dans mon coeur, dans mon esprit. Cher bienfaiteur! Simon sera heureux par vous! Que le bon Dieu vous bénisse! Que le bon Dieu vous protège! Que le bon Dieu vous récompense!»

Et le pauvre Jean éclata en sanglots.

M. Abel, fort ému lui-même, le releva, le serra dans ses bras, baisa son front, ses joues baignées de larmes, et tendit la main à Simon, qui la serra dans les siennes, et, cédant à un attrait irrésistible, la baisa en s'inclinant profondément.

M. ABEL.

Allons, je suis découvert! Pas moyen de résister à la pénétration de mon bon petit Jean. Cher enfant, et toi, mon bon Simon, vous m'avez donné plus de bonheur que je ne pourrai jamais vous en rendre, en me découvrant les trésors de deux belles âmes bien chrétiennes, bien honnêtes. Depuis plus d'un an que je vous connais, j'ai passé quelques heures bien heureuses, dont je conserverai le souvenir. J'ai toujours vécu seul; orphelin dès mon enfance, élevé ou plutôt tyrannisé par une tante méchante, sans foi et sans coeur; sachant par expérience combien les coeurs dévoué sont rares, ayant fait moi-même ma fortune avec le talent de peintre que le bon Dieu m'a donné, j'ai éprouvé à ma première rencontre avec toi, Jean, une impression qui ne s'est pas effacée; tu étais bon, reconnaissant, affectionné, je désirais te revoir; j'avais, d'ailleurs, à expier la frayeur et la peine que je t'avais causées en te dépouillant. Ta joie en me revoyant m'a touché, m'a attiré; Simon, que j'ai reconnu de suite à sa ressemblance avec toi, m'a paru digne d'être ton frère; je me suis de plus en plus attaché à vous, j'ai voulu vous faire du bien sans me découvrir; votre reconnaissance à propos des habits neufs m'a extrêmement touché et a augmenté mon amitié pour vous. Je n'ai pas de parents; je n'ai ni femme ni enfants; je suis seul dans ce monde; je puis donc, sans faire de tort à personne, me donner le plaisir de vous faire du bien. Mais... voici du monde qui arrive; lève-toi, mon petit Jean, mon cher enfant. Nous nous voyons tous les jours.... Simon, tu me tiendras au courant de tes affaires, ajouta M. Abel en souriant et en lui serrant la main. Et si on te parle de ta fortune, sache que tu as déjà trois mille francs placés en obligations de chemin de l'Est.

SIMON.

Oh! monsieur!

M. ABEL.

Chut! il y a du monde.... A demain, mes enfants. Adieu, mon petit Jean; c'est bien toi qui as un coeur d'or.... Silence! A demain, de bonne heure.»

M. Abel sortit, presque aussi heureux que ses deux protégés.

Quand la journée fut finie, Simon et Jean montèrent chez eux pour écrire à leur mère, mais non sans s'être bien embrassés et félicités. Ils prièrent ensemble le bon Dieu; ils le remercièrent et lui demandèrent de bénir leur bienfaiteur, et de lui faire rencontrer un coeur qui l'aimât pour qu'il fût bien heureux. Puis ils se mirent à écrire chacun de son côté.




XVII

SECONDE VISITE A KÉRANTRÉ

Depuis plus de deux ans qu'Hélène Dutec s'était séparée de son enfant, elle avait reçu bien régulièrement des nouvelles, tantôt de Jean, tantôt de Simon. Elle se réjouissait de les voir heureux, et elle recevait très souvent des sommes d'argent qui dépassaient ses espérances. C'était tantôt Jean, tantôt Simon qui lui envoyaient vingt francs, quelquefois même quarante francs. L'aisance, le bien-être régnaient dans son petit ménage. Le bon Kersac y était toujours pour quelque chose; il se passait rarement une quinzaine sans qu'il vînt lui faire une visite; chaque fois il apportait de quoi se contenter, disait-il.

«Car, ma bonne dame Hélène, tel que vous me voyez, je suis diablement égoïste; ainsi, l'autre jour, je vous ai apporté une couple de chaises; aujourd'hui ne voilà-t-il pas qu'il me faut un fauteuil; j'en ai apporté un dans la carriole.... Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, ajouta-t-il, de ce que je me soigne comme une petite-maîtresse. Je deviens douillet en prenant des années; mais vous êtes bonne et vous n'en penserez pas plus mal de moi, n'est-ce pas?

HÉLÈNE.

Mal? que je pense mal de vous? Comme si je ne voyais pas pourquoi vous apportez tout cela? Cette table, c'est pour vous, n'est-ce pas?

KERSAC.

Certainement! Je déteste manger sur le pouce.

HÉLÈNE.

Et l'armoire? c'est pour vous encore?

KERSAC.

L'armoire, c'est pour serrer les petites provisions que je vous apporte et que je viens manger chez vous; je n'aime pas les choses qui traînent: ça me taquine, ça me gêne.

HÉLÈNE.

Et le lit de la petite?

KERSAC.

Le lit est pour savoir ma protégée bien couchée. Je n'aime pas à voir un lit brisé, malpropre.

HÉLÈNE.

Et le linge? et la vaisselle? et le bois? et tant d'autres choses?

KERSAC.

Le linge, c'est pour avoir de quoi m'essuyer quand j'arrive chez vous tout en transpiration. La vaisselle, c'est pour manger dedans; le bois, c'est pour mettre une bûche au feu sans me gêner quand j'arrive transi de froid. Enfin, écoutez donc, je suis comme ça, moi. J'aime mes aises. Ce ne serait pas bien à vous de prendre mauvaise opinion de moi parce que je suis un peu..., un peu..., allons, il faut s'exécuter et lâcher le mot, un peu égoïste

Hélène sourit.

«Que le bon Dieu nous donne à tous des égoïstes de votre façon, monsieur Kersac.

KERSAC.

Et quelles nouvelles des enfants?

HÉLÈNE.

Très bonnes, merci bien. Jean me parle de vous dans toutes ses lettres; il dit toujours, en me parlant de ce bon M. Abel qui le fit penser à vous, qu'il est bon comme vous, obligeant et gai comme vous, et que, comme vous, il ne peut souffrir le pauvre Jeannot.

KERSAC.

Ha! ha! ha! C'est bon, ça! Eh bien, cela me donne bonne opinion de ce M. Abel. Ce Jeannot me déplaît plus que je ne puis le dire. Je parie qu'il finira par filouter et par se faire pincer.

HÉLÈNE.

Oh! monsieur Kersac. Ne dites pas ça. Ce serait terrible! Pensez donc! l'enfant de ma soeur!

KERSAC.

Oui, mais le père était un gueux, un gredin! Excusez, ma bonne dame Hélène, je ne voulais pas vous peiner; seulement, pour vous dire mon impression, ce garçon est jaloux de Jean; il est envieux, ingrat, paresseux; il n'aime personne. Pas comme notre petit Jean! Celui-là est tout l'opposé. Mais, ajouta-t-il en se levant, j'oublie que j'ai quelques provisions dans ma carriole; si nous dînions! J'ai l'estomac creux, il me semble que j'avalerais un pain de six livres.»

Kersac et Hélène sortirent et allèrent sous le hangar, où étaient le cheval et la carriole. Kersac donna à boire au cheval, qui finissait son avoine, lui arrangea sa litière; Hélène lui apporta une botte de foin; après quoi Kersac se mit à décharger la carriole de ses provisions. Hélène reçut un bon gigot tout cuit, trois livres de beurre, un kilo de sucre, un kilo de café tout brûlé et moulu, un kilo de chandelle, un gros fromage, une bouteille d'huile à manger et une autre de vinaigre, un paquet d'épiceries de toutes sortes; et enfin il retira un paquet qu'il semblait vouloir cacher.

«Ceci, dit-il, ce n'est pas pour vous, ma bonne dame Hélène, c'est pour moi.

HÉLÈNE.

Ah! qu'est-ce que c'est, sans indiscrétion?

KERSAC.

Voilà! C'est qu'il faut encore m'accuser d'un vilain défaut, et ce n'est pas agréable. Et pourtant il faut que je m'exécute, car tout de même quand vous verriez la chose, vous devineriez bien mon défaut. Tel que vous me voyez, Hélène, je suis un peu coquet; j'aime à être bien tenu, bien peigné, bien attaché. Et chez vous il n'y a pas de glace. Cela m'ennuie, parce qu'en arrivant, voyez-vous, le vent, la sueur, la poussière, tout ça vous ébouriffe, vous dérange; avec ma glace, je verrai de suite si je suis présentable. Vous n'êtes pas fâchée, n'est-ce pas?

Hélène ne répondit qu'en lui serrant les mains dans les siennes; sa bouche resta muette, mais ses yeux exprimèrent sa reconnaissance; elle rentra et se mit à ranger les provisions dans l'armoire que lui avait value l'égoïsime de Kersac.

KERSAC.

Un clou, s'il vous plaît, Hélène, pour attacher la glace. Où faut-il l'accrocher?

HÉLÈNE.

Elle sera bien partout où vous la mettrez, monsieur Kersac. Voici un clou.»

En prenant le clou, Kersac s'aperçut qu'elle avait les yeux pleins de larmes.

KERSAC.

Pourquoi pleurez-vous, Hélène?... Pourquoi?... Je veux que vous me le disiez.

HÉLÈNE, souriant.

Je pleure sur votre égoïsme; je remercie le bon Dieu de vous avoir donné un si beau défaut, et je le prie de vous en récompenser dans ce monde et dans l'autre.

KERSAC.

Oh! dans ce monde, je n'y tiens guère; dans l'autre, je ne dis pas; et, à mon tour, je prie le bon Dieu de vous y retrouver avec mon petit Jean après ma mort.

HÉLÈNE.

Merci, monsieur Kersac; c'est la meilleure prière que vous puissiez faire pour moi.

KERSAC.

C'est qu'il y a longtemps que je vous connais.

HÉLÈNE.

Il y a plus de deux ans.

KERSAC.

Et la petite, où est-elle donc?

HÉLÈNE.

Elle n'est pas encore revenue de l'école; elle va venir dîner avec nous tout à l'heure.

KERSAC.

Elle est gentille, cette petite, je l'aime bien.

HÉLÈNE.

Elle vous aime bien aussi. Rien que d'entendre parler de vous, ses yeux brillent, sa bouche sourit.

KERSAC.

Qui entend-elle parler de moi? personne ne me connaît ici.

HÉLÈNE.

Et moi donc? Est-ce que je puis oublier notre bienfaiteur et le protecteur de mon petit Jean? Tout ce qui est ici vous rappelle à notre souvenir, tout vient de votre charité, de votre bonté.

KERSAC.

Vous pouvez bien ajouter: et de mon amitié. Je me suis attaché à votre petit Jean, que j'en suis quelquefois étonné. De Jean cet attachement a passé à vous; et ça me fait plaisir de venir vous voir et de vous aider un peu avec ce que j'ai de trop.

HÉLÈNE.

Je ne suis pas une ingrate, monsieur Kersac, croyez-le bien.

KERSAC.

Je le sais bien; je le vois bien; et ça repose le coeur, voyez-vous, quand on n'a personne à aimer dans ce monde: je veux dire des créatures humaines, car on a toujours le bon Dieu à aimer. Je dis donc que ça repose le coeur quand on voit une bonne et honnête femme qui vous remercie du peu qu'on a fait pour elle, qui en est reconnaissante comme si c'était une belle et grande chose, et qui prie pour vous, qui pense à vous, qui vous aime. C'est une grande récompense, ma bonne Hélène, trop grande pour ce que je vaux. Et que vous écrit Jean dans sa dernière lettre? ajouta-t-il après quelques instants.

HÉLÈNE.

Ils m'écrivent tous deux, monsieur Kersac. M. Abel a été bien bon pour eux; en voilà encore un qui est un vrai coeur d'or, comme dit mon petit Jean.»

Et Hélène raconta à Kersac tout ce que M. Abel avait fait et promis, et comment il avait assuré à Simon un excellent mariage.

KERSAC.

Peste! il n'y va pas de main morte, ce bon Abel! Plaise à Dieu qu'il n'ait pas son Caïn. Il va falloir que vous alliez à la noce d'ici à un an ou deux.

HÉLÈNE.

Moi, monsieur! A une noce à Paris! Qu'y ferai-je, mon Dieu! et quelle figure y apporterais-je?

KERSAC.

Il faudra bien que vous y alliez. La mère doit être présente de par la loi.

HÉLÈNE.

La mère, mais pas la belle-mère, monsieur.

KERSAC.

Comment, la belle-mère?

HÉLÈNE.

Oui, monsieur; je n'ai d'enfant que mon petit Jean. Quand j'ai épousé mon mari, Simon avait déjà près de neuf ans.

KERSAC.

En voilà-t-il une belle découverte! Quel âge avez-vous donc?

HÉLÈNE.

J'ai trente-trois ans, monsieur. Jean a seize ans et demi: je me suis mariée à dix-sept ans.

KERSAC.

C'est donc ça que je me disais toujours: Cette femme est diantrement bien conservée! Qui croirait qu'elle a un grand garçon de vingt-quatre ans! Ah! mais ce que vous me dites là me fait plaisir; voici pourquoi. Je suis garçon, vous savez. J'ai besoin d'une femme à la ferme, une femme qui fasse marcher le ménage, qui fasse la cuisine, qui fasse enfin ce que fait une fermière. J'ai eu du malheur jusqu'ici. Je ne peux pas tomber sur une femme honnête, active, intelligente, qui prenne mes intérêts, qui sache mener une ferme. J'avais bien pensé à vous, mais je me disais: «Elle a un grand garçon de vingt-quatre ans; elle a pour le moins quarante et un à quarante-deux ans. C'est trop âgé pour commencer.» Et voilà que vous en avez trente-trois! Mais c'est superbe! Tiens! c'est le bon Dieu qui exauce votre prière; vous lui demandez de me donner du bonheur! Suis-je donc heureux! Je ne vais plus avoir à me méfier, à surveiller, à gronder. Tout ira comme sur des roulettes; quand je serai malade vous me soignerez; quand je serai absent, vous prendrez la direction de tout.

—Mais, monsieur, dit Hélène en riant, vous arrangez tout ça sans savoir si je puis faire l'affaire, si je connais le travail d'une ferme, si je sais traire une vache, élever des volailles. Une femme de ferme doit savoir tout cela à fond.»

Kersac s'arrêta consterné.

«C'est vrai, pourtant!... Et vous ne savez pas?... Dites vite, ajouta-t-il avec vivacité, voyant qu'elle hésitait.

HÉLÈNE.

Si fait, monsieur, je sais; je suis fille de fermier, j'ai travaillé à la ferme depuis que je me souviens de moi-même; je n'ai quitté qu'à la mort de mon père et de mon mari.

KERSAC.

Alors pourquoi diable m'effrayez-vous? Je ne vous demande pas si vous voulez, puisque vous pouvez. Du moment qu'il s'agit de me rendre service, vous n'hésiterez pas, j'en suis sûr. Quand faut-il vous envoyer une charrette pour déménager?

HÉLÈNE.

Quand vous voudrez, monsieur. Rien ne me retient ici. Vous avez pensé juste, en étant si sûr de mon consentement; tout ce que je pourrai faire pour vous, je le ferai avec bonheur, en remerciant le bon Dieu de m'offrir les moyens de vous témoigner ma reconnaissance.

KERSAC.

La semaine prochaine alors; nous sommes à jeudi aujourd'hui; lundi prochain vous déménagez.

HÉLÈNE.

Je serai prête, monsieur.

KERSAC.

Bien! tout est convenu; je suis content. Je ne vous parle pas de gages; il vous passera assez d'argent dans les mains, plus que vous n'en pourriez dépenser; vous prendrez ce qu'il vous faudra, ce que vous voudrez. Je n'ai pas besoin de vous fixer la somme et je ne crains pas que vous en preniez trop.

HÉLÈNE.

Et la petite Marie, monsieur, qu'en ferons-nous?

KERSAC.

Marie viendra avec vous.

HÉLÈNE.

Ce sera peut-être un embarras pour vous, monsieur?

KERSAC.

Embarras? pas le moindre. Quand elle aura vingt et un ans, je l'adopterai et je la marierai à mon petit Jean. J'ai déjà fait mon plan, allez. Vous savez, je suis égoïste. J'arrange ma vie pour moi-même.

HÉLÈNE.

Et sans oublier les autres, monsieur. Mon Dieu, que c'est donc beau et bon d'être égoïste au point où vous l'êtes!

KERSAC.

Mais oui; vous voyez! on se fait une bonne petite vie; on se fait des amis.

HÉLÈNE.

Bien dévoués et bien reconnaissants, monsieur.

KERSAC, souriant.

Toujours! Les amis sont toujours dévoués et reconnaissants; sans cela ce ne sont plus des amis.... Et le dîner que nous oublions! Marie va rentrer, et si je n'ai pas quelque chose à mettre dans mon pauvre estomac, je la mange à la croque au sel.»

Hélène remit du bois dans le feu, tira de l'armoire aux provisions de quoi faire une omelette et de quoi assaisonner une salade. Quand les oeufs furent battus et prêts à mettre sur le feu, Kersac lui offrit de tenir la poêle pendant qu'elle mettrait le couvert. Ce fut bientôt fait, et, au moment où Hélène versait l'omelette dans une assiette, la petite Marie arriva rouge et joyeuse.

Elle courut à Kersac, qui l'embrassa sur les deux joues; elle lui rendit ses baisers en disant:

«J'ai été bien des jours sans vous voir, mon bon ami; pourquoi êtes-vous resté si longtemps sans venir?

KERSAC.

Parce que c'est le temps de la moisson, ma petite Marie, et que, dans ces moments-là, hommes et chevaux ont bien à faire.

MARIE.

Mais vous, bon ami, vous ne travaillez pas?

KERSAC.

Tout comme les autres et plus que les autres; pendant qu'ils se reposent, je vais voir de tous côtés si chacun est à son affaire, si l'ouvrage se fait comme il faut; je suis le premier levé et le dernier couché.

MARIE.

Mais c'est très fatigant, cela!

KERSAC.

Sans doute, c'est fatigant; mais, tant qu'on vit dans ce monde, il faut se fatiguer pour faire son devoir.

MARIE.

Et si l'on ne veut pas se fatiguer?

KERSAC.

Si on ne veut pas se fatiguer, on est un lâche et un méchant, parce qu'on offense le bon Dieu; on mécontente les hommes et on est puni dans ce monde et dans l'autre monde.

MARIE.

Comment est-on puni?

KERSAC.

Dans ce monde, personne ne vous aime, ne vous estime et ne veut de vous; on ne gagne plus rien et on devient misérable; et, dans l'autre monde, le bon Dieu vous renvoie au diable, qui est très méchant et qui vous rend malheureux, mais malheureux comme tu ne peux pas te figurer.

MARIE.

Comme vous faites bien alors de vous fatiguer, bon ami. Mais tâchez de vous fatiguer beaucoup, assez pour que le bon Dieu soit content et qu'il ne vous envoie pas à ce méchant diable.

KERSAC.

Oh! je me fatigue assez, sois tranquille.

HÉLÈNE.

Monsieur Kersac, Marie va croire qu'il suffit de se fatiguer pour contenter le bon Dieu. Il faut d'autres choses encore.

KERSAC.

Comment donc! certainement! Écoute, Marie, il faut aussi beaucoup aimer le bon Dieu.

MARIE.

Je l'aime bien aussi, mais je ne le vois pas; alors je ne peux pas l'aimer comme ceux que je connais.

KERSAC.

Si fait, tu le connais; tu sais que c'est le bon Dieu qui t'a créée, qui te donne tout ce que tu as.

MARIE.

Je le sais bien, mais je ne vois pas les choses qu'il me donne. Pas comme vous, qui me soignez et qui me donnez beaucoup de choses que je vois. Aussi je vous aime de tout mon coeur.

KERSAC.

Dites donc, Hélène, entendez-vous ce qu'elle dit? Je crains qu'elle ne soit plus forte que moi. Je suis à bout de raisonnements. Faites-lui comprendre que je ne vaux pas le bon Dieu.

HÉLÈNE.

Marie, c'est le bon Dieu qui m'a fait venir à ton secours quand ta bonne t'a abandonnée; c'est le bon Dieu qui te fait vivre, qui a permis que le bon M. Kersac te connaisse et t'aime; c'est le bon Dieu qui te garde et te protège jour et nuit; il t'aime, il veut que tu sois heureuse toujours; tu vois bien que tu dois l'aimer plus que tout le monde.

MARIE.

C'est vrai, mère, c'est vrai; je l'aime et je l'aimerai plus encore, je vous le promets.

KERSAC, riant.

Et moi, Marie, comment m'aimeras-tu assez pour m'empêcher d'être jaloux?

MARIE.

Vous? Oh! vous savez que je vous aime bien, que je vous aimerai toujours. (Elle l'embrasse et lui dit à l'oreille: «plus que tout le monde,... vous comprenez?») Et puis c'est vilain d'être jaloux; et vous ne ferez jamais rien de vilain.»

Le dîner était prêt; ils se mirent à table. Kersac rit longtemps de la promesse de sa fille adoptive et mangea comme un homme qui vient de faire sept lieues et qui est encore à jeun à une heure de l'après-midi. Marie dévorait; le gigot était cuit à point, l'omelette était excellente, la salade était bien assaisonnée, le beurre était frais, le pain était tendre, les convives étaient heureux; Kersac était particulièrement enchanté de s'être assuré une femme sûre et intelligente à sa ferme, et de trouver en elle et en la petite Marie une société et une distraction agréables.

Quand Marie sut qu'elle allait demeurer à la ferme de Kersac, elle ne se posséda plus de joie.

«Partons tout de suite, mon bon ami, emmenez-nous tout de suite, répétait-elle avec instance.

HÉLÈNE.

C'est impossible, Marie; il me faut le temps de payer les petites choses que je dois, de faire mes adieux à M. le curé, à ma soeur Marine, de ranger mes effets; car, dit-elle en souriant et se tournant vers Kersac, j'ai des effets maintenant et je ne veux rien laisser de ce que vous m'avez donné, monsieur Kersac.

KERSAC.

Vous emporterez tout ce que vous voudrez, Hélène; je vous enverrai ma plus grande charrette.

HÉLÈNE.

Merci, monsieur, je laisserai la maison à ma soeur, qui n'aura plus de loyer à payer de cette façon.»

Kersac avait fini de dîner; il se leva pour aller atteler son cheval; Hélène l'accompagna et il partit en répétant:

«A lundi!»




XVIII

M. ABEL CHERCHE A PLACER JEAN

Hélène attendit au soir pour écrire à son petit Jean et lui annoncer l'heureux changement qui se faisait dans sa vie. Après avoir raconté ce que nous venons de lire, elle ajouta: «Tu vois, mon enfant, que je ne vais manquer de rien; le bon M. Kersac me paye tout mon entretien; et je n'abuserai pas de sa trop grande bonté. Il prend la petite Marie à sa charge; il ne sera donc plus besoin que vous vous priviez, Simon et toi, pour me venir en aide. Gardez ce que vous gagnez, mes bons enfants; j'ai reçu plus de huit cents francs depuis ton départ, mon petit Jean; c'est trop pour vous, chers enfants; il faut songer à votre avenir. Pour moi, j'ai payé toutes les petites dettes qu'on ne me réclamait pas, mais que je savais devoir depuis cinq ans, du temps de ton pauvre père. J'ai fini de payer le médecin il y a trois jours avec les soixante francs de gratification que vous aviez reçus et que vous m'avez envoyés tout d'un bloc. Quant à ma vie, elle ne me coûte pour ainsi dire rien, grâce aux bontés de M. Kersac, qui m'apporte tous les quinze jours des provisions pour la quinzaine. Il est bien bon, mes enfants, priez pour lui afin que le bon Dieu le bénisse et le récompense de ce qu'il fait pour moi. Je pars lundi pour Sainte-Anne, je crois que j'y serai heureuse. C'est là qu'il faudra m'écrire.

Lorsque Simon et Jean reçurent cette lettre, ils furent plus heureux encore que ne l'était leur mère; ils bénirent le bon Kersac, et Jean lui écrivit le soir même une lettre pleine de reconnaissance et d'affection.

«Simon, dit Jean, une chose qui me revient, dans la lettre de maman, c'est ce qu'elle dit des huit cents francs qu'elle a reçus et des soixante francs de gratification. De quelle gratification veut-elle parler? En as-tu reçu une de M. Métis?

SIMON.

Pas la moindre! Ce n'est pas son genre, tu sais; il est bien bon pour nous, il donne des permissions, il nous permet, par exemple, d'aller souvent le soir chez M. Amédée; mais, quant à donner de l'argent, ce n'est pas son habitude.

JEAN.

Et les huit cents francs? Avons-nous envoyé tant que ça?

SIMON.

Non, certainement non. Mais c'est facile à voir: j'ai tout écrit à mesure.»

Simon regarda sur son livre, fit son total, et trouva quatre cent vingt francs.

SIMON.

C'est singulier! D'abord comment aurions-nous pu envoyer en deux ans huit cents francs, puisque j'en reçois quatre cents et toi deux cents? Et nous avons à payer notre entretien, notre blanchissage, les vêtements et les chaussures.... Je n'y comprends rien!

JEAN.

Je crois que je comprends, moi. C'est notre bon M. Abel..., ce doit être lui!... Ceci, par exemple, c'est d'une bonté qui dépasse tout ce qu'il a fait; y penser, envoyer comme si c'était de notre part et par petites sommes, pour qu'on ne le devine pas! Mon Dieu, qu'il est bon! Que je l'aime, que je le bénis!... Et de penser que je ne puis rien faire pour lui montrer ma reconnaissance! Je ne puis même le lui dire comme je le voudrais; je n'oserais pas l'embrasser, lui baiser les mains.... Quoiqu'il soit bien bon, je n'ose pas.

SIMON.

Ce que tu peux faire, mon ami, c'est de prier pour lui, plus encore que tu ne l'as fait jusqu'ici.

JEAN.

Je ferai de mon mieux; mais c'est si peu de chose!»

Le lendemain, lorsque Jean servit le déjeuner de M. Abel, celui-ci lui trouva un air tout embarrassé.

«Qu'y a-t-il, mon enfant? lui dit M. Abel; tu n'as pas ton air gai et riant, aujourd'hui. T'arriverait-il quelque contrariété?

JEAN.

Au contraire, monsieur; et c'est ce qui me gêne.

M. ABEL.

Qu'est-ce que tu dis donc? Depuis quand le bonheur donne-t-il de la gêne?

JEAN.

Ce n'est pas précisément le bonheur qui me gêne, monsieur, c'est d'être obligé de le garder pour moi.

M. ABEL.

Et pourquoi le gardes-tu, nigaud? Pourquoi ne me le dis-tu pas?

JEAN.

Vous permettez, monsieur?

M. ABEL, riant.

Si je le permets? Tu sais que nous sommes une paire d'amis et que nous nous disons tous nos secrets.

JEAN.

Pas vous, monsieur, pas vous; et la preuve, c'est que mon secret vous regarde.»

M. Abel le regarda avec surprise.

JEAN.

Oui, monsieur, c'est de vous qu'il vient, et vous me l'avez caché; et, ce qui me gêne, c'est de ne pouvoir vous dire tout ce que j'éprouve pour vous d'affection et de reconnaissance depuis que je sais comme vous avez soigné pauvre maman. Oui, oui, monsieur, vous n'avez pas besoin de faire l'étonné; vous lui avez envoyé, comme venant de Simon et de moi, depuis plus de deux ans, et par petites sommes, plus de cinq cents francs.... Tout se découvre, vous voyez bien, monsieur, tout, excepté les sentiments qui remplissent le coeur de ceux qu'on a obligés et qui ne savent comment les exprimer.»

M. Abel sourit et tendit la main à Jean, qui la couvrit de baisers, et qui reprit toute sa gaieté et son entrain quand M. Abel l'eut assuré qu'il comprenait ses sentiments.

«Je t'assure, mon enfant, que je vois dans ton coeur comme dans le mien; et je suis très content de ce que j'y vois.

JEAN.

Alors, monsieur, je n'ai plus besoin de parler pour que vous deviniez.

M. ABEL.

Non, non, tes yeux parlent assez clair; un regard de toi, et je devine tout.... Mais j'ai à le parler, Jean; voilà Simon qui va bientôt se marier: il n'est plus seul déjà, puisqu'il va presque tous les soirs chez Mlle Aimée. Je crois bien que le père va faire le mariage au printemps prochain, dans quelques mois d'ici. Une fois Simon marié et établi chez son beau-père, qu'il aidera dans son commerce, je ne veux pas que tu restes ici. Tes camarades ne sont pas bons; ils chercheraient à te mener à mal, et tu n'aurais peut-être pas la force de résister; tu perdrais tes habitudes chrétiennes, tes bons sentiments: ce qui me causerait un vif chagrin.

JEAN.

Oh! monsieur, que puis-je faire pour vous épargner cette inquiétude? Quant au chagrin, j'espère, avec l'aide du bon Dieu, ne jamais vous en donner. Mais faites de moi ce que vous voudrez, monsieur: je vous obéirai en tout.

M. ABEL.

Je te remercie, mon enfant. Voilà donc mon idée. Je te retirerai d'ici et je te placerai comme domestique chez des amis très chrétiens, très bons; le mari et la femme sont très pieux, leurs enfants sont bien élevés et charmants; c'est une famille excellente, charitable, quoique riche, et c'est là que je voudrais te faire entrez; tu serais second domestique sous les ordres d'un homme excellent qui ne te rendrait pas la vie dure, et ton emploi principal serait de soigner et de distraire le pauvre petit garçon de dix ans, qui est un vrai petit saint. Il est couché depuis plus d'un an, il souffre sans cesse, et jamais il ne se plaint, jamais il ne s'impatiente; il est réellement touchant et attachant.

JEAN.

Merci, monsieur, merci; voyez, je ne dis plus rien, je vous regarde.»

M. Abel se mit à rire, donna une petite tape amicale sur la joue de Jean et se leva de table.

M. ABEL.

Je vais m'occuper de toi; je te donnerai réponse définitive demain.»

Jean courut raconter à Simon ce que lui avait dit M. Abel. Simon partagea la satisfaction de son frère.

«Puisque je dois quitter le café, dit-il, je suis content que tu en sortes aussi et que notre bon M. Abel se charge de te placer.»

Il finissait à peine de parler, que Jeannot entra dans le café et alla droit à Simon.

«Je viens te demander un service, Simon, dit-il d'un ton fort décidé.

SIMON.

Lequel? Que veux-tu?

JEANNOT.

Je te demande de me chercher une place. Je quitte décidément l'épicerie; je veux me mettre en maison.

SIMON.

Je connais peu de monde, et toute ma journée est occupée à servir les allants et venants; je n'ai donc pas le temps de te chercher une place.

JEANNOT.

Demande à M. Métis de me prendre.

SIMON.

M. Métis cherche ses garçons lui-même; il n'aime pas qu'on s'en mêle.

JEANNOT.

Tu est bien aimable; je te remercie de ton obligeance.»

Simon ne répondit pas.

JEANNOT.

«Je vois ce que c'est: tu ne veux pas me recommander.

SIMON.

C'est possible; je ne recommande que ceux que je connais; et toi, je ne te connais plus, tu ne viens plus nous voir.

JEANNOT.

C'est ce gueux de Pontois qui t'a dit du mal de moi?

SIMON.

C'est possible, et, d'après la manière dont tu parles de ton bourgeois, il n'aurait pas tort.

JEANNOT.

Qu'est-ce qu'il t'a dit?

SIMON.

Je n'ai pas besoin de te le raconter et tu n'as pas besoin de le savoir.

JEANNOT.

Je veux le savoir et tu me le diras.

SIMON.

Je ne te le dirai pas et tu ne le sauras pas.

JEANNOT.

Prends garde à toi! Je pourrais te faire du mal.

SIMON.

Fais ce que tu voudras et va-t'en.

JEANNOT.

Si jamais je te rencontre sur mon chemin et que je puisse te barrer le passage à toi et à ton Jean, je ne vous manquerai pas.

SIMON, vivement.

Méchant drôle! Avise-toi de toucher à Jean, et je te ferai empoigner par la police.

JEANNOT.

Je ne la crains pas, ta police. Une dernière fois je te demande, veux-tu me recommander pour une place de domestique.

SIMON, avec force.

Non, non; je t'ai déjà dit non, et je te répète non, et va-t'en.»

Jeannot se retira lentement en menaçant du poing.

JEAN.

Mon bon Simon, pardonne-lui; il était hors de lui; je suis sûr qu'il regrette déjà de t'avoir parlé si rudement.

SIMON.

Non, mon ami, il ne regrette pas, et il ne regrettera sa mauvaise conduite que lorsqu'il sera trop tard. Pontois m'a encore parlé de lui dernièrement, et, d'après ce qu'il m'a dit, Jeannot est perdu.

JEAN.

Mon Dieu! mon Dieu! pauvre Jeannot! Peut-être qu'en le mettant dans une bonne maison bien pieuse et bien honnête, il redeviendrait bon.

SIMON.

Je ne crois pas, mon ami. En tout cas, je ne puis le recommander comme un garçon honnête et rangé.»

Jean ne dit plus rien, mais il forma un projet.