À la vérité, le drame privé qui se joue entre Mithridate, Monime et Xipharès fait un peu tort, selon moi, à la tragédie historique, à l'histoire de Mithridate ennemi des Romains, préméditant de porter la guerre en Italie, et finalement léguant sa vengeance à Xipharès. Oh! cette partie historique et politique est fort belle. C'est, dans son genre, tout aussi bien que du Corneille: mais le drame privé est encore mieux. Je dois dire toutefois que c'est peut-être ce qu'il y a dans Mithridate d'histoire, de politique et de «casque» qui plut davantage en son temps. Le succès de la pièce fut considérable et incontesté, et Racine eut, cette fois, ce que nous appellerions «une très bonne presse».
Que va-t-il faire maintenant?
* * * * *
Racine, qui aime tant les poètes grecs et qui les connaît si bien, ne
leur a pas emprunté un seul sujet depuis Andromaque. Il avait suivi
Corneille dans le monde romain. Mais à présent, il ne craint plus
Corneille qui est en train d'écrire sa dernière tragédie (Suréna).
Racine peut faire ce qu'il veut. Évidemment il va revenir à ses chers
Grecs.
Il y revient. Mais pourtant deux années s'écoulent entre la première représentation de Mithridate et celle d'Iphigénie. Qu'a-t-il fait pendant ce temps-là? Je crois que tout simplement il s'est replongé avec délices dans le théâtre grec, et qu'il a dû, avant d'écrire Iphigénie en Aulide, tenter quelques autres sujets. C'est probablement en ce temps-là qu'il songe à cette Iphigénie en Tauride dont nous avons le plan du premier acte, et à cette Alceste que, d'après une tradition, il aurait composée entièrement et, plus tard, brûlée par scrupule.
Remarquez ceci. Les autres pièces grecques de Racine, la Thébaïde (sauf l'oracle et le bref sacrifice de Ménécée) et Andromaque, sont sans «merveilleux». (Et encore plus les tragédies empruntées à l'histoire, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate.) Mais Alceste, Iphigénie en Tauride, Iphigénie en Aulide, le merveilleux y abonde. Ce sont d'admirables légendes tragiques, oui, mais poétiques aussi. Il y a, dans les deux Iphigénie, oracles, prodiges, sacrifices humains, dans Alceste intervention d'un demi-dieu et résurrection; et, dans les trois légendes, une mythologie luxuriante. Il semble qu'après Mithridate, Racine, repris par les Grecs, libre de suivre ses prédilections jusqu'au bout, ait été plus sensible à la poésie proprement dite, épique, lyrique ou descriptive, et disposé à en mettre davantage dans ses pièces. (Cela se marquera surtout dans Phèdre.) Il n'est pas moins tragique: il est peut-être plus «artiste» comme nous disons, plus curieux de beauté plastique et de pittoresque.
Bien entendu, je n'indique ici qu'une nuance, car, tout en goûtant et conservant la belle couleur mythologique de l'Iphigénie d'Euripide, il n'en retient pas plus d'une soixantaine de vers; et il introduit dans la fable le plus qu'il peut de «bienséance» (par la suppression du rôle un peu choquant de Ménélas, l'oncle inhumain) et le plus qu'il peut de «raison» (par la substitution finale d'Ériphile à Iphigénie).
Il se félicite extrêmement, dans sa préface, de l'invention, fort ingénieuse en effet, de ce personnage d'Ériphile:
Quelle apparence, dit-il, que j'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il fallait représenter Iphigénie? Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine, et par une métamorphose qui pouvait trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui serait trop absurde et trop incroyable parmi nous.
Et plus loin il parle du plaisir qu'il a fait au spectateur «en sauvant Iphigénie par une autre voie que par un miracle que le spectateur n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne saurait jamais le croire».
Voilà, soit dit en passant, un bien bel exemple du choix totalement arbitraire que, tous, nous faisons souvent, sans nous en douter, dans l'«incroyable». D'après Racine lui-même, il est «incroyable et absurde» qu'une jeune fille soit changée en biche ou enlevée par une déesse: mais sans doute (puisqu'il ne fait pas d'objection sur ce second point) il n'est pas si absurde ni si incroyable que la mort sanglante d'une jeune fille ait pour effet de faire souffler les vents.—Racine, un peu plus loin, explique, il est vrai, par cette autre raison, l'introduction du personnage d'Ériphile: «Ainsi, le dénouement de ma pièce est tiré du fond même de ma pièce.» Et je préfère cette raison-là.
Il n'en reste pas moins que la question agitée d'un bout à l'autre d'Iphigénie est celle-ci: «Égorgera-t-on une jeune fille pour obtenir des dieux un vent favorable?» Et là-dessus il m'est arrivé de dire autrefois: «L'action d'Iphigénie est d'un temps où l'on faisait des sacrifices humains; les moeurs, les sentiments et le langage sont du XVIIe siècle. Cela décidément s'accorde mal. Et cette discordance est unique dans le théâtre de Racine. Car, deux frères qui se haïssent (la Thébaïde), un homme entre deux femmes, ou l'inverse (Bajazet, Andromaque), la lutte d'une mère et d'un fils (Britannicus), deux amants qui se séparent (Bérénice), un père rival de son fils (Mithridate), même une femme amoureuse de son beau-fils (Phèdre), cela est de tous les pays et de tous les temps. Mais ce sacrifice humain! Cela ne peut même se transposer, ni s'assimiler, par exemple, à la mise en religion d'une princesse dans un intérêt politique… J'ai beau songer cette contradiction trop forte entre l'action et le langage ou les façons me gâte cette magnifique Iphigénie.»
Oh! que j'avais tort! Les Grecs de la lointaine légende croyaient que le sang d'une jeune fille peut apaiser les dieux; mais quoi! cette idée de la vertu expiatrice du sang était-elle donc étrangère aux chrétiens du XVIIe siècle? Ignoraient-ils l'histoire du sacrifice d'Abraham? et, dans le présent, madame de Montespan ne croyait-elle pas que le sang d'un enfant égorgé par un mauvais prêtre pouvait lui assurer l'amour du roi et la délivrer de madame de Fontanges? et madame de Montespan n'était-elle pas une personne intelligente, spirituelle, de façons raffinées et d'un très beau langage? Ou, si madame de Montespan a été calomniée, assurément quelque autre dame du temps a connu cet état d'esprit. Ni la superstition ni le crime n'ont rien d'incompatible avec la perfection des manières, la politesse du discours, la délicatesse de la sensibilité, et la finesse même de l'observation psychologique: voilà la vérité très simple qui absout quand il y a lieu, dans le théâtre de Racine, l'union—d'ailleurs savoureuse—de l'horreur du fond et de l'élégance de la forme.
Et enfin, si vous réduisez le sacrifice de la fille d'Agamemnon à ce qu'il est essentiellement: un meurtre politique, et dans un intérêt dynastique et national, vous comprendrez qu'Iphigénie—cette pièce où il n'y a que des rois et des reines et où chaque personnage doit opter entre un sentiment privé et un intérêt public—est par excellence la «tragédie royale», et à quel point lui convenait le décor décrit par le Mercure galant. Et vous comprendrez aussi pourquoi, tandis qu'Euripide avait fait d'Iphigénie une jeune fille, d'abord faible, puis exaltée, Racine en fait exclusivement une fille de roi, une princesse, et qui a d'autres devoirs que ceux d'une jeune fille, et qui, d'emblée, accepte la mort par obéissance à son père et par dévouement à la grandeur de sa maison.
Racine, cependant, devait être tenté par la seconde partie, si brillante, du rôle d'Iphigénie dans Euripide, quand la jeune fille apparaît et se considère elle-même comme une héroïne nationale:
Je suis condamnée à mourir glorieusement, en repoussant loin de moi toute faiblesse. C'est sur moi qu'en ce moment toute la Grèce a les yeux fixés, et c'est de moi que dépendent le départ de la flotte et la ruine de Troie.
Puis la note philosophique, qui ne manque jamais chez Euripide:
Dois-je tenir tant à la vie? C'est pour l'intérêt commun que tu me l'as donnée, ma mère, non pour toi seule…
Et enfin:
Je donne mon sang à la Grèce; immolez-moi, allez renverser Troie. Voilà les monuments éternels de mon sacrifice, voilà mes enfants, mon hymen, ma gloire.
Oui, cela était bien tentant. Mais Racine a résisté. Ni son Iphigénie n'injurie son père comme fait celle d'Euripide, ni elle ne se pose ensuite en héroïne qui sauve son peuple. Ces propos, à son avis, manqueraient de bienséance et de goût chez une princesse royale. L'Iphigénie de Racine ne supporte même pas que son fiancé parle sévèrement de son père. Et, d'autre part, elle ne se glorifie pas elle-même. Elle a moins d'enthousiasme que de résignation et de sérénité. Tout ce qu'elle se permet, vers la fin, c'est de se réjouir à la pensée que sa mort assure la gloire d'Achille et la victoire de son pays.
Bref, elle songe aux autres (et à sa race) beaucoup plus qu'à elle-même; ce qui est la marque d'une parfaite éducation. Iphigénie est une héroïne merveilleusement bien élevée. À ce degré, c'est très beau,—beau de décence, de possession de soi, de discipline intérieure. Cela est virginal et royal.
Et, si elle vous apparaît tout de même par trop princesse, par trop contenue dans sa première scène avec Agamemnon, je vous renvoie à l'Entretien sur les tragédies de ce temps par l'abbé de Villiers (1675); car vous y verrez qu'il y avait des gens qui lui trouvaient trop d'abandon et qui «n'approuvaient pas qu'une fille de l'âge d'Iphigénie courût après les caresses de son père»; tout cela, à cause de ces vers, empreints pourtant d'une irréprochable modestie:
Seigneur, où courez-vous? et quels empressements
Vous dérobent si tôt à mes embrassements?
En violent contraste avec cette fille si disciplinée, Racine a mis l'effrénée, la romantique Ériphile, dont le foudroyant petit roman est une si saisissante invention; Ériphile, vraie soeur du romantique Oreste; Ériphile, amoureuse perverse d'Achille, pour s'être sentie pressée dans les bras «ensanglantés» de ce jeune homme et y avoir un instant perdu connaissance (car nous sommes dans un temps où les guerriers enlèvent les femmes et n'en sont pas moins capables de générosité et très beaux parleurs; et cela n'a rien d'incompatible); Ériphile, qui se croit maudite (comme Hernani et Didier), et d'ailleurs s'en vante, et, à cause de cela, se croit tous les droits; orgueilleuse du secret de sa naissance, du mystère de sa destinée, et du don fatal qu'elle possède, à ce qu'elle dit, de répandre le malheur autour d'elle; Ériphile dévorée à la fois de jalousie et d'envie; qui dénonce à Calchas la fuite d'Iphigénie, et qui, la poussant au bûcher, s'y condamne elle-même sans le savoir;—et qui cependant, tout le long de son rôle, dit des choses si étrangement belles:
Je le vis: son aspect n'avait rien de farouche.
(Elle s'éveille d'une syncope dans les bras d'Achille.)
Je sentis le reproche expirer dans ma bouche.
Je sentis contre moi mon coeur se déclarer;
J'oubliai ma colère et ne sus que pleurer…
Ou bien:
… Ou plutôt leur hymen me servira de loi.
S'il s'achève, il suffit, tout est fini pour moi.
Je périrai, Doris, et par une mort prompte
Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
Sans chercher des parents si longtemps ignorés
Et que ma folle amour a trop déshonorés…
Ou bien:
Orgueilleuse rivale, on t'aime, et tu murmures…
Elle l'a vu pleurer et changer de visage,
Et tu la plains, Doris!
Cette tragédie vraiment royale est d'ailleurs un chef-d'oeuvre de composition—et de forme. Racine, je l'ai dit, accorde davantage à la couleur, à la magnificence mythologique. Le «récit du cinquième acte» est, pour la première fois, très développé et très travaillé. Il contient ces vers étonnants:
Entre les deux partis Calchas s'est avancé,
L'oeil farouche, l'air sombre et le poil hérissé…
Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous…
Nous arrivons à la merveille de Phèdre:
Phèdre et Hippolyte (c'est le premier titre) fut joué le 1er janvier 1677, près de deux ans et demi après Iphigénie. Racine avait-il fait autre chose pendant ces deux ans? Je crois qu'il avait beaucoup songé, nous verrons à quoi.
Phèdre est la plus enivrante de ses tragédies Dans aucune il n'a mis plus de paganisme ni plus de christianisme à la fois; dans aucune il n'a embrassé tant d'humanité ni mêlé tant de siècles; dans aucune il n'a répandu un charme plus délicieux et plus troublant; dans aucune, à ne considérer que la forme, il n'a été plus poète et plus artiste[7],—à faire envie à André Chénier.
Racine est parti de l'Hippolyte porte-couronne d'Euripide et, un peu, de l'Hippolyte de Sénèque. Mais il ne faut point parler d'imitation. Racine est, à mon avis, celui des poètes dramatiques qui a le plus réellement «inventé». Comme il avait repétri l'Iphigénie, il a totalement «renversé» l'Hippolyte.
Dans la tragédie d'Euripide, qui pourrait s'intituler, très sérieusement, Hippolyte vierge et martyr, c'est, comme l'indique le titre, le fils de Thésée qui est le principal personnage. Hippolyte est initié à l'orphisme, à cette religion secrète qui enseignait et symbolisait en ses rites la purification et le rachat par la douleur. C'est une sorte de jeune moine chasseur, de jeune Templier qui a consacré sa virginité à la déesse Artémis (la Diane des Latins). Il lui offre des fleurs et des couronnes, et lui adresse des prières qui rappellent de très près les cantiques qu'on chante dans les catéchismes de persévérance. Vénus, qui a pour Diane les sentiments que pourrait avoir le démon Astarté pour la Vierge Marie, se venge des dédains d'Hippolyte en inspirant à Phèdre cette passion furieuse, d'où sortira la perte du jeune prince. Et quand Hippolyte est ramené mourant, Diane lui apparaît, comme fait la Vierge à ses serviteurs dans la Légende dorée; elle le plaint, le console, lui apporte presque les espérances de la vie éternelle. Dans le drame ainsi conçu, la passion de Phèdre n'est qu'un «moyen». Son rôle est peu développé, et le poète ne craint pas de la rendre abominable: c'est elle qui dénonce elle-même Hippolyte par une lettre qu'elle écrit à son mari avant de se pendre.
La conception de Racine est toute différente, presque contraire: c'est Phèdre qui est le personnage central et favori, et voici comment il l'a vue.
Rappelez-vous que les autres grandes passionnées de Racine, Hermione, grande fille orgueilleuse, Roxane, femme de harem dévorée de sensualité, Ériphile, vaniteuse et perverse, ne savent pas, ne se demandent pas si elles sont coupables. Nous les aimons parce qu'elles sont belles, vraies, et qu'elles souffrent. Mais il est certain qu'elles n'ont pas la notion du péché.
Phèdre est la seule douce et la seule pure parmi ces «femmes damnées»; Phèdre est une conscience tendre et délicate; elle sent le prix de cette chasteté qu'elle offense: elle est torturée de remords; elle a peur des jugements de Dieu. Victime d'une fatalité qu'elle porte dans son corps ardent et dans le sang de ses veines, pas un instant sa volonté ne consent au crime. Le poète s'est appliqué à accumuler en sa faveur les circonstances atténuantes. Elle ne laisse deviner sa passion à Hippolyte que lorsque la nouvelle de la mort de Thésée a ôté à cet amour son caractère criminel, et cet aveu lui échappe dans un accès de délire halluciné. Plus tard, c'est la nourrice qui accuse Hippolyte: Phèdre la laisse faire, mais elle n'a plus sa tête et ne respire plus qu'à peine. Pourtant elle allait se dénoncer, lorsqu'elle apprend qu'elle avait une rivale; et sa raison part de nouveau. Enfin elle se punit en buvant du poison et vient, avant de mourir, se confesser publiquement; et le mot sur lequel son dernier soupir s'exhale est celui de «pureté».
Pâle et languissante, n'ayant dormi ni mangé depuis trois jours, jalousement enfermée dans ses voiles de neige, pareille à quelque religieuse consumée au fond de son cloître d'une incurable et mystérieuse passion… on la plaint, on l'aime, on l'absout. Boileau, qui était un coeur droit et un ferme esprit, parle de la «douleur vertueuse» de Phèdre et la déclare «perfide et incestueuse malgré soi». Et pour Arnauld, le rôle de Phèdre était un exemple excellent de l'impuissance où nous sommes de résister à certaines tentations par nos seules forces et sans le secours de la grâce.—Phèdre a, du reste, toute la sensibilité morale d'une princesse du XVIIe siècle et en parle, naturellement, la langue nuancée. Mieux encore on imagine très bien qu'une jeune dame pieuse d'aujourd'hui, tentée de la même façon que Phèdre, éprouverait les mêmes sentiments, aurait les mêmes troubles, les mêmes appels à Dieu. Si Julia de Trécoeur était meilleure chrétienne, et de plus de tenue, elle ne ressemblerait pas mal à Phèdre.
Si vraie avec cela! Tout est indiqué, même les effets physiologiques:
Je sentis tout mon corps et transir et brûler…
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent!
même les choses les plus difficiles à exprimer; même ce que Phèdre sent, dans les bras du père, en songeant au fils:
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père;
même cette manie qu'ont les femmes, mères d'enfants déjà grands, de faire des amalgames de leur amour maternel avec la passion coupable, soit pour la purifier, soit pour la justifier et l'élargir. Vous savez ce qu'elles disent: «Nous élèverons mon fils ensemble. Je me figurerai que vous êtes son père.» Ainsi Phèdre:
Il instruira mon fils dans l'art de commander;
Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père;
Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.
Tout le roman de la femme de trente ans et par delà est dans cette tragédie.
Pour Hippolyte et pour Aricie, je n'ai pas besoin de dire à quel point ils sont contemporains de Racine. Ils le sont même un peu trop, vraiment: et malgré moi, je regrette le farouche et beau chasseur d'Euripide. Mais peut-être Racine n'a-t-il pas senti la beauté de la chasteté masculine. Ou plutôt, il a craint les railleries des hommes de son temps, qui n'auraient pas compris. Par un renversement singulier, il a fait une Phèdre chaste et un Hippolyte amoureux.
Mais, tandis qu'il rajeunissait les personnages, il a conservé intacte leur généalogie et tous les détails de l'antique légende. D'où les plus surprenants contrastes. Cette Phèdre chrétienne du XVIIe siècle et d'aujourd'hui est fille de Minos et de Pasiphaé et petite-fille du Soleil. Cette coquette et fringante Aricie, si spirituelle et si avisée, et qui ne veut s'enfuir avec Hippolyte que «la bague au doigt», est l'arrière-petite-fille de la Terre. Et toutes deux citent leurs ascendants avec tranquillité. On nous parle de Scirron, de Procuste, de Sinnis et du Minotaure. On nous rappelle que le mari de Phèdre est allé un beau jour, dans le Tartare, «déshonorer la couche» de Pluton. Nous sommes dans un monde où les dieux tiennent des monstres à la disposition de leurs amis, et où la mer vomit d'énormes serpents à tête de taureau. Certains vers nous révèlent subitement que ces personnages, qui tout à l'heure nous semblaient si proches, appartiennent à une époque extraordinairement lointaine, pleine du souvenir de grands cataclysmes naturels et où vivaient peut-être des espèces animales maintenant disparues, au temps des premières cités, au temps des monstres et des héros. Le drame poignant, et qui pourrait aussi bien être d'aujourd'hui, traîne après soi des lambeaux de légendes trente ou quarante fois séculaires. Aricie, fine comme la duchesse d'Orléans, Hippolyte, continent et timoré comme le duc de Bourgogne, Phèdre, tendre et chaste comme La Vallière, nous apparaissent à certains moments (ô surprise!) comme les vagues personnages sidéraux d'un vieux mythe inventé par les anciens hommes.
L'effet total devrait être déconcertant. Il ne l'est point. Je ne citerai qu'un passage, où le mythe primitif et le drame tout moderne, quoique séparés par tant de siècles, se mêlent et se fondent harmonieusement dans l'imagination du spectateur subtil. Rappelez-vous ces vers; c'est Phèdre qui parle:
Misérable! et je vis! et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis descendue!
J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux;
Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux.
Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je! Mon père y tient l'urne fatale…
Ainsi, au moment le plus douloureux du drame, Phèdre nous fait ressouvenir que Jupiter est son bisaïeul, le Soleil son aïeul et Minos son père. Cet état civil la reporte à quelque trois mille ans en arrière, et cela, quand nous aurions le plus besoin de la croire une de nous. Toute cette mythologie devrait nous refroidir. Mais non, car tout aussitôt cette mythologie se transforme. Jupiter, le Soleil, «l'univers plein des aïeux» de la coupable, évoquent pour nous l'idée de l'oeil de Dieu partout présent, partout ouvert sur notre conscience; Minos est le juge éternel qui attend l'âme après la mort; et, quand Phèdre, écrasée de terreur, tombe sur ses genoux en criant: «Pardonne!» c'est bien, si vous voulez, vers Minos qu'elle crie, mais nous comprenons que c'est surtout vers le Dieu de Racine.
Là est l'intérêt profond de quelques-unes de nos tragédies classiques. Comme le fond en est, si je puis dire, de beaucoup antérieur à la forme, elles embrassent d'immenses parties de l'histoire des hommes et présentent simultanément, à des plans divers, l'image de plusieurs civilisations. Phèdre a peut-être quatre mille ans par le Minotaure et les exploits de Thésée; elle a vingt-quatre siècles par Euripide; elle en a dix-huit par Sénèque; elle en a deux par Racine, et enfin elle est d'hier par tout ce qu'elle nous suggère et que nous y mettons. Elle est de toutes les époques à la fois; elle est éternelle, entendez contemporaine de notre race à toutes les périodes de son développement. Et voyez quelle grandeur et quelle profondeur donne à l'oeuvre la mythologie primitive dont elle est toute pénétrée. Quand Phèdre nomme son aïeul le Soleil, quand Aricie nomme son aïeule la Terre, nous nous rappelons soudain nos lointaines origines, et que la Terre et le Soleil sont en effet, nos aïeux, que nous tenons à Cybèle par le fond, mystérieux de notre être, et que nos passions ne sont en somme que la transformation dernière de forces naturelles et fatales et comme leur affleurement d'une minute à la surface de ce monde de phénomènes…
Les tragédies classiques sont charmantes parce qu'elles sont infiniment suggestives de souvenirs et de rêves…
NEUVIÈME CONFÉRENCE
ENCORE «PHÈDRE».—RETRAITE DE RACINE. «ESTHER».—«ATHALIE».
Après Phèdre, Racine, à trente-sept ans, renonce au théâtre. Ceci est un fait extraordinaire, et peut-être unique de son espèce dans toute l'histoire de la littérature.
Car songez! Racine était aimé. Il avait la gloire; il était dans toute la force de son génie. Il avait ses tiroirs pleins de beaux projets de tragédies. Il devait être persuadé que son art était la plus haute des occupations humaines. La poésie devait être vraiment sa vie et son tout. Or, en pleine jeunesse, en pleine force et en pleine joie de production poétique, non seulement il se range tout à coup à une vie pieuse et à une pratique exacte de la morale chrétienne, ce qui serait déjà remarquable et singulier; mais il répudie entièrement et sans retour ce qui avait été pour lui, jusque-là, la principale raison de vivre. Il fait une chose plus difficile encore, la plus difficile de toutes: il brûle, il anéantit les oeuvres commencées,—il les anéantit, les sachant belles. Ce qu'il tue en lui, ce n'est pas seulement la vanité, l'orgueil, l'amour de la gloire; il cherche, tout au fond de lui-même, quelque chose de plus intime et de plus cher encore à immoler. Ce qu'il tue en lui, c'est l'attachement de l'artiste à son oeuvre, le désir invincible de réaliser le beau qu'il conçoit. Et c'est ce sacrifice qui me paraît prodigieux. Un moment, il songe à se faire chartreux. Mais chartreux, c'est trop aisé. Puis il trouve sans doute que ce dénouement sentirait encore son homme de théâtre. Et alors il découvre un genre d'immolation plus humble: il se marie, il épouse une bourgeoise simple d'esprit,—non pas sotte (nous avons d'elle des lettres pleines de bon sens)—qui n'avait pas lu une seule de ses tragédies. Son fils Louis nous dit ce mot admirable: «L'amour ni l'intérêt n'eurent pas de part à ce choix.» Et désormais «l'auteur» est bien mort en lui. Le chrétien écrira un jour Esther et Athalie; mais l'auteur, c'est-à-dire la bête la plus vivace, la plus longue à mourir et la plus prompte à ressusciter que nous portions dans nos entrailles, se taira pour toujours.
Ce sacrifice inouï, Racine le fait un peu par dégoût, beaucoup par scrupule, peut-être par remords.
* * * * *
Par dégoût.—Jamais écrivain, je ne dis pas à propos de religion ou de politique, mais à propos de littérature pure, ne paraît avoir été plus détesté, plus attaqué, ni avec plus d'acharnement, que l'auteur de Phèdre et d'Athalie. Vous en trouverez le détail dans le bon vieux livre de M. Deltour: les Ennemis de Racine. Molière fut assurément honni et poursuivi par les dévots ou même par de bons chrétiens, par le clergé de Paris, les jansénistes, les protestants, les confrères du Saint-Sacrement, à l'occasion de l'École des femmes, de Don Juan et de Tartuffe: mais il s'agissait de religion et non plus de littérature. L'Académie avait critiqué le Cid, mais courtoisement; d'ailleurs, le caractère solennel et officiel de cette critique la faisait honorable pour celui qui en était l'objet. On avait été assez malveillant pour Polyeucte. Mais ensuite, si Corneille avait eu des échecs, jamais il n'avait été critiqué violemment. Il était passé tabou. Corneille n'excita jamais de haine.
Racine était sans doute de ceux qu'on aime ou qu'on exècre. Il excitait l'envie bien plus naturellement que Corneille. Racine était beau, élégant, brillant, causeur charmant et adroit, très répandu, homme du monde et homme de cour; d'ailleurs d'esprit mordant et qui rendait les coups. À cause de tout cela, il y avait beaucoup de gens qui ne pouvaient pas le souffrir. Le vieux Corneille était timide, gauche, terne, maussade, et vivait à l'écart. Les gens qui haïssaient Racine se donnaient l'air et le mérite facile de protéger un vieil homme de génie sans défense,—mais qui, du reste, n'avait plus besoin d'être défendu et dont la gloire, consacrée et un peu sommeillante, ne portait point ombrage aux jeunes auteurs.
Mais Racine avait contre lui presque toute la vieille génération et, dans la nouvelle, tous les auteurs tragiques. Il avait contre lui Pierre et Thomas Corneille, et leur neveu Fontenelle, et le vieux Boyer, et le vieux Leclerc, et Quinault, Boursault et Pradon, et tous les gens qui s'intéressaient à eux, et presque tous les anciens frondeurs et les anciennes frondeuses, et la moitié de l'Académie, et presque toute la «presse théâtrale» de ce temps-là, de l'inepte Robinet à ce pince-sans-rire de Donneau de Visé, et Saint-Évremond, et Subligny, et Barbier d'Aucour, et l'intrigante madame Deshoulières, et le duc de Nevers, cet homme de lettres fieffé, et des gens qui le détestaient sans trop savoir pourquoi… parce qu'il les «agaçait», et cette duchesse de Bouillon, pédante et disputeuse à tel point que La Fontaine lui-même s'en aperçoit:
Les Sophocles du temps et l'illustre Molière
Vous donnent lieu toujours d'agiter quelque point;
Sur quoi ne disputez-vous point?
une gaillarde qui, dans la réalité, eût été fort capable de commettre les crimes d'Hermione, de Roxane et d'Ériphile, mais qui, peut-être à cause de cela même, préférait à la vérité de Racine l'héroïsme et le romanesque de Corneille.
Pour Iphigénie, on s'avisa de faire fabriquer une autre Iphigénie par le bonhomme Leclerc aidé de son ami Goras, et d'assurer une espèce de succès factice à cette platitude. Cela était vraiment d'une méchanceté assez savante. Car la préférence, ou seulement l'égalité, accordée contre nous à un sot, nous est plus sensible que la critique la plus violente de notre oeuvre.
Et vous savez qu'on fit mieux à l'occasion de Phèdre. Vous connaissez l'histoire: la Phèdre commandée à Pradon; la duchesse de Bouillon retenant toutes les loges pour les six premières représentations de l'une et de l'autre pièce, afin de faire le vide autour de celle de Racine; la guerre de brutales épigrammes qui s'ensuivit; Racine et Boileau menacés de la bastonnade par ce plat duc de Nevers, et le grand Condé prenant ses deux amis sous sa protection.
J'ai voulu connaître ce Pradon, voir si par hasard il était intéressant et intelligent. Eh bien, non: c'était réellement un imbécile.
On ne sait à peu près rien de sa vie. On n'a de lui ni un autographe, ni une signature, ni un portrait. Mais ce qu'on sait bien, c'est que cet être mystérieux fut un sot. Il est, par là, immortel à sa manière. J'ai lu de lui une Réponse à la Satire X du sieur Despréaux (1694). Ce morceau est d'une rare niaiserie. Pradon écrit gravement:
Réponds, que prétends-tu? Que le monde finisse?
Examinons un peu ce projet insensé
Dont l'un et l'autre sexe est enfin offensé.
On y lit des vers comme ceux-ci:
Il n'est point de mortel qui fût assez hardi,
À moins que d'être né téméraire, étourdi,
Qui, voyant les croquis de ta Muse effrénée,
Osât subir le joug de l'affreux hyménée,
Tel tu nous le dépeins! C'est ton intention
Qui choque la nature et la religion.
Tu fais sur l'Opéra des notes curieuses,
Mais tes réflexions sont trop luxurieuses.
Et tout est de ce style et de cette force. Sa tragédie de Phèdre et Hippolyte est à l'avenant. De la terrible histoire il fait une espèce de petit roman bourgeois. Il dispose les événements de façon à excuser Thésée et à décharger Phèdre sans charger Hippolyte. «Messieurs, ami de tout le monde»! Phèdre n'est plus que la fiancée de Thésée: ce qui supprime l'inceste, mais aussi le drame. Lorsque Phèdre a découvert qu'Hippolyte aime Aricie, elle la fait arrêter et «garder dans son cabinet». Sur quoi, Hippolyte vient supplier Phèdre d'épargner Aricie, et se jette à ses genoux. Thésée le surprend dans cette attitude, croit qu'il fait à Phèdre une déclaration d'amour, et charge les dieux de le punir. Tout le crime de Phèdre est de n'avoir pas le courage, à ce moment-là, de dire la vérité; mais elle conjure Thésée d'épargner son fils, et, prise de remords, elle délivre Aricie et veut la donner à Hippolyte. Hippolyte, pour n'être pas en reste de générosité, quitte Trézène afin d'aller, au loin, oublier sa maîtresse. Et c'est alors qu'un monstre marin effraye ses chevaux et cause sa mort: dénouement dont le tragique et le merveilleux paraissent sans proportion ni rapport avec la fade historiette.
Quant à la forme… Je cite véritablement au hasard:
Traverser le Cocyte avec Pirithous,
Bien qu'ils soient des héros, Idas, c'est un abus.
PHÈDRE
Cette fierté charmante et ce grand caractère,
Tel que (sic) porte le front de son auguste père
Éblouissaient mes yeux…
Il n'est plus si souvent dans le fond des forêts,
Il va moins à la chasse et demeure au palais.
THÉSÉE
Je ne m'attendais pas, à mon triste retour,
De trouver dans son coeur ce criminel amour.
Et ils s'expriment tous avec une tranquillité!
HIPPOLYTE
Je répète à regret que j'adore Aricie.
Mais pour vous en venger je vous offre ma vie.
PHÈDRE
Tu fais ce que tu dois, je fais ce que je puis.
Je connais ton devoir et le mien. Pour m'y rendre,
Je tâche en vain… Pourquoi rends-tu mon coeur si tendre?
À la fin:
IDAS
Ah! Seigneur, apprenez l'aventure funeste
D'Hippolyte.
ARICIE
Quoi donc?
THÉSÉE
Parle, achève le reste!
Grâce à la duchesse de Bouillon (il lui en coûta quinze mille livres), l'ineptie de Pradon fut jouée seize fois. Valincour (Histoire de l'Académie française) dit avoir vu alors Racine au désespoir. Il affirme que «durant plusieurs jours Pradon triompha», et que «la pièce de Racine fut sur le point de tomber».
Je vous avoue que cela m'indigne encore au bout de deux cent trente ans! Oui, Racine dut beaucoup souffrir. Une injustice si atroce, s'ajoutant à douze années de critiques stupides et méchantes, c'était trop, vraiment. Être poursuivi d'une haine acharnée et déloyale, on a beau faire, cela est pénible à concevoir et à sentir: mais surtout la sottise triomphante fait mal. On enrage d'avoir raison. Et l'on se dit que les sots ne sauront jamais qu'ils sont des sots, excepté peut-être dans l'autre monde, quand cela nous sera égal… Il faut en prendre son parti, c'est entendu. Mais quoi! si Pradon était peut-être l'homme le plus bête de son temps, Racine en était l'homme le plus sensible. Il disait à son fils: «La moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait été, m'a toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de plaisir.» Cela nous exaspère qu'une platitude comme celle de Pradon ait pu être mise seulement en regard de la Phèdre de Racine: jugez si cela dut l'exaspérer, lui, et de quel fiel cela dut l'abreuver! Oui, il a fort bien pu renoncer au théâtre par dégoût, parce qu'il en avait assez, et pour qu'on le laissât tranquille.
Ce fut aussi, et surtout, par scrupule religieux.
Racine, jeune, s'était révolté contre Port-Royal, parce que Port-Royal prétendait l'empêcher de chercher la gloire. Mais la gloire, il l'avait maintenant; il savait ce que c'est, et qu'elle n'assouvit jamais une âme. Et puis, même dans les années des pires enivrements, il avait continué de recevoir, de temps à autre, des lettres de sa vénérable tante la mère Agnès de Sainte-Thècle, que nul silence ne rebutait, et qui s'était juré de ramener à Dieu cette âme précieuse. Dans la fameuse lettre qu'il écrivit à madame de Maintenon au moment où il se croyait en disgrâce, parlant de sa tante, alors supérieure de Port-Royal:
C'est elle, dit-il, qui m'apprit à connaître Dieu dès mon enfance, et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me tirer de l'égarement où j'ai été engagé pendant quinze années.
Depuis Iphigénie, et peut-être depuis Bérénice, le souvenir de Port-Royal le travaillait secrètement. Faible encore, il crut d'abord trouver le moyen de purifier la tragédie, de la mettre d'accord avec la religion, et ainsi d'apaiser ses anciens maîtres sans renoncer au théâtre. C'est dans cette pensée qu'il écrivit Phèdre.
Ce que je puis assurer, dit-il dans la préface de la pièce, c'est que je n'ai point fait de tragédie où la vertu soit plus mise au jour que dans celle-ci… La seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même.
Et, plus loin, il se montre jaloux de «réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et leur doctrine, qui l'ont condamnée dans ces derniers temps».
Ainsi,—chose inattendue et pourtant absolument vraie,—Phèdre est la première étape de la conversion de Racine.
Il veut que sa tragédie soit une illustration de l'un des points de la doctrine de Port-Royal.—Il réunit, dans le personnage de Phèdre, la passion, la passion la plus criminelle par définition,—la claire conscience de la culpabilité, du démérite, de la souillure, du péché,—et enfin la crainte de Dieu représenté par le Soleil en tant que Dieu clairvoyant et par Minos en tant que Dieu punisseur. Il entendait montrer que nous ne pouvons rien, dans l'ordre du salut, sans la grâce de Dieu: c'était donc fortifier sa thèse que de supposer Phèdre «humainement» honnête, de lui prêter toutes les excuses, de multiplier autour d'elle les circonstances atténuantes; bref, de ne pas la faire odieuse. Car, plus il marquait la noblesse d'âme de la malheureuse sur tout le reste, plus aussi il marquait, par là même, le caractère fatal de sa passion, et plus il nous persuadait que nous avons en effet besoin d'un secours surnaturel pour vaincre les tentations mauvaises.
Ah! qu'il y a donc réussi! Et que sa Phèdre est peu haïssable! Il l'aimait tant qu'il n'a pu voir qu'elle dans sa pièce, et qu'il lui a subordonné tous les autres rôles, de façon qu'ils ne fussent que des dépendances et des explications du sien. C'est uniquement pour que Phèdre puisse passer par certains sentiments que Thésée ne paraît qu'une brute crédule. C'est uniquement pour excuser Phèdre que Racine charge la nourrice. Et si vous cherchez pourquoi il a fait Hippolyte amoureux, c'est bien parce qu'Hippolyte misogyne et chaste eût égayé les «petits-maîtres» et leur eût fait dire des sottises; mais c'est surtout, d'une part, pour ajouter une note plus douloureuse que toutes les autres au rôle de Phèdre, et, d'autre part, pour absoudre la pauvre femme du silence meurtrier qu'elle garde au quatrième acte. Il fallait qu'elle fût jalouse pour nous faire encore plus pitié et nous paraître, peu s'en faut, innocente.
«Innocente!» C'est cette impression-là qui a épouvanté Racine après coup. Le poète a si bien atteint son but; il est si évident que Phèdre succombe, non par sa volonté, mais parce que Dieu lui refuse la grâce efficace, qu'elle nous semble réellement irresponsable; plus douloureuse seulement et, par suite, plus sympathique par la conscience inutile qu'elle a de son péché.
Une singulière volupté se dégage de ce rôle. Nous sentons qu'une image hante cette femme damnée; une image dont elle jouit, malgré elle, avec d'autant plus d'intensité qu'elle sait que ce plaisir non consenti la perd éternellement. Et ainsi, tandis qu'il pensait nous démontrer la nécessité de la grâce, Racine n'est arrivé qu'à nous démontrer la fatalité terrible et délicieuse de la passion.
Cela échappait au grand Arnauld. Il disait naïvement, après que Boileau lui eut fait lire la pièce:
Il n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque, par ce caractère, le poète nous donne cette grande leçon que lorsqu'en punition de fautes précédentes, Dieu nous abandonne à nous-mêmes et à la perversité de notre coeur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant.
Le malheur, c'est que nous ne voyons pas du tout «en punition de quelles fautes précédentes» Phèdre est entraînée au péché: nous voyons seulement qu'elle y est entraînée quoi qu'elle fasse. Et dès lors elle ne nous inspire qu'une pitié amoureuse.
Arnauld parlait en théologien et sur la seule lecture de la pièce. Il ne l'avait pas vue. Mais sans doute, quand Racine vit Phèdre sous les espèces de la Champmeslé, il conçut pour la première fois ce qu'il y a de contagieux dans la représentation de l'amour-maladie, et aussi ce que la religion peut ajouter de piment aux choses de l'amour. Il conçut avec horreur que la notion même du péché peut devenir un élément de volupté… L'inquiétude que lui inspira sa première tragédie chrétienne acheva de faire de lui un chrétien. Il renonça, dis-je, au théâtre, à trente-sept ans et en pleine gloire—parce que Phèdre était décidément plus troublante qu'il ne l'avait pensé.
Car sans doute il entra là-dessus en réflexion. Le désir de la gloire et la vivacité des passions ne faisant plus obstacle à sa foi religieuse, il se ressouvint de la doctrine janséniste sur le théâtre; de cette doctrine qui l'avait tant irrité onze ans auparavant et qui, aujourd'hui, ne lui paraissait que trop vraie.
Il avait dû être ému déjà par les Pensées de M. Pascal sur la religion et quelques autres sujets, publiées en 1670, et, notamment, par les réflexions sur les «divertissements». Les éditeurs avaient écarté la fameuse page sur la comédie: mais la substance de cette page était éparse dans le Traité de Nicole, qu'elle ne fait que résumer:
Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre coeur, et surtout celle de l'amour; principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées; sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui ôte la crainte des âmes pures qui s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage.
Ainsi l'on s'en va de la comédie le coeur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, et l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le coeur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie.
(Et la même thèse sera reprise par Bossuet avec beaucoup de force dans les Maximes et Réflexions sur la comédie, 1694.)
Ainsi la représentation même de l'amour innocent était funeste aux âmes. Que dire des peintures de l'amour d'Hermione ou de Roxane? Et les peintures de l'amour désordonné, mais, en quelque façon, normal dans son désordre, n'avaient pas suffi à Racine. Il en était venu à décrire avec complaisance des cas singuliers et morbides: l'amour d'un vieillard pour une jeune fille, et d'un vieillard jaloux de son fils; l'amour d'une fille pour l'homme couvert de sang qui l'a violemment enlevée, et enfin l'amour incestueux d'une femme pour son beau-fils. Et sans doute Phèdre haïssait son mal, mais elle l'aimait aussi; secrètement elle espérait l'assouvissement de son désir; et sans doute elle n'accusait pas elle-même, sinon indirectement,
Vous êtes offensé, la fortune jalouse
N'a pas en votre absence épargné votre épouse,
mais elle laissait lâchement accuser l'innocence. Et Phèdre avait parti aimable; et Boileau avait parlé de sa «douleur vertueuse»! Et, sous prétexte qu'ils souffraient et qu'elle était belle, Mithridate et Ériphile n'avaient inspiré que fort peu d'horreur. Qu'avait fait Racine, que rendre intéressants les pires effets de la concupiscence? Il était allé contre la doctrine chrétienne la plus assurée. Il avait été, bel et bien, «empoisonneur d'âmes»; il le reconnaissait maintenant.
Et une autre chose le tourmentait: le souvenir de ses propres péchés.
On est tenté de supposer que, si Racine a si bien peint la passion extrême, l'amour-maladie, c'est qu'il l'a ressenti pour son propre compte. Cela n'est point nécessaire. Il suffit que le poète en ait pu étudier en lui-même les commencements, et chez d'autres les extrémités. Même, il est permis de croire qu'il a pu décrire ce mal avec d'autant plus de clairvoyance que, tout en le comprenant entièrement, il n'en était lui-même qu'à demi possédé.—En réalité, la vie passionnelle de Racine nous est peu connue. Il semble avoir aimé beaucoup mademoiselle Du Parc; ce fut probablement sa première liaison. Elle avait trente-quatre ans, et il en avait vingt-six ou vingt-sept quand il la rencontra. Elle était fort jolie et, vous vous le rappelez, très courtisée. Racine avait eu le plaisir de l'enlever à Molière, et même à Corneille. Boileau, dans une conversation recueillie par Mathieu Marais, nous dit «qu'elle mourut en couches». Robinet, dans sa gazette en vers du 15 décembre 1668, raconte les funérailles de la comédienne. Parmi
Les admirateurs de ses charmes
Qui ne la suivaient pas sans larmes,
il n'oublie pas les poètes de théâtre,
Dont l'un, le plus intéressé,
Était à demi trépassé.
C'est à n'en pas douter, Racine, qui est désigné ainsi.
Son amour pour la Champmeslé parait avoir été moins sérieux, quoiqu'il ait duré de 1670 à 1677. Elle n'était pas très jolie et n'avait pas la peau blanche (on tenait alors beaucoup à la blancheur de la peau); mais elle était bien faite et avait la voix la plus touchante. Je crois que Racine l'aima surtout à cause de cette voix qui rendait si pénétrantes les intonations qu'il lui avait serinées. Mais ce furent des amours plus joyeuses que profondes. «Il y a, dit madame de Sévigné qui savait les choses par son fils Charles, une petite comédienne, et les Despréaux et les Racine avec elle; ce sont des soupers délicieux, c'est-à-dire des diableries.» (À madame de Grignan, 1er avril 1671.) Racine devait être l'amphitryon de ces soupers; Boileau lui écrira plus tard (21 août 1687): «Ce ne serait pas une mauvaise pénitence (il s'agit de boire du vin de Pantin) à proposer à M. Champmeslé, pour tant de bouteilles de Champagne qu'il a bues chez lui, vous savez aux dépens de qui.» Car Champmeslé, le mari, était de ces «diableries». Racine avait dans cet amour bien des concurrents, tous heureux. Il n'était que le préféré, et s'en contentait… Il faisait souvent au mari de grosses plaisanteries. On connaît l'amusante et cynique épigramme, qui est très probablement de Racine:
De six amants contents et non jaloux
Qui tour à tour servaient madame Claude,
Le moins volage était Jean son époux.
Un jour pourtant, d'humeur un peu trop chaude,
Serrait de près sa servante aux yeux doux,
Lorsqu'un des six lui dit: «Que faites-vous?
Le jeu n'est sûr avec cette ribaude;
Ah! voulez-vous, Jeanjean, nous gâter tous?»
(Je pense que vous comprenez: «Le jeu n'est sûr» et «nous gâter tous», et que vous donnez à ces mots tout leur sens.)
Évidemment l'amour de Racine pour la Champmeslé n'eut rien de tragique. On a donc bien tort de lui reprocher la tranquillité avec laquelle, dix-neuf ans plus tard, il parle—en chrétien et, si vous voulez, en dévot—des derniers moments et de la mort de son ancienne maîtresse.
M. de Rost m'apprit hier que la Chamellay était à l'extrémité, de quoi il me parut fort affligé; mais ce qui est plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie.
Et quelques jours après:
Le pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai en passant que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, qui mourut aussi avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, très repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir: (24 juillet 1696.)
On s'est étonné et un peu indigné de cet: «en passant». On oubliait, entre autres choses, que Racine écrivait cela à son fils aîné, alors âgé de dix-neuf ans.
En somme, les désordres de Racine, tout en étant de ceux qu'un véritable chrétien doit pleurer, ne paraissent avoir eu rien d'exorbitant.
Mais je dois tout vous dire et qu'il y eut dans sa vie une heure mystérieuse et tragique, suivie d'une heure d'épouvante.
Un peu plus d'un an après qu'il eut pris sa retraite, éclata l'«Affaire des poisons». Le 21 novembre 1679, la principale accusée, la Voisin, déclara que la Du Parc, dont elle était la bonne amie depuis quatorze ans, «devait» avoir été empoisonnée par Racine. Voici d'ailleurs, sur ce point, la partie essentielle de l'interrogatoire de la Voisin, d'après le procès-verbal (Frantz Funck-Brentano: le Drame des poisons):
De Gorle (belle-mère de la Du Parc) lui a dit (à la Voisin) que Racine, ayant épousé secrètement la Du Parc, était jaloux de tout le monde et particulièrement d'elle, Voisin, dont il avait beaucoup d'ombrage, et qu'il s'en était défait (de la Du Parc) par poison et à cause de son extrême jalousie, et que pendant la maladie de la Du Parc, Racine ne partait point du chevet de son lit; qu'il lui tira de son doigt un diamant de prix et avait aussi détourné les bijoux et principaux effets de la Du Parc qui en avait pour beaucoup d'argent; que même on n'avait pas voulu la laisser parler à Manon, sa femme de chambre, qui était sage-femme, quoiqu'elle demandât Manon et qu'elle lui fit écrire de venir à Paris la voir, aussi bien qu'elle, la Voisin.
Puis on lui demande «si de Gorle ne lui a point dit de quelle manière l'empoisonnement avait été fait, et de qui on s'était servi pour cela. Elle répond: «Non.»
Voilà le texte. Jugez vous-même ce que vaut le témoignage d'une femme comme la Voisin, qui, au surplus, parle onze ans après les événements, et n'en parle, de son propre aveu, que par ouï-dire, et en parle après la torture, quand, ayant commencé à parler, on dit n'importe quoi.—Toutefois, il resterait ceci:—Racine avait empêché la Manon, sage-femme, d'approcher de sa maîtresse malade, et de même la Voisin, sage-femme et avorteuse; et c'est de quoi celle-ci lui aurait gardé rancune. D'un autre côté, la Du Parc, d'après Boileau, est morte en couches; Racine, en suivant son convoi, était à demi trépassé, d'après Robinet.—La Du Parc serait-elle morte de manoeuvres abortives? Et dans cette hypothèse, Racine aurait-il conseillé—ou seulement toléré—ces manoeuvres? Ou ne les aurait-il connues que plus tard? Cela est le plus probable, puisqu'il écarte les avorteuses du lit de la mourante, ce qui eût été singulièrement imprudent s'il avait été leur complice.
Ce qui est sûr, c'est qu'une lettre, écrite le 11 janvier 1680 par Louvois au conseiller d'État Bazin de Bezons, se termine ainsi: «Les ordres du roi pour l'arrêt du sieur Racine vous seront envoyés aussitôt que vous les demanderez.» Il est difficile d'en douter qu'il soit ici question du poète.
Il n'y eut pas d'arrestation: Racine avait sans doute pu se justifier auprès du roi et de Louvois.
Mais quel frisson de petite mort dut le parcourir ce jour-là! Et quelles réflexions il dut faire ensuite! Innocent, il pouvait l'être selon la morale du siècle. Mais cependant, s'il avait vécu selon la morale chrétienne, il n'aurait pas été l'amant de la Du Parc, et cette malheureuse n'aurait pas été obligée, par son fait, de recourir à la Voisin. Quel remords! Et quelle nausée!… Épouvantable, cette «Affaire des poisons», ces histoires d'empoisonnements, d'avortements, de proxénétisme, de breuvages érotiques et de sorcellerie blanche, mais aussi de messes noires avec égorgements d'enfants; ces histoires où se trouvent compromises des centaines de personnes de tous les mondes, et particulièrement (et c'est pourquoi le roi dut arrêter les poursuites) de personnes du grand monde,—depuis la feue Henriette d'Angleterre, probablement trop curieuse, jusqu'à madame de Montespan, en passant par madame de Polignac, madame de Gramont, la comtesse de Soissons (Olympe Mancini), la duchesse d'Angoulême, madame de Vitry, la duchesse de Vivonne, madame de Dreux, la duchesse de Bouillon, la princesse de Tingry, la maréchale de la Ferté, la comtesse de Roure, la marquise d'Alligre, la vicomtesse de Polignac, le comte de Clermont-Lodève, le marquis de Cossac et le maréchal de Luxembourg. Ce qui les avait menés tous et toutes dans l'antre des sorcières, ce qui en avait poussé plusieurs au sacrilège ou au meurtre, et ce qui leur donnait aujourd'hui figure de criminels attendus par le bourreau, n'était-ce pas le même désir, la même concupiscence dont halètent les Hermione, les Oreste, les Roxane, les Ériphile et les Phèdre, criminels harmonieux pour qui lui, Racine, avait beaucoup moins sollicité la réprobation du public que l'émotion, la pitié, même une espèce de sympathie? Hélas! qu'avait-il fait, dans sa folle vanité d'auteur et dans son désir de gloire? Oh! non, non, plus de théâtre! mais une vie simple, une vie pieuse, une vie d'honnête homme, de père de famille et de chrétien.
Il aime sa bonne femme. Il a deux fils et cinq filles, qu'il élève pieusement.—Nommé, avec Boileau, historiographe du roi, il se donne tout entier à sa tâche, suit les armées, prend des notes, interroge les Vauban et les Louvois et tous les chefs compétents.—On a dit que cette histoire, détruite dans l'incendie de la maison de Valincour, eût été trop convenue, trop «officielle». On n'en sait rien.—Il va tous les jours à la messe. Il pratique les vertus chrétiennes. Il s'efforce d'être humble…
Mais une dernière et délicieuse tentation le guettait.
Vous savez comment madame de Maintenon, qu'il voyait souvent chez le roi et dans une sorte d'intimité, et qui était encore belle, et qui avait de l'esprit et de la mesure, et qui devait lui plaire, demanda un jour à Racine d'écrire une pièce pour les pensionnaires de cette maison de Saint-Cyr où, se souvenant de son enfance pauvre et humiliée, elle élevait, sous la conduite de trente-six dames, deux cent cinquante jeunes filles pauvres et nobles, à qui l'on remettait trois mille écus à leur sortie pour les aider à se marier ou à vivre en province. Madame de Maintenon jugeait bon que ces demoiselles jouassent la comédie, «parce que ces sortes d'amusements donnent de la grâce, apprennent à mieux prononcer et cultivent la mémoire» (madame de Caylus). Mais les pièces édifiantes qu'écrivait pour elles leur supérieure, madame de Brinon, étaient vraiment par trop plates; et, d'autre part, quand on avait essayé de leur faire jouer du Corneille et du Racine, elles avaient trop mal joué Cinna et trop bien Andromaque. Madame de Maintenon pria donc Racine «de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poème moral ou historique dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que sa réputation fût intéressée puisqu'il demeurerait enseveli dans Saint-Cyr; ajoutant qu'il ne lui importait pas que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant».
Racine ne put résister longtemps au plaisir d'écrire pour des jeunes filles. Il était naturel qu'il cherchât dans la Bible, et presque inévitable qu'il choisît Esther. Car quel autre sujet eût fait l'affaire? Lia ou Rachel, Déborah, Judith, Bethsabée, Suzanne, même Ruth et son mariage avec un vieillard, toutes ces histoires n'eussent guère convenu à des demoiselles. Esther, la jeune reine qui sauve son peuple, à la bonne heure!
Et pourtant!
Relisez le livre d'Esther.
C'est un conte, un conte voluptueux et sanglant, et un poème de fanatisme juif.—Le roi Assuérus, qui règne sur cent vingt-sept provinces, donne à tout le peuple de Suze un festin qui dure sept jours… Le septième jour, étant ivre, il commande à ses sept eunuques d'amener la reine Vasthi, pour montrer sa beauté aux peuples et aux grands. Vasthi refuse, il la chasse… Alors ceux qui servaient le roi dirent:
«Qu'on cherche pour le roi des jeunes filles vierges et belles. Qu'on les rassemble à Suze, dans la maison des femmes, sous la surveillance du grand eunuque…» Chaque jeune fille, après avoir mariné six mois dans la myrrhe et six mois dans d'autres aromates, est présentée au roi, le soir; et, le lendemain matin, elle passe dans la seconde maison des femmes, et ne retourne au roi que si le roi en a le désir… Mais, parmi toutes ces belles filles, Esther plut davantage, d'abord à l'eunuque Hégaï, qui lui donne pour servantes sept jeunes filles choisies dans la maison du roi; puis au roi lui-même, qui la retient et la fait reine à la place de Vasthi.
Et telle est la matière du chaste et même édifiant récit du premier acte d'Esther:
Enfin on m'annonça l'ordre d'Assuérus.
Devant ce fier monarque, Élise, je parus…
C'est bien étrange.
Vous trouverez ensuite dans le saint livre ces détails amusants de conte oriental: l'ogre Aman obtenant de son maître, qui ne sait point qu'Esther est juive, l'arrêt d'extermination de tous les juifs, parce que Mardochée a refusé de se prosterner devant Aman; le naïf quiproquo qui fait qu'Aman est obligé, sur ses propres paroles, de conduire le triomphe de son ennemi Mardochée; puis le banquet dans les jardins de la reine, etc.
Et vous lirez enfin la vengeance d'Esther. Aman pendu ne lui suffit pas. Elle exige que l'on pende les dix fils d'Aman. Puis elle obtient du roi des lettres qui donnent aux Juifs la permission de massacrer leurs ennemis y compris les femmes et les petits enfants, et de piller leurs biens. Et ces lettres sont portées dans les villes par des courriers montés sur des chevaux et des mulets. À Suze les Juifs tuèrent cinq cents hommes. Esther demande un nouveau massacre. Et les Juifs tuèrent encore dans Suze trois cents hommes. «Mais ils ne mirent pas la main au pillage.» Et dans les provinces «les Juifs tuèrent soixante-quinze mille de ceux qui leur étaient hostiles. Mais ils ne mirent pas la main au pillage». (Le saint rédacteur, qui a l'âme délicate, tient beaucoup à ce détail.) «Et Mardochée fut le premier après le roi… Et il n'y avait pour les Juifs que bonheur, allégresse, gloire. Et beaucoup de gens du pays se faisaient Juifs, car la crainte des Juifs les avait saisis.»
Voilà un récit d'une forte saveur et d'une belle férocité. Mais, dans la tragédie de Racine, Esther est une colombe gémissante; elle se contente de dire à Aman:
Misérable, le Dieu vengeur de l'innocence,
Tout prêt à te juger, tient déjà la balance.
Bientôt son juste arrêt te sera prononcé.
Tremble; son jour approche, et ton règne est passé.
Et tous les massacres du récit biblique sont pudiquement résumés dans ce vers d'Assuérus qui passe inaperçu:
Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
On serait néanmoins curieux de savoir ce que pensait Racine de ces égorgements et des démesurées vengeances de la reine Esther. Il pensait apparemment, comme Sacy dans ses explications de la Bible, «qu'on a quelque lieu de s'étonner que Mardochée et Esther, qui procurent cet édit, aient pu se porter à un excès si cruel en apparence», mais que ces choses se passaient durant le temps de l'ancienne loi qui était un temps de rigueur, et que d'ailleurs «on peut présumer que l'esprit de Dieu, qui avait conduit jusqu'alors tant la reine que Marchodée, leur inspira aussi bien qu'au roi d'en user ainsi pour des raisons qu'on est plus obligé d'adorer que de pénétrer». Amen.—Qui ne sait, au reste, que les chrétiens lisent la Bible avec des yeux particuliers et qu'il est excellent qu'il en soit ainsi? Et enfin l'action de la tragédie de Racine s'arrête à la délivrance des Juifs et à la punition de l'abominable Aman, et il a pu se dire que le reste ne le regardait pas.—Puis, l'antisémitisme était inconnu au XVIIe siècle, et parce que le livre sacré des Juifs est aussi celui des chrétiens, et parce que les Juifs, sans être aucunement persécutés, étaient maintenus, politiquement, dans la situation qui convenait à des gens que l'on considérait comme des «métèques», et paraissaient s'en accommoder.
C'est égal, dire que c'est de ce farouche livre d'Esther que Racine a pu tirer ce délicieux poème, où la Muse de la tragédie paraît enveloppée des voiles neigeux et ceinte des rubans bleus d'une élève de «catéchisme de persévérance», et qui est finalement comme un conte des Mille et une nuits suave et pieux!
Ce fut un succès fou. Le roi ne s'en rassasiait pas. Cette grâce, cette douceur, cette piété, ces choeurs, cette musique, ces petites filles… Il y trouvait sans doute une volupté innocente, un chatouillement sans péché. Oh! madame de Maintenon savait bien comment il fallait l'amuser!
Esther fut jouée six fois de suite à Saint-Cyr, au second étage du grand escalier des demoiselles, dans le spacieux vestibule des dortoirs. Deux amphithéâtres adossés au mur, le plus petit pour les dames de Saint-Cyr, le plus grand pour les pensionnaires; aux gradins d'en haut, la classe rouge, celles qui avaient moins de onze ans; au-dessous, les vertes (moins de quatorze ans); puis les jaunes (moins de dix-sept ans); enfin, sur les gradins d'en bas, les plus grandes, les bleues. Entre les deux amphithéâtres étaient les sièges pour les spectateurs du dehors. La salle était magnifiquement éclairée; les décors peints par Borin, décorateur des spectacles de la cour; les choeurs accompagnés par les musiciens du roi. Les habits des actrices avaient coûté plus de quatorze mille livres: c'étaient des robes à la persane, ornées de pierres précieuses, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Les plus grands seigneurs, les ministres se disputaient les invitations: c'était une façon de faire sa cour. On cherchait les allusions (à madame de Montespan, à madame de Maintenon, à Louvois, à Port-Royal), et on en découvrait auxquelles Racine n'avait pas pensé. Bossuet assista à la «première». Le roi lui-même «se mettait à la porte de la salle et, tenant sa canne haute pour servir de barrière, il demeurait ainsi jusqu'à ce que tous les invités fussent entrés. Alors il faisait fermer la porte». Cette fois, la glace de madame de Sévigné pour Racine se fondit:
Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien, etc.
Racine fut repris. Il avait eu de vifs plaisirs pendant les répétitions, où il tamponnait, avec son mouchoir, les yeux des petites filles que ses observations avaient fait pleurer. Après le triomphe si spécial, si joli, si grisant de la pièce, il eût été surprenant qu'il s'en tînt à Esther.
Il fit Athalie. Mais, dans l'intervalle, il s'était plus clairement rendu compte de ce qu'il pouvait et voulait faire de nouveau. Il avait écrit Esther pour les demoiselles de Saint-Cyr: il écrivit Athalie pour lui-même.
Il disait dans la préface d'Esther:
J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus qu'en travaillant sur le plan qu'on m'avait donné (c'est-à-dire en faisant «une espèce de poème où le chant fût mêlé avec le récit»), j'exécutais en quelque sorte un dessein qui m'avait souvent passé par l'esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le choeur et le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du choeur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités.
Ce dessein, alors entrevu, de faire «comme dans les anciennes tragédies grecques», il le réalise pleinement dans Athalie, qui, si nous avions les yeux frais, nous paraîtrait l'oeuvre la plus étonnante de notre théâtre: car elle ne rappelle pas seulement, par l'introduction du choeur, les grandes oeuvres d'Eschyle ou de Sophocle: elle les égale sans leur ressembler, par la largeur de l'exécution et par la nature et la grandeur de l'intérêt.
Je ne vous répéterai pas ce que vous savez. Je vous renvoie particulièrement à ce que dit Sainte-Beuve d'Athalie dans son Port-Royal, et à une très belle étude de Faguet dans son XVIIe siècle.
Tout dans Athalie était nouveau: la participation du choeur à l'action, participation plus étroite que dans la plupart des tragédies grecques; la beauté des «choeurs» eux-mêmes, qui valent moins par l'expression que par le mouvement lyrique; l'action continue (car Athalie n'a pas d'entr'actes); la magnificence extérieure du spectacle; la marche impétueuse du drame; le rôle de l'enfant Joas, la terreur religieuse, et ce que Racine appelle, dans Iphigénie, «une sainte horreur qui rassure», Jéhovah étant visiblement le conducteur de l'action:
Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit!
l'amour, sans lequel la tragédie ne se concevait pas auparavant, remplacé par des passions aussi fortes et plus grandes par leur objet; la façon superbement simple dont les caractères sont peints, je voudrais dire «brossés» à larges traits (si bien qu'Athalie semble faite, non plus pour un étroit théâtre fermé, mais pour quelque amphithéâtre antique, en plein air); le naïf et imperceptiblement comique Abner; Mathan, gonflé de la haine propre aux apostats; la maternelle et naturelle Josabeth; le joli petit fanatique Zacharie; Athalie, la vieille criminelle fatiguée, devenue hésitante et presque sentimentale; et le terrible Joad, le plus beau type d'entraîneur d'hommes, fort, enthousiaste et rusé, imaginatif (voyez sa «prophétie») comme les grands hommes d'action, avec un certain mépris pour la foule:
Peuple lâche en effet, et né pour l'esclavage!
mais aussi une foi indomptable en lui-même et en Dieu; c'est-à-dire, en somme, dans la beauté de son rêve et de son oeuvre: foi absolue et qui va jusqu'au sublime du sacrifice, puisque, ayant entrevu, dans son accès prophétique, le meurtre de son fils Zacharie par ce Joas qu'il est en train de faire roi, il détourne les yeux («Poursuivons notre ouvrage!») et sacrifie donc à son Dieu et à ses desseins la vie de son propre enfant.
On l'a dit souvent: quand Athalie ne serait que l'histoire d'une conspiration et d'une restauration, elle serait encore la plus émouvante des tragédies politiques. Mais c'est encore une tragédie chrétienne, et, considérée ainsi, dans un esprit de foi ou tout au moins de religieuse sympathie, elle grandit encore. Car ce qui s'agite dans ce drame, ce sont les destinées mêmes du christianisme. Songez un peu que Joas est l'aïeul du Christ, et que la restauration de Joas est, en quelque sorte, une condition matérielle du salut du monde. Athalie rejoint les plus grandes oeuvres, et les plus religieuses, du théâtre grec. De même qu'OEdipe à Colone enseignait aux Grecs que la faute n'est pas dans l'acte matériel, mais dans la volonté et l'intention; de même que nous voyons, dans l'Orestie, l'avènement d'une morale nouvelle, la substitution d'une loi clairvoyante et miséricordieuse à la loi aveugle et impitoyable du talion qui perpétue les violences: de même, ce que prépare le drame d'Athalie, c'est le remplacement de la petite Jérusalem de chair par la Jérusalem nouvelle et universelle; la Jérusalem intérieure, la Jérusalem des âmes, l'Église:
Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert brillante de clartés
Et porte sur le front une marque immortelle?
Peuples de la terre, chantez!
Jérusalem renaît, plus charmante et plus belle.
D'où lui viennent de tous côtés
Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés?
Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;
Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés.
Les rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière…
Oui, si nous n'étions de si faibles chrétiens «venus trop tard dans un monde trop vieux», Athalie serait vraiment pour nous ce que fut pour les Athéniens l'Orestie ou OEdipe à Colone.
Athalie est unique chez nous. Athalie est une sorte de miracle.
Athalie n'eut aucun succès.
Madame de La Fayette écrit dans ses Mémoires de la cour de France: