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Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 31: XXV KERSAC VOIT SIMON, RENCONTRE JEANNOT
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About This Book

Two young boys set out from home to join a relative in the city, and the narrative follows their farewells, anxieties, and first steps on the road. Scenes shift between a mother's tearful prayers, an aunt's stern impatience, and the boys' efforts to encourage one another, while small practical concerns about provisions and travel are woven with gentle humor. The episodic story highlights childhood resilience, family bonds, everyday hardships, and moral lessons about courage and mutual support as the children prepare to leave familiar surroundings for a new life.




XXII

JEAN SE FORME

Les camarades de Jean étaient tous de braves et honnêtes serviteurs. Barcuss était aimé et respecté de ses camarades et de tous ceux qui avaient des relations intimes avec ses maîtres. Il se chargea d'achever l'éducation négligée de Jean. Il lui donna les habitudes régulières qu'il n'avait pas eues jusque-là.

Le pauvre petit Roger aidait, sans le savoir, au perfectionnement de Jean. Il le demandait souvent et lui témoignait de l'amitié; la vue de ses souffrances, supportées avec tant de douceur, de patience, de courage, faisait une profonde impression sur le coeur aimant et sensible de Jean. Les visites quotidiennes de M. Abel, ses bons conseils, sa constante bonté développèrent aussi l'esprit et les idées de Jean. Il comprit mieux sa position vis-à-vis de ses maîtres; il leur témoigna plus de respect, de déférence.

Peu à peu les restes de dehors villageois et naïfs disparurent. En prenant de l'expérience et de l'âge, Jean fut plus maître de ses sentiments; il aima autant mais avec moins d'expansion; il apprit à contenir ce que l'inégalité des conditions pouvait rendre ridicule ou inconvenant vis-à-vis de ses maîtres et des étrangers; il ne baisa plus les mains de M. Abel; il ne se mit plus à genoux; il le regarda moins affectueusement et moins souvent; mais, dans son coeur, c'était la même ardeur, le même dévouement, la même tendresse. Jean se sentait heureux, entouré de bons camarades, au service de maîtres excellents; il trouvait autour de lui amitié, bonté, soins; enfin, la vraie fraternité, qui est la charité du chrétien. Bien loin de lui refuser des permissions pour aller voir Simon, on faisait naître les occasions de réunion pour les deux frères. Barcuss préférait faire le travail de deux pour donner à Jean une soirée ou un après-midi. Il n'était jamais refusé quand il désirait aller à l'église, ou sortir pour ses affaires personnelles, ou voir quelque chose d'intéressant, ou faire une visite de pauvres.

S'il était souffrant, ses camarades le soignaient comme un frère; les maîtres veillaient à ce qu'il ne manquât de rien; M. Abel venait alors savoir de ses nouvelles et le distrayait par son esprit gai et aimable. La seule peine de Jean était l'état toujours alarmant et douloureux du bon petit Roger, que Jean aimait d'une sincère affection.

«Vous prierez pour moi, monsieur Roger, quand vous serez près du bon Dieu, lui disait-il souvent.

—Pour toi comme je prierais pour mon frère», répondait Roger de sa voix défaillante.

Les nouvelles d'Hélène étaient excellentes; elle se plaisait beaucoup dans cette ferme de Sainte-Anne que louait Kersac; elle était généralement aimée et estimée. Kersac etait plus un frère qu'un maître pour elle; jamais un reproche, toujours des remerciements et des éloges. La petite Marie devenait de plus en plus gentille; elle passait la journée chez les bonnes Soeurs de Sainte-Anne; elle travaillait bien; elle commençait déjà à se rendre un peu utile à la ferme. Quand Kersac lui faisait faire un raccommodage ou un travail quelconque pour lui-même, Marie en était fière et heureuse. Kersac l'aimait beaucoup et se réjouissait de la pensée de l'adopter.

Un jour il reçut une lettre de Simon et de Jean. Simon lui demandait de venir assister à son mariage, qui avait été retardé jusqu'après Pâques à cause d'une maladie de Mme Amédée, commencée peu de jours avant le Carême. Simon demandait aussi à Kersac de vouloir bien lui servir de témoin avec M. Abel N..., ce peintre fameux par son talent autant que par sa vie exemplaire et son esprit charmant.

Jean suppliait son ami Kersac de venir les voir dans une occasion aussi solennelle; ils déploraient tous les deux que leur mère ne pût venir, et Jean demandait à Kersac de ne pas augmenter leur chagrin en refusant d'être témoin de l'heureux Simon. Il profitait de l'occasion pour raconter à Kersac une foule de choses et de détails intéressants.

«Tenez, Hélène, dit Kersac, lisez cette lettre de Simon et de Jean.»

Hélène la lut avec un vif intérêt.

«Eh bien, dit-elle, que ferez-vous?

—J'irai, dit Kersac; la ferme n'en souffrira pas, bien que la saison soit encore aux labours et aux semailles; je ne serai absent que trois ou quatre jours. Je vais écrire pour savoir le jour du mariage et l'hôtel où je pourrai descendre pour être près d'eux. Nous voici au printemps, le beau temps est venu; ce sera pour moi un voyage agréable de toutes manières. Cela me fera vraiment plaisir de revoir mon petit Jean; je tâcherai de vous le ramener, si c'est possible.»

Hélène devint rouge de joie.

«Me ramener Jean! Ah! si vous pouviez.

KERSAC.

Et pourquoi ne le pourrais-je pas?

HÉLÈNE.

C'est qu'il est en service, monsieur! Et vous savez combien c'est gênant quand un domestique s'absente.

KERSAC.

Ce ne doit pas être à Paris comme chez nous; ils ont un tas de domestiques qui se tournent les pouces; on ne s'aperçoit seulement pas quand l'un d'eux manque.

HÉLÈNE.

Je crois, monsieur, que cela dépend des maisons: chez Mme de Grignan, où est Jean, chacun a son travail; c'est une maison comme il faut, une vraie maison de Dieu, comme l'écrit toujours Jean.

KERSAC.

C'est possible, mais j'essayerai toujours; voici près de trois ans que vous n'avez vu votre fils, ma pauvre Hélène; il est bien juste qu'on vous le donne pour quelques jours.»

Hélène le remercia, mais sans trop croire au bonheur que ce brave Kersac lui faisait espérer.

Il reçut, deux jours après, une réponse à sa lettre; le mariage était pour le 1^er mai, et on était aux derniers jours d'avril. Pas de temps à perdre; Hélène se hâta de lui préparer ses plus beaux habits, son linge le plus fin, ses bottes les plus brillantes; elle lui mit de l'or dans sa bourse; elle crut être prodigue en lui mettant cent francs.

Elle fit son paquet, qu'elle enveloppa dans un beau torchon neuf bien épinglé, et, lorsque Kersac fut près du départ, elle lui remit son paquet et la bourse.

KERSAC, riant.

Merci, ma bonne Hélène. Avez-vous été généreuse? Combien m'avez-vous donné pour m'amuser?

HÉLÈNE.

Plus que vous n'en dépenserez, monsieur. Cent francs!

KERSAC, riant plus fort.

Cent francs! Pauvre femme! Cent francs! Mais il n'y a pas de quoi aller et venir si je ramène mon brave petit Jean. HÉLÈNE.

Eh bien, monsieur, votre dépense ne sera pas grand'chose. Vous allez être nourri là-bas! Quand on va à la noce, on mange et on boit pour huit jours!

—Et me loger donc! Et vivre en attendant la noce! Je ne vais pas arriver là pour tomber en défaillance comme un mendiant. Et mon présent de noce, donc! Vous croyez que je laisserai marier un garçon qui est presque à vous, sans lui faire mon petit cadeau? Non, Hélène; Kersac est plus généreux que ça. Donnez-moi la clef et venez voir ce que j'emporte.»

Hélène le suivit en lui recommandant l'économie.

«Prenez garde de vous laisser trop aller à votre générosité, monsieur. Ces trois jours vont vous coûter plus cher que six mois ici chez vous.

KERSAC, riant.

C'est bon, c'est bon! Je sais ce que je fais. Je suis économe, vous le savez bien; mais, dans l'occasion, je n'aime pas à être chiche.

HÉLÈNE, souriant.

Économe, économe, excepté quand il s'agit de donner, monsieur.

KERSAC.

Ah mais! quant à ça, Hélène, j'ai ma maxime, vous savez. Il faut que celui qui a, donne à celui qui n'a pas.»

Kersac se trouvait devant la caisse où étaient ses papiers et son argent. Et, au grand effroi d'Hélène, il en tira encore cinq cent francs. HÉLÈNE.

Miséricorde! monsieur! Vous n'allez pas dépenser tout ce que vous emportez?

KERSAC.

J'espère que non. Mais,... dans une ville comme Paris, il ne faut pas risquer de se trouver à court. On ne sait pas ce qui peut arriver; un accident, une maladie!

HÉLÈNE.

Oh! monsieur! Le bon Dieu vous protégera; il ne vous arrivera rien du tout, et vous nous reviendrez en bonne santé, j'espère bien.

KERSAC.

Je l'espère bien aussi, ma bonne Hélène. Et, à présent, adieu, au revoir; et préparez un lit pour votre garçon. Et embrassez pour moi ma petite Marie, qui est à l'école.»

Kersac embrassa Hélène sur les deux joues, selon l'usage du pays, sauta dans sa carriole avec le garçon de ferme qui devait la ramener, et s'éloigna gaiement.

«Oh! s'il pouvait me faire voir mon petit Jean!» s'écria-t-elle quand il fut parti.

Elle était pleine d'espoir, malgré ce qu'elle en avait dit à Kersac, et ne perdit pas une minute pour préparer un lit à Jean, dans un cabinet qui se trouvait entre sa chambre et celle de Kersac.




XXIII

KERSAC A PARIS

Kersac arriva à Paris de grand matin et prit un fiacre, comme le lui avait recommandé Jean, qui lui avait donné l'adresse d'un hôtel de la rue Saint-Honoré, tout près de la rue Saint-Roch. Il prit une chambre au sixième, déjeuna copieusement pour commencer, fit une toilette complète, revêtit sa belle redingote, et, d'après les indications d'une fille de service, se rendit chez Jean, à l'hôtel de Mme de Grignan. Il était huit heures quand il arriva.

«Qui demandez-vous, monsieur? demanda le concierge.

KERSAC.

Et qui voulez-vous que je demande, mon brave homme, si ce n'est mon petit Jean?

LE CONCIERGE.

Quel petit Jean, monsieur? KERSAC.

Comment, quel petit Jean? Celui qui reste dans cette maison, parbleu! je n'en connais pas d'autre, et pas un qui vaille celui-là.»

Le concierge sourit: il comprit ce que demandait Kersac.

LE CONCIERGE.

Si vous voulez entrer, monsieur, je vais prévenir Jean que vous le demandez. Qui faut-il annoncer, monsieur?

KERSAC.

Kersac, son ami Kersac.

LE CONCIERGE.

Suivez-moi, s'il vous plaît, monsieur.

KERSAC.

Très volontiers, mon ami.»

Kersac le suivit pas à pas; arrivé à l'escalier, il s'arrêta.

KERSAC, regardant de tous côtés.

Mais... par où faut-il monter?

LE CONCIERGE.

Il faut monter l'escalier qui est devant vous, monsieur.

KERSAC.

Sur cette belle étoffe qu'on a mise là tout du long?

LE CONCIERGE, souriant.

Oui, monsieur; il n'y a pas d'autre chemin.

KERSAC.

Eh bien, excusez du peu! mon petit Jean ne se gêne pas.... Et il marche là-dessus tous les jours?

LE CONCIERGE, souriant.

Dix fois, vingt fois par jour, monsieur.

KERSAC.

Si ça a du bon sens de faire marcher sur de belles étoffes comme ça!» Kersac se baissa, passa la main sur le tapis. «C'est doux comme du velours. Ça ferait de fameuses couvertures de cheval! Et des limousines excellentes, qui vous tiendraient joliment chaud!

Kersac se décida pourtant à poser un pied, puis l'autre, sur le beau tapis; il montait lentement, avec respect pour la belle étoffe, regardait à chaque marche s'il ne l'avait pas salie avec ses bottes couvertes de poussière. Le concierge le fit entrer dans l'antichambre et alla prévenir Barcuss.

«Jean va être bien content, dit Barcuss; je vais l'envoyer à M. Kersac; il est ici à côté, dans l'office.... Jean! vite, viens voir ton ami M. Kersac, qui vient d'arriver.

JEAN.

M. Kersac! Quel bonheur! Où est-il?»

A peine avait-il dit ces mots, que la porte du vestibule s'ouvrit et que la tête de Kersac apparut.

«Monsieur Kersac! Cher monsieur Kersac! s'écria Jean en courant à lui.

—Jean! mon brave garçon! répondit Kersac en le serrant dans ses bras et en l'embrassant de tout son coeur.

—Cher monsieur Kersac, répéta Jean, que vous êtes bon d'être venu, de vous être dérangé, d'avoir quitté votre ferme! Que je suis donc heureux de vous voir! Donnez-moi des nouvelles de maman. Si vous saviez comme je suis content de la savoir chez vous! Elle doit être si heureuse avec vous!

KERSAC.

Je me flatte qu'elle n'est pas malheureuse, mon ami. Mais comme te voilà grandi.... Et pas enlaidi, je puis dire en toute vérité.... Beau garçon!... Sais-tu que tu es presque aussi grand que moi? Tu as... quel âge donc?

JEAN.

Dix-sept ans dans trois mois, monsieur Kersac.

KERSAC.

C'est ça; c'est bien ça! J'ai trente-huit ans, moi!

—Jean, tu devrais proposer à M. Kersac de prendre quelque chose, dit Barcuss qui avait regardé et écouté en souriant.

KERSAC.

Bien merci, monsieur! Vous êtes bien honnête! J'ai mangé, en arrivant, une fameuse miche de pain et une assiettée de fromage! Mais votre pain de Paris ne vaut pas le pain de la campagne. Ça ne tient pas au corps. On a beau avaler, on se sent toujours l'estomac vide.»

Barcuss se mit à rire et demanda à Kersac de l'attendre un instant. Il alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette.

BARCUSS.

Monsieur voudrait-il me permettre d'offrir un verre de vin à M. Kersac, l'ami de Jean, qui vient d'arriver et qui a l'air d'un bien brave homme?

M. DE GRIGNAN.

Certainement, mon ami; donnez-lui tout ce que vous voudrez.

BARCUSS.

Et monsieur veut-il me permettre de donner un petit congé à Jean, pour qu'il soit libre de promener son ami?

M. DE GRIGNAN.

Je ne demande pas mieux, mon bon Barcuss, mais c'est vous qui en souffrirez.

BARCUSS.

Oh! monsieur, je ne suis pas embarrassé pour l'ouvrage; le concierge me donnera un coup de main. Et ça fait plaisir d'obliger un bon garçon comme Jean et un brave homme comme M. Kersac.

M. DE GRIGNAN.

A-t-il vraiment l'air d'un brave homme?

BARCUSS.

D'un brave homme tout à fait, monsieur; un homme de cinq pieds huit pouces pour le moins, avec des épaules, des bras et des poings à assommer un boeuf; et, avec cela, un air tout bon, tout riant, l'air d'un bon homme tout à fait. Et si monsieur voulait bien permettre que je lui propose de rester ici?

M. DE GRIGNAN.

Très volontiers, Barcuss; vous pourriez lui proposer, s'il n'est ici que pour peu de jours, de coucher et de manger chez moi. De cette façon Jean le verra tout à son aise, et vous ne vous éreinterez pas de travail.

BARCUSS.

Merci bien, monsieur; je le lui proposerai de la part de monsieur.»

Barcuss se retira fort content et rentra avec empressement dans l'antichambre, où il trouva Kersac et Jean causant avec animation.

BARCUSS.

«Monsieur Kersac, monsieur vous propose de rester ici chez lui; nous avons le logement et la table à vous offrir.»

Jean sauta de dessus sa chaise.

«Merci, monsieur Barcuss; c'est un effet de votre bonté, je le vois bien; c'est vous qui l'avez demandé à monsieur.

KERSAC.

Mais, Jean, dis donc, c'est indiscret, ça; on dit qu'à Paris chacun a son coin; je ne veux déplacer ni gêner personne: j'aime mieux retourner à l'hôtel.

JEAN.

Oh! mon cher monsieur Kersac! Puisque monsieur le permet! Puisque le bon M. Barcuss l'a demandé!

BARCUSS.

Acceptez, acceptez sans crainte, monsieur Kersac; nous avons plus de logement qu'il ne nous en faut. Voyons, est-ce dit?

KERSAC, lui tapant dans la main.

C'est dit. Tope là, je reste! Vous avez l'air de braves gens ici. Je voudrais bien connaître les maîtres de Jean. J'aime bien les braves gens.

BARCUSS.

Vous les verrez tantôt, monsieur Kersac. Jean, dans quelle chambre mettons-nous ton ami?

JEAN.

Dans la mienne, je vous en prie, monsieur Barcuss; je le verrai bien mieux.

KERSAC.

J'aimerais bien cela, moi aussi. Cela me rappellera la nuit où tu m'as si bien soigné, Jean, à l'auberge de Malansac. Et ce Jeannot, que tu voulais me faire aimer? A propos, où est-il cet animal de Jeannot?

JEAN.

Il est bien placé, à ce qu'il m'a dit, mais je ne le vois pas souvent.

KERSAC.

Pourquoi ça?

JEAN.

Parce que..., parce qu'il a des idées qui ne sont pas les miennes et des goûts que je n'ai pas.»

Barcuss interrompit la conversation pour les engager à aller déjeuner. Jean, qui avait bon appétit, ne se le fit pas répéter; il emmena Kersac pour le présenter au cuisinier et aux autres domestiques.

Kersac déjeuna une seconde fois comme s'il n'avait pas déjeuné une première. Puis, Jean lui proposa de venir voir sa chambre.

KERSAC.

Sac à papier! mon garçon, comme tu es logé! Et tous ces effets sont à toi?

JEAN.

Tout, tout, monsieur. Regardez bien! Voyez mes beaux habits, mon linge, ces excellents livres, tout ça m'a été donné par le meilleur des hommes, le plus charmant et en même temps le plus charitable; vous devinez que c'est de M. Abel que je parle.

KERSAC.

Ah oui! ce brave monsieur que tu aimes tant?

JEAN.

Et que j'ai tant de raisons d'aimer! Si vous saviez comme il a été et comme il est bon pour Simon et pour moi! Et comme il me donne de bons conseils! Et comme il a la bonté de m'aimer! C'est ça qui me touche le plus. Que lui, grand artiste, riche, spirituel, si couru, si choyé, veuille bien aimer un pauvre domestique, un garçon comme moi!

KERSAC.

J'aime ce M. Abel, et toi, je t'aime d'autant plus que tu l'aimes et que tu en parles avec tant d'amitié.

JEAN.

C'est qu'on est si reconnaissant envers ceux qui vous aiment, quand on est seul, loin de sa famille.

KERSAC.

A qui le dis-tu, moi qui n'ai pas de famille et personne à aimer! Aussi je veux m'en faire une; ça me pèse trop de vivre seul.

JEAN.

Et comment ferez-vous pour vous faire une famille?

KERSAC.

Parbleu! je me marierai; pas plus difficile que ça. Comme fait Simon.

JEAN.

Mais Simon est jeune, et vous ne l'êtes plus.

KERSAC.

Je le sais bien! Aussi n'épouserai-je pas une jeunesse de dix-huit ans, comme fait Simon. Je prendrai une femme de mon âge à peu près.

JEAN.

Et où la trouverez-vous?

KERSAC.

Elle est toute trouvée, pardi! Ta mère!

JEAN, surpris d'abord et riant ensuite.

Maman! maman! Mais vous n'y pensez pas, monsieur! Maman a quelque chose comme trente-trois à trente-quatre ans.

KERSAC.

Et moi, j'en ai bien trente-huit à trente-neuf. Vois-tu, Jean, j'ai besoin de quelqu'un de confiance près de moi pour gouverner ma ferme; et puis quelqu'un de bon et de soigneux que je puisse aimer; quelqu'un de rangé, d'économe, qui me retienne quand je veux faire de la dépense. Quelqu'un de propre, d'avenant, qui ne repousse pas les gens qui viennent à la ferme faire des affaires avec moi. Je trouve tout cela dans ta mère; elle paraît plus jeune que son âge, mais cela ne fait rien; cela vaut mieux que si on pouvait la prendre pour ma mère. Cela te déplaît-il, mon ami?

JEAN.

Comment cela me déplairait-il, monsieur? C'est au contraire un bonheur, un grand et très grand bonheur. Pauvre maman, qui a été si malheureuse! Et le bon Dieu lui envoie la chance de devenir la femme d'un brave, excellent homme comme vous, monsieur! Mon cher monsieur Kersac! vous serez donc mon père! Ah! ah! ah! c'est drôle tout de même!

KERSAC.

Tu n'y pensais pas, ni moi non plus, quand je te menais en carriole à Malansac? Eh bien, tu ne croirais pas une chose? c'est que je m'étais si bien attaché à toi dans cette journée de carriole, que j'ai été voir ta mère pour toi, que je l'ai soignée pour toi, et que l'idée d'en faire ma femme m'est venue pour toi, pour te ravoir un jour et pour te faire un sort. Et puis, il faut dire aussi que j'ai reçu, il y a environ trois mois, une lettre de quelqu'un que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam, qui a signé: Un ami, et qui me dit:

«Si vous voulez être heureux, monsieur Kersac, et si vous êtes le brave, l'excellent homme que je crois, épousez la mère de votre jeune ami Jean. Vous n'aurez pas à vous en repentir.»

Cette lettre m'a décide; j'ai pense à ton avenir, au mien, et je me suis dit: Hélène sera ma femme et Jean sera mon fils.

JEAN.

Merci, monsieur, merci; mille fois merci; j'ai réellement trop de bonheur d'avoir rencontré deux hommes aussi excellents que vous et M. Abel.

KERSAC.

Ah çà! dis donc, je voudrais bien le voir, ton M. Abel. Je l'aime, rien que de t'en entendre parler.

JEAN.

Je le lui dirai, monsieur, je le lui dirai. A présent, monsieur, je vais aller à mon ouvrage, pour ne pas tout laisser à faire à ce bon M. Barcuss, qui s'échine pour me donner du bon temps.

KERSAC.

Je vais y aller avec toi, je ne te quitte pas d'une semelle; je te regarde déjà comme mon fils. Mais n'en parle à personne qu'à Simon; on rirait de moi, et cela ne m'irait pas. Je leur donnerais une volée de coups de poing qui gâterait la noce.

JEAN.

Permettez-moi, monsieur, de le dire à M. Abel; j'ai l'habitude de lui parler de tout ce qui m'intéresse.

KERSAC.

Dis-le, dis-le, mon ami; je le lui dirais moi-même si je le voyais.»




XXIV

KERSAC ET M. ABEL FONT CONNAISSANCE

Avant de quitter la chambre, Kersac serra Jean dans ses bras, et avec une telle force que Jean demanda merci; il étouffait; tous deux descendirent en riant, Jean se mit à décrotter et cirer les chaussures; Kersac s'y mit aussi avec ardeur, et tous deux causaient avec tant d'animation, qu'ils n'entendirent pas entrer M. Abel.

Il les regardait depuis quelques instants en souriant, lorsque Kersac se retourna.

KERSAC.

Tiens! qui est-ce qui vient nous déranger?»

Jean se retourna à son tour, jeta brosse et soulier, et s'avança précipitamment vers M. Abel.

JEAN.

Cher, cher monsieur, encore un bonheur! C'est M. Kersac que vous voyez là; il m'annonce..., vous ne devineriez jamais quoi; il m'annonce....

M. ABEL.

Qu'il épouse ta mère, parbleu! c'est clair.

JEAN, étonné.

Comment avez-vous deviné?

M. ABEL.

Tu sais que je devine tout ce qui te concerne.

JEAN.

C'est vrai, ça, monsieur! Nous nous entendons si bien!»

Kersac était resté la bouche ouverte, les yeux écarquillés, tenant une brosse en l'air d'une main et une bottine de l'autre. M. Abel s'avança vers lui en riant. Kersac, sans penser au cirage qui noircissait ses mains, prit celles de M. Abel dans les siennes et les serra avec la force d'un charretier herculéen. M. Abel, qui ne lui cédait en rien sous ce rapport, serra à son tour, jusqu'à ce que Kersac eût jeté une espèce de cri de douleur.

KERSAC.

Sac à papier! quelle poigne! Eh bien, monsieur! si vous êtes de cette trempe, il vaut mieux vous avoir pour ami que pour ennemi. Dis donc, Jean, tu ne m'avais pas dit cela?

JEAN.

C'est que je ne le savais pas. M. Abel m'avait toujours serré les mains bien doucement, sans me faire de mal.... Ah! mon Dieu! regardez donc vos mains, monsieur! Pleines de cirage, ajouta Jean en riant.

M. ABEL, riant aussi.

C'est, ma foi, vrai. Noires comme si j'avais ciré mes bottes.

KERSAC.

Bien pardon, monsieur, c'est moi! Je n'y ai pas pensé! C'est que nous venions de parler de vous, monsieur, et alors vous comprenez.

—Je comprends, dit Abel en adressant à Jean un sourire affectueux. Et puisque j'ai les mains noires comme les vôtres, je vais vous aider à dépêcher votre ouvrage; nous allons décrotter tout cela, comme trois bons amis.»

M. Abel mit un tablier de Barcuss, saisit une brosse, un petit brodequin de Suzanne, et se mit à brosser et à cirer comme un vrai décrotteur. Kersac le regardait avec un étonnement qui faisait rire M. Abel, déjà enchanté du nouveau rôle qu'il s'était adjugé.

Quand ils eurent fini, Abel proposa de descendre à la cuisine pour se savonner les mains; ils y allèrent tous les trois; le cuisinier, accoutumé aux excentricités de M. Abel, lui présenta une terrine d'eau tiède et un morceau de savon, sans demander d'où provenait ce cirage sur les mains de M. Abel; Jean et Kersac se lavèrent dans un seau.

«Au revoir, mon ami Kersac, dit M. Abel en s'en allant, je suis entré en passant pour savoir des nouvelles de mon pauvre petit Roger. Jean, sais-tu comment il va? Il était bien souffrant hier soir.

JEAN.

Je n'ai pas encore eu de ses nouvelles ce matin, monsieur; l'arrivée de M. Kersac m'a tout bouleversé. J'étais si content de le revoir!

M. ABEL.

Je vais avoir des nouvelles par Grignan. Je reviendrai dîner; préviens Barcuss.

JEAN.

Oui, monsieur. Au revoir, monsieur.

M. ABEL.

Au revoir, mon enfant. A ce soir, monsieur Kersac. Vous savez que nous sommes ensemble témoins de Simon?

KERSAC.

Oui, monsieur; c'est bien de l'honneur pour moi.

M. ABEL.

Et pour moi, donc! Je ne connais rien de plus respectable qu'un honnête cultivateur, brave homme et faisant le bonheur de tous ceux qui l'entourent.... J'ai les mains propres, ajouta-t-il en tendant sa main à Kersac, et vous aussi; nous pouvons nous donner une poignée de main... et sans nous briser les os», ajouta-t-il en riant.

Kersac prit la main d'Abel et la serra un peu trop vivement, à l'idée de M. Abel.

«Prenez garde, dit-il; si vous serrez, je serre.

—Et moi je lâche», dit Kersac en reculant d'un pas.

Abel s'en alla en riant et monta chez M. de Grignan. Il ne tarda pas à revenir et dit à Jean en passant:

«Roger va un peu moins mal; il voudrait te voir, et il te demande de lui amener notre ami Kersac dont je lui ai parlé. Au revoir, mes amis. Jean, dis à Simon qu'il vienne me voir à l'hôtel Meurice; nous avons bien des choses à régler pour la noce, et pas de temps à perdre; c'est pour après-demain. Tâchez de venir tous les deux avec lui; nous arrangerons les heures, les moyens de transport, etc.»

M. Abel sortit.

JEAN.

Monsieur Kersac, je vais vous laisser un moment pour aller chez le pauvre petit M. Roger; il voudrait bien vous voir, le pauvre enfant; vous voulez bien que je revienne vous chercher, n'est-il pas vrai? Il a si peu de distraction, le pauvre petit! Et il est si gentil! si doux, si patient! un vrai petit ange.

KERSAC.

Je t'attends, mon ami, je t'attends.»

Lorsque Jean entra chez Roger, sa mère était près de lui. Celui-ci tourna la tête avec effort.

«Et ton ami, M. Kersac? dit-il. Je voudrais bien le voir, si cela ne l'ennuie pas trop.

JEAN.

Je vais vous l'amener, monsieur Roger; il sera bien content de faire connaissance avec vous; il vous aime sans vous connaître.

ROGER.

Il est trop bon. Tous ceux qui m'aiment sont trop bons. Je n'ai rien fait pour qu'on m'aime. Tout le monde se fatigue pour moi, et moi je ne fais rien pour personne.

JEAN.

Rien! vous appelez rien de prier pour nous tous comme vous le faites, cher monsieur Roger?

ROGER.

Quand je serai près du bon Dieu et de la sainte Vierge, je prierai mieux; ici je prie mal parce que je souffre trop. Je serai bien heureux ce jour-là!»

Roger ferma les yeux, joignit ses petites mains comme s'il priait. Ensuite il dit à Jean:

«Mon bon Jean, amène-moi M. Kersac, je t'en prie. C'est peut-être mal d'être si curieux, mais j'ai bien envie de le voir pendant que je suis un peu mieux.»

Jean sortit et alla demander à Kersac de monter. Pour arriver chez Roger, il fallait passer par le salon; Kersac s'y arrêta, frappé d'étonnement; la tenture de damas rouge, les fauteuils dorés, les divers meubles de fantaisie qui ornaient le salon, le lustre en cristal et en bronze, le beau tapis d'Aubusson, tout cela était pour lui les contes des Mille et une Nuits, des richesses sans pareilles. Jean, voyant son admiration, s'arrêta quelques minutes; puis, ouvrant la porte de Roger, il fit entrer Kersac. Ce dernier fut vivement impressionné par l'aspect de cette chambre; le demi-jour, ménagé à dessein, pour ne pas fatiguer les yeux du petit malade, le silence qui y régnait, l'attitude accablée mais résignée de Mme de Grignan, assise près du lit de son fils, l'enfant lui-même, d'une maigreur et d'une pâleur effrayantes, les mains jointes, le visage légèrement animé par un doux sourire, tout cet ensemble produisit sur Kersac une impression si vive de respect, d'attendrissement, que, sans penser à ce qui faisait, il se laissa tomber à genoux près du lit de ce pauvre petit enfant. Roger, surpris et touché, voulut prendre de sa petite main décharnée celle de Kersac, mais il n'en eut pas la force; Kersac, qui avait senti le mouvement, prit bien doucement cette petite main dans les siennes, la baisa et la plaça ensuite sur sa tête, comme pour avoir une bénédiction.

Puis, se tournant vers Mme de Grignan qu'il entendait pleurer:

«Pauvre dame! dit-il. Pauvre mère!

—Mais heureuse de le voir souffrir si saintement», répondit Mme de Grignan.

Kersac se releva.

ROGER.

Monsieur Kersac, Jean vous aime beaucoup; je vois qu'il a raison; vous aimez le bon Dieu et vous le priez; je prierai aussi pour vous.»

Et, voyant une larme rouler le long de la joue de Kersac:

«Il ne faut pas pleurer pour moi, monsieur Kersac. Je souffre ce que le bon Dieu m'envoie, et je sais que bientôt le bon Dieu me prendra avec lui; je serai alors si heureux, si heureux que je ne penserai plus à mes souffrances.»

Roger se reposa un instant. Kersac voulut parler, mais il ne put articuler une parole; il se borna à regarder la mère et l'enfant avec une respectueuse émotion. Enfin, oubliant la beauté des meubles, il s'assit dans un fauteuil habituellement occupé par M. de Grignan, et garda dans sa main la main de Roger.

Roger pressa légèrement, bien légèrement (car la force lui manquait) la grosse main de Kersac; Jean se tenait près d'eux; il regardait tantôt Roger, tantôt Kersac. Si M. Abel avait pu voir l'expression de son regard, il eût fait un cinquième tableau de cette scène touchante, dont l'âme, le héros, était un enfant de dix ans, bien près de la mort.

Le silence, l'immobilité, amenèrent chez Roger un calme, un bien-être qui finit par le sommeil; quand Mme de Grignan le vit endormi, elle dégagea tout doucement la main de Roger de celle de Kersac, fit signe à ce dernier de ne pas faire de bruit et de s'en aller avec Jean; puis elle fit de la main un signe amical à Kersac, qui sortit avec Jean.

Il ne regarda pas le beau salon en s'en allant, il ne dit pas une parole; arrivé dans la chambre de Jean, Kersac s'assit et essuya ses yeux du revers de sa main.

KERSAC.

Je ne me souviens pas d'avoir été émotionné comme je l'ai été chez ce pauvre enfant. Je me suis senti remué jusqu'au fond de l'âme! Ce petit être souffrant, si doux, si tranquille, si heureux! Et puis cette pauvre mère qui pleure, mais qui ne se plaint pas. Et tout ça si calme et sentant la mort! Jamais je n'oublierai les instants que j'ai passés là. J'y serais resté des heures si l'on avait bien voulu m'y laisser.»

Il finit pourtant par se remettre; Jean chercha à le distraire en lui racontant d'abord des paroles charmantes du petit Roger, ensuite des aventures de café, puis le concert et le bal, égayés par M. Abel. Kersac riait de tout son coeur quand Barcuss vint les appeler pour déjeuner.




XXV

KERSAC VOIT SIMON, RENCONTRE JEANNOT

Kersac s'émerveilla du bon et copieux déjeuner qu'on leur servit, et ses convives s'émerveillèrent de son appétit infatigable; sa dernière bouchée fut avalée avec le même empressement que la première. Après le repas, Jean lui proposa d'aller chez Simon, ce que Kersac accepta avec plaisir. Jean le mena par le plus beau et le plus court chemin, les Champs-Élysées, la place de la Concorde et la rue de Rivoli. Il lui fit voir en passant l'hôtel Meurice, où demeurait son cher M. Abel, puis l'épicerie où avait été Jeannot; puis, dans la rue Saint-Honoré, le café où lui-même était resté près de trois ans et Simon sept ans. Ils arrivèrent, non sans peine, chez Simon, car Kersac s'arrêtait à chaque pas pour admirer les boutiques, les voitures, les bâtiments; tout était pour lui nouveau et merveilleux.

Jean monta rapidement les deux étages de Simon: Kersac le suivit plus modérément. Simon venait de finir son déjeuner-dîner et se préparait à descendre au magasin.

«Simon, voici M. Kersac qui vient te voir, s'écria Jean en entrant chez son frère.

SIMON.

Monsieur Kersac! Que vous êtes bon, monsieur, de faire ce grand voyage pour moi!

KERSAC.

Pour vous, mon ami, et pour Jean et pour votre mère.

JEAN.

Maman va devenir la femme de M. Kersac. Il me l'a dit tantôt; et il sera mon père! C'est drôle, ça, n'est-ce pas?

SIMON.

Pas possible! C'est-il vrai, monsieur Kersac?

KERSAC.

Très vrai, mon ami; à mon retour.

SIMON.

Quel bonheur pour notre pauvre mère! Cher monsieur Kersac!»

Simon embrassa Kersac, qui le serra à l'étouffer, comme il avait fait pour Jean.

SIMON.

Et quel dommage que ma mère n'ait pu venir avec vous!

KERSAC.

C'était impossible, mon ami! Toi épousant une fille de haute volée, une Parisienne, ta mère se serait trouvée embarrassée, déplacée avec tout ce beau monde. Et puis, tant qu'elle n'est pas ma femme, elle est ma fille de ferme; je n'aurais pas voulu que ta mère se présentât comme fille de ferme chez tes parents. Et puis, la pauvre femme y avait une très grande répugnance, probablement à cause de tout cela. Moi-même, je ne m'y suis réellement décidé qu'en partant. J'ai vu que ça me faisait quelque chose de la quitter. C'est qu'elle est bien bonne, elle m'est bien attachée, et je pense que nous ne serons malheureux ni l'un ni l'autre.

SIMON.

Ma mère ne le sait donc pas, comme ça?

KERSAC.

Elle n'en sait pas le premier mot.

SIMON.

Et si elle allait refuser?

KERSAC, étonné.

Comment? Qu'est-ce que tu dis? Refuser!... Diantre! je n'avais pas pensé à cela, moi! Ah bien! si elle refusait.... c'est que j'en serais bien chagrin!... Oui, oui, ce serait une vraie perte pour la ferme et pour moi. Jamais je ne trouverais à remplacer cette femme-là. Quelle diable d'idée tu as eue, Simon! Je ne vais pas avoir un instant de tranquillité jusqu'à mon retour là-bas.

SIMON, souriant.

Rassurez-vous, mon cher père! Ce n'est qu'une supposition. Pourquoi refuserait-elle de rester avec vous, puisqu'elle vous aime tant et qu'elle est si heureuse chez vous? Soyez tranquille, vous serez notre père à Jean et à moi.

KERSAC.

C'est possible! mais... ce n'est pas certain. Dis-moi, Simon, à quand ta noce?

SIMON.

Après-demain, monsieur Kersac. Demain matin je voudrais bien aller chez M. Abel, pour lui demander son heure et convenir de tout avec lui.

JEAN.

Tout juste, il t'a fait dire d'aller avec nous à l'hôtel Meurice avant neuf heures; passé neuf heures, on ne le trouve plus.

SIMON.

Je le sais bien. Pouvez-vous venir me prendre?

JEAN.

Oui, oui, j'ai prévenu M. Barcuss.

KERSAC.

Après-demain la noce; le lendemain au soir, je file pour arriver à Sainte-Anne le matin de bonne heure.

JEAN.

Déjà, monsieur!

KERSAC.

Il le faut bien, mon enfant; dans une ferme, le temps qu'on perd ne se rattrape pas. Et puis... il faut que je parte.»

Ils causèrent quelque temps. Kersac demanda à voir Mlle Aimée. Simon le présenta à Monsieur, à Mme Amédée et à Aimée. Kersac secoua la main du père à lui disloquer l'épaule, serra la main de la mère à lui engourdir les doigts. Quant à Mlle Aimée, quand elle voulut lui donner la main.

KERSAC.

Du tout, du tout! Dans mon pays, les témoins embrassent la mariée.»

Et de ses bras vigoureux il enleva de terre Mlle Aimée et l'embrassa sur les deux joues avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître. Effrayée pourtant, elle appela Simon à son secours.

«Eh bien! quoi, la belle enfant? dit Kersac en la posant à terre. Il n'y a pas de mal. Je suis témoin. Après-demain la noce. A quelle heure? Où se réunit-on?

M. AMÉDÉE.

C'est à neuf heures précises, monsieur; le mariage à la mairie d'abord, puis à l'église à neuf heures et demie. Ensuite on déjeune chez nous, et puis on ira passer la journée à Saint-Cloud; et là c'est M. Abel qui donne à dîner et qui se charge du reste de la soirée.

—Très bien, dit Kersac; nous serons exacts.»

Kersac ne resta pas longtemps chez les Amédée; il dit qu'il avait des emplettes à faire, et il partit avec Jean.

KERSAC.

Dis donc, Jean, ces Amédée me gênent; je ne me sentais pas à mon aise avec eux.

JEAN.

Ah! vraiment? Je suis content que vous me disiez cela, parce que c'est la même chose pour moi. Je suis toujours un peu gêné chez eux. Tandis que je me sens si bien à l'aise avec vous et avec M. Abel! Ça gâte tout d'être gêné.

KERSAC.

Tu as bien raison. Et puis, vois-tu, les Amédée, c'est Parisien, commerçant parisien; ça se moque des bonnes gens comme moi, un campagnard, un fermier, qui n'a pas d'habit ni de gants. Ça ne se dit pas, mais ça se devine. Franchement, je serai content quand la noce sera finie. Et je suis plus content encore de n'avoir pas amené ta mère. La pauvre femme! elle aurait eu de l'embarras, de la crainte de faire quelque sottise, de faire rire d'elle. Et moi, ça m'aurait fait souffrir; j'en aurais été tout démonté!

JEAN.

Vous avez fait pour le mieux, monsieur. Où allons-nous maintenant?

KERSAC.

Je voudrais acheter mon présent de noces pour Mme Simon, et puis mon présent de noces pour ta mère; car... Simon a beau m'avoir troublé l'esprit, je crois encore qu'elle ne refusera pas de vivre chez moi comme ma femme, puisqu'elle y vit bien comme ma servante. Je n'aime pas à la voir en service chez moi; elle vaut mieux que ça.»

Jean demanda à Kersac quelques explications sur ce qu'il voulait acheter.

«Un bijou pour la jeune mariée, répondit-il, et un châle pour la vieille mariée», ajouta-t-il en riant.

Ils allaient entrer chez un bijoutier voisin du café Métis, lorsqu'ils se rencontrèrent nez à nez avec Jeannot. La surprise fut grande des deux côtés. Après le premier échange du bonjours, Jeannot les invita à prendre un café et un petit verre; Jean allait refuser, mais Kersac lui fit signe d'accepter, et, une fois attablés au café, il poussa Jeannot à boire copieusement. Il lui fit d'abord compliment sur sa mise élégante.

«Tu es vêtu comme un grand seigneur, Jeannot!

—Oh! dit Jeannot d'un air dégagé et dédaigneux, ces vieilles nippes sont bonnes pour traîner le matin, mais le soir on se fait plus beau que ça.

KERSAC.

Ah! tu ne te trouves pas assez beau comme tu es là?

JEANNOT.

Pour Jean ce serait bien, mais... pour moi....

KERSAC.

Diantre! monsieur Jeannot est devenu grand seigneur, à ce qu'il paraît.

JEANNOT.

Mais... un peu.... Ainsi on ne me dit plus Jeannot tout court!... On ne me tutoie plus.

KERSAC.

Et qu'est-ce qui vaut à monsieur Jeannot sa haute position?

JEANNOT.

Peuh! Je ne suis pas bête, vous savez.

KERSAC.

Non, je ne savais pas.

JEANNOT.

Je dis donc que je ne suis pas bête; j'ai eu l'habileté de me faire bien voir de M. Boissec, l'intendant de M. le comte. Je lui ai rendu des services.

KERSAC. Quels services as-tu pu rendre à un aussi grand personnage?

JEANNOT.

Je l'ai servi avec zèle; je l'ai flatté, j'ai fait pour lui des affaires dans lesquelles il ne voulait pas paraître.

JEAN.

Des affaires! Quel genre d'affaires?

JEANNOT.

Des affaires d'argent, des mémoires à payer, des vins à acheter, des commandes à faire, et autres choses qui rapportent beaucoup.

JEAN.

Comment peuvent-elles rapporter?

JEANNOT.

Es-tu naïf! Tu ne comprends pas? En payant un mémoire de cent francs, je suppose, outre les cinq pour cent, je marchande, je trouve les objets trop chers, je menace de changer de fournisseur. Le fournisseur, qui a tout porté au double, rabat un quart et le cinq pour cent en sus. M. Boissec porte au maître le mémoire avec la somme entière, et il empoche les trente pour cent, trente francs sur cent, et ainsi du reste. Et comme la maison est riche, qu'on y dépense plus de cent mille francs par an, tu penses que l'intendant se fait un joli magot.»

Jean était indigné et il allait se récrier, mais Kersac le poussa du coude et continua à faire boire et parler Jeannot.

KERSAC.

Ce n'est pas bête, en effet, ce que tu fais là. Mais je ne vois pas là dedans quel bénéfice tu y trouves, toi?

JEANNOT.

Au commencement, pas grand'chose; une pièce de cinq francs, de dix francs, par-ci, par-là. Mais quand je me suis habitué aux affaires, j'ai fait les miennes aussi.

KERSAC.

Comment ça?

JEANNOT.

Voilà! Je m'arrangeais avec les marchands pour qu'ils chargeassent leurs mémoires; avec l'épicier, outre le prix, il y a le poids; et, alors, au lieu d'en rogner le quart, je lui en rognais le tiers; je déclarais toujours le quart à M. Boissec et je gardais le reste.

KERSAC.

Mais pourquoi M. Boissec ne fait-il pas ses affaires lui-même? Il doit se méfier de toi?

JEANNOT.

Il ne voulait pas paraître dans les affaires pour ne pas être pris. En cas de découverte, il fait tout tomber sur moi, il me fait chasser comme un voleur, et le maître est content: il croit M. Boissec un trésor de probité.

KERSAC.

Et toi, donc? Tu te trouves sur le pavé. JEANNOT.

Oh! que non. Il me replace bien vite dans une autre bonne maison, en me recommandant comme un sujet rare. En attendant une place, il me fournit de quoi vivre, sans quoi je parlerais. Et quant à se méfier de moi, je ne sais pas s'il s'en méfie, mais il n'en témoigne rien, toujours; il n'oserait pas.

KERSAC.

Quel mal pourrais-tu lui faire?

JEANNOT.

Quel mal? Le dénoncer aux maîtres en faisant l'indigné, et en déclarant que je suis honnête homme, que je suis attaché aux maîtres, et que je ne peux plus souffrir de les voir trompés par un voleur. Ou bien un autre moyen, c'est d'écrire une lettre anonyme en plaignant le pauvre garçon (moi) de se trouver obligé, par la misère, à aider à ces friponneries qui le révoltent.»

Jean ne pouvait plus se contenir.

JEAN.

Jeannot, ce que tu fais, ce que tu aides à faire est infâme; c'est un vol abominable, une tromperie indigne. Jeannot, pauvre Jeannot, sors de cette maison, quitte Paris où tu as de mauvaises connaissances, retourne au pays; notre bon M. Kersac aura pitié de toi, il te trouvera de l'ouvrage. Mais, mon pauvre Jeannot, je t'en supplie, ne reste pas dans cette maison de voleurs.

JEANNOT.

Mon garçon, tu es un niais; la maison est bonne et j'y resterai; je veux être dans une maison riche, et elles sont toutes de même; les maîtres ne s'occupent pas des domestiques, ils les laissent tranquilles, ne s'informent pas s'ils passent les nuits dehors, au café, au bal ou au théâtre, n'importe. Ils payent, ils se laissent voler. A la chambre, à la cuisine, à l'écurie, c'est tout la même chose. Je vis heureux, je m'amuse, je fais bonne chère, de l'argent à profusion, j'en dépense et j'en refais. Toi, au contraire, tu travailles, tu t'ennuies, tu fais maigre, tu restes à la maison, tu vas à la messe, tu mènes une vie de capucin. Ça ne me va pas; toi, je ne t'en empêche pas si tu préfères un capucin à un bon garçon qui boit, qui danse, qui fait la vie.

JEAN.

Mais, Jeannot, pense donc qu'il y a un APRÈS, comme je te le disais un jour, et que....

JEANNOT.

Ta, ta, ta, laisse-moi tranquille, je ne veux pas d'APRÈS; je ne veux pas que tu me cornes aux oreilles ton APRÈS, qui me revient déjà assez souvent....

JEAN.

Et qui gâte ta vie, pauvre Jeannot.

JEANNOT.

Parbleu non! car j'envoie promener ton après et toi-même avec. Tiens, je n'aime pas à te rencontrer, Jean; tu as toujours de sottes paroles qui me troublent ma journée, ma nuit, et qui me taquinent, quoi que j'en aie. «Garçon, la note.»

Le garçon apporta la note; on avait consommé pour cinq francs de café, eau-de-vie, liqueurs. Jeannot tira de l'or de sa poche, donna une pièce de vingt francs, empocha la monnaie, et sortit sans attendre ses compagnons.

Kersac et Jean sortirent aussi, mais ne suivirent pas Jeannot.

«Quelle canaille! dit Kersac.

—Malheureux Jeannot! dit Jean.

KERSAC.

Ai-je eu de la peine à me tenir pendant que ce gredin nous défilait son chapelet de gueuseries! Si je n'avais voulu le laisser se découvrir tout à fait, je lui aurais brisé la mâchoire d'un coup de poing dès la première tirade.

JEAN.

Ah! si j'avais l'esprit, l'instruction, la charité de M. Abel, j'aurais trouvé de bonnes paroles qui auraient peut-être touché le coeur de ce pauvre garçon.

KERSAC.

Ah! ouiche! Un gueux comme ça! Rien n'y fera; c'est un être sans coeur, rien ne le touchera. Je le disais bien à ta mère, il finira par se faire coffrer; pourvu qu'il ne se fasse pas mettre au bagne et qu'il se borne à la correctionnelle. Mais te voilà tout triste, mon enfant. Cela ne t'arrive pas souvent! Entrons chez un bijoutier, tu m'aideras à bien choisir.»