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Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 25: XIX M. ABEL PLACE JEANNOT
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About This Book

Two young boys set out from home to join a relative in the city, and the narrative follows their farewells, anxieties, and first steps on the road. Scenes shift between a mother's tearful prayers, an aunt's stern impatience, and the boys' efforts to encourage one another, while small practical concerns about provisions and travel are woven with gentle humor. The episodic story highlights childhood resilience, family bonds, everyday hardships, and moral lessons about courage and mutual support as the children prepare to leave familiar surroundings for a new life.




XIX

M. ABEL PLACE JEANNOT

Le lendemain, Jean attendit avec impatience M. Abel; dès qu'il l'aperçut, il courut à lui.

JEAN.

J'ai à vous parler, monsieur, d'une chose très importante; mais n'en dites rien, c'est un secret.

M. ABEL.

Ah! tu as un secret. Je serai muet comme la tombe; tu peux me dire ce que tu voudras.

JEAN.

Bien, monsieur; vous voyez, je vous regarde.... Et puis je cours vous chercher votre déjeuner.

—Ce bon garçon, se dit Abel en souriant. Il n'oublie jamais la reconnaissance qu'il croit me devoir... et qu'il me doit, au fait. Car je lui ai fait du bien, tout en me faisant plaisir,... et du bien à l'âme.»

Jean revint apportant un bifteck aux pommes tout fumant, bien cuit à point, un petit pain mollet et une bouteille de vin de premier choix.

JEAN.

«Là! mangez! monsieur! Pendant que vous déjeunerez, je vais vous raconter quelque chose, et je vous demanderai un service, un très grand service.

M. ABEL.

Parle, mon ami; je t'écoute.»

Jean lui raconta ce qui s'était passé la veille, et finit par lui demander instamment de placer Jeannot.

M. ABEL.

«Mais, mon ami, je trouve que Jeannot s'est très mal conduit avec Simon, et qu'il ne mérite pas du tout mon intérêt ni le tien.

JEAN.

Cher monsieur Abel, pensez donc que M. Pontois va le renvoyer, et que ce malheureux Jeannot mourra de faim et de froid, car voici l'hiver qui approche.

M. ABEL.

C'est vrai, mais comment veux-tu que je recommande ce garçon que je ne voudrais pas pour moi-même?

JEAN.

Oh! monsieur, vous avez été pour Simon et pour moi si bon, si bon, que si je ne craignais de vous fâcher, je dirais (ce que je pense, au reste) qu'il n'y a pas de saint meilleur que vous. Et vous seriez méchant pour Jeannot? C'est impossible! Mon bon, cher bienfaiteur, ayez pitié de lui, pardonnez-lui, sauvez-le.

M. ABEL.

Écoute, mon enfant, pour toi, par amitié pour toi, je ferai ce que tu me demandes, mais....

JEAN, en joignant les mains.

Vraiment! Oh! monsieur! Oh! monsieur! Je ne dis rien, mais voyez ce que vous dit mon coeur.

M. ABEL, souriant.

Je vois et je le remercie, mon enfant; mais entendons-nous. Pour le placer, il faut que je sache tout. Parle-moi bien franchement, comme à un ami que tu ne veux pas tromper; réponds seulement aux questions que je vais te faire. Le crois-tu honnête?

JEAN, hésitant et baissant les yeux.

Non, monsieur.

M. ABEL, souriant.

Bon! Et d'un! Le crois-tu actif, laborieux?

JEAN, de même.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Et de deux! Le crois-tu religieux?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Et de trois! Le crois-tu serviable, obligeant?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Quatre! Le crois-tu sincère, loyal?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Le crois-tu bon camarade, d'un caractère agréable?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Le crois-tu propre, rangé, intelligent?

JEAN.

Non, monsieur.»

M. Abel se mit à rire de si bon coeur, que Jean lui-même ne put s'empêcher de rire avec lui. Quand l'accès de gaieté fut calmé, M. Abel reprit:

«Mon pauvre enfant, que veux-tu que je fasse d'un pareil garnement?... Ne t'effraye pas; je t'ai promis de le placer, et je tiendrai parole.... Mais comment vais-je faire? A qui et comment demander de prendre à son service une garçon voleur, menteur, irréligieux, paresseux, grognon, maussade, désobligeant, sale, désordonné, bête, et je ne sais quoi encore? Sac à papier! quelle tâche tu me donnes! Quel service absurde tu me demandes! C'est bête comme tout! Je ne sais comment m'y prendre!»

M. Abel se remit à rire de plus belle. Jean commença à s'inquiéter; il sentait l'absurdité de sa demande; il craignit d'avoir abusé de la bonté de M. Abel.

«Monsieur! monsieur! dit-il d'un air suppliant, pardonnez-moi; ne m'en voulez pas! Je sens que je vous ai demandé une chose impossible; mais ce pauvre Jeannot me fait une telle pitié! Plus il est mauvais, et plus je le plains.

M. ABEL.

Et tu as raison, mon enfant; le méchant est réellement à plaindre. Ne crains pas de m'avoir mécontenté; je comprends très bien ta pensée.... Et qui sait? peut-être pourrai-je le ramener, lui faire du bien.

JEAN.

Si vous y parvenez, monsieur, comme le bon Dieu vous bénira!

M. ABEL, riant.

Et comme tu me regarderas! mieux encore que tu ne me regardes maintenant.... A propos, ton affaire, à toi, est arrangée; tu entreras chez mes amis de Grignan; il y a monsieur, madame, mademoiselle et le pauvre petit garçon bien malade dont je t'ai parlé, un vrai petit saint, celui-là. Demande à Simon s'il désire que tu y entres. Il est ton frère aîné, le chef de ta famille; c'est lui qui doit décider de ton sort. Et, à présent que nos affaires intimes sont terminées, je vais aller faire les miennes... et celles de M. Jeannot, voleur, menteur, etc. Ah! ah! ah!»

Et, après avoir serré la main de Jean, qui baisa celle de M. Abel, il s'échappa riant encore.

Jean raconta à son frère ce que lui avait promis M. Abel pour Jeannot et ce qu'il avait arrangé pour lui-même, Jean, sauf l'avis de Simon.

SIMON.

Dans ces conditions, et puisque tu as tout dit à M. Abel, il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'il place Jeannot; et ce sera un vrai tour de force. Et quant à toi, frère, je voudrais bien que tu puisses attendre que l'époque de mon mariage fût décidée, et que M. Métis ait le temps de nous trouver deux bons remplaçants.

JEAN.

Comme tu voudras, mon bon Simon. Je suis plus heureux près de toi que je ne le serai jamais avec personne; ainsi, plus nous resterons ensemble, et plus je serai satisfait.»

Lorsque Abel entra dans son atelier, il y trouva son ami, que nous continuerons à appeler Caïn. Et l'air riant d'Abel attira l'attention de son ami.

CAÏN.

Qu'as-tu donc vu de si gai aujourd'hui? On dirait que tu retiens un éclat de rire.

ABEL.

Ah! ah! ah! Tu devines juste; j'ai ri au café, j'ai ri en route, je ris encore, et je rirai toutes les fois que j'y penserai. Figure-toi que, cédant aux sollicitations de mon petit ami Jean, je me suis engagé,... oui, engagé, à placer comme domestique un garçon voleur, menteur, sale, paresseux, maussade, insolent, etc., etc.

CAÏN, riant.

Toutes les qualités réunies, à ce que je vois; et ce domestique voleur, menteur, etc., qui est-il, comment s'appelle-t-il?

ABEL.

Jeannot, le Jeannot qui m'est antipathique.

CAÏN.

Et à qui destines-tu ce trésor?

ABEL.

Ma foi, je n'en sais rien; il faut que tu m'aides à tenir ma parole.

CAÏN.

Très volontiers! De même que toi, j'aime ce qui est bizarre. Et je ne vois rien de plus original que de s'intéresser à un Jeannot.

ABEL.

Bon! Je vais me mettre à la besogne; et, tout en me regardant peindre, tu tâcheras de trouver une idée, et une bonne. Dépêche-toi, pour que je l'apporte demain à mon petit Jean.

CAÏN.

Je crois que tu n'attendras pas longtemps; j'ai en vue un coquin qui fera notre affaire.»

Le lendemain, Abel arriva au café avec empressement.

«Jean, dit-il, vite mon déjeuner, que je te raconte ce que j'ai fait.»

Jean s'empressa d'apporter le déjeuner et resta debout en face de M. Abel, attendant avec impatience qu'il parlât. Il n'attendit pas longtemps.

M. ABEL.

Eh bien, mon ami, j'ai une place pour Jeannot.

JEAN.

Déjà, monsieur!»

Et ses yeux brillèrent comme des escarboucles.

JEAN.

Déjà! que vous êtes bon!»

Abel le regarda et sourit.

M. ABEL.

Bien, bien, je comprends, c'est une très bonne place; des gens fort riches, qui payent bien, qui ne sont pas méchants; Jeannot sera bien nourri, bien habillé, bien payé. Tu vois qu'il sera bien.

JEAN.

Mais, monsieur,... sera-t-il bien traité?

M. ABEL.

Ma foi, je n'en sais rien, cela dépendra de lui.

JEAN.

Monsieur, est-ce une maison dans laquelle vous me feriez entrer?

M. ABEL.

Diantre! non. Pas toi! Jamais toi! Je te renverrais plutôt au village.

JEAN.

Mais alors, monsieur, Jeannot y sera très mal?

M. ABEL.

Jeannot y sera très bien. Jeannot est un mauvais drôle, voleur, menteur, etc.; et une maison honnête et tranquille ne lui irait pas; il n'y resterait pas deux jours. Toi, mon enfant, je te place dans une excellente maison, avec de bons maîtres, bien charitables, qui savent que tous les hommes sont frères et qui les traitent comme des frères. Tu seras sous les ordres d'un valet de chambre qui est un vrai modèle. Et, à propos de ta position, que t'a dit Simon?

JEAN.

Il désire, monsieur, que je donne à M. Métis le temps de me remplacer.

M. ABEL.

Très bien; rien de plus juste. Je veux parler à M. Métis; le trouverai-je chez lui en sortant d'ici?

JEAN.

Oui, monsieur; il ne sort jamais avant midi.»

M. Abel acheva son déjeuner et monta chez le maître du café. Il en descendit au bout d'un quart d'heure.

M. ABEL.

Jean, je viendrai te prendre demain pour te mener chez tes futurs maîtres; habille-toi proprement.

JEAN.

Oui, monsieur, je serai prêt.»

Quand Abel fut parti, Jean, toujours si gai, s'assit tristement sur une des chaises qui entouraient les tables. Simon entra et, le voyant sérieux et immobile, il s'approcha de lui.

SIMON.

Es-tu souffrant, mon ami? Comme tu es triste!

JEAN.

M. Abel doit me mener demain chez mes futurs maîtres, Simon, et je ne serai plus avec toi.

SIMON.

Mais tu me verras souvent, mon ami, surtout quand je serai marié; mon nouveau commerce me laissera plus de liberté.»

Jean lui serra la main, tâcha de reprendre sa gaieté, et finit par y réussir.

M. Abel avait été chez l'épicier en sortant du café. Il trouva Jeannot seul dans la boutique, suçant du sucre candi.

M. ABEL.

Viens ici, drôle! D'après les sollicitations de Jean, je t'ai trouvé une place, une bonne place, bien meilleure que tu ne le mérites. Tu iras demain à midi rue de Penthièvre, 28; tu monteras au premier, tu demanderas M. Boissec, le maître d'hôtel de M. le comte de Fufières, et tu lui diras que tu viens de la part de M. Caïn. On t'expliquera le reste là-bas.

JEANNOT.

Merci bien, monsieur; je suis bien reconnaissant.

M. ABEL.

C'est bon, c'est bon. Au reste, ce que j'en fais, ce n'est pas pour toi, c'est pour Jean. Va me chercher Pontois.

JEANNOT, humblement.

Oui, monsieur. Je remercie bien monsieur; je ne suis pas comme monsieur croit; Simon et Jean m'ont sans doute fait du tort dans l'esprit de monsieur....

M. ABEL, vivement.

Tais-toi! Pas un mot de plus, ou je t'assomme!»

Jeannot s'empressa de sortir.

«Misérable! ingrat! dit Abel se parlant à lui-même. Au moment où Jean lui rend un service qu'aucun autre ne lui aurait rendu, il ose l'accuser de calomnie!... Si ce n'était ma promesse à Jean, j'irais défaire ce qu'a fait Caïn. Le gueux! le gredin!»

Pontois entra; il reconnut M. Abel, le chanteur.

PONTOIS, avec insolence.

C'est vous, monsieur le chanteur? Que me voulez-vous?

M. ABEL, sèchement.

Je veux vous parler, monsieur l'épicier, au sujet du garçon que vous appelez Jeannot. Vous n'y tenez pas, il ne tient pas à vous; je vous en débarrasse. Envoyez-le demain là où je lui ai dit d'aller. Il faut qu'il y aille; entendez-vous? il le faut. Il vous devra une indemnité pour les huit jours que vous auriez le droit de lui demander; la voici.»

Il jeta sur le comptoir une pièce de vingt francs et sortit, laissant Pontois stupéfait.

«Qui est donc ce monsieur? On dirait d'un prince! Quel air! quelle hauteur!... Et comme il a jeté cette pièce d'or! comme on ferait d'un sou.... Il me débarrasse de Jeannot, qui est un mauvais drôle, et il me paye encore! Bonne affaire pour moi.... Mais qui est donc ce M. Abel?»

Il ramassa la pièce d'or, la mit dans son gousset, appela un garçon et remonta dans son entresol.




XX

JEAN CHEZ LE PETIT ROGER

M. Abel vint déjeuner au café; comme d'habitude Jean lui sourit, mais ce sourire était triste: il le regarda, mais ses yeux étaient humides.

M. ABEL.

Courage, mon enfant! Je vois bien ce qui t'afflige: c'est de quitter ton frère. Mais tu restes près de lui, tu le verras souvent; et puis, il eût bien fallu le quitter un peu plus tard, quand lui-même, étant marié, aura pris le commerce de son beau-père.

JEAN.

C'est vrai, monsieur. Je me suis dit tout cela bien des fois. Mais... j'aime Simon! Il est mon frère... et il a été si bon pour moi! Je le verrai, mais ce ne sera pas la même chose, monsieur. Et vous! Je vous verrai sans doute aussi, mais pas tous les jours, pas régulièrement comme je vous voyais ici, je pouvais tout vous dire ici, vous confier toutes mes joies, toutes mes peines, vous aimer à mon aise.

M. ABEL.

Pauvre enfant! Tu m'aimes donc bien?

JEAN.

Si je vous aime! si je vous aime! comme un père, comme un bienfaiteur.»

Jean ne dit plus rien. M. Abel acheva son déjeuner en silence. Il se leva, chercha Simon des yeux.

«Amène-moi Simon, mon enfant; j'ai quelque chose à lui dire.»

Jean l'amena tout de suite.

«Simon, lui dit-il, j'ai vu hier M. Amédée; j'ai obtenu de lui que ton mariage aurait lieu vers le Carême, et qu'en attendant tu entrerais chez lui pour te mettre au courant de son commerce. Il te loge et te reçoit chez lui dès demain. M. Métis consent à ce brusque départ.... Je te renverrai Jean dans une heure. Au revoir, Simon; et toi, Jean, viens avec moi et prends courage, tu seras heureux chez Mme de Grignan.

JEAN.

Je n'en doute pas, monsieur. Ce n'est pas ce qui m'inquiète; c'est ce que je vous disais au café, monsieur.

M. ABEL.

Oui, oui, mon ami, je le sais bien; mais vois donc si ce n'est pas de même pour tous, partout et toujours. On se sépare sans cesse de ceux qu'on aime.»

Tout en marchant et causant, ils arrivèrent devant un bel hôtel de l'avenue Gabrielle.

M. ABEL.

Voilà ta maison, mon ami; montons, je te présenterai à tes maîtres.»

M. Abel monta suivi de Jean, entra dans un premier salon, puis dans un second, où se tenait la maîtresse de la maison. Elle était à son bureau; elle écrivait.

«Vous voilà, mon cher Abel, dit-elle en se levant; et ce jeune homme est sans doute votre ami Jean. Vous voyez, Jean, que nous vous connaissons.... Vous avez l'air effrayé, mon pauvre garçon; M. Abel a dû vous dire pourtant que nous chercherions à vous rendre heureux.

JEAN.

M. Abel m'a dit, madame, que vous étiez bien bonne, que vous étiez tous bien bons, et que vous aviez un pauvre enfant bien malade et qui était un petit saint.»

Mme de Grignan tendit la main à Abel.

«Merci, mon ami, d'avoir parlé ainsi de mon pauvre Roger. Il a bien envie de vous connaître, Jean; M. Abel lui a parlé de vous.

JEAN.

Moi aussi, madame, je serais bien heureux de le voir.

MADAME DE GRIGNAN.

Eh bien, suivez-moi. Venez aussi, Abel; Roger est toujours si heureux quand il vous voit!»

Mme de Grignan ouvrit la porte du fond et les fit entrer dans une chambre où était Roger, couché dans son lit; son pauvre petit visage était pâle et amaigri; ses mains et ses bras n'avaient que la peau et les os. Il avait de la peine à tourner sa tête sur son oreiller, tant il était affaibli par la souffrance.

Lorsqu'il les vit entrer, un sourire doux et aimable anima un instant ce visage souffrant.

«Mon cher monsieur Abel, dit-il d'une voix faible, que vous êtes bon de venir me voir!

ABEL.

Comment te trouves-tu, mon enfant?

ROGER.

Je souffre beaucoup depuis hier; mais ne me plaignez pas, je souffre pour le bon Dieu; je lui offre tout, et il m'aide.»

Jean, étonné, attendri, avait les yeux pleins de larmes. Roger l'aperçut, le regarda attentivement.

ROGER.

Qui est ce jeune homme? il a l'air bon.

ABEL.

C'est mon ami Jean dont je t'ai parlé, mon petit Roger; il est en effet très bon.

ROGER.

Est-ce qu'il aime le bon Dieu?

ABEL.

Beaucoup, mon ami; sans cela il ne serait pas bon.

ROGER.

C'est vrai.... Jean, je voudrais vous voir de plus près.»

Jean s'approcha et se mit à genoux près du lit du pauvre petit malade.

ROGER.

Je suis content de vous voir, Jean; je sens que je vous aimerai, que vous êtes un enfant du bon Dieu comme moi.»

Jean lui baisa la main et ne put retenir une larme; il restait à genoux près du lit et le regardait.

ROGER.

Est-ce pour moi que vous êtes triste, Jean? Je ne suis pas malheureux. Je sais que je vais mourir, mais ce n'est pas un malheur, de mourir. Je souffre tant! et depuis si longtemps! Je serai près du bon Dieu, près de la bonne sainte Vierge; papa, maman et ma soeur me rejoindront; et toi aussi, Jean. Je t'aime déjà un peu.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! je souffre! Tant mieux, mon Dieu, c'est pour vous!... Je souffre! Donnez-moi du courage, mon Dieu! Aidez-moi.... Oh! mon Dieu!»

Sa tête retomba sur l'oreiller; des gémissements contenus s'échappaient de sa poitrine; une sueur froide inondait son visage. M. et Mme de Grignan avaient pris la place de Jean et d'Abel; ils lui essuyaient la sueur qui ruisselait sur son visage et sur son cou, et lui faisaient respirer du vinaigre.

Quand la crise fut calmée, Roger parut inquiet.

«Maman, dit-il d'une voix éteinte, je crains de m'être plaint trop vivement; croyez-vous que j'aie offensé le bon Dieu?

MADAME DE GRIGNAN.

Non, mon enfant, mon cher enfant; tu as tout accepté avec la résignation d'un bon petit chrétien. Sois bien tranquille; repose-toi.»

Le petit Roger baisa un crucifix qu'il avait à son cou.

ROGER.

Je suis bien fatigué, maman; dites à Jean de revenir demain; il me soignera un peu, cela vous reposera. Adieu, Jean; prie le bon Dieu pour moi.... Mon bon monsieur Abel, restez près de moi pour laisser maman se reposer. Vous resterez avec papa et vous causerez devant moi; j'aime tant à vous entendre causer!

ABEL.

Je resterai près de toi, mon enfant. Chère madame, voulez-vous présenter mon ami Jean à Barcuss, votre maître d'hôtel. Je le remets entre vos mains. Va, mon pauvre Jean; Barcuss te mettra au courant de la besogne que tu auras à faire. A demain, au café, pour la dernière fois.»

Avant de sortir, Jean baisa la petite main décharnée du pauvre enfant qui l'avait si profondément impressionné et attendri. Roger lui sourit, mais il n'eut la force ni de parler ni de bouger.

Mme de Grignan l'emmena; quand elle fut dans le salon, elle fondit en larmes; Jean la regardait pleurer avec tristesse, mais sans oser parler.

«Mon pauvre Jean, tu entres dans une maison de douleur, dit Mme de Grignan.

JEAN.

Oh! madame, c'est une maison de bénédiction pour moi.»

Mme de Grignan avait les mains sur ses yeux; elle pleurait. Puis, se levant:

«Venez, Jean, je vais vous mener à notre bon Barcuss; un bien excellent être celui-là.»

Elle appela Barcuss et lui présenta Jean.

MADAME DE GRIGNAN.

Mettez ce bon garçon un peu au courant de la vie qu'il mènera chez nous, Barcuss; il est bon et pieux, car il a pleuré près du lit de notre pauvre petit enfant, et il a prié près de lui.»

Barcuss serra la main de Jean et l'emmena.

«M. Abel m'a beaucoup et souvent parlé de vous, Jean. Que savez-vous faire?

JEAN.

Je ne sais rien du tout, monsieur; je n'ai jamais été que dans un café.

BARCUSS, souriant.

Eh! c'est déjà quelque chose! Et, en tout cas, vous êtes modeste, ce qui est une bonne disposition pour tout apprendre et tout bien faire.

JEAN.

Je vous remercie, monsieur, de l'encouragement que vous me donnez; je vous obéirai en tout, monsieur, et je m'efforcerai de bien faire ce que vous m'aurez commandé.

BARCUSS.

Bien, mon ami, très bien! Et, dites-moi, allez-vous exactement à la messe?

JEAN.

Au café, monsieur, je ne pouvais y aller que le dimanche de grand matin; et puis, Simon et moi, nous allions à vêpres chacun à notre tour.

BARCUSS.

Et faites-vous vos prières matin et soir?

JEAN.

Oh! monsieur! Comment les aurais-je manquées! Simon et moi, nous les faisions toujours ensemble, côte à côte. Et puis Simon me bénissait au nom de maman, et je l'embrassais. C'était toujours le commencement et la fin de nos journées.

BARCUSS.

Qui est Simon?

JEAN.

C'est mon frère aîné, monsieur! Un bien bon frère! Et M. Abel a été si bon pour lui! C'est lui qui a arrangé son mariage, qui lui a fait une fortune.

BARCUSS.

Vous aimez M. Abel?

JEAN.

Si je l'aime, monsieur!»

Et les yeux de Jean étincelèrent.

JEAN.

Je l'aime de toutes les forces de mon coeur; je me ferais tuer pour lui! Et le jour où je pourrai verser mon sang pour lui rendre service, sera le plus heureux de ma vie! Si je l'aime! Mais si vous saviez toutes ses bontés pour moi et pour Simon, si vous saviez tout ce qu'il a fait pour nous, vous ne me demanderiez pas si je l'aime. Et croiriez-vous, monsieur, que ce bon M. Abel a de l'amitié pour moi? Oui, monsieur; moi, pauvre garçon, qui ne suis bon à rien, qui ne puis et ne pourrai jamais rien pour lui, il m'aime, monsieur; oui, il m'aime, il a la bonté de m'aimer; il est content que je l'aime. Bon, excellent M. Abel! Si je pouvais du moins lui faire comprendre ce que j'ai pour lui dans le coeur!... Mais je ne peux pas; je ne trouve pas les paroles qu'il faut; et puis, je n'ose pas.»

Barcuss était de plus en plus content de ce que lui disait Jean; lorsque Jean fut parti, Barcuss alla raconter à Mme de Grignan toutes les paroles que lui avait dites le protégé de M. Abel; elle en fut touchée et les redit à son tour à Abel.

ABEL.

En vous le donnant, chère dame, je savais le trésor que je vous livrais; si je ne l'avais pas fait entrer chez vous, personne que moi ne l'aurait eu. Ce sont de ces âmes d'élite qu'on garde soigneusement quand Dieu les met sur votre chemin. Barcuss et lui sont dignes de s'entendre.

MADAME DU GRIGNAN.

Ils s'entendent déjà comme de vieux amis. Barcuss est enchanté; il vous attend au passage pour vous remercier.»

En effet, lorsque M. Abel partit à la fin de la journée pour rentrer chez lui, Barcuss le guettait au passage.

«Monsieur, je ne vous remercierai jamais assez du cadeau que vous avez fait à notre maison. Ce Jean me paraît être un vrai trésor. Et comme il vous aime! Si vous aviez vu ses yeux quand il me parlait de vous et de ce qu'il vous devait! Quels yeux! Et quelle vivacité dans sa reconnaissance! Pauvre garçon! Il souffre de ne pas pouvoir vous le dire comme il le voudrait!

ABEL.

Je suis bien content, mon bon Barcuss, de vous l'avoir donné et de l'avoir remis à votre garde; avec vous, modèle des Basques, il achèvera de devenir un saint, et un serviteur comme on n'en voit guère, comme on n'en voit pas

Abel partit en riant.

«Demain, se dit-il, mon pauvre Jean ne sera pas Jean qui rit; il quitte son frère, ses habitudes; moi aussi, je lui manquerai; ce ne sera plus de même, comme il le disait très justement.... Et moi aussi, je suis un peu triste de perdre cette bonne heure de déjeuner. C'est singulier comme j'aime ce brave garçon; je m'y suis attaché petit à petit. Je regrette presque de ne l'avoir pas gardé pour moi.... Mais non; mon excellente amie me l'a demandé pour Roger; un regret même serait égoïste et coupable.... Pauvre petit Roger! Quel saint enfant!... A dix ans avoir le courage, la patience, la ferveur d'un martyr.... Vraie bénédiction du bon Dieu!... Et les parents la méritent.»

Le matin, lorsque Abel arriva au café, il trouva Simon et Jean qui l'attendaient; ils s'empressèrent de le servir pour la dernière fois. Simon avait l'air heureux du sort que lui avait fait son excellent bienfaiteur. Le pauvre Jean avait la mine d'un condamné à mort; soit qu'il regardât M. Abel, soit qu'il considérât Simon, il était également affligé. Abel avait l'air grave, presque triste.

Le déjeuner ne fut pas long.

«Adieu, mes bons amis, dit Abel en se levant; je vous reverrai. Toi, Simon, je serai un de tes témoins pour ton mariage; je te donne d'avance mon présent de noces, il t'aidera à faire la corbeille d'Aimée.»

Il lui mit un portefeuille dans la main.

«Et toi, mon enfant, ajouta-t-il en se tournant vers Jean et lui prenant les deux mains, je ne te dis pas adieu, je te reverrai aujourd'hui même. Au revoir donc, mon ami; au revoir. Et soigne bien mon petit Roger, car c'est en partie pour lui que tu entres chez M. et Mme de Grignan.»

Il lui serra les mains; Jean y répondit en baisant celles de M. Abel, qui salua du geste et du sourire et sortit.




XXI

SÉPARATION DES DEUX FRÈRES

Simon et Jean montèrent pour la dernière fois dans leur chambre. Ils firent chacun leur modeste et très petit paquet. Simon ouvrit le portefeuille que lui avait donné M. Abel; il y trouva pour deux mille francs d'obligations du chemin de fer de l'Est et un billet de mille francs, plus l'anneau de mariage et la médaille que Simon devait, selon l'usage, donner à sa femme.

«Est-il possible! Quelle bonté! quelle générosité! s'écria Simon.

JEAN.

Je vais t'accompagner jusque chez toi, Simon.

SIMON.

Certainement, mon ami: tu m'aideras à m'arranger. Ce ne sera pas long, je pense.

—Non, mais nous serons restés ensemble le plus longtemps possible.»

Les deux frères firent leurs adieux à M. Métis, qui leur donna à chacun une gratification de vingt francs; et ensuite ils prirent congé de leurs camarades, qui les voyaient partir avec regret.

En arrivant chez M. Amédée, ils furent reçus avec une grande joie.

«Seulement, mon ami, lui dit Mme Amédée, vous auriez dû nous prévenir pour les meubles; je ne savais pas que vous en eussiez acheté, et j'avais mis dans votre chambre ceux que j'avais: pas beaux, mais pouvant servir. Il a fallu enlever mes vieilleries pour y placer votre joli mobilier. Les tapissiers y ont travaillé depuis le jour naissant; rideaux, alcôves, ils ont tout mis en quelques heures. C'est que vos meubles sont charmants; ils sont très bien. La future chambre d'Aimée est même trop élégante; je ne lui fais pas d'autre reproche.»

Simon était stupéfait; la surprise l'avait empêché d'interrompre sa future belle-mère.

SIMON.

«Mes meubles! La chambre d'Aimée! dit-il enfin. Mais je n'ai rien acheté. Je ne sais ce que cela veut dire.

JEAN.

Comment, Simon, tu ne devines pas? Mon coeur me dit, à moi, que c'est M. Abel; toujours M. Abel. Allons vite voir ce qu'il y a dans tes deux chambres. Je suis content pour toi et pour Aimée.»

Ils montèrent tous au premier, au-dessus du magasin. Simon et Jean trouvèrent, en effet, un mobilier complet dans chaque chambre; les meubles étaient en acajou et perse de laine, simples et jolis. Dans la chambre de Simon il y avait une petite bibliothèque avec une vingtaine de volumes reliés, bien choisis et tous intéressants et utiles.

MADAME AMÉDÉE.

On a mis l'armoire et le linge dans la chambre d'Aimée, puisque c'est elle qui doit le soigner et s'en servir. Et, quant à la malle de vos effets, Simon, je ne l'ai pas ouverte; j'ai pensé que vous aimeriez mieux ranger vos affaires vous-même.

SIMON.

Ma malle! mes effets! Mais je n'ai pas de malle, et mes effets sont dans le paquet que j'ai apporté.

JEAN.

Encore M. Abel, notre chère providence!»

Jean courut à la malle, l'ouvrit et la trouva pleine de linge, d'habits, de chaussures, de tout ce qui pouvait être nécessaire à Simon dans sa condition de petit commerçant aisé, mais travaillant encore.

Pour le coup, Simon sentit ses yeux se mouiller de larmes.

«C'est trop, dit-il, c'est trop bon! Et voyez, ajouta-t-il en leur montrant le portefeuille et ce qu'il contenait, voyez ce qu'il m'a donné; avant lui, je n'avais rien; j'envoyais à ma mère tout ce que je gagnais. Et ce billet de mille francs, prenez-le comme cadeau de noces pour Aimée, ma mère: achetez ce que vous croirez lui être utile et agréable.»

M. et Mme Amédée étaient enchantés; il leur importait peu de qui venaient ces richesses, pourvu que leur fille en profitât. Ils se hâtèrent de descendre pour faire part à Aimée des générosités de M. Abel. Les yeux de Mme Amédée brillaient de bonheur.

MADAME AMÉDÉE.

Avec un pareil protecteur, Aimée, tu n'auras pas besoin de t'inquiéter de l'avenir de tes enfants.

AIMÉE.

J'espère bien, maman, que Simon n'aura jamais besoin d'avoir recours à la générosité de son bienfaiteur après tout ce qu'il lui a donné.

MADAME AMÉDÉE.

Je ne dis pas que tu demandes jamais rien à M. Abel; je veux dire seulement que sa générosité prévoit tout et pense à tout.»

Aimée n'était pas contente de l'explication de sa mère; mais elle ne dit rien. C'était sa mère!

Simon et Jean, restés seuls, s'embrassèrent tendrement et longuement; tous deux avaient des larmes dans les yeux; leur silence exprimait, mieux que des paroles, leur joie et leur reconnaissance.

«Rangeons tes effets, dit Jean après quelques instants de silence; et puis je te quitterai pour aller aussi dans ma nouvelle demeure. Hélas! mon bon et cher frère, c'est là le chagrin; chacun chez soi: nous ne serons plus ensemble. Toujours, toujours séparés à l'avenir!

—Mais pas séparés de coeur, mon cher, cher Jean. Ces deux années que nous avons passées ensemble si étroitement unis, sont de beaux moments de notre vie: ils nous laisseront un charmant et heureux souvenir. Je n'ai jamais été si heureux que dans notre pauvre chambrette du cinquième, où nous manquions de tout et où nous avions tout ce qui fait le bonheur: une conscience tranquille et notre tendresse fraternelle. Nous les avons toujours, ces deux éléments de bonheur. Nous nous verrons moins, c'est vrai, mais nous nous aimerons autant et nous penserons l'un à l'autre. Et à présent mettons-nous à l'ouvrage.»

Jean embrassa encore une fois Simon et commença avec lui à tout placer dans la commode et dans l'armoire, et à accrocher les habits aux porte-manteaux.

Au fond de la caisse, Simon trouva d'abord un crucifix et une petite statue de la sainte Vierge, puis un petit paquet; il l'ouvrit et en tira deux jolis livres, les Évangiles et l'Imitation; ensuite une petite boîte contenant une belle montre d'homme avec sa chaîne d'or.

JEAN.

Encore! Tu vois s'il nous aime! Est-il possible qu'il y ait un homme meilleur que mon cher M. Abel? Je ne le crois pas; non, c'est impossible!»

La malle était vidée. Simon se trouvait monté de tout pour des années; jusqu'aux chaussures et aux affaires de toilette, rien n'avait été oublié.

Il commençait à se faire tard; il était temps que Jean se rendit chez ses nouveaux maîtres. Les deux frères s'embrassèrent à plusieurs reprises; Jean descendit l'escalier, la vue un peu troublée par des larmes qui remplissaient ses yeux, malgré ses efforts; et Simon, partagé entre le regret de quitter son frère et le bonheur de sa situation actuelle et à venir.

Les frères se séparèrent au bas de l'escalier. Jean sortit; Simon entra dans le magasin, où il trouva Aimée, qu'il n'avait pas encore vue, à laquelle il avait tant de choses à dire, et dont la sympathie et l'affection dissipèrent promptement le nuage de tristesse que lui avait laissé le départ de Jean.

Celui-ci marchait vite et cherchait à se distraire; en passant devant l'épicerie de Pontois, il se heurta contre Jeannot qui en sortait.

JEAN.

«Ah! où vas-tu si précipitamment, Jeannot?

JEANNOT.

Je vais entrer chez M. le comte de Pufières; une fameuse place, va; des gens très riches; j'ai quatre cents francs de gages pour commencer; habillé comme un prince, nourri comme un roi! Presque rien à faire, et puis des profits.

JEAN.

Quels profits peux-tu avoir?

JEANNOT.

M. Boissec, l'intendant, me les a expliqués; je les aurai si je me conduis bien. Je te dirai ça quand j'y serai et que je saurai bien au juste ce que c'est. Et toi, où vas-tu si bien habillé?

JEAN.

J'entre aussi, moi, dans une maison où m'a placé notre cher bienfaiteur M. Abel.

JEANNOT.

Et quel genre de maison est-ce?

JEAN.

Des personnes excellentes. Il y a un pauvre petit garçon de dix ans bien malade; c'est un vrai petit ange. Et les pauvres parents, si résignés et si tristes! mais si pieux! Un chagrin si doux, si bon!

JEANNOT, d'un air moqueur.

Ce sera amusant! un joli présent que t'a fait ton cher bienfaiteur!

JEAN.

Oui, c'est un beau présent, et il faut qu'il m'aime bien pour m'avoir trouvé digne d'entrer dans cette maison. Pauvre Jeannot, tu ne comprends plus cela, toi!

JEANNOT.

Laisse-moi donc avec ta pitié! Tes pauvre Jeannot! m'ennuient à la fin. Pendant que tu geindras, que tu prieras comme un imbécile, je m'amuserai comme un roi, je mangerai, je boirai, je dormirai.

JEAN.

Et après?

JEANNOT.

Après? Eh bien,... après,... je recommencerai.

JEAN.

Et après?

JEANNOT.

Après,... après,... Je continuerai.

JEAN.

Et après?

JEANNOT.

Ah! laisse-moi donc tranquille avec ton après.

JEAN.

C'est qu'après tu mourras, Jeannot. Et que lorsque tu seras mort, il y aura encore un après et un toujours!»

Jeannot lança à Jean un regard de colère et de mépris, et passa de l'autre côté de la rue pour ne plus marcher avec lui. Au coin de la rue Castiglione, Jeannot tourna à droite, Jean continua tout droit et dit un dernier adieu au pauvre Jeannot, qui se croyait très heureux et qui ne daigna ni répondre ni tourner la tête.

«Quel dommage qu'il ait quitté le pays! se dit-il; Paris l'a perdu!»

Jean arriva chez M. et Mme de Grignan; ce fut Barcuss qui le reçut.

«Ah! te voilà donc, mon ami! Je suis bien content de t'avoir chez nous, et nous allons nous mettre à l'ouvrage tout de suite; M. Abel dîne ici; tu vas essuyer les assiettes et les verres pendant que je préparerai le dessert et le vin.

JEAN.

Comment va ce pauvre petit M. Roger? A-t-il passé une bonne nuit?

BARCUSS.

Non. Mauvaise comme toutes celles qu'il passe depuis quinze mois. Il souffre constamment; il n'a pas de sommeil, le pauvre petit. Le père et la mère sont sur les dents.»

Un coup de sonnette se fit entendre.

BARCUSS.

Vas-y, Jean; vas-y; ma corbeille de fruits va crouler si je l'abandonne.»

Jean courut au salon et y trouva Mme de Grignan.

«C'est vous, Jean? Je sonnais tout juste pour savoir si vous étiez arrivé; mon pauvre Roger vous demande; il désire beaucoup vous voir; lui qui ne demande jamais rien et qui semble de rien désirer, il a demandé qu'on vous envoyât chez lui aussitôt que vous seriez arrivé. Allez-y, mon ami!

—Oui, madame. Madame veut-elle me permettre de prévenir M. Barcuss?

—Oui, Jean, allez; c'est très bien à vous d'être déférent pour M. Barcuss.»

Jean revint un instant après et il entra dans la chambre de Roger.

Le bruit léger que fit la porte attira l'attention du petit malade. Il ouvrit les yeux; un demi-sourire et une légère rougeur vinrent animer son visage. Il fit signe à Jean d'approcher et lui tendit la main. Jean la prit doucement, y appuya ses lèvres, et regarda le visage si souffrant, si contracté du pauvre enfant.

Roger examinait Jean de son côté; il sourit légèrement.

«Tu as pitié de moi, Jean? Tu ne veux pas croire que je ne suis pas malheureux.... Je souffre, il est vrai; je souffre beaucoup, mais le bon Jésus me donne de la force pour souffrir.... Et toi qui es pieux, tu dois savoir que plus on souffre, plus on est heureux dans l'autre monde.... Je mourrai bientôt, et je serai bien, bien heureux avec le bon Dieu.... Je prierai pour toi, Jean, quand je serai là-haut.»

Roger se tut et ferma les yeux; il ne pouvait plus parler, tant sa faiblesse était grande et sa souffrance aiguë. Jean voulut se relever, mais Roger sourit légèrement sans ouvrir les yeux et retint la main qu'il tenait.

«Prions, dit-il très bas.

JEAN.

Oh oui! Prions, pour que le bon Dieu vous rende la santé.

ROGER.

Non!... Prions pour que sa volonté soit faite, et qu'il fasse de moi tout ce qu'il voudra.... C'est mieux, ça.... Je suis content aujourd'hui, reprit-il après un assez long silence. Papa et maman pourront se reposer pendant que tu es près de moi, Jean.... Et je suis tranquille quand ils se reposent.... Mon ami Abel t'aime beaucoup, Jean,... parce que tu aimes bien le bon Dieu.... Et moi aussi, je t'aime pour cela, et je suis content quand tu es là, près de mon lit.... Et puis, j'aime à voir tes yeux; ils sont doux, ils sont bons; ils ont toujours l'air d'aimer.»

Roger s'arrêta; son visage se contracta.

«Jean, Jean,... prie pour moi,... que le bon Dieu m'aide.... Je souffre, je souffre!... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!... Pardon. Ma bonne sainte Vierge! Aidez-moi! Ayez pitié de moi! Oh! Dieu!»

Jean retira sa main d'entre celles de Roger, qui n'eut pas la force de la retenir, et il courut chercher Mme de Grignan, qui causait avec le médecin de la maladie et des souffrances de son enfant. Ils entrèrent et renvoyèrent Jean à Barcuss. M. Abel arriva peu de temps après. Jean profita de ce qu'il se trouvait seul avec M. Abel pour lui dire rapidement ses nouveaux motifs de reconnaissance; il se mit à genoux devant lui pour donner un coup de brosse à ses bottes, et, dans cette position humble et reconnaissante, il lui dit des paroles de tendresse et de dévouement.

M. ABEL.

Tais-toi, tais-toi, mon enfant. Tu sais que tu es convenu avec moi de ne me remercier que par les yeux. Si quelqu'un t'entendait, on pourrait croire que je suis réellement ton sauveur, ton bienfaiteur. Je veux être ton ami et ton protecteur, rien de plus. Voici Barcuss. Silence.... Eh bien, Barcuss, où avez-vous logé mon petit Jean?

BARCUSS.

Monsieur, j'ai fait porter sa malle dans la chambre près de la mienne.»

Jean regarda M. Abel d'un air surpris en répétant: «Ma malle? Ma malle?

M. ABEL.

Mais oui, ta malle, nigaud! Où voulais-tu qu'on la mît, si ce n'est dans ta chambre? C'est comme pour Simon; quand il a déménagé, sa malle a été portée dans sa nouvelle chambre. Il en est de même pour toi.»

Tout cela fut dit d'un air significatif, avec un sourire bienveillant et un peu malin, et avec quelques signes du doigt qui voulaient dire: «Ne me trahis pas, tais-toi».

BARCUSS.

Je vais voir si madame est dans le salon.

—Monsieur! dit Jean dès qu'ils furent seuls.

M. ABEL.

Chut! Barcuss va revenir. Tu as manqué me trahir.... Crois-tu donc que ce que j'ai fait pour Simon, je ne l'aurais pas fait pour toi? toi, mon ami, mon confident!» ajouta-t-il en riant.

A table, Jean vit pour la première fois Mlle Suzanne de Grignan, jeune personne gracieuse, aimable, charmante. Toute la famille était si unie, si bonne, que Jean se sentit tout de suite à son aise comme s'il en faisait partie. Pour la première fois il eut l'occasion d'apprécier l'esprit gai, vif et charmant de M. Abel. Il l'admira d'autant plus; il ne le quittait pas des yeux, et plus d'une fois cet enthousiasme muet excita le rire bienveillant des cinq convives.